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Full text of "Depince - Congres de l'Afrique du Nord, Paris, 6-10 octobre 1908 V2, 1909"

(BnF 




allica 



BIBLIOTHEQUE 
NUMÉRIQUE 



Congrès de l'Afrique du Nord, tenu à Paris, du 6 au 10 octobre 1908. Compte-rendu des travaux, publié par M. Ch. Depincé,.... 1909. 



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PUBLIE PAR 



M. Gh. DEPINCÉ 

Chef de Service à l'Union Coloniale Française, 
Secrétaire Général du Congrès. 



Tome II 






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Questions Indigènes 

(Enseignement. — Justice. — Institutions religieuses. 

Conditions de vie matérielle.) 

Maroc 

(Questions politiques et économiques). 



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PARIS 

AU SIÈGE DU COMITÉ -D'ORGANISATION" DU CONGRÈS 
Rue de la Chaussée d'Antin, 44 

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CONGRÈS DE L'AFRIQUE DU NORD 



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PUBLICAÏION HONORÉE 



DUNE SOUSCRIPTION DU GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE L'ALGÉRIE, 
DE LA RÉSIDENCE GÉNÉRALE DE FRANCE A TUNIS 



ET DU COMITÉ DU MAROC. 



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CONGRÈS COLONIAUX QUINQUENNAUX 

Organisés sons le Patronage de l'Union Coloniale Française 



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Tenu à Paris d\T6 au 10 6fe^)bre 1908 

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COMPTE RENDU DES TRAVAUX 

PUBLIÉ PAR 

M. Ch. DEPINCÉ 

Chef de Service à l'Union Coloniale Française, 
Secrétaire Général du Congrès. 



Tome II 

Questions Indigènes 

(Enseignement. — Justice. — Institutions religieuses. 

Conditions de vie matérielle.) 

Maroc 

(Questions politiques et économiques). 



PARIS 

AU SIÈGE DU COMITÉ D'ORGANISATION DU CONGRÈS 
Rue de la Chaussée d'Antin, 44 

1909 



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DEUXIÈME SECTION 



QUESTIONS INDIGÈNES 



t. tr. 



QUESTIONS INDIGÈNES 



PREMIÈRE PARTIE 

PROCÈS- VERS AUX DES SÉANCES 

VŒUX ADOPTÉS 



V e SÉANCE 

(8 Octobre i9oS, matin) 
Préside nck de M. René Millet 

Ambassadeur de France, 
Ancien Résident général de France à Tuni; 



La séance est ouverte à dix heures. 

M. le Président. — Je prie M. Treille de vouloir bien prendre place au' 
bureau, en qualité de vice-président. 

M. Treille. — Je préfère rester à ma place, car je nie propose de prendre 
part à la discussion. 

M. le Président. — Je prie M. Chailley, député, de vouloir bien prendre 
place au bureau, en qualité de vice-président. (M. Chailley prend place au 
bureau. 

Fixation de V ordre du jour. 

Messieurs, nous avons ce matin à traiter trois questions principales, iné- 
galement d'ailleurs, mais également intéressantes, à savoir : la question du 
service des indigènes; la question de la justice indigène et la question des 
confréries religieuses, cette dernière d'étude très sérieuse, mais qui ne 
présente pas un caractère aussi actuel que les autres. 

Si on range ces questions, non pas par importance de fond, mais par 
intérêt d'actualité, la plus importante de toutes est celle du service mili- 
taire; la seconde, celle de la justice indigène; la troisième, la question des 
confréries. 



— 4 — 

Nous nous occuperons de la question des confréries si nous avons du 
temps; sinon vous en trouverez l'exposé dans le rapport qui sera publié 
dans le compte rendu du Congrès. Mais comme cette question ne paraît 
prêter à aucune discussion ni surtout à l'expression d'aucun vœu formel, 
nous donnerons le pas aux questions qui peuvent soulever des contradic- 
tions. 

M. Messimy, député, qui a pris à cœur cette question du service mili- 
taire, a tenu à prendre part à cette discussion, et nous l'en remercions : 
le rapporteur M. le comte de Castries est également ici. Nous abordons 
donc cette question. 

Nous ne sommes pas ici une assemblée politique, nous sommes réunis 
pour entendre des idées émises de part et d'autre; les exposés doivent 
rester courts et se tenir dans les limites d'une discussion académique. Je 
donne la parole à M. le comte de Castries, rapporteur. 



Le Service militaire des indigènes en Algérie. * 

M. de Castries, — Messieurs, je vais lire mon rapport, qui est très court, 
(Voy. p. 121) pour réserver le plus de temps possible à la discussion; je 
me suis efforcé de le rédiger le plus clairement possible, pour empêcher 
celte discussion de s'égarer. 

M. de Castries commence la lecture de son rapport, et arrive au passage où il 
est dit que l'expérience actuelle constitue la faillite de la loi de deux ans. 

M. Messimy. — Je demande à protester. 

M. le Président, s'adressant au rapporteur : Je vous demande la per- 
mission de vous interrompre : c'est là une question très intéressante, mais 
qui, sous cette forme, se discuterait mieux au corps législatif. Nous 
sommes ici pour discuter une question très spéciale : celle du recrutement 
des indigènes.. Sans doute il serait très intéressant, même académique- 
ment, d'entendre les objections qu'on peut faire à la loi de deux ans, mais 
si nous entrions dans cette voie, nous serions encore ici à sept heures du 
soir... 

M. Messimy. — L'effectif de l'armée de la loi de deux ans est exactement 
le même que celui de la loi de trois ans. 

M. le Président. — C'est comme si, après avoir parlé des confréries reli- 
gieuses musulmanes, nous discutions la question des ordres religieux en 
France. Nous avons à examiner ici un projet spécial, qui est celui du 
recrutement des indigènes, nous devons laisser la législation française de 
côté. J'ai d'ailleurs sous les yeux le résumé excellent de votre communi- 
cation, où les arguments sont présentés avec beaucoup de force et de con- 
viction; ne serait-il pas suffisant d'en donner lecture? 

(1) La discussion de cette seule question a occupé la séance entière. 



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M. de Castries. — Evidemment, on peut suivre ce résumé, mais je liens 
à dire que la loi. de deux ans a été invoquée par M. Messimy, ou plutôt 
son déficit, comme une des causes de son projet. M. Messimy nous a dit : 
« La loi de deux ans n'a pas donné ce que nous en attendions; nous avons 
été obligés de recruter des tuberculeux, des boiteux... » 

M. le Président. — C'est peut-être vrai au fond, mais je suis ici pour limiter 
les débats au point spécial que nous avons à traiter, et surtout pour les 
empêcher de s'égarer sur le terrain politique. Je prie donc M. le rappor- 
teur de vouloir bien se renfermer dans cet objet spécial, si bien rendu 
dans le résumé que j'ai sous les yeux. 

M. de Carniéres. — Cette question est cependant assez importante pour 
qu'on puisse lire intégralement les observations que le rapport renferme 
à ce sujet. 

M. de Castries. — M. Messimy, la première fois que j'ai eu l'honneur de 
l'entendre sur ce point, a bien voulu m'en entretenir longuement. 

M. le Président. — M. le rapporteur, je vous prie de vouloir bien nous 
exposer les arguments pour et contre le projet Messimy, sans parler de la 
loi de deux ans. • 

M. de Castries continue la lecture de son rapport «... Ni du fléchissement 
de la natalité en France.... (Protestations.) 

Je ne sais si je dois vous donner lecture des conclusions de la personna- 
lité la plus à même d'apprécier la situation, celle de M. Jonnart. L'appré- 
ciation de M. Jonnart paraît ressembler à ces valeurs que, dans les 
budgets, l'on porte à la fois en recettes et en dépenses. M. Messimy en 
ayant fait recette et l'ayant produite à l'appui de son projet, je vais vous 
donner lecture des conclusions de M. Jonnart qui sont formulées dans une 
lettre adressée à M. le Président du Conseil. 

M. le Président. — Voilà bien déjà vingt minutes que vous lisez! 

M. de Castries. — La limite de dix minutes ne s'applique pas au rapporteur. 

M. Messimy. — M. de Castries expose assez bien les deux faces de la 
question, d'une façon impartiale en ce moment et qui abrégera beaucoup 
nos observations. 

M. le Président. — C'est un véritable lit de Procuste ; si nous étions 
ailleurs, nous pourrions nous donner carrière, mais si chacun fait un dis- 
cours complet, nous n'en sortirons pas! 

M. Marchai. — Ce n'est pas un discours, c'est un rapport initial qui doit 
exposer tous les arguments. 

M. Hannedouche. — Je crois qu'on peut limiter le droit de réponse, mais 
non le droit du rapporteur. 

M. le Président. — Si M. de Castries n'était pas rapporteur, je ne l'au- 
rais pas laissé parler une demi-heure, mais nous touchons à la lin de ce 
très intéressant rapport. 

M. de Castries donne lecture de la fin de son rapport. {Vifs applaudis- 
s e 7iie?ih\) 



— 6 — 

J'ai formulé un vœu. Faut-il en donner connaissance immédiatement?. . 

M. le Président. — Il conviendrait peut-être mieux de rédiger ce vœu en 
plusieurs parties, parce que, très probablement, on demandera la division. 
Nous avons des parlementaires ici, c'est une question de procédure : il y 
a des points où l'accord est facile à faire et d'autres pas. 

M. Marchai. — Après la discussion, le rapporteur n'aura qu'à rédiger 

son vœu. 

M. de Gastries. — Je serai peut-être moi-même appelé à y introduire des 
remaniements après la discussion. 

M. Messimy. — Il serait intéressant de rédiger ce vœu de telle sorte que 
la question sur laquelle tout le monde est d'accord : à savoir la contribu- 
tion que nous voulons demander aux Algériens et aux Tunisiens, au point 
de vue militaire, fasse l'objet d'un vœu unanime. Les patriotes français et 
musulmans, nombreux dans cette assemblée, sont d'accord pour demander 
aux Algériens une contribution plus forte à notre défense nationale : je 
voudrais que cela fût formulé dans un vœu. 

M. le Président. — Comme l'unanimité est faite moralement dans 
cette assemblée sur ce vœu, permettez-moi de le mettre aux voix tout de 
suite. 

M. Marchai. — Nous ne sommes pas tous d'accord. Il y a une question 
qui domine tout ce débat : malgré nous, quelle que soit notre pensée, il 
faut se préoccuper de ce qu'on pense de cette mesure dans la tribu et dans 
la montagne. Quel effet va produire la résolution que nous prendrons? La 
préoccupation qui doit nous dominer est celle-ci : Sommes-nous disposés 
et résolus à imposer le service obligatoire à la masse indigène? Voilà 
toute la question, c'est celle qui est posée dans l'opinion. Je suis disposé 
à voter la proposition secondaire que vous venez d'indiquer, mais il fau- 
drait bien écarter toute espèce de doute sur la question de principe, car 
c'est celle-là qui est dangereuse au point de vue des répercussions qu'elle 
peut avoir sur F opinion musulmane. 

M. le Président. — Comme président, il faudrait me laisser poser la ques- 
tion, vous me direz si nous sommes d'accord. Il y a deux questions : 

1° Faut-il demande]' aux indigènes algériens une contribution plus large 
à l'armée nationale? 

2° Quel sera le mode de cette contribution plus large? Sera-t-elle 
imposée ou volontaire? 

Je crois que je peux mettre aux voix la première résolution. 

M. Marchai. — ■ Il faudrait loul au moins la rédiger, afin que, sur une 
question aussi grave, il n'y ait pas d'ambiguïté. 

M. le Président. — Voici la première partie du vœu et ce premier point 
me parait tout à fait acceptable : 

Le Congrès, 
Considérant qu'il est rationnel et désirable de chercher à utiliser plus lar- 



— 7 — 

gement les ressources militaires que présentent les populations indigènes 
de V Algérie. (Applaudissements,) 

(Cette proposition est adoptée à l'unanimité) 

M. le Président. — En donnant la parole à M. Messimy, je crois être 
votre interprète à tous en le remerciant d'être venu nous exposer ici ses 
idées, môme si ces idées ne sont pas les nôtres. 

M. Messimy. — Je commence par remercier le rapporteur, M. le comte de 
Castries, d'avoir, malgré la chaleur de ses convictions personnelles, fait un 
résumé aussi impartial : il a, de ce fait, facilité ma tâche ainsi que celle de 
ceux qui voudraient prendre la parole après moi. 

Je tiens à insister sur le dernier point qu'il a traité : il a parlé de « l'iné- 
luctable nécessité », — il a rappelé cet adjectif dont je m'étais servi à la 
Réunion des Etudes algériennes, — dans laquelle se trouvait la France, 
de recourir, pour un chiffre considérable, au réservoir de soldats que cons- 
tituent l'Algérie et la Tunisie. 

Sans parler de la loi de deux ans, car cela nous entraînerait trop loin, 
et tout à fait en dehors des questions qui peuvent s'agiter ici, — je pourrais 
d'ailleurs vous montrer des chiffres qui établissent que la loi de deux ans 
ira pas diminué le chiffre de notre armée, — sans parler de cette question, 
la préoccupation de tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de l'armée et qui 
veulent pour cela recourir à des éléments nouveaux, c'est la baisse de la 
natalité en France. S'il naissait, il y a vingt ans, en France, 480.000 gar- 
çons, il n'en est né cette année que 410.000 : de sorte que si nous étions 
loyaux avec nous-mêmes, nous devrions supprimer chaque année une 
division d'infanterie. L'armée française, qui avait 540.000 hommes, au 
moment de l'application de la loi de deux ans, en aura, en 1920, environ 
470.000. L'effectif de notre armée aura baissé de 70 à 75.000 hommes en 
vingt ans. Etes-vous disposés, vous bons Français, à accepter cela de gaîté 
de cœur, sans rien faire, fût-ce d'un peu révolutionnaire, fût-ce d'un peu 
énergique? Etes-vous disposés à accepter de gaîté de cœur cette diminution 
de notre puissance militaire et de nos forces défensives et offensives? Je 
pense quun pays ne doit pas limiter son effort dans ce sens : il doit utiliser 
toutes ses ressources. C'est ce qui m'a amené à chercher où Ton pourrait en 
trouver. Sans doute, ce ne serait pas un progrès négligeable, à mon sens, 
que de faire le service militaire universel dans nos colonies, mais ce n'est 
pas la pensée de ce progrès qui m'a amené à étudier ce problème, à m'atta- 
cher à sa solution avec la passion que vous savez : c'est uniquement la cons- 
tatation de la diminution certaine de notre jouissance militaire, contre 
laquelle il n'y a rien à faire, sinon à recourir à des éléments nouveaux. 

Je ne suis pas le seul à penser qu'une contribution considérable des 
populations d'Algérie au grossissement de notre armée serait pour notre 
pays une force. Dans la Deutsche Marokko Gorrespondenz (dont M.Bour- 
darie a cité un numéro, il aurait pu en citer plusieurs), journal de tendance 



— 8 — 

nettement pangermaniste, on s'est servi de cet argument que la France 
trouverait au Maroc un réservoir d'hommes considérable, qui lui permet- 
trait d'augmenter son armée, et que, de ce fait l'Allemagne, au point de 
vue militaire d'abord, et au point de vue économique ensuite, devait s'op- 
poser à l'annexion de ce pays par la France. La Deutsche Marokko Corres- 
pondenz s'écrie : « Les Français ont un réservoir considérable de forces en 
Algérie et en Tunisie; n'allons pas les laisser accroître ces forces par la 
mainmise sur le Maroc. » 

Vous exposer la question de cette manière, c'est vous montrer qu'elle 
dépasse de beaucoup la question algérienne, puisque l'intérêt national est 

enjeu. 

Je remercie le gouvernement, et en particulier M. le Président du Conseil, 
d'avoir compris quel intérêt essentiel s'attachait à la réalisation de cette 
réforme et d'avoir, dès maintenant, non pas adopté tous les détails d'appli- 
cation de mon projet, mais tout au moins d'en avoir accepté le prin- 
cipe. 

Les objections faites à ce projet sont des objections de droit et des 
objections de fait. 

Je passerai rapidement, mais il est nécessaire cependant que je 
revienne, sur ce qu'a dit M. de Castries : « Vous ne pouvez pas imposer aux 
indigènes le service militaire, sans leur donner les qualités de droit. » 

La réponse est que nous sommes une nation souveraine, et que, à ce 
titre, nous avons le droit d'imposer à nos sujets le service militaire. C'est 
ce que nous avons fait dans nos autres colonies, en Indo-Chine, par 
exemple, et personne n'a protesté... 

M. de Castries. —Ce n'est pas comparable. 

M. Messimy. — Il y a dix jours encore, ceux qui s'attachent à la lecture 
de V Officiel ont pu remarquer un décret, signé du ministre des colonies, 
réglementant le service militaire des indigènes de Cochincliine (or je 
ne sache pas qu'ils aient les droits politiques), et cela par voie d'appel et 
sans aucune restriction... 

M. Depincé, secrétaire général. — Ils servent chez eux et défendent leur 

territoire. 

M. Messimy. — Ah! si maintenant en m'interrompt du bureau!... [Rires] 
Je me permets de rappeler le bureau aux principes parlementaires, car 
vraiment ce n'est pas lui qui doit donner l'exemple d'interrompre les 
orateurs. [Rires.) Il faut prendre les choses avec bonne humeur! 

En dehors de l'exemple de l'Indo-Chinc, qui est tout à fait probant, car 
les indigènes de Cochincliine s'en vont servir au Tonkin, ou tout au moins 
ils serviront au besoin au Tonkin, c'est-à-dire à une distance plus consi- 
dérable de leur propre pays que celle qui sépare Alger de Marseille, en 
dehors dis-je, de cet exemple, nous pouvons invoquer celui de l'Angle- 
terre, qui a fait l'armée égyptienne absolument sienne, qui s'est servi de 
cette armée pour combattre le Mahdi des musulmans et pour conquérir le 



— 9 — 

Soudan tout entier. Personne ne s'est trouvé dans ce pays, cependant si 
attaché aux libertés des indigènes, pour protester... 

M. de Castries. — Il n'y a pas d'analogie! 

M. Messimy. — Je n'ai pas interrompu le rapporteur, je le prie de me 
laisser la liberté de ma discussion. 

En Angleterre, pays si attaché aux libertés en général et dans lequel la 
liberté des indigènes trouve toujours des défenseurs, personne n'a prolesté 
lorsque l'armée égyptienne, composée de soldats appelés, — je vous l'assure 
parce que je l'ai vu à deux reprises dans mon séjour en Egypte, — a conquis 
le Soudan de la manière que vous savez. Ce n'est pas sans tristesse, sans 
amertume qu'ils rejoignent leurs régiments dans cette armée encadrée 
d'officiers anglais, mais il n'en est pas moins vrai que ces soldais ont 
constitué un corps d'expédition qui a conquis le Soudan. 

Il y a un exemple encore plus frappant, auquel les événements d'hier 
donnent une actualité véritablement éclatante : c'est l'exemple de la Bosnie 
et de l'Herzégovine. Lorsque l'Autriche les occupa, en 1878, 1879, ces 
deux provinces étaient un pays turc, dans lequel le service militaire 
existait théoriquement, — à peu près comme en Tunisie, au moment où 
nous l'avons annexée, — et il n'existait pas pour les Autrichiens. Or, les 
Austro-Hongrois ont appliqué à toute la population de ces provinces le 
principe du service; militaire : ils ont augmenté année par année leur con- 
tribution, ne leur ont pas donné les droits politiques, et si demain — je ne 
crois pas cependant que cette hypothèse se réalise — l'armée austro-hon- 
groise devait marcher sur la Turquie, ce sont les régiments bosniens et 
herzégoviens, composés de Musulmans, : — qui n'ont même pas les droits 
politiques — • qui, par la force des choses, constitueraient Pavant-garde de 
l'armée austro-hongroise allant batailler contre le Sultan. 

On a écarté heureusement l'objection venant de la capitulation d'Alger : 
M. de Castries en a fait justice et je l'en remercie, je ne m y attarderai 
donc pas. 

Permettez-moi de vous faire remarquer certaines dates : il était impos- 
sible, en 1830, d'appliquer la conscription aux indigènes, puisque la loi de 
conscription date de 1832... et que l'armée de 1830 était une armée de 
métier et qu'en Turquie, — l'Algérie étant un pays de domination nomi- 
nalement turque, — la loi de la conscription date de 1843 et en Tunisie, 
de 1860. 

Il n'y a pas de doute que si nous avions à conquérir l'Algérie aujourd'hui, 
nous y appliquerions le système qui existe dans toutes nos colonies nou- 
velles, sans exception, à sa voir le système de recrutement par appel 
c'est simplement par suite de raisons historiques -(et il en est souvent cle 
même lorsqu'on raisonne les grands problèmes et qu'on cherche à décou- 
vrir les causes de certains archaïsmes de ce pays), que nous avons laissé 
les choses dans l'état où elles étaient au lendemain de 1830. 

M. de Castries en a dit un mot, et cependant le service militaire obli- 



1 



— 10 — 

gatoire est appliqué aux indigènes : le service militaire est appliqué, 
lorsqu'on convoque les goums... {Protestations, bruit.) 

Messieurs, vous êtes beaucoup plus nombreux que moi ici, mais vous 
ne m'empêcherez pas clc parler. 

M. le Président. — La protestation n'a pas été de nature à vous empêcher 
de continuer : elle prouve simplement avec quel intérêt et quelle passion 
on écoute votre exposé si clair! 

M. Messimy. — Je vous en remercie. 

On a prétendu que les goums étaient attirés par l'appât de la solde et du 
pillage. Or, permettez-moi de vous citer le témoignage d'un officier qui est 
en ce moment à Paris, un de mes bons amis : il n'y a pas de raison d'ailleurs 
de ne pas le nommer, c'est le capitaine Wild, commandant l'annexe militaire 
deDjelfa. Il avait à constituer, il y a un an, un goum de cent cavaliers; 
il a demandé aux dix caïds de la région d'amener chacun dix volontaires : 
or, au jour prescrit, pas un ne s'est présenté; à la suite de quoi l'officier a 
dit : « Vous me ferez le plaisir, d'ici huit jours, de m'amencr chacun dix 
volontaires... » Les volontaires ont rejoint dans les délais indiqués, amenés 
par les caïds : ceux-ci avaient simplement désigné d'office, parmi les 
hommes qui sont soumis à leur juridiction et à leur administration, le 
nombre nécessaire de « volontaires », qui se sont rendus au Maroc, et s'y 
sont bravement comportés. Or qu'on ne vienne pas .nous dire que des 
goums recrutés de la façon que je vous dis, — et je vous citerai d'autres 
exemples dans le cas de l'annexe de Djelfa, — ne sont pas l'objet d'un 
service militaire « imposé ». Cela n'empêche pas que ces braves gens se 
sont conduits à merveille à Casablanca, comme le font toujours les soldais 
musulmans qui servent sous le drapeau de la France. [Applaudissements 
unanimes.) 

Les objections de fait peuvent se résumer ainsi : « Les Arabes nous 
détestent et, comme ils nous détestent, ne peuvent pas faire de bons soldats 
au service de la France. » Or, je vous demande pardon de dire quelque 
chose qui ne sera pas agréable à certains de ceux qui sont ici : je ne 
crois pas que les Arabes détestent la France en général : ils aiment pro- 
fondément la France et la respectent, mais ils détestent peut-être les 
abus que certains Français commettent au nom de la France. [Vices excla- 
mations sur certains bancs. — Très bien! r Très bien! sur d'autres.) 

Voilà la vérité, Messieurs, je la dis ici, comme je la dirai au Parlement 
avec des éclaircissements : les Arabes détestent les hommes qui ont voulu 
constituer de grandes fortunes à leurs dépens... (Interruptions et applau- 
dissements sur les mêmes bancs. — Violent tumulte.) 

M. de Carnières. — • Je demande la parole! 

M. Messimy. — Je vais plus loin : ces Arabes ont raison de détester ces 
hommes et ils trouveront au Parlement, comme parle passé, des défenseurs 
de leurs droits et de leurs libertés... 

M. de Carnières. — C'est une déclaration de guerre à la colonie française! 



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— 11 — 

M. Hannedouche. — Oui défendra les colons? 

M. de Peretti. — Ce ne sont pas les colons qui sont visés ici. 

M. Messimy. — Je ne connais pas mon premier interrupteur : mais son 
attitude me permet de supposer qu'il se considère comme visé par l'obser- 
vation que j'ai faite : {Protestations unanimes,) 

M. de Peretti. — (à M. de Carnières). — Votre honorabilité n'est pas 
mise en cause! 

M. le Président. — Je prie M. Messimy de vouloir bien éviter ce qui 
pourrait...' passionner le débat. 

M. Messimy. — On nous a cité comme une preuve que les indigènes nous 
détestaient l'histoire du colonel Ben-Daoub, qui a repris le burnous après 
avoir servi au titre français. Or — je souhaite que les dames qui sont ici 
ne s'offusquent pas de mon explication, — ce qui l'avait surtout amené 
à reprendre la vie arabe, c'était la possibilité d'avoir un harem et tous les 
agréments qui s'y attachent. [Rires.) 

M. Hannedouche. — Ce n'est pas sérieux, c'est du roman. 

M. Messimy. — Je crois au contraire que c'est sérieux. 

M. Hannedouche. — Il était à la retraite et il avait 70 ans... [Rires.) 

M. Messimy. — Raison de plus! (Nouveaux rires.) 

On nous a cité, à la Réunion des Etudes Algériennes, l'exemple d'un vieux 
domestique arabe, comblé de faveurs par son patron, et qui cependant a 
trahi et a volé celui-ci. Je dois dire que cet argument était employé avant 
un attentat récent, qui a profondément ému toute la population parisienne 
et spécialement le quartier de la Pépinière, parce qu'il s'agissait là d'un 
vieux maître d'hôtel qui, depuis vingt ans au service d'un maître, n'avait 
pas hésité à le trahir*.. 

M. Gounot. — C'est enfantin! 

M. Messimy. — Les arguments qu'on m'a cités étaient enfantins, je 
réponds sur les arguments qu'on m'a donnés : c'est parce qu'ils m'ont 
paru puérils que j'ai cru devoir y répondre de la même manière. 

M. Gounot. — • M. de Castries n'a jamais parlé de cela. 

M. Messimy. — On a dit que l'insurrection se propagerait en Algérie : 
or, j'ai été très souvent en Algérie... [Exclamations .) 

Oui, sans avoir jamais servi dans un corps d'Algérie, j'y ai été très sou- 
vent, soit officiellement, soit pour mon compte personnel, et je crois pou- 
voir dire que j'ai une certaine connaissance des choses algériennes, con- 
naissance que je ne prétends pas d'ailleurs être approfondie. 

M. Gounot. — Nous prenons acte de cet aveu. 

M. Messimy. — J'ai causé de cette question avec le général Lyautey, qui 
n'est pas très favorable au projet que je défends. Il m'a dit : « C'est 
presque visible d'entendre dire que les Arabes se mettront en insurrection; 
ils n'en ont nullement envie, et les gens qui déclarent que les Arabes vont 
se mettre en insurrection me paraissent appartenir à la génération qui a 
vu les troubles "de 1871 et qui a connu les Arabes d'il y a quarante ans ». 



— 12 — 

Je constate que tous les camarades de mon âge, entre trente-cinq ou 
quarante ans, qui ont servi en Algérie ou qui y servent encore, déclarent 
que les Arabes ne peuvent pas se mettre en insurrection à l'heure actuelle 
et que l'immense majorité, ou tout au moins un grand nombre d'entre eux 
— j'en vois quelques-uns devant moi, — sont absolument favorables à 
l'adoption de ce projet. 

Mais lorsqu'on vient dire que l'insurrection ne se produirait pas en ce 
moment-ci, que les Arabes attendraiezit le moment d'une conflagration 
européenne, qui mettrait la France aux prises avec d'autres puissances, 
et absorberait tout notre effort militaire, je me permettrai de répondre que 
ce raisonnement pèche par la base. Si, au moment d'une mobilisation, 
nous enlevons à l'Algérie 150.000 jeunes hommes... 

M. de Castries. — Gomment les cmmènerez-vous? Vous supposez le pro- 
blème résolu. 

M. Messimy. — J'ai été officier d'état-major et je puis avouer qu'à un 
moment, nous avons étudié la possibilité d'un débarquement en Angleterre : 
or, nous avons trouvé des bateaux pour le transport des hommes. 

M. de Castries. — Gomment les incorporerez-vous? C'est le départ. Com- 
ment les embarquerez- vous? 

M. le Président. — Quand l'assemblée se sera prononcée sur la question 
du recrutement, elle pourra peut-être alors discuter la question des embar- 
quements. {Rires et applaudissements .) 

M. Messimy. — Je dis que, si l'on emmène en France, au moment d'une 
guerre européenne, 120 à 150.000 Arabes, c'est-à-dire l'élite de la jeu- 
nesse, la force principale des troupes insurrectionnelles aura disparu. 
Quand vous emmènerez ces Arabes pour les transporter sur la frontière 
de l'Est, les chances de révolte sont immédiatement diminuées... 

M. de Castries. — Toujours parce que vous supposez le problème résolu. 

M. Bounhiol. — Tout cela n'est pas sérieux. 

M. Messimy. — On dit qu'ils se révolteront. Mais nous avons l'exemple du 
4 e tirailleurs.. {Exclamations). Oui, je m'accuse d'avoir demandé au minis- 
tre de la guerre l'envoi du 4 e tirailleurs au Maroc : le ministre de la 
guerre a bien voulu comprendre que, si mon argumentation était juste, rien 
ne serait plus favorable à ma thèse qu'un tel exemple; on a donc envoyé 
le 4 e tirailleurs à Casablanca : il s'est embarqué sans aucune difficulté... 

M. de Warren. — C'est une légende qu'on raconte en France; la réalité 
c'est qu'il a fallu casser des officiers indigènes. 

M. Messimy. — Nous donnerons la parole à un officier de l'armée tuni- 
sienne qui vous racontera ce qui s'est passé. Les adversaires de la cons- 
cription indigène ont été désolés de l'envoi du 4° tirailleurs à Casa- 
blanca, car c'était un argument considérable qui tombait : on a cherché 
alors à répandre toute sorte de faux bruits sur le départ de ce régiment... 

M. Gounot. — Deux officiers indigènes ont été cassés à l'occasion de ce 
départ. 



— 13 — - 

M. le Président. — Laissez M. Messimy faire son exposé : il y a déjà plu- 
sieurs orateurs inscrits. 

M. Messimy. — Ilya trois quarts d'heure que je parle, si vous ne m'aviez 
pas interrompu si souvent, j'aurais déjà terminé. 

Il y a une autre preuve plus frappante : c'est celle que me donne un offi- 
cier qui commande les forces de police au Maroc. Vous ne direz pas que 
ces gens servent leur pays, puisqu'ils vont contre le gré de leur pays et 
de leur Sultan. Or, mon camarade m'écrit en me conseillant de continuer 
la tâche que j'ai entreprise et il me dit : « Voici le plus fort argument que 
tu peux citer : Mes troupes de police, encadrées par un petit nombre d'offi- 
ciers et de sous-officiers, je me fais fort de les mener où on voudra, fut-ce 
contre le sultan Moulay-Hafid, tant est grande leur discipline, lorsqu'ils 
sont encadrés par des Européens. » 

M. de Warren. — Ce sont des mercenaires, ils sont payés! 

M. de Peretti. — Leur mentalité ne change pas pour cela! 

M. Messimy. — J'arrive à l'argument principal de M. de Castries, qui a 
bien voulu être d'accord avec moi et vous tous aussi, ce dont je vous 
remercie, au sujet de la contribution de l'Algérie à la défense du terri- 
toire français. 

On peut recruter, a-t-on dit, des forces plus considérables par la voie 
des engagements et des rengagements. Laissez-moi vous citer quelques 
chiffres : en 1898, il n'existait que quatre bataillons de tirailleurs par 
régiment; à la suite des incidents de Fachoda, on décida la création de 
deux bataillons nouveaux, c'est-à-dire 6 bataillons pour les 1 er , 2 e , 3 e tirail- 
leurs. On a ouvert largement les portes pour de nouveaux soldats. 
En 1898, il y avait 13.000 hommes, deux ans après, il y en avait 2.000 de 
plus ; actuellement le chiffre est resté sensiblement le même. 

Au contraire, dans le même temps, en Tunisie, on a demandé des res- 
sources de contingents de plus en plus considérables à la population : or, 
les soldats qui étaient 2.500 en 1898 en Tunisie, y sont aujourd'hui au 
nombre de 6.000, c'est-à-dire que la croissance de Tannée tunisienne a 
été de 135 p. 100, tandis que celle de l'armée mercenaire d'Algérie a été 
de 13 p. 100. 

Il en sera toujours de même, à moins que vous ne vouliez attribuer des 
primes formidables. J'en causais avec l'officier chargé au ministère de la 
guerre de la section d'Afrique ; il me disait qu'on pourrait peut-être avoir 
en plus 1.500 hommes au l or tirailleurs et 500 hommes dans chacun des 
autres, au total 2.500 hommes par ce moyen. Mais cela m'est égal; ce 
n'est pas 2.500 soldats mercenaires que je veux avoir en plus; je veux 
pouvoir constituer pour ce pays, dont les forces métropolitaines baissent, 
suivant une loi contre laquelle vous ne pouvez rien, un appoint aussi con- 
sidérable que possible. Je veux pouvoir donner à ce pays une armée arabe; 
et ce n'est pas le système des engagements et des rengagements qui 
pourra le lui donner. [Protestations*) 



_ 14 — 

Vous me produisez des affirmations, moi je vous apporte des chiffres : 
de 189S à 1908, malgré qu'on ait augmenté de 50 p. 100 le nombre des 
bataillons indigènes, le nombre des soldats n'a augmenté que de 13 p. 100; 
en Tunisie, le chiffre est passé de 2.500 à 6.000, la croissance a été de 
135 p. 100 : qu'avez-vous à répondre à ces chiffres? Absolument rien. 

Quant au prix de revient, c'est une question secondaire, mais néanmoins 
digne de retenir notre attention. Le soldat indigène appelé coûte, comme 
le soldat français, 500 francs par an; le soldat indigène mercenaire coûte 
1.000 francs par an. Le soldat appelé sert 20 ans clans la réserve, c'est- 
à-dire qu'avec une instruction militaire de 3 ans, qui aura coûté 3 fois 
500 francs, soit 1.500 francs, vous aurez 23 classes de soldats instruits; 
au contraire^ avec un soldat indigène qui coûte 1.000 francs par an, pen- 
dant 23 ans, cela vous fera 23.000 francs. Le prix de revient d'un soldat 
mercenaire, qui sert à très long terme, est donc de 15 ou 18 fois supé- 
rieur au prix de revient d'un soldat appelé, parce que celui-ci, en outre de 
ses trois années de service, est encore utilisable, sans coûter un sou en 
temps de paix, pendant les 20 années qu'il passe dans les réserves. 

J'aborde maintenant une question délicate ; c'est celle des compensa- 
tions à accorder aux indigènes. Je me suis prononcé contre l'égalité des 
droits politiques à conférer aux indigènes. Il paraît impossible, môme en 
admettant que tous les indigènes soient à même d'exercer dès maintenant 
(ce que je ne crois pas) le droit de vote, il paraît impossible de faire 
entrer au Parlement 50 à 55 députés nouveaux élus des indigènes d'Al- 
gérie... 

M. Gounot. — Pourquoi ce chiffre? 

M. Messimy. — Parce qu'il y a un député par 100.000 habitants et que, 
de ce fail, il faudrait donner 50 à 55 dépulés aux indigènes. 

M. Pelletier. — Pourquoi pas? Il faut être logique. 

M. Messimy. — Parce que nous n'admettrions pas cette prépondérance 
de l'Algérie dans les affaires françaises. Vous avez un Parlement algérien, 
et c'est dans ce Parlement que je suis d'avis d'élargir les droits des indi- 
gènes. {Applaudissements. — Protestations.) 

M. de Peretti. — C'est uniquement pour cela qu'on n'en veut pas! 

M. Messimy. — C'est au lendemain de la révolution turque... 

M. Marchai. — Vous procédez toujours par assimilation : les Turcs ne 
sont pas des Arabes. 

M. Messimy. — C'est au lendemain du jour où les Turcs ont montré 
combien ils étaient capables d'idées générales et généreuses, et combien 
ils sont susceptibles de progrès, que vous voulez refuser aux Musulmans 
d'Algérie une extension de leurs droits, une amélioration de leur sort. 
Cela est absolument impossible. Si vous vous placez sur ce terrain, vous 
aurez contre vous l'opinion française tout entière. Ce que nous voulons, ce 
n'est pas l'identité du statut des indigènes et des Français, mais c'est une 
fusion progressive, qui ne sera certainement pas très rapide, un rappro- 



— 15 — 

chement de deux races qui, par suite d'une politique qui n'a pas toujours 
été heureuse, sont restées hostiles Tune à l'autre. 

Or, je prétends que la plupart des indigènes, je dirai volontiers tous 
les indigènes, acceptent l'hypothèse du service militaire obligatoire, et que 
nous aurions là le meilleur instrument de ce rapprochement que je sou- 
haite et que je considère comme désirable pour l'Algérie cl pour la 
France tout entière. {Applaudissements.) 

Je vous remercie de vos applaudissements. Permettez-moi, en termi- 
nant, une observation. Il résulte, tant de documents officiels que dîme con- 
versation que j'ai eue récemment avec lui, que l'opinion du Président du 
Conseil est faite sur la nécessité de l'appel des Algériens. Je vous renvoie 
au Temps qui contient le texte de la lettre adressée par M. Clemenceau 
au Gouverneur général de l'Algérie, il y a quelques semaines : 

En outre, dans une conversation qui date de 36 heures, — l'un des 
témoins de cette conversation est ici, — le Président du Conseil m'a con- 
firmé que son opinion n'avait fait que se renforcer, au sujet de la néces- 
sité de l'appel des Algériens. 

Je fais appel à tous les Algériens, bons Français, bons patriotes. 

M. de Peretti. — Ils le sont tous! 

M. Messimy. — J'allais précisément vous dire que s'il y avait des 
patriotes de première et de seconde classe, je vous rangerais tous dans la 
première catégorie. Le patriotisme des Algériens, tout en étant un patrio- 
tisme un peu exclusif, car ils voient les choses à un point de vue trop 
local, ce qui est excusable, est un patriotisme très ardent et très vivant : 
c'est au nom de ce patriotisme que je les prie instamment de nous aider, 
en présentant leurs observations, sans doute, mais en ne faisant pas une 
obstruction qui serait déplorable, de nous aider à poursuivre la réalisation 
d'une réforme que je considère comme essentielle pour maintenir la gran- 
deur et la force de notre pays. (Vifs applaudissements.) 

M. le Président. — Plusieurs orateurs sont inscrits pour parler, outre le 
droit qui appartient au rapporteur de répondre. Mais je crois que M. de 
Caslries sera d'accord pour penser avec nous qu'il faudrait que quelqu'un 
parlât au nom de l'Algérie. J'ai inscrit M. Treille, ancien sénateur de 
l'Algérie; de même M. Harmand s'est inscrit pour parler de la situation 
des indigènes en Indo-Chine. 

M. de Peretti. — Je désire prendre la parole; je suis le seul conseiller 
général de l'Algérie à soutenir le projet. 

M. de Castries. — Je voudrais bien prendre la parole comme rappor- 
teur. 

M. le Président. — Vous aurez plus d'avantage à entendre les divers 
orateurs et à prendre la parole après : c'est d'ailleurs votre droit comme 
rapporteur. 

Je suis dans la nécessité de rappeler les orateurs à la règle des dix 
minutes : nous avons dû laisser au rapporteur et à Fauteur de la loi un 



— 16 — 

temps plus long, mais pour les autres, la nécessité des dix minutes s'im- 
pose : c'est dommage de n'avoir pas un sablier. 

M. Treille- — En terminant son exposé, l'honorable M. Messimy a fait 
appel aux patriotes algériens, aux Français qui sont de l'autre côté de la 
Méditerranée. Il leur a dit : « Je compte sur vous, pour que nous puis- 
sions étendre de plus en plus la conscription aux indigènes et trouver 
dans la masse musulmane le complément qui nous est nécessaire pour la 
défense de notre pays. » 

Quand on fait appel au patriotisme des Algériens, on ne s'adresse pas à 
des cœurs insensibles. Chaque fois que la patrie a été en danger, nous 
nous sommes émus. Nous nous sommes levés en 1870, alors que le service 
militaire n'existait pas, et combien des nôtres sont alors partis! (Applau- 
dissements.) 

Nous rendons hommage à vos préoccupations, nous les comprenons, 
nous voudrions les seconder dans la mesure que vous-même avez envi- 
sagée; car, s'il était possible, comme vous l'avez dit. de prendre 
150.000 indigènes dans la force de l'âge, de les envoyer en France, au 
moment d'une guerre européenne et, alors, de débarrasser — passez-moi 
ce mot — l'Algérie d'éléments vigoureux, turbulents, inquiétants parfois, 
nous serions les premiers à applaudir à un projet qui serait parfait. 

Seulement, il faut bien envisager la réalité et se bien convaincre de 
l'impossibilité absolue qu'il y a à le réaliser dans un temps que vous 
désirez très court et que, moi, j'entrevois peut-être à travers deux ou trois 
siècles. Je ne vois pas en effet la possibilité d'avoir avant ce terme très 
éloigné 150.000 indigènes -sous les drapeaux, mais d'ici là, n'est-ce pas, 
« Le Roi, l'une ou moi serons morts... » 

M. Messimy. — Nous serons tous morts. 

M. de Peretti. — Mais la France restera, les hommes passent, le paj s reste! 

M. Treille. — Je l'espère, je le souhaite! 

En admettant que, dans un temps relativement prochain, vous puissiez 
soumettre les Arabes à la conscription, le jour où vous voudriez lever les 
réserves, comprenant un aussi gros chiffre d'indigènes, ce n'est pas un 
deux, trois corps d'armée que vous seriez obligés de mobiliser, pour les 
envoyer en Algérie, c'est peut-être quatre corps d'armée. Quels ne 
seraient pas alors les embarras de la métropole et le danger d'une telle 
situation! Avant dé parler des réserves d'Algérie, sur lesquelles vous 
paraissez particulièrement compter, il faudrait commencer par appeler 
celles de la Tunisie, essai auquel on n'a pas encore procédé. 

M. Messimy. — Pardon ! 

M. Treille. — Il y a eu, pour nous, diverses raisons de nous émouvoir 
en ces derniers temps. La première, c'est que vous ayez parlé, dans un 
rapport, comme d'une chose possible, faisable, que l'on pût traiter la 
question de la conscription des indigènes par simple voie dé règlement 
d'administration publique.. : >, . , : : : . . . 



— 17 — 

Or, je dis que c'est là une imprudence extrêmement blâmable, contre 
laquelle nous nous élevons tous, d'avoir, au moment où nous avions 
les plus grandes difficultés au Maroc, tenté de faire un recensement illégal 
des indigènes. (Longs applaudissements.) 

Vous parlez de base légale : eh bien! le décret qui a été rendu est 

illégal. Je ne l'accepte pas, je dis que nous ne nous courberons pas devant 

lui et que nous inciterons (je ne crains pas d'employer cette expression) 

tous ceux sur qui nous avons quelque influence à ne pas s'y soumettre... 

[Applaudissements. — Protestations.) 

M. Messimy. — Nous protestons! 

M. de Peretti. — C'est l'appel à l'insurrection alors! {Tumulte.) 
M. le Président. — Le langage de l'orateur a dû certainement dépasser 
sa pensée. Son idée ne visait qu'une agitation légale, mais rien qui puisse 
conduire à un mauvais état d'esprit des populations indigènes. 

M. Treille. — Je m'incline devant la loi, lorsque la loi existe, mais je ne 
peux pas permettre à l'exécutif de légiférer chez nous en pareille matière, 
comme on l'a fait en Tunisie. Je ne puis admettre qu'on procède par voie 
de décret; on n'en a pas le droit. Agir autrement serait une illégalité fla- 
grante . 

En Tunisie, le Bey, en vertu de son pouvoir souverain, a pu organiser la 
conscription, qui existe depuis 50 ans.; il a pu dire que ses indigènes 
iraient servir dans les régiments français; il a pu laisser accomplir la 
récente mobilisation du 4° tirailleurs et son départ pour Casablanca, mon- 
trant ainsi qu'en vertu de ses accords avec la France, on peut employer 
ses soldats comme on veut. 

Mais en Algérie, ce n'est pas la même chose. Nous avons pris des enga- 
gements formels vis-à-vis de la population indigène arabe en 1830, lorsque 
nous sommes arrivés à Alger. Si vous entendez passer outre, la question 
doit être examinée d'abord par les légistes. Vous avez dit que la Conscrip- 
tion, en France, n'avait été édictée que par la loi de 1832, et que, dès lors, 
nous ne pouvions être liés envers les Arabes. Mais n'avons-nous pas pris 
l'engagement de respecter la famille, le commerce, la liberté des indigènes, 
et qu'est-ce donc que le service militaire, si ce n'est la servitude militaire? 
M. Messimy. — 11 est intolérable que Ton puisse dire que le service mili- 
taire est de la servitude : ce n'est pas un langage français! 
M. de Peretti. — C'est le langage de M. Hervé! 

M. Treille. — Je prends l'expression de servitude militaire dans le sens 
même que lui a attribué Alfred de Vigny. Quant à l'interprétation de l'acte 
d'Alger de 1830, c'est une opinion qui m'est personnelle. En tout cas, il est 
de toute nécessité que des jurisconsultes se prononcent sur la question, et 
voilà pourquoi il faut qu'elle soit soumise au Parlement. (Applaudisse- 
ments.) , 
M. de Peretti. — Mais pas à l'insurrection! 
M. Treille. — Je suis disposé, pour mon compte, à accepter i'enrôle- 

T. H. 2 



— 18 — 

ment clés indigènes, mais à la condition qu'il soit consenti librement par 
eux. J'admettrais très bien qu'on spécifiât dans une loi que : 

Nul indigène ne pourra exercer des fonctions administratives ou publi- 
ques en Algérie, s^il na préalablement accompli deux années de service 
militaire dans Vannée française. [Applaudissements.) 

Mais alors, je fais appel à vous, M, Messimy, qui êtes un homme du 
Parlement. Je vous prie de respecter tous les précédents et la loi même. 
Il a été entendu que l'on ne ferait rien en ce qui concerne le recrutement 
des indigènes, si ce n'est par voie législative. Or, on a fait le contraire; 
voilà ce qu'il y a d'illégal et contre quoi je m'élève. 

Votre décret ne pourra pas être accepté : on ira devant toutes les juri- 
dictions qui vous donneront tort, car il ne peut avoir force de loi. Ce n'est 
ni le président du conseil, ni vous qui pouvez faire la loi... 

M. de Peretti. — Nous vivons sous le régime des décrets en Algérie. Le 
Gouverneur général n'a qu'à prendre un décret. 

M. Treille. — Il y a une disposition de la loi de 1889, M. de Peretti, 
qui a stipulé que le recrutement des indigènes serait réglé par une loi... 

M. de Peretti. — Par un décret, jusqu'à ce qu'une loi intervienne. 

* i ■ 

M. Treille. — Le jour où le Parlement se sera prononcé, nous nous incli- 
nerons tous, mais pas avant: je demande que la question soit portée devant 
les Chambres et pas autre chose. Je réclame uniquement le respect de la 
légalité. 

M. le Président. — Il y a dans les idées de M. Treille la matière d'un 
amendement; je le prierai de le rédiger. 

M. Treille. — • 11 ne faudrait pas que la question soit tranchée par décret, 
mais par une loi; c'est la question qui, à mon sens, domine tout le 
débat. 

Lorsqu'une loi aura été votée, nous serons les premiers à dire aux 
Arabes : « C'est la loi, vous lui devez obéissance comme nous-mêmes >:■ 
mais pas autrement. Et ici, je parle au nom de tous les indigènes qui ont 
protesté. Nous voulons la tranquillité de notre pays, nous voulons sa 
grandeur, mais nous n'entendons pas le lancer dans des aventures comme 
celle qui résulterait généralement de l'adoption de votre projet. 

M. le Président. — Rédigez cette proposition, pour que je puisse la mettre 
aux voix. 

M. Messimy. — Voici le texte de la loi du 21 mars 1905, relatif au service 
des indigènes : 

Article 92. — Les conditions spéciales de recrutement des corps étrangers et indi^ 
gènes sont réglées par décret, jusqu'à ce qu'une loi spéciale ait déterminé les condi- 
tions du service militaire des indigènes. 

Mes collègues voulaient la suppression, dans la loi de 1905, de cet article 
déjà inséré dans la loi de 1889, et c'est moi qui, poursuivant la réalisation 
d'une idée que je caressais depuis longtemps, ai fait rétablir ce texte dans 
la loi nouvelle. 



— 19 - 

M. le Président. — Je donne la parole à M. de Peretti, qui représente les 
idées de M. Messimy. 

M. de Peretti. — En ma qualité d'Algérien, je crois avoir le droit d'ap- 
porter une opinion personnelle dans le grave débat provoqué par la cons- 
cription des indigènes. Dès la première heure, je me suis rallié au projet 
du gouvernement de la Métropole, et je dois dire que j'ai été le seul à le 
soutenir au sein du Conseil supérieur. 

* À mon humble avis, l'application de ce projet est très facile et n'offrira 
aucune difficulté dans l'avenir. Il me semblait rêver, quand j'entendais 
tout à l'heure, M. le comte de Cas tries parler, dans son remarquable 
rapport, d'insurrection, de sécurité compromise si les indigènes étaient 
soumis au service militaire. J'ai quitté mon Algérie, il y a à peine 
quarante jours. Ma profession d'avocat me met en rapport constant avec 
les indigènes : aussi, suis-je très étonné d'entendre prononcer, dans cette 
enceinte et ailleurs, les mots de révolte et les mots d'insurrection... 

M. de Castries. — Je n'ai pas dit insurrection. 

M. de Peretti. — Si ce n'est pas vous qui avez prononcé ces mots, d'autres 
orateurs ne s'en sont pas fait faute. Au surplus, c'est un peu l'impression 
dominanle qui semble se dégager de votre rapport. 

Je crois que c'est bien ici la place de présenter quelques observations sur 
le danger qu'il y a à trop parler dans certaines questions. En effet, il est 
des réformes que l'on devrait préconiser sans trop de discours et sans trop 
de dissertations, surtout quand ces réformes doivent être appliquées à des 
populations chez lesquelles il n'y a pas d'opinion. Il est toujours dangereux 
de leur dire qu'elles pourraient, à un moment donné, fomenter une révolte, 
car c'est en consacrer la légitimité si, contre toute attente, elle venait à 
éclater. [Protestations. — Applaudissements.) 

Aussi j'estime, vous devriez estimer avec moi, que la prudence la plus 
élémentaire nous faisait un devoir d'organiser le système de la conscrip- 
tion sans prononcer trop de discours et sans soulever, aussi bien en France 
qu'en Algérie, des discussions si vives et si passionnées. Le Gouvernement 
de la République voulait imposer la conscription à ses sujets musulmans. 
Notre devoir, à tous, était de lui faciliter l'accomplissement et la réalisa- 
tion de cette tâche si importante. 

Je suis de ceux qui pensent et qui disent qu'au-dessus de l'Algérie, il y 
a la France... [Applaudissements.) ; et que si l'intérêt de la Mère-Patrie se 
confond avec celui de la Colonie, il le domine toutefois. Il est tout naturel 
que la France fasse appel, quand cela lui plait, au concours militaire des 
indigènes. Ce qui me surprend, c'est de voir, ici, des Algériens contester 
à la France la légitimité de ce droit. 

Pour combattre le projet Messimy, les adversaires ont invoqué, jusqu'à 
présent, plutôt des sentiments que de bonnes raisons. Ils nous parlent bien 
de sécurité compromise; ils affirment, d'autre part, qu'il sera impossible 
d'appliquer en Algérie le projet de la conscription. Eh bien! je m'adresse 



— 20 — 

à M. Marchai, le vieil Algérien qui connaît mieux que moi l'Algérie, et je 
suis sûr qu'il dira, comme moi, que Ton peut exiger des indigènes un 
concours militaire effectif sans difficulté et sans crainte d'aucune révolte. 

On parle, à chaque instant, mais sans apporter aucune preuve à l'appui, 
de l'impossibilité qu'il y aura à obtenir le recensement. 

J'affirme, à mon tour, que rien n'est plus facile que d'obtenir ce résultat. 
M. le Gouverneur général, qui exerce, en Algérie, non seulement sur les 
indigènes, mais aussi sur les Européens, une légitime influence, n'a qu'à 
vouloir ce recensement, et ce recensement, dans huit jours, sera un fait 
accompli. (Exclamations.) 

Comment? me direz-vous (Oui, oui.) Mais c'est bien simple. On obtient 
des indigènes le recensement de toutes leurs bêtes. On sait combien ils 
ont de bœufs, de chevaux, de moutons, de vaches. Pourquoi voudriez-vous 
qu'on n'obtienne pas le môme résultat quand il s'agira d'opérer le recen- 
sement de tous les jeunes indigènes susceptibles d'être soldats? M. le 
Gouverneur n'a qu'à s'adresser à MM. les administrateurs des communes 
mixtes et leur dire : « Je vous prie de me faire connaître, dans l'espace 
de quelques jours, le nombre de tous les indigènes qui peuvent être 
appelés sous les drapeaux ». 

Vous pouvez être assurés que ce résultat sera atteint, de la façon la 
plus exacte., dans le délai le plus court... 

M, de Castries. — C'est comme cela que les bureaux arabes ont commencé. 

M. de Peretti. — Il est probable, Monsieur, que vous avez quitté l'Algérie 
depuis longtemps... 

M. de Castries. — Je répète que le procédé que vous indiquez est celui 
des bureaux arabes. 

M. de Peretti. — Ce régime disparu, M. le rapporteur, est bien loin de me 
déplaire et je reconnais, sans hésitation aucune, qu'il a rendu de réels 
services à la domination française en Algérie. 

Pour en revenir à la question, je me demande véritablement, moi qui 
connaît l'Algérie, comment la sécurité serait compromise parce que l'indi- 
gène serait appelé sous les drapeaux. On vous a dit que le Musulman ne 
veut pas du service militaire. C'est possible; mais conclure de là qu'il se 
révoltera si on lui impose la conscription, c'est bien téméraire. 

Nombreux sont parmi les Français, ceux qui ne veulent pas du service 
militaire. Je suis conseiller général, et toutes les fois que j'accompagne le 
préfet dans sa tournée de révision, beaucoup de conscrits français invo- 
quent, pour échapper au service militaire, les raisons les moins plausibles 
et les plus puériles. Or, si le Français ne veut pas de ce service, à plus 
forte raison l'indigène... 

M. de Castries. — Ce sont des citoyens français. 

M. de Peretti. — Raison de plus pour ne pas s'y soustraire. Les indigènes 
aussi sont nos sujets musulmans et la France, qui a fait beaucoup pour 
eux depuis quatre-vingts ans, a acquis auprès d'eux le droit de les appeler 



— 21 — 

tous sous ses drapeaux quand le besoin s'en fera sentir. Je reprends. A 
plus forte raison l'indigène doit éprouver une certaine aversion. Mais ce 
qu'on impose aux Français, on peut bien l'imposer à l'indigène. C'est une 
nécessité nationale devant laquelle citoyens et sujets doivent s'incliner. 

On prétend que le jour où il y aura cent cinquante mille indigènes 
aguerris et disciplinés, on aura créé un. danger. Ce danger, à mon avis, 
n'existe pas. Que peuvent, en effet, ces cent cinquante mille hommes par- 
semés sur un territoire aussi grand que la France, hommes qui ne se 
connaissent pas et n'ont pas d'armes? Je dis et j'affirme qu'aucun danger 
n'est à craindre, qu'aucune insurrection n'est à redouter. 

M. le Président. — Je préviens l'orateur qu'il n'a plus que trois minutes, 
car il a été dit que chaque orateur ne garderait pas la parole plus de dix 
minutes. 

M. de Peretti. — Il est regrettable qu'on ne puisse pas donner à cette 
importante question tous les développements et toute l'ampleur qu'elle 
comporte. Esclave de la décision prise, je me résume et je conclus. 
Aujourd'hui, il n'est plus possible de revenir en arrière. Si le projet Mes- 
simy n'est pas appliqué, c'en sera fait de l'influence française en Algérie; 
car l'indigène ne manquera pas de dire : « Il m'a suffi de me livrer à 
quelques manifestations pour qu'immédiatement le projet de la conscription 
fut retiré ». Ce sera-là, je le répète, une atteinte très grave portée au 
prestige français dans la colonie. Aussi, j'adjure tous les bons Français, 
tous les bons Algériens de voter le projet Messimy. {Applaudissements.) 

M. le Président. — Du consentement des orateurs inscrits, je donne la 
parole à M. Bounhiol, conseiller général d'Alger, et membre du Conseil 
supérieur de l'Algérie. 

M. de Peretti. —.. et mon adversaire! 

M. Bounhiol. — Je suis, en effet, un représentant de l'Algérie et, comme 
me le rappelle M. de Peretti, son adversaire. J'ai eu l'honneur, au Conseil 
supérieur de l'Algérie, de rapporter la question qui nous occupe aujour- 
d'hui. Je l'ai rapportée dans un sens que vous allez tous comprendre. Je 
ne peux pas vous faire l'historique des arguments que j'ai développés au 
Conseil supérieur : ils ont été reproduits sous des formes diverses et je n'y 
reviendrai pas. Cependant, deux choses m'ont frappé dans l'argumen- 
tation parallèle de M. Messimy et de M. de Peretti. 

Il ne faut pas se payer de mots, quand on avance quelque chose : il ne 
faut pas que les affirmations produites soient gratuites. M. Messimy nous 
a apporté des chiffres : ces chiffres, je les discuterai. Je suis certain que 
M. Messimy a apporté des documents exacts, mais il se place dans des 
conditions où, peut-être, ces chiffres ont une valeur très relative. On 
pourrait les retourner, si on les envisageait dans des conditions différentes. 

En tout cas, j'ai retenu une affirmation de M. Messimy, reproduite par 
M. de Peretti. Il a dit que les craintes d'insurrection en Algérie étaient 
un enfantillage. 



M. de Peretti. — Absolument! 

M. Bounhiol. — Voilà qui est une affirmation gratuite : sur quelles preuves 
se base-t-on pour affirmer qu'une insurrection est impossible en Algérie, 
au lendemain des insurrections de Margueritte? 

M. de Peretti. — Et l'affirmation contraire, sur quoi l'appuyez-vous ? 

M. Bounhiol. — Je suis un Français, né dans ce pays-ci; je suis arrivé en 
Algérie, il y a déjà quelques années; je connais bien les milieux algériens 
et je vous affirme — j'espère que M. Messimy ne voudra pas en douter — 
que les Français d'Algérie sont aussi patriotes que les Français de France. 

A notre patriotisme, aucun sacrifice ne coûtera, quelque grand qu'il 
soit, si la France nous le demande. (Applaudissements.) 

Mais il y a une question que je voudrais discuter devant vous : c'est 
la question de l'efficacité de la réforme proposée. M. Messimy veut une 
armée plus grande, plus forte; reste à savoir si les moyens qu'il propose 
sont des moyens qui donneront, en effet, une force plus grande à la France. 

Les indigènes, quand on leur demande de participer bénévolement à 
la défense de la France^ quand il s'agit d'enrôlements volontaires, 
viennent de leur plein gré. Entre ce système qui consiste à demander à 
l'Algérien s'il veut bien faire un acte déterminé, librement consenti par 
lui, et le système qui lui impose, brutalement et sans compensation suffi- 
sante, le même acte, il y a loin. La différence de «.qualité », de valeur, des 
soldats obtenus par l'un ou l'autre système crève les yeux. 

Je représente le Conseil général d'Alger au Conseil supérieur de l'Al- 
gérie comme vous, M. de Peretti, et j'ai quelque autorité pour parler 
sur la matière. 

M. de Peretti. — Parfaitement! 

M. Bounhiol. — J'affirme que je connais les indigènes; j'en connais de 
fort intelligents, pour lesquels j'ai la plus profonde estime, mais la grande 
masse est très loin de nous, à tous les points de vue; elle ne comprend 
rien à nos idées, à nos mobiles généreux; elle ne comprend surtout pas 
qu'on puisse disposer d'elle de cette manière. Or, si vous voulez lui 
imposer quelque chose,, sans qu'elle en comprenne la portée, elle se rebif- 
fera, soyez-en persuadés, sinon tout de suite, du moins à l'occasion d une 
éventualité qui peut se produire, d'une guerre européenne, par exemple. 
Il y aura un très grand danger, à ce moment-là, pour l'Algérie, avec le 
système que propose M. Messimy. 

M. Messimy nous adonné cet argument que je me permettrai de quali- 
fier d'ingénu et d'enfantin: ((Comment voulez-vous que les soldats algériens 
se révoltent, si on les envoie à la frontière? ». Mais ils peuvent refuser 
d aller à la frontière et il y a des régiments qui se révoltent, en quelque 
lieu qu'on les place; il y a même des régiments qui tirent sur leurs offi- 
ciers/ vous le savez bien comme moi... 

M. Messimy. — Le dernier en date est un régiment français malheureu- 
sement ! 



— 23 — 

M. Bounhiol. — Avec le système de M. Messimy., vous obtiendrez, non 
pas une armée française accrue en force, mais une armée affaiblie par une 
cohue d'insoumis, de réfraclaires ou de déserteurs. Voilà ce que vous 
obtiendrez, et si vous comptez, par ce moyen, augmenter la force de 
l'armée nationale, je crois que vous vous trompez. Il vous faut de bons 
soldats et, de gaîté de cœur, vous en recrutez de mauvais. 

D'autre part, l'Algérie peut disparaître clans une crise européenne et, à 
cause de ce danger-là, qui serait un affaiblissement certain, lui, de notre 
France, notre devoir est de prévoir cette éventualité et de l'empêcher de 
se produire. 

Je crains bien que le système de M. Messimy ne nous prépare des 
mécomptes, et cette perte de l'Algérie, ne fût-elle qu'une éventualité impro- 
bable, n'y eùt-il qu'une chance sur mille pour qu'elle se réalisât, il fau- 
drait F éviter à tout prix pour la France, la prévenir dans la mesure où le 
patriotisme le plus éclairé commande de le faire. 

On a invoqué l'opinion des Algériens; M. Messimy nous a cité quelques 
faits. J'ai des amis en Algérie, moi aussi, comme M. de Peretti. Je repré- 
sente l'Algérie au môme titre que lui et je dois ajouter qu'en Algérie, 
parmi les indigènes, l'opinion a été unanime contre le projet Messimy, à 
quelques unités près... 

M. de Peretti. — Je proteste, c'est une exagération : les Algériens ne 
pensent pas tous comme cela. 

M. Bounhiol. — Parmi les indigènes une infime minorité, je le répète, 
se sont prononcés pour l'adoption du projet Messimy... 

M. de Peretti. — Tous les Kabyles. 

M. Bounhiol. — Je prie mon interrupteur de retenir ceci : j'ai des 
collègues kabyles au Conseil général et ces élus de la population kabyle 
étaient hostiles au projet Messimy... 

M. de Peretti. — C'est par ordre, c'est un argument personnel! 

M. Bounhiol. — En dehors d'une minorité, l'immense majorité des indi- 
gènes repousse le projet et vous le savez fort bien. 

D'autre part, parmi les représentants français de l'Algérie, voici des 
chiffres que je vous apporte, M. de Peretti les connaît comme moi : aux 
Délégations financières, unanimité totale contre le projet; aux trois con- 
seils généraux, unanimité totale contre le projet et au Conseil supérieur, 
unanimité totale contre, moins une voix,, celle de M. de Peretti. 

Plusieurs Congressistes. — Bravo, M. de Peretti! 

M. de Peretti. — Je veux faire connaître pourquoi j'étais seul. 

M. Bounhiol. — Toutes ces raisons nous font craindre que le projet de 
M. Messimy n'ait pas toute l'efficacité qu'il préconise, pour augmenter la 
puissance de l'armée nationale. 

Or, nous mettons tous ici la grandeur et la sécurité de la France 
au-dessus de toute autre considération ; nous estimons tous que la France 
est nécessaire à révolution humaine. Mais il faut examiner avec soin les 



— 24 - 

moyens que Ton propose pour assurer sa puissance : ou bien leur efficacité 
est démontrée certaine pour tout le monde, et il faut les adopter; ou bien, 
au contraire, elle apparaît comme douteuse et, dans ce cas, la simple pru- 
dence nous conseille de nous abstenir. [Applaudissements.) 

M. le Président. —Vous venez d'entendre un orateur défavorable à l'opinion 
de M Messimy. Parmi les orateurs favorables, je vois inscrit M. Barrucand, 
directeur de YAkhbar ; M, Girault, professeur de droit à l'Université de 
Poitiers. 

M. Harmand a également le droit de parole, car il vient nous apporter 
une thèse qui s'appuie sur son expérience personnelle. M. l'ambassadeur 
Harmand pourrait indiquer quelques faits relatifs à l'Indo-Chine et qui 
vous intéresseront. 

M. de Castries. — Vous avez donné la parole à M. Messimy depuis la lec- 
ture de son rapport : je demande à dire un seul mot. 

M. le Président. — Je vous donnerai la parole à la fin. La parole est à 
M. Harmand. 

M. Harmand. — M. Messimy, en faisant allusion au recrutement par voie 
d'appel des soldats indigènes de l'Indo-Chine, a fait une comparaison qui 
n'est pas légitime. L'Algérie et l'Indo-Chine ne sont pas, à ce sujet, compa- 
rables pour deux raisons. La première, c'est qu'en Indo-Chine, il n'y a pas 
ou ne peut y avoir que peu de « colons », tandis que la colonisation agri- 
cole de l'Algérie par des immigrés européens, l'antagonisme forcé qui 
résulte de leur contact intime et permanent avec l'indigène et du fait que 
la colonisation européenne ne peut se développer qu'au détriment de l'in- 
digène, c'est toute la question algérienne. 

En second lieu, ce n'est pas nous qui avons inventé ni institué la cons- 
cription militaire en Indo-Chine : ce sont les Annamites eux-mêmes, et 
nous n'avons fait que la déformer, que la détériorer par cet esprit assimi- 
lateur de la bureaucratie militaire, qui ne le cède en force à aucun autre. 
Le système militaire annamite est le plus savant et le plus habile qui ait 
peut-être jamais été imaginé, celui qui fournit à une domination les armes 
les plus puissantes, et nous aurions mieux fait de n'y apporter aucune 
modification. {Applaudissements.) 

Le service militaire touche à toutes les questions de domination et Ton 
me pardonnera mon incompétence algérienne, si l'on veut bien se placer, 
comme moi, au point de vue des règles générales de la domination. 

Je trouve que M. Messimy ne tient pas un compte suffisant des sources 
de recrutement de nos autres colonies, du Soudan et du Sénégal, par 
exemple, et des exemples et sujets de comparaison que nous offrent les 
autres possessions tropicales, l'Inde britannique... 

M. Messimy. — Je n'en ai pas parlé ! 

M. Marchai. — Ce ne sont pas des phrases, mais des faits! 

M. Harmand. — Vous n'en avez pas parlé, et c'est justement ce que je vous 
reproche. L'Inde est une source inépuisable de renseignements et d'cxpé- 



fe 



riences toutes faites, poursuivies au cours d'une très longue évolution, et 
il faut en parler. Ces choses doivent être dites et connues dans une discus- 
sion de cette nature. 

Les Anglais de l'Inde n'ont jamais songé à établir la conscription dans 
leur empire. Leur armée indigène se compose de volontaires, et s'ils n'ont 
pas établi de réserve, ce n'est pas seulement parce qu'ils auraient éprouvé 
degrandes difficultés à le faire, c'est qu'ils ne l'ont point voulu, en se sou- 
venant de la leçon de la mutinerie de 1857. Le vieux cipaye, qui quitte le 
service, n'est libéré qu'en amenant lui-même le jeune remplaçant de son 
village, qui viendra boucher le vide de son rang. Faites quelque chose 
d'analogue. 

L'Afrique noire peut être un élément très important dans le recrutement 
de nos troupes indigènes, et il n'est pas possible de le négliger. Outre le 
nombre de recrues, il vous donne aussi 'des exemples à méditer. Le recru- 
tement se fait sur place, dans les villages. Des officiers — non des sous- 
officiers ou caporaux — se transportent eux-mêmes dans les villages et vont 
y solliciter des engagements. Faites de même en Algérie, au lieu d'attendre 
les volontaires aux bureaux d'intendance des chefs-lieux et vous obtiendrez 
beaucoup plus de recrues... 

M. Bounhiol. — Parfaitement : on s'y est mal pris quand on a voulu 
augmenter les engagements. Voilà pourquoi les chiffres de M. Messimy 
ne sont pas exacts. 

M. Harmand. — Les exemples que vous invoquez en Egypte, en Tunisie, 
ne sont pas applicables à l'Algérie. L'Egypte et la Tunisie ne sont que 
des protectorats.. Le soldat tunisien n'obéit pas à la France. [Mouvements 
divers.) 

C'est là une vérité incontestable! C'est une fiction, sans doute, mais 
d'une grande importance. Le Tunisien sert son Bey, comme le goumicr, 
dont vous parliez tout à l'heure, sert son chef... et pour moi, le service 
militaire obligatoire ne se conçoit que dans des pays de protectorat : on 
peut dire qu'ils sont corrélatifs. 

Mais, en outre, quel moment choisissez-vous pour soulever une si grave 
question? Celui où le monde musulman tout entier s'agite, où l'Allemagne 
vous montre tout l'intérêt qu'elle porte à l'Afrique du Nord, champ admi- 
rable pour la récupération de ce qu'elle appelle son « émigration perdue », 
car, venue trop tard, comme on l'a dit, dans un monde trop vieux, elle ne 
trouve plus, dans l'univers entier, de place favorable à sa colonisation 
directe, et elle en voudrait une... Demain, peut-être, allons-nous voir encore 
une autre puissance européenne débarquer à côté de nous à Tripoli. Ouel 
sera l'effet, chez nous, de cette nouvelle intervention? 

Pour toutes ces raisons, et beaucoup d'autres, je me déclare l'adversaire 
résolu du recrutement par voie d'appel, el je dis, avec M. Chautemps: 
« Vous obtiendrez tout du recrutement volontaire, rien du recrutement 
forcé », que je regarde comme un abus de domination et comme une des 



— 20 — 

plus grandes erreurs de l'esprit d'assimilation. (Applaudissements répétés.) 

M. le Président. — La parole est à "VI. de Carnières. 

M. de Carnières. — J ai été profondément surpris tout à l'heure de voir 
M. Messimy porter des accusations volontaires et injustifiées contre les 
colons africains. 

M. Messimy. — Non ! 

M. de Carnières. — Je vais répéter ses propres paroles : M. Messimy a dit 
que les Arabes ne détestaient pas la France, mais les Français, à cause des 
abus qu'ils commettaient. 

M. Messimy. — Certains Français! 

M. de Carnières. — Toutes les fois qu'il y a une discussion, c'est sur ces 
malheureux colons qu'on la fait retomber. M. Messimy a prononcé ici des 
paroles profondément regrettables... {Applaudissements.) 11 a lancé une 
déclaration de guerre à la colonisation française, en la menaçant du Par- 
lement. Ah! nous savons bien que vous êtes les plus forts, vous nous le 
faites assez sentir, mais ce n'est là ni noble, ni généreux, je suis au regret 
de vous le dire. {Applaudissements — Bruit.) 

M. le Président. — Souvenez-vous que nous sommes une académie. 

M. Gounot. —M. Messimy aurait dû être le premier à s'en souvenir! 

M. de Carnières. — J'ai été envoyé ici par les colons de Tunisie, exprès 
pour les défendre, et j'agis dans la plénitude de mon droit- 
En ce qui concerne le service militaire, on a beaucoup parlé de la 
Tunisie. Eli bien! en Tunisie, on est peu partisan du service militaire dans 
la colonisation française el même dans l'armée... 

M. Messimy. — 11 fonctionne. cependant 1res bien! 

M. de Carnières. — C'est une question à étudier. 

Je n'aime pas beaucoup à insister sur ce point que le bataillon du 
4 (i tirailleurs est parti pour le Maroc non sans quelques difficultés : c'est 
cependant un point qui ne saurai! être démenti. 

M. Messimy. —Le capitaine Lebœuf v élait! 

M. de Carnières. — 11 y a eu un moment diflicile : ea a été le moment du 
départ... 

M. Messimy. — 11 y a ici un officier du gouvernement tunisien, il serait 
facile de l'entendre. 

M. de Carnières. — Il n'a pas eu les mêmes renseignements que nous. 

M. Messimy. — 11 y était! 

M. de Carnières. — Je vous dirai que nous autres, colons, nous voyons 
avec beaucoup de peine l'extension du service militaire en Tunisie, parce 
que nous constatons que les hommes qui rentrent dans leurs foyers ne sont 
plus les mêmes hommes qu'au moment du départ : ils ont perdu le goût du 
travail, ils ont contracté des habitudes d'intempérance et nous avons toutes 
les peines du monde à en faire quelque chose. 

Quoi qu'il en soit, il ne faut pas oublier qu'en Tunisie le service mili- 
taire existait du temps des Beys; c'est au nom du Bcy que les Musulmans 



— 27 — 

sont appelés sous les drapeaux, ce qui constitue une différence profonde 
avec l'Algérie. 

Je crains les conséquences du projet actuel au point de vue politique : 
j'ai là une lettre d'un homme éminent, M. Leroy-Beaulicu, qui a de gros 
intérêts en France et en Tunisie; il n'est pas partisan du service obliga- 
toire en Algérie, car il dit qu'il faudra tôt ou tard donner des compensa- 
tions aux indigènes, compensations politiques qu'il ne croit ni possibles, 
ni utiles de leur donner. 

Tenez! voici un journal de Tunisie que j'ai reçu ce malin, — c'est le 
journal officieux de la Résidence, — il demande qu'on accorde aux 
Arabes une représentation proportionnelle à la députation, au Sénat, dans 
les conseils généraux et dans les municipalités. 

M. de Peretti. — Je n'y vois pas d'inconvénient. 

M. de Carnières. — Moi, j'en vois. Il demande encore « qu'on réserve pour 
les hommes qui auront fait leur service militaire la totalité des emplois 
dans les diverses administrations » — alors, que restera-t-il pour les 
Français? 

M. Messimy. — Mais, ils ont fait leur service militaire... 

M. de Peretti. — Il s'agit d'emplois indigènes. 

M. de Carnières. — Pardon, il ne s'agit pas naturellement d'emplois d'in- 
génieurs des ponts et chaussées, mais d'emplois que briguent une quantité 
de Français tunisiens. 

Nous entendions tout à l'heure M. Messimy dire qu'il ne voyaii pas d'in- 
convénient à ce qu'on renforçât l'élément indigène dans les assemblées 
locales de l'Algérie. Je n'ai p'as le droit de parler au nom de l'Algérie, 
mais seulement au nom de la Tunisie.; or, je lui dis que nous ne sommes 
pas de son avis : cela aurait de graves inconvénients. Il arrivera peut-être 
un moment où les choses pourront s'aiTanger, mais, pour le moment, il y 
aurait un inconvénient considérable à donner plus d'avantages aux groupes 
indigènes. 

Je regrette que M. Messimy ne veuille pas retirer des paroles qui ne 
peuvent que blesser profondément les colons français, et qui auront un 
retentissement plus grand qu'il ne le pense. J'aime à croire cependant 
que son idée n'était pas de leur déclarer la guerre. 

M. Messimy. — J'ai dit qu'il y avait une minorité qui avait provoqué les 
sentiments des indigènes : c'est à vous à ne pas vous reconnaître dans 
cette minorité. 

M. le Président. — M. de Carnières appartient depuis de longues années 
à la colonisation tunisienne et je puis attester qu'il n'a jamais rien fait qui 
put provoquer les sentiments hostiles des indigènes. {Applaudissements 
unanimes.) 

M. de Carnières. — En Tunisie, il n'y a pas de colons vraiment français 
qui aient provoqué justement les colères des indigènes. Cela n'existe pas. 
Je ne sais pas ce qui a pu se passer en Algérie, mais en Tunisie, les colons 



— 28 — ■ 

français sont de braves gens qui font leur devoir, plus que leur devoir, et 
je proteste encore une fois. 

M. de Peretti. — Il en est de même pour les colons algériens. 

M. le Président. — J'aurais voulu donner la parole à M. Zaouche, mais la 
question va se poser de savoir si la discussion se continuera ce soir. 

M. Depincé, secrétaire général — Il ne faut pas qu'il y ait de malentendu 
au sujet de la fixation de Tordre du jour de la séance de cet après-midi. Je 
vois ici des personnes qui attachent un très grand prix à ce que certaines 
des questions inscrites à Tordre du jour de ce matin soient discutées. Or, 
il faut qu'il soit entendu qu'elles feront leur deuil de cette discussion. 
Nous avons trois questions à traiter ce matin ; celle-ci épuisée, il en restera 
deux k examiner, 

M. le Président. — Gomme président de la section indigène, je demande 
à dire un mot ; nous ne pourrons jamais entamer ce matin la question de 
l'enseignement et de la justice. Or, comme la question de l'enseignement 
ne peut pas prendre place aujourd'hui, nous la discuterons demain matin 
ainsi que la question de la justice musulmane. 

M. Messimy. — Il est midi moins cinq, nous avons 35 minutes. 

M. le Président. — Je crois qu'il y aurait intérêt à consacrer une demi- 
heure à cette question, parce que M. Messimy ne pourra pas assister à la 
séance de tantôt. 

M. Messimy. — Je m'arrangerai ! 

M. le Président. — Au fond, toutes les opinions sont faites et vous avez 
entendu les arguments pour et contre : vous pourriez en entendre encore 
pendant huit jours, cela ne changerait pas vos sentiments. Ce qui me 
paraît désirable, c'est que nous entendions maintenant un indigène. Il n'y 
a pas d'indigène algérien disposé à prendre la parole? Je donne la parole 
à M. Zaouche, indigène tunisien. 

M. Hannedouche. — Je demande la parole pour une motion d'ordre : le 
seul argument qui pourrait nous porter à maintenir la discussion jusqu'à 
solution définitive, ce serait la menace de ne pas voir ce soir M. Messimy 
venir parmi nous. Or, je rends hommage à la bonne foi de M. Messimy et 
je suis convaincu qu'il désire entendre les arguments contre sa thèse... 

M. Messimy. — Rien ne me fera changer d'idée. [Exclamations.) 

M. Hannedouche. —M. Messimy a dit qu'il s'arrangerait pour venir cet 
après-midi s'entendre avec nous. Avançons d'une heure ou d'une demi- 
heure votre délibération de tantôt et soyons tous ici à deux heures, 

M. le Président. — Je suis saisi de deux propositions : la première con- 
siste à entendre de suite l'organe des indigènes et à voter; la seconde à 
remettre la séance à deux heures cet après-midi. 

(La prolongation de la séance, mise aux voix, est adoptée à une grande majorité) 

M. Zaouche. — Je dois céder la place à M. Ben Ali Fekar qui est Algérien, 
mais je tiens à dire, au nom de tous les indigènes musulmans, que le ser- 



1; 



- 29 — 

vice militaire existait depuis cinquante ans en Tunisie, qu'il a donné des 
résultats remarquables : chaque fois que vous avez mis les Musulmans 
tunisiens en présence d'autres Musulmans — dans des circonstances encore 
récentes — il n'y a pas eu un seul déserteur parmi eux. 

Aussi, au nom de tous les Musulmans, je prie mes coreligionnaires 
algériens d'accepter ce cadeau.., (Applaudissements ironiques.), que leur 
fait la France, après 70 ans de conquête. Ils ne seront plus simplement 
considérés comme des mercenaires, mais ils vont entrer dans le sein de 
la grande armée française. [Applaudissements.) 

Je vous remercie de vos applaudissements et vous prie d'entendre 
M. Ben Ali Fekar. 

M. Gounot. — Avez-vous fait votre service militaire? 

M. Zaouche. — Si vous venez en Tunisie, on vous parlera. 

M. Ben Ali Fekar. — Messieurs, en ma double qualité de Français d'édu- 
cation, de cœur, de sentiment et d'indigène à la fois et musulman de nais- 
sance, je puis affirmer que le principe de la conscription militaire appliquée 
aux indigènes est bon en lui-même et si les indigènes ont paru se révolter 
contre, c'est tout simplement parce qu'on ne s'est pas donné la peine 
d'analyser leurs sentiments à cet égard. 

Ces sentiments, analysés, feraient apparaître immédiatement et de 
piano que, s'ils ont protesté, c'est tout simplement parce qu'on n'a pas 
étudié préalablement les concessions susceptibles de leur être accordées. 

Actuellement, les indigènes, même en Algérie, où l'instruction n'a pas 
été répandue autant qu'elle aurait pu l'être, n'en comptent pas moins une 
élite intellectuelle, qui prend conscience d'elle-même et qui est irrévoca- 
blement ralliée à la cause française. V 

Ceux qui ont eu le courage de critiquer et de ne pas tout trouver pour le 
mieux dans la meilleure des Algéries ont été pris souvent et à tort pour 
des adversaires de la France. Or, nous ne sommes pas des adversaires de 
la France. On ne passe pas plusieurs années sur les bancs de l'école 
française sans être imprégné de son esprit et de son génie. Je ne 
regrette qu'une chose, c'est qu'on ait eu l'air d'imposer aux indigènes un 
des sacrifices les plus lourds, sans chercher, par une étude préalable et 
minutieuse, dans quelle mesure on doit leur accorder l'extension et même 
la concession pleine et entière des droits politiques, à beaucoup d'entre 
eux... 

M. de Peretti. — Voilà la question mise au point. 

M. Messimy. — C'est très juste! 

M. de Peretti. — Pas à tous, mais à ceux qui le méritent. 

M. Pelletier. — C'est la conception du Bas-Empire. 

M. Ben Ali Fekar. — La question de la naturalisation est une question juri- 
dique qui ne peut être traitée en quelques minutes. Permettez-moi de con- 
clure et de déclarer, une fois pour toutes, dans la mesure de ma conviction, 
que j'espère vous faire partager, car je ne tiens pas de propos en l'air, que, 



- 30 — 

en qualité d'Arabe musulman, mais Français de cœur, je puis répondre du 
loyalisme le plus absolu des indigènes musulmans à l'égard de la France. 
[Applaudissements.) 

Si l'avenir pouvait m'infliger des démentis, ces démentis n'auraient 
qu'un caractère local ou tout au plus régional. Jamais il n'y aurait un 
courant d'ensemble. 

M. Treille. — Vous n'en savez rien ! Avez-vous reçu un mandat quel- 
conque d'indigènes, ou venez-vous en votre nom personnel? 

M. de Peretti (à M. Treille). — Et vous, avez-vous un mandat? Vous 
.posez là une question vraiment indiscrète! 

M. le Président. — Pas de conversations particulières : l'orateur a exprimé 
ses sentiments personnels. Libre à vous de les interpréter comme vous 
voudrez.' 

M. Girault. — La question qui nous est posée en ce moment doit être non 
seulement résolue, mais discutée avec beaucoup de prudence. Les opi- 
nions opposées ont été développées. Il s'agit de chercher s'il n'y aurait 
pas une solution transactionnelle qui pourrait mettre tout le monde 
d'accord. 

Au point de vue pratique, nous sommes d'accord sur cette idée qu'il 
faut demander aux indigènes de l'Algérie de contribuer plus largement que 
par le passé à la défense de leur sol. Mais sous quelle forme? Est-ce sous 
forme d'engagements volontaires, ou sous forme d'appel obligatoire? Voilà 
les deux thèses en présence. 

Or, il me semble qu'il y aurait peut-être une solution intermédiaire, ou 
du moins provisoire : ce serait la solution de l'appel facultatif. On n'impo- 
serait pas le service militaire aux indigènes de l'Algérie pour commencer, 
mais on leur dirait : si vous voulez faire deux années de service militaire, 
comme les Français, vous soumettre aux obligations que la loi de 1905 
leur impose, vous le pourrez, et à ceux d'entre vous qui useront de cette 
faculté nous accoi'derons plusieurs avantages. 

Nous les dispenserons d'abord du régime de l'indigénat. C'est là un pre- 
mier avantage de nature à séduire la meilleure partie des indigènes de l'Al- 
gérie, c'est-à-dire ceux qui possèdent. 

Second avantage : à ceux qui auront fait leur service militaire, nous 
réserverons les places, les fonctions publiques auxquelles on admet à l'heure 
actuelle les indigènes qiyi n'ont pas fait de service militaire. 

Peut-être pourrait-on aller plus loin et dire : ceux qui se seront soumis 
au service militaire auront le droit de suffrage. 

M. Messimy. — Ceux du moins qui seront assez instruits pour pouvoir en 
user. 

M. Girault. — On verrait ainsi ceux qui tiendraient à faire leur service 
militaire; on pourrait juger des avantages de ce système. La population 
indigène se familiariserait en même temps avec l'idée du service militaire. 

Si, plus tard, dans quatre ou cinq ans par exemple, on veut faire un pas 



— 31 — 

de plus, on le fera ; mais commençons d'abord par une mesure transitoire, 
expérimentale. 

M. Treille. — Vous savez bien qu'en France on procède toujours d'une 
manière révolutionnaire. 

M. le Président. — Nous demanderons à M. Girault de vouloir bien rédiger 
son vœu. 

M. Treille. — Ce vœu peut parfaitement se combiner avec le mien. 

M. le Président. — L'Algérie a le droit de réplique : puis je demanderai, 
— après avoir entendu un des orateurs qui la représentent ici, M. Hanne- 
douche, le premier inscrit pour prendre la parole, — qu'on veuille bien 
passer au vote. 

M. Hannedouche. — Messieurs, je vous prie de prêter quelques minutes 
d'attention aux dires d'un enfant du pays, d'un Algérien, Français d'ori- 
gine, né en Algérie, qui a passé toute sa carrière en Algérie, petit-fils d'un 
officier de l'armée d'occupation qui, le 14 juin 1830 a mis le pied sur la 
terre d'Afrique et fils d'un officier de l'armée d'Afrique, qui se fait 
honneur d'appartenir à la magistrature algérienne et se targue d'aimer 
profondément la Mère-Patrie. 

Une voix. — Au fait ! 

M. Hannedouche. — Tous les problèmes qui ont été agités devant vous 
sont très passionnants évidemment, et les orateurs qui m'ont précédé ont 
mis une passion un peu excessive dans renoncé de leurs idées person- 
nelles. 

Laissez-moi être sage pour eux tous, non pas que j'aie la prétention de 
résumer ici le pour ou le contre, mais dans la simple pensée de produire 
quelques idées à l'appui de cette affirmation que l'application du régime de 
la conscription obligatoire aux indigènes, si elle peut être efficace, ce que 
j'ignore, ne serait tout au moins pas opportune pour l'instant. Je me 
réfère et j'applaudis entièrement aux termes de la discussion, telle qu'elle a 
été présentée par M. le rapporteur de Castries. Vous avez entendu deux 
indigènes, l'un Tunisien, l'autre Algérien, venir prétendre que les indi- 
gènes sont les premiers à vouloir s'incliner devant la loi qui les appellera 
à remplir leur service militaire. Or, parmi ces indigènes, j'en connais un, 
c'est M. Fekar : nous avons travaillé ensemble à la question de l'éduca- 
tion patriotique de la jeunesse française. J'étais président de l'Union de 
gymnastique de France, et lui faisait partie des sociétés de gymnastique 
oranaises. Je rends hommage à ses sentiments et à ceux de cette élite de 
sujets musulmans qui viennent dire : « Nous aimons la France, nous, 
demandons à être appelés aux mêmes devoirs que les Français, mais à 
jouir des mêmes droits. » 

Cependant, après avoir rendu hommage à cette brillante minorité (car nous 
avons quatre millions et demi de sujets indigènes et ceux d'entre eux qui sont 
dans la situation de M. Fekar sont peut-être un millier en tout), laissez* 
moi dénier à ce dernier le droit de s'affirmer le représentant autorisé de ces. 



— 32 — 

masses musulmanes jetées pour la plupart clans le « bled », dans leurs 
douars lointains et sans aucune communion d'idées avec les Européens, 
voire avec les Musulmans, habitants des villes ou des centres de colonisa- 
tion, ces masses pour lesquelles Tan 1908 de notre calendrier n'est que 
Tannée 1326 de l'hégire, et qui sont pour le moins aussi arriérées que l'était 
la masse de nos paysans au xiv e siècle. Voilà pourquoi je dénie énergique- 
ment, à M. Fekar comme à M. Zaouchc, le droit de s'affirmer ici les 
représentants de ces indigènes qu'ils estiment être à leur niveau! 

Autre chose : on prétendait tout à l'heure qu'il y avait une dualité entre 
l'Algérie et la France. Eh bien non! je suis le premier à protester contre 
cette fausse conception, à affirmer, au nom de ceux qui sont nés dans le 
pays, que l'Algérien est vraiment Français: il est profondément patriote, 
il aime sa patrie de toute la force de son cœur et c'est précisément parce 
qu'il aime sa patrie du plus profond de son âme qu'il vient vous dire, 
comme j'ai l'honneur de le faire modestement : « Voyez le danger, ouvrez 
les yeux et n'appliquez pas inopportunément un système de conscription 
qui fonctionne en France et qui serait mal adapté aux populations que 
vous avez en vue. » 

M. de Peretti disait, il y a un instant: « Les indigènes sont des moutons, 
-on en fera ce qu'on voudra ». 

M. de Peretti. — Je n'ai jamais prononcé le mot de « moutons ». 

M. Hannedouche. — L'orateur l'a déclaré en substance en disant qu'on 
ferait des indigènes tout ce qu'on voudrait : je lui présente au surplus 
mes excuses si la forme de mon dire n'est pas l'expression de sa pensée 
exacte. Il prétendait en tout cas qu'il n'y avait aucun danger d'insurrec- 
tion. Or, laissez-moi remonter de quelque peu le cours de l'histoire algé- 
rienne : il y a quelques aimées seulement, je m'en souviens nettement 
-car j'avais l'honneur d'être conseiller général d'Alger à cette époque, il a 
suffi des prédications d'un marabout fanatique, à Margueritte, pour mener 
les populations indigènes de toute une région à l'assassinat de nos mal- 
heureux colons. 

Plus récemment encore, il y a quelques mois à peine, à Khasrin, en 
Tunisie, les indigènes se sont révoltés à l'appel d'un illuminé et les tristes 
-scènes de Margueritte se sont renouvelées! Tout dernièrement enfin, 
n'avez-vous pas appris que des milliers d'indigènes étaient descendus de 
leurs montagnes, h l'Arha et à Rovigo, pour protester énergiquement 
contre le projet qu'on soumet aujourd'hui à vos délibérations. 

M. Messimy. — Nous avons bien vu Marceliin Albert dans le Midi ! 

M. Hannedouche. — Le jour où vous obligerez les indigènes à venir mal- 
gré eux sous les drapeaux, ce jour-là les marabouts fanatiques auront 
beau jeu. 

M. de Peretti. — On les supprimera. 

M. Hannedouche. — II y a aussi la question de la constitution - des 
réserves de l'armée. Admettons que la conscription obligatoire soit appli- 



h 



— 33 — 

quée aux indigènes, et que vous ayez ainsi renforcé l'armée nationale de 
70.000 à 100.000 soldais, lorsque ces militaires rentreront chez eux, ayant 
fini leur service actif; supposez aussi (il faut prévoir hélas! toutes les 
éventualités) qu'un conflit nous oblige à faire appel à cette armée de 
Musulmans pour accourir au secours de la patrie menacée, croyez-vous 
sincèrement que la maréchaussée pourra rechercher ces individus dans 
leurs douars? Non seulement les indigènes ne se dérangeraient pas, alors 
même qu'on leur dirait que la France est en péril, mais ce serait peut- 
être le moment qu'ils choisiraient pour se révolter, comme en 1871. J'ai 
le regret d'évoquer ces tristes souvenirs, mais c'est précisément dans 
mon patriotisme que je trouve la force de le faire et de vous clamer le 
danger évident et certain qui ressort de ce tableau trop réel, et que vous 
ne pouvez pas sentir tel qu'il est. Il n'existe entre nos sujets indigènes 
et nous aucune idée de camaraderie et de solidarité, et tenez pour incon- 
testable, je vous en adjure, que la France est loin d'être pour eux leur 
patrie et qu'ils ne sauront se dévouer pour elle! (Applaudissements .) 

M. Barrucand. — Il me semble que jusqu'à présent, on n'a apporté ici 
que des arguments de sentiment. Nous n'avons pas la prétention de 
changer le sentiment de personne, mais les orateurs qui se sont succédé 
ici sont, pour la plupart, des orateurs sentimentaux... et je demanderais, si 
nous avions le temps, que les hommes qui ont étudié la question sans 
parti pris, sans passion et depuis longtemps, puissent tout d'abord établir 
l'historique de la question. Mais le temps nous est mesuré, passons. 

Dans la lettre sur l'Algérie que l'empereur Napoléon III a publiée, il 
était dit que l'Afrique ne pouvait nous fournir rien de meilleur que des 
soldats. C'est toujours l'opinion qui est reproduite, et l'Allemagne, ou les 
autres puissances jalouses, ne s'y trompent pas : elles sentent très bien 
que dans ces pays il y a une merveilleuse réserve d'hommes. On ne peut 
donc pas écarter l'idée de tirer parti de cette réserve de force. Nous 
sommes tous d'accord là-dessus. 

Mais une autre question est celle-ci : 

Vous imposez un devoir militaire. Or, tout devoir a comme contre- 
partie, un droit. La véritable question de comptabilité morale est une 
question de doit et avoir. Quels sont les droits ou les avantages que vous 
pouvez accorder aux indigènes? Si vous écartez ce point-là, vous aurez 
supprimé la moitié du débat. Les indigènes musulmans aujourd'hui ont 
certains droits très restreints. Ces droits peuvent-ils légitimer d'autres 
devoirs plus larges? Pouvons-nous demander comme contre-partie 
d'autres obligations. H y a un régime qui s'appelle l'indigénat. Est-il 
immuable?... 

Nous pourrions multiplier ces questions, mais je rentre dans la propo- 
sition de M. Girault : procédons expérimentalement, et, si l'expérience 
prouve que la conscription est une bonne chose, faisons-là. 

Vous avez dit que les Arabes se révolteraient, vous n'en savez rien! 

T. n. 3 



— 34 — 

L'expérience nous permet au contraire de croire qu'ils ne se révolteront 
pas, car en 1871 ce ne sont pas les tirailleurs qui se sont révoltés. 

M. Treille. — Ce sont les spahis de l'Est, qui les premiers, se sont 
révoltés. 

M. Barrucand. — Je vous dis : procédez expérimentalement et gardez- 
vous des affirmations de hasard. Que notre Congrès vote des résolutions 
fermes et prudentes d'expérimentation du service militaire. Voilà la solu- 
tion : ne la repoussons pas, ce qui pourrait donner une idée défavorable 
de notre patriotisme et de notre loyalisme. 

C'est un marché moral que nous contractons avec les indigènes. La 
commission d'enquête est allée en Algérie; elle a interrogé entre autres le 
bachagha Lakhdar qui a dit: « On peut tout faire avec les indigènes, mais 
si la France leur impose le service militaire, sans leur donner rien, ce 
ne sera pas chic... » . 

Eh bien! il s'agit d'être « chic ». Et j'ajoute que ce serait, de toute 
façon, l'intérêt des indigènes que d'accepter, car il est quelquefois de 
l'intérêt du pauvre de prêter au riche. Ils devraient donc accepter, même 
sans c o m p e n s a t i o n s i m m é d i a t e s . ( ^ \pp laud isseme n ts . ) 

M. le Président. — La discussion est épuisée. Je donne lecture de la pro- 
position du rapporteur, qui est défavorable au recrutement par conscription: 

Le Congrès, 

Considérant qiiil est rationnel et désirable de chercher a utiliser plus 
largement les ressources militaires que présentent les populations indi- 
gènes de l'Algérie; 

Considérant que rétablissement de la conscription en Algérie, ou 
depuis quatre-vingts ans les indigènes ont toujours été exonérés du ser- 
vice militaire, pourrait être la cause d'agitations préjudiciables à la 
sécurité de i Algérie et serait de nature a, ébranler la confiance que V in- 
digène doit avoir dans V équité de notre domination ; 

Emet le vœu que le système des engagements volontaires, actuellement 
appliqué en Algérie, soit développé par tous les moyens possibles, de 
manière à fournir le complément d'hommes qui lui est nécessaire. 

M. de Castries. — Je demande la priorité pour mon vœu. 
M. "le Président. — Nous avons ensuite une motion, d'ailleurs fort atté- 
nuée, de M. Bourdarie, à laquelle se rallie M. Messimy : 

Le Congrès, après avoir entendu V exposé de la question du service mili- 
taire des indigènes algériens, et s inspirant des sentiments de patriotisme 
en même temps que du désir de travailler au rapprochement des races en 
présence dans V Afrique du Nord, exprime sa confiance dans le gouverne- 
ment pour assurer, par les moyens nécessaires, la force et la grandeur de 
la France. {Exclamations et protestations.) 



— 35 — 

Veuillez faire silence, Messieurs : C'est bien le moins qu'on écoule les 
ordres du jour proposés. 

Voici maintenant une proposition transactionnelle, émanant de 
M. Treille : 

Le Congrès émet le vœu : 

i° Que V institution et ï organisation du service militaire des indigènes 
algériens fassent V objet d'une loi spéciale', 

2° Que nul indigène ne puisse exercer de fonctions administratives ou 
publiques en Algérie, s'il n'a accompli deux armées de service dans l'armée 
française. 

Puis, une proposition de M. Girault, qui se rapproche beaucoup de 
celle-là : 

Que les indigènes musulmans puissent se soumettre aux obligations de 
la loi de i9o5 sur le recrutement de Vannée et qu'en échange les avan- 
tages suivants soient accordés à ceux qui s'y soumettront : 

i° Exemption du régime de ïindigénat\ 

2° Admission aux emplois publics de préférence aux autres sujets 
musulmans. 

M. le Président. ■ — Il y a toutefois une différence entre la proposition de 
M. Treille et celle de M. Girault: elle porte sur la question de l'indigénat; 
ce que demande M, Girault c'est que, lorsque, de leur plein gré, les indi- 
gènes se soumettront au service de deux ans, volontairement, ils soient 
dans ce cas exemptés de l'indigénat et admis aux fonctions publiques de 
préférence aux autres indigènes. 

Une proposition qui me paraît rentrer dans Tordre du jour de M, Bour- 
darie, c'est celle de M. Sébaut, qui adhère au projet Messimy, sous cette 
réserve que la qualité de citoyen français soit attribué aux militaires 
gradés qui justifieraient d'une connaissance suffisante de la langue fran- 
çaise. 

Je pense que normalement — et je fais appel ici aux parlementaires — 
nous devons mettre aux voix la proposition qui s'éloigne le plus de celle 
du rapporteur. Le rapporteur a conclu au maintien du système actuel, 
avec développement des engagements et des rengagements. Il me semble 
que je dois mettre aux voix la motion qui s'écarte le plus de celle-là, soit 
celle de M. Bourdarie. 

M. Bourdarie. — Elle est préalable à toute espèce de vœu, 

M. le Président. — Quant aux propositions transactionnelles de 
MM. Treille et Girault, dans le cas où vous adopteriez la motion de 
M. Bourdarie, elles peuvent très bien venir comme amendements. 

M. de Castries. — Les deux propositions de MM. Treille et Girault 
rentrent dans mon voeu. 



— 36 — 

M. le Président. — Je vais mettre aux voix Tordre du jour de M. Bour- 
darie, que je relis... 

M. Depincé, secrétaire général. — Il importe qu'il n'y ait aucun malen- 
tendu... 

M. le Président. — Mon cher secrétaire général, si vous voulez prendre 
la parole, il faut quitter le bureau. 

M. Depincé, secrétaire général. — La formule proposée par M. Bourdarie 
a l'inconvénient de nous faire voter sur une équivoque. La question est 
nettement posée entre deux formules : la formule de la conscription et 
celle de rengagement libre. La formule de M. Bourdarie est une formule 
qui n'est ni chair ni poisson et dont les partisans de l'un et de l'autre 
systèmes peuvent également triompher; c'est ce que nous ne voulons pas. 
Il me paraît indispensable, puisque nous avons consacré trois heures à 
cette discussion, qu'il en sorte un résultat qui ne prête à aucune ambi- 
guïté, un vote dont la portée et la signification ne puissent pas être déna- 
turées par une interprétation tendancieuse. 

M. Messimy. — Ceux qui voteront l'ordre du jour présenté par M. Bour- 
darie voteront dans le sens que j'ai indiqué, attendu que le gouvernement 
a fait connaître sa volonté par des documents officiels. Je vous conseille 
donc de voter cet ordre du jour qui a cette signification que vous approu- 
vez les décisions du Président du Conseil qui, par des documents officiels, 
que vous avez eus sous les yeux, a déclaré être favorable au projet. 

M. Marchai. — Nous n'avons pas à voter contre ou pour le gouverne- 
ment? 

M. Chailley, président (qui a remplacé M. Millet). — L'ordre du jour 
de M. Bourdarie est adopté par M. Messimy : il faut ou remettre la suite 
de la discussion à cet après-midi, ou bien voter immédiatement. 

M. Depincé, secrétaire général. — Les explications de M. Messimy 
dissipent l'équivoque que je signalais tout à l'heure : voter la proposition 
Bourdarie, c'est voter pour la conscription, pour le service obligatoire. 

M. de Castries. — J'ajoute que ceux qui voteront pour la proposition 
dé M, Bourdarie, voteront implicilemcnt pour l'admission des indi- 
gènes aux droits civils et politiques. (Applaudissements.) 

M. Chailley, président. — Après les explications données par M-;, Mes- 
simy et par M. de Castries, il n'y a pas l'ombre d'une équivoque : on sait 
parfaitement ce que Ton vote. Je mets aux voix la proposition Bourdarie. 
M. Bourdarie. — C'esl sur le terrain national seulement que j'ai entendu 
me placer. 

M. de Warren. — Non, sur le terrain gouvernemental : ce n'est pas la 
même chose à l'heure actuelle ! 

(La proposition de M. Bourdarie, mise aux voix, est repoussée par 3? voix contre 16.) 
(Vive agitation : une partie des congressistes quittent la salle des séances.) 

M. Chailley, président. — Nous sommes maintenant en présence de la 



— 37 — 

proposition de M. de Gastries, qui est la conclusion de son rapport. Il y 
a deux propositions transactionnelles, dont l'une est de M. Treille et 
l'autre de M. Girault, qui peuvent se voter en tout état de cause, car elles 
complètent le rapport de M. de Castries. 

Que ceux qui veulent bien accepter la proposition de M. de Gastries se 
lèvent. 

(Cette proposition est adoptée à l'unanimité des votants : soit 3r.) 

M. Treille. — J'ai voté pour la proposition de M. de Gastries, mais je 
demande qu'on vote aussi sur celle que j'ai proposée et qui, comme on l'a 
fait observer, la complète. 

M. le Président donne successivement lecture des vœux de M. Treille et 
de M. Girault. 

M. Treille. — Je demande à ajouter à mon vœu :... s'il ri a accompli 
volontairement cleux années de service dans V armée française. 

M. le Président met aux voix successivement les deux amendements 
de M. Treille et de M. Girault. 

(Les deux amendements de MM. Treille et Girault sont votés à l'unanimité des 
membres présents.) 
(La séance est levée à midi 3o.) 



2° SÉANCE 

(g Octobre, iqoS matin.) 
Présidence de M. René Millet. 

Ambassadeur de France, Ancien Résident Général à Tunis, 

Assisté de MM, Ciiailley et De pincé. 



La séance est ouverte à 10 heures. 

Fixation de V ordre du jour. 

M. le Président. — Messieurs, vous savez combien nous sommes limités 
sur les questions si variées et si étendues que nous avons à traiter : c'est 
l'inconvénient des Congrès. Il me semble désirable, sous réserve de votre 
approbation, que nous consacrions là séance de ce matin à deux questions 
seulement, mais des plus importantes, à savoir: celle de renseignement 



— 38 — 

indigène et celle de la justice indigène. Par conséquent, si nous voulons 
traiter ces deux questions ce matin, — et c'est indispensable, —il faut que 
nous leur assignions des limites. Je vous proposerai donc de traiter la 
question de renseignement jusqu'à 11 heures et la question de la justice, 
à partir de 11 heures. Vous n'en voudrez pas à votre infortuné président 
s'il est forcé d'arrêter les développements, afin de rester dans ces limites. 
Je vous rappelle d'ailleurs qu'il faut éviter les grands discours et, lors- 
qu'on est aussi pressé par le temps, se borner aux arguments topiques. 
Nous sommes tous ici assez familiers avec les questions à traiter pour que 
les longs développements soient inutiles, ainsi que les transitions et les 
préparations. Si vous aviez à parler dans une assemblée parlementaire, 
complètement étrangère à ces questions indigènes, vous seriez forcés de 
préparer voire auditoire par de longues considérations, qui ramèneraient 
peu à peu à la compréhension du sujet. Mais ici nous sommes tous plus 
ou moins Africains; par conséquent, un mot nous suffit pour comprendre 
tout un développement d'idées. Je vous prie donc, dans l'intérêt môme de 
la discussion, de vous borner aux arguments tout à fait essentiels. 

Pour gagner du lemps, voici Tordre qui pourrait être suivi. Nous com- 
mencerons par la question la plus brûlante, qui est celle de l'enseigne- 
ment primaire des indigènes et, sur la question de l'enseignement primaire, 
viendrait se greffer renseignement professionnel technique. Ensuite, ce 
qui nous restera de temps pour renseignement, nous le consacrerons à 
renseignement secondaire et supérieur, bien que ces deux questions ne 
paraissent pas devoir soulever des discussions bien passionnées. 

Je vous demande, par exemple, pour la question de l'enseignement pri- 
maire, de me donner tout de suite les noms des personnes qui désirent 
prendre la parole. 

M. Marchai. — Cela dépend des sujets. 

M. le Président. — M. Marçais est rapporteur pour l'Algérie et M. Khai- 
rallah pour la Tunisie. 

M. Marchai. — Il y a des indications générales qui sont communes. 

M. Depincé, secrétaire général. — Le programme indigène est le même 
pour l'Algérie et pour la Tunisie. 

M. Zaouche. — Pardon, en Tunisie, c'est un programme franco-arabe ; 
en Algérie, le programme est uniquement français. 

M. de Carnières. — Je demande la parole. 

M. le Président. — Il y a un parallélisme qui est intéressant. 

(MM. Bmnswic-Le Bihan, Smaja, de Lamothe, Zaouche, Zmerli s'inscrivent successi- 
vement pour prendre la parole). 

M. Zmerli. — Je désire parler sur l'instruction de la femme musulmane. 
M. le Président. — Cela passera après l'enseignement professionnel. 
La parole est à M. Marçais, Directeur de la Médersa d'Alger, pour son 
rapport sur « L'enseignement primaire des indigènes algériens ». Nous 



— 39 



demandons au rapporteur de ne pas lire intégralement son rapport, mais 
de l'analyser verbalement. 

M. Marchai. — Le rapporteur devrait avoir la liberté de présenter son rap- 
port comme il l'entend et d'en choisir lui-même les parties qu'il estime 
les plus intéressantes. 



L'enseignement primaire des indigènes algériens. 

M. Marçais. — Je chercherai à dire ce que l'avenir pourra faire, mais il 
est nécessaire de savoir ce qu'on a fait dans le passé, de vous présenter 
une analyse sommaire de l'organisation actuelle, de vous dire dans quel 
esprit les programmes sont conçus. 

Je passe sur tout ce qui est relatif aux arguments pour et contre rensei- 
gnement des indigènes, car la question a été jugée. La commission de la 
Chambre et les Délégations financières de l'Algérie se sont trouvées- d'ac- 
cord pour déclarer que nous devions instruire les indigènes. 

M. Marchai. — De quelle façon? 

M. Marçais. — Actuellement, l'enseignement primaire des indigènes algé- 
riens est, en principe, placé sous l'autorité du Gouverneur général de 
l'Algérie... (Lecture du rapport, voir p. 180). 

...On n'applique pas l'obligation scolaire, pour des motifs divers, 
notamment parce que l'instruction française étant libéralement mise à la 
disposition de nos sujets, on ne veut pas cependant faire leur bien mal- 
gré eux. 

M. de Carniéres. — Il y a aussi la question d'argent. 

M. Marçais. — Je passe au recrutement des maîtres : maîtres français et 
maîtres indigènes. Les maîtres français sont formés à la section spéciale 
de la Bouzaréa ; ils sont recrutés parmi les meilleurs maîtres de France et 
d'Algérie et reçoivent là, pendant une année, une préparation spéciale : 
pédagogie, étude des langues et travaux pratiques (agriculture et travaux 
professionnels). 

Les maîtres indigènes, recrutés par voie de concours, préparent en trois 
et quatre années, au cours normal de la Bouzaréa, leur brevet élémentaire. 

Je ne vous dirai rien des différentes sortes d'écoles; cette partie de 
mon rapport contient essentiellement des chiffres dont renonciation 
orale n'a guère de valeur; il faut les voir rapprochés les uns des autres sur 
le papier. Je passe aux programmes. Les matières de l'enseignement sont 
classées sous huit rubriques; toutes ne sont pas mises sur le même plan; 
les unes (connaissances fondamentales), figurent au programme pour le 
cours préparatoire, le cours moyen et le cours élémentaire. Un nombre 
considérable d'heures de classes leur est attribué; les autres sont des con- 
naissances accessoires, étudiées dans le second et troisième cycles et aux- 
quelles très peu d'heures de classes sont consacrées. 



— 40 — 

C'est l'étude du français, qui occupe la première place... 

(M. Marçais continue la lecture de son rapport.) 

...L'expérience a appris à borner sur ce point les ambitions: on enseigne 
d'abord à l'enfant à parler le français. On se sert pour cela de la méthode 
employée dans renseignement des langues vivantes : la méthode directe. 
On découpe à l'école primaire la vie de reniant indigène en petites tranches 
de conversation et Ton passe de l'une à l'autre, en procédant du proche à 
l'éloigné et du connu à l'inconnu. 

Dans la suite, l'enfant commencera à lire et à écrire le français : naturel- 
lement, dans cette étude du français écrit, on a eu soin de débarrasser ren- 
seignement de tout ce qui était subtilité trop grande, de grammaire ou 
d'orthographe. La dictée a été bannie des exercices scolaires et même, 
pour le certificat d'études spécial aux indigènes qui est la sanction de cet 
enseignement, la seule épreuve de français est une petite rédaction de style 

simple. 

On apprend encore à l'école indigène les éléments du calcul et du 
système métrique; la numération est enseignée à l'aide d'objets concrets. 
L'enseignement de l'arithmétique va jusqu'à l'étude de la règle de trois et 
des fractions. 

L'étude du système métrique se complète par celle de la mesure des sur- 
faces et des volumes. Dans les exercices pratiques de système métrique, on 
cherche à toujours faire opérer l'enfant sur des objets concrets et famillicrs : 
on lui apprendra, par exemple, à rendre la monnaie, à peser, à mesurer et, 
dans le cadre des problèmes aussi bien de système métrique que d'arithmé- 
tique, il est recommandé de n'offrir à l'enfant, comme données, que des 
éléments empruntés à la vie réelle du milieu indigène. 

On a conservé l'étude de la langue arabe. Il n'est pas douteux que cette 
étude est réclamée par la population indigène, et nous nous devons à nous- 
mêmes, au nom de nos protestations légitimes contre la guerre faite au 
français dans les pays annexés, de ne pas ruiner à notre tour la langue 
maternelle de nos sujets algériens. L'étude de l'arabe est le point faible des 
programmes actuels; il me suffira de dire, — et je m'adresse plus spéciale- 
ment à la partie indigène de cette assemblée, — que ce qu'on enseigne aux 
jeunes indigènes, c'est l'arabe parlé : un maître français est chargé de leur 
apprendre par la méthode directe (c'est-à-dire pseudo-maternelle) leur 
langue maternelle. [Exclamations et rires.) 

Ce ne sont pas entièrement les auteurs du programme qui en sont res- 
ponsables : la question très délicate des rapports de l'arabe vulgaire et de 
l'arabe littéraire est de celles sur lesquelles les arabisants eux-mêmes ne 
sont pas toujours d'accord. Mais, quoi qu'il en soit, l'enseignement de 
l'arabe, pour être utile, devrait être tout autre chose. 

L'enseignement du travail manuel et de l'agriculture n'apparaît que 
dans les second et troisième cycles des études. Je dois dire immédiatement 



tefc. 



— 41 — 

que l'enseignement du travail manuel, d'après les déclarations expresses 
du programme, ne constitue pas un véritable enseignement professionnel ; 
tout au plus est-ce une préparation à cet enseignement : on exerce les 
jeunes indigènes à de petits travaux fort simples, qui développeront leur 
dextérité et pourront pratiquement leur être utiles; c'est ainsi qu'on leur 
enseigne les façons de faire les différentes sortes de nœuds, ce qui n'est pas 
inutile du tout, car les ruraux algériens, capables de véritables tours de 
force, sont, par insouciance, pour certaines opérations fort simples, d'une 
incroyable maladresse; c'est ainsi qu'ils ne sont pas capables d'amarrer 
proprement une charge sur le bourricot qui constitue leur unique moyen 
de transport; ils pourront l'apprendre et aussi autre chose. 

M. Marchai. — Serrer une vis à une charrue. 

M.-Marçais. — Pour l'enseignement de l'agriculture, le programme, par 
la nature des choses, est un peu théorique (on ne peut pas en faire un grief 
aux auteurs du programme), il faudrait sur ce point non pas tant réformer 
les programmes qu'augmenter les moyens mis à la disposition des maîtres 
pour les appliquer. 

Vous entendrez sur ce point spécial le rapporteur de l'enseignement 
agricole. Il y a un programme complet de culture céréalifère, d'industrie 
pastorale, etc., et, d'autre part, le maître dispose à peine de quelques cen- 
tiares dans le jardin de l'école, où il ne peut cultiver qu'un petit nombre 
de légumes. 

M. Marchai. — Ce n'est pas sérieux. 

M. Marçais. — Il y a là une différence un peu choquante entre la théorie 
et la pratique. Sous le nom de connaissances usuelles, le programme de 
1898 groupe l'enseignement d'une foule de notions extrêmement utiles: 
connaissances scientifiques élémentaires, principes d'hygiène, notions juri- 
diques pratiques. Je cite quelques articles de ce programme : habitat; 
vêtements; boissons; précautions hygiéniques; principales maladies; prin- 
cipales fonctions du corps humain; éléments de pesanteur, chaleur, électri- 
cité; invariabilité des lois de la nature; éléments de législation usuelle; 
propriété indigène; impôts; caisses d'épargne; mutualité; colis postaux... 

Il ne serait pas inutile qu'on fît une part minime aux éléments du droit 
musulman; nos sujets auraient tout profita apprendre, dès l'école, quelque 
chose du statut personnel qui les régit. 

Education morale. — On encourage les bons penchants de l'élève; on 
combat leurs tendances mauvaises, dans la vie scolaire quotidienne; puis, 
au cours moyen, on fait aux enfants un petit cours de morale théorique 
où j'ai trouvé, avec plus de surprise que de plaisir, la théorie des devoirs 
des programmes de l'enseignement secondaire; les devoirs envers Dieu ne 
sont pas oubliés ; — et la morale se fait, même sur ce point, un peu théo- 
logique; on enseigne par exemple que Dieu est le père des hommes : or 
cette idée, qui peut d'ailleurs être fort belle, est une idée chrétienne, parfai- 
tement anti musulmane : le mot de père choque très fort des gens dont le 






— 42 — 

Livre saint affirme avec force que Dieu n'a pas cle père et qu'il n'a pas de 
fils. J'ai parlé de cette question à des lettrés musulmans ; ils m'ont répondu : 
« Dieu n'est pas notre père, il est le Sultan et nous sommes ses esclaves. 
Dire le contraire est faux et inconvenant ». 
M. Marchai. — Nous voulons en somme substituer notre philosophie à 

la leur. 
M. Marçais. — II est dangereux de prendre position sur le terrain brûlant 

de la dogmatique. 

Je termine ce très rapide exposé des programmes, et je conclus que 
l'œuvre est bonne dans son ensemble. Aujourd'hui, la question se pose cle 
lui donner une extension nouvelle, et je vous rappelle la décision des 
Délégations financières et de la commission des. affaires extérieures de 
la Chambre, de pousser renseignement des indigènes dans les régions 
encore impénétrées de ï Algérie. 

Le principal effort, sous le régime du décret de 1892,. c'est-à-dire au cours 
de la période actuelle, a porté sur les villes et la Kabylip. C'est ce qui avait 
été expressément indiqué par M. Léon Bourgeois, dans son discours au 
Sénat. On songe aujourd'hui à étendre renseignement ^ux milieux ruraux 
arabes, à instaurer partout où l'agglomération suffisante tde la population 
le permettra, une organisation nouvelle de renseignement des indigènes. 
Il est nécessaire, au seuil de cette nouvelle période, d'indiquer quelques 
desiderata pour l'avenir. 

Je crois, d'une façon générale, et tout le monde s'entend à Jte reconnaître, 
que l'enseignement français doit former toujours le fond de renseignement 
primaire des indigènes; qu'à côté du français, il faudra réserver une place 
notable au système métrique, à l'arithmétique, aux connaissances usuelles. 
J'appelle particulièrement l'atteniion sur les connaissances usuelles; avec 
leur petit programme de physique, de connaissances scientifique élémen- 
taires, elles sont l'introduction nécessaire à renseignement professionnel, 
si on veut le développer plus tard, et elles contribuent efficacement à\}étruire 
bien des préjugés. \ 

On pourra songer dans le second cycle et dans le troisième, à donner 
une orientation plus spécialement professionnelle à cet enseignement. 
C'est le rapporteur de la question de l'enseignement agricole qui vous dira 
ce qu'il est possible de faire à cet égard pour les milieux ruraux. C'est là 
une œuvre capitale ; on vayconsacrer des crédits considérables; il est néces- 
saire de ne pas l'entreprendre à la légère, et je soumets en conséquence à 
votre approbation la conclusion suivante : c'est qu'une vaste enquête est 
nécessaire qui apprenne où doivent porter les efi'orls, et quel enseignement 
professionnel il faut prévoir pour les différentes régions de l'Algérie. Sans 
cela, les fausses manœuvres, le gaspillage sont à craindre. Il faut, en quelque 
sorte, établir un cadastre scolaire, conformément aux indications duquel on 
déterminera la place des écoles, leur rayon d'influence, leur caractère 
propre. 



— 43 — 

Je prierai donc le Congrès de montrer qu'il s'intéresse à l'œuvre de l'en- 
seignement des indigènes algériens en appuyant de l'autorité de son appro- 
bation ces quelques conclusions. (Applaudissements.) 

M. le Président. — Nous remercions le rapporteur, qui nous a donné un 
aperçu très net de ses idées : nous serons heureux de lire son travail 
imprimé, persuadés, par les quelques parties que nous en connaissons 
maintenant, qu'il est des plus intéressants. 

M. Khairallah, j'ai votre travail sous les yeux, je vous demanderai de le 
résumer. 

M. Khairallah. — J'en résumerai beaucoup, mais j'en lirai quelques pas- 
sages. 

M. le Président. — Ce sont des travaux que nous lirons à tête reposée 
avec plus d'intérêt; aujourd'hui, nous n'en avons que la substance. La 
parole est à M. Khairallah interprète judiciaire à Tunis, pour son rapport 
sur « L'enseignement primaire des indigènes en Tunisie ». 



L'enseignement primaire des indigènes en Tunisie. 

M. Khairallah donne lecture du résumé de son rapport. Il accompagne 
celte lecture des observations suivantes. (Voy. ce rapport p. 231). 

Je passe la discussion sous silence : vous trouverez dans* mon rapport 
une critique, que je crois être exacte, de l'éducation actuelle au Kouttab, 
éducation nulle, puisqu'elle a donné des hommes aussi inutiles à eux- 
mêmes qu'à leur pays. Est-elle à supprimer ou seulement à réformer cette 
école coranique?... Pour que ma critique ne soit pas négative, je propose 
un Kouttab réformé. 

J'indique, en abrégé, les quelques améliorations qui ont été apportées à 
l'organisation actuelle du Kouttab, tant par l'administration, au point de 
vue matériel, que parla direction de l'enseignement, au point de vue de 
renseignement. Cependant ces efforts tentés en vue d'améliorer le Kouttab 
n'ont pas abouti. 

M. Treille. — Par la résistance des maîtres, ou celle des élèves? 

M. Khairallah. — Tout à l'heure, nous traiterons cette question. 

Je parle ensuite des programmes. Dans le Kouttab, on passe toute la 
journée, la matinée aussi bien que l'après-midi, à ânonner le Coran ; et 
quand l'élève sort de là, à l'âge de 15 ou 17 ans, il ne sait que réciter 
machinalement le Coran, sans en comprendre un mot, il est incapable 
d'écrire n'importe quel chiffre et de rédiger la plus petite lettre en arabe. 
Il sort de là absolument inculte, car il ne suffit pas de développer démesuré- 
ment la mémoire, il faut que, par un enseignement bien organisé, toutes 
les facultés se développent harmoniquement. (Applaudissements.) 

Je parle ensuite de l'école que j'ai créée, je ne veux pas y insister, car 
les résultats ne sont pas encore probants. Ils sont encourageants, sans 



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— 44 — 

doute, mais nous attendons que nous ayons cinq ans d'existence 
pour pouvoir nous prononcer en toute connaissance de cause. Pour le 
moment, qu'il me suffise de dire, — et je ne serai pas démenti par ceux 
qui ont visité le Kouttab, — que les résultats obtenus sont réellement 
satisfaisants. Les indigènes qui vont à l'école coranique, apprennent non 
seulement le Coran, en encomprenant le sens apparent, — car il faut être un 
grand docteur pour pénétrer le sens mystique de certains versets corani- 
ques, — mais en même temps, ils apprennent l'arabe dans des livres qui 
sont rédigés de telle sorte, qu'ils ne contiennent rien d'hostile à la religion 
musulmane ou à la religion catholique. 

M. Zmerli. — Ils ont été faits parmi chrétien! 

M. Khairallah. — Les livres faits par les Musulmans sont absolument la 
même chose. 

Nous passons aux écoles françaises. Je donne la méthode d'enseigne- 
ment, programme fait spécialement pour les indigènes qui fréquentent les 
•écoles françaises. 

(Lecture du rapport.) 

M. le Président. — Vous pourriez peut-être abréger cette lecture, cepen- 
dant si intéressante, et lire les vœux que vous avez déposés. 

M. Khairallah. — Si j'avais une connaissance approfondie de la langue 
française, je préférerais a cette lecture un commentaire verbal. 

M. le Président. — Il y a bien des Français qui envieraient votre manière 
de s'exprimer dans notre langue! [Applaudissements.) 

M. Khairallah continue la lecture de son rapport... 

« Ils savent très bien que Clovis est mort à Paris en 511, mais ils 
ignorent en quelle année de Thégyrc est mort le fondateur de l'Islam. » 
[Applaudissements.) 

Pour les brevets d'infirmiers, je fais appel à M. le D 1 ' Basseville. 

M. le D r Basseville, — C'est absolument exact! 

M. Khairallah. — L'école franco-arabe... 

M. Martinier. — Et le Coran, que fera-t-il dans J'école française? 

M. Khairallah. — Faites-moi crédit de quelques minutes. 

(M, Khairallah continue la lecture de son rapport.) 

Je vous demande la permission de discuter toutes ces objections devant 
vous, car la question est vitale pour nous. 

M. le Président. — La lecture du rapport aura absorbé tout notre temps : 
il n'y aura plus de discussion possible. 

M. Khairallah. — M. Vaudaine dit ceci : « Nous admettrons les indigènes 
à l'école franco-arabe, qui est pour nous le rêve, l'idéal de l'école : nous 
créerons dans cette école deux écoles parallèles : jusqu'au cours moyen, 
pendant deux ans, les indigènes ne feront que du français jusqu'à ce qu'ils, 
arrivent à avoir un vocabulaire suffisant pour comprendre le français, et 



— 45 — 

dès le cours moyen, ils marcheront la main dans la main avec les Fran- 
çais, jusqu'au certificat d'études. [Applaudissements.) 

J'aurais mauvaise grâce à insister, après la conférence si magistrale^ si 
pleine de faits de M. le Résident général Millet. 

(M. Khairallah reprend la lecture de son rapport.) 

M. Martinier. — Ce sont des phrases, ce n'est pas autre chose! 

M. Khairallah, rapporteur, termine la lecture de son rapport par ces 
mots : 

« Cette éducation, nous la demandons à la France^ aujourd'hui maîtresse 
de nos destinées, de façon à ce qu'il n'y ait plus comme une tache sombre 
sur l'Islam régénéré. » [Applaudissements.) 

M. le Président. — Les vœux que vous nous soumettez sont à la suite de 
votre rapport, dont nous avons le résumé sous les yeux. Il est donc inu- 
tile de les lire. (1) 

Motion d'ordre. 

Je crois qu'on ne pourra pas discuter la question de la justice ce matin. 
Je vous demanderai de mettre cette question à Tordre du jour de l'après- 
midi. 

M. Martinier. — C'est contraire à ce qui a été fait jusqu'à présent. On a 
commencé par Tordre du jour inscrit au tableau régulièrement. 

M. le Président. — L'assemblée est maîtresse de son ordre du jour. Parmi 
les questions qui sont soumises, il en est, par exemple celle des con- 
fréries religieuses, qui ne comportent pas des discussions très étendues, 
mais il y en a qui sont des questions vitales, des questions du jour, celle 
que nous discutons en ce moment-ci : renseignement, par exemple, et 
certaines questions qui intéressent la justice et la terre. 

M. de Lamothe. — Je vous prie d'y ajouter la naturalisation, ainsi que la 
question de Tindigénal qui est liée à celle de la naturalisation. 

M. le Président. — 11 s'agit de parcourir une encyclopédie en trois jours. 

M. Martinier. — On avait dit qu'on arrêterait cette question de rensei- 
gnement à 11 heures : pourquoi y revient-on? 

M. le Président. — Il me semble que la majorité de celte assemblée désire 
qu'on continue la discussion sur l'enseignement. Voulez-vous fixer la 
séance de cet après-midi, à 2 heures et demie? Nous y étudierons la ques- 
tion de la justice indigène et nous finirons ce matin tout ce qui concerne 
renseignement, car nous avons encore à traiter la question de l'enseigne- 
ment professionnel: 

Que ceux qui veulent adopter cette manière de faire lèvent la main. 

(A l'unanimité, moins une voix, — celle de M. Martinier — la séance du matin est uni- 
quement réservée à l'enseignement. 



(i) Voy. page 48 la suite de la discussion sur la question de renseignement primaire 
des indigènes tunisiens. 



— 46 — 

M. de Castries. — Quand viendra la question de la naturalisation? 

M. Pelletier. — Quand parlerons-nous des habous? 11 ne faut pas les 

escamoter! 
M. le Président. — Voulez-vous que nous fixions la discussion de cette 

question à 4 heures? 

M. Martinier. — La question des habous sera très vite traitée, tandis que 
la question de la justice est très longue et très délicate. Je proposerai 
donc de commencer par la question des habous; celle de la justice vien- 
drait après. 

M. le Président. — Ne croyez-vous pas que, ce malin, il faudrait entendre 

le rapport sur renseignement professionnel? Vos observations porteront 
sur le tout. Nous n'avons que deux rapporteurs présents : M. Rolland et 
M. Charléty. Nous savons que tous deux sont des hommes expérimentés 
dans l'art de la parole. Je leur serai donc reconnaissant de résumer briè- 
vement leurs observations. Je donne la parole à M. Rolland, pour son 
rapport sur « L'enseignement agricole des indigènes algériens >>. 



L'enseignement agricole des indigènes algériens. 

M, Rolland commence la lecture de son rapport (Voy. p. 231). 

Cette lecture donne lieu à l'échange d'observations suivant : 

M. le Président. — 11 y a là des considérations que nous connaissons 
tous, car nous avons été tous en Kabylie. Ce que vous lisez, et qui est 
d'ailleurs très intéressant, est connu déjà de l'assemblée. 

M. de Lamothe. — Le premier jour, il avait été convenu très sagement de 
lire le résumé et les vœux qui l'acconipagnenl. 

M. le Président. — Nous lirons votre communication dans le volume 
imprimé. 

M. Rolland donne lecture des conclusions de son rapport reproduites 
ci-après. 



Le Congrès émet le vœu : 

i° Que la part de l'agriculture dans l'horaire des écoles primaires 
rurales indigènes soit largement augmentée, de façon à ce que, principa- 
lement pendant les deux dernières années de scolarité, le futur fellah 
reçoive une bonne instruction agricole théorique et surtout pratique ; 

a Que les champs de culture nécessaires pour donner renseignement 
pratique agricole adapté au milieu soient fournis aux écoles indigènes; 

3° Que les maîtres français et indigènes soient mieux préparés et encou- 
ragés à donner V enseignement de V agriculture; 

4° Que des cours temporaires, des cours d'apprentissage agricole et 
quelques écoles de culture à l'usage des indigènes soient créés dans les 
diverses régions agricoles de V Algérie; 



■— 47 — 

5° Qu'un journal cV agriculture pour les fellahs soit créé. (Applaudisse- 
ments.) 

M. de Lamothe. — Il n'y a pas d'opposition : on peut voter ces vœux 
tout de suite. 

M. le Président. — Vous avez entendu la lecture des conclusions du rap- 
porteur, en ce qui concerne renseignement agricole des indigènes algé- 
riens. Que ceux qui sont d'avis de les adopter, veuillent bien lever la main? 

M. de Carniéres. — Il est impossible de voter sur un rapport sans une 
discussion. 

(Les conclusions du rapport de M. Rolland sont adoptées à la grande majorité, 
moins quelques abstentions.) 

M. le Président. — La parole est à M. Charléty, Directeur général de 
l'enseignement en Tunisie, pour son rapport sur « l'Enseignement profes- 
sionnel des indigènes en Tunisie ». 



L'enseignement professionnel des indigènes en Tunisie. 

M. Charléty développe dans un exposé verbal le résumé de son rapport. 
(Voy. celui-ci p. 266). Il termine en donnant lecture des vœux suivants qu'il 
soumet au Congrès : 

i° Que V enseignement des connaissances scientifiques très élémentaires 
soit donné à V école primaire indigène; 

2° Q u ii7i enseignement professionnel complémentaire soit donné à 
V école primaire indigène, dans les centres où prédomine nettement une 
forme particulière d'activité économique ; 

3° Qu'il soit procédé après V école, mais autour de V école, qui la su?*- 
veillera et la coordonnera, à une organisation progressive de l'appren- 
tissage des indigènes. (Vifs applaudissements.) 

M. le Président. — Je suis heureux, M. le Rapporteur, de joindre mes féli- 
citations personnelles aux applaudissements mérités qui viennent de 
saluer la fin de votre exposé si lumineux, si clair, si substantiel et où se 
révèle une si parfaite connaissance du milieu indigène. 

La parole est à M. de Carniéres. 



— 48 — 



L'enseignement primaire des indigènes tunisiens. 
Discussion générale. 

M. de Carniéres. — Je commencerai par rendre justice au travail très inté- 
ressant que nous a soumis M. Khairallah : il s'est montré dans cette étude 
un homme pratique et sérieux. Il a estimé que tout n'était pas à faire tout 
de suite : il a indiqué qu'on devait procéder par étapes et faire les choses 
progressivement, de manière à arriver à un résultat certain. Je ne suis 
cependant pas d'accord avec lui sur tous les points. 

Le rapporteur a recommandé tout particulièrement l'école franco-arabe. 
Moi, je condamne l'école franco-arabe avec l'immense majorité des 
colons de Tunisie, et avec la Conférence consultative, qui s'est prononcée 
dans la question. L'école franco-arabe présente, en effet, des inconvénients 
sérieux. 

Un point sur lequel nous sommes tous (.raccord, c'est qu'il faut donner 
aux indigènes une instruction utile, qui les mette à même de lutter et de 
gagner leur vie. Mais, ceci dit, l'école franco-arabe me paraît dangereuse 
pour plusieurs motifs. Le premier, c'est que les enfants arabes arrivent à 
Técole dans des conditions où ils ne peuvent pas recevoir renseignement 
français, comme les petits Français, Us sont en retard sur ceux-ci et l'on 
se trouve alors dans l'obligation ou de négliger les élèves français pour 
faire avancer les Arabes, ou d'abandonner les Arabes pour s'occuper uti- 
lement des Français. 

M. Khairallah a trouvé un remède : faire une classe inférieure dans 
l'école franco-arabe. 

M. Khairallah. — J'emprunte ce moyen à « l'Amicale des Instituteurs ». 

M. de Carniéres. — Le second inconvénient : c'est que les jeunes Arabes 
qui sont dans les écoles primaires sont beaucoup plus âgés que les petits 
Français, avec lesquels ils se trouvent. Il en résulte des inconvénients sur 
lesquels je n'ai pas besoin d'insister. 

En troisième lieu — et j'aborde ici une question délicate, mais je liens 
essentiellement à ce qu'on ne voie dans mes paroles aucune attaque contre 
personne, — j'ai constaté des faits, je les ai constatés d'une façon que je 
généraliserai dans une certaine limite, qui n'atteint sans doute pas la 
classe élevée de la société musulmane; mais, ceci dit, je peux révéler ce 
que j'ai sur le cœur, ce que nous avons vu tous. Eh bien, Messieurs, il y 
a des différences d'éducation familiale entre les indigènes et les Français, 
qui sont excessivement grandes. En France, à tort ou à raison, nous cachons 
à nos enfants toutes sortes de choses. Or, ces choses ne sont pas cachées 
aux indigènes, môme dans les familles les plus élevées. C'est un système 
d'éducation tout différent du nôtre, et le petit indigène qui arrive à l'école 
à 4 ou & ans, en sait plus sur bien des choses que nos enfants de 15 à 



— 49 — 

18 ans, H y a donc, dans un pays où le climat pousse à une très grande 
précocité, un inconvénient à mettre ensemble sur les mêmes bancs des 
enfants d'éducation différente... 

M. Zmerli. — Cela n'est pas prouvé! 

M. de Carnières. - Je ne blâme pas les indigènes qui ont leur système 
d'éducation familiale, mais ce n'est pas le nôtre, c'est absolument prouvé... 

M. Zmerli- — Vous appelez cela un système d'éducation! 

M. le Président. — L'orateur s'exprime avec une parfaite mesure : 
écoutez-le ! 

M. de Carnières. — Il y a un autre point de vue très délicat et très 

pénible. 

Si Tes indigènes qui sont ici se rapprochent de nous par leur civilisa- 
tion, je dirai môme, pour une certaine portion, par leurs mœurs, il n'en 
est pas de même de l'indigène de la campagne. Or, les écoles franco- 
arabes doivent être faites, non pas seulement dans les villes, — là encore 
je les accepterais à la rigueur, — mais dans les villages où c'est la popu- 
lation des douars, des tentes qui viendra à l'école primaire. Eh bien, cette 
population-là est profondément démoralisée ; la démoralisation est 
générale. Et vous voudriez mettre cette population indigène en contact 
^vec la population française! Mais vous obtiendriez des résultats déplo- 
rables ! 

Si vous aviez vu, comme moi, des pères et des mères de famille, — car 
je suis un peu le confident de tous les colons en Tunisie, — pleurer en me 
-confiant les malheurs arrivés à leurs enfants à l'école franco-arabe, vous 
seriez convaincus! Ces pauvres gens étaient profondément atteints dans 
leurs sentiments de famille, profondément humiliés dans leurs dignité de 
Français. Croyez-moi, il ne peut pas, il ne doit pas y avoir d'école pri- 
maire franco-arabe. (Applaudissements — Mouvements divers.) 
Je passe à autre chose. 

Oue faut-il faire? Je vais vous présenter tout un svslèmc d'éducation 
primaire pour les indigènes. Il faut partir de ce principe que la société 
indigène tout entière est basée sur le Coran. Etes-vous de force à suppri- 
mer le Coran? Voulez-vous faire disparaître la religion chez les indigènes? 
Non, d'abord vous ne le pourriez pas, et puis, ce serait le plus monstrueux 
des attentats contre la conscience humaine : la société civile est basée, 
chez le musulman, sur le Coran. 

Ne pouvant pas supprimer le Coran, il faut l'utiliser, il faut l'enseigner 
dans des conditions telles que disparaissent. les défiances confessionnelles 
et les haines de religion. C'est le gouvernement qui doit faire cela : il doit 
préparer des professeurs indigènes, qui, au sortir d'une école normale spé- 
ciale, sauront que, dans le Coran, à côté de maximes qui peuvent engen- 
drer la haine, il y a toute une doctrine de charité, d'amour des uns pour 
les autres : on peut arriver à supprimer la partie de haine et à la rem- 
placer par un enseignement de tolérance qui exercerait une heureuse 

T. Jl. 4 



— 50 — 

influence et permettrait peut-être le rapprochement des deux races, dans 
les pays où nous sommes installés. 

Je demande donc que l'école primaire soit coranique, mais coranique, 
entendons-nous : ce n'est pas le Kouttab, même tel que Ta réformé 
M. Khairallak, c'est mieux. C'est une école où, avec l'interprétation libé- 
rale du Coran, on enseignerait à l'indigène qu'il peut aimer le roumi, où 
on lui apprendrait les éléments essentiels de la langue française. L'ensei- 
gnement devrait être donné en arabe : cet enseignement devrait comprendre 
des notions de sciences et tout particulièrement d'agriculture, parce que la 
Tunisie est un pays agricole. 

J'écoutais tout à l'heure avec un vif intérêt M. Charléty, qui n'est pas 
depuis longtemps en Tunisie, mais qui a cependant beaucoup vu et étudié, 
et les considérations qu'il vient de nous présenter tout a l'heure indiquent 
un homme en qui on peut avoir confiance pour l'avenir,... (Applaudisse- 
ments.) ce qui le différenciera de son prédécesseur, permettez-moi de vous 
le dire. (Nouveaux applaudissements .) 

Il y a vingt-cinq ans que nous avons, en Tunisie^ une Direction de rensei- 
gnement, et on compte les Arabes qui parlent français et les Français qui 
parlent arabe! et tout récemment, lorsqu'on a voulu installer cinq ou six 
commissaires du Gouvernement auprès des tribunaux musulmans, on n'a 
pas pu trouver assez d'arabisants pour remplir ces fonctions ! 

M. Charléty nous a exprimé une idée qui semble être celle de M. Alape- 
tite, et qui est aussi celle des représentants de la colonie agricole : c'est 
que renseignement professionnel doit être donné à l'école primaire. Or, 
quand M. Charléty vous a dit qu'au sortir de cette école, on devait s'oc- 
cuper spécialement de l'apprentissage, il a oublié d'ajouter que cela existe 
et que nous autres colons, nous avons formé les indigènes, autour de 
nous, à des travaux qu'on ne les croyait pas susceptibles de faire. 

J'accomplis tous mes travaux agricoles avec l'aide d'indigènes : j'em- 
ploie des ouvriers arabes pour défoncer à la pioche, à 80 centimètres de 
profondeur, les terrains où je plante de la vigne : c'est une besogne très 
dure... Et ils s'en acquittent fort bien, peut-être rendent-ils moins de tra- 
vail que les ouvriers italiens, mais ils sont moins payés. J'estime d'ailleurs 
qu'un colon ne doit pas employer d'Italiens dans un pays arabe. (Applau- 
dissements.) 

On en est cependant réduit parfois à prendre des Italiens : c'est que 
l'Arabe est un nomade du travail, comme Ta très bien dit M. Charléty. On 
trouve des indigènes quand ils ont besoin de travailler : mais, dès qu'ils 
ont gagné quelque argent, ils nous quittent sans même nous prévenir, ren- 
trent chez eux et ne reviennent que quand ils n'ont plus le sou. Il semble 
que, dans un pays où il y a 1.500.000 habitants, on ne devrait pas avoir 
besoin de recourir à la main-d'œuvre étrangère; la main-d'œuvre indigène 
devrait suffire à tous les besoins. 

11 n'y a pas de ferme française où Ton ne dresse des ouvriers indigènes, el 



— 51 — 

je ne vois pas bien l'action du gouvernement s'exerçant dans ces fermes. 
Ne mettez pas l'Etat partout ! 

M. Charléty. — C'est surtout à ceux-là que j'ai pensé. 

M. de Carnières. — Je crois que l'intérêt du colon est de former des 
ouvriers qui puissent l'aider, mais ne mêlez pas le gouvernement à cette 
affaire! L'intérêt public et l'intérêt du colon se rencontrant, les choses 
iront toutes seules : nos associations et nos mutualités agricoles pousseront 
dans la voie que vous indiquez. 

En résumé, je tiens à vous dire nettement, au nom de toute la colonie 
agricole de Tunisie, que nous repoussons les écoles franco-arabes; nous 
trouvons excessivement dangereuse la promiscuité d'Arabes de 10 et 
quinze ans avec des petits Français de 4 à 5 ans. J'ai à vous déposer un 
ordre du jour où, pour ne froisser aucune susceptibilité, je ne prononce 
même pas le mot d'écoles franco-arabes ; le voici : 

Le Congrès émet le vœu : 

Qu'une instruction utile soit largement donnée aux indigènes tunisiens 
dans des écoles primaires spéciales, où les cours faits en arabe compren- 
dront, outre une interprétation libérale du Coran, des notions de fran- 
çais, de sciences et surtout d'agriculture, [Applaudissements.) 

M. le Président. — Avant de donner la parole à un nouvel orateur, je vous 
demande s'il ne serait pas convenable d'entendre un Algérien. Je ne vou- 
drais pas que la discussion se bornât à la Tunisie; mon cœur est avec elle, 
sans doute, mais je dois me défier de mes propres entraînements. La 
Tunisie est très intéressante, parce qu'on y fait des méthodes nouvelles, 
mais il faut entendre un Algérien. M. le commandant Longchamp est ins- 
crit. 

M. le commandant Longchamp. — J'ai surtout habité la Tunisie. 

M. le Président. — Si les Algériens trouvent que la question a été suffisam- 
ment traitée? 

M. Khairallah. — H y a trente mille indigènes dans les écoles, à l'heure 
actuelle. 

M. Marchai. — Je demande à présenter une observation d'un caractère 
très général. 

On a trop souvent accusé les colons d'être systématiquement les adver- 
saires de tout enseignement des indigènes, je dois protester contre la géné- 
ralité de ces accusations. Les colons sentent mieux que personne l'utilité, 
je dirai plus, la nécessité de l'instruction des indigènes, avec lesquels ils 
sont en relations 'constantes. Ce qu'ils ont contesté, c'est la direction 
exclusivement, ou presque exclusivement pédagogique, qui a été pendant 
très longtemps donnée à cet enseignement. Cela a été souvent critiqué, 
même à la tribune; on a reconnu le vice de ce système qui a été, je suis 
heureux de le reconnaître, amélioré depuis, dans un sens plus pratique et 
plus profitable à nos sujets. 



— 52 — 

Les anciens programmes avaient été établis par des pédagogues, — je 
dis cela dans le sens le plus bienveillant, — mais par des pédagogues qui 
n'avaient pas une expérience sociale dépassant le cadre de leurs écoles pri- 
maires ou secondaires, de mentalité déjà française ou tout au moins euro- 
péenne. 

Or, renseignement, quand il s'adresse à un peuple primitif et musulman 
comme nos indigènes, doit être dirigé avec une conception sociale et poli- 
tique toute spéciale, ayant pour but de concilier l'intérêt de la domination 
française avec l'intérêt des populations soumises : ce n'est pas seulement 
l'idée abstraite d'une élévation morale qu'il faut poursuivre, c'est une œuvre 
politique nationale et une œuvre d'un caractère économique que Ton doit 
entreprendre. En se bornant à des conceptions purement pédagogiques, 
on s'expose aux erreurs funestes de sociologie générale signalées par des 
savants, comme MM. le docteur Gustave Le Bon et Saussure. Ces auteurs 
d'études remarquables et d'ailleurs très personnelles sur la psychologie 
de la colonisation, ont contesté l'importance de l'instruction appliquée à 
des collectivités, peuples ou races de concept primitif, trop éloignés de 
notre civilisation pour la comprendre. C'est là une opinion scientifique 
que je n'entends pas discuter, mais citer pour mémoire. Je me bornerai à 
l'indication sommaire de certaines règles qui nous ont paru bonnes. 

Nous avons demandé que l'instruction ait une orientation pratique et utile 
d'abord pour les indigènes eux-mêmes, j'entends surtout d'utilité profes- 
sionnelle. En ce sens, nous avons été heureux d'entendre les déclarations 
de haute expérience personnelle faites toutà l'heure : c'est en ce sens que 
se dirige actuellement l'instruction en Algérie. Heureuse l'Algérie, si elle 
avait eu dès le début des fonctionnaires sachant voir les choses comme 
M. l'inspecteur Charléty nous a dit les avoir vues, car c'étaient des choses 
bien vues. 

Il ne doit pas suffire de préférer sans discernement renseignement pro- 
fessionnel, en son appellation très large ou très vague. Dans l'enseigne- 
ment professionnel des indigènes, il importe de choisir les professions 
malheureusement limitées dans lesquelles il y a emploi certain de leur 
nouveau talent et de leur activité. D'abord et avant tout, les professions 
agricoles; dans ce pays d'agriculture qu'est essentiellement l'Afrique du 
Nord, il faut retenir à la terre les hommes qui auraient tendance à s'en 
détacher. 

Nous devons demander qu'on crée des écoles professionnelles, dans les- 
quelles on apprendrait à faire, non pas des ouvriers raffinés : ravaleurs, ser- 
ruriers, ébénistes etc., qui n'auraient pas d'emploi, mais des agriculteurs . 
qui. seront toujours assurés de gagner leur vie. Créer des professionnels l 
n'ayant pas l'utilisation de leur métier, dans leur propre milieu, c'est du 
temps, du talent et de l'argent perdus. Car ce n'est pas dans la -tribu, ni : 
dans la montagne, même en Kabylie (où l'on. commence à bâtir de vraies ■ 
maisons, mais en nombre très restreint) que Ton peut utiliser toutes ces j 



— 53 — 

spécialités. Les indigènes ne se servent pas de meubles ; ils n'ont à leurs 
maisons que des serrures en bois.., et il se passera bien du temps, avant 
qu'ils aient les mômes besoins que nous. 

Donc, si vous multipliez les élèves ayant un métier inutilisable dans 
leur propre pays, serruriers, ébénistes, etc., vous en ferez des déracinés qui 
viendront dans les centres européens concurrencer la main-d'œuvre fran- 
çaise dont la situation est déjà difficile. Ils créeront une question sociale, 
une crise ouvrière, là où il n'y en a pas encore. 

M. de Lamothe. — C'est leur droit : on leur doit la possibilité de gagner 
leur vie. 

M. Marchai. — II ne s'agit pas ici de leur droit, quepersonne ne conteste, 
il s'agit de leur intérêt, et surtout de l'intérêt de la société que nous avons 
créée là-bas. 

M. de Lamothe. — Tant pis! c'est le résultat du struggle for life! 

M. Marchai. — Votre thèse tend à créer des luttes et des conflits, tandis 
que nous cherchons à les éviter, à les apaiser, ce n'est pas seulement dans 
l'intérêt des colons que je parle, c'est autant dans l'intérêt des indigènes, 
et surtout d'une sage administration française. Nous sommes de ceux qui 
ont passé leur vie à étudier la solution de ces difficiles questions avec 
la seule passion de la France et avec désintéressement. 

M. de Lamothe. — Notre désintéressement égale le vôtre : et pour mon 
compte, comme administrateur, je me suis constamment efforcé d'aimer 
les indigènes que j'administrais et de les amener à la hauteur de la civili- 
sation que nous étions venus apporter chez eux. 

M. le Président. — Veuillez conclure et éviter de soulever des questions 
personnelles. Jusqu'ici la discussion a été un modèle de modération et une 
mine d'idées pratiques. On ne peut faire quelque chose d'utile que comme 
cela, et non pas en se jetant à la tête les mots d'arabophobes et d'arabo- 
philes. Conservons à cette discussion son caractère pratique... et pacifique. 

M. Marchai. — J'ai terminé, et si je m'échauffe sous le coup répète de 
pareilles interruptions, c'est qu'on nous prête des intentions que j'ai tou- 
jours repoussées, pour ma part. Vous nous prêtez l'intention d'opprimer 
les indigènes, de les laisser dans l'ignorance pour les empêcher de 
gagner leur vie... c'est nous reprocher une opinion que je repousse. 
Laissez-moi, je vous prie, au moins le bénéfice de mes dénégations, car 
derrière elles, il y a tout un passé de désintéressement... 

J'accepte le projet très intéressant, très étudié que vient de nous expo- 
ser le délégué des colons de la Tunisie, en insistant sur la nécessité d'ap- 
prendre l'arabe aux Français. J'ai été, en Algérie, un interprète longtemps 
isolé de cette thèse qu'il faut enseigner l'arabe à tous ceux de nos compa- 
triotes qui sont ou doivent être en rapports avec les indigènes, fonction- 
naires ou colons. Il y a un intérêt général incontestable à répandre ren- 
seignement de l'arabe, non seulement chez les indigènes, mais; chez les 
Français. J J ai amené M. Burdeau, qui fut rapporteur en 1892, à introduire 



— 54 — 

dans le budget de l'Algérie un chapitre nouveau qui n'y existait pas, et 
qu'on a malheureusement trop restreint, pour multiplier l'enseignement 
de l'arabe chez les Français. Cela faciliterait l'entente avec les indigènes 
et préparerait sans doute les esprits à mieux comprendre les nécessités de 
notre politique musulmane. 

M. le Président. — En somme, vous vous ralliez à Tordre du jour présenté 
par M. de Carnières. 

M. Marchai. — On parle de politique musulmane ; mais toute politique 
musulmane a pour base la religion, le Coran. On a dit tout à l'heure 
qu'on ne s'en occupait pas assez; d'autres prétendent qu'on s'en occupe 
trop. C'est l'orientation de libres-penseurs, que nous n'avons pas à renier; 
restons libres-penseurs, entre nous, dans notre propre milieu intellectuel et 
social, mais non dans le pays d'Islam. Du moment que nous avons à 
administrer et à diriger l'enseignement d'un peuple chez lequel la religion 
^est la base de tout, nous devons respecter sa manière de voir et de croire, 
*et peut-être, dans une certaine mesure, l'adopter nous-mêmes. C'était la 
pensée et l'exemple de tous ceux qui ont pu exercer une action efficace 
sur le monde musulman. Un de ceux qui, des premiers en France, ont 
comprislapolitique musulmane, un homme qui était, je suppose, un politique 
de quelque envergure, — j'ai nommé Bonaparte, — débarquant en Egypte, 
disait à tous ses collaborateurs et subalternes : « Persuadez les Musulmans 
que vous respectez le Coran et que vous êtes des admirateurs de Mahomet ». 
C'était, pensait-il, la première condition pour se faire respecter et pour se 
faire aimer. 

Nous avons perdu de vue ces considérations-là auxquelles notre édu- 
cation libre-penseuse et littéraire ne nous a guère préparés, mais il y a, il 
me semble, quelque opportunité à les rappeler. 

L'observation calme, attentive, et l'étude consciencieuse des mœurs de 
ces pays nous obligent à constater que si l'on veut assurer à la France 
une. durable influence vis-à-vis du Musulman algérien, tunisien et des 
Musulmans du monde entier, il faut leur prouver le respect, la sympathie 
même que nous avons pour leurs traditions religieuses. Mieux vaut ne 
pas oublier cette nécessité que de s'exposer à ce qu'ils nous la rappellent 
plus tard, ce qui serait trop tard... 

M. le Président. — Nous venons d'entendre un représentant des colons 
de Tunisie et un représentant, on peut le dire, de l'Algérie, qui ont conclu 
dans le même sens : est-ce qu'il ne serait pas à propos, — et je fais juge 
l'assemblée — pour répondre aux arguments que l'on vient d'entendre, de 
donner la parole à un représentant autorisé du milieu indigène, M. Zaouche. 

M. Khairallah. — J'ai à présenter un vœu qui va peut-être supprimer 
toute la discussion à venir et donner à tous satisfaction. 

M. Zaouche. — Dans toutes les questions de l'enseignement, M. de Car- 
nières a présenté des vœux très vagues, comme déjà à la Conférence... 

M. de Carnières. — C'est par ménagement pour vous. 



— 55 — 

M. Zaouche. — Mais ce qui n'est pas vague chez M. de Carnières, c'est 
que les indigènes doivent être écartés des écoles françaises existantes. 
(Applaudissements .) 

C'est la réalité : je rappellerai à M. de Carnières qu'il a fait une cam- 
pagne en Tunisie, et que c'est grâce à cette campagne, qu'on est arrivé à 
fermer toutes les écoles où il n'y avait que des indigènes; on a dit: « Ces 
écoles coûtent cher au gouvernement, nous allons les fermer... » 

M. de Carnières. —C'est absolument faux! 

M. Zaouche. — Aujourd'hui, il y a des écoles françaises et franco-arabes 
où les indigènes sont admis depuis 1881, c'est-à-dire depuis 27 ans... 

M. Delmas, — Qui était Résident général? 

M. le Président, -—C'est moi. 

M. Zaouche. — Depuis 1881, il y a toujours eu des indigènes dans les 
écoles franco-arabes. Pourquoi aujourd'hui veut-on les mettre à la porte? 
C'est injuste! Le budget ne permettrait jamais d'avoir deux écoles, une 
pour indigènes et une pour Français, et malgré tout ce que l'on peut faire, 
on n'arrivera jamais à doter la Tunisie de toutes les écoles nécessaires. 
Mais puisque, aujourd'hui, nous avons des écoles dans les centres urbains, 
puisque les Français et les indigènes commencent à vivre ensemble dans 
le bas âge, puisque surtout ils sont appelés à vivre côte à côte dans la 
vie, à quoi sert cette cloison étanche entre Français et indigènes, puisque 
plus tard, comme ouvriers, comme fonctionnaires ou comme hommes 
libres, ils doivent marcher parallèlement? Vous me répondrez que les 
enfants arabes, à leur entrée à l'école, ne sont pas aussi forts que les 
enfants français; mais nous avons admis que, pendant deux ans, les 
enfants indigènes apprendraient le français et qu'après ces deux ans, ils 
seront versés dans les écoles où sont les Français. Si vous vous élevez 
contre cette mesure, on pourra dire que les écoles françaises sont ouvertes 
aux Maltais, aux Italiens, aux Israélites même et que nous seuls serons 
considérés comme des parias. (Vifs applaudissements,) 

M. le Président. — M. Khairallah nous avait donné Fespoir tout à l'heure 
que son vœu nouveau pourrait donner satisfaction à toute rassemblée. 

M. Khairallah. — Dans mon rapport, il y a deux choses : l'école franco 
arabe, je la demande avec toute l'énergie dont je suis capable, dans les 
centres où les indigènes sont en contact avec l'élément européen; dans 
les centres où les indigènes ne sont pas en contact avec l'élément européen, 
je me contente, pour le quart d'heure, d'une école coranique réformée. Si 
ma proposition ne déplaît pas au parti des colons, je fais appel à leur 
patriotisme pour voter ce vœu, sous là condition expresse que l'enfant 
indigène n'ait pas plus de sept ans. 

M. le Président. — D'un mot, on a mis tout à l'heure mon administration 
en cause. Je tiens donc à vous dire ce que j'ai fait en Tunisie. Avec l'appro- 
bation de la colonie, j'ai supprimé, par raison d'économie, les écoles 
franco-arabes où seuls se trouvaient des indigènes, pour en créer là où 






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— 56 — 

il y avait des éléments divers, qui avaient besoin d'écoles. Au contraire, 
j'ai étendu et développé ces écoles, là où la population musulmane se 
trouvait en contact avec la population européenne. 

Je tiens à donner ces explications, parce que mon attitude en cette cir- 
constance a été très souvent dénaturée dans la presse. Je tenais à ce qu'il 
n'y ait pas d'équivoque à cet égard. 

Je crois que vous êtes maintenant suffisamment édifiés sur la question; 
je pourrais donc mettre aux voix les différents ordres du jour qui vous ont 
été présentés, et si nous pouvions arriver à établir un ordre du jour qui 
résumât les points de vue divers qui ont été présentés, ce serait un excél 
lent résultat. 
M. Barrucand. — Nous avons déposé une proposition. 
M. Khairallah. — Voici le vœu que j'ai rédigé : 

Le Congrès émet un vœu favorable au fonctionnement des écoles franco- 
arabes, dans les centres où il y a des Européens, sous la condition expresse 
que V enfant indigène rf ait pas plus de sept ans, et, partout ailleurs, du 
Kouttab réformé. 

M. de Carnières. — Cela, c'est l'explication des choses : cela revient à la 
Conférence consultative... 

M. Bourdarie — Je demanderai à mon ami Khairallah de vouloir bien 
supprimer la partie de son vœu qui regarde le Kouttab, parce que de son 
avis (car il a fait preuve d'une sincérité merveilleuse, à laquelle tout le 
monde doit rendre hommage), le Kouttab est un instrument mauvais. 
Il faudrait souhaiter que nous ayons de nombreux Khairallahs en Tunisie! 
M. Khairallah. — Vous n'avez pas besoin de Khairallah, puisque vous 
avez M. Charléty! 

M. Bourdarie. — Il ressort d'une façon très nette du rapport de M. Khai- 
rallah que l'enseignement professionnel ne sera pas difficile à donner au 
Kouttab. 

M. Delmas. — Je crois que, clans un intérêt de conciliation, il serait bon 
d'adopter Tordre du jour présenté en dernier lieu par M. Khairallah. Il est 
certain que si les jeunes indigènes se trouvent simplement en contact avec 
les jeunes Français dans les grands centres et à un âge égal, lorsqu'au 
début, chacun d'eux aura été suffisamment instruit dans sa langue pour ne 
pas retarder l'instruction de l'autre, il est certain, dis-je, qu'il ne saurait 
y avoir aucun inconvénient à adopter ce système. Il ne resterait en effet 
qu'un seul argument à réfuter dans la thèse de M. de Carnières, c'est la 
question de moralité. Or, cet argument ne peut se poser que pour l'inter- 
nat; le vice signalé par M. de Carnières est, en effet, particulier à l'internat, 
et il existe également là où les indigènes ne se. trouvent pas en contact 
avec les Français. En Tunisie, il y a des internats, comme le lycée, par 
exemple, comme l'Ecole normale, où l'on admet les indigènes et les Euro- 
péens. Je ne vois pas pourquoi, dès lors, on n'admettrait pas à l'école pri- 
maire un contact infiniment moins dangereux au point de vue spécial envi- 



vt 



— m — 

sage par M. de. Garnières. Je demande donc instamment dans un but de 
conciliation, qu'on voté l'ordre du jour de M. Khairallah; ce dernier a eu le 
courage de faire un pas en avant de notre côté et du côté de nos idées, 
j'estime que nous devons en faire autant et que nous nous honorerons en 
votant cet ordre du jour. [Marques d'approbation.) 

M. le Président. — Il s'agit non pas du Kouttab actuel, mais du Kouttab 
réformé. Je signale ce fait que nous avions commencé une œuvre, que je 
recommande à l'attention de M. Charléty, c'est une sorte d'école normale 
d'instituteurs indigènes, destinés au Kouttab réformé. 

M. Bourdarie. — Je me rallie à la proposition de M. Khairallah. 

M. de Garnières. — Tout en maintenant mon vœu, je voterai comme 
amendement le vœu de M. Khairallah; mais, de divers côtés, on demande 
la priorité pour le vœu de M. Khairallah. 

M. Khairallah. — L'école franco-arabe, telle que je la conçois et telle que 
Ja conçoivent tous les indigènes qui ont reçu une certaine instruction, est 
celle qui est traitée dans mon rapport. Le jour où Ton voudra savoir de 
quelle façon nous concevons l'école franGO-arabe, on me fera l'honneur de 
se reporter à mon rapport. 

M. le Président. — Il y a une question de priorité pour le vœu de M. de 
Garnières. L'ordre du jour le plus large dans ses termes est celui présenté 
par M. Khairallah, puisqu'il vise renseignement spécial arabe (le Kouttab 
réformé) et l'école franco-arabe. Je crois que, d'après la tradition, c'est 
Tordre du jour qui embrasse les cas les plus larges, qui doit être mis aux 
voix le premier. 

M. de Carnières. — J'appuierai l'idée de M. Khairallah comme amende- 
ment à mon projet, qui est plus général. 

M. le Comte de Warren. — Gela se suit très bien. 

M. Martinier. — Il n'y a dans le vœu de M. de Garnières absolument 
rien. 

M. le Président. — On peut fondre ces deux ordres du jour. 

M. Bourdarie. — Pas de fusion î 

M. le Président. — Il est très facile de fondre les deux ordres du jour : le 
second paragraphe parle du Kouttab réformé, clans le sens indiqué par 
M. de Carnières : répandre le Kouttab réformé partout ailleurs, c'est-à-dire 
créer des écoles dans lesquelles une instruction utile sera largement donnée 
aux indigènes tunisiens, où les cours seront faits en arabe, et compren- 
dront, outre une interprétation libérale du Coran, des notions de français, 
de sciences et surtout d'agriculture. 

M. Martinier. — Nous demandons la réunion. 

M. Bourdarie. — Nous demandons la division. 

M. le Président. — Je vais faire voter le premier paragraphe concernant 
les écoles franco-arabes, 

M. le Comte de Warren. — Votons la réunion ou rien. 

M. de Carnières. — Nous ne voulons pas qu'on rejette notre ordre du jour; 



nous voterons donc Tordre du jour de M. Khairallah, quand on aura voté 
le nôtre. Il y a ici des gens qui ont intérêt à faire de l'agitation et qui 
veulent repousser notre ordre du jour. 

M. le Président. — Le premier paragraphe se rapporte à l'école franco- 
arabe et définit'les cas ou la manière dont elles doivent procéder ; le second 
paragraphe définit Fécole arabe toute seule, réformée; je ne vois pas en 
cela l'ombre de contradiction. 

Que ceux qui voteront pour le premier paragraphe, ne veulent que des 
écoles franco-arabes et repoussent les écoles coraniques : est-ce que c'est 
ainsi que se pose la question? [Non!) 

On ne peut pas davantage supposer que d'autres ne veulent que les 
écoles coraniques et repoussent les écoles franco-arabes. (Non!) 

Il m'a semblé, au contraire, qu'on veut, sous certaines limites et dans 
certaines conditions, des écoles franco-arabes et qu'on veut en même temps 
qu'il y ait des Kouttabs réformés. 

M. Zaouche. — Les uns demandent l'enseignement en arabe, les autres 
en français. 

M. le D r Arragon. — Meltez aux voix la division. 

M. le Président. — Je mets aux voix le programme qui comprend les écoles 
franco-arabes. 

De toutes parts — Non, non, tout le vœu! 

M. Martinier. — Qu'on vote le vœu de M. de Carnières, qui est le plus 
général. 

M. Delmas. — Je voudrais connaître l'opinion de M. Khairallah qui a 
déposé ce vœu. Je crois que M. Khairallah est d'accord en principe avec 
M. de Carnières et que les deux ordres du jour pourraient très bien 
fusionner. 

M. Zaouche. — Nous voterons les deux. 

M. Khairallah. — Je demande l'école franco-arabe, non pas celle définie 
par la Direction de renseignement, mais celle définie par moi, où 
indigènes et Français seront, après le cours moyen, côte à côte, jus- 
qu'au certificat d'études. Je reconnais le mérite de l'objection de M. de 
Carnières et les dangers qu'il signale : aussi, je demande que le jeune 
indigène ne soit admis qu'à l'âge scolaire. Il est peut-être inquiétant, en 
effet, de voir un grand gaillard indigène à côté d'un enfant de sept ans 
français et israléitc. (Rires et applaudissements.) 

Cela, je vous le concède; je donne ainsi satisfaction à M. de Carnières; 
je suis heureux de constater que nous ne sommes pas loin l'un de l'autre. 
Je forme le vœu de voir les colons et les indigènes marcher la main dans 
la main, pour coopérer à l'œuvre commune. L'école franco-arabe, je 
la veux dans les centres où les indigènes sont en contact avec les Euro- 
péens. On cherche dans le commerce à supprimer l'intermédiaire; cher- 
chons à supprimer l'interprète, je le dis avec d'autant plus d'impartialité 
que je suis moi-même interprète. (Rires et applaudissements). 



r 



l 



— 59 — 

Je demande donc la mise aux voix de cette école, telle que je viens de 
la définir. 

M. Martinier. — En somme, vous repoussez l'ordre du jour de M. de Car- 
nières . 

M. le Président. — Je tiens, comme Président, à signaler la difficulté. Il 
y a des hommes qui, comme M. Khairallah veulent, partout où c'est 
nécessaire, et dans la mesure du possible, l'enseignement du français, 
tout en maintenant là où c'est utile et nécessaire, l'enseignement de l'arabe 
plus ou moins perfectionné. 

Il y en a d'autres qui auraient une tendance à l'assimilation complète, 
à la fusion complète des éléments français et indigènes : il faut qu'ils le 
disent et qu'ils prennent la responsabilité de leur proposition (Voix 
diverses : C'est cela!) 

M. Bourdarie. — Il y a une troisième tendance, qui consisterait à vouloir 
enseigner l'arabe aux Musulmans et à les écarter de notre civilisation. 

M. de Carnières. — Je maintiens ma demande de priorité en faveur de mon 
ordre du jour, pour les raisons suivantes : 

Il est plus général ; il indique ce que l'on doit faire dans toute la 
Tunisie; j'accepte l'école franco-arabe dans les grandes villes, je ne l'ac- 
cepte pas dans les centres ruraux : je crois que ces Messieurs sont d'ac- 
cord avec moi?... 

M. Zaouche. — Pas du tout! 

M. de Carnières. — C'est mon projet qui doit passer en première ligne. 
En Tunisie, on fera dans les grandes villes des écoles franco-arabes, à la 
condition que les enfants ne soient reçus dans les classes qu'à un certain 
âge! C'est une transaction que je crois devoir accepter, non seulement 
en mon nom personnel, mais au nom de tous ceux qui sont derrière moi. 

Mais, ce principe une fois admis, nous n'acceptons pas l'école franco- 
arabe dans les centres ruraux, et nous voterons contre ce projet. 

M. Zaouche. — Nous avons demandé des écoles franco-arabes ; M. Khai- 
rallah, en attendant qu'il y ait des écoles franco-arabes, dit qu'il accepte 
des Kouttabs ■ réformés, mais pas une fois pour toutes. Non, nous espérons 
qu'au fur et à mesure que le budget le permettra, on fondera des écoles 
franco-arabes et cela même dans les centres où il n'y a pas de Français. 
Si l'ordre du jour de M. de Carnières est conforme à celui de M. Khai- 
rallah, nous le voterons. 

M. Martinier. — Il est de règle que c'est la proposition la plus large qui 
doit être mise aux voix la première, par cette raison qu'elle n'empêche pas 
les amendements. 

M. le Président. — Je tiens à être tout à fait correct; il y a une raison 
pour voter d'abord sur la proposition de M. de Carnières : c'est qu'elle est 
un amendement aux propositions du rapport. Nous voterons ensuite sur 
les propositions de M. Khairallah. C'est la procédure parlementaire. 

Je relis donc le vœu de M. de Carnières, avant de le mettre aux voix : 



— 60 — 

Le Congrès émet le vœu : . ■. -- 

Qu'une instruction utile soit largement donnée aux indigènes tunisiens 

dans les écoles primaires spéciales, où les cours seront faits en arabe et 

comprendront, outre une interprétation libérale du Coran, des notions 

élémentaires de français, de sciences et surtout d'agriculture. 

M. de Carnières. — Je demande la suppression du mot élémentaires. 

M. Martinier. — H s'agit d'enfants de sept ans, préparant le certificat 

d'études! 

M. le Président. — Je mets aux voix le vœu de M. de Carnières, en suppri- 
mant le mot « élémentaires » : « des notions de français », tout simple- 
ment. 

(Le vœu de M. de Carnières est adopté par 3a voix contre 12.) 

M. le Président. — Je mets maintenant aux voix les conclusions de 
M. Khairallah, qui ne sont nullement en contradiction avec l'amendement 
qu'on vient de voter; car il peut très bien y avoir des écoles d'un type et 
des écoles d'un autre type. 

M. Delmas. — Ce sont les conclusions amendées de M. Khairallah que 
vous mettez aux voix. 

M. le Président. — Les voici : 

Le Congrès émet le vœu : 

i° Que Von développe V école franco-arabe dans les centres où il y a des 
Européens, sous la condition expresse que V enfant indigène n'aura pas 
plus de sept ans ; 

2 Qu'on répande partout ailleurs le Kouttab réformé. 

(Les conclusions de M. Khairallah, mises aux voix, sont adoptées à l'unanimité.) 

M. le Président. — Voici maintenant, pour finir, un vœu, déposé par 
M. Barrucand : 

Le Congrès de V Afrique du Nord émet le vœu : 

Que l'instruction soit donnée en arabe aux filles musulmanes de nos 
provinces de V Afrique du Nord. 

(Ce vœu, mis aux voix, est adopté à la majorité, moins certaines abstentions). 
(La séance est levée à midi 20). 



— 61 



7 _ 



3 e SÉANCE 

(g Octobre igo8, après-midi) 



Présidence de M. J. Chailley. 

Député, 
Directeur général de l'Union Coloniale Française. 



La séance est ouverte à 2 heures 50 

Fixation de V ordre du jour. 

M. le Président. — Malgré les précautions prises, nous somme, débordés 
parla masse des travaux et des communications. Ce sera une leçon pour 
l'avenir; nous en tirerons les conséquences qu'elle comporte. Nous avons, 
après le Congrès de Marseille, décidé de limiter nos Congrès à l'étude d'une 
seule colonie ou d'un groupe de colonies ayant des caractères communs; à 
l'avenir, nous les réduirons à une seule catégorie de questions. 

L'assemblée est maîtresse de son ordre du jour, mais il faut que nous 
y mettions de la bonne volonté. Nous avons repris d'une séance antérieure 
certaines questions que nous désirions traiter dans celle-ci. Les plus inté- 
ressantes sont celles de la justice musulmane, des biens habous, de la 
naturalisation des indigènes, des œuvres d'assistance et de prévoyance. 
Sur ces points, est-ce qu'ily a un sentiment prédominant dans cette assem- 
blée? 

M. Martinier. — Jusqu'à présent, nous avons, dans les tra vaux. du Congrès, 
pris comme règle d'aborder toujours en première ligne les questions portées 
à Tordre du jour. Or, c'est le cas pour la question des biens habous, qui est 
excessivement importante. Si nous abordons le débat de la justice musul- 
mane, il est à craindre que nous ne puissions pas nous expliquer à cet 
égard. 

M. Berge. — Hier matin, celte question devait être abordée; elle n'a pas 
pu l'être; hier soir, le même fait s'est produit; ce matin, cette . question 
devait venir en tête de l'ordre du jour : on lui a préféré d'autres questions. 
Je demanderai que rassemblée veuille bien me garder le droit de priorité 
que je liens de l'ordre du jour qui a été fixé au début, et me permettre de 
développer immédiatement mon rapport. Je crois que cette question est 
relativement simple, qu'elle se présente dans des conditions telles qu'elle 
prendra très peu de temps à l'assemblée. 

NL Martinier. — ■ Je me rallie à cette manière de voir! 

M. le Président, — Il y aune question préjudicielle; il nous a été demandé 



— 62 — 

instamment, par le Résident général en Tunisie, de faire venir rapidement 
une question sur laquelle le rapporteur s'engage à être extrêmement bref, 
c'est celle dç l'assistance publique des indigènes. 
M. Martinier. — Je proteste : la question des habous est beaucoup plus 

importante. 

M. Zaouche. — M. Béchir Sfar, rapporteur de la question des habous, 
n'ayant pas pu venir v sur quoi allons-nous discuter?... 

M. Martinier. — Vous, pouvez être rassuré; je me charge d'amorcer la 

discussion. 

M. Pelletier. — Je demande qu'on n'escamote pas la question des habous, 
c'est le mot exact qu'il faut employer; nous ne devons pas escamoter cette 
question, car c'est une des questions les plus intéressantes de la colonisa- 
tion tunisienne. 

M. le Président, — Qu'entendez-vous pax escamoter? 

M. Pelletier. — On a annoncé une communication de M. Bechir Sfar : 
c'est l'homme qui, depuis dix ou douze 9ns, a incarné les habous en 
Tunisie, il ne les incarne plus à l'heure actuelle, mais nous désirons con- 
naître sa communication, car elle reflète le sentiment du parti intellectuel 
musulman sur la question des habous. Nous désirons, nous colons français, 

pouvoir discuter pleinement cette question des habous et soumettre au 
Congrès certains vœux, certaines considérations, certains desiderata 
extrêmement importants pour la colonie. Nous avons attendu patiemment 
l'ordre du jour d'aujourd'hui; il serait inadmissible que, parce que le per- 
sonnage le plus qualifié pour traiter cette question, nous dit maintenant : 
« Je suis indisposé », cette question fût passée sous silence. J'en suis 
désolé pour lui, mais il faut qu'elle soit élucidée. 

M. Martinier. — Son résumé est là, c'est bien suffisant. 

M.j le Président. — Chacun de vous annonce que la question qui l'inté- 
resse et qui est portée à Tordre du jour, ne prendra que peu de temps. 
M. Berge dit qu'il en a pour quelques instants; pour les biens habous, on 
nous affirme également que ce sera très court... 

M. Pelletier. — Non! ce sera très long. 

M. le Président.— Nous avons également la question de la naturalisa- 
tion. 

Plusieurs Congressistes. — On n'en sortira jamais ! 

M. Delma$. — Je demande une prolongation du Congrès pendant huit 
jours. 

M. le Président. — Si vous le voulez ! Mais, si vous décidez de le main- 
tenir dans les limites actuelles, nous irons très vite : je propose de dis- 
cuter d'abord la question de la justice, puis celle de l'assistance. 

Je donne immédiatement la parole à M. Berge, Président du tribunal 
de Tunis, pour son rapport sur « La Justice en Tunisie » (Voy. rapport p. 291). 






fë 



— 63 — 



La justice en Tunisie. 

M. Berge. — La justice tunisienne a deux caractéristiques: la première, 
c'est qu'elle ne concerne que les litiges s 7 agitant exclusivement entre sujets 
tunisiens; la seconde, qu'elle se divise en deux branches qui se partagent la 
compétence. D'un côté, il y a certaines questions, que les juristes appellent 
les questions de statut personnel, qui sont celles touchant le mariage, le 
divorce, la tutelle, les interdictions, les successions. Ces questions de 
statut personnel sont soumises, en Tunisie, pour les indigènes, au droit 
religieux et lorsqu'il y a des litiges, ces litiges viennent naturellement 
devant les tribunaux qui sont l'équivalent de nos tribunaux ecclésiastiques 
du moyen âge, qui appliquaient le droit canon. Nous avons en Tunisie le 
« Ghara », qui applique le droit musulman aux Musulmans et le tribunal 
rabbinique qui applique le droit mosaïque aux Israélites. C'est ce qui 
constitue la première branche de la justice tunisienne. 

L'autre n'a aucun caractère religieux : c'est une justice séculière, qui a 
pour apanage le droit répressif et les questions civiles et commerciales qu'on 
est convenu d'appeler les actions personnelles et mobilières. Je vous en 
donne comme type les affaires de simples créances. 

Quant aux litiges immobiliers, ils appartiennent, pour les immeubles non 
immatriculés, au Chara, parce que le sol non immatriculé est soumis par 
essence au droit musulman et que, par conséquent, c'est un tribunal reli- 
gieux, chargé d'appliquer le droit musulman, qui seul peut en connaître. 

Dans une séance précédente, (1) nous nous sommes préoccupés, en par- 
lant de la justice française, de la question de la compétence immobilière. 
Un vote de cette assemblée a décidé qu'en ce qui concerne les Européens, 
tout au moins, il convenait d'émettre le vœu que la compétence fût trans- 
portée du Chara aux Tribunaux français; nous n'avons donc plus à nous 
en occuper aujourd'hui. 

La justice séculière, celle qui concerne la répression et les actions mobi 
lières et personnelles, c'est-à-dire les simples affaires de créances, étaient, 
,au moment où le Protectorat s'est établi, exercée par les bureaux du 
ministère, sans qu'il y ait eu de corps constitué pour rendre cette sorte de 
jusiiee. 

Ce phénomème est particulier à l'ancien état de choses, l'ancien pouvoir 
des Beys était un pouvoir absolu, ne comportant, dans aucune mesure, 
quoique ce soit qui puisse correspondre à une séparation des pouvoirs. Le 
Bey rendait la justice, sous forme administrative, comme il prenait les 
décisions de toute nature, qui étaient également des décisions administra- 
tives. Autrement dit, la justice dite séculière était rendue personnellement 

(i) Séance du 8 octobre après-midi. (Voy. Tome i 9r , Procès-verbal de la deuxième séance des 
« Questions Administratives ») 



— 64 — 

par le Bey : en fait, elle était confiée à des secrétaires, dans des bureaux 

administratifs. . ■ ■ ■ . 

Le gouvernement du Protectorat a pensé qu'il convenait de remplacer 
cette manière de procéder par une autre, plus en rapport avec les besoins 
qui se créaient dans le pays et qu'il pourrait être bon de constituai-, un 
véritable corps judiciaire auquel on donnerait des attributions et des 
formes de procéder qui en feraient une véritable justice régulière, rendant 
des décisions dans des conditions analogues à celles où les décisions judi- 
ciaires sont rendues dans les pays où la constitution comporte une sépa- 
ration des pouvoirs. C'est ainsi qu'ont été créés un certain nombre de tri- 
bunaux de première instance et que la manière de procéder, pour les 
dégrés supérieurs, a été modifiée de telle sorte que les débats devant cette 
juridiction supérieure ressemblent plus à des débats judiciaires, bien qu'il 
manque encore quelque chose, pour qu'on puisse les considérer comme de 
véritables tribunaux. 

En fait, nous nous trouvons en présence d'une évolution qui n'a été que 
partiellement accomplie, puisque cette transformation de la justice retenue 
par le Bey en justice déléguée à des juges n'a été opérée d'une façon com- 
plète que pour ce qui concerne la juridiction de première instance et qu'elle 
n'a pas encore été établie entièrement et définitivement en ce qui con- 
cerne la juridiction d'appel. 

J'ajouterai que, au-dessous des tribunaux de première instance, qui sont 
au nombre de sept pour la Régence, il a été établi des sortes de justices de 
paix qui ont été provisoirement confiées aux caïds. 

Il faut vous dire que, du temps où la justice était rendue par les Beys 
dans les bureaux de FOuzara, cette centralisation excessive avait amené 
une quasi impossibilité matérielle pour lesdits bureaux d'examiner les 
affaires. Si, par exemple, un indigène, sur la frontière de Tripolitainc, à 
cette époque, volait cet indispensable auxiliaire du Bédouin, le bourricot, il 
fallait amener le voleur de bourricot d'étape en étape jusqu'à Tunis, où il 
attendait de longs jours son tour d'être jugé, comme j'ai attendu de longues 
heures celui de vous parler... {Hilarité.) 

Et, finalement, on ne trouvait plus ni le plaignant, ni le délinquant... 
M. Marchai. — Ni surtout le bourricot! 

M. Berge. — . . . ni le bourricot, mis en fourrière, et depuis longtemps mangé 
par les frais, dans le cas où on l'avait nourri, ce qui n'arrivait pas souvent, 
de telle sorte qu'on se trouvait dans l'impossibilité déjuger quoi que ce soit. 
C'est à cet ordre de choses qu'on a voulu remédier. En fait, il s'était 
établi des usages qui étaient ceux-ci : le caïd du Sud, dans la circonscrip- 
tion duquel on avait volé le légendaire bourricot, dont je vous parlais, 
caïd n'envoyait point l'affaire à FOuzara; il mettait le bourricot dans 
dépôt, le voleur dans un autre où il les gardait un temps suffisant pour la 
répression, à moins, ce qui arrivait assez souvent, qu'il n'oubliât bourricot 
et voleur... [Rires.) 



ce 
un 



!» 



— 65 — 

M. Marchai. — Et c'est lui qui mangeait le bourricot. 

M. Berge. — Cela n'en valait pas la peine. Quoi qu'il en soit, les caïds 
s'étaient faits juges d'un certain nombre d'affaires, qui n'étaient plus 
envoyées à l'Ouzara. Mais c'étaient des juges de la pire espèce parce que, 
peu préparés à ce rôle, ils n'étaient, de plus, soumis à aucun contrôle et les 
formes qu'ils employaient pour traiter des affaires étaient plus que rudi- 
mentaires. Avec la meilleure volonté du monde, ils n'auraient jamais pu 
arriver à prendre des décisions quelconques qui pussent ressembler, même 
de très loin, à quelque chose de judiciaire. 

Il n'en est pas moins vrai que la population s'était habituée à voir dans 
les caïds des juges. C'est cet état de choses qu'on a trouvé, lorsque le 
gouvernement du Protectorat s'est proposé de modifier la situation. Il l'a 
modifiée en diminuant au minimum cette compétence de fait des caïds, en 
leur imposant des formes de procédure particulières et la tenue de certains 
registres qui les ont obligés à rendre compte de leur gestion, et ont permis 
de connaître et de suivre leurs faits et gestes. 

11 y a donc, à la base, la justice inférieure rendue par des agents admi- 
nistratifs; au-dessus, des tribunaux de première instance, très régulièrement 
organisés, avec une procédure simple c'est vrai, mais régulièrement faite r 
tribunaux qui sont soumis à une surveillance tout à fait rigoureuse et qui 
ne peuvent rien faire sans engager leur responsabilité; au-dessus de tout 
cela, il y a des bureaux du ministère, qui sont organisés judiciairement, 
mais auxquels, parce que l'évolution n'est pas complète, manque encore 
le droit de donner la décision, qu'ils sont obligés de demander au Bey. 

Tel est l'état actuel. La question se pose de savoir si cet état actuel est 
suffisant et satisfaisant. Or, je n'éprouve aucune espèce d'embarras à dire 
qu'il n'est pas suffisant et qu'il est indispensable de le modifier. Dans 
quel sens, doit-on le modifier? C'est ce qui me rcslc à examiner 1res suc- 
cinctement, pour poser le débat. 

11 y a trois procédés : ou continuer dans la voie où on est entré, ou 
supprimer purement et simplement la justice tunisienne et la remplacer 
par la justice française, ou, enfin, en remplacer le système par une justice 
mixte. 

Première hypothèse : remplacer par la justice française, c'est-à-dire 
procéder à. la suppression complète et absolue de la justice tunisienne. 

Je repousse cette solution par un avis négatif que je vais motiver avec 
franchise. 

Les tribunaux français,, si surchargés, ne possèdent ni le personnel, ni 
les moyens matériels, ni les connaissances spéciales nécessaires pour 
juger de tels litiges. La plupart des magistrats français de Tunisie sont 
peu versés dans le droit musulman; il y en a qui ne connaissent pas du 
tout les indigènes; on peut craindre que, sur leur siège de Tunis ou de 
Soussc, ils ne jugent les questions qui leur sont soumises, à peu près 
comme ils les jugeraient, s'ils étaient en France ou en Indo-Chine. 



T. II. 



5 



— 66 — 

11 y a beaucoup de magistrats en Tunisie et j'ose à peine dire que, sur 
le nombre de ceux qui y sont actuellement ou qui y ont passé, on n'en 
trouverait pas la dixième partie, peut-être pas la centième partie, qui ait 
jamais appris un mot d'arabe, (Mouvement.) 
M. de Carnières. — C'est malheureusement vrai l 

M. Berge. — C'est un grand meâ culpâ que nous devons faire. {Applau- 
dissements.) Il est bien certain que quand on vient pour rendre la justice 
dans un pays musulman, le premier devoir du magistrat est d'étudier le 
pays et le milieu où il va et d'étudier le droit que nécessairement il devra 
appliquer et interpréter dans l'arrêt qu'il rendra. {Applaudissements pro- 
longés . ) 

Eli bien, j'ai le regret de Je dire, vous ne pourrez pas voter actuelle- 
ment que les affaires entre Tunisiens soient portées devant la justice 
française, parce que les magistrats français n'ont pas encore, à l'heure 
actuelle, l'éducation spéciale qui leur permettrait de prendre légitimement 
cette charge. (Applaudissements.) 

Il y a un autre motif moins important. Je dis moins important, parce 
qu'il faudrait des années pour qu'on puisse arriver à réunir le corps judi- 
ciaire que je voudrais voir en Tunisie : c'est l'organisation matérielle. Le 
Tribunal de Tunis devient comparable, par le nombre de ses affaires, aux 
plus gros tribunaux métropolitains. Or, cette grosse machine est très diffi- 
cile à faire mouvoir et il serait convenable de la diviser en un certain 
nombre de petits tribunaux, plus près du justiciable et plus maniables. 

Mais pour créer d'autres tribunaux, il faut de l'argent, et s'il fallait créer 
des tribunaux devant juger les affaires iunisiennes, il faudrait beaucoup 
d'argent. Or, en Tunisie, nous savons bien que l'argent, s'il est relative- 
ment abondant, Test certainement beaucoup moins que les nécessités bud- 
gétaires. 

M. de Carnières. — C'est vrai ! 

M. Berge. — La justice, dans le développement économique d'un pays, 
c'est un peu comme le médecin pour l'individu, c'est une charge, c'est un 
poids mort. Il faut le développer le moins possible, parce que cela ne 
rapporte rien, au point de vue du développement économique; c'est une 
nécessité, sans doute, parce qu'il faut nvoir une sécurité des biens, des 
transactions, etc.; mais il est évident qu'on doit y dépenser le moins 
possible. Or, une organisation judiciaire qui devrait assumer les charges 
que nous venons d'énoncer, devrait être 1res développée et coûter très cher. 
Enfin, il résulterait du transfert pur et simple des affaires entre Tunisiens 
aux tribunaux français, une substitution considérable de la loi française à 
la loi du pays. Voulez-vous penser à ce qu'entraînerait cette application 
des lois françaises à tous les litiges? Est-ce que c'est cela que vous vou- 
driez? Est-ce que cela ne produirait pas les injustices les plus révoltantes? 
Voilà une considération qui, même en faisant table rase des autres, 
suffirait pour faire rejeter le système. 



— 67 — 

Examinons maintenant le remplacement du système actuel par une jus- 
tice mixte, dans laquelle on associerait, dans des proportions diverses, 
l'élément français et l'élément tunisien. 

Il y a, en Tunisie, deux sortes de tribunaux mixtes, qui ont fonctionné 
dans des conditions suffisamment bonnes, pour qu'on puisse considérer 
leur existence comme un argument en faveur de la justice mixte. Il y a 
d'abord la juridiction chargée de l'immatriculation; on lui a reproché 
dans celte assemblée beaucoup de choses, aucune qui puisse se rapporter 
à son caractère mixte. H y a aussi le tribunal criminel français, qui com- 
porte des assesseurs étrangers et indigènes. 

Je reconnais que ces juridictions ont fonctionné d'une façon satisfai- 
sante au point de vue de leur composition; néanmoins, il ne faut pas vous 
en fier trop aux apparences; croyez-en mon expérience de vieux magis- 
trat : dans la réalité, ou bien l'élément français sera tout, ou il ne sera 
rien ; les tribunaux mixtes ne le sont souvent que d'apparence et nomina- 
lement. 
M. Pelletier. — Gomme partout! 

M. Berge. — Je vais vous donner le motif technique de cette situation. 
Supposons le Président français, connaissant admirablement bien la langue 
arabe et le droit, et deux assesseurs indigènes. Ces deux assesseurs indi- 
gènes pourront être des auxiliaires utiles, mais celui qui jugera, ce sera le 
Président. Mais supposons un Président français, ne connaissant ni le 
droit ni la langue arabes ; alors les deux assesseurs jugeront à moins que 
ce ne soit l'interprète ; mais ce ne sera sûrement pas le Président, qui 
passera à l'état d'étiquette trompeuse. 
M. Khairallah. — Il n'en est pas ainsi au Tribunal mixte. 
M. Berge. — Assurément, mais, dans la plupart des cas, dans l'organi- 
sation tunisienne qu'on pourrait concevoir dans ces conditions-là,, vous 
pouvez être certains que l'étiquette « mixte » serait un leurre, et qu'en 
réalité, ce serait un des deux éléments qui prévaudrait. Ne vous laissez pas 
séduire par une combinaison si peu sûre. 

Il faut donc en arriver à notre troisième solution, celle qui consisterait 
à perfectionner le système actuel, à le compléter et à le meltre à même de 
rendre les services et de donner les garanties qu'on est en droit de lui 
demander. 

Je vous ai dit tout à l'heure ce qui me paraissait manquer, en général, 
aux magistrats français; cette franchise doit me permettre de dire la vérité 
à tout le monde. Je déclarerai donc que nous ne voyons pas que le corps 
judiciaire tunisien qui a été préparé et réuni jusqu'à présent, soit à la hau- 
teur de la tâche qui lui incombe. On a trouvé un certain nombre de 
magistrats tunisiens, intelligents, instruits, honnêtes et capables pour 
former les sept tribunaux de province qui ont été créés. On en a trouvé 
pour munir d'une façon réellement remarquable et puissante les bureaux 
judiciaires de l'Ouzara. Mais ce recrutement a épuisé toutes les réserves; 



— 68 - 

il se fait au milieu de lui des vides, et c'est avec toutes les peines du 
monde qu'on peut aujourd'hui combler ces vides ; on ne saurait penser à 

le développer. 

Que s'est-il passé, en effet? EL, Messieurs, je suis obligé de le 
dire, vous avez traité ce matin les questions d'enseignement et j'aurais 
voulu que. le présent débat précédât l'autre, parce qu'il y aurait été une 

lumière de plus. 

Il y a une chose que nous n'avons pas faite en Tunisie : nous avons 
voulu maintenir et développer les institutions tunisiennes, administra- 
tives et judiciaires, mais nous n'avons jamais pris les mesures néces- 
saires pour créer et préparer le personnel administratif et judiciaire 
indigène qui était nécessaire. 

Celui qu'on a trouvé, on l'a pris en grande partie, et ça a été la meilleure, 
sur les bancs de la Grande Mosquée, où on a trouvé des jeunes gens 
appartenant à de bonnes familles, d'une moralité remarquable, bien ins- 
truits en droit tunisien, mais qui avaient vécu à l'ombre des colonnades 
de leur université musulmane, qui n'avaient pas la moindre idée de ce que 
peut être une organisation judiciaire conçue suivant les formes et les prin- 
cipes des constitutions européennes. Il a fallu faire leur éducation. Je 
vous en parle savamment, puisque j'ai été le premier à aborder cette 
tâche difficile : j'ai dû me faire professeur en même temps qu'organisateur. 

Avec un membre éminent du gouvernement, que vous avez entendu 
hier et que tout le monde estime et respecte, M. Dubourdieu, avec un 
magistrat que a^ous connaissez également, qui a parlé dans cette enceinte, 
M. Marlineau, nous avions, il y a beaucoup d'années déjà, dix ou douze, 
je crois, créé un ensemble de cours auxquels nous n'avions donné aucun 
nom, parce que c'était une chose bien modeste; nous y avions comme 
auditeurs des jeunes gens qui se préparaient aux fonctions administratives 
et judiciaires, qui étaient les jeunes stagiaires et suppléants des tribunaux, 
qui étaient les surnuméraires de l'administration des finances, qui étaient 
des employés du gouvernement tunisien destinés à devenir plus tard des 
khalifes ou des caïds; nous essayions de leur montrer qu'à côté des prin- 
cipes du droit musulman qu'ils connaissaient, il" y a certains principes 
d'administration et de droit universel,. certains principes de rectitude, de 
régularité, certains devoirs de conscience et d'honnêteté qui doivent être 
les qualités nécessaires et maîtresses de celui qui doit participer, soit à 
l'œuvre administrative, soit à l'œuvre judiciaire. Nous avons créé quelques 
bons élèves, qui sont restés dans les cadres et qui donnent toute satisfac- 
tion à leurs chefs. 

M. de Carnières. — Combien! 

M. Berge. — Oui, combien minime est cette élite! Et notre entreprise, 
non encouragée, n'a pas eu de suite, parce que nous ne pouvions être que 
des initiateurs, des expérimentateurs, et que d'autres avaient la charge de 
cultiver l'arbre qne nous avions planté. 



f: 



— 69 — 

Eh bien, c'est cela qu'il faut reprendre en plus grand. Si on veut pour- 
suivre d'une façon efficace l'organisation de la justice supérieure, il faut 
commencer par créer une école d'administration, qui sera destinée à 
former des fonctionnaires, soit judiciaires, soit administratifs, qui leur don- 
nera l'éducation civique, technique et morale surtout, qui est nécessaire 
pour garnir les postes et de la magistrature et de l'administration. (Applau- 
dissements. ) 

Ceci dit, il ne me reste plus qu'à indiquer mes conclusions, car l'heure 
est trop pressante pour les développer; ensuite je quitterai cette place, ce 
lit de Procuste, comme disait spirituellement notre Président hier matin. 

Le premier vœu dont je propose le vote est celui-ci : 

lu organisation de la justice supérieure tunisienne sera continuée, quand 
la possibilité d'un bon recrutement du personnel le permettra 3 par V insti- 
tution de tribunaux indépendants de V administration à tous les degrés. 
{Applaudissements . ) 

M. Pelletier. — Peut-il y en avoir? 

M. Berge. — Il y a déjà 7 tribunaux de province qui ne sont pas dépen- 
dants de l'administration. 

Deuxième vœu : 

Des mesures seront prises pour Vinstitution (ïune école d'administra- 
tion donnant une instruction supérieure aux indigènes, en çue de leur 
préparation scientifique et morale aux fonctions judiciaires. 

Troisième vœu : 

La codification du droit tunisien sera continuée en ce qui concerne le 
droit pénal , Vinstruction criminelle et la procédure ciçile. 

M. de Carniéres. — ...et refaite au point de vue du droit civil... 

M. Khairallah. — ...contrats et obligations. 

M. Berge. — Ce qui n'est pas bien, il faudra l'améliorer, mais ce que le 
Congrès peut demander, c'est que la codification soit complétée. 

Enfin, dernière considération : comme la justice indigène est un rouage 
essentiel du Protectorat, comme il faut que Tordre règne partout, même 
dans les affaires entre indigènes, pour que les vues du gouvernement du 
Protectorat soient satisfaites, on placera ces tribunaux sous une tutelle 
étroite et sévère de magistrats français, et c'est ainsi que je vous propose 
de dire qu' « on achèvera l'organisation des commissaires du gouverne- 
ment, afin que les tribunaux indigènes fonctionnent sous les yeux de Fran- 
çais connaissant la langue et la législation indigènes, armés d'un droit de 
recours devant la juridiction supérieure, servant ainsi de garants, notam- 
ment au regard des non-musulmans, de la rectitude des sentences ren- 
dues ». 

En résumé, je vous propose cle laisser aux magistrats tunisiens la justice 



— 70 - 

à rendre entre Tunisiens, mais de leur donner des règles précises, d'as- 
surer le recrutement du personnel, de placer toute la machine sous la 
direction, la surveillance clc fonctionnaires français, qui donneront toutes 
les garanties et réaliseront toutes les conditions que je viens d'indiquer 
dans le dernier vœu. [Applaudissements prolongés,) 

M. le Président. — M. Khairallah, vous avez la parole, à moins toutefois 
qu'il n'y ait pas de divergences profondes entre vos idées et celles émises 
par M. Berge. 

M. Berge. — M. Smaja est contradicteur pour une partie des conclusions 
que j'ai présentées. 

M. le Président — La parole est à M. Smaja. — M. Smaja, je ne puis 
vous accorder que quelques minutes. 

M. Smaja. — J'ai besoin, et je crois avoir droit à autant de temps que 
mon prédécesseur ici. Je ne suis pas venu exprès de Tunis pour parler 
pendant trois minutes. Si l'on veut faire de l'obstruction à mon exposé, 
je préférerais plutôt quitter immédiatement la tribune. 

M. le Président. — Ce n'est pas une question neuve pour l'opinion 
publique; j'ai moi-même présidé, au Congrès colonial de Marseille, une 
séance où on a eu à s'en occuper, et je dois vous rappeler que vous avez 
été battu. Vous pourriez peut-être résumer votre manière de voir. Cette 
question n'a pas besoin de grands développements devant un public 
« averti ». 

M. Smaja. — Pardon! Entendons-nous, si j'ai subi un échec devant le 
Congrès de Marseille pour des causes que je irai pas à apprécier ici, il ne 
faut pas oublier que la section avait adopté entièrement mon vœu. 

Au surplus, nul échec ne saurait nous décourager; convaincus de la 
légitimité, de la modération et de la justesse de nos revendications, dont 
la réalisation sera un triomphe pour la justice et pour l'influence françaises, 
nous saurons lutter de toutes nos forces jusqu'au succès final. {Marques 
cl approbation.) 

Les lois de la République elles-mêmes n'ont-elles pas subi des échecs 
successifs avant leur adoption finale? 

M. le Président. — Je consulte l'assemblée pour savoir si on peut con- 
sacrer une heure ou une heure et demie h cette question. 

M. Smaja. — Je demande au moins vingt minutes. {Violentes protesta- 
tions du côté des indigènes tunisiens. ) 

M. de Carnières. —L'intransigeance des indigènes vis-à-vis des Israélites 
est tout à fait extraordinaire. 

M. Zaouche. — Je demande qu'on laisse M. Smaja développer sa thèse, 
car il ne faut pas qu'on puisse dire à Tunis que les Musulmans ont 
empoché les Israélites de formuler leurs revendications. 

M. le Président. — Il ne faudrait pas cependant que ce soit le Congrès 
qui fasse les frais des politesses des Musulmans aux Israélites. {Rires et 
applaudissements.) 



— 71 — 

' M. Smaja. — Je n'ai pas l'intention, Messieurs, de vous donner lecture de 
mon rapport, ni d'abuser de vos précieux instants. 

Ce ne sont pas des phrases, mais des arguments que je désire vous 
soumettre. J'estime inutile également de vous, dire ce qu'est la justice 
tunisienne. Son meilleur défenseur a dû reconnaître lui-même qu'elle 
laisse à désirer. 

M. Berge. — Mais je n'ai jamais dit cela! 

M. Smaja. — C'est du moins ainsi que nous l'avons compris. Dans quel 
but, en effet, parlez-vous de créer des contrôleurs, des surveillants, si le 
fonctionnement de ces tribunaux vous paraît normal et vous satisfait 
pleinement? Il est tout naturel, d'ailleurs, et Ton conçoit aisément que 
M. Berge défende cette justice tunisienne. Nous avons, quant à nous, 
nos raisons pour trouver inique, arbitraire et vénale une justice qui se 
vend au plus offrant et dernier enchérisseur, une justice moyenâgeuse, 
qui applique, en plein xx e siècle, la contrainte par corps en matière 
civile. 

N'est-ce pas là, du reste, l'opinion unanime de toute la presse française 
de la Régence, de tous les rapporteurs du budget qui se sont succédé 
depuis plusieurs années (MM. Puech, Chautemps, Chaumet, Vallé, 
Péclebidou, etc), de la Conférence consultative, du Barreau de Tunis, de la 
Ligue des Droits de Phomme et du citoyen, du Comité d'action républi- 
caine aux colonies,, du Congrès républicain de Tunis, etc... 

D'ailleurs, Messieurs, ce n'est pas au nom de tous les Tunisiens que 
je prends la parole, mais au nom des Israélites tunisiens seulement. Je ne 
suis pas de l'opinion des Arabes sur cette question : les Arabes, en effet, 
reconnaissent que la justice tunisienne est mauvaise, ils l'avouent; seule- 
ment, eux, ils tiennent à son maintien. 

L'administration du gouvernement tunisien tient à la juridiction tuni- 
sienne. N'ayant pas qualité pour parler au nom des Arabes, je vais parler 
au nom des Israélites tunisiens; si les autres veulent conserver la justice 
actuelle, nous ne pouvons pas les en empêcher, mais nous, nous avons des 
raisons particulières pour ne pas vouloir de la justice des Musulmans. Il 
ne faut pas oublier, en effet, que notre situation à nous autres, Juifs 
tunisiens, est toute particulière. 11 n'est pas admissible qu'après 25 ans de 
protectorat français, on persiste à nous faire juger par des Musulmans. 
On ne saurait nier, quoi que l'on dise, que les juges indigènes seront 
toujours dominés par l'esprit fanatique musulman. 

On ne saurait dénier également que cette justice est d'un caractère 
essentiellement confessionnel, puisque, par décret de 1902, on lui a soumis 
tous les Musulmans turcs, marocains, etc., qui étaient jusque là justi- 
ciables des tribunaux français. 

C'est d'ailleurs ainsi que les puissances ont, jusqu'ici, envisagé cette 
question. En Tunisie, de même qu'au Maroc, en Orient et aux Echelles du 
Levant, elles ont toujours cherché à soustraire, au nom de l'humanité et 



— 72 — 

de la civilisation, aussi bien que dans l'intérêt bien compris de leur 
influence, tous les non-musulmans à la juridiction musulmane. 

En 1834, en Algérie, un des premiers actes de la France a été d'étendre 
la juridiction française aux Juifs algériens. En Tunisie môme, bien avant 
l'occupation et même plusieurs années après rétablissement du protec- 
torat, les autorités consulaires françaises accordaient sans aucune diffi- 
culté la patente de protection à tous les Juifs qui la sollicitaient. 

Aujourd'hui, si les Juifs tunisiens demandent à cor et à cri d'être 
soumis à la juridiction française, c'est que, par suite de leurs propres 
efforts, ils ont réussi à parvenir à un stade de progrès et de civilisation 
qui les rend de plus en plus sensibles à l'arbitraire et à l'injustice. Or, au 
lieu de continuera soustraire individuellement et progressivement les Juifs 
à la justice de l'Ouzara, il s'est trouvé quelqu'un qui a supprimé toutes les 
patentes et a commis un attentat à des droits acquis, çn livrant d'anciens 
justiciables des tribunaux français aux mains de leurs bourreaux de 
TOuzara. 

Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à l'époque de l'occupation, un des 
principaux arguments invoqués par la France pour justifier son action, 
était la nécessité de sauvegarder les intérêts considérables de ses 
sujets dans la Régence, qui se composaient précisément alors de ces pro- 
tégés. 

Or, est-il digne d'une grande et généreuse nation comme la France, de 
renier ainsi ses traditions et d'abandonner aujourd'hui ses protégés juifs, 
après s'en être servi? 

Tous les honnêtes gens sont d'accord pour juger comme néfaste cette 
mesure. Nous ne demandons aucune sorte de privilège. Nous ne demandons 
que l'application, en ce qui nous concerne, du droit commun dont jouit le 
dernier des étrangers qui veut bien nous faire l'honneur de débarquer dans 
notre pays. Est-ce être trop exigeant que de formuler une telle revendica- 
tion, après trente ans environ d'occupation française? 

Il y a urgence à ce que les Israélites deviennent justiciables de la jus- 
tice française : c'est dans l'intérêt de la France. Elle peut apporter, en 
vertu du traité de 1883, toutes les modifications qu'elle juge nécessaires 
en matière de justice. Le texte du traité de la Marsa, est très clair, très 
précis à cet égard. 

Bien plus, nous estimons que c'est un devoir pour elle. Ce n'est pas 
après vingt-cinq ans de protectorat qu'elle doit nous laisser sous la domi- 
nation des tribunaux musulmans. (Applaudissements. — Bruit.) 

Pour qu'une réforme aboutisse, il est nécessaire qu'elle soit à la fois 
utile et possible. Or, l'intérêt primordial des justiciables et la possibilité 
au point de vue diplomatique d'opérer les réformes que nous ne cessons de 
préconiser, ne dictent-ils pas à la France son devoir envers une population 
opprimée qui est venue sincèrement à elle et à sa civilisation. 
M. de Carnières. — Oui, beaucoup plus que les Musulmans. 



— 73 - 

M. Marchai. — C'est tout ce que vous demandez ? C'est le seul vœu que vous 
formulez? 

M. Smaja. — Oui, l'extension de la juridiction française, c ? est notre 
principale revendication, que les membres de la Conférence consultative 
ont trouvée des plus légitime. 

M. Martinier. — Et les colons, et les Français aussi! 

M. Marchai. — Est-il possible de savoir ce qu'en pensent les Musulmans? 

M. Khairallah. — J'ai une observation à présenter au sujet du rapport de 
M. le Président Berge. Il demande la codification des lois et la prépa- 
ration, dans une école spéciale, des magistrats tunisiens. C'est parfait et 
j'apprécie ce vœu de toutes mes forces. Nous avons, en outre, besoin à 
rOuzara, d ? une petite Cour de Cassation composée, par exemple, du 
premier ministre» du directeur des services judiciaires et d'un magistrat 
tunisien. 

On charge des magistrats, qui n'ont pas été préparés à leur tâche, de 
l'application de codes. nouveaux. Il se peut que ces magistrats fassent une 
fausse application de ces codes. Il faut, dans ce cas, que les justiciables 
des tribunaux régionaux puissent se pourvoir devant une juridiction supé- 
rieure. 

Si je fais cette proposition, c'est qu'il a été constaté que, clans un certain 
nombre d'affaires, il y a eu des erreurs. Or, pour obtenir la rectifica- 
tion de ces erreurs, on s'adresse, actuellement, au directeur des services 
judiciaires, qui est forcément débordé, ou bien au secrétaire général qui 
ne Test guère moins. 

Pourquoi donc recourir à un directeur ou à un administrateur, alors 
que, dans tous les pays où la justice est bien organisée, on a recours à une 
juridiction supérieure? 

Quant à la demande de M. Smaja, tendant au rattachement des Israélites 
tunisiens aux juridictions françaises, il ne me viendrait pas à l'idée de la 
combattre. Seulement, je me demande en vertu de quel droit vous pouvez 
rendre des Israélites tunisiens justiciables des tribunaux français et laisser 
les indigènes musulmans aux juridictions beylicales? De deux choses 
l'une, ou ces juridictions sont imperfectibles, et il faut alors les supprimer 
purement et simplement, ou on peut les réorganiser de façon à offrir des 
garnnties sérieuses à tous les Tunisiens. Dans ce cas, il n'y a pas lieu de 
faire une faveur à une partie des indigènes. 

Depuis le commencement de ce Congrès, je n'ai entendu soutenir qu'une 
chose, c'est que la mentalité de l'indigène est bien au-dessous de la men- 
talité française. Si on ne me reconnaît pas à moi, une mentalité française, 
qu'on veuille bien convenir que je n'ai pas une mentalité inférieure à celle 
de M. Smaja. Dès lors, pourquoi le rendre, lui, justiciable du tribunal 
français, et me laisser, moi, taillable et corvéable à merci? 

Messieurs, le Protectorat est une fiction. Un décret, lu à la tribune 
française, a suffi pour annexer Madagascar. Un autre pourrait transformer 



— 74 — 

la Tunisie en colonie. Mais, jusque-là, et puisque vous voulez bien res- 
pecter votre signature apposée sur le traité du Bardo, veuillez donc ne 
pas porter atteinte aux attributions de S. A. le Bey, déjà considérablement 
réduites. {Applaudissements.) 

M. de Garnières. — Les applaudissements qui sont venus de ce côté (le 
côté indigène), lorsque M. Khairallah a demandé à soustraire les Arabes 
intellectuels aux tribunaux beylicaux, vous prouvent comment la justice 
indigène est cotée, même parmi les Mulsulmans. Il n'y a donc aucune 
surprise à voir un Israélite venir demander que ses coreligionnaires soient 
soustraits à la justice musulmane. 

J'ai passé pendant longtemps pour antisémite, comme aujourd'hui pour 
arabophobe. Eh bien! j'ai été un des premiers, à Tunis, à soutenir la thèse 
que les Israélites devaient être jugés par les tribunaux français, et non pas 
par les tribunaux musulmans. Je n'ai pas caché mon avis qui, d'ailleurs, a 
été adopté à l'unanimité par la Conférence consultative. C'est, en effet, le 
bon sens : il est incontestable que si les tribunaux musulmans n'ont pas 
tous un caractère religieux, la plupart des magistrats qui les composent 
ont ce caractère, car c'est dans la Grande Mosquée qu'ils ont été élevés, 
comme le reconnaissait M. Berge lui-même. Vous connaissez tous les pré- 
jugés qui existent, en Tunisie, entre Musulmans et Israélites. Vous savez 
tous que les Israélites sont méprisés par les Musulmans à un plus grand 
degré, si c'est possible, que nous autres Français. 

Dans ces conditions, comment voulez-vous que des Israélites — qui, il 
y a peu de temps encore, avant l'occupation, n'étaient pas admis à servir 
de témoins devant les tribunaux musulmans — que des Israélites qui 
étaient considérés comme de véritables parias, ■ qui ne pouvaient pas, 
encore en 1885, traverser sur un cheval ou sur un bourricot certains 
villages musulmans... — Oui, ils devaient descendre de leur bêLe à ren- 
trée du village, et ne pouvaient y remonter qu'à la sortie — {Exclamations.), 
comment voulez-vous que les Israélites admettent d'être jugés par des juges 
qui ont contre eux la plus grande des préventions et qui, il faut bien le 
reconnaître dans cent exemples, ne leur rendent pas volontiers justice? 

Il y a là une question tellement frappante, qu'il est impossible à un 
honnête homme, qui envisage" froidement les choses, de comprendre 
comment la France n'a pas encore soustrait les Israélites à la juridiction 
musulmane . [Applaudissements . ) 

Je sais bien que ma thèse n'aura pas un grand succès auprès des Musul- 
mans.,. 

M. Khairallah. — Pourquoi? 

M. de Carnières. — J'ai remarqué que si les Musulmans demandent des 
libertés pour eux, ils n'en veulent pas pour les autres; ils n'ont pas compris 
que le sentiment démocratique exige que tous soient traités sur le même 
pied. 

Ce que M. Smajaa dit est vrai : jusqu'en 1898, une quantité considérable 



— 73 — 

d'Israélites étaient justiciables des tribunaux français ; en 1898, on a fait une 
modification qui a eu pour conséquence de livrer à la justice musulmane 
des gens qui, depuis un quart de siècle, étaient jugés par des juges fran- 
çais. C'est donc un mouvement de recul. 

Les Musulmans eux-mêmes veulent se soustraire à la juridiction beyli- 
cale, et cependant, dans les tribunaux musulmans, ce sont leurs parents, 
leurs amis qui sont juges : ils trouvent donc des garanties que les Israé- 
lites, qui sont étrangers, ne peuvent pas trouver. 

Il y a beaucoup de considérations qui font qu'on devrait trouver leur 
demande juste; mais le grand argument qu'on invoque, pour ne pas leur 
accorder la juridiction française, c'est que ce serait un premier pas vers la 
naturalisation : or, on ne veut pas la leur accorder, car on estime qu on a 
eu tort de la donner en Algérie. Moi je dis : si vous ne donnez pas la juri- 
diction française aux Israélites, si vous ne leur donnez pas le moyen d'être 
jugés loyalement, vous les pousserez de plus en plus à demander leur 
naturalisation française, et le mouvement que vous voulez éviter, vous le 
précipiterez et vous le provoquerez. 

Je n'avais pas l'intention de prendre la parole sur cette question. Mais 
quand j'ai vu M. Smaja, isolé, seul de sa religion aux prises avec les indi- 
gènes tunisiens qui représentent ici l'élément musulman, j'ai cru devoir 
lui venir en aide et c'est, je crois, agir en républicain et en Français. 

M. le Président Berge vous a parlé de placer auprès des tribunaux 
musulmans dès français, sous le nom de commissaires du gouvernement. 
Je vous avoue que je ne peux pas admettre une solution comme celle-là : 
je lai combattue à Tunis. Placer un commissaire, du gouvernement auprès 
d'un tribunal, c'est ôter à celui-ci toute son indépendance. Or, quand un 
gouvernement juge à propos de peser sur les décisions de la justice, — ce 
que je ne saurais trop blâmer, — il devrait au moins y mettre quelque 
discrétion. 

Confiez à un magistrat français la présidence du tribunal musulman, tout 
le monde applaudira à cette mesure; mais ne placez pas les juges arabes sous 
la férule d'un fonctionnaire quelconque, n'appartenant pas à la justice ! Ce 
fonctionnaire, d'ailleurs, vous ne pouvez pas le trouver, car grâce à riieu- 
reusc direction de l'enseignement que nous avons eue depuis vingt-cinq ans, 
il n'a pas été possible de découvrir en Tunisie six candidats parlant conve- 
nablement l'arabe : un seul a été reçu, et on ne Papas encore installé. Nous 
restons donc avec une institution qui ne peut pas aller plus loin, et j'en suis 
heureux pour l'honneur de la justice^ car il ne doit pas y avoir, pour un 
fonctionnaire administratif, déplace auprès d'un tribunal. 

M. le Président. — La parole est à M. Delmas. 

M. Delmas. -— Je préférerais que M. Zaouche parlât avant moi. 

M. le Président. — Et vous, M. Berge? 

M. Berge. — Je répondrai à tous les orateurs qui parlent contre mes con- 
clusions : ce sera une manière de gagner du temps. 



•'ft. 



— 76 — 

M. le Président. — Cette manière de gagner du temps nous en fait perdre 

beaucoup. (Rires.) 

M. Zaouche. Cette question est tellement complexe, qu'il est vraiment 

fâcheux que le Congrès n'ait pas plus de temps à lui consacrer. Je dois 
répondre à M. Berge et à M. Smaja ; je vais tâcher que cette double 
réponse ne dure pas plus de dix minutes . 

Les Israélites ne sont pas les seuls à se plaindre de la justice tunisienne. 
M. Smaja a dit qu'au nom de tous les Israélites tunisiens, il réclamait 
pour eux la juridiction française; cependant, dans une étude magistrale, 
un autre Israélite tunisien, M. Nissim Samama, avocat à la Cour d'Appel 
de Paris, nous dit que la justice tunisienne n'est pas parfaite, sans doute, 
mais qu'elle est perfectible, et que les Israélites tunisiens ont tort de vou- 
loir s'y soustraire. 

M. Smaja. — Voilà 25 ans qu'il habite Paris! (On rit.) 

M. Zaouche. — La justice tunisienne est ou religieuse, ou civile. La jus- 
tice civile est représentée par les tribunaux de l'Ouzara. Quant à la justice 
religieuse, il y a : pour les Musulmans, le tribunal du Ghara; pour les 
Israélites, le tribunal rabbinique, seul compétent dans tous les litiges 
intéressant leur statut personnel. 

La justice civile — M. le président Berge, qui en a été le chef pendant 
une dizaine d'années, vous l'a dit tout à l'heure, — n'a pas encore reçu son 
organisation définitive. M. Berge en a commencé la réforme, en créant les 
tribunaux régionaux, institution très favorable aux gens de l'intérieur, qui, 
autrefois, pour faire régler le moindre litige, étaient obligés de se rendre 
à Tunis. Mais j'étonnerai. sans doute beaucoup de mes auditeurs en disant 
que, si nous avons depuis quelques mois un Traité des Obligations, nous 
n'avons encore ni Code civil, ni Code Pénal, ni Code de Procédure! 

M. Marchai. — En Angleterre, il n'y a pas de code, et cela n'en marche 
pas plus mal. 

M. Zaouche. — Les magistrats musulmans jugent, soit d'après la coutume, 
soit d'après leur bon plaisir, quand ce n'est pas d'après la volonté du 
directeur des services judiciaires, qui est un magistrat français. 

Je vois dans cette enceinte le directeur actuel des services judiciaires : 
il pourra nous dire si les plaideurs israélites ne vont pas à chaque instant 
l'entretenir de leurs affaires. M. Smaja nous dira sans doute que c'est là 
une situation anormale; je crois bien que les Musulmans sont du même 
avis. 

M. Smaja. — Chaque fois que nous nous plaignons au directeur, il nous 
dit : (( Nous ne sommes pas des juges ». 

M. Zaouche. — Je disais tout à l'heure que nous n'avons pas de codes. 
Or, il serait bien facile de nous en donner. 

M. le Président. — C'est un des vœux soumis au Congrès. 

M. Zaouche. — En 1882, l'Egypte n'avait pas de codes. Or, dès. 1883, 
c'est-à-dire un an à peine après l'occupation, les Anglais y avaient intro- 



— 77 — 

cluit le code Napoléon qui, bien que parfois critiqué, est aujourd'hui, dans 
l'Europe entière, la base de la législation. 

M. Pelletier. — C'est très inexact. C'est un de mes oncles qui a été 
chargé de procéder à cette réforme. On a simplement pris certaines choses 
dans le code Napoléon. 

M. Zaouche. — Cependant, j'ai étudié ce code en arabe et en français. 

M. Martinier. — Il a été traduit à titre de document, mais non pas pro- 
mulgué. 

M. Zaouche. — Dans les tribunaux indigènes d'Egypte, on applique le 
code Napoléon. 

M. de Lamothe. — Avec des amendements. 

M. Zaouche. — C'est çritendu.., mais il est incontestable que c'est ce 
code qui sert de base à la législation égyptienne. Commencez par nous 
appliquer le code Napoléon, cela vaudra mieux pour nous que de ne pas 
avoir de code du tout. 

Il nous faut en outre des magistrats instruits et convenablement rétri- 
bués. Les magistrats actuels, qui sont sortis de la Grande Mosquée, ont 
passé quinze ou vingt ans à étudier la théologie. Quant au droit propre- 
ment dit, ils ne l'ont jamais appris. Pourquoi ne créerait-on pas à Tunis 
une chaire de droit? Il y en a dans tous les pays du monde. 

Enfin, si vous voulez avoir des magistrats instruits au vrai sens du mot, 
et dont l'honorabilité ne puisse être suspectée, il faut les bien payer. 
N'est-il pas honteux que nos juges débutent encore à 75 francs par mois !... 

M. Martinier. — C'est encore une inexactitude! 

M. Zaouche. — Ces juges, en cas de mutation, voyagent à leurs frais. 
J'ai vu envoyer l'un d'eux de Tunis à Sousse, à ses frais : or, il avait un 
Irailement de 123 francs. Au bout de deux mois, on lui a donné l'ordre 
d'aller au Kef. Cependant, il n'avait pas sollicité ce changement. 

M. Martinier. — On avait peut-être de bonnes raisons pour le déplacer. 

M. Zaouche. — On va répétant sans cesse que nos magistrats sont d'une 
moralité douteuse. On oublie, sans doute, que « ventre affamé n'a pas 
d'oreilles ! » 

M. Martinier. — En France, il en a ! 

M. Zaouche. — La justice tunisienne rapporte assez au Trésor pour qu'on 
paie convenablement les juges. 

Quant à l'institution des commissaires du. gouvernement, que préconise 

XL le Président Berge, je n'en suis nullement partisan. Je demande qu'on 

mette des magistrats français à la tète des tribunaux indigènes. Ce ne 

sont pas seulement les connaissances juridiques qui manquent à nos 

'juges; les magistrats français leur serviront de modèles. 

Je répondrai encore un mot à M. Smaja. Le traité du Bardo a mis im- 
plicitement sur le môme pied tous les sujets du Bcy, sans distinction de 
culte. Les Israélites devant rester justiciables des tribunaux tunisiens, je 
ne vois pas pourquoi ils seraient exclus de la magistrature. 



— 78 — 

Je propose donc : 

Que les Israélites tunisiens ayant fait les études nécessaires et subi les 
examens exigés, soient admis à concourir pour les postes de magistrats 

indigènes. 

M. Marchai. • — Il conviendrait de savoir si M. Zaouche prend la respon- 
sabilité de cette proposition, qui est très intéressante par son originalité. 

M. le Président. —La parole est à M. Delmas. 

M. Delmas. — Je crois que si on avait purement et simplement supprimé 
en Tunisie les tribunaux tunisiens, ce qui eut été très facile lors de 
rétablissement du Protectorat, nous n'aurions pas à discuter aujourd'hui 
des questions qui sont presque insolubles. Les Musulmans auraient été 
très heureux, et la justice française aurait admirablement fonctionné, parce 
que nous avons le bonheur d'habiter dans un pays où le régime adminis- 
tratif est très souple, où nous faisons ce que nous voulons. par décrets 
et où nous ne sommes pas obligés cle nous servir de tout l'attirail 
de la législation française. Il suffisait de vouloir pour tout arranger au 

mieux. 

Je sais que ce serait se battre contre des moulins à vent que de réclamer 
aujourd'hui le remplacement pur et simple de la justice tunisienne par la 
justice française, mais je tiens à poser une question de principe. 

Les objections de M. le Président Berge ne me paraissent pas en effet 
irréfutables; elles sont de trois sortes : d'abord, dit-il, nos magistrats 
français ne sont pas préparés à présider un tribunal tunisien. Pourquoi les 
magistrats français qui président le tribunal mixte (tribunal tunisien), où 
l'on juge- des litiges immobiliers considérables en dernier ressort, no 
pourraient-ils pas juger les crimes et délits des indigènes, ainsi que leurs 
procès civils? L'argument de M. Berge n'a donc qu'une valeur théorique 
et pas de valeur pratique. Nous avons, en Algérie, des magistrats qui pré- 
sident la chambre des appels musulmans, qui sont admirablement au cou- 
rant des questions musulmanes. J'ajoute qu'il s'est succédé en Tunisie 
toute une série de magistrats au tribunal mixte qui connaissent très bien 
la loi musulmane. 

Voilà un premier point. M. Berge a été pendant longtemps directeur des 
services judiciaires au gouvernement tunisien : il a prouvé d'une façon 
précise qu'un magistrat français peut très bien voir clair dans les ques- 
tions judiciaires musulmanes; rien ne lui a échappé dans toutes ces 
affaires. J'estime que c'est là un fait à retenir. 

Second point. — M. Berge affirme que les tribunaux français ont une 
procédure très longue et très compliquée et que ce serait une grosse perte 
de temps pour les justiciables, s'ils jugeaient les questions tunisiennes. 
Erreur. On aurait supprimé tout le fatras de la procédure, on aurait sim- 
plement confié aux juges de paix les affaires qui sont jugées par les tri- 
bunaux régionaux musulmans; les tribunaux de Tunis et de Sousse juge- 
raient les appels et les affaires de la compétence de TOuzara de Tunis. Il 






y 






— 79 - 

y aurait eu ainsi peut-être économie et non pas une, dépense supplémen- 
taire pour le budget tunisien. 

Vous dites que ce serait une lourde faute que d'appliquer le droit fran- 
çais aux indigènes. Mais vous auriez appliqué aux Tunisiens leur droit 
spécial. Nous sommes bien obligés de juger des étrangers d'après leur 
statut personnel, puisque les capitulations nous l'imposent; pourquoi, a for- 
tiori, ne jugerions-nous pas les indigènes dans les mêmes conditions? 

M. Berge. — Et le droit d'instruction criminelle? 

M. Delmas. — Tout cela était à réformer. Ces choses se font à Tunis 
dîme façon très facile. Nous avons une procédure sommaire pour les 
Français. Vous disiez qu'en Tunisie, les litiges entre Européens ne duraient 
pas plus de trois mois devant les tribunaux français, et c'est exact. Nous 
aurions procédé de même pour les indigènes; nous les aurions jugés et d'a- 
près leur droit et leurs coutumes et nous ne leur aurions certes pas appli- 
qué le droit civil français comme aux populations du Cher et de l'Ar- 
dèche, par exemple. Il était donc beaucoup plus équitable de donner aux 
tribunaux français l'extension pour les matières tunisiennes : on ne Ta pas 
fait, n'en parlons plus ! 

Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de ce qui existe. Ce n'est pas 
chose facile que de restaurer, car il faudrait mettre la dynamite dans les 
juridictions tunisiennes et faire tout sauter. Il serait plus aisé de recons- 
truire que de replâtrer. 

Le premier point qu'il faille élucider est le suivant, à mon avis : il faut 
obtenir que la justice tunisienne soit affranchie de toute attache admi- 
nistrative ou religieuse. Il n'y a, à la tête de l'administration tunisienne, 
qu'un directeur français des services judiciaires, un homme très compé- 
tent, très capable, qui travaille énormément, mais je crois savoir que, 
quand il s'agit d'une décision délicate, il est souvent consulté par les pré- 
sidents indigènes de différentes chambres de l'Ouzara, de sorte que la jus- 
tice, dans les questions graves, n'est qu'un simple acte d'administration. 

Il faut également affranchir la justice tunisienne de toute attache reli- 
gieuse. A côté des tribunaux de l'Ouzara, dont les juges sortent de la 
Grande Mosquée, il y a les tribunaux du Charà, tribunaux qui ont toutes 
les questions immobilières dans leurs attributions ; là c'est le Cheik-ul-Islam, 
le chef de la religion musulmane, qui préside le Mejles, tribunal religieux 
dans lequel siègent les cadis. Or, je demande qu'on enlève aux tribunaux 
du Charà la connaissance des litiges immobiliers; qu'on leur laisse les 
questions de divorce, de mariage, de statut personnel, que leur autorité 
soit souveraine, comme par le passé, pour tout ce cjui peut avoir un carac- 
tère religieux, mais qu'en matière immobilière la compétence soit trans- 
portée aux tribunaux civils de l'Ouzara. Vous avez déjà adopté le vœu 
que les litiges immobiliers entre Européens et indigènes devaient échap- 
per à la juridiction du. Charà : je vous demande de dire, pour accorder la 
même satisfaction aux indigènes, qu'en matière immobilière, le Charà n'aura 



— 80 — 

plus de compétence et que ce sera l'Ouzara qui ajoutera les questions 
immobilières à ses attributions civiles et pénales. Voilà ce que signifie 
l'expression : « libéré de toute attache administrative ou religieuse, » qui 
figure dans la motion que je vous soumets. 

En ce qui concerne la question israélite, je pense avec tout le monde en { 
Tunisie, qu'il aurait mieux valu ne jamais enlever les Israélites à la juri- 
diction française, et se contenter d'adjoindre aux Israélites déjà justicia- 
bles des tribunaux français ceux qui ne l'étaient pas. 

Je ne vois pas pourquoi les Musulmans s'attachent si opiniâtrement à 
conserver sous leur juridiction 60.000 Israélites indigènes. Il y a là une 
question irritante et délicate. Le seul- argument que les indigènes 
musulmans puissent donner est celui-ci : Pourquoi affranchirait-on les 
Israélites d'une justice boiteuse, alors que les Tunisiens musulmans sont 
rivés à cette même justice boiteuse? L'argument ne porte pas, car nous 
sommes, avec eux, d'accord pour l'améliorer. Mais avant qu'on ait enlevé 
à la magistrature indigène le caractère religieux qu'elle a, il s'écoulera 
bien du temps : pourquoi voulez-vous que les Israélites subissent ainsi, 
pendant de longues années encore, les conséquences d'un état de fait qui 
ne disparaîtra que bien lentement? 

M. Khairallah. — Et nous? 

M. Delmas. — Vous n'avez à souffrir que de l'irrégularité de votre justice, 
ce qui est réparable rapidement. Les Israélites ont, en outre, à souffrir du 
caractère religieux d'une justice devant laquelle, par exemple, on ne recon- 
naît comme valables que les témoignages des Musulmans. 

Je demande donc : 

1° QiïàV avenir, des règles fixes soient établies pour le recrutement des 
magistrats tunisiens] que ces derniers soient choisis de préférence parmi 
les sujets tunisiens licencies en droit; et quon leur assura une situation 
honorable. 

De cette façon, vous aurez un recrutement satisfaisant, car il y a beau- 
coup de jeunes Tunisiens qui ont le diplôme de licencié en droit cl qui 
vivent péniblement au barreau : le jour où on leur créera une situation 
honorable, qui leur donnera la possibilité de gagner leur vie, ils seront 
très heureux d'avoir à leur disposition un débouché et vous aurez ainsi un 
noyau de magistrats qui permettra à vos tribunaux de fonctionner régu- 
lièrement. 

2° Je demande, comme M. Zaouche, que la Chambre d- appel des tribu- 
naux régionaux soit présidée par des magistrats français parlant 
V arabe, et auprès desquels les magistrats tunisiens feront école et s ap- 
pliqueront à l exercice régulier de la justice. Cela durera le temps qu'il 
faudra pour que le corps des magistrats tunisiens soit capable de rendre 
une bonne et saine justice. 

Je demande enfin que les juridictions tunisiennes soient immédiatement 
affranchies de toute attache administrative ou religieuse. 



— 81 — 

A cette triple condition seulement, les Tunisiens trouveront devant leurs 
tribunaux les garanties nécessaires. 

M. de Lamothe. — J'ai fait sur cette question une très longue étude qui a 
été publiée naguère. Gomme il faut chercher avant tout les solutions libé- 
rales, il faudrait établir un système qui permit aux- Israélites de porter 
leurs réclamations devant la juridiction française, et alors on verrait que 
ce mouvement est un mouvement extrêmement artificiel et qu'il n'y aurait 
qu'une partie très restreinte de la population israélite qui le demanderait. 
Voilà ce qu'on m'a répondu. 

M. Smaja. — Il y a un vœu qui a été déposé à la Chambre. 

M. Berge. — Je vais d'abord répondre un mot à M. Khairallah, qui a 
demandé la création d'une Cour de cassation indigène ou, tout au moins, 
rétablissement d'une voie de recours contre les décisions de l'Ouzara. 

Les décisions de l'Ouzara, dans l'état actuel des choses, sont signées par 
S. A. le Bey et sont restées sous l'ancien régime de la justice retenue. 
Comment admettre qu'elles pourraient être revisées par un ministre ou 
par une commission de fonctionnaires? Le simple exposé de l'économie 
réelle du projet proposé par l'honorable préopinant démontre que cette 
Cour de cassation, d'une essence nécessairement inférieure à l'autorité qui 
a rendu la décision, est absolument impossible. Ce qu'il faut faire, c'est 
supprimer ce dernier vestige d'un ordre de choses qui n'est plus en rap- 
port avec les nécessités présentes, et organiser un tribunal de l'Ouzara 
muni d'une délégation de juger et indépendant de l'administration. 

En attendant, il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'il existe un 
moyen légal de réparer les erreurs qui ont pu être commises. 

Si Ton a des raisons de supposer qu'il s'en trouve dans une décision, il 
appartient au premier ministre de former un pourvoi en révision, et c'est 
lui qui introduit une nouvelle procédure qui permet de présenter au Bey un 
rapport sur les allégations d'erreur qui se sont produites, et, au besoin, 
un projet de décision rectificative. 

Passons maintenant à l'examen des dires de M. Smaja. A l'entendre, 
vous pourriez croire que vous vous trouvez en présence d'un de ces mouve- 
ments populaires auxquels rien ne résiste, et qu'on vient de vous mettre le 
doigt sur un de ces abus scandaleux qui révoltent la conscience humaine. 
Rassurez-vous ; vous n'avez en face de vous que le seul M. Smaja, et l'abus 
effrayant qu'il vous a signalé n'existe que dans son imagination. 

En somme, sa thèse se résume en ceci : les Israélites sont, en Tunisie, 
soumis à une loi confessionnelle qui n'est pas la leur, qui est la loi cora- 
nique. S'il y avait quelque réalité dans cette affirmation, il faudrait recon- 
naître avec lui que les Israélites sont victimes d'un traitement odieux 
auquel il importerait de les soustraire sans retard. Mais il n'en est abso- 
lument rien. 

En matière de statut personnel, en matière de mariage, de divorce, 
d'émancipation, de tutelle, par qui les Israélites sont-ils jugés en Tunisie? 

T. lï. 6 



— 82 — 

Par leurs rabbins et non par d'autres. Quel droit leur est appliqué? le droit 
rabbinique et non un autre. Et si on veut faire en Tunisie cette espèce de 
plébiscite dont M. de Lamothe parlait tout à l'heure, savez-vous h quel 
résultat on arriverait? On entendrait les Israélites dire : « Laissez-nous, je 
vous prie, nos mœurs, notre religion, nos rabbins ». Il n'y a que M. Smaja 
qui pense le contraire. 

Vous croyez peut-être, d'après le même M. Smaja, que dans les autres 
matières, cest-à-dirc dans celles soumises à ces tribunaux séculiers dont 
j'ai parlé, les Israélites sont soumis aux règles du droit religieux musulman ? 
C'est encore là une erreur aussi manifeste que celle que j'ai relevée en 
premier lieu, et je vais vous démontrer qu'ils n'ont aucune raison particu- 
lière d'être mécontents. 

Prenons d'abord la matière criminelle. Savez-vous ce qui se passe? Je 
n'éprouve aucun sentiment d'hostilité contre les Israélites (les Tunisiens 
le savent bien), et je suis heureux de déclarer ici, parce que c'est à leur 
louange, qu'il n'y a pas de criminalité israélite. La partie de la population 
qu'ils constituent est calme, paisible, disciplinée; il est rare que la justice 
répressive ait à s'en occuper et de ce côté, il n'y a pas de souffrances. En 
tout cas, le droit pénal à appliquer aux délinquants est presque complète- 
ment séculier Je ne connais pas d'exemple d'application du droit musul- 
man pur, qui ne trouve place que dans les affaires de meurtre. Donc, au 
point de vue répressif, il n'y a pas de plaintes, faute d'objet, et la thèse de 
M. Smaja est encore trouvée inexacte. - 

Passons à la justice civile; la démonstration que j'ai entreprise est plus 
nette encore. 

Je vous ai dit que la justice séculière jugeait les procès concernant les 
actions personnelles et mobilières, autrement dit, les questions de paie- 
ment. Il y en a un certain nombre devant l'Ouzara : or, savez-vous com- 
ment ces questions se présentent? Vous pensez bien que c'est toujours le 
bon Israélite qui est créancier du Musulman {Hilarité) et non pas le con- 
traire : or, comme 99 fois sur 100, il se présente avec un billet et obtient 
sans peine, tout de suite, sans frais, le tilrc exécutoire, il va sans dire 
qu'il ne se plaint pas, puisque toujours il obtient satisfaction et peut 
faire vendre les biens de son débiteur dans les conditions pécuniaires les 
plus favorables pour lui. Je délie qu'on trouve une seule affaire dans 
laquelle un Israélite, porteur d'un contrat, se soit vu repoussé par les 
tribunaux tunisiens. 

- D'ailleurs, ils ne le pourraient pas. Si ces tribunaux ne sont pas arrivés 
à l'état de perfection que nous souhaiterions, ils sont du moins rigoureu- 
sement surveillés par le magistrat français qui est placé près- d'eux. Si, 
par impossible, un Israélite, porteur d'un contrat régulier, se voyait 
refuser un jugement, il ne manquerait pas d'aller immédiatement trouver 
le directeur. des services judiciaires qui, sans tarder, mettrait en oeuvre 
les moyens dont il dispose, lesquels sont puissants et prompts. ;V J 



— 83 — 

De plus, il faut remarquer que la matière civile dont nous parlons est 
soumise, non pas au droit musulman, mais à la loi du lieu, qui est sécu- 
lière, et qui régit tous ceux qui contractent sous son empire, sans distinc- 
tion de culte, ni de nationalité. 

Alors, que reste-t-il de sérieux dans ces réclamations apportées ici au 
nom des Israélites par l'unique M. Smaja. Tout nous permet de supposer 
que M. Smaja parle ici en son nom personnel et contre l'avis de ses core? 
légionnaires. {Applaudissements,) 

M. Smaja. — On a parlé tout à l'heure du tribunal rabbinique ; je suis 
obligé de vous dire que cette création date au plus de 7 ou 8 ans. 

Nous demandons que le tribunal français, qui connaît des questions de 
sLatut personnel, nous juge comme les Musulmans. 

Quant à cetLe allégation que je suis le seul Israélite à soutenir ces idées, 
ceux qui habitent la Tunisie peuvent comprendre que les Israélites ne peu- 
vent pas être juges par les Musulmans. Tous ceux qui ont causé avec les 
Israélites sérieux vous diront que ceux-ci réclament l'extension de la juri- 
diction française en ce qui les concerne. 

M. Berge. — Je vous prie de demander aux Français si ce que j'ai dit 
est vrai ou non. M e Delmas est un avocat bien connu, demandez-lui si les 
Israélites veulent ou non de la justice française? 

M. Delmas. — Tout le monde est fixé à cet égard. 

M. le Président. — Voici le vœu de M. Zaouche : 

Le Congrès de V Afrique du Nord émet le vœu : 

i° Que la justice indigène soit réformée dans un sens plus libéral] 

2° Qnà la tête des tribunaux indigènes soient placés des magistrats 

français de carrière, possédant le certificat de législation tunisienne et le 

brevet d'arabe; 
3° Que les Israélites tunisiens ayant fait les études nécessaires et subi 

les examens exigés soient admis à concourir pour le poste de magistrats 

indigènes. 

M. Berge. — Au dernier paragraphe de ce vœu, il faudrait ajouter : ...et 
réalisant les conditions de moralité nécessaires. Je maintiens d'ailleurs, 
sur le principe, mes précédentes conclusions. 

M. Smaja. — Je demande, à titre d'amendement : que V extension de la 
juridiction française soit accordée aux Israélites tunisiens. 

(M. le Président met aux voix l'amendement de M. Smaja, qui est repoussé à 22 voix 

tic majorité.) 

M. Smaja. — Je constate que les Israélites sont ici complètement étouffés 
parles Arabes. (Bruit.) 

M, le Président. — Nous passons maintenant à l'amendement de 
M. Zaouche. 



— 84 — 

M. Treille. — Dans les documents imprimés qui nous ont été distribués, 
je vois certains desiderata tendant à la nomination de magistrats français de 
carrière, possédant le certificat de législation algérienne et tunisienne; il 
serait bon de donner à ces desiderata la forme d'un vœu. 

M. Berge. — Il n'y a pas de certificat de législation tunisienne et algé- 
rienne ; il n'existe qu'un certificat de législation algérienne ; or celui qui 
viendrait avec. le certificat de législation algérienne appliquer ses connais- 
sances en Tunisie, serait exposé à commettre bien des erreurs, car il existe 
entre les deux législations de profondes dissemblances. 

Il va être créé prochainement des examens spéciaux portant sur la légis- 
lation tunisienne. 

M. le Président. — On pourrait donner suite à l'idée de M. Treille, en 
stipulant que les magistrats devraient posséder le certificat de législation 
qui va être prochainement créé... 

M. Berge. — ...et le brevet d'arabe. 

M. Treille. — Vous demandez l'organisation d'une école spéciale pour 
ces magistrats; ce serait elle, sans doute, qui leur délivrerait le certificat de 
législation? 

M. le Président. — Quel est le certificat que vous désirez que ces magis- 
trats de carrière possèdent? 

M. Berge. — Je me rallie, avec la différence que j'ai indiquée, à la pro- 
position faite par M. Treille, sous toutes réserves d'ailleurs de. la question 
de principe. Il faudrait qu'on indique que le certificat dont il s'agit serait un 
certificat de coutume tunisienne et de législation tunisienne, et si on veut 
entrer dans cette voie-là, il faudrait bien ajouter que lesdits magistral s 
devraient avoir le brevet d'arabe tout au moins. 

M. le Président donne de nouveau lecture du vœu de M. Zaouche. 

M. de Carnières demande que le second paragraphe de ce vœu soit 
ainsi conçu : quà la tête des tribunaux indigènes soient placés, en qualité 
de présidents, des magistrats français.... etc. 

M. le D r Aragon. — Que ce ne soit pas un directeur. 

(Cette rédaction, mise aux voix, est adoptée à l'unanimité, moins une voix.) 

M. Berge. — Je ne renonce en rien aux conclusions que j'ai présentées. 
M. le Président donne lecture du 3 e paragraphe du vœu : 

Que les Israélites tunisiens ayant fait les études nécessaires et subi les 
examens exigés soient admis à concouru 1 pour le poste de magistrats 
indigènes . 

M. Smaja. — Du moment que les Israélites ne sont pas admis à l'exten- 
sion de la juridiction française, je ne voudrais pas qu'ils aient l'air de 
recevoir une petite satisfaction. Je ne veux pas, surtout étant donnée la 






situation des Israélites algériens, qu'on ait l'air de sauver les apparences. 
Aussi, je m'oppose à cet amendement, 

M. Zaouche. — ■ Je maintiens cette partie de mon vœu. 

M. le Président. — M. Smaja dit que c'est une concession apparente et 
qu'il ne tient pas à cette concession. 

M. Zaouche. — Je maintiens ce texte. 

M. le Président. — Je mets donc aux voix cette partie du vœu de M. Zaouche 
relative aux Israélites tunisiens. 

(Cette partie du vœu est adoptée par 2^ voix contre une.) 

M. le Président. — Nous arrivons à d'autres amendements, qui ne sont pas 
détruits par le vote des premiers. 

M. Delmas. — Dans mon amendement, il y a trois parties : il y a lieu de 
supprimer les deux dernières parce qu elles sont les mêmes que celles qui 
viennent d'être votées. 

Il reste le premier vœu : 

Que la justice tunisienne soit affranchie, le plus tôt possible, de toute 
attache administrative ou religieuse. 

J'ai expliqué que c'était en matière immobilière que ce vœu présentait 
surtout- un intérêt. 

M. Smaja. — 11 y a un mot à ajouter : Soustraire à la compétence du 
Char a les questions immobilières. 

M. le Président. — Que ceux qui sont d'avis d'adopter le vœu de M. Del- 
mas lèvent la main. 

(Ce vœu est adopté à l'unanimité). 

M. le Président. — Restent les vœux de M. Berge, qui ne sont pas détruits 
du tout : 

Le Congrès émet le vœu : 

i° Que F organisation de la justice séculière tunisienne soit continuée, 

quand la possibilité et un bon recrutement du personnel 1 le permettra , par 

F institution de tribunaux indépendants de V administration à ¥ tous les 

degrés. 

(Adopté à l'unanimité.) 

Enfin, il subsiste encore les tribunaux séculiers. 

Cette possibilité du bon recrutement du personnel c'est le second vœu 
de M. Zaouche; c'est aussi celui de M. le Président Berge : 

s° Que des mesures soient prises pour V institution d'une école d'admi- 
nistration donnant une instruction supérieure aux indigènes, en vue de 
leur préparation scientifique et morale aux fonctions publiques . 

(Adopté à l'unanimité.) 



Il reste le troisième vœu de. M. Berge touchant la codification du droit 
tunisien : 

5° Que la codification du droit tunisien soit continuée en ce qui con- 
cerne le droit pénal, la procédure civile et V instruction criminelle. 

(Adopté à l'unanimité,) 

M. Zaouche. — Le plus loi possible. 

M. le Président. — Voulez-vous qu'on mette sans tarder! M. Berge. 

M. Berge. — Gela m'est égal, c'est tellement platonique de telles injonc- 
tions faites à un législateur! 

M. le Président. — Tl y a un dernier vœu de M. Berge, contre lequel a 
parlé M. de Carnières, c'est l'institution des commissaires du gouvernement. 

M. de Carnières. — Il est tombé par l'adoption du vœu de M. Zaouche. 

M. Berge. — Je n'ai pas répondu aux objections de M. Carnières. 

M. le Président. — C'est par simple courtoisie que je vous donne la 
parole, car un vote opposé vient d'être émis par le Congrès; il est dès 
maintenant acquis. 

M. Berge. — M. de Carnières s'indigne de cette apposition de commis- 
saires du gouvernement auprès des tribunaux. Il nous a dit : « Voyez donc 
l'impudeur de ce gouvernement, qui va jusqu'à placer un agent de l'admi- 
nistration pour surveiller le tribunal et lui dicter sa conduite ». Eh bien, 
pourquoi tant s'indigner d'une chose que nous voyons tous les jours autour 
de nous, et qui est la chose la plus naturelle, la plus universelle du monde, 
un contrôle : n'y a-t-il pas, même dans la juridiction française, un procu- 
reur de la République, ou un procureur général? 

M. de Carnières. — La situation n'est pas la même : ce commissaire exer- 
cera une pression sur les juges. 

M. le Président. — Il nous reste à épuiser notre ordre du jour. M. Ala- 
petite nous a prié de donner un tour de faveur à la question de l'assis- 
tance, le rapporteur s'engage à être bref et à ne parler que dix minutes. 

La parole est à M. le D v Brunswic-Le Bihan, médecin-chef de l'hôpital 
Sadiki, à Tunis, pour son rapport sur: c< L'hygiène et l'assistance médicale 
des indigènes en Tunisie. » (Voy. ce rapport p. 425). 

L'hygiène et l'assistance médicale des indigènes en Tunisie. 

M. le D r Brunswic-Le Bihan. — Messieurs, — Pour ne pas succomber à 
la tentation de lire mon rapport et pour épargner votre temps, je l'ai 
laissé chez moi. C'est d'ailleurs simplement une question de principe que 
je désirerais voir trancher. Depuis dix ans, je m'occupe de cette question 
de l'assistance médicale indigène, et j'estime que, suivant une formule 
souvent employée dans ce Congrès, il faudrait « l'adapter à la mentalité 
des indigènes. » 



-- 87 — 

J'ai eu l'occasion d'en faire l'expérience clans l'intérieur de la Tunisie, 
à Nabeul, où j'ai créé, en 1899, la première infirmerie indigène. J'ai eu 
l'occasion, à Tunis, de faire d'un établissement assez rudimentaire, un 
hôpital, l'hôpital Sadiki, dont il ne m'appartient pas de faire l'éloge. Je 
veux simplement poser ce principe : connaître V indigène et adapter V as- 
sistance à ses besoins. Pour que l'indigène vienne dans un établissement 
hospitalier, il faut tenir compte de ses besoins et de ses habitudes. 

Il est un fait d'expérience connu en Algérie et en Tunisie, c'est que si 
les hôpitaux civils ou militaires sont ouverts aux Arabes, ceux-ci n'y 
entrent pas ; il y a, à ce sujet, une véritable faillite, constatée par M. Jonnart. 
Est-ce que les Arabes sont mal soignés? Au contraire, les soins les plus 
dévoués leur sont offerts; ils ont des lits propres, des draps blancs, une 
nourriture saine, mais ils n'y entrent pas, parce que. tout les choque dans 
ce cadre européen et qu'il leur faut obéir à des règlements qui heurtent 
leur esprit d'indépendance. On peut faire une infirmerie indigène à très 
bon compte, avec tout au plus deux ou trois mille francs. Vous savez ce 
que c'est qu'une maison mauresque, il ne nous en a pas fallu plus pour 
installer notre infirmerie qui, dans l'espace d'un an ou un an et demi, a vu 
plus de 300 opérations. 

La Tunisie est pavée de bonnes intentions ; on veut entrer dans la 
voie de l'assistance des indigènes, la Conférence consultative a, à sa 
disposition, des crédits relatifs à l'assistance publique. Mais on fait des 
projets trop compliqués; on veut faire des infirmeries architecturales qui 
coûteront très cher, au lieu de nos petites infirmeries que nous avons 
bâties dans de si bonnes conditions. 

Malheureusement, dans un but d'unification particulière, qui date, je 
crois, du ministère de M. Ribot, il est impossible, en Tunisie, à une admi- 
nistration quelconque de mettre du moellon entre deux murs, sans que 
tout cela soit manié par la direction des travaux publics et sans que les 
ingénieurs et les architectes interviennent. Je voudrais, pour ma part, que 
Ion fit des infirmeries très simples, en forme cle maisons arabes et bâties 
par des ouvriers arabes. Je proteste contre ce fait regrettable que l'admi- 
nistration emploie toujours des ouvriers italiens. Je voudrais qu'on fit 
une maison arabe, faite par des Arabes, pour des Arabes. Si on veut 
faire des infirmeries mixtes, l'idée fera faillite ; on fera des bâtiments 
somptueux dans lesquels personne n'entrera, et les Arabes moins que les 
autres, parce que le régime ne leur conviendra pas. 

Je prie le Congrès de vouloir bien établir ce principe d'une infirmerie 
pratique indigène exclusivement réservée aux indigènes. 

J'en aurais encore long à dire : la psychologie de l'indigène devrait être 
connue. Vous trouverez tout cela dans mon rapport. Mais pour établir 
l'assistance indigène, même la plus modeste, il faut de l'argent; où peut- 
on prendre cet argent? 

M. Martinier. — Aux habous! 



- 88 — 

M. Brunswic-Le Bihan. — Jusqu'à présent, la dépense a été, en effet, à la 
charge des habous; la situation a d'abord été très pénible. Pour trans- 
former cet hôpital Sadiki, qui était un hôpital comme celui de Manon- 
Lescaut, et où on fait aujourd'hui 1400 opérations par an, il a fallu, vous 
le pensez, un peu d'argent. Chaque fois que nous demandons de l'argent 
aux habous, ils nous répondent par un non possumus] le gouvernement 
tunisien, lui, déclare : cela regarde les habous. 

Cependant, il faudra bien que quelqu'un paie la note. Il y a trois 

moyens : 

1° Les habous, cristallisation de la charité musulmane passée, sont-ils 
bien administrés, donnent-ils tous les revenus dans leur intégralité? Pour- 
rait-on organiser une administration plus sévère avec un personnel moins 
nombreux? Je n'ai pas a trancher cette question. 

2° Il y a la charité musulmane actuelle; j'ai fait des collectes parmi les 
membres aisés de la région. Or, on ne fait jamais appel en vain à la 
bourse des Musulmans pour une œuvre de charité. Je voudrais faire des 
infirmeries indigènes pour les indigènes, avec une organisation indigène, 
parce que, alors, on pourrait donner à ces infirmeries la personnalité 
civile. Elles pourraient recevoir des dons, des legs, qui entreraient en 
recettes pour leur établissement. 

3° Si les revenus des habous ne suffisent pas, ce que, je le répète, je ne 
puis établir, alors, même sans faire de sentimentalité, ou sans tomber dans 
un utilitarisme quelconque, je prétends que le budget de la Régence doit 
à ses indigènes, clans une mesure correspondante à ses moyens, l'assis- 
tance publique nécessaire. 

Au point de vue administratif, l'assistance se rattache à l'administration 
générale : celle-ci a été trop réduite à la portion congrue, et lorsqu'on 
demande de l'argent aux financiers, ils répondent : « Je n'en ai pas, tout 
passe aux travaux publics ». Sans doute, c'est là une chose très utile, très 
nécessaire et, comme le disait un ministre des affaires étrangères, « cela se 
voit ». Les Romains, eux, s'occupaient exclusivement, dans leurs provinces, 
de routes et de ponts et chaussées; j'estime que la France a quelque chose 
de plus noble h faire : c'est d'assurer l'assistance publique de ses protégés. 
(Applaudissements.) 

M. le Président donne la parole à Madame Anfré pour la lecture de la 
communication et du vœu qu'elle soumet au Congrès (Voy. p. 92) concer- 
nant une œuvre d'assistance privée. {Applaudissements.) 

M. le Président. — La parole est à M. le sénateur Pédebidou. 

M. Pédebidou. — Je serais presque tenté défaire un grief à M. le D r Bruns- 
wic pour la rapidité avec laquelle il a passé sur l'organisation de l'assis- 
tance médicale en Tunisie. Il a oublié une œuvre, qui est celle de la 
création des auxiliaires médicaux. Dans la Tunisie, en particulier, le 
nombre des médecins d'origine européenne est très restreint. Si on en 
trouve en quantité à Tunis, à l'intérieur, les soins manquent absolument. 



s- 






i" 






— 89 — 

La colonie de l'Algérie a donné l'exemple; je sais que le corps médical 
s'est ému de la constitution des auxiliaires médicaux; il redoute la concur- 
rence possible de praticiens sans diplôme sérieux. Je comprends, en effet, 
qu'il peut y avoir là, dans un pays comme l'Algérie, où les centres de popu- 
lation sont très considérables, un danger pour les docteurs en médecine; 
mais en Tunisie, il n'y a pas assez de médecins. L'année dernière, vous 
avez eu deux grandes épidémies, la peste et le typhus; en 1907, une pre- 
mière explosion du typhus s'est produite, qui n'a pas été reconnue par 
le service médical et pas diagnostiquée' d'une façon suffisante. Le 
médecin envoyé aux îles Kerkennah avait déclaré qu'il s'agissait de la 
grippe. 

Si vous voulez créer, avec M. de Carnières, des postes de médecin de 
colonisation, je suis tout à fait de votre avis, je me réjouis même de cette 
création, mais quand sera-t-elle suivie d'effet?.,. 

M. de Carnières. — Très vite. 

M. Pédebidou. — Je veux bien le croire; mais j'ai entendu parler, en 
Tunisie comme en France, des lenteurs administratives. Je me méfie non 
des bonnes intentions du législateur, mais de la réalisation de ces bonnes 
intentions. Or, déjà il existe des auxiliaires médicaux à l'hôpital Sadiki, 
je les ai vus à deux reprises; je sais avec quel zèle ils exercent auprès du 
D v Brunswic leurs fonctions. A ces jeunes gens, on a fait des promesses 
qui iront pas été tenues jusqu'à présent. Envoyez-les sur les points où un 
médecin civil ne pourrait trouver une situation convenable ; vous rendrez 
ainsi service aux déshérités du fond de la Tunisie, ceux du Sud en parti- 
culier, où les médecins militaires ne suffisent pas à la besogne. Je 
demande que, tout au moins pour ceux-là, vous teniez les promesses que 
le Protectorat leur a faites. 

M. de Carnières. — Je crois qu'il y a une confusion absolue entre ce que 
dit M. le D r Brunswic et ce que dit M. le sénateur Pédebidou. M. le 
D r Brunswic a créé des infirmeries, il est entouré d'aides qui sont des 
infirmiers auprès du médecin . On a fait une promesse à ces aides de leur 
donner un poste avec des appointements, mais on ne peut pas admettre 
que des gens qui n'ont aucun grade en médecine, puissent aller exercer 
une profession aussi délicate dans l'intérieur du pays. Si j'étais arabo- 
phobe acharné, j'appuierais votre proposition, car ces gens-là feraient 
plus de mal que la peste et le choléra. 

M. Pédebidou. — Je persiste à demander que ces auxiliaires médicaux 
soient envoyés là où vous n'avez rien. 

M. Treille. — Je ne comptais pas prendre part à ce débat, m'étant seule- 
ment proposé de soumettre au Congrès quelques réflexions, à propos d'une 
communication qui nous est faite par un sous-chef de bureau au Gouver- 
nement général, sur les œuvres diverses d'assistance sociale organisées en 
Algérie; mais les observations de M. Brunswic-Le Bihan et de M. Péde- 
bidou m'amènent à vous présenter quelques observations. 



ï 



— 90 — 

Il ne faudrait pas croire que les indigènes répugnent à se faire admettre 
dans nos hôpitaux. On prétend qu'ils n'y entrent pas : c'est une erreur. 

J'ai été successivement, en Algérie, médecin militaire et médecin civil, et, 
pendant sept ans en particulier, médecin de l'hôpital civil de Constantine. 
J'ai eu pendant deux années un service qui ne comprenait que des indi- 
gènes. Ils s'y trouvaient si bien qu'ils n'auraient pas voulu en sortir. Ils ^ 
se louaient non seulement des soins qu'ils y recevaient, mais ils trou- 
vaient la cuisine excellente et très bon le pain de l'hôpital ; ils appréciaient 
parfaitement les draps et le lit qu'on leur donnait, ainsi que les matelas : 
aussi en arrivaient-ils à considérer nos hôpitaux comme de véritables 
hôtelleries. {Protestations.) 

On Ta si bien compris qu'on a trouvé qu'ils coûtaient beaucoup trop 
cher : de là est venue cette idée de l'organisation des infirmeries indi- 
gènes, qui n'est pas neuve puisqu'elle remonte au temps de la conquête. 
J'ai môme retrouvé un livre très curieux d J un ancien vicaire général de 
Constantine, racontant que l'on avait installé, peu après la prise de cette 
ville, dans je ne sais plus quelle rue, une infirmerie très fréquentée. 

Mais j'abonde dans votre sens, en ce que Ton doit, par raison d'éco- 
nomie, organiser d'une façon très simple les petits hôpitaux et les infirme- 
ries, où l'on recevrait exclusivement les indigènes. Seulement, il faut faire 
attention que plus votre infirmerie se rapprochera du type de la maison 
arabe, comme vous disiez, et du milieu indigène, plus ceux qui s'adres- 
seront à vous, auront de tendance à y rester. Il faudrait faire bonne 
garde, pour empêcher qu'il n'en résulte des dépenses trop élevées pour 
le budget de l'assistance publique. Les indigènes ont trois grands médecins 
que je connais bien, car je vis au milieu des Arabes pendant plusieurs mois 
chaque année, faisant de la consultation, qui est gratuite, comme bien vous 
le pensez... 

M. Millet. — Et obligatoire! 

M. Treille. — Je les soigne de mon mieux; je tache surtout, serviteur 
modeste de la nature, de ne pas nuire à leur santé [Rires), Je laisse prin- 
cipalement agir ces trois grands facteurs de l'hygiène et de la médecine 
indigène : l'air, l'eau et le feu. Ce sont à la fois des médicaments et des 
médecins merveilleux. 

M. Marchai. — Hippocratc l'avait dit avant vous! 

M. Treille. — Hippocratc est notre maître a tous, et je m'inspire tou- 
jours de son enseignement. 

J'ai recherché, il y a quelques années, à l'occasion d'une discussion à 
la « Réunion des Etudes Algériennes », la mortalité par 1.000 habitants en 
Algérie. J'ai trouvé, pour l'année 1901, si je ne me trompe, — c'était la der- 
nière statistique parue au moment où je parlais — que les Musulmans 
venaient en tête de la population avec la mortalité la plus faible ; ils ne 
mouraient que dans la proportion de 21/1000, et moins assurément que 
l'on ne meurt dans beaucoup de communes de la Seine; venaient ensuite 



\ 



— 91 — 

les Français avec 23/1000, puis les étrangers. Enfin, les Israélites, très 
marécageux sans cloute et rongés évidemment par le paludisme, puisqu'ils 
ne sortent jamais des villes : 27/1000. 

Il ne faut donc pas s'exagérer la mauvaise situation sanitaire des indi- 
gènes. 

Mon cher confrère, D 1 ' Pédebidou, ancien collègue et ami, permettez-moi 
de vous faire remarquer en réponse a votre proposition d'extension du ser- 
vice médical vers le Sud que, s'il y a un pays essentiellement salubre, où 
l'on ne meurt pour ainsi dire pas, c'est le Sahara. C'est une contrée mer- 
veilleuse où la salubrité serait parfaite, sans certaines épidémies se déve- 
loppant parfois au printemps et à l'automne, par l'effet de ce que j'appelle 
la malaria des déjections. 

Il faut surtout, pour l'indigène, veiller à la salubrité de ses villages, et 
aussi à de meilleures conditions de sa vie domestique. 

Je rends hommage au vœu si intéressant apporté tout à l'heure par 
Madame Anfré, qui a recueilli ici l'approbation de tous. Nous la remer- 
cions d'avoir fait preuve d'une initiative très intelligente. Il y a là une 
idée méritant d'être chaleureusement accueillie. 

Je termine en priant M. le Président de vouloir bien mettre aux voix un 
vœu conforme à la proposition faite par Madame Anfi;é. 

M. le D r Brunswic-LeBihan. — Le médecin de l'intérieur est concurrencé 
légalement et illégalement par une multitude de médecins indigènes, ita- 
liens, maltais, grecs, etc. L'exercice de la médecine est ouvert à tous, y 
compris les marabouts et les sorciers de toute nature. J'en aurais long à 
dire à ce sujet, mais ce que je voudrais signaler, c'est l'échec des méthodes 
lentes. Si Ton veut acquérir et conserver la confiance des indigènes, il faut 
le bistouri. (Exclamations.) 

Je parle d'expérience : si vous voulez que le médecin français puisse 
lutter, d'une part, contre les médecins étrangers et, de l'autre, contre les 
empiriques, donnez-lui les moyens d'opérer, et pour cela, il faut qu'il y ait 
un intermédiaire entre lui et le malade indigène : l'auxiliaire médical. 

M. Marchai. — H va une objection qui est faite par les médecins algé- 
riens d'après leur expérience: ils se plaignent que des auxiliaires indigènes, 
non munis de leurs diplômes, quittent la clientèle des tribus, qui ne paie 
pas, pour la clientèle des villes qui est plus rémunératrice. 

M. Treille. — Il vaudrait mieux mettre « infirmier » ; je crois que les con- 
grès de praticiens, en France, ont demandé formellement la suppression 
de ce titre « auxiliaires médicaux ». 

M. Brunswic-LeBihan. — Je crois, au contraire, qu'il faudrait conserver ce 
terme; je parle pour la Tunisie. L'infirmier, c'est l'individu qui fait les 
lits, vide les pots de chambre, etc. En France, il y a infirmiers et infir- 
miers, nous le savons ; mais, en Tunisie, il a fallu songer à sauvegarder 
- amour-propre des jeunes gens, à qui nous offrions des postes très labo- 
rieux et fort mal payés. 



— 92 — 

M. le Président. — Je mets aux voix le vœu propose par M. le D r Bruns- 
wic-Le Bihan : 

i° II conviendrait, à Tunis, tV achever Vhôpital Sadiki encore insuffi- 
sant ; 

2° Hors de Tunis, d améliorer la situation et d'augmenter le nombre des 
médecins régionaux chargés de donner leurs soins aux indigènes ; de 
créer, auprès de chacun de ces médecins, une infirmerie très simple à carac- 
tère exclusivement indigène et $y joindre enfin un auxiliaire médical 
suffisamment rétribué. 

Les sommes nécessaires seront fournies par les revenus de V adminis- 
tration des Ilabous, et même par le budget tunisien : ce budget, en effet, 
étant en partie alimenté par les impôts que paient les indigènes, ceux-ci 
ont droit, dans la mesure correspondante, à V assistance que tout Etat 
moderne assure à ses administrés. 

(Ce vœu est adopté à l'unanimité.) 

M. le Président. — Je mets ensuiLe aux voix le vœu déposé par Madame 
Anfré : 

Le Congrès éme\ le vœu : 

Qu'il soit institué un comité de propagande encourageant les femmes 
françaises à visiter et à conseiller à domicile les familles indigènes, avec 
ramifications jusque dans les villages et dans les communes mixtes; 

Que ce Comité ail V appui moral et pécuniaire des pouvoirs publics, et 
du Congrès de V Afrique du Nord. 

M. le Président. — Cette œuvre fait appel à toutes les bonnes volontés : 
des dons suffiraient à l'alimenter. Mais c'est un simple vœu, il n'a pas de 
sanction, c'est un encouragement pour les personnes libérales. 

(Le vœu de Madame Anfré est adopté à l'unanimité.) 



La question des Habous. 

M. Zaouche. ■ — Toutes les fois que le rapporteur a été absent, on n'a 
jamais discuté son rapport. Or, le rapporteur de l'importante question 
actuelle, M. Béchir Sfar, n'a pas pu se présenter devant le Congrès : quelle 
base va-t-on prendre pour discuter ce rapport? M. Béchir Sfar n'est pas 
là, mais si vous avez un autre rapport, nous sommes disposés à discuter 
cette question devant vous. (Voy. le rapport de M. Béchir Sfar p. 385.) 

M. Pelletier. — Nous ne connaissons du rapport de M. Béchir Sfar que 
le petit résumé, forcément un peu incolore, qu'on nous a soumis. Nous 
sommes, d'un autre côté, assez documentés sur cette question-là et si, 
pour obéir à la procédure obligatoire, il est besoin d'un rapport, je crois 






— 93 — 

que rassemblée se contentera d'un rapport verbal. [Mouvements divers. 

M. de Lamothe. — J'estime que la question des habous, sur laquelle je 
n'ai pas une opinion bien déterminée, est une question tellement complexe 
que ce n'est pas aujourd'hui que nous pourrons l'élucider : elle pourrait 
venir à la Commission consultative de Tunis, qui serait beaucoup mieux 
qualifiée pour la résoudre. 

M. le Président. — Alors nous ne discuterions rien dans les Congrès. 

M. Pelletier. — On ne dirait rien dans les Congrès, si on faisait le départ 
des questions discutées soit au Parlement, soit à la Conférence, soit dans 
des commissions spéciales. Je me demande pourquoi nous serions réunis 
ici clans un Congrès : nous pouvons nous éclairer mutuellement et peut- 
être pourrez-vous comprendre ce qui est obscurité pour vous. Je conclus 
donc que la question des habous est à l'ordre du jour et vient à son heure 
et à son ordre, que nous n'avons qu'à la discuter et qu'il est facile pour 
cela de faire un rapport verbal. 

M. de Lamothe. — Le rapport de M. Béchir Sfar se termine par des vœux 
précis, il n'y a qu'à mettre ces vœux aux voix. 

M le Président. — La parole est à M. Martinier. 

M. Martinier. — Messieurs, la question des habous est une question 
complexe, et l'insistance que nous avons mise à obtenir qu'elle soit mainte- 
nue à Tordre du jour, vous prouve toute l'importance que nous y attachons. 
M. Béchir Sfar était mieux qualifié que personne pour la traiter, puisque 
pendant plusieurs lustres, il a présidé la Djemaïa des habous, et nous 
regrettons son absence, car il aurait pu donner des détails que nous ne 
connaîtrons malheureusement qu'après le Congrès. Mais, à défaut de com- 
munication intégrale, il nous reste le résumé de cette communication. 
Xous allons prendre ce résumé, et c'est sur ce document que j'engagerai le 
débat. 

Je laisse à d'autres le soin de traiter certaines questions, telles que l'ori- 
gine, la définition, la constitution juridique des Habous, questions que les 
personnes intéressées connaissent et qui sont trop complexes pour que 
nous puissions espérer les exposer sans lacune aux non initiés, dans le 
•adre restreint d'un Congrès. Je voudrais, pour ma part, prendre simplement 
dans le résumé du rapporteur certaines choses que je sais inexactes et 
d'autres qui me paraissent mériter une sérieuse discussion. 

•l'aborderai en premier lieu le 4° paragraphe : « Organisation de la 
Djemaïa ou administration actuelle des habous. Diverses œuvres dont les 
habous assurent l'existence ». 

Je voudrais d'abord bien placer en évidence, parmi tous les sujets que 
soulève ce titre très vaste, un point capital, car il est de nature à éclairer 
bien des débats : cest que les habous ont la jouissance d'un budget de 
receltes de deux millions et demi par an, de Vaveu même du Président 
des habous , et que ce budget échappe à tout contrôle précis. La Djemaïa des 
labous dispose, en effet, de legs très importants faits pour certaines œuvres. 



c 



— 94 — 

Au nombre de ces œuvres, nous trouvons l'entretien des remparts, l'assis- 
tance publique sous différentes formes, les fontaines publiques, etc., insti- 
tutions dont notre administration française a depuis longtemps dégrevé la 

Djemaïa. 

Vous avez pu voir, au cours des débats qui se sont déroulés ces jours- 
ci, que la solution des problèmes actuels se heurte bien souvent à des diffi- 
cultés d'argent. Tout à l'heure encore, M. le D 1 ' Brunswic vous disait que si 
nous n'avions pas une assistance médicale suffisante pour les indigènes, 
c'est que nous n'avions pas d'argent. 

Eh bien! nous sommes très nombreux en Tunisie, qui pensons que ces 
difficultés pécuniaires doivent être résolues par une participation des habous 
à ces œuvres. Mais il est de toute nécessité pour cela, et nous le .réclamons 
depuis longtemps, que l'on mette à la tête des habous un fonctionnaire 
français qui contrôlera, et qui contrôlera non pas seulement pour savoir 
ce qui entre effectivement en caisse, mais aussi et surtout pour que les 
volontés des donateurs ne soient pas détournées de leur but. La Djemaïa 
des habous encaisse chaque année, je le répète, des sommes énormes 
pour l'entretien des remparts; je m'étonne pour ma part de ne pas voir 
figurer en recette dans un des chapitres du budget du gouvernement tuni- 
sien une somme équivalente à ces revenus spéciaux, puisque C'est le gou- 
vernement tunisien qui a exonéré l'administration des habous de ces 
charges et assume seul le bon entretien des remparts. Et j'en dirai autant 
des recettes de la Djemaïa pour l'entretien des fontaines publiques, des 
écoles et pour l'assistance publique. 

Abordant ensuite l'étude des locations des biens habous, M. Béchir S far 
critique la législation actuelle, à laquelle il attribue de graves inconvé- 
nients. Il en cite principalement deux : d'abord le fait que des locataires 
principaux pourraient se faire payer d'avance par des sous-locataires; cl, 
en second lieu, l'accaparement possible par des capitalistes. 

Je m'inscris en faux contre ces deux reproches et tiens à les réfuter. Pour 
le premier, quelques-uns de mes amis et moi sommes personnellement 
locataires de plusieurs habous, et je puis affirmer que lorsqu'un Européen 
loue un habous, la Djemaïa s'empresse de prévenir ses sous-locataires que 
s'ils paient avant qu'elle ne soit elle-même payée, ils paieront deux fois; 
elle prend donc ses précautions. 

Pour le second, les prétendus accaparements des capitalistes, il ne 
résiste pas à l'analyse, et voici pourquoi. Les propriétés habous sont, aux 
termes des décrets, louées aux enchères publiques et adjugées aux plus 
offrants et derniers enchérisseurs pour une période d'un ou trois ans, passé 
laquelle ils sont à nouveau remis aux enchères, sans aucun droit de préfé- 
rence pour les précédents adjudicataires. 

Les locations sont payables annuellement à terme échu, après chaque 
récolte; il n'y a donc nul besoin, pour louer un habous, de capitaux qui ne 
pourraient être employés par la suite, car on ne voit pas quelles dépenses 






— 98 ■— 

sérieuses peuvent être faites sur une propriété en vertu d'un simple bail de 
trois ans maximum. On ne voit pas davantage en quoi cette opération peut 
intéresser un capitaliste de bon sens, désireux de spéculer. 

Dans la même partie de son rapport, — rapport que le Comité du Con- 
o-rès, j'espère, voudra bien publier en entier, et je le lui demande instamment, 
car, puisque nous avons la chance d'avoir un document pareil, il ne faut 
pas le laisssr échapper, — - M. Béchir Sfar donne une liste des décrets 
régissant la matière. C'est fort bien ; malheureusement ceux-ci ne sont pas 
observés. Ces décrets restent souvent lettre morte. Personnellement, j'ai 
surpris l'Administration des habous en violation flagrante des décrets, 
à telles enseignes qu'à la suite de ma plainte et sur intervention de notre 
dévouée Chambre d'Agriculture de Tunis, elle a reçu un double blâme du 
Résident général. Je signale encore, à ce sujet, les faits suivants. Plusieurs 
décrets prévoient que les habous publics et privés (tous les habous privés 
sans exception, aussi bien ceux qui sont gérés par des Mokkadems que 
ceux qui sont gérés par des chefs de zaouias) doivent être inscrits à la 
Djemaïa et loués aux enchères publiques parles soins de cette Administra- 
lion. Eh bien, Messieurs, plus de 50 p. 100 ne sont pas loués aux enchères, 
et lorsque nous signalons cette illégalité à la Djemaïa, elle nous répond : 
« Le décret ne nous a pas chargés de prendre l'initiative du recensement; 
nous attendons que les intéressés se fassent inscrire ». Il y a donc là une 
lacune à combler. 

Avant de passer à un autre sujet, je tiens à signaler, dans le rapport de 
M. Béchir Sfar, un reproche qui me semble, en même temps, une attaque 
contre la colonisation française. Il signale : « le régime exceptionnel du dé- 
cret du 13 novembre 1898 excluant les non-Français, y compris les indigènes, 
de l'acquisition des meilleures terres appartenant aux habous publics ». 

Le décret que le rapporteur appelle « le régime exceptionnel du 13 no- 
vembre 1898 », spécifie que la Direction de l'agriculture aura le droit 
d'acheter tous les ans, .après accord avec la Djemaïa, un certain nombre 
d'hectares de habous publics, pour les mettre à la disposition de la coloni- 
sation française. En pratique, un décret ultérieur a fixé à 2.000 hectares 
la quantité maxima que la Direction de l'agriculture peut acheter. 

Je ne vois pas ce qui, dans cette législation, peut autoriser M. Béchir 
Sfar à dire que cela « éloigne les indigènes de l'achat des meilleures 
terres » : cette quantité de 2.000 hectares n'est qu'une faible partie des dispo- 
nibilités habous, et ne peut pas représenter les meilleures terres, et il y a 
d'autres. modes d'acquisitions ouverts à tous (enzel, échange etc.). Mais il 
y a mieux, ces terres ne sont pas fermées à tout jamais aux indigènes. Je 
suis, pour ma part, limitrophe d'un habous public qui a été acheté autrefois 
par la Direction de l'agriculture et redonné à des indigènes. Je cite des 
laits précis : l'enchir Ourn Roubia, sis au contrôle de Medjez-el-Rab, 
acquis par la Direction de l'agriculture et rétrocédé ensuite à, des Arabes, 
fcn échange des droits phosphatiers de Kalâa Djcrda. 



— 96 — 

Je passe maintenant au neuvième point du rapport, sur lequel je désire 
attirer votre attention : « Habous privés, leur importance au point de vue 
de l'agriculture indigène. Dangers, au point de vue de l'agriculture indi- 
gène, \le faire passer les habous privés sous un régime d'exception ana- 
logue à celui du 13 novembre 1898 édicté pour les habous publics ». 

Eh bien, Messieurs, nous sommes ici en présence d'un malentendu que 
Ton cherche à élever, et il faut éclairer nettement la question. Le danger, 
au point de vue de l'agriculture indigène, de faire passer les habous pri- 
vés dans la circulation, que ce soit la circulation française, européenne, 
peu importe, ce danger-là ri existe pas. En l'inventant pour la circons- 
tance, on a voulu faire surgir devant l'esprit français l'épouvantail habi- 
tuel : le refoulement des indigènes avec tout son cortège de considérations 
philanthrophiques et humanitaires ; mais il faut que Ton sache bien en France 
une chose : c'est que le refoulement des indigènes en Tunisie ri existe 
pas, on ne peut pas refouler ce qui n'est pas. La société que j'ai créée 
possède, dans des différentes régions de la Tunisie, des domaines dont la 
superficie s'élève aujourd'hui à environ 6.000 hectares. Nous en avons 
entrepris la mise en valeur rationnelle par le défrichement, et confions 
beaucoup de nos terres en location aux indigènes; eh bien, là où il nous 
faudrait 200 locataires, nous arrivons à peine à trouver 20 fellahs. Et nous 
en sommes tous là : nous manquons de locataires. Je connais d'immenses 
espaces, des propriétés entières, sur lesquels il n'y a pas un seul fellah 
établi. Et remarquez bien par surcroît, Messieurs, que d'une façon générale, 
les habous privés ne sont pas des terres de culture. De par leur qualité de 
habous, il est pour ainsi dire de leur essence môme d'être retirés de 
l'intérêt personnel depuis longtemps. Ces terres sont devenues le bien 
commun d'une quantité d'ayants droit, lesquels sont représentés par des 
Mokkadems plus ou moins conscients de leurs devoirs, surtout conscients 
de leur intérêt personnel. Ce sont des terres en broussailles, neuf fois sur 
dix, et je fais appel ici au témoignage de tous les colons qui ont parcouru 
la brousse. Toutes les fois que rencontrant, en Tunisie, une terre inculte, 
stérile, envahie par la broussaille, une terre morte en un mot, on s'informe 
du propriétaire, la réponse est invariable : beylic ou habous : propriété 
domaniale ou bien habous. Lorsqu'un propriétaire européen met la main 
sur ces habous privés, il est obligé, de par les hauts prix qu'il doit payer, 
de les défricher, de les mettre en valeur, ce qui fait que sur une superficie 
habous de 1.000 hectares, là où il y avait à peine 50 à 60 hectares de cul- 
ture, le colon français arrive à mettre en culture 500, 600 hectares, parfois 
plus. Et permettez-moi de vous citer un fait personnel. Sur une nouvelle 
propriété acquise par ma société, il y a deux ans et demi, nous avons 
trouvé 9 fellahs; l'année dernière, nous en avons installé 18, cette année 
leur nombre est monté à 25; nous aurions place pour plus de 100. 11 n'y a 
pas, il ne peut pas y avoir, je le répète, refoulement des indigènes. 

Enfin M. Béchir Sfar demande encore l'intangibilité des habous : il 



h 



i 



— 97 - 

maintient la nécessité de demander le consentement de tous les bénéfi- 
ciaires pour obtenir l'aliénation. Il s'est bien gardé d'ajouter que demander 
le consentement des dévolutaires, c'était demander une impossibilité 
absolue. Ces biens sont, en effet, dans des familles nombreuses qui se sont 
multipliées et dispersées au cours des générations; les bénéficiaires sont 
souvent légion, les uns sont à Gafsa, d'autres en Algérie, d'autres ont 
disparu, presque toujours quelques-uns sont partis pour la Mecque; il y a 
tics femmes, des enfants mineurs dont on a lésé parfois les droits. 
Demander, dans ces conditions, qu'on réunisse tous les dévolutaires, 
c'est demander une impossibilité matérielle et accepterait-on de se con- 
tenter du consentement de la moitié des dévolutaires, que, dans la plupart 
des cas, ce serait encore une mauvaise plaisanterie et une amére 
ironie. ■ 

Dixième point : « Enchères publiques ». Le travail de M. Bécbir Sfarmc 
semble être une attaque très forte contre les capitalistes. A ce propos, je 
voudrais demander en passant à MM. les Jeunes Tunisiens, si ce ne sont 
pas les capitalistes qui ont mis la Tunisie en valeur. 

Ou'ils me permettent de leur dire que le fait d'installer un petit colon 
sur une terre où les expériences agricoles ne sont pas faites, où les 
méthodes culturalcs restent à fixer, c'est aller à un échec; il a fallu qu'au- 
paravant les capitalistes essayent la culture. J'ai vu avec regret les Jeunes 
Tunisiens attaquer une fois de plus cette colonisation de capitalistes, qui 
leur est odieuse, peut-être parce qu'elle a fait en Tunisie une merveilleuse 
colonisation française. 

Le Congrès a déjà été amené à se prononcer sur la question de la colo- 
nisation française; on a voulu, dès le premier jour, lui faire admettre que 
nous étions assez en Algérie et qu'il était temps d'arrêter l'invasion des 
Français. Vous avez voté, à une très grande majorité, le maintien du 
principe de la colonisation française et son emprise de plus en plus 
étroite sur le pays. Eh bien! Messieurs, sur la carte agricole de l'Algérie, 
les habous ne marquent pas, comme en Tunisie, des taches noires ineffaça- 
bles à coté des taches vertes de nos entreprises agricoles. Mais, en Tunisie, 
il n'en va pas de même : plus d'un tiers de la Régence. est enserré dans ce 
corselet de fer et d'indivision. Vous avez déjà voté à une immense majo- 
rité un vœu que je tiens à rappeler. 

« Le Congrès émet le vœu que le gouvernement poursuive l'œuvre du 
peuplement en Algérie et en Tunisie par des colons français »; m'ap- 
puyant sur ce vœu de bon sens et de sain patriotisme, je vous demande 
de compléter et affirmer encore votre pensée en j^^nï^ê -principe de la 
terre ouverte à la colonisation française, ou, syxpHs prcîéw&^eiiropéenjie. 
>'e le répète : il ne peut pas y avoir là de refoul#xueS[f£ des Jhtligènes ; mais 
nous colons, nous demandons que, par tous les ïkbneiis llégàfyjè, créés ou à 
créer, on donne aux intéressés la possibilité tie Sortir dé f'ÎBdivision, et 
quon nous donne, du même coup, la possibilité M^^tp&;ies habous en 

T. II. 



— 98 — 



circulation, de libérer enfin cet instrument de richesse aujourd'hui stérile! 
Je dépose sur le bureau les vœux suivants : 



Le Congrès, 

Considérant que les terres habous sont, en fait, soustraites à toute mise 
en çaleur rationnelle et constituent un empêchement de premier ordre au 
développement agricole de la Tunisie, fondement de sa richesse, qu'il 
importe, comme le Congrès Va déjà coté dans une de ses précédentes réu- 
nions, de poursuivre, par tous les moyens, ï œuvre du peuplement de V Al- 
gérie et de la Tunisie par les colons français, 

Emet le vœu : 

i° Que les habous, organe important du gouvernement tunisien, dispo- 
sant d'un budget annuel de plus de q.Soo.ooo francs de recettes, soient 
placés sous le contrôle immédiat et effectif cl un fonctionnaire français, 
uniquement occupé à ce contrôle; 

2° Que le gouvernement étudie et applique le plus rapidement possible 
à la Tunisie un régime permettant de remettre rapidement en circulation 
les habous privés, de façon à permettre le développement de la colonisa- 
tion française et indigène, actuellement rendue difficile par le manque 
de terrains disponibles. 



M. le Président. — La parole a été demandée par M. Pelletier, peut-être 
va-t-il parler dans lé même sens? 

M. Pelletier. — Je voudrais en quelques mots très courts, aussi courts 
que possible, et d'une façon générale, vous mettre au courant de ce qu'est 
la question des habous publics et privés en Tunisie. Vous entendiez tout 
à l'heure plusieurs membres de ce Congrès dire que la question des 
habous était pour eux très obscure; je serai heureux si je puis leur 
apporter un éclaircissement, en vous exposant la manière dont nous 
autres, colons tunisiens, avons cru, à un certain moment, trouver une 
solution à cette question, épineuse je le reconnais. 

En 1903, le gouvernement du Protectorat constitua une commission, 
dite Commission de colonisation, ayant pour mission d'étudier les pro- 
blèmes divers, très différents les uns des autres, intéressant au plus haut 
point l'avenir économique de la Tunisie. Cette Commission était composée 
de membres des corps élus, de membres de la Conférence consultative, de 
divers fonctionnaires, et des six grands chefs de service de la Tunisie. J'ai 
eu l'honneur, à titre de membre de la Chambre consultative d'agriculture, 
d'être désigné comme membre de cette Commission, et je me suis trouvé 
faire partie, en qualité de rapporteur, de la sous-commission, dite sous- 
commission des habous, chargée plus spécialement d'étudier la situation 
de ces biens et de proposer les mesures qui sembleraient utiles à leur 



t 



— 99 — 

mise clans le commerce. Ce sont ces solutions, qui nous avaient semblé 
opportunes et pratiques, que je désire vous exposer. 

Je dirai d'abord, au début de mon exposé, que toutes les mesures que 
nous avons proposées ont eu l'approbation unanime de la sous-commission 
dont je faisais partie et de la grande Commission de colonisation. Le 
Secrétaire général du gouvernement tunisien, et son délégué, que j'ai le 
plaisir d'apercevoir ici, et tous les chefs qui faisaient partie de cette sous- 
commission, se sont trouvés d'accord avec nous sur les conclusions dont je 
vais vous rendre compte. 

Leshabous se partagent en deux grandes catégories, les habous publics 
cl les habous privés. 

Les premiers, les habous publics, sont des biens, ruraux ou urbains, 
donnés ou légués en toute propriété, par des personnes pieuses, à des 
fondations religieuses ou à des établissements de bienfaisance, voire 
même à des Services publics : c'est ainsi qu'on trouve des habous publics 
dont les revenus doivent être affectés, d'après les intentions des fonda- 
teurs, à l'entretien des remparts d'une ville, d'un fort, d'un puits, d'une 
école, etc. Ces biens sont gérés par une administration d'Etat placée sous 
le contrôle et, jusqu'à un certain point, sous la dépendance du Secrétariat 
général du gouvernement tunisien, la Djemaïa des habous. qui en 
perçoit les revenus et les répartit entre les diverses fondations auxquelles 
ils ressortissent. 

Les autres, les habous privés ou de famille , sont des biens constitués 
inaliénables par acte entre vifs, ou par acte testamentaire, entre .les mains 
d'une famille dite dévolutaire, laquelle doit en jouir, en quelque sorte à 
titre d'usufruitière, tant qu'elle n'est pas éteinte et qu'elle est représentée 
par un seul membre survivant. Le caractère d'inaliénabilité résulte d'une 
clause de l'acte de constitution habous, inscrite sur le titre de propriété et 
stipulant qu'à la disparition du dernier membre de la famille, le bien fera 
retour à une fondation désignée dans l'acte pour devenir, dès lors, habous 
public, et comme tel tomber dans l'administration de la Djemaïa. 

Ces biens habous privés sont administrés soit par les bénéficiaires eux- 
mêmes, soit par leurs mokkadems. (On appelle ainsi des sortes d'inten- 
dants désignés par la famille bénéficiaire, qui gèrent, cultivent ou louent 
les biens, encaissent les revenus et répartissent ceux-ci entre les dévolu- 
taires, au prorata de leurs droits respectifs.) 

Mais le plus grand nombre des habous privés sont administrés directe- 
ment par les membres de la famille : il n'est pas rare, — surtout quand la 
constitution habous frappant le bien d'inaliénabilité, remonte à une date 
éloignée, — • de voir les membres de la famille, bénéficiaires des revenus, être 
fort nombreux. Il est fréquent de trouver des habous privés, ressortissant 
a ')0, 100, 200 clévolutaires, et plus. L'indivision, que notre Code et notre 
esprit français repoussent comme contraire à nos mœurs et à nos aspira- 
tions... 



-,v 



— 100 — 

M. Treille. — ... pas à celles des collectivistes français. 

M. Pelletier.— L'indivision, que la grande majorité du peuple français 
repousse, est au contraire lout à fait dans le genre de la race arabe. On 
peut dire que, d'une façon générale, l'indivision est la situation normale de 
la propriété indigène. Aussi, les dévolutaires d'un habous privé, si nombreux 
qu'ils soient, arrivent-ils toujours, après d'interminables parlottes d'ail- 
leurs, à des partages de jouissance qui, dans des familles françaises, néces- 
siteraient l'intervention de vingt juges de paix... 

Mais le caractère môme d'inaliénabilité qui met ces biens bors du com- 
merce, s'oppose à ce que les bénéficiaires y fassent les améliorations ou 
aménagements qui en augmenteraient le revenu et la valeur : ils sont par 
là môme frappés d'une sorte de déchéance, commune à tous les biens 
de mainmorte : car ces biens sont bien réellement des biens de main- 
morte, malgré l'affirmation contraire que je lis dans le résumé de la com- 
munication de M. Béchir Sfar. 

M. le Président. — Ne nous engageons pas trop sur le terrain juridique. 

M. Pelletier. — Or, il n'est pas besoin d'avoir, comme moi, usé pas mal de 
temps sur les bancs de l'Ecole de Droit, pour connaître les inconvénients, 
les pertubations économiques et sociales que cause dans un pays une 
trop grande abondance de ces biens de mainmorte. Nous autres, Tunisiens, 
en avons un exemple tout près de nous : si nous sommes comme sub- 
mergés par l'immigration sicilienne, cela tient en grande partie à ce que 
la Sicile a conservé, en matière de fonds ruraux, un régime voisin du 
régime féodal : le latifundium y est encore la règle, comme du temps de 
Rome. Quelques grandes familles possèdent à peu près toute l'île, et leurs 
tenanciers savent qu'ils ne seront jamais que locataires, sans pouvoir pré- 
tendre à la propriété. Il en est résulté un état de gêne, de difficultés, d'an- 
tagonisme, tel que le paysan silicien vient, en masse, chercher en Tunisie 
des conditions économiques plus appropriées à ses besoins. 

Je ne serai contredit par personne, quand j'affirmerai que le bien de 
mainmorte est une chose qu'il faut faire disparaître d'un Etat bien orga- 
nisé. Je n'ai pas besoin de rappeler ce qui s'est fait, il y a 120 ans, en 
France, au moment de la Révolution, et les efforts que fail encore, actuel- 
lement, le gouvernement français pour supprimer les biens de mainmorte, 
tant ceux des congrégations que de l'Eglise : ce sont des biens de main- 
morte, de quelque nom qu'on les décore, et le gouvernement de la -Répu- 
blique fait ce qu'il peut pour remettre ces biens dans la circulation: 

Il en doit être de même en Tunisie, où les biens habous occupent une 
surface considérable du territoire. 

Leur nombre est très élevé, leur variété extrême. Ils comprennent des 
terres de labour, des plantations d'oliviers, des pâturages, des broussailles, 
des montagnes, des maisons particulières, des boutiques, etc. ; toutes 
les formes que peut affecter la propriété immobilière y sont représentées. 
Les habous publics, c'est-à-dire ceux sur lasquejs le gouvernement peut, par 



— 101 — 

l'intermédiaire de la Djemaïa, exercer un certain contrôle, sont de beau- 
coup les moins importants; quant aux habous privés, ils sont innombra- 
bles : il n'existe aucun moyen d'en dresser une statistique, ni aucune 
indication qui permette d'en faire une évaluation un peu précise. Car, à 
côté de certains de ces biens, dont la qualité de habous privé estnotoire, 
il en est d'autres, — les plus nombreux,, — qui échappent à tout 
contrôle. Les dévolutaires ont en leur possession leurs titres que l'admi- 
nislration ne peut connaître; c'est seulement quand une circonstance 
fortuite oblige ceux-ci à s'en dessaisir (procès, licitation, emprunt hypo- 
thécaire, pourparlers de vente, etc.) qu'on découvre la constitution écrite 
sur le titre, et par suite qu'on se rend compte de l'inaliénabilité du bien. 

Cependant, les quelques essais de statistique qui ont été tentés, les ren- 
seignements émanant d'arabisants ayant une longue expérience du pays, 
de personnalités marquantes du monde musulman, voire môme les énoncia- 
tions qu'on trouve dans un des rapports annuels au Président de la Répu- 
blique sur la situation de la Tunisie, concordent en ceci : que les habous 
privés occupent environ le tiers du territoire exploité de la Régence, 
plutôt plus, ont même ajouté certains Musulmans lettrés. [Exclamations.) 

Ces habous privés se rencontrent surtout clans les régions les plus 'fer- 
tiles de la Tunisie : à Téboursouk, ils occupent le quart du territoire; il en 
est de même dans la région de Mateur que je connais bien, car j'y possède 
des intérêts importants; à Sfax, ils représentent plus de 50.000 hectares; 
à Gafsa, toutes les terres cultivables sont habous privés. De même, dans 
le Gap Bon, tout, ou presque tout est habous privé. 

On conçoit que, dès les débuts de notre installation en Tunisie, les 
organisateurs du Protectorat aient du être préoccupés d'une telle situation 
et que tous les esprits soucieux de la prospérité de notre nouvelle colo- 
nie aient été frappés de la nécessité de jeter dans la circulation une aussi 
grande quantité de biens inaliénables. Les Corps élus, et spécialement la 
Chambre d'agriculture de Tunis, n'ont cessé de demander et de suggérer 
au gouvernement les mesures' propres à atteindre ce résultat. Mais les Pou- 
voirs publics, retenus par le scrupule, fort naturel d'ailleurs, de respecter 
les habitudes et les traditions religieuses du peuple protégé, n'ont jusqu'à 
présent abordé ce sujet qu'avec une prudence extrême, voire excessive, et 
leur intervention s'est limitée à quelques réglementations concernant les 
seuls habous publics. 

Le principe fondamental de l'institution même des habous est la 
défense de vendre les biens constitués habous, c'est-à-dire que, dans 
une société qui ne connaît d'autre fortune que la propriété immobilière, et 
n'a aucune conception des placements mobiliers, les législateurs reli- 
gieux ont voulu maintenir avant tout l'intégralité du domaine habous et 
empêcher que ses administrateurs ne fussent amenés, par la facilité de la 
réalisation en argent de tout ou de partie de ce domaine, à se laisser 
entraîner à en dilapider le prix. 



— 102 — 

Aussi, le seul mode de véritable aliénation d'un bien liabous admis par 
la loi musulmane est-il V échange ; les textes et les traditions ont, en effet, 
de tout temps, autorisé les administrateurs d'un. de ces biens à réchanger 
contre un autre, en transportant sur cet autre la clause d'inaliénabilité 
qui frappait le premier, quand il y avait, à cette opération, avantage 
évident pour la fondation. 

On conçoit que ce mode primitif d'aliénation des liabous fut fort peu 
satisfaisant, donnât lieu à toutes sortes de collusions et de fraudes, et 
qu'en fait, on y recourut fort peu. 

Il avait fallu trouver un autre moyen de tourner la clause d'inaliéna- 
bilité; ce moyen, on l'avait trouvé dans le contrat d'enzel : c'était, lors de 
rétablissement du Protectorat, le seul mode pratique de mise dans le 
commerce des biens liabous. 

C'est un contrat de quasi-aliénation qui comporte pour le cessionnaire 
l'obligation de payer au cédant une rente perpétuelle, Yenzel, assez ana- 
logue a ce qu'était la rente foncière de notre ancien régime, 

Pour concilier la réalité des faits avec la iiction du respect de l'inalié- 
nabilitédes liabous, on dit que la fondation habous conserve sur le bien le 
domaine éminent, alors que le cessionnaire débit-rentier, « l'enzélistc », 
en a le domaine utile. 

Mais ce mode d'acquisition de la propriété donne lieu, lui aussi, à des 
critiques nombreuses, dont les deux plus grosses sont les suivantes : 

Tout d'abord, ces constitutions de rentes d'enzel se faisant aux enchères 
publiques, il est constant de voir les acquéreurs, clans leur désir d'acheter 
une propriété enviée, et n'en ayant pas toujours suffisamment évalué les 
revenus normaux, se laisser entraîner au feu des enchères, et grever à per- 
pétuité leur exploitation de rentes disproportionnées avec la valeur du bien. 
Mais, même au cas où la rente n'est pas par trop excessive, il vient un 
moment où les débits-enzelistes en arrivent à l'état d'esprit où se sont 
trouvés nos pères en 1790, quand l'Assemblée Constituante décréta l'aboli- 
tion de toutes les rentes féodales et le rachat de toutes les rentes civiles. 11 
devient à la longue intolérable de devoir perpétuellement une rente, de se 
voir, au cas où une mauvaise année en rend le paiement impossible, 
menacé d'éviction, que sais-je? 

Ces critiques, et bien d'autres dont j'épargne rénumération au Congrès, 
jugent le système de la constitution d'enzel, seul moyen d'aliénation des 
habous; et c'est dans cet ordre d'idées que la Commission de colonisa- 
tion avait suggéré les moyens de mettre ces biens dans le commerce, 
qu'il me reste à vous exposer succinctement. 

tl est tout d'abord bien établi que jamais nous n'avons eu l'idée de coniis- 
quer les habous. Jamais nous n'avons voulu, comme on l'a dit, réduire 
à la famine les populations vivant sur ces biens, les refouler, et nous 
installer en maîtres sur des territoires dépeuplés. Nous avons plus 
d'humanité, et, permettez-moi de le dire, plus de compréhension de nos 



— 103 — 

propres intérêts. Indépendamment de l'odieux qu'il y aurait à procéder à 
de tels dépouillements, nous ferions là une très mauvaise opération, 
et, en nous privant de la main-d'œuvre indigène, dont nous avons 
besoin, nous ruinerions nos propres exploitations. 

Nous nous devons à iious-mêmes d'être bienveillants, humains et secou- 
rables aux indigènes, et nous n'avons jamais envisagé que la possibilité 
de mettre dans le commerce et de livrer à la colonisation de grandes 
étendues de terres, aujourd'hui incultes à cause de l'incurie générale qui 
fait que les biens habous sont les plus mal gérés de la Régence. 

Nous avons pensé qu'en réservant aux indigènes, que nous ne voulons 
pas dépouiller, les terres qui leur sont nécessaires, il en restera encore 
beaucoup à la disposition des immigrants. 

Or, en 1898, le gouvernement du Protectorat avait décidé que, chaque 
année, la Djemaïa céderait à un prix fixé à dire d'experts, une quantité de 
2.000 hectares habous publics à la Direction de l'agriculture qui, à son 
tour, les allouerait à la colonisation, par voie d'allotissement et de vente. 

Ce décret de 1898, tentative assez timide d'ailleurs d'aliénation des 
habous, a eu les meilleurs résultats et la raison voudrait qu'on lui donnât 
une portée plus grande. 

Or, à l'heure actuelle, les habous publics sont, je ne dirai pas complè- 
tement absorbés (ils en sont loin), mais la partie qu'il est politique de 
mettre à la disposition de la colonisation tend à se restreindre. Les mises 
aux enchères de biens habous publics deviennent de plus en plus rares 
depuis quelque temps, faute précisément d'objet et n'ont plus trait à de 
grandes proprités comme au commencement de l'occupation. La direction 
des habous met en vente des parcelles de plus en plus petites : ce sont, la 
plupart du temps, de minimes parcelles situées aux environs des villes. 

Force est donc, maintenant, pour trouver des terres, de s'adresser aux 
habous privés, j'ai dit tout à l'heure dans quelle mesure et avec quelle 
préoccupation des besoins des indigènes. 

Et ici je me trouve en complet désaccord avec le premier vœu de 
M. Béchir Sfar, tendant à maintenir les habous comme institution d'uti- 
lité sociale : j'ai dit, au contraire, à quel point, à notre sens, ces immenses 
étendues, de biens de mainmorte influent, de déplorable façon, sur l'état 
économique et social d'un pays. 

Nos propositions au gouvernement consistaient, — et nous pensons 
quelles constituaient une. solution, sinon définitive, au moins satisfai- 
sante pour longtemps de la question des habous, — consistaient, dis-je, à 
laire aux habous privés une application fort étendue du principe posé par 
le décret de 1898, faisant de la Direction de l'agriculture l'intermédiaire 
entre les habous et la colonisation. 

M. le Président. — Je ferai remarquer à l'orateur qu'il a dépassé le temps 
qui lui est imparti par le règlement du Congrès. 

M. Pelletier. — En deux mots, j'aurai fini. 



— . 104 — . 

J'ai signalé que les liabous privés présentaient deux systèmes d'admi- 
nistration différents : ceux gérés par les mokaddems et ceux gérés par 
les dévolutaires eux-mêmes. 

Pour les liabous privés, administrés par les mokaddems, aucun incon- 
vénient à en Taire passer l'administration de ceux-ci à la Djemaïa. Les 
mokaddems sont des intendants pas toujours très intègres. Ils poussent 
un peu loin ce qu'on appelle familièrement « la danse de l'anse du panier » . 
On rencontre souvent des propriétés d'un revenu de deux ou trois mille 
francs, qui doit se répartir entre 50 dévolutaires ou 100 ou 200, chaque 
dévolutaire ayant droit à dix ou quinze francs par an. Il n'est pas rare, dans 
ce cas, de voir les dévolutaires ne pas toucher un centime; au contraire, 
il est extrêmement fréquent de voir les mokaddems fleurir, resplendir, et 
devenir de gros propriétaires. C'est une chose courante, admise, tout le 
monde le sait : le mokaddem tunisien, d'une façon générale, met dans sa 
poche, la plus grande partie des revenus encaissés. 

. Ce serait donc rendre un véritable service aux dévolutaires eux-mêmes que 
remettre la gestion du bien à une administration qui répartirait les revenus 
entre eux, avec plus de garanties que ces mokaddems si justement décriés. 

Et alors la Djemaïa, devenue administratrice de ces biens, ferait, d'accord 
avec la Direction de l'agriculture, le départ de ceux d'entre eux qu'il con- 
viendrait de laisser comme terres de culture aux fellahs dévolutaires, et 
de ceux qui, appartenant à des familles urbaines, peuvent sans inconvé- 
nient pour celles-ci être livrés à la Direction de l'agriculture qui les allo- 
tirait pour la colonisation : bien entendu, la Direction de l'agriculture 
remettrait en échange à la Djemaïa une somme d'argent, fixée à dire d'ex- 
perts, que celle-ci emploierait en acquisition d'immeubles, urbains autant 
que possible, J et dont elle répartirait les revenus aux dévolutaires. Donc, 
aucune lésion pour pez^sonne... sauf peut-être pour les peu intéressants 
mokaddems : mais, de cela, personne ne se plaindra. 

Dans cet ordre d'idées, je me rencontre avec un vœu de M. Béchir Sfar 
qui souhaite voir étudier les moyens légaux de rendre les terres liabous 
plus accessibles à la petite colonisation. 

Ouant aux biens liabous privés gérés par les dévolutaires eux-mêmes, 
il eût été abusif et et impolitique de les acquérir ainsi, par voie d'échange 
en argent pour la colonisation, sans le consentement des dévolutaires eux- 
mêmes. Aussi, la Commission de colonisation avait-elle posé ce prin- 
cipe de la nécessité d'un consentement préalable de la famille bénéficiaire. 

Mais vous reconnaîtrez que, quand le nombre des membres de cette 
famille est très élevé, comme cela arrive fréquemment, il est fort difficile, 
impossible même, d'avoir le consentement de tous : les uns sont malades, 
d'autres absents, etc., on ne peut admettre qu'il suffise de l'opposition ou 
de l'inertie d'un seul membre pour tenir en échec le consentement de tous 
les autres. 

Aussi avions-nous pensé qu'il conviendrait de constituer, le cas échéant, 



?*v;ï. 



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— 105 — 

pour donner son avis sur une proposition d'échange en argent émanant de 
la Direction de l'agriculture, une sorte de conseil de famille, composé de 
3 personnes : un membre désigné par le gouvernement, président, et deux 
désignés par la majorité des dévolutaires... 

M. de Carnières. — Un par la Djemaïa, et un par les dévolutaires. 

M. Pelletier. — En effet : un membre représentant le Gouvernement, un 
représentant de la Djemaïa, et un des dévolutaires : ce conseil étudierait 
la question, et donnerait un avis présentant toutes garanties d'impartia- 
lité, et toute sécurité que personne ne serait dépouillé. 

Nous ne sommes pas très éloignés, là encore, d'un vœu de M. Béchiï 
Sfar, tendant à proclamer l'intangibilité des habous privés, sans le consen- 
tement de la dévolution ; il reste à s'entendre sur la manière dont sera 
donné et constaté ce consentement. 

Je crois, Messieurs, que le mécanisme fort simple dont j'ai indiqué les 
grandes lignes, établissait un moyen pratique et en même temps équitable 
de faire passer dans le commerce une importante partie de biens habous : 
ce qui, je le répète, est une des impérieuses nécessités en face desquelles 
se trouve quiconque a souci de T avenir de la colonisation en Tunisie. 

Ces conclusions de la Commission de Colonisation de 1903, sur lesquelles 
tout le monde s'était mis d'accord, — chefs de service, comme représen- 
tants des colons, — sont restées lettre morte : elles étaient cependant 
intéressantes, et je demande au Congrès d'émettre le vœu que l'adminis- 
tration tunisienne adopte, pour la mise dans le commerce des biens habous 
privés, les principes posés et les conclusions formulées par la Commission 
de colonisation. 

M. Khaîrallah. — Je cède mon tour de parole à M. Zaouche, plus com- 
pétent que moi en la matière. 

M. Zaouche. — Il est bien regrettable qu'une question de cette importance 
doive être discutée si hâtivement, et surtout que les indigènes n'aient que 
quelques minutes pour répondre aux critiques qui viennent d'être formu- 
lées contre l'administration des habous. M. Béchir Sfar, d'ailleurs, eût 
été mieux qualifié que moi pour présenter cette défense. 

tout d'abord, je ferai observer à M. Martinier que si, à l'heure actuelle, 
le président de l'administration des habous est un indigène, cette adminis- 
tration est cependant placée sous l'autorité immédiate du Secrétaire 
général du gouvernement tunisien. 

M. Martinier. — C'est insuffisant ï Le Secrétaire général ne peut pas tout 
voir. 

M. Zaouche. — J'ajoute que les comptes de la Djemaïa sont vérifiés tous 
les ans, de façon très minutieuse, par l'Inspection des finances. 

Le principe même cle l'institution des habous est fortement critiqué, 
tout a l'heure, on ne vous a pas clairement expliqué ce que c'est qu'un 
habous. 

hn lunisie, la propriété est ou melk, c'est-à-dire aliénable et prescrip- 



— 106 .— 

tiblo. C'est la propriété pleine et entière, telle qu'elle est définie par le 
Code civil français, — ou habous, c'est-à-dire inaliénable par définition et 
imprescriptible. 

Gomme je l'ai dit dans mon rapport sur a l'Etat de l'agriculture indi- 
gène », le liabous est un immeuble que son propriétaire a, en vertu 
d'une disposition spéciale du droit musulman, soustrait à la dévolution 
successorale ordinaire et rendu inaliénable, au moins théoriquement, pour 
en assurer la jouissance perpétuelle à une œuvre pieuse ou d'utilité géné- 
rale, soit immédiatement, soit à l'extinction de dévolutaircs intermédiaires 
et de leur descendance. 

Il suit de là qu'il y a deux catégories de liabous : les babous publics et 
les habous privés; ou, pour mieux dire, que ces biens comportent deux 
états différents : l'un définitif et immuable, qui caractérise les habous 
publics; l'autre, transitoire et devant finalement faire place au précédent: 
c'est le propre des habous privés. Qu'il s'agisse des uns ou des autres, 
leurs ayants droit ne peuvent — toujours en principe — en aliéner le fonds 
à leur profit, ou plutôt cette aliénation ne peut avoir lieu, sauf dans le 
cas de prise à enzel, qu'à charge de remploi équivalent. 

Les habous publics sont gérés par un Conseil d'administration, la 
Djemaïa, soumis au contrôle de l'Etat. La gestion des habous privés 
appartient à leurs ayants droit, sous la tutelle de Injustice musulmane ou 
de la Djemaïa, suivant le cas. 

Or, un jour, on s'est dit : puisque la colonisation a besoin de terres 
et que l'administra lion des habous a des propriétés rurales, pourquoi 
achèterait-on aux particuliers? L'Etat et la Djemaïa pourront facilement 
s'entendre. 

On a donc, en 1898, pris un décret aux termes duquel la Djemaïa devait, 
chaque année, livrer à la Direction de l'agriculture 2.000 hectares de 
habous publics, pour être mis à la disposition de la colonisation, l'esti- 
mation de ces terres devant se faire d'accord entre les deux administra- 
tions. 

Avant ce décret, on prétendait que le quart de la Tunisie était liabous 
public; or, au bout de sept ou huit ans, tous les habous publics étaient 
sortis des mains de la Djemaïa. 
M. Martinier. — C'est inexact î 

M. Zaouche. — Je vous demande pardon. On a pris toutes les" bonnes 
propriétés. Dans les régions de Béja, de Matcur, du Kef, la Djemaïa ne 
possède plus rien. Les terres qui lui restent, ce sont celles du Sud; or les 
colons n'en veulent pas. 

M. Martinier disait tout à l'heure qu'il ne trouvait pas de fellahs pour 
louer ses propriétés du Nord. Voici des chiffres officiels qui vont à 
rencontre de son affirmation : 

L'administration des habous possède, dans la région de Kairouan, un 
vaste domaine, l'enchir « Sisseb », qu'elle a été autorisée à vendre aux 



— 107 — 

indigènes qui le cultivaient, à titre de locataires, depuis plusieurs généra- 
tions. Jusqu'ici, 1877 parcelles, d'une contenance totale de 9.206 hectares, 
ont été réparties entre 398 cultivateurs, qui se sont engagés à les mettre en 
valeur. Il reste encore 1.350 parcelles, d'une contenance de 6.000 hectares, 
qui vont cire partagées entre 470 cultivateurs. 

Ainsi, dans le Sud, on trouve des cultivateurs pour acheter la terre, et 
vous prétendez que dans le Nord on n'en saurait trouver ! C'est bien 
invraisemblable! 
M. Martinier. — J'affirme un fait qui est exact. 

M. Zaouche. — 11 ya une très grande différence entre les habous publics 
ci; les habous privés. Or, que demande le Comité consultatif de colonisa- 
tion? 11 demande qu'on applique aux habous privés les dispositions du 
décret de 1898. 

Ainsi, on dirait aux dévolutaires d'un habous privé : Vous allez dési- 
gner un expert qui, avec celui de l'administration, décidera de la valeur 
de votre propriété. — Mais quelle base les experts prendraient-ils pour 
leur évaluation? Le taux moyen du prix des terres mclk de la région? 
Pourquoi, alors, ne par acheter les nombreuses terres mclk qui sont à 
vendre en Tunisie ? 

Quant à avoir les habous privés a des prix inférieurs au prix courant 
des terres rnelk, j'aime à croire que personne n'y songe. 

On est, je le répète, trop porté à confondre les habous privés avec les 
habous publics. On nous dit : de nombreux habous privés sont gérés par 
des mokaddems ; or, dans nombre de cas, les fonctions de mokaddem sont 
dévolues au tuteur des dévolutaires : on pourrait débattre avec lui le prix 
de la proprié lé envisagée. — Mais, si je suis, par exemple, le tuteur de 
mes frères, est-ce que j'ai, pour cela, le droit de vendre ce qui leur appar- 
lienl? 

On nous dit encore qu'il y a des mokaddems qui s'approprient le revenu 
des biens dont ils ont l'administration. Je le sais; c'est pourquoi je 
demande que la Djcmaïa, qui, à l'heure actuelle, administre uniquement 
les habous publics, soit aussi chargée de surveiller les mokaddems. De la 
sorle, on éviterait que les dévolutaires, particulièrement les mineurs, puis- 
sent être frustrés par les mokaddems. 

Enfin, est-ce à dire que les habous privés ne puissent jamais être uti- 
lisés par la colonisation? Un mode d'acquisition fréquemment employé de 
nos jours, c'est V échange. Vous estimez, par exemple, que telle propriété 
vaut 100.000 ir. Si les dévolutaires jugent ce prix raisonnable, ils peuvent 
1 accepter, sous réserve de l'approbation du cacli, et à charge de remploi 
sous forme d'acquisition d'une autre propriété, rurale ou urbaine, d'égale 
valeur. Encore faut-il que tous les dévolutaires soient consentants, car, 
pas plus en droit musulman qu'en droit français, on ne peut obliger quel- 
qu un à aliéner ce qui est à lui. 
On parlait tout à l'heure du collectivisme. Or c'est bel et bien la 



— 108 — 

théorie collectiviste que mes contradicteurs voudraient appliquer aux 

habous privés! 

Vous demandez que l'échange ne soit plus subordonné au consentement 
de tous les dévolutaires, que ceux-ci puissent être mis en demeure de dési- 
gner un représentant, lequel aurait qualité pour traiter en leur lieu et place. 
Or, c'est contraire a la loi musulmane. 

M. de Carnières. — Nous voulons qu'il suffise du consentement de h 
majorité. 

M. Zaouche. — Je répète qu'en droit musulman, si un habous appartient, 
par exemple, à vingt personnes, l'aliénation n'est possible qu'avec le con- 
sentement unanime des vingt propriétaires. 

M. Gounot. — Voilà le point essentiel. 

M. Pelletier. — C'est en cela que les habous- privés peuvent être assi- 
milés aux biens de mainmorte : comme eux, ils sont inaliénables. 

M. Zaouche. — La question qui est aujourd'hui en discussion n'est pas 
de celles qu'on peut traiter en un quart d'heure. C'est une question vitale 
pour la population indigène. Elle mériterait de retenir longuement l'atten- 
tion du Congrès. 

On nous a déclaré que le Protectorat était bien résolu à conserver aux 
indigènes la terre qui leur est nécessaire. Ne demandez donc pas qu'on 
les oblige à vendre ce qu'ils ne veulent pas vendre. [Applaudissements.) 

M. deLamothe. — Ce que j'ai voulu dire, quand, tout à l'heure, je posais 
en quelque sorte la question préalable, c'est que, comme disent les 
Anglais, il y a des réformes qui doivent venir du dedans (within), el 
d'autres du dehors. 

- Eh bien! la réforme des habous de Tunisie ne saurait, à mon sens, être 
faite que par les Tunisiens musulmans, avec le moins d'intervention pos- 
sible de notre gouvernement. Je ne voudrais pas trop insister. Je vou- 
drais simplement dire que j'ai étudié la question des habous d'Algérie. 
Dans certains pays musulmans nous portons la responsabilité de nos 
actes : les habous algériens sont une des causes de la défiance que Ton a 
contre notre protectorat. 

M. Marchai. — C'est évident. 

M. de Carnières. — L'administration des habous n'est pas, à proprement 
parler, sous les ordres du gouvernement tunisien : elle échappait même 
naguère encore à son contrôle; depuis quelques semaines seulement, elle est 
surveillée par un conseil sérieux, composé de trois chefs de service fran- 
çais et de quatre indigènes. 

Jusque là, elle était à peu près indépendante et se mettait volontiers au 
dessus des lois. Récemment encore, nous l'avons prise en flagrant délit de 
violation de la légalité, et nous avons obtenu un blâme formel du gouver- 
nement à son éerard. 

M. Zaouche prétend que les biens habous privés sont une propriété 
privée : c'est une erreur. Les biens habous privés forment un usufruit 



— 109 — 

dont jouissent des particuliers, mais ils sont inaliénables et incessibles; 
ce sont des biens substitués ; or, en droit français, la substitution est con- 
sidérée comme dangereuse : la loi l'interdit formellement. 

La substitution n'est môme pas utile pour maintenir la propriété entre 
les mains des indigènes; cette institution existe en Angleterre, mais là 
elle est doublée du droit d'aînesse, d'où cette conséquence que la propriété 
substituée passe intacte entre les mains d'une seule personne et qu'elle ne 
peut jamais être morcelée. 

En Tunisie, au contraire, la terre substituée appartient en commun à 
tous les héritiers, et elle arrive à avoir un nombre si considérable de 
propriétaires, qu'il n'y a presque plus rien pour chacun d'eux. J'ai vu des 
Arabes qui voulaient céder des habous privés et qui ne le pouvaient pas, 
parce que tous les dévolutaires n'avaient pas donné leur consentement. 
Or, M. Zaouche semble croire que la Commision de colonisation dont 
faisaient partie tous les chefs de service du gouvernement tunisien et le 
délégué à la résidence, a voulu dépouiller les indigènes de leurs biens 
habous. Rien n'est moins exact. 

La Commission a été frappée de ce fait que, dans certaines régions, 
dans l'intérieur du Gap Bon, par exemple, il y a des tribus maraboutiques, 
qui ne travaillent pas elles-mêmes, mais qui ont des tribus de khammès 
travaillant pour elles. Elle a été frappée de ceci : c'est que nombre de 
terres habous ne sont pas cultivées, d'autres sont mal tenues et ne don- 
nent pas ce qu'elles devraient donner. Très souvent, les mokaddems ou 
gérants mangent tous les revenus de la propriété sans qu'il reste quoi que 
ce soit pour les dévolutaires. 

Nous avions estimé qu'en prenant toutes les précautions nécessaires 
pour que le prix fût discuté loyalement entre un représentant du gouver- 
nement, le représentant des habous, comme tuteur, et un représentant élu 
par tous les dévolutaires, on pouvait sans aucun inconvénient mettre en 
circulation une partie de ces biens . 

Je vais donc proposer l'ordre du jour suivant : 

v Le Congrès félicite le gouvernement du Protectorat d'avoir créé un 
conseil de contrôle et de surveillance auprès de l'administration des 
habous ». 

Ce contrôle était nécessaire. Le budget avoué des habous est de 
2.700.000 francs; personne ne sait s'il n'y a pas davantage! Ce budget 
considérable échappait à toute espèce de contrôle : or, le gouvernement 
a le droit et le devoir de s'enquérir de l'emploi de tant d'argent. 

M. Bourdarie. — C'est de la suspicion ! 

M. de Carnières. — C'est de la prudence! 

Je formule le vœu suivan.t : 

Que les habous privés > actuellement gérés par des mokaddems, Soient 
confiés à V administration des habous et puissent être acquis par Vadminis- 



— 110 — 

tration de V agriculture, avec le consentement de la majorité des dévolu- 
taires, à un prix fixé par une commission composée d'un agent delà 
Direction de V agriculture, d'un représentant de V 'administration des 
habous et d'un représentant des dévolutaires. Le prix de V immeuble sera 
employé en rentes sur V Etat français ou tunisien. 

Je n'insiste pas sur ce dernier point, je crois qu il serait très prudent 
de permettre à la Djemaïa de placer son argent en valeurs d'Etat, parce que, 
alors, les frais d'administration et de perception seraient considérablement 
réduits au profit des dévolutaires. 

Dans l'ancien droit français, certaines rentes étaient considérées comme 
immobilières; mais, je le répète, je n'insiste pas sur ce point qui nécessi- 
terait une discussion longue et approfondie. 

M. Pelletier. — Je crois qu'il est utile de rectifier deux erreurs de 
M. Zaouclie. 

Il a dit. tout d'abord, que le habous privé est une « propriété privée », 
et que les bénéficiaires du habous étaient de véritables propriétaires. 
Rien n'est moins exact : le terme juridique propre manque, dans notre 
langue, pour définir un état tout nouveau pour nos esprits. Les bénéficiaires 
doivent être plutôt assimilés à des usufruitiers, et la Djemaïa des habous 
à un nu-propriétaire, — quoique cette assimilation ne soit pas absolue. 
On dit, en Tunisie, que la Djemaïa a le domaine « émanent » — que cela 
veut-il dire, au point de vue juridique français? C'est un mot vague qui 
répond à une idée n'ayant guère sa similaire en France. Mais il est facile 
de démontrer, contrairement à ce qu'a dit M. Zaouchc, que les habous 
privés ne sont pas des propriétés privées; ce sont bel et bien des biens 
cle mainmorte. Bien des preuves l'établissent de façon irréfutable; je. n'en 
citerai qu'une seule. Ces biens, immobilisés dans une famille, ne paient 
jamais de droits de mutation, ni entre vifs ni pour cause de décès : ils ne 
participent pas ainsi à une des charges les plus lourdes grevant la pro- 
priété immobilière. En France, on a créé le droit d'accroissement pour réta- 
blir l'égalité fiscale entre les diverses sortes de biens; mais, en Tunisie, 
il n'y a rien de semblable. 

En second lieu, il est une autre considération, erronée elle aussi, sur 
laquelle je tiens à attirer l'attention du Congrès; on nous a dit que toucher 
aux habous, c'était porter atteinte aux idées religieuses de la population. 
M. de Lamothe. — Absolument ! 

M. Pelletier. — C'est une erreur. Les 5/6 (1 des fondations habous, ont été 
faites sous le couvert de l'idée religieuse, mais non dans un but religieux. 
Ouand le pouvoir des Beys était souverain et fort capricieux dans ses 
manifestations, le favori momentané du Bcy recevait de lui, en cadeau, telle 
ou telle propriété : 10.000 hectares ici, 5.000 hectares là, et ainsi de suite. 
Mais après la faveur venait la défaveur : le souverain confisquait la pro- 
priété avec la même facilite qu'il F avait donnée. Aussi, des favoris intelli- 



— 111 — 

oents avaient trouvé que, alors qu'ils étaient encore détenteurs du bien, il 
était prudent de le mettre à l'abri, sous le couvert de l'institution religieuse, 
et de le constituer .habous privé au profit de leur famille. Si ensuite le 
souverain voulait le confisquer, il se heurtait à la barrière religieuse, et le 
bien devenait intangible entre les mains du propriétaire actuel et de ses 
descendants. 

En d'autres cas, la constitution habous, au profit d'un de ses fils par 
exemple, était un moyen détourné pour un père de famille d'exhéréder ses 
autres enfants. Ce moyen était fréquemment employé pour enlever aux 
filles ce que la loi leur attribuait dans la fortune du père. 

La constitution habous permettait encore à un père de famille prévoyant 
de mettre la fortune patrimoniale à l'abri des prodigalités de ses descen- 
dants; elle était aussi un moyen pour le débiteur de soustraire ses biens à 
la saisie des créanciers. 

Telles étaient les causes principales, au milieu de bien d'autres, de la 
fondation des habous de famille. L'intention pieuse n'était qu'un paravent 
destiné à cacher des intérêts qui n'avaient rien de religieux. 

Ces affirmations ne sont d'ailleurs pas de moi : je les ai recueillies de la 
bouche de Musulmans lettrés, professeurs à la Grande Mosquée, ou de cadis, 
avec lesquels j'ai eu, à diverses reprises, l'occasion de m'entretenir de ces 
choses. 

M. Khairallah. — Le vœu présenté par M. de Garnièi*es me paraît conte- 
nir deux hérésies au point de vue du droit musulman : le mode d'aliéna- 
tion des habous privés qu'il propose est incompatible avec la loi qui exige 
le consentement préalable de tous les bénéficiaires. Que pouvez-vous donc 
faire? Obtenir de S. À. le Bey un décret? Mais vous savez tous que le sou- 
verain musulman n'a pas le pouvoir de changer la loi musulmane, et 
qu'il n'a que le pouvoir d'étendre ou de restreindre la compétence d'une 
juridiction. 

D'autre part, le remploi en rentes sur l'Etat des fonds provenant de 
1 aliénation des habous est impossible. 

Je sais bien que la colonisation a besoin de terres et qu'elle est éminem- 
ment utile, puisque le colon répand le bien autour de lui et constitue un 
excellent éducateur pour la masse. De plus, il est le meilleur client de 
l'administration des habous. 

Mais ces terres, dont la colonisation a besoin, il ne faut pas les deman- 
der à l'administration des biens habous qui ne gère pas les habous privés. 

11 convient de les demander à la loi, qui met à votre disposition Lenzel, 
la location à long terme, l'échange amiable ou par voie d'enchères. 

M. Pelletier, qui est, sans contredit, le colon le plus documenté sur la 
matière, sait que les bénéficiaires n'ont que l'usufruit du habous et qu'il 
y a la fondation de retour que Ton ne, peut tenir pour inexistante. 

M. Delmas. — On vient de dire que le Coran était intangible... Le droit 
musulman est, comme tous les autres droits, susceptible de changer tous 



— 112 — 

les jours. Vous ne me ferez pas croire que le droit musulman est une chose 
immuable; or, il faut arriver à mettre dans la circulation les biens 

habous. 

Je vais vous indiquer quelle est la situation précaire des bénéficiaires 
des habous, vous dire d'un mot la façon dont le Cheikli-ul-Islam l'appré- 
cie. Il déclarait, dans une consultation qui a passé sous mes yeux : « Ils 
n'ont aucun droit, ils doivent se contenter de tendre la main pour toucher 
ce que leurs mokaddems veulent bien leur donner >>. 

Je vous cite ce mot pour vous indiquer quelle est leur situation essen- 
tiellement précaire; du moment que cette situation est aussi infime, pour- 
quoi exigez-vous l'unanimité du consentement de ces dévolutaires pour la 
vente d'un habous? Vous prétendez mettre les habous privés dans la circu- 
lation, mais vous faites du consentement unanime une condition sine qaa 
non. Cela revient à dire que vous voulez immobiliser les habous. Sous une 
apparence de libéralisme, vous êtes plus intransigeants que jamais. Com- 
ment, en effet, obtiendrez-vous le consentement unanime des dévolutaires 
qui sont parfois 500 ou 1.000, et dont les uns habitent l'Algérie, la Tripo- 
litaine, le Maroc, les quatre coins de la Tunisie, et dont les autres sont 
sans domicile connu ou mineurs? Vous imposez donc, en connaissance de 
cause, un obstacle insurmontable. C'est la loi d'aujourd'hui, cela est peut- 
être vrai, mais il faut que ce ne soit plus la loi de demain. Nous vous 
demandons simplement d'émettre un vœu pour changer l'état de choses 
actuel, car tous les vœux sont émis pour changer quelque chose. Vous 
demandez l'unanimité de ces gens qui ont des droits si précaires et vous ne 
vous contentez pas de la majorité en matière de vente de biens habous, 
parce que vous savez qu'on n'aura jamais l'unanimité; vous voulez ainsi 
immobiliser la terre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus aucune espèse de dévolu- 
taires, c'est-à-dire à l 'infini. 

M. Zaouche. — Tous les jours, cela change! 

M. Delmas. — Dans l'intérêt de la colonisation française et indigène, il 
est bon que l'on se contente de la majorité des dévolutaires, et si vous 
voulez priver la majorité de ces bénéficiaires du droit de vendre leurs 
immeubles, vous faites supporter à cette majorité une véritable oppression. 

Par respect du droit coranique,, vous permettez à 50 dévolutaires d'en 
opprimer 150; n'est-ce pas là une attitude singulière de la part de Musul- 
mans qui invoquent d'autre part les grands principes libéraux pour obtenir 
des réformes à leur profit? 

Je dis donc que dans l'intérêt d'une colonisation bien ordonnée, tant 
française qu'indigène, on doit souhaiter la mise en circulation des habous 
privés d'une façon très équitable, très régulière, lorsqu'il y a une majorité 
certaine de dévolutaires, décidés à vendre. 

M. Khairallah. — On vient de me dire qu'il y avait un décret stipulant 
pour l'aliénation des habous privés la majorité seulement. Alors la ques- 
tion est tranchée. (Mouvement. 



— 113 — 

■ 

M. Zaouche. — M. Béchir Sfar le dit dans son vœu : « un moyen ». 
M. Delmas. — M. Khairallah fait erreur; quant à M. Béchir Sfar, il pose 
bien le principe, mais il exige le consentement de tous les dévolutaircs et 

il rend ainsi la chose impossible. 

M. Depincé, secrétaire général. — On dit qu'il y a un décret qui tranche 
celle question. Où est ce décret, qu'est-ce qu'il dit? 

M. Khairallah. — Il paraît qu'il y a un décret, mais je ne peux pas citer 
son auteur. 

M. Pelletier. — Si vous croyez qu'il y a un décret, nous sommes sûrs de 
ne pas aller dans des voies contraires. 

M. Zaouche. — Il n'y a pas de décret pour le rachat des Habous : il y a 
eu simplement un décret pour le rachat de l'enzel. 

M. Pelletier. — Le décret pour le rachat des enzels a été tout le contraire 
de ce que demandait la colonisation. 

M. Pédebibou, sénateur. — Voilà une question qui va certainement 
amener une véritable révolution dans la Tunisie [Non, non!)\ si le Congrès 
veut aller jusqu'au bout, s'il entend donner son opinion sur cette question- 
là, je ne me tiens pas, pour ma part, pour suffisamment éclairé. 

M. Zaouche. — C'est une perturbation extrême que vous allez jeter en 
Tunisie, en votant sur cette question qui n'est pas encore suffisamment 
élucidée par l'assemblée. 

M. Depincé, secrétaire général. — Je suis dans un embarras extrême, 
moi profane, pour trancher une question sur laquelle je vois que les opi- 
nions sont aussi profondément divisées. Il y a des intérêts en présence, qui 
me paraissent absolument respectables : l'intérêt de la colonisation qui 
semble vouloir que des terres soient mises à la disposition des colons 
français, venant se fixer dans la Régence, pour y augmenter l'élément fran- 
çais; l'intérêt économique qui veut que des terres, qui sont des biens de 
mainmorte, rentrent dans la circulation, servent à créer de la richesse; 
puis, de l'autre côté, les ménagements dûs à la population indigène, aux 
droits de propriété de laquelle il y aurait peut-être des inconvénients à 
porter atteinte et, enfin, des scrupules religieux qu'il est de notre devoir 
politique de respecter. {Non!) Vous dites non! mais moi, je n'en sais 
rien!... Je crois, en conséquence, prudent pour ceux qui, comme moi, ne 
sont pas partie directement intéressée dans ce débat, de s'en tenir à une for- 
mule qui concilie les points communs aux deux thèses en présence. Il me 
semble que, de part et d'autre, on est d'accord pour exprimer le désir que 
la terre et les biens habous privés soient rendus à la petite colonisation... 

M. de Lamothe. — À la circulation. 

M. Depincé, secrétaire général. — Ne vous semble-t-il pas dès lors suffi- 
sant qu'en éliminant des propositions de M. Béchir Sfar tout ce qui peut 
nous diviser, nous nous bornions à émettre le vœu que l'administration 
étudie le moyen de rendre les terres et habous privés plus accessibles à 
la petite colonisation. Nous laisserons de côté cette question sur laquelle 

T. II. 8 



- 114 — 

je ne me trouve pas, pour ma part, suffisamment éclairé, à savoir si les 
biens habous privés devront être intangibles en dehors du consentement 
formel des indigènes dévolutaires et jusqu'où ira cette intangibililé; si le 
consentement unanime des dévolutaires sera nécessaire pour en permeltre 
la mise en circulation ou si celui de la majorité sera suffisant. 

Personnellement, j'inclinerais à penser qu'il y a quelque chose d'excessif 
à demander l'unanimité. Mais, désireux qu'il sorte quelque chose de celte 
discussion, et ne voulant pas, d'autre part, prendre la responsabilité d'un 
vote en faveur d'une solution qui pourrait provoquer le mécontentement 
des indigènes, je demande simplement ; 

Que V administration soit incitée à étudie?" les moyens légaux de rendre 
les biens habous plus accessibles à la petite colonisation. 

M. le Président. — La proposition de notre secrétaire général représente 
évidemment l'opinion de la majorité; néanmoins, nous devons prendre les 
amendements les plus éloignés du rapport. Je ferai remarquer à M. Mar- 
tinier que Tun de ses vœux semble être contredit parce fait que le gouver- 
nement du Protectorat est invité à prendre des mesures. 

M. Martinier. — Nous demandons qu'il y ait un contrôle sur le budget de 
2 millions et demi, un contrôle français. 

M. le Président. — Vous demandez une espèce de contrôle sur l'adminis- 
tration des habous. Or, il y a un vœu de M. Gounot qui, peut-être, vous 
donnera satisfaction ; 

Le Congrès, 

Considérant que beaucoup de fondations habous ont été instituées dam 
le but de remplir des services publics (entretien des fortifications, d'écoles, 
de fontaines, d'hôpitaux, etc.) ; 

Emet le vœu que le budget des habous soit publié en annexe au badgd 
de l'Etat. 

(Ce vœu, mis aux voix, est adopté par 28 voix, les indigènes s'étant abstenus.) 

Voici maintenant le vœu de M. Martinier (Voy. ce vœu p. 98) :. 

M. de Lamothe. — Je ne peux pas voter ce vœu, pour les raisons poli- 
tiques que j'ai énoncées tout à l'heure. 

M. le Président. — 11 ne s'agit pas de la transformation des habous, mais 
de savoir comment ils sont administrés. 

M. de Carnières. — 11 n'y a pas de colonisation indigène : les indigènes 
sont chez eux. 

M. Martinier. — On peut arrêter le voîu aux mots : . , . un régime permettant 
de remettre rapidement en circulation les habous privés, et en supprimer 
la dernière partiéV' 

(Le vœu de M. Martinier ainsi modifié, mis aux voix, est adopté par 3i voix, 
contre quelques abstentions). 



■r 



:.. 



— H5 - 

M. de Carnières. — Je retire mon vœu. 

M. le Président. — Nous n'avons pas besoin de voter sur les vœux de 
M. BécJiir Sfar, car dans aucun des vœux votés il n'est question de la 
suppression des habous. 

M. de Lamothe. — Je demande que la question de la naturalisation soil 
renvoyée à un prochain Congrès. 

(La séance est levée à 7 heures.) 



DEUXIÈME SECTION 



QUESTIONS INDIGÈNES 



VŒUX ADOPTÉS PAR LE CONGRÈS 



SERVICE MILITAIRE DES INDIGENES EN ALGERIE 

I 

Le Congrès, 

Considérant qu'il est rationnel et désirable de chercher à utiliser 
plus largement les ressources militaires que présentent les populations 
indigènes de V Algérie; 

Considérant, d'autre part, que l'établissement de la conscription en 
Algérie, où depuis quatre-vingts ans les indigènes ont toujours été 
exonérés du service militaire, pourrait être la cause d agitations préjudi- 
ciables à la sécurité de ce pays et serait de nature à ébranler la con- 
fiance que V indigène doit avoir dans l équité de notre domination, 

Emet le vœu : 

Que le système des engagements volontaires actuellement appliqué 
en Algérie soit développé par tous les encouragements possibles, de 
manière à fournir à notre armée nationale le complément d hommes qui 
lui est nécessaire . 



II 



Le Congrès émet le vœu : 



i° Que V institution et l'organisation du service militaire des indigènes 
algériens fassent V objet d'une loi spéciale; 

2° Que nul indigène ne puisse exercer de fonctions administrative 
ou publiques en Algérie, s il na accompli volontairement deux ans de 
service dans V armée française. 



— 117 — 



III 



Le Congrès émet le vœu : 

Que les indigènes musulmans de f Algérie puissent se soumettre aux 
obligations de la loi de i9o5 sur le recrutement de l'armée et quen 
échange, les avantages suivants soient accordés à ceux qui s'y soumet- 
tront : 

j° Exemption du régime de V indigénat ; 

2° Admission aux emplois publics de préférence aux autres sujets 
musulmans. 



ENSEIGNEMENT 

I 

Le Congrès émet le vœu : 

Qiiune instruction utile soit largement donnée aux indigènes tuni- 
siens dans les écoles primaires spéciales, où les cours seront faits en 
arabe et comprendront, outre une interprétation libérale du Coran, des 
notions de français, de sciences et surtout d'agriculture. 



II 



Le Congrès émet le vœu ; 



r Que Von développe V école franco-arabe dans les centres où il y a des 
Européens, sous la condition expresse que ï enfant indigène aura Vâge 
scolaire; 

2° Qiion établisse partout ailleurs le Koultab réformé. 



ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL 

Le Congrès émet le vœu : 

i° Que renseignement des connaissances scientifiques très élémen- 
taires soit donné à ï école primaire indigène; 

2° Qu'un enseignement professionnel complémentaire soit donné à 
Vérole primaire indigène, dans les centres où prédomine nettement une 
Jorme particulière d'activité économique; 

3° Qu'il soit procédé après V école, mais autour de V école qui la sur- 
veillera et la coordonnera, à une organisation progressive de V apprentis- 
sage des indigènes. 



— 118 — 



ENSEIGNEMENT AGRICOLE 



Le Congrès émet le vœu : 

i° Que la part de V agriculture dans l'horaire des écoles primaires 
rurales indigènes soit largement augmentée, de façon que, principalement 
pendant les deux dernières années de scolarité, le futur fellah reçoive 
une bonne instruction agricole, théorique et surtout pratique ; 

2° Que les champs de culture nécessaires pour donner V enseignement 
pratique agricole adapté au milieu soient fournis aux écoles indigènes; 

3° Que les maîtres français et indigènes soient parfaitement préparés 
et encouragés à donner V enseignement de V agriculture; 

4° Que des cours temporaires, des cours d'apprentissage agricole et 
quelques écoles de culture à V usage des indigènes, soient créés dans les 
diverses régions de Z J Algérie ; 

5° Qu un journal d'agriculture pour les fellahs soit créé. 



ENSEIGNEMENT DE LA FEMME INDIGENE 

Le Congrès émet le vœu : 

Qu'une instruction soit donnée en arabe à la fille musulmane, dans 
les provinces de V Afrique du Nord. 



JUSTICE 

I 



Le Congrès émet le vœu : 

i° Que la justice indigène, en Tunisie, soit réformée dans un sens 
plus libéral; 

3° Quà la tête des tribunaux indigènes soient placés, en qualité de 
présidents* des magistrats français de carrière possédant le certificat de 
législation tunisienne et le brevet d'arabe; 

3° Que les Israélites tunisiens, a/y ant fait les éludes nécessaires et subi 
les examens exigés, soient admis à concourir pour le poste de magistrats 
indigènes ; 

4° Que la justice tunisienne soit affranchie le plus tôt possible de 
toute attache administrative ou religieuse. 

II 

Le Congrès émet le vœu : 

i° Que V organisation de la justice séculière tunisienne soit continuée, 
quand la possibilité d'un bon recrutement du personnel le permettra, par 



. rf 
.t. 



— 119 — 

l'institution de tribunaux indépendants de V administration à tous les 

degrés; 

2° Que des mesures soient prises pour l'institution d'une école d'ad- 
ministration donnant une instruction supérieure aux indigènes en vue de 
leur préparation scientifique et morale aux fonctions publiques ; 

3° Que la codification du droit tunisien soit continuée en ce qui con- 
cerne le droit pénal, la procédure civile et V instruction criminelle. 



ASSISTANCE 
I 



Le Congrès émet les vœux suivants : 
i° A Tunis, achever V hôpital Sadiki, encore insuffisant] 
3° Hors de Tunis, améliorer la situation et augmenter le nombre 
des médecins régionaux chargés de donner des soins aux indigènes ; créer 
auprès de chacun de ces médecins une infirmerie très simple, à caractère 
exclusivement indigène et y joindre enfin un auxiliaire médical suffi- 
samment rétribué. 

II 

Le Congrès émet le vam : 

Qail soit institué un comité de propagande encourageant les femmes 
françaises à visiter et à conseiller à domicile les familles indigènes, avec 
ramifications jusque dans les villages et les communes mixtes; 

Que ce comité ait V appui moral et pécuniaire des pouvoirs publics. 



BIENS HABOUS 



Le Congrès, 

Considérant que les terres habous sont, en fait, soustraites à toute 
mise en valeur rationnelle et constituent un empêchement de premier ordre 
au développement agricole de la Tunisie, fondement de sa richesse; 

Qu'il importe; comme le Congrès Va déjà voté dans une de ses pré- 
cédentes réunions, de poursuivre par tous les moyens V œuvre du peuple- 
ment de V Algérie et de la Tunisie par des colons français. 

Emet le vœu : 

r° Que les habous, organe important du gouvernement tunisien, dis- 
posant d'un budget annuel de pins de s .%5o .ooo francs de recettes, soient 



— 120 — 

placés sous le contrôle immédiat et effectif d'un fonctionnaire français 
uniquement occupé à ce contrôle; 

2° Que le gouvernement étudie et applique le plus rapidement pos- 
sible à la Tunisie un régime permettant de remettre rapidement en circu- 
lation les habous privés. 

II 

Le Congrès, 

Considérant que beaucoup de fondations habous ont été instituées 
dans le but de remplir des services publics (entretien des fortifications, 
d'écoles, de fontaines, d'hôpitaux, etc.), 

Emet le vœu : 

Que le budget des habous soit publié en annexe au budget de VEtat. 






QUESTIONS INDIGÈNES 



DEUXIÈME PARTIE 



RAPPORTS ET COMMUNICATIONS 



LE SERVICE MILITAIRE DES INDIGÈNES 

EN ALGÉRIE 

Rapport de M. le Comte Henry de CASTR1ES 



Messieurs, 

Les organisateurs du Congrès de l'Afrique du Nord, en me confiant le rapport 
sur le service militaire des indigènes en Algérie, se sont sans doute rappelé que 
j'avais appartenu à la fois à l'armée et à 1 Algérie : à l'armée, dans laquelle j'ai 
servi comme officier de tirailleurs, et à l'Algérie par ma carrière dans les 
affaires indigènes qui a fait de moi un ardent ami de notre France transméditer- 
ranéenne. Si je rappelle à mon tour ces modestes titres, c'est pour donner une 
plus grande garantie de mon impartialité dans l 1 exposé d'une question qui 
touche à dexix ordres d'intérêts également sacrés : la puissance militaire de là 
France et la sécurité de l'Algérie. 

Est-il besoin d'insister sur l'actualité du problème posé devant l'opinion, 
alors que la presse métropolitaine et algérienne lui consacre presque chaque 
jour de longs articles, alors que des pétitions se signent et que les indigènes 
envoyent des délégués pour les remettre au Président du Conseil, alors surtout 
que le Gouvernement a pris l'initiative d'opérations de recensement, véritables 
«sondages », qui ont déjà provoqué en Algérie une certaine émotion. 

Gomme dans tous les débats qui passionnent l'opinion, des arguments de 
valeur très inégale ont été -produits. Dans la discussion, on est souvent enclin à 
prendre pour des preuves solides ce qui, dans tel ou tel discours officiel, cons- 
titue seulement un développement oratoire, développement habile, mais qui, 



— 122 — 

pour tout auditeur averti, ne saurait être entendu à la lettre. Après une lutte 
des plus courtoises entre les deux leaders qui ont pris la direction effective des 
débats, M. Messimy et M. Etienne, le. terrain se trouve très déblayé, et il n'y a 
plus à retenir que les arguments auxquels ils se sont eux-mêmes arrêtés. Aujour- 
d'hui, la question n'est plus enfermée dans le dilemne où Ion voulait l'enserrer au 
début : ou bien la conscription en Algérie, ou bien la défense nationale en péril. 

Le projet dont M. Messimy a pris l'initiative comme rapporteur du budget 
de la guerre peut se résumer dans le syllogisme suivant : 

La loi sur le service de deux ans et la diminution de la natalité en France ont 
eu pour conséquence de réduire les contingents annuels d'une façon inquiétante. 
Or, r Algérie-Tunisie est un réservoir d'hommes merveilleusement préparés à la 
vie militaire. Donc, la France doit puiser dans ce réservoir et prélever paiwoie 
d'appel le nombre d'hommes nécessaires pour parfaire ces contingents. 

C'est à dessein que j'ai employé cette forme un peu désuète de raisonnement : 
elle permet de mieux serrer la discussion; mais elle a surtout l'avantage de 
donner au projet de M. Messimy son véritable caractère : ce projet s'est imposé 
à son esprit avec toute la rigueur d'un syllogisme. Il n'a pas prétendu que la 
réforme proposée par lui marquât un progrès en elle-même; il l'a considérée 
comme une nécessité inéluctable. « Nous ne pouvons, a-t-il dit, trouver des 
hommes ailleurs qu'en Algérie et en Tunisie; c'est donc là qu'il faut aller les 
chercher ». M. Messimy se sépare donc ainsi de certains protagonistes de son 
projet qui considèrent rétablissement de la conscription chez les indigènes 
comme un progrès, comme un idéal qu'il faudrait réaliser, alors même que l'in- 
suffisance de nos effectifs n'en ferait pas une nécessité. Séduits par l'exemple de 
la Jeune Turquie, laquelle vient d'admettre les chrétiens au service militaire, 
ils considèrent que ce service militaii'e est un honneur qu'il faut accorder avec 
F émancipation politique aux indigènes d'Algérie. Nous aurons par la suite l'oc- 
casion de démontrer combien est peu fondée la comparaison du chrétien de Tur- 
quie avec le musulman de l'Afrique du Nord. 

M, Etienne se trouvant entièrement d'accord avec M. Messimy sur les pré- 
misses de notice syllogisme, il paraît suiïisant de les examiner très brièvement. 

La première des propositions est un aveu : elle constate la faillite de la loi sur 
le service de deux ans. Les compensations qu'avait escomptées le législateur 
n'ont presque rien donné, et Ton peut dire que notre armée, par la suppression 
d une classe de recrutement, est, à peu de chose près, diminuée d'un tiers. Le 
fléchissement de la natalité en France n'est malheureusement pas un fait nou- 
veau, et ce n'était pas au moment oit il se révélait par un amoindrissement 
numérique des contingents qu'il fallait priver notre armée d'une_ classe. Toute 
récrimination sur le passé est d'ailleurs stérile, et il serait également puéril de 
penser à l'éventualité d'un retour en arrière. Toutefois, il était utile de constater 
la grave faute qui a été commise. Si cette faute peut être réparée avec un sacri- 
fice financier, on devra s'estimer heureux et ne pas marchander les ressources 
à la défense nationale. 

La seconde proposition de notre syllogisme énonce l'aptitude militaire des 
indigènes. La France a, de l'autre, côté de la Méditerranée, six millions de sujets 



— 123 — 

qui possèdent au plus haut degré les qualités de l'homme de guerre. Vigoureux, 
bien découplé, sobre, l'indigène est entraîné à la marche ; il supporte la soif, la 
faim, les intempéries. Son existence, qui se passe presque entièrement en plein 
air, le prépare à la vie des camps ; rien ne ressemble plus à un bivouac qu'un 
douar. Toutes ces qualités ont fait rechercher les indigènes comme soldats, dès 
le début de la conquête. Malheureusement, il veut une période pendant laquelle 
la désertion sévit dans de telles proportions parmi les bataillons indigènes qu'elle 
mit en question leur existence. En 1841, le mal avait disparu et, depuis lors, 
nos régiments de tirailleurs ont fait leurs preuves. Dans toutes les expéditions 
où ils ont combattu à côté de nos troupes, ils ont montré une intrépidité égale 
à leur endurance. Soldat incomparable en temps de guerre, l'indigène est peut- 
être un peu turbulent en garnison, mais là encore le respect absolu de la force 
lui tient lieu de discipline. 

Les deux premières propositions de M. Messimy, les prémisses, sont, comme 
je l'ai dit, intégralement admises par M. Etienne, et leur exactitude se trouve ainsi 
confirmée par la haute autorité d'un ancien ministre de la guerre qui connaît 
mieux que personne les besoins de notre armée et à qui la France doit la remise 
en état de défense du territoire. C'est à peine si M. Etienne se sépare de M. Mes- 
simy sur la conclusion à tirer des prémisses, puisqu'il estime, lui aussi, qu'il est 
rationnel, dans notre pénurie de soldats, de recourir à l'élément indigène. Mais 
il juge imprudent de puiser dans le réservoir d'hommes qu'est l' Algérie-Tunisie 
par voie cV appels, et il est d'avis qu'il faut parfaire nos effectifs avec des enga- 
gements et des rengagements . 

C'est sur cette seule divergence que doit porter la discussion, qui se réduit à 
comparer entre eux le système des appels et celui des engagements. 

Nous allons résumer cette discussion, en exposant tour à tour les deux thèses 
eu présence . 



¥ 
^ •& 



Les arguments produits en faveur du système des appels et contre le système 
des engagements sont les suivants : 

, 1° L'Algérie n'a rien à craindre pour sa sécurité du système des appels, puisque 
ce système est appliqué en Tunisie sans résistance de l'indigène et sans difficultés, 
G est le bey Mohammed ben Saddok qui a établi, en 1860, le régime de la cons- 
cription en Tunisie; cette institution militaire, comme plusieurs des institutions 
beylicales, était presque tombée en désuétude, et la France Fa remise progressi- 
vement en vigueur dans le Protectorat. Aujourd'hui. la conscription est acceptée 
dans toute la Tunisie. Sur une population de 1.800.000 habitants, on prélève un 
contingent annuel de 1.800 hommes environ qui est presque doublé par des 
engagements volontaires. La durée du service est de trois années. Le nombre des 
insoumis et des déserteurs est insignifiant. Quant à l'institution des réserves, 
créées en 1904, elle n'a pas encore eu le temps de faire ses preuves, mais tout fait 
espérer qu'il se produira peu de déchets. On ne voit donc pas pourquoi, en usant 
de prudence et de modération, les choses ne se passeraient pas de la même façon 
en Algérie. 



— 124 — 

2° La Commission technique envoyée sur les lieux pour procéder à une enquête, 
a conclu d'une façon formelle à la possibilité d'établir la conscription en Algérie. 

Cette Commission, dont les membres connaissaient à fond les indigènes et dont 
la compétence ne saurait être mise en doute, s'est arrêtée en effet aux conclusions 
suivantes : 

Il est possible, sans crainte de troubles graves, et encore moins d'insurrection, 
d'imposer dès maintenant le service militaire obligatoire aux musulmans algériens, 
sous réserve que, pour faciliter la mise en pratique de la mesure, on procédera d'après 
la méthode suivante ou toute autre s'inspirant des mêmes principes : 

Ne prélever au début et par voie de tirage au sort qu'un très faible contingent, 5 p. 100 
par exemple ou 10 p. 100 du nombre des jeunes gens en âge de porter les armes; 
augmenter ce contingent progressivement et lentement, d'année en année, et suivant les 
circonstances politiques plus ou moins favorables. 

Admettre le remplacement administratif. 

Je ne sais, Messieurs, si je dois enregistrer à cette place, et par conséquent 
comme un argument favorable à la conscription indigène, l'avis d'une personne 
trop haut placée pour avoir été interrogée par la Commission d'enquête, mais 
dont précisément l'opinion, en raison de sa situation élevée et de sa grande com- 
pétence, est très utile à connaître; je veux parler des déclarations faites par 
M. Jonnart, Gouverneur général de l'Algérie . L'opinion de M. Jonnart, pour 
avoir été formulée avec une discrète réserve, ne peut être assimilée à ces crédits 
qui, dans les budgets, sont inscrits en recette et en dépense. M. Messimy a été 
imprudent, à mon avis, d'en faire recette. Voici comment s'exprime M. Jonnart 
dans un rapport à M. le Président du Conseil : 

Je n'ai pas cru devoir, Monsieur le Président, laisser dans l'ombre les inconvé- 
nients du régime de la conscription appliquée aux indigènes algériens, mais je n'y lais 
pas d'opposition de principe; elle s'imposera un jour ou l'autre. C'est seulement, comme 
je l'ai dit, uue question d'opportunité. 

Si malgré les objections formulées, le gouvernement se décide à l'appliquer immé- 
diatement, je demande qu'elle n'ait pas pour conséquence une naturalisation collective 
et l'attribution de droits politiques, pour lesquels les indigènes ne sont pas préparés, 
ni la suppression de leur statut spécial, qui provoquerait le plus vif mécontentement. 

Je considère aussi comme indispensable, dans l'hypothèse du service obligatoire, 
l'adoption des dispositions ci-après : 

i° Tenir compte, dans la plus large mesure possible, pour le casernement des indi- 
gènes, pour leur couchage et leur alimentation, des prescriptions et des pratiques aux- 
quelles les soumet leur loi religieuse; 

20 N'appeler d'abord sous les drapeaux qu'un effectif restreint pour que les indi- 
gènes s'habituent peu à peu au régime nouveau ; 

3° Autoriser le remplacement, et prévoir des cas de dispense et des exemptions qui 
permettent d'atténuer, quand les circonstances l'exigeront, la rigueur du système; 

4° Appeler les conscrits dès l'âge de 18 ans, sauf dans les cas de faiblesse ou d'in- 
suffisance de développement, afin d'avoir le moins possible de conscrits mariés. 

3° Le système des appels est seul susceptible de fournir des réserves ; les soldats 
de métier, en effet, ceux recrutés par engagements volontaires, ne donnent pour 
ainsi dire pas de réserves au moment d'une mobilisation. 

4° Les troupes indigènes recrutées par appels seront aussi fidèles que nos régi- 
ments de tirailleurs algériens. On vient d'en faire récemment l'expérience : les 



— 123 — 

bataillons de tirailleurs tunisiens envoyés à Casablanca et chez les Beni- 
Snassen se sont comportés aussi bien que les troupes indigènes de l'Algérie. 

5° Le système des appels a sur celui des engagements l'avantage d'être exten- 
sible, seul, il peut suppléer les vides des contingents métropolitains. 

Le recrutement par engagements a le tort, au contraire, de n'être pas élastique; 
son rendement est limité : déjà, dans la province de Gonstantine, le 3 e régiment 
de tirailleurs n'arrive pas à enrôler le nombre d'hommes répondant à son effectif. 
On en donne comme cause le développement pris dans cette province par 
l'exploitation minière : l'indigène trouvant une rémunération très avantageuse 
de son travail est moins sollicité par la prime. Mais, dans toute l'Algérie, on peut 
prévoir que l'augmentation de la prospérité et du bien-être de l'indigène le por- 
tera -de moins en moins à s'engager. 

6° Le système des engagements et rengagements serait très onéreux : le tirail- 
leur tunisien recruté par appel coûte 450 francs par an, alors que le tirailleur 
algérien recruté par engagement volontaire coûte, avec sa prime, sa retraite et 
tous les accessoires de solde, une somme de 1.100 francs par an. Pour les 
20.000 hommes de plus qu'on se propose de demander à l'Algérie, la dépense 
serait de 14 millions environ, en admettant que le chiffre des primes ne fut pas 
augmenté. 

7° Lïmpôt du sang établi chez les indigènes algériens n'oblige nullement, par 
voie de conséquence, à leur concéder les droits politiques. 

La capitulation d'Alger, signée en 1830. ne pouvait contenir aucune interdiction 
relative a la conscription militaire, puisqu'à cette époque, cette institution 
n'existait pas en France. D'ailleurs, depuis la conquête, les indigènes ont été 
astreints à certaines charges militaires ; ils ont fourni des goums pour nos expé- 
ditions et des bêtes de somme pour nos convois militaires. Afin de mieux établir 
que l'indigène qui serait appelé sous nos drapeaux par voie de conscription ne 
servirait pas au même titre que le soldat français et qu'il ne saurait prétendre à 
l'égalité civique, on devrait, d'après les auteurs du projet, attribuer à cet indi- 
gène, une fois libéré, une prime en argent. 



Plusieurs objections ont été faites à ces arguments. Permettez-moi de les 
exposer ici et d'ajouter celles qu'une étude personnelle de la question a pu me 

suggérer. 

Sur le premier point, à savoir que la sécurité de l'Algérie n'aurait 'rien à 
craindre du système des appels appliqué sans résistance en Tunisie, remarquons 
tout d'abord que cette question de sécurité, si intéressante au point de vue pra- 
tique, est théoriquement étrangère au problème du service militaire des indi- 
gènes; en effet, la violation du droit ne serait pas excusée, par ce fait qu'elle 
n'entraînerait pour la sécurité de l'Algérie aucune répercussion fâcheuse. Je 
*û empresse d'ailleurs de démontrer qu'il serait loin d'en être ainsi et que 
l'exemple de la Tunisie n'est nullement probant pour l'Algérie. En Tunisie 



— 126 — 

c'est le bey qui, avec son autorité souveraine et religieuse, a imposé à ses sujets 
la conscription militaire avant notre protectorat; la France ne saurait donc 
porter aux yeux des indigènes tunisiens la responsabilité de cette' mesure; ceux-ci 
savent, en outre, qu'ils sont appelés au service militaire pour la défense de leur 
patrie ; ils forment en quelque sorte une armée nationale, et Ton conçoit dès lors 
que le service dans une armée nationale puisse être obligatoire. Toute autre 
apparaît la situation en Algérie, où ce serait le chrétien vainqueur qui, pour sa 
défense, imposerait à ses sujets musulmans le service militaire. 

On ne saurait d'ailleurs comparer la tranquillité de l'Algérie à celle de la 
Tunisie. Un demi-siècle de guerre intermittente et de conquête progressive est 
là pour témoigner de l'esprit belliqueux des tribus algériennes. C'est par la 
force de son épëe et la sagesse de son administration que la France maintient 
en Algérie la sécurité, et il suffirait d'une atteinte à notre prestige ou d'une loi 
considérée comme vexatoire pour amener, — je ne dis pas une insurrection géné- 
rale, — mais des troubles et des soulèvements partiels. Le fanatisme, — et par ce 
mot, je veiix seulement entendre l'hostilité du musulman pour le dominateur 
chrétien, — est un feu qui couve sous la cendre; la politique de la France doit 
consister à jeter sur ce foyer mal éteint le plus de cendre possible, et c'est ce 
qu'elle fait avec des lois prudentes et philanthropiques. La conscription mili- 
taire serait-elle une de ces lois? Même atténuée dans son application, elle ne peut 
apparaître à l'indigène que comme une violation de son statut personnel ; et la 
cause de cette transgression ne lui serait pas dissimulée : il saurait que nous 
portons atteinte à ses droits, parce que nous açons une armée trop faible pour 
pouvoir nous passer de lui. 

2° Les conclusions de l'enquête de la Commission technique sont le second 
point à discuter. Elles semblent, à les lire, avoir été suggérées par le très 
légitime désir d'atténuer autant que possible dans l'application les effets de la 
conscription, et l'extrême prudence que recommande la Commission est une 
preuve du danger que lui inspire la réforme proposée. Nous aurions aimé à 
connaître les dépositions recueillies auprès des personnalités consultées, mais le 
rapport de la Commission a été tenu secret. Aujourd'hui, d'ailleurs, la meilleure 
enquête est celle qui résulte des délibérations des assemblées algériennes et de 
l'opinion des individualités les plus notables que la presse nous a fait connaître. 
Dans le milieu musulman, les indigènes émettent sur la question deux avis net- 
tement différents : la masse ignorante repousse avec force le service militaire 
obligatoire: par contre, une minorité infime, civilisée et cultivée, — qui échap- 
pera par le remplacement à l'obligation militaire, — accepte la réforme, à la 
condition qu'elle soit la rançon des droits civiques et politiques donnés à l'indi- 
gène. Quant aux représentants élus de l'Algérie, aux colons, aux non-colons, etc., 
ils sont unanimement et radicalement hostiles à la mesure. On n'a pu opposer 
à cette unanimité, pardonnez-moi cette expression, qu'une boutade. « Il est bien 
évident, a-t-on dit, que si l'on demandait à un conseil général en France de se 
prononcer sur le service militaire obligatoire, il serait unanime à le repousser.» 
La question est loin d'être la même : les assemblées délibérantes qui, en Algérie, 
ont eu à faire connaître leur sentiment sur la conscription indigène sont com- 
posées de membres n'ayant aucun intérêt personnel ou électoral dans la question, 
puisque la réforme projetée ne concerne que la population indigène. Il semble 



— 127 — 

donc qu'il y ait là un motif de plus pour prendre de pareils avis en considéi*ation. 
Enfin, Messieurs, vous vous rappelez les déclarations si sages de M. le Gou- 
verneur général de l'Algérie et vous apprécierez si elles ne doivent pas être 
considérées plutôt comme des objections que comme une adhésion au projet de 
M. Messimy. 

Le 3 e point à envisager est celui des réserves. Nous estimons que le rappel 
des indigènes sous les drapeaux à titre de réservistes, qu'ils aient servi comme 
appelés ou comme engagés volontaires, sera toujours une opération fort difficile. 
La crainte de perdre une retraite ou une allocation renouvelable pourra seule 
triompher de la répugnance de l'indigène marié à quitter son foyer. 

4° La fidélité à attendre des troupes indigènes recrutées par voie d'appels est 
le 4 point qui doit nous occuper. Nous ne croyons pas qu'on puisse espérer les 
mêmes qualités de discipline de l'indigène célibataire, venu volontairement sous 
notre drapeau, attiré par l'appât de la prime, et de l'indigène, souvent marié, 
qu'on aura arraché de son douar sans lui offrir une compensation pécuniaire. 
Sans doute, de telles troupes transportées au loin, encadrées de régiments 
métropolitains, feront leur devoir, mais, avant de les embarquer, il est à 
prévoir bien des mutineries, bien des désertions. Il n'y a que deux concepts 
possibles pour une armée : celle qui est animée de l'amour du pays, qui combat 
pour sa défense et qui peut être recrutée par appels, celle-ci est l'armée natio- 
nale; celle, au contraire, dans laquelle ces sentiments n'existent pas et ne 
sauraient exister, celle qui combat pour des avantages matériels; celle-là ne peut 
être qu'une armée mercenaire . 

Le 5 e argument en faveur du système des appels est sa grande élasticité. Nous 
y voyons un danger, car le gouvernement, après des essais modérés du système 
qui seront peut-être inoftensifs, sera amené à l'appliquer intégralement, ce qui 
constituera une menace pour la sécurité de l'Algérie. Nous estimons que si la 
prospérité et l'aisance de l'indigène le portent de moins en moins à contracter 
des engagements volontaires, ces causes, agissant dans le même sens, augmen- 
teront davantage encore sa répulsion pour le service militaire obligatoire. Sans 
doute, il faudra rechercher les moyens d'obtenir un plus grand rendement du 
système des engagements volontaires et celui qui semble a priori le plus indiqué 
consisterait à relever le prix de la prime et surtout de la retraite, et à réserver 
aux retraités indigènes le plus d'emplois possible en Algérie. Gela nous conduit 
à parler du sixième argument, à savoir l'économie réalisée par le système des 
appels. 

6° Cette économie est incontestable; mais il faut observer que le prix de 
revient du tirailleur engagé peut être notablement réduit, si l'on fait vivre les 
troupes indigènes un peu plus à l'arabe, ce qu'elles seront les premières à 
apprécier. En outre, le budget de la guerre, du fait de l'insuffisance des contin- 
gents incorporés, doit présenter des disponibilités qui pourraient être appliquées 
au paiement des primes. Il restera néanmoins un effort financier à faire, si nous 
voulons utiliser les ressources militaires que nous offrent les populations indi- 
gènes de l'Algérie ; mais le Parlement qui a assumé la responsabilité de la loi sur 



— 128 — 

le service de deux ans n'hésitera pas à voter les crédits nécessaires pour redonner 
à notre armée l'importance numérique qu'elle doit conserver. 

7° J'arrive, Messieurs, au dernier point de la discussion qui peut se résumer 
ainsi : le système des appels appliqué à l'indigène d'Algérie est-il légal? 

Je n'ai pas l'intention d'opposer à rétablissement de la conscription en Algérie, 
l'argument tiré de la capitulation signée à Alger, en 1830, par le général de 
Bourmont. Nous avons occupé l'Algérie sans plan arrêté, par la seule force des 
événements, et nous avons été, de ce fait, entraînés à modifier bien des fois notre 
système de gouvernement vis-à-vis des tribus. Si donc, à l'origine, pendant lu 
période de conquête proprement dite, pendant cette période où les vainqueurs 
mettent plus ou moins à contribution les peuples soumis, nous avions imposé la 
conscription à nos sujets indigènes, ceux-ci l'eussent acceptée vraisemblablement 
avec la résignation de vaincus qui n'avaient pas encore une confiance entière 
dans la générosité de la France, et personne aujourd'hui ne songerait à s'élever 
contre cette institution, en invoquant ce principe du droit romain : Quod ah 
initio iisurputum est, iractu temporis legitimum fieri non potest. Combien 
différente est la situation actuelle : c'est après 60 années de paix en Algérie, de 
cette paix française que vantait avec raison M. Messimy, après 80 années 
pendant lesquelles nous avons scrupuleusement respecté le statut personnel de 
l'indigène, pendant lesquelles, dans ce pays de foi punique, nous sommes 
arrivés à gagner la confiance de l'habitant, en lui faisant apprécier l'esprit équi- 
table et bienveillant de notre domination, c'est en 1909 que vous viendriez tout 
d'un coup appointer atteinte aux droits de l'indigène, en lui imposant la cons- 
cription? Cela n'est pas possible; l'exonération du service militaire est à tout le 
moins acquise à l'indigène par voie de prescription. 

*»* 
i 

Je sais qu'on a cherché à établir une analogie entre le recrutement des goums, 
ces contingents de cavalerie indigène que nous employons parfois dans nos 
expéditions, et le recrutement par appels qu'on propose aujourd'hui. L'analogie 
n'existe pas, les goums sont composés de cavaliers qui viennent dans nos colonnes 
pour un temps très limité, attirés par l'appât du butin; et de fait, dans nos expé- 
ditions, ils sont surtout chargés de la poursuite de l'ennemi et des opérations 
de razzia dont ils s'acquittent d'ailleurs beaucoup mieux que nous. Ce concours, 
les indigènes font donné de tout temps à leurs chefs, turcs ou arabes; il est dans 
leurs mœurs, dans leurs habitudes, et l'on peut continuer à l'exiger d'eux, sans 
violer en aucune façon leur statut personnel. Il en va de même des réquisitions 
d'hommes et d'animaux que nous exerçons pour nos convois militaires. 

On doit donc renoncer à établir la conscription en Algérie en vertu du droit de 
réquisition ou de nos droits impériaux . A bien examiner d'ailleurs le problème 
du service militaire des indigènes, il apparaît comme un cas particulier du pro- 
blème général de l'émancipation de nos, sujets musulmans et de leur naturalisa- 
tion en masse. Quelques impatients se félicitent de voir ce problème, aussi vieux 
que la conquête et dont la solution a toujours été prudemment écartée, se rou- 
vrir de cette manière. Ce sont eux qui, assimilant les musulmans de l'Algérie 
aux chrétiens de la Turquie, réclament pour les premiers l'émancipation et le ser- 



— 129 - 

vice militaire que le Comité « Union et Progrès » vient d'accorder aux seconds. 
Il suffit de faire remarquer que le chrétien, en Turquie, était apte depuis long- 
temps à l 1 émancipation et au service militaire qui en est la conséquence, puis- 
qu'il était à un niveau de civilisation au moins égal à celui du Turc, son domina- 
teur. En Algérie, au contraire, on peut, sans être taxé de pessimisme, affirmer 
que la situation est diamétralement inverse. Les sentiments de ces trop hardis 
novateurs ne sont pas d'ailleurs ceux de M. Messimy. « Il ne faut pas, dit-il, 
que les indigènes, du fait qu'ils seront appelés sous notre drapeau, s'imaginent 
qu'ils auront l'égalité de droits absolus avec les Français ». Et vous avez vu que, 
pour bien établir ce principe, cette distinction entre le service du soldat français 
et celui du soldat indigène, M. Messimy propose quon alloue à ce dernier une 
prime en argent au moment de sa libération. Une armée de soldats qui seront 
recrutés par appels, mais qui toucheront des primes, est bien près de ressembler, 
vous me le concéderez, aune armée mercenaire. On ne voit pas dès lors, pour- 
quoi M. Messimy ne franchirait pas la petite distance qui le sépare de nous, en 
se ralliant à un système, aussi amélioré qu'il le voudra, des engagements volon- 
taires. Il lui resterait toujours le très grand honneur d'avoir signalé en patriote 
vigilant les ressources considérables et presque inexploitées que peut nous 
fournir l'Algérie au point de vue militaire. 



REFLEXIONS 



AU SUJET DU SERYICE MILITAIRE DES INDIGÈNES 

Communication de M. Paul DUCROQUET 

Colon en Tunisie. 



Un député , M. Messimy, a proposé de soumettre les indigènes algériens au 
service militaire obligatoire, et cette proposition a déjà fait l'objet de discussions 
très vives. Il nous a paru intéressant de rechercher et de résumer quelques traits 
de ces discussions. Le rapprochement des opinions et leur critique permettront 
de mieux saisir ce qui est à retenir et ce qui est à ajourner ou à rejeter. 

Ces matières sont infiniment délicates et leur étude exige une connaissance 

étendue de la sociologie musulmane. Chaque fois qu'une question algérienne est 

soulevée, l'opinion s'en saisit et la discute avec les moyens d'information dont 

e ile dispose, à savoir, le plus souvent, d'après les articles de la presse qupti- 

t. iu 9 



— 130 — 

dienne. Oi\ c'est là qu'on trouve les discussions les plus hâtives et les plus pas- 
sionnées. Il s'en faut que les arguments et les conclusions soient toujours con- 
cordants; mais ils ne sont produits qu'avec plus d'obstination. La raison en est 
que les nécessités d'information rapide et de polémique s accommodent mal des 
lenteurs dune observation locale patiente et prolongée. 

En fait de documentation, dit une revue, il semble qu'on se contente trop 
facilement d'un voyage de 15 jours. On est allé d'Oran et souvent d'Alger à 
Tunis, par Gonstantine, avec un crochet vers Timgad et Biskra, et l'on se figure 
connaître l'Algérie! C'est la même constatation que fait plaisamment un journal 
de Tunis : « Il y a des gens qui peuvent dire avec une parfaite bonne foi qu'ils 
sont Tunisiens et qui ne sont cependant pas Tunisiens en ce sens qu'ils ne connais- 
sent rien de la Tunisie. Ce sont presque tous nos excellents compatriotes qui 
passent plusieurs années en ce pays, sans s'éloigner de Tunis au delà d'Ham- 
mam-Lif ou de laManouba. » [Dépêche, 2o févr. 1908). 

Il en fut toujours ainsi : les choses africaines sont jugées communément par une 
opinion peu documentée, « Je communiquerai, disait le général Desmichels. on 
183o, les réflexions que j'ai faites sur un peuple auquel on n'a pas encore rendu 
la justice qu'il mérite, parce qu'on n'a eu jusqu'à ce jour sur son compte que des 
idées fausses ou du moins incomplètes ». Nous en sommes encore là. 

La difficulté est si grande que, après vingt ans de séjour ininterrompu en 
Afrique, d'observations et de recherches, je ne saurais prétendre avoir dégagé la 
vérité. Fournir une contribution en vue de s'en rapprocher est une ambition per- 
mise. Telle est l'excuse que je me permets de présenter. 



Les rapporteurs de nos budgets n'ont pas toujours échappé aux erreurs d'une 
documentation superficielle, recueillie hâtivement dans un voyage de quinze 
jours, et il est malheureusement arrivé que le Parlement a ainsi ratifié des pro- 
positions insuffisamment mûries. 

Suivant la direction qui sera donnée à l'évolution évidente et nécessaire du 
peuple musulman, on fera une œuvre solide et durable, ou bien Ton construira 
une société factice, artificielle et, par conséquent, fragile et peu propre à la 
pérennité de notre établissement en Afrique. C'est là qu'est le danger des 
mesures hâtives et mal adaptées au peuple à qui on les impose. Cette vérité est 
si importante que j'y insiste. 

ce Si l'on impose à cette race, disait Burdcau, des institutions trop nouvelles, 
inintelligibles ou impraticables pour elle, elle y résistera ou dépérira. Le seul 
moyen de gagner sur elle, c'est de prendre pour base ses mœurs mômes, son 
état social, intellectuel et religieux, et de développer par degrés cette organisa- 
tion, en y introduisant peu à peu l'esprit d'une civilisation plus haute. » (Bur- 
deau, p. 98). 

La môme idée était excellemment énoncée par M. Jonnart, dès 1892 : « Notre 
erreur a été de croire qu'il suffirait d'étendre les institutions françaises aux indi- 
gènes pour en faire des Français.... L'évolution de l'Islam doit être faite dans 
l'Islam lui-même.... » 

*■■ Gn ne saurait donc trop reconnaître et proclamer l'utilité et même la néces- 
sité de Congrès comme celui-ci, où des questions de premier ordre feront l'objet 



— 131 — 

de travaux préparés et de discussions émanant de personnes qui ont vécu dans 
le Nord de l'Afrique et qui ont consacré leur vie soit à la fréquentation des 
indigènes, soit à l'étude de leurs mœurs et de leurs besoins. Les solutions n'y 
seront pas acquises; mais nul ne pourra les préparer sans faire état des idées 
qui seront produites. 

Les observations qui vont suivre n'ont pas pour objet l'étude approfondie de 
la question du service militaire des indigènes, mais seulement d'éclairer quel- 
ques-uns do ses aspects et de ses points de contact. Elle est si importante que le 
journal Le Temps dit, avec raison, qu'elle va poser la question indigène devant 
l'opinion publique, de la façon la plus pressante. (Décembre 1907). 

Ce n'est pas la première fois qu'est posée la question du service militaire. En 
1891, M. Martineau, député, déposa simultanément sur le bureau de la Chambre 
deux propositions de lois relatives l'une à la naturalisation en masse des musul- 
mans, l'autre à l'obligation du service militaire. Les indigènes ne furent pas 
sensibles à l'acte de générosité qui accompagnait la charge proposée et qui en 
formait comme le burnous. Ils repoussèrent l'une et l'autre avec énergie. « Chez 
nous, dirent les notables de Tlemcen, la société est fille de la religion. Ces deux 
mesures ruineront notre culte... On veut nous mettre sur le pied d'égalité avec 
les citoyens français, nous rendre aptes aux fonctions publiques, nous amener 
à un degré convenable d'instruction, nous mettre sous les armes... Tous ces des- 
seins contrarient notre foi... Nous n'en comprenons pas le bienfait... Nous ne 
nous sentons pas dignes de goûter aux fruits de l'égalité, L'Algérie renferme 
des populations de médiocre intelligence, qu'il serait imprudent d'habituer au 
métier des armes... etc. » (7 avxùl 1891). 

Il y a tout dans cette protestation, que l'on pourrait commenter aujourd'hui 
avec à-propos ; il y a tout jusqu'à l'avertissement que le service militaire généra- 
lisé est une imprudence. 



M. Mcssimy, rapporteur du budget de la guerre (1908), frappé de voir que 
l'application de la loi qui a réduit à deux ans la durée du service obligatoire en 
France, occasionne un déficit de 50.000 hommes dans les effectifs du service 
armé, a cherché à le combler de la manière suivante : conserver en France le 
contingent annuel de 13.000 hommes fourni à l'Algérie et remplacer ce contin- 
gent par une conscription obligatoire analogue à celle qui existe en Tunisie où 
elle a été établie par les Bcys. La Tunisie peut rassembler 30.000 hommes, 
avec une conscription au quart, service de trois ans, réservistes compris. Le 
même régime , appliqué à l'Algérie, ajouterait 120.000 hommes, éventuellement, 
à la puissance militaire de la France. 

Ce raisonnement est simple et simpliste. M. Messimy s'est placé au point de 
vue métropolitain. Il ne semble pas avoir aperçu ou s'être préoccupé des réper- 
cussions possibles qu'un tel régime aurait sur les conditions d'existence de 
notre Afrique du Nord, tant au point de vue des colons français qu'à celui des 
indigènes eux-mêmes. 

Son projet a soulevé de vives protestations, dont l'écho n'est pas encore éva- 
noui, et le journal Le Temps, très avisé sur les questions africaines, Reconnaît 
que l'adoption de la proposition serait un des plus grands changements qui se 
soient faits, depuis 1830, dans notre possession. 



— 132 — 

M. Messimy appuie sa proposition notamment sur cette circonstance que 
l'Algérie est aussi tranquille que les provinces de France; « la sécurité y serait 
même plus grande que dans tels coins de la banlieue parisienne ». 

Une telle affirmation prouve une méconnaissance absolue des conditions de 
notre sécurité. Les territoires où la sécurité est la plus complète sont les terri- 
toires administrés par l'autorité militaire, parce que, là, s'exerce d'une manière 
effective et patente le commandement. C'est la force de l'autorité qui fait la 
sécurité, force coordonnée et cohérente, muette et invisible, devenue par habi- i 
tude force morale parce que le bras séculier est proche et qu'on en connaît la \ 
puissance, « Si cette force cessait un instant de se faire sentir, le pays retombe- J 
rait aussitôt dans la barbarie... ». Il est nécessaire de laisser intacte la notion ; 
que nous conservons la force. « Le loyalisme des indigènes sera en raison directe 
de cette force. Si nous leur donnons à croire que nous sommes faibles, nous les 
exposerons à la tentation de se débarrasser de nous ». (Temps, 7 avril 1908). 

Les colons ne s'y sont pas trompés. Lorsqu'ils ont pu concevoir que le projet 
Messimy entraînerait une réduction notable des effectifs des troupes métropoli- 
taines stationnées en Algérie, ils ont eu le sentiment que la garde de leurs 
familles et de leurs biens, confiée à des soldats indigènes, ne pourrait être que { 
compromise. 

On a fait valoir que, dans d'autres colonies, il y a deux fois plus de soldats 
indigènes que de soldats français, alors que c'est l'inverse en Algérie. Mais on 
répond que l'Afrique du Nord est une colonie de peuplement où 800.000 colons 
européens se sont disséminés sur une énorme surface. Les autres colonies sont 
des pays d'exploitation où les commerçants, concentrés dans les villes, sontplus 
facilement protégés. Les situations ne sont pas les mômes. Mais il y a plus : il 
faut reconnaître que l'expérience a établi récemment, par exemple en Indo-Chine, 
l'extrême imprudence qu'il y a eu à dégarnir de ses éléments français le corps 
d T occupation. 

La sécurité est, d'une manière générale, plus à la surface que profondément 
inhérente à l'état social et économique des Arabes conquis ou protégés. Alors 
que notre occupation a profité aux Israélites et à nous-mêmes, elle a encore peu 
amélioré la condition matérielle des indigènes ; elle ne les a pas liés à notre 
occupation par l'intérêt, elle n'a pas rendu leur existence connexe et solidaire 
de la nôtre . 

La colonisation, même pacifique et juste, comme elle se pratique en Tunisie, 
draine les bonnes terres au détriment des anciens occupants, qui sont refoulés ou 
réduits à des conditions serviles. Les exemples qu'on donne d'avantages que la 
population autochtone a trouvés sur des propriétés européennes sont des cas 
isolés, des exceptions. Gela ne veut pas dire qu'il ne fallait pas faire ce qu'on a 
fait; mais cela signifie que toute évolution a ses heurts et ses victimes. Le tasse- 
ment, qui se fera à la faveur du temps, n'est pas fait, tant s'en faut. La colonisa- 
tion n'a pas été un instrument de pacification, et c'est à bon droit qu'elle n'a pas 
le sentiment d'une sécurité à toute épreuve. 

Bien des causes s'ajoutent aux circonstances économiques pour rendre la sécu- 
rité fragile . On n'a pas perdu le souvenir des échauffourées de Margueritte et de 
Thala. Leur soudaineté a été stupéfiante; ni l'autorité française, ni l'autorité 
indigène n'en avaient eu le soupçon. Elles ont éclaté en pleine sécurité. Il ne faut 
pas croire qu'elles aient été sans écho. L'appareil illusoire de la justice, procédu- 



— 433 — 

rière et timorée, qui dresse ses garanties en faveur des citoyens a profité aux 
insurgés, et la conclusion a été une totale absence de répression au point de vue 
musulman comme au point de vue colon. La force devant qui Ton s'incline a 
fait faillite. 

Cette question de la sécurité , si peu connue et qui laisse trop souvent nos 
hommes d'Etat dans une quiétude trompeuse, est si importante et si pressante 
que je dois encore signaler deux ou trois causes qui contribuent à l'affaiblir. 
Ou ne saurait trop insister sur Terreur de M. Messimy, car elle ne lui est pas 
particulière. 

Beaucoup d'Arabes lisent les journaux français et sont vivement frappés de 
l'impunité assurée aux grévistes qui, dans des cas trop fréquents, accomplissent 
de véritables actes insurrectionnels. Ils commentent ces événements entre eux; 
le récit s'en propage jusqu'aux couches illettrées et crédules et y entretiennent 
une fermentation vague, susceptible de danger. 

Lorsque M. Pichon succéda à M. René Millet, il vit clairement qu'il fallait 
opposer un parti vigoureux dans l'action à celui des agr ariens, omnipotent 
jusque là. et qui avait causé la chute de son prédécesseur. Nul autre que lui 
n'était mieux qualifié pour créer un parti radical. On vit naître la Ligue de 
renseignement, avec des comités dans les plus petites bourgades: il se forma 
aussi des sociétés de la libre pensée, des loges maçonniques, des groupes plus 
républicains que les voisins, bref tout un bloc qui, favorisé par les circons- 
tances,, inaugura une politique bruyante et combative, socialiste à l'occasion. 
On fit grand étalage des droits de Fhommel II faut avoir le courage de dire 
que cette politique n'est pas bonne à montrer aux Arabes de trop près. Déjà 
Ton recule quand elle profite à notre détriment aux étrangers de Tunisie. Les 
droits de l'homme exigent une réciprocité que les plus ardents ne paraissent 
pas près d'accorder. Les exalter sans mesure, c'est faire naître des espérances 
prématurées, dont les manifestations menaient une sécurité encore trop soli- 
daire de notre occupation armée. 

Enfin, sans vouloir en faire un grief à qui que ce soit, notre malheureuse 
expédition du Maroc a été un piétinement sur place, bien propre à éveiller chez 
les musulmans l'idée que leur résistance pourrait bien ne pas leur être toujours 
défavorable. Où la force a-t-elle frappé? En quoi l'anarchie marocaine a-t-elle 
été vaincue ou découragée? Quelle autorité a été restaurée? Questions grosses 
do conséquences pour nous qui vivons dans le inonde musulman dont nous con- 
naissons les ferments, inconscients ou non. 



Puisqu'on a invoqué l'exemple du service militaire auquel sont astreints les 
tunisiens, il est utile d'en faire connaître l'origine et l'économie générale. 

C'est à la suite de la participation des Tunisiens à la guerre de Crimée que 
les Bcys jugèrent à propos de constituer une armée nationale. Le décret consti- 
tutif est du 7 février 1860. Le principe inspirateur est écrit comme il suit dans 
1 article premier de ce décret : 

«... Point n'est besoin de faire ressortir que le but est de protéger le culte et les 
personnes, de maintenir l'Etat, défendre la religion et accomplir de belles actions. 
t^est là un devoir religieux pour la communion islamique, incombant à tout musul- 



— 134 — 

man responsable de ses actes, valide et ayant l'âge indiqué, lorsqu'il tombe au sort, 
La loiimpose à toute la population de la Régence l'accomplissement de ce devoir..., 
Dieu inspire ce qui est juste ! » 

On ne saurait assez méditer sur l'habileté de ces dispositions. La loi fait 
découler l'obligation du service de la religion même et du devoir inhérent à la 
qualité de musulman. Apres avoir posé le principe, elle y apporte immédiate- 
ment des tempéraments et des correctifs qui en facilitent l'application pratique. 
Le soldat est tenu de servir pendant deux ans, après quoi, il est totalement 
libéré. Il est désigné par un tirage au sort, effectué dans chaque tribu, parmi 
les hommes d'un âge déterminé. La désignation par le sort revêt ainsi le carac- 
tère d'une volonté extra humaine, et s'accommode parfaitement avec la résigna- 
tion populaire. 

Ce n'est pas dans tous les caïdats, mais seulement dans un certain nombre de 
circonscriptions administratives que la loi reçoit son application. Le principe du 
remplacement à prix d'argent est expressément consacré et il reçoit en fait une 
application étendue. Certaines exonérations sont accordées notamment aux titu- 
laires de fonctions religieuses, aux fonctionnaires de l'Etat, aux agents employés 
régulièrement à un service de force publique : janissah^es, chaouchs cl, spahis 
des oudjaks. aux protégés européens, etc. Nul autre que le musulman n'est 
admis au service militaire. Les juifs en sont ainsi soigneusement exclus... 
exemptés, disent-ils. 

Comme les contingents étaient d'un effectif très réduit, le tirage au sort avait 
pour effet de ne désigner qu'un très petit nombre de soldats. 11 en résultait le 
prélèvement d'un pourcentage insignifiant. La charge du service militaire était 
donc infiniment réduite, et Ton s'explique que la loi sur le recrutement n'ait 
jamais donné lieu alors à des résistances ou à un mécontentement accusés. 

Mais la loi tunisienne a été singulièrement aggravée depuis le Protectorat. 
L'esprit militaire et l'omnipotence des Résidents généraux en matière législa- 
tive ont étendu de proche en proche les obligations et les charges des Tunisiens. 
Tout d'abord, la durée du service a été portée à trois années. Alors qu'à notre 
arrivée, un petit nombre de caïdats étaient astreints au tirage au sort, on en 
compte aujourd'hui 33 sur 34. Le contingent annuel a été fixé à près de 
3.000 hommes. Enfin, à l'instar de la loi française, un décret tunisien a établi le 
régime des réservistes et., cette année même, on a convoqué quinze cents réser- 
vistes appartenant à sept caïdats (Décret du 17 mars 1908). 

Ces aggravations ne sont pas sans apporter un trouble profond dans les 
milieux musulmans. Ce n'est plus une commission de recrutement qu'on met en 
mouvement : c'est quatre commissions. Tout se passe avec ordre, sans tiraille- 
ments apparents, parce que les caïds ont encore de l'autorité — quand ils sont 
soutenus, — et qu'ils savent qu'il y va de leur crédit auprès du gouvernement; 
mais il faut voir le remue-ménage que cela occasionne dans les douars. 

On n'a pas assez remarqué le pouvoir discrétionnaire en vertu duquel 
l'effectif du 4 e tirailleurs a été augmenté. Ce régiment est constitué à quatre 
bataillons de huit compagnies, plus une compagnie de dépôt, soit trente-trois 
compagnies à l'effectif normal de 170 hommes pouvant être porté à 230 hommes 
sur pied de guerre. C'est un régiment de huit mille hommes sans qu'il ait été 
touché aux cadres ! 



— 13o — 

A cette charge s'ajoute la garde beylicale. le service des ports, et enfin, la 
marine (baharia) où Ton a versé récemment les conscrits du littoral. 

Le régime militaire de la Régence, outre les inconvénients inhérents à l'incor- 
poration, a celui d'avoir une action dissolvante sur la famille tunisienne. 
Pendant les six années qu'il est astreint au tirage au sort, le jeune homme ne 
se marie pas, ou bien s'il se marie, il est menacé de laisser à l'abandon sa femme 
et ses enfants. Gomme les musulmans se marient de très bonne heure, cette 
entrave au mariage est des plus funestes. 



Les partisans du service militaire obligatoire reconnaissent que cette mesure, 
si elle est établie, ne devra pas rester un événement d'ordre purement militaire. 
11 devra avoir ses répercussions sur notre politique indigène. Le Parlement a 
manifesté son sentiment : il est pour la politique d'association. Mais cette for- 
mule abstraite est des plus vagues ; il sera nécessaire que le gouvernement 
précise son programme et qu'il en poursuive résolument la réalisation. Puisque 
c'est en arrachant nos musulmans à leur ignorance et en les rattachant à la 
société française par des intérêts palpables et solides que nous pourrons nous 
assurer en eux des soldats fidèles, il faut, qu'à mesure que nous les appellerons, 
progressent parallèlement leur instruction et l'amélioration de leur sort, 
(Temps, janvier 1908). 

Voilà une indication à laquelle nous pouvons souscrire. Seulement, il semble 
bien que le programme d'amendement de la masse indigène devrait précéder 
la charge qu'il s'agit de lui imposer aujourd'hui; autrement, les conséquences 
funestes à résulter de l'extension du service militaire ne seront pas évitées. Un 
programme d'amélioration ne s'exécute pas du jour au lendemain, et les effets 
n'en peuvent être ressentis que dans un temps lointain. La logique voudrait que 
ce programme, encore imprécis, fut mis en pratique aujourd'hui et crue le service 
militaire obligatoire fut reporté sur la génération qui aura profité du bienfait de 
ces réformes et sera mieux préparée à en éviter les dommages. 

Si l'on examine la politique indigène suivie en Tunisie, pays de Protectorat, 
où fleurit un service militaire obligatoire un peu atténué encore, où les Rési- 
dents généraux ont eu tous le sentiment des devoirs du pays protecteur envers 
le peuple protégé et la volonté de remplir ces devoirs, combien ne remarque-t- 
on pas de lacunes, d'inconséquences ou mêmes d'erreurs. Faute d'un programme 
mûri, suivi et développé, on pèche par ce qu'on fait et par ce qu'on ne fait pas. 
Le règne des Résidents généraux est court. De l'un à l'autre, le point de vue m 

change et un nouveau s'improvise avant que le précédent ait donné son empreinte. 
Quelques exemples préciseront mieux notre pensée. 

Depuis vingt-cinq ans que nous occupons pacifiquement le pays, deux généra- 
tions se sont élevées dans nos écoles. Elles ont peu profité des avantages de 
1 instruction. Quelques emplois, très subalternes, leur ont été alloués, dont les 
jeunes gens ne peuvent sortir On dit que leur instruction est superficielle! Ce 
serait la condamnation de nos maîtres. Mais voici qu'aujourd'hui, ils demandent 
a concourir pour les emplois du cadre tunisien du service des postes. Leur 
requête est écartée au nom de l'exclusivisme le plus égoïste. (Conférence consul- 
tative, session de novembre 1907.) 



— 136 — 

En Tunisie, comme ailleurs, les progrès de la civilisation, l'insuffisance de la 
production, les exigences de la main-d'œuvre, les restrictions artificielles du 
régime douanier, les multiples mesures fiscales et financières commandées par 
l'évolution économique, ont notablement élevé le coût de la vie; tandis que, 
pour les Tunisiens, les traitements, honoraires et profits restaient stationnaires 
ou s'abaissaient (G. Valran). Dans cette situation, on a bien augmenté les trai- 
tements des fonctionnaires français, qui réclamaient; on n'a rien fait, ou peu 
s'en faut, pour les fonctionnaires indigènes. Là où l'on a jugé bon de créer des 
avantages spéciaux, tels que indemnités de résidence, indemnités familiales^tc, 
on n'a pas cru devoir en faire profiter les indigènes, dont les besoins ne sont pas 
moindres depuis que la cherté des vivres est devenue générale. 

Dans le même ordre d'idées, la liste civile de S. A. a été immuablemenl fixée 
au début du Protectorat. Une légende veut que, convenue en francs dans les 
conversations amiables préliminaires, elle ait été fixée en piastres dans les 
documents officiels. La liste civile du Bey ne profite pas à lui seul; elle se 
répartit sur un grand nombre de têtes de princes et princesses d'une famille très 
prolifique. Les nécessités d'apparat d'autant plus grandes que le pouvoir 
effectif est moindre, les obligations de bienfaisance, la tendance d v un souverain 
oriental à une générosité magnifique, réduisent ses moyens chaque jour. Le 
coût de la vie, qui a doublé, atteint la famille beylicale autant et plus que qui 
que ce soit. Quoique nos budgets se soient gonflés à souhait, on n'a jamais 
pensé que Y augmentation de la liste civile serait un acte politique de réparation 
et de justice. 

Il était de tradition qu'à Y anniversaire de la naissance du Prophète (Le Mon- 
led), le Résident général accompagnât le souverain jusqu'à la Mosquée. Ce jour- 
là, Son Altesse le Bey offrait un dîner au Dar el Bey et il y couchait. Le Rési- 
dent général se rendait au palais, accompagné de tout son état-major, le cortège 
passait entre deux files de soldats français, la musique des zouaves était de 
service, la foule était énorme, l'impression sur le peuple était profonde, M. Pichou 
crut devoir s'affranchir de cette sujétion. Mais l'avanie fut très sensible au feu 
Bey; je le tiens de sa propre bouche. Elle ne fut pas sans être remarquée et 
commentée dans le monde musulman ; elle ne fit pas faire un pas à la politique 
d'association, qui a ses charges. 

Lorsque la poste française devint tunisienne (juillet 1888), on créa des timbres 
tunisiens. La vignette du timbre portait les armes beylzcales. Quinze ans plus 
tard, on s'avise de changer la vignette ; bien plus, on les multiplie, l'une oilrant 
l'image d'un laboureur et d'un chameau, une autre reproduisant une mosquée. 
une autre l'aqueduc d'Hadrien, etc.. On y lit bien les initiales R. F., mais sur 
aucune on ne voit plus les attributs de la souveraineté beylicale, et c'est ainsi 
que peu à peu, on gratte sur le Protectorat. Ceux-là seulement qui ont avec les 
Tunisiens des relations occasionnelles peuvent croire que ces faits passent ina- 
perçus. 

Autre exemple. M. Massicault avait fixé la formule de l'en-tête des affiches 
officielles, documents publics, lettres des administrations, etc., et il ne l'avait pas 
fixée au hasard, j'en puis témoigner. La formule était : Régence .de Tunis. - 
Protectorat français. Un jour, tandis que le Résident général était en congé et 
le secrétaire général du gouvernement aussi, les intérimaires estimèrent que la 
formule Massicault était mauvaise, et ils la remplacèrent par celle-ci : Protecio- 



— 137 — 

rat français, — Gouvernement tunisien. Une circulaire, toujours en vigueur, 
prescrivit aux administrations publiques d'employer désormais cette seule for- 
mule. Encore une entorse à la souveraineté apparente du Bey. 

Les injustices commises par prétérition, par oubli, par indifférence, ignorance 
ou égoïsme se compteraient par centaines. 

La medjba est un impôt lourd pour les tunisiens et, bien que le parti des 
jeunes, ainsi que les partis français qui s'inspirent des principes révolutionnaires. 
en demandent étourdiment la suppression, je ne suis pas d'avis de l'abandonner 
ou remplacer. Lorsqu'on a institué le régime des prestations, l'impôt a été con- 
verti, pour les indigènes, en centimes additionnels à la medjba. Devant les pro- 
testations des colons, l'impôt des prestations a été supprimé. Mais on n'a jamais 
touché aux centimes additionnels qui le représentaient; ils sont toujours payés, 
quoique la prestation n'existe plus. Encore si, comme la justice le voudrait, on 
en employait le produit à des travaux spécialement utiles aux indigènes des 
régions qui le versent, tels que aménagement de sources, creusement de puits, 
amélioration des marchés, dispensaires ou infirmeries ! Mais le produit est noyé 
en fait dans la niasse des recettes et employé concurremment avec les crédits 
ordinaires. 

La même remarque doit être faite à propos du service militaire qui était 
d'une durée de deux ans. On l'a porté à trois ans comme dans la loi française. 
Une nouvelle loi française a réduit cette durée à deux ans; mais on s'est bien 
gardé de ramener la loi tunisienne à cette durée de deux années. 

Parlant du khalifat de Lagouath et de ses trois fils, le général du Barrail 
s'exprime ainsi : « Braves gens, ils ont constamment tout fait pour la cause 
française. J'aurai bientôt à raconter quels services ils allaient nous rendre. Mais 
je dois dire tout de suite, qu'ils ont été bien mal récompensés. L'aîné est mort, le 
second est mort. Quant au troisième, il vient de mourir aussi, commandeur, 
depuis fort longtemps, de la Légion d'honneur, pourvu d'un titre honorifique, 
sans qu'on lui ait confié les emplois qu'il méritait et où il aurait pu nous être si 
utile... » Et ailleurs : « Ce pauvre Si Hamza devait partager le triste sort de la 
plupart des grands seigneurs arabes devenus nos alliés et qui n'ont pas trouvé 
auprès de nous les égards que méritaient leur position et leur dévouement. Il 
devait mourir plus tard, à Alger, mécontent de nous et dans une situation pré- 
caire )>. (T. II, p. 120). 

Le caïd de l'Enfida, en Tunisie, avait combattu en Grimée et nous avait 
rendu, lors de l'occupation, de très utiles services. On a supprimé son caïdat 
sans lui donner de compensation apparente. Il vient de mourir plus qu'octogé- 
naire, et s'il était chevalier de la Légion d'honneur, c'était depuis peu de temps. 
L était un de ces nombreux oubliés qui ne réclament pas . 

Je pourrais multiplier ces remarques. Celles que j'ai soulignées suffisent à 
prouver combien il est difficile d'avoir un programme cohérent et de s'y tenir. 
Le mal n'est point particulier à la Tunisie. L'Algérie, si bien gouvernée depuis 
dix ans, a eu sa part de fausses manœuvres et d'erreurs. Hier encore, de péni- 
bles aveux nous étaient faits en ce qui concerne lTndo-Ghine : il suffit de lire le 
plan de réformes concerté au pavillon de Flore avec M. Klobukowski. 

Si M. Alapetite a dit que « le Protectorat ne peut pas être une machine à 
broyer les faibles », il a dit une vérité qui ne suffit pas; il faut qu'il les aide à 
Wre et à prospérer. 



138 — 



En résumé, la politique indigène est à reprendre. Si La question du service 
militaire y conduit, il n'aura pas été stérile de la soulever. 



•?i\ 

* * 



Le problème du service militaire obligatoire n'était pas plus tôt posé que son 
auteur a reculé devant les protestations et les difficultés qu'il soulevait. M. Mes- 
simy a préconisé lui-même de procéder par étapes, « d'agir dès le début avec 
beaucoup de mesure et de modération pour ne pas provoquer une émotion trop 
vive dans les milieux indigènes ». La commission d'études inclinerait, nous dit- 
on, vers cette solution, proposant de faire un essai de tirage au cinq pour cent. 

L'honorable rapporteur du budget de la guerre demande qu'on maintienne le 
régime des engagements volontaires et que Ton fasse simultanément un essai 
modéré de la conscription, de manière à y habituer peu à peu les habitants. 

(Temps, janvier 1908). 

Il n'est pas jusqu'au Ministre de la guerre qui ne mette aujourd'hui un euphé- 
misme dans la dénomination de la commission du colonel Rodier à qui a été 
confiée la mission d'aller « étudier sur place les moyens d'accroître la participa- 
fondes indigènes musulmans d'Algérie au service militaire. » 

Rien ne saurait mieux indiquer les difficultés du sujet que les concessions spon- 
tanément faites par les auteurs et les partisans les plus convaincus de la propo- 
sition. Mais il ne faut pas s'y tromper; l'application même partielle de la cons- 
cription aura les mêmes effets que son établissement intégral. Elle ne provoquera 
peut-ôtre pas une explosion immédiate de protestations; mais elle aura porté 
dans les douars ce ferment qui se propage et qui croit en sommeillant jusqu'à ce 
qu'il soit exploité par un ambitieux ou un illuminé. Elle aura augmenté le bilan 
des mesures impopulaires. L'exemple du service tunisien est là pour prouver 
que l'application partielle dégénérera vite en une mesure générale. De plus si. 
dans ses conséquences sociales, la conscription présente un danger, qu'importe 
qu'elle soit dispensée à dose modérée? Le danger n'est pas supprimé. 

Pour faire accepter F idée du service militante, on renoncerait à conserver en 
Afrique les soldats indigènes ; on les enverrait en France, en tout ou en partie. Le 
système, extrêmement coûteux, ne remédierait pas aux inconvénients qu on a 
signalés. 11 pourrait même hâter ce redoutable état de transformation qui con- 
siste à habituer au bien-être matériel des gens qui n'auront aucun moyen d'en 
jouir une fois rentrés dans leurs tribus. 

Un autre point faible est que l'esprit public n'est pas bon en France. Outre 
qu'il est frondeur par tradition et tempérament, il y a en ce moment une tendance 
outrée dans les masses à rechercher les moyens de satisfaire les jouissances maté- 
rielles en qui Ton met le but exclusif de la vie. Ce spectacle n'est pas sain. H est 
facile de s'assimiler de tels désirs ; rien ne serait plus dangereux que d'en iaire 
l'exportation. 

Nous ayons quelque peine, en Afrique, à préserver nos troupes indigènes des 
atteintes de l'alcoolisme. En France, et principalement dans les villes de gar- 
nison, où les débits ne sont que trop nombreux, nos musulmans, entraînés par 
des camarades ou même spontanément, prendraient des habitudes de cabaret par- 
ticulièrement funestes à leur race et à notre sécurité. 

Enfin, même en escomptant leur sobineté, on ne pourrait pas les soustraire 



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aux atteintes d'un climat si différent du leur. On compte déjà des phtisiques dans 
les o-arnisons du littoral africain : il est à croire que la tuberculose exercerait 
quelques ravages, d'autant plus graves que les hommes viendraient mourir citez 
eux après y avoir déposé le germe de la maladie. 

Jene pense donc pas que l'idée d'envoyer 15 à 20.000 Musulmans tenir garnison 
en France soit réalisable sans danger. 

* 

Pour imposer aux Musulmans le poids du service militaire, sans trop de danger 
pour notre sécurité, on a reconnu que, tout en réservant le principe de la prépon- 
dérance de l'élément français, il serait indispensable d'entrer dans la voie des 
réformes tangibles propres à nous attacher les indigènes et de donner satisfaction 
à leurs désirs et à leurs aspirations dans ce qiïils ont de légitime. Cette restric- 
tion indique déjà combien le but sera diJïicile à atteindre. 

Les Tunisiens ont formulé un programme provisoire, d'apparence modeste, car 
ils sont trop avisés pour ne pas sérier les questions. Les points de ce programme 
sont les suivants : développement de l'instruction, réorganisation de la justice 
musulmane, suppression de l'impôt de capitation (medjba), participation des 
indigènes à l'acquisition des terres domaniales, admission des indigènes aux 
emplois publics. 

Les Algériens réclameraient principalement l'abandon du code de l'indigénat, 
leur participation aux élections, le droit pour les conseillers musulmans de par- 
ticiper à l'élection des maires, programme plus creux, visiblement imprégné de 
l'esprit politicien. Nos hommes d'Etat y ajouteraient sans doute spontanément 
quelques lois sociales, l'organisation de l'assistance publique, déjà ébauchée en 
Algérie, l'extension des institutions de prévoyance et de mutualité où l'Algérie 
nous a devancés. Déjà, en Tunisie, où Ton doit à M. Pichon l'accession des 
indigènes aux délibérations de la Conférence consultative, le Résident général 
actuel a instauré des mesures concernant le repos hebdomadaire et les accidents 
du travail. 

Les revendications qui précèdent sont de nature discutable et plusieurs ont déjà 
été vivement discutées. Pour ne parler que de l'instruction, on en comprend 
toute la valeur, mais c'est plus une aristocratie que la masse qui en réclame le 
bénéfice. Arrêtons-nous pourtant à ce point du programme pour en mieux mesu- 
rer les obstacles. M. Etienne a x^appelé qu'en 1886, lors de l'application à l'Algérie 
de la loi sur l'instruction primaire obligatoire, « une effervescence assez vive se 
produisit dans presque toutes les régions de la colonie, et il fallut s'incliner 
devant les unanimes protestations des Arabes », 

Bu cùlé des colons, la résistance n'est pas moindre si l'on en juge par ce vœu 
émis le 21 mars 1908 par le Congrès des colons algériens : 

«Considérant que l'instruction des indigènes l'ait courir à l'Algérie un véritable péril 
taiU au point de vue économique qu'à celui du peuplement français ; — considérant que, 
parles résultats obtenus jusqu'ici l'instruction primaire des indigènes est loin d'avoir 
donné, chez ceux qui l'ont reçue, des résultats satisfaisants ; — considérant que ces 
résultats ne justifient nullement les dépenses effectuées ou prévues; — considérant, en 
outre, que les Kabyles, pourtant plus prêts et plus aptes que les Arabes à recevoir 
instruction primaire, ont eux-mêmes demandé, par la voix de leurs représentants, la 
tnuisforniation de l'instruction primaire en instruction pratique.. . 

kmel le vœu que l'instruction primaire des indigènes soit supprimée.. » 



- 440 — 

Les Délégations financières ne pensaient guère autrement, et elles étaient peu 
•disposées à verser dans « la sentimentalité humanitaire du Parlement»; mais 
M. JonnarL sut prévenir une manifestation contraire aux directions où il avait 

pris des engagements. 

Enfin, la Conférence consultative tunisienne saisie de propositions en faveur 
de renseignement primaire indigène, les repoussa catégoriquement, n'acceptant 
qu'un enseignement manuel et professionnel. (Session de novembre 1907). 

Peut-être qu'en tout cela, il y a un malentendu, L'enseignement primaire, 
donné comme en France, manque de réalisme. Tel qu'il est, il convient peu aux 
Européens, et pas du tout aux indigènes. Mais on peut le concevoir différent. Ni 
M. Jonnart, ni M. Alapetite ne se laisseront arrêter dans une voie prescrite par 
le Parlement. Il vaudrait mieux, pour nous, participer de bon vouloir à une 
réforme nécessaire que de la laisser faire sans nous, contre nos idées. Le pro- 
blème est ardu, les difficultés sont grandes, mais il n'y a pas à reculer. « On ne 
saurait nier Futilité de la politique d'association; surtout, on ne saurait s'y sous- 
traire. Elle implique la profusion de V instruction, et les indigènes instruits la 
réclament. Elle nous impose des devoirs que l'avenir rendra plus nombreux et 
plus pressants. Développer les facultés de raisonnement parmi les indigènes 
c'est nous obliger à redoubler de sagesse à leur égard. {Temps, 7 avril 1908.) 

La plupart des autres desiderata des indigènes présentent des difficultés aussi 
grandes dans l'application. Leur examen prêterait à des aperçus suggestifs; mais 
ce n'est pas le lieu de l'entreprendre. C'est sur le terrain des transactions que 
se rencontreront utilement les bonnes volontés; il faut qu'elles se manifestent; 
elles se manifesteront. 



Le moment est venu de serrer de plus près la question même. Nous allons 
résumer les opinions qui se sont produites le plus nettement parmi les inté- 
ressés. 

Il semble bien que le sentiment des indigènes est généralement hostile à 
l'obligation du service militaire. Autant beaucoup d'entre eux viendront 
s'enrôler volontairement dans nos régiments, autant la masse considérerait 
l'obligation comme vexatoire, attentatoire à leur liberté, à leur statut, à leur 
religion même. 

Nous avons rappelé la protestation des notables de Tlemcen en 1891. Le 
colonel Rodier, président de la commission d'études, a entendu le même langage 
des représentants d'Alger : « Ils lui ont exprimé le sentiment de la population 
musulmane qui refuse catégoriquement d'accepter le service obligatoire. (Dépêche 
algérienne, 25 et 28 décembre 1907). 

11 est vrai que le journal Le Tunisien a publié une lettre de M. le commandant 
■Guillaty, tunisien, qui envisage comme fort possible et non dommageable le 
régime de la conscription. Mais M. Guillaly a servi dans l'armée française, au 
titre français, a épousé une française, etc.. si bien qu'on doit le considérer 
•comme une exception et peu en état d'exprimer avec crédit la pensée intime de 
ses coreligionnaires. Au surplus, Le Tunisien s'est abstenu de reprendre la thèse 
pour la faire sienne. 

Si l'opinion indigène est défavorable à l'introduction du service obligatoire, 



— 141 — 

nous ne pouvons la mécontenter impunément en passant outre. Nous ne possé- 
dons pas assez, nous l'avons dit, la masse musulmane pour lui imposer, sans 
dan°'er pour nous, par un coup d'autorité, l'impôt qui a la répercussion la plus- 
vive et la plus profonde sur l'état social de nos sujets ou protégés d'Afrique. 

On n'a pas encore osé étendre le recrutement tunisien à la ville de Tunis, où 
réside une bourgeoisie éclairée et influente. « 11 existe dans nos villes une classe 
moyenne, une bourgeoisie aristocratique, fonctionnaires, propriétaires fonciers r 
notaires ou commerçants, qui a un rang et remplit une fonction sociale. La puis- 
sance de cette classe a pu diminuer avec ses moyens financiers, mais elle n'est pas 
anéantie. La bourgeoisie tunisienne, appauvrie, cherche dans son ralliement à la 
politique du Protectorat le moyen de se maintenir. Cette classe ne forme point 
un parti politique, mais elle est attentive à la politique du gouvernement. Très 
intelligente, très affinée, rien de ce qui se fait ou se dit ne lui échappe. Elle 
apprécie les bienfaits de l'instruction pour la satisfaction d'une plus haute cul- 
ture, niais aussi pour le profit résultant d'une participation plus complète à la 
vie économique et administrative. » (G. Valran. Sémaphore de Marseille, 
mai 1908.) Or cette classe, dont l'influence légitime ira grandissant, nous devons 
la ménager plus que nous ne l'avons fait, car c'est par elle que se fera l'opinion 
des masses avec lesquelles il serait puéril et imprudent de ne pas compter. 

«Le Kabyle, qui vit dans son village, est très attaché à son sol; il n'adopterait 
pas sans résistance la réfoxune préconisée. Comme tous les montagnards, il est 
foncièrement indépendant, ennemi des contraintes et même des obligations aux- 
quelles il n'a pas librement souscrit. » (M. Lefebvre, député). On peut dire que 
beaucoup de tribus arabes ne diffèrent pas sur ce point des Kabyles. 

Du côté des colons, la répulsion pour la conscription des indigènes n'est pas 
moins vive. D'après eux, nos compatriotes métropolitains se font illusion sur la 
mentalité arabe. Si l'idée de patrie s'affaibit en France, on doit bien constater 
qu'elle est nulle chez les indigènes, et si cette idée prenait naissance parmi eux, 
elle se retournerait contre nous. « Quand les Arabes auront passé par la caserne,. 
ils ne feront plus que de mauvais ouvriers agricoles; on a remarqué, en effet, que 
les indigènes qui ont accompli un certain nombre d années de service font des 
ouvriers déplorables. » (M. Dromigny, Congrès des colons, loc. cit.). ce Les 
anciens tirailleurs ne rapportent pas précisément dans leurs douars des habi- 
tudes de tempérance et de travail. » (Paul Fray court). « Si Ton écarte, comme 
trop algérienne, la préoccupation des colons pour leur sécurité, quel fond faire, 
au point de vue de la défense nationale, en cas d'échec momentané, sur ces 
hommes arrachés à leur sol et qui ne croient qu'à la force. » (Rapport de 
M. Aymes, Congrès des colons). « Quand la conscription aura dressé dix classes 
rendues à leurs foyers, il y aura un danger permanent pour la sécurité. » 
(M. Dromigny). « ...Etendre le recrutement obligatoire aux indigènes, ce serait à 
bref délai l'expulsion des Français d'Algérie... » (Le même). 

La presse algérienne a été unanime à repousser le projet de recrutement. Si 
Ion oblige une grande partie des indigènes à passer deux ans sous les drapeaux, 
dit-elle en substance, n'en résultera-t-il pas pour eux une sorte de déracinement 
qui troublera profondément la société indigène? Initié à des habitudes nouvelles, 
mis en contact journalier avec notre civilisation dans les villes, pourront-ils 
éprendre leur première existence à leur retour dans les douars? lis resteront 
inquiets et mécontents. Et en cas de guerre, pourrons-nous compter sur le loya* 



— 142 — 

lis me de ces masses auxquelles nous aurons appris le métier militaire? Pourquoi 
l'Arabe serait-il porté à défendre la société française dont il subit le joug? « Le 
loyalisme des troupes indigènes, prétend même la Dépêche algérienne, se tra- 
duirait par une explosion de fanatisme et par une insurrection formidable le 
jour où arriverait la nouvelle vraie ou fausse d'un échec de la France. » 

« Si nous contraignons les indigènes au service militaire, nous allons confier 
des armes et leur apprendre à s'en servir à des masses ignorantes, sans solidarité 
avec nous, impressionnables, dont la crédulité est toujours accessible à l'action 
des marabouts, à qui il serait chimérique de supposer de l'inclination à défendre 
et respecter la société française. Ce sont là des circonstances dont il est impos- 
sible de ne pas tenir compte. » {Temps, janvier 1908). 

Bref, le Congrès des colons, tenu à Alger en mars 1908, a émis à l'unanimité, 
dans sa séance du 20 mars, le voeu « que le système de la conscription obligatoire 
ne soit pas appliqué et qu'on se borne à l'augmentation du contingent indigène 
au moyen de l'enrôlement avec primes et retraite suffisante. , . » La section des 
non colons des délégations financières a adopté, le 8 avril J 908, le vœu que les 
pouvoirs publics renoncent à l'idée d'imposer aux indigènes algériens le service 
militaire. 



Il ne semble pas qu'en proposant la conscription algérienne, on ait suffisamment 
tenu compte des difficultés matérielles d'application résultant de la nature du 
pays et de l'état des populations. 

« Franchement, dit M. Lefebvre, député et ancien sous-préfet de Ïizi-Ouzou, 
je n'aperçois pas très .bien le moyen pratique d'appliquer notre système de 
recrutement a ces tribus voyageuses qui se transportent souvent à de très 
grandes distances suivant le cours des saisons. » 

« Sait-on ce qui se passe dans les douars arabes? Comment s'assurer deriden- 
,tité des indigènes et comment se renseigner sur leur âge? Pour dresser des liste 
de conscrits, le travail préparatoire sera tel que tous les fonctionnaires civils et 
militaires, tous les gardes champêtres et tous les gendarmes n'y suffiront pas. 
Si cependant on y parvient, dit Y Echo tTOran, pense-t-on qu'on n'aura qu'à 
enjoindre aux conscrits de se rendre a leur poste. Ce seront des légions d'insou- 
mis... » (Temps, janvier 1908.) 

Des adversaires du projet Messimy reconnaissent toutefois qu'il conviendrait 
de demander par une autre voie, un plus grand nombre d'hommes aux (> mil- 
lions de musulmans de l'Afrique du Nord. Cette autre voie est le système des 
engagements volontaires avec primes et autres avantages accessoires. M. Chau- 
temps s'était fait le promoteur de ce système en 1900. 

On objecte qu'un soldat, par voie de recrutement, ne coûte que 480 francs, 
tandis que le coût d'un tirailleur engagé est de 1.500 francs. Mais cette objec- 
tion est spécieuse. Tout d'abord l'extrême difficulté du recrutement régional 
dans un pays où les tribus sont disséminées sur de vastes étendues de terrains 
sans communication entre elles, où beaucoup de tribus sont mobiles, où des 
insoumis seront tentés de se dérober et se déroberont, etc., obligera à la création 
d'un organisme et dune gendarmerie très coûteux. De ces chefs, il faut prévoir 
une majoration du prix du conscrit. Il faut en prévoir une autre, si Ton se déci- 
dait à envoyer et à faire séjourner en France nos conscrits musulmans. L'écart 



— 143 - 

do prix est ainsi beaucoup moins grand que ne le disent les partisans du recrute- 
ment intégral. Il y a. d'ailleurs, une autre considération. Les musulmans font 
des soldats incomparables; mais un dressage méthodique, un entraînement pro- 
longé doubleront leur valeur, au dire de nos officiers africains. Gomme on ne 
pourrait, sans injustice, imposer, un service obligatoire de plus de deux ans, ce 
laps de temps est trop court pour permettre de faire de très bons soldats. Il n'y 
a pas de doute, pour les professionnels, qu'une bonne troupe de 30.000 à 
40.000 engagés — mercenaires si Ton veut, mais mercenaires ayant fait leurs 
preuves — vaudra, entre leurs mains, plus de 100.000 hommes de recrutement 
et ne coûtera pas beaucoup plus cher. 

Le problème de la guerre, principalement en Afrique, repose sur deux prin- 
cipes que n'ont jamais méconnus nos généraux d'Afrique, tels que Lamoricière, 
Chani»*arnici\ Pélissier, etc., et qu'il est opportun de rappeler au moment où nos 
chefs d'armée les oublient au Maroc : 

\° Dans une chose aussi dangereuse que la guerre, les erreurs qui. provien- 
nent ctun esprit de bonté sont les pires. (Glausewitz) 

i° Faire la guerre, c'est attaquer. (Napoléon) 

Ces fadeurs de succès ne seront portés à leur puissance que par des troupes 
de métier. 



La proposition Messimy aura pour avantage d'appeler l'attention des hommes 
d'étude sur la condition que notre occupation de l'Afrique du Nord fait actuelle- 
ment aux indigènes à qui il s'agirait de faire jouer un rôle social au profit de la 
métropole. La discussion amènera cette inéluctable constatation qu'il faut que 
celte population participe aux profits du progrès économique. 

Cette orientation est la conséquence même de notre organisation nationale, de 
notre éducation, de notre mentalité. Elle est d'autant plus nécessaire qu'elle 
s'impose même aux Anglais en Egypte. « Le Conseil législatif ayant émis le 
vœu que les hautes fonctions administratives soient désormais confiées aux 
Egyptiens capables de les remplir, le gouvernement a répondu que cette ques- 
tion était l'objet de sa sollicitude et que. désormais, aucun poste supérieur ne 
serait confié à des étrangers, à moins toutefois qu'il ne se trouve point d'Egyp- 
tien capable de le remplir ». 

Cette politique est nouvelle, sinon dans son principe, du moins dans la pour- 
suite des conséquences qui en découlent. Elle implique pour les hommes d'Etat, 
pour les fonctionnaires, pour les colons, la nécessité d'y plier leur attention, au 
besoin d'y contraindre leur volonté. 

La bourgeoisie musulmane ne manquera pas, en présence d'un bon vouloir 
qui se manifestera par des actes, de modérer l'ardeur de ses revendications, 
(1 ajourner leur réalisation intégrale, de faire crédit du temps; elle se contentera 
ues progrès d'une marche en avant prudente, mais dont les résultats seront pal- 
pables. A chaque jour suffit sa peine. 

De cette éducation raisonnée de part et d'autre, naîtront des rapports de cour- 
toisie, de tolérance, de bienveillance, bien propres à créer et à étendre les rela- 
tions d'affaires devenues plus nombreuses, des intérêts devenus solidaires. 

En résumé, l'application du régime d'un recrutement général fait reculer les 
auteurs mêmes de la proposition. L'atténuation suivant laquelle on se bornerait, 



il- 



■I 



— 144 — 

au début, a un pourcentage réduit n'est qu'un palliatif dont le provisoire ne peut 
tromper personne. Il ne reste que le renforcement du recrutement par voie 
d'engagements volontaires. 

Ce dernier système a pour lui la consécration d'une expérience heureuse et 
longue. On peut et Ton doit le régulariser, l'améliorer et l'étendre. « Tout bien 
pesé, dit le, général Bourelly, il serait moins ingénieux, mais plus simple et plus 
prudent d'organiser en Afrique une armée de soldats de métier, comme l'entend 
le général Donop, c'est-à-dire avec engagements, rengagements, primes, hautes 
payes et pensions de retraite. L'expérience de la guerre du Maroc est tout en 
faveur de cette solution. Une telle armée serait évidemment plus coûteuse 
qu une autre recrutée par voie de tirage au sort, mais elle garantirait mieux 

notre sécurité. » 

Telle est également notre conclusion. 



L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR MUSULMAN 

A LA MOSQUÉE DE L'OLIVIER, OU GRANDE MOSQUÉE, A TUNIS 



Rapport de M. Mohamed LASRAM 

Directeur du service de la Ghana, à la Direction de l' Agriculture à Tunis, 



ORIGINES ET VICISSITUDES 

« Une église chrétienne s'élevait à l'emplacement du minaret actuel de la 
Grande Mosquée, et un moine nommé Tarchiche y avait sa cellule ». Telle 
serait, d'après une légende recueillie par les historiens arabes, l'origine de 
Tunis. Une autre légende, également curieuse, veut que cette église ait été 
consacrée à Sainte-Olive, d'où le nom de « Djemaà Ez-Zitouna », mosquée de 
F Olive ou de l'Olivier. Dans son remarquable ouvrage, Les Villes d'Art, 
M. Henri Saladin rapporte qu'en faisant les fondations du minaret actuel, 
récemment reconstruit, on a trouvé un linteau décoré d un chrisme, ce qui, à ses 
yeux, donne une grande probabilité à ces légendes. 

Ce qu'il faut, croyons-nous, retenir de cette tradition locale qui s'est perpétuée 
à travers les âges, c'est l'origine séculaire que les musulmans de Tunis- se; 
plaisent à attribuer à leur Université, pour mieux en faire ressortir, si possible, 
le caractère antique et vénérable. 

Depuis l'invasion arabe dans le nord de l'Afrique, les textes historiques, plus 



— 145 — 

précis et moins fantaisistes que la légende, sont d'accord pour reconnaître que 
l'édification de la Grande Mosquée est due à l'émir Obcïd Allah Ibn el Habhab, 
qui en fit recommencez* la construction en Tan 732 (1), sous la dynastie des 
Omniadcs, lesquels régnèrent à Damas de 661 à 750. Terminée en 758, elle fut 
agrandie en 864, sous Témir Ziadet Allah, de la dynastie des Àghabites, la 
première qui occupa Flfrikia (2). Elle fut l'objet de nombreux embellissements 
et de différentes restaurations sous les princes hafsides, qui régnèrent sur la 
Tunisie de 1228 à 1554. 

M. H. Saladin, dans l'ouvrage que nous avons cité tout à l'heure, donne cette 
description sommaire de la Mosquée proprement dite : « Elle se compose d'un 
«rand nombre de nefs pai i allèles; la nef du milieu est plus large que les autres, 
comme à Sidi-Okba de Kairouan ; et, comme cette mosquée, elle possède deux 
dômes élevés sur tambours aux deux extrémités de cette nef centrale. Une grande 
cour la précède, dans laquelle on accède par des portiques à arcades qui 
prenant leurs entrées par des portes ouvertes sur les souks (le Souk-el-Attarine 
et le Souk des Etoffes) et sur une petite place où débouche la rue de l'Eglise »- 

S'il est relativement aisé, au point de vue historique, de trouver quelques 
documents de nature à nous révéler les origines de l'Université musulmane de 
Tunis, il est, par contre, très diiïicile, sans de laborieuses recherches auxquelles 
nous regrettons de n'avoir pu nous livrer, de suivre à travers les siècles la 
genèse de l'enseignement donné dans cette Université. Il eût été intéressant de 
signaler les événements qui ont influé sur l'arrêt ou le développement des études 
aux différentes époques de l'histoire de la Tunisie. Tout au moins, pourrons- 
nous démontrer, au cours de cette communication, que sur deux points, la 
doctrine et la méthode, les programmes sont restés presque immuables. 

L'Islam, par la simplicité de ses dogmes, le prestige de ses armes, s'imposa, 
dès la seconde invasion arabe, aux populations berbères, dont la résistance fut 
déiinitivement vaincue après la défaite de la Kahéna, qui avait tenté, sans 
succès, de relever le drapeau de l'indépendance. C'est sous l'intelligente impul- 
sion de Mouça ben Noceïr, investi des fonctions de gouverneur de lTfrikia 
en 705. que l'islamisme se répandit dans ces contrées avec une rapidité éton- 
nante. Après avoir, à plusieurs reprises, répudié les nouvelles doctrines, les 
Berbères Unirent par se laisser islamiser, d'autant plus facilement d'ailleurs 
que, d'origine asiatique, suivant certains histoiiens, ils n'eurent point de peine à 
se familiariser avec la langue arabe, qui fut, là comme ailleurs, un merveilleux 
instrument de propagande. 

On se contenta, au début, d'enseigner aux nouveaux convertis le Coran avec 
quelques notions élémentaires sur la pratique du culte. Plus tard, à la suite 
d'événements historiques dont il n'y a pas lieu de s'occuper ici, les Berbères 
abandonnèrent les doctrines orthodoxes, ou sunnites, pour se rallier au chiisme 
et ensuite au kharedjismc, professés alors en Orient. Ils subissaient l'ascendant 
de leurs gouverneurs et, suivant que ces derniers étaient sunnites ou chiites 
(partisans d'Ali), ils adoptaient leur opinion en matière religieuse. 

C'est alors qu'une pléiade de docteurs musulmans — dont l'iman Àii ben 
•frad, mort en 799 — venus dans lTfrikia, redoublèrent d'efforts pour maintenir 

I 1 ) n/J de l'hégire. 

{2} En Noweïri, encyclopédie historique. 

T. II. 10 



— 146 — 

la foi dans les limites de l'orthodoxie. Quelques compagnons de l'iman Malik 
enseignèrent sa doctrine et contribuèrent ainsi à répandre en Tunisie le rite 
auquel on a donné son nom. Ils professaient la science de l'exégèse coranique et 
celle des traditions, concurremment avec les premiers éléments du droit et delà 
grammaire . Les efforts de ces premiers pionniers de la civilisation musulmane 
étaient d'autant plus méritoires, qu'ils n'avaient à leur disposition, sur les 
deux dernières matières, aucun ouvrage manuscrit ni imprimé, et ne pouvaient 
faire appel qu'à leur mémoire. 

L'arrivée de Liman Sahnoun, en 806, fut saluée avec joie par les savants déjà 
établis en Ifrikia. Ils suivirent assidûment ses leçons et s'abstinrent dès lors 
d'aller en Orient puiser aux meilleures sources de l'encyclopédie islamique, 
négligeant ainsi le plus puissant des facteurs qui facilitèrent en Andalousie, le 
développement des études. En renonçant à voyager, ils demeurèrent étrangers 
au mouvement intellectuel de l'école de Bagdad, où la lexicographie et les 
sciences exactes venaient de faire des progrès sensibles. Ils se confinèrent dans 
l'étude du droit et de la jurisprudence, et cela surtout après l'élévation de l'iman 
Sahnoun à la dignité de cadi, en 848. 

L'essor des études fut arrêté par une révolution intérieure, œuvre des 
Berbères chiites, qui eut pour conséquence le renversement de la puissance 
des Aghlébites et l'arrivée au pouvoir, en 909, d'une nouvelle dynastie, celle 
des Fatimites, dont deux souverains, Obeïd Allah et Ismaïl el Mansour, auto- 
crates et tyrans, n'eurent garde de favoriser le développement de la pensée. 
Sous leur règne, les savants ne furent pas seulement tenus en suspicion; ils 
lurent, à maintes reprises, odieusement persécutés. 

Après la formidable insurrection berbère du Kharetljite Àbou-Yczicl qui. 
de 943 à 947, mit le pays en sang et où faillit sombrer la dynastie fatimite. la 
Tunisie traversa de nouveau une période de prospérité au double point de vue 
matériel et intellectuel. Les savants s'adonnèrent à l'étude avec plus d'ardeur et 
composèrent des ouvrages restés célèbres dans le monde musulman. Mais cette 
période heureuse fut brusquement interrompue par l'invasion hilalieinie, 
en 1048, qui fut désastreuse pour f Ifrikia et amena la ruine de Kairouan. 
Mahdia, qu'avait fondée Obeïd- Allah, devint la capitale du souverain El-Moëz 
Ibn Badi et de ses successeurs. Cet événement funeste, tout en retardant la 
marche des études, eut des conséquences assez inattendues : il détermina un 
mouvement d'émigration qui contribua à répandre la science musulmane dans 
toutes les régions de lTfrikia. Hammad le Zéride traça les fondations de la 
Kalaà, au Djebel Ketema, qui devint, en Tan 1010, une ville florissante 
où vinrent s'établir, des pays lointains, d'habiles artisans et des savants 
illustres. 

El Mahdi, fondateur de la dynastie des Almohades, en 1120, ne se contenta pas 
de rallier les Berbères à sa cause; il les initia en même temps à la vie intellec- 
tuelle et leur inculqua T amour de la science, à laquelle il donna une impulsion 
nouvelle, grâce à sa propre culture, comme aussi à l'éducation qu'il avait reçue 
de son maître, Abi Hamed et Ghazali. Propagandiste ardent, il composa à 
l'usage des Berbères un traité de théologie. L'œuvre d'El Mahdi fut poursuivie 
par son successeur Abd el Moumcn, qui mourut en 1163, laissant la réputation 
d'un prince éclairé, ami des arts et des lettres. L'Ifrikia connut alors une 
période qui vit s'épanouir et se développer la pensée islamique. Les docteurs 



— 147 - 

qui professaient dans les médersas, foyers de propagande scientifique, étaient, 
de la part du pouvoir, l'objet d'attentions bienveillantes et flatteuses. 

Sous les derniers Almohades, le pays fut le théâtre de luttes intestines qui se 
prolongèrent jusqu'au jour où Abou Zékéria, profitant de la dislocation de 
l'empire en proie aux pires désordres, se proclama indépendant et devint le 
chef d'une dynastie, celle des Hafsides, en 1236. 

Gc prince ayant choisi Tunis pour sa capitale, cette ville fut bientôt un centre 
intellectuel. De nombreux docteurs de l'Islam y affluèrent de l'Andalousie. 
C'est ainsi que l'iman Ali ben Asfoùr, originaire de Séville, grammairien émé- 
ritc, mort en 1270, professa, avec d'autres célébrités, à l'Université de la Grande 
Mosquée. Par leur érudition et T étendue de leurs connaissances, ces savants 
illustrèrent la nouvelle capitale. Ils formèrent, en outre, de nombreux disciples, 
tel l'imam Ibn Arafa, dont la renommée fut universelle. Véritable encyclopédie 
vivante des connaissances islamiques, il remplit avec une compétence remar- 
quable les fonctions de mufti de Tunis. Il mit près de quatorze ans à composer 
un ouvrage de jurisprudence qui fait encore autorité. Il mourut en 1400. 

Cette renaissance littéraire, scientifique et artistique fut puissamment favorisée 
par l'esprit éclairé des souverains hafsides et de leurs vizirs, dont Tune des 
principales préoccupations était le développement de l'instruction. Cette sollici- 
tude du pouvoir lut cause que le peuple tunisien montra pour l'étude une prédi- 
lection inconnue jusqu'alors. L'enseignement donné à cette époque à la Grande 
Mosquée était identique à celui que professait l'école ançlalouse, dont les meil- 
leurs traités étaient largement répandus à l'Université de Tunis. Là, comme à 
Sévillc, on enseignait, avec le dogme, l'exégèse coranique et les traditions, la 
métaphysique, la logique, les principes du droit, la jurisprudence, la grammaire, 
les belles- lettres, la lexicographie, etc.. etc. 

Plusieurs médersas destinées à l'enseignement, et qui existent encore de nos 
jours, furent édifiées par les soins des Hafsides ou de leurs ministres. « ... Ces 
écoles, consacrées à recevoir les élèves de renseignement supérieur donné à la 
Grande Mosquée Zitouna, se composent généralement, dit M. H. Saladin (1), 
de grandes cours entourées de portiques sur lesquelles donnent, en nombre 
plus ou moins grand, des chambres affectées au logement des étudiants. Une 
petite mosquée, des escaliers d'accès, des pièces de débarras, les logements du 
portier et d'une sorte de gardien, des water-closets à eau courante complètent 
généralement ce programme bien simple ». Chaque médersa était placée sous 
la direction d'un des maîtres qui professaient, dans la petite mosquée, des cours 
préparatoires à l'usage des étudiants qui avaient élu domicile dans rétablisse- 
ment, et ce, afin de leur permettre de suivre avec fruit renseignement supérieur 
de la Grande Mosquée. Les professeurs avaient des traitements fort conve- 
nables. Les tolba (étudiants) eux-mêmes recevaient des subsides. 

Parlant du vif éclat dont brilla la Tunisie sous le khalife El Mostancer, Ibn 
khakloun, dans son Histoire des Berbères s'exprime ainsi : «... De tous les 
Princes de la famille d'Abou-Hafs, El Mostancer fut celui dont l'autorité et la 
renommée eurent la plus grande étendue. Pendant un règne d'une durée peu 
commune, il avait vu les provinces de l'Espagne et de l'Afrique lui tendre une 
ni am suppliante et briguer son appui. Sa cour fut toujours remplie de person- 

W Ouvrage cité. 



- 148 — 

nages éminents qui s'y étaient rendus du vivant de son père. On y rencontrait 
surtout une foule d'Andalousiens, les uns poètes distingués, les autres écrivains 
éloquents, princes magnanimes, guerriers intrépides, qui étaient tous venus 
s'abriter à l'ombre de sa puissance ». 

Le flambeau de la science pâlit avec le déclin de la dynastie hafside, pour 
s'éteindre pendant la période troublée qui fut marquée par une lutte acharnée 
entre les Espagnols et les Turcs se disputant la suprématie dans le bassin de la 
Méditerranée. Finalement, le fameux corsaire Khaïr Eddine prononça la 
déchéance du dernier des Hafsides, et fut chassé à son tour par une expédition 
espagnole sous le commandement de Charles-Quint en 1535. La domination espa- 
gnole prit fin en 1574, à la suite de l'intervention des Turcs avec Sinane Pacha, 
qui prit possession de la Tunisie au nom du sultan de Gonstantinople. 

La décadence de renseignement ne fit que s'accentuer soit sous l'occupation 
espagnole, soit sous celle des Turcs. Les janissaires, si attachés qu'ils fussent à 
la foi musulmane, n : avaient cure de favoriser les études religieuses. D'autre 
part, ils découragèrent la jeunesse tunisienne par le régime d'exclusivisme à 
outrance qu'ils avaient inauguré ; les plus hautes charges étaient confiées, au 
détriment de l'élément indigène, à des gens incapables venus de la métropole et 
qui les obtenaient moyennant finance. Le désir de s'instruire, qui avait toujours 
animé les Tunisiens, survécut cependant à cette crise. On continua à cultiver 
les sciences par pur dilettantisme. Aussi, lorsqu'en 1705, le pouvoir des beys 
se substitua au régime turc, vit-on reparaître un certain nombre de savants 
jusque-là rigoureusement tenus à l'écart. 

Les nouveaux maîtres de lTfrikia sentirent la nécessité de s'allier avec les 
indigènes afin de fortifier leur indépendance et anéantir ce qui restait du pou- 
voir des Deys. Le bey Ilassine ben Ali montra une sollicitude particulière pour 
le développement de l'enseignement et le relèvement de la Mosquée Ez-Zitouna, 
dont il honora de son amitié plusieurs professeurs. Ce fut l'un deux, le cheik 
Mohammed El Khadraoui, qu'il chargea de l'éducation de son neveu, marquant 
ainsi la confiance que lui inspirait l'Université de Tunis. Ali Pacha, qui lui 
succéda en 1740, témoigna la même bienveillance aux savants et choisit parmi 
eux ses plus intimes compagnons. Il fit édiiier plusieurs médersas, où de nom- 
breux cours furent organisés. Il aifecta au traitement des professeurs la totalité 
de l'impôt dit el djezia (1) ainsi que certains crédits disponibles sur les revenus 
des biens habous. 

Sous les Beys Ali ben Hassine et Hamouda Pacha, le mouvement intellectuel 
était dignement représenté par une pléiade de savants qui avaient à cœur de 
perpétuer le renom de l'Université de Tunis. Les autres souverains de la dynastie 
husseinite, tout en montrant une certaine indifférence pour les progrès de l'ins- 
truction, n'en continuèrent pas moins à veiller avec un soin jaloux à la conser- 
vation du patrimoine scientifique et ne cessèrent de protéger ceux qui s'adon- 
naient à l'étude par amour désintéressé de la science. Cependant Hassine ben 
Mahmoud passe pour avoir été hostile à l'Université et à ses représentants. Par 
contre, ainsi que nous le. verrons plus loin, deux princes contemporains, Ahmed 
et Sadok Bey, ce dernier à l'instigation du général Khéreddine, prirent des 
décrets réorganisant sur des bases nouvelles renseignement de la Grande 
Mosquée. 

(i) Taxe grevant les oliviers dans la région de Tunis. 



— 149 



BIBLIOTHEQUE « ESSADIKIA » 



Au cours des événements que je viens de relater sommairement, le côté 
matériel de l'enseignement ne fut pas négligé. En plus des nombreuses médersas 
édifiées à l'usage de la jeunesse tunisienne, des dispositions furent prises par les 
souverains musulmans en vue de la création de bibliothèques. 

La bibliothèque El Abdellia annexée à la Grande Mosquée, et qui porte main- 
tenant le nom de Bibliothèque Essadikia, fut fondée grâce aux libéralités des 
princes hafsides. L'histoire rapporte que l'imam Ibn Arafad", avant son départ 
pour la Mecque, en 1389, fit procéder au recensement des ouvrages de la biblio- 
thèque El Abdellia, qui accusa le chiffre de dix mille volumes. Ces manuscrits 
d'une valeur inestimable furent, lors du pillage de Tunis,- en 1535, foulés aux 
pieds des chevaux de la cavalerie espagnole. 

Le pacha Ali contribua à enrichir la bibliothèque de la Grande Mosquée, en la 
dotant de nombreux ouvrages qu'il fit copier par des calligraphes appelés par 
lai de Gonstantinople. Il organisa en même temps de nombreuses bibliothèques 
de moindre importance dans toutes les médersas édifiées par ses soins. Tous ces 
livres furent, par la suite, dispersés; quelques-uns seulement purent être 
recueillis et classés dans la bibliothèque El Abdellia. 

Le pacha Ahmed contribua également au développement de la bibliothèque 
en constituant habous au profit de cette institution un grand nombre d'ouvrages 
provenant de la bibliothèque particulière du ministre Hassine Khodja, qu'il 
acquit de ses deniers personnels et fit remettre solennellement à l'Université 
en 1840. 

Le ministre Khéreddinc affecta à la grande Bibliothèque, par ordre de Sadoli 
Bey, de nombreux ouvrages ayant appartenu au ministre Mustapha Khasnadar. 

Enfin, sous le même règne, l'institution fut réorganisée. Par un décret du 
18 mai 1875, la bibliothèque de la Grande Mosquée, en même temps qu'elle 
recevait le nom de « Bibliothèque Essadikia », fut dotée d'un règlement dont les 
principales dispositions sont encore en vigueur. 

La grande Bibliothèque est divisée en deux sections. L'une, située dans la 
Mosquée même où ont lieu les exercices du culte et où fonctionnent les cours de 
l'Université, contient 6.270 volumes, dont de nombreux manuscrits. Sur une 
autorisation spéciale du bach-mufti, ou inspecteur, — très difficilement accordée 
du reste, — ces ouvrages peuvent être confiés, pour un temps déterminé, à des 
personnes honorablement connues, tels que les membres de l'enseignement 
musulman. L'autre section, placée dans un local attenant à l'édifice principal, 
contient 5,466 volumes. Ceux-ci sont mis tous les jours, sauf le vendredi, à la 
disposition du public, Ils doivent être consultés sur place. Tous ces ouvrages 
traitent des sciences religieuses et des différentes matières enseignées à la Grande 
Mosquée. 

ORGANISATION DE L ENSEIGNEMENT. 

L'organisation de l'Université Ez-Zitouna est encore, à l'heure actuelle, basée 

sur la charte que le bey Ahmed-Pacha octroya le 1 er novembre 1842 au personnel 

enseignant, de la Grande Mosquée. Ce document est gravé en lettres d'or sur un 

panneau en bois placé à l'entrée de la vaste salle réservée au culte et aux études. 

'ïitre autres dispositions intéressantes, nous y relevons ce qui suit : 






- 150 — 

Quinze professeurs du rite malékite et autant de professeurs du rite hanéfite seront 
désignés. Ils jouiront chacun d'un traitement de deux piastres (i) par jour, à la cou- 
dition qu'ils enseigneront dans la Grande Mosquée, deux fois par jour, la science qu'ils 
auront choisie, et ce, aux heures qui leur seront le plus commodes. Celui d'entre eux 
qui y aura manqué sans excuse valable, perdra tout droit à ce traitement pendant la 
durée de son absence. Toutefois, ils seront autorisés à suspendre les cours les jeudis 
et vendredis ainsi que pendant le mois de Ramadan et à l'époque des deux grandes 
fêtes. Son Altesse confie le soin de contrôler leur exactitude aux deux Cheiks-el-lslam, 
hanélite et malékite, lesquels, pour assurer ce contrôle, recevront un traitement de cent 
piastres par mois. Son Altesse a désigné, pour les aider dans cette mission, les deux 
cadis kanélite et malékite, qui jouiront d'un traitement de trois piastres par jour. Ces 
quatre inspecteurs devront, à tour de rôle, venir chaque jour à la Mosquée pour 
stimuler le zèle des professeurs et retrancher les honoraires de ceux qui se seraient 
absentés sans excuse reconnue valable. 

F 

Les revenus du Bit-el-Mal (2) all'ectés à des services publics seront désormais 
employés à couvrir les dépenses résultant des dispositions qui précèdent. 

En cas de vacance de l'emploi de l'un de ces trente professeurs, son remplaçant sera 
élu par les quatre inspecteurs, qui choisiront le plus savant du pays. A égalité de 
titres, il sera procédé à un concours. Le nom du candidat choisi sera porté à la con- 
naissance de Son Altesse, qui lui fera délivrer un brevet lui donnant le droit de toucher 
son traitement... 

Postérieurement à l'ordonnance beylicale dont nous venons de noter les prin- 
cipales dispositions, différents décrets et règlements ont apporté d'utiles modi- 
fications dans l'organisation de l'Université musulmane de Tunis. C'est ainsi 
qu'un décret pris le 27 septembre 1870 par Sadok Bey édicté des mesures en vue 
de l'amélioration du traitement du personnel enseignant. Il soumet en outre les 
professeurs à l'obligation de se spécialiser dans un ordre de matières déterminé: 
« II appartiendra, y est-il dit, aux cheiks inspecteurs de désigner, pour chaque 
classe de professeurs, les sciences que chacun d'eux devra enseigner, en se 
basant pour cette désignation, sur les aptitudes de chacun. » 

Un autre décret, en date du 26 octobre 1870, prévoit la création d'une caté- 
gorie de professeurs surnuméraires, nommés par les inspecteurs et rétribués au 
moyen des économies pouvant être réalisées sur le traitement des professeurs 
titulaires, soit par voie de retenues, soit de toute autre façon. 

Mais la grande réforme de renseignement supérieur musulman, à laquelle le 
ministre Khéreddine a attaché son nom et qui lui a créé des droits à la gratitude 
éternelle de ses compatriotes, a été opérée par le décret du 26 décembre 18/0 
réglementant les études à la Grande Mosquée. Ce règlement, très complet, est 
divisé en cinq chapitres ne comprenant pas moins de 67 articles. 

Le chapitre premier traite de renseignement, lequel doit être à trois degrés et 
comporte, pour chacun d'eux, l'emploi d'une catégorie déterminée d'ouvrages 
classiques. 

Le chapitre il a tirait au rôle pédagogique des professeurs, à la méthode qu'ils 
devront suivre dans leur enseignement. Il fixe la durée des cours, prescrit une 
rigoureuse ponctualité dans les heures de leçons, etc. 

Le chapitre III vise les obligations diverses imposées aux étudiants. Il désigne 
les ouvrages qui devront être mis entre leurs mains, à leur entrée à l'Université, 
ainsi que les textes qu'on devra leur faire apprendre par cœur pour exercer leur 

(1) La piastre valait environ 60 centimes. 

(2) Alors le Trésor Public. 



— loi — 

mémoire. Il se préoccupe de l'assiduité des élèves, de leur maintien pendant les 
leçons. H prescrit (art. 24) l'établissement, au nom de chaque étudiant, d'un 
carnet sur lequel seront mentionnés successivement : la date de son entrée à 
l'Université, l'opinion de ses différents professeurs sur son zèle et son intelli- 
gence, la date à laquelle il aura terminé l'étude de tel ou tel ouvrage, le titre de 
celui qu'il sera en état de commencer ensuite. Les notes obtenues par Félève aux 
examens successifs sont portées sur ce même carnet. Pour encourager les jeunes 
o-ens à r étude, l'article 2o stipule que « tout élève pourvu du carnet mentionné 
à l'article 24 sera, pendant toute la durée de ses études à la Grande Mosquée, 
exempte de droit de l'impôt personnel, du service militaire et de toutes autres 
charges imposées aux personnes de sa condition ». 

11 est permis de voir dans ces dispositions un indice de la volonté bien arrêtée 
du ministre Khéreddine de répandre en Tunisie l'instruction supérieure. Sans 
doute aussi était-ce, dans sa pensée, un acheminement vers une autre grande 
réforme qu'il n'eut pas le temps de réaliser : l'organisation de l'enseignement 
gratuit, sinon obligatoire... 

Le chapitre IV détermine les attributions des inspecteurs des études, formant 
le Conseil de surveillance. Ce conseil, composé des deux Gheiks-el-Islam et des 
deux cadis hanéfite et malékitc, n'a pas de président. Les délibérations sont 
prises à la majorité des voix. « En cas de partage, dit l'article 34, la voix du 
personnage du rang le plus élevé sera prépondérante ». 

L'objet principal de l'inspection est le contrôle de l'enseignement et du per- 
sonnel. « L'inspecteur, est-il dit dans l'article 37, se placera près des professeurs 
afin de suivre les différentes leçons et d'apprécier les aptitudes et l'intelligence 
de chacun d'eux ». 

L'article 42 porte que « toute vacance qui se produira clans le nombre des 
professeurs devra être comblée, dans le mois même, par voie de concours, ou 
autrement ». « On n'aura, dit l'article suivant, recours à la discussion publique 
pour éprouver les candidats au professorat, qu'en cas de doute sur leur mérite 
respectif; et lorsque, après cette discussion, il y aura partage entre les profes- 
seurs (examinateurs), il sera procédé de la manière prescrite à l'article 44, lequel 
stipule que « si, après l'épreuve publique, le doute susbiste encore, on aura 
recours au tirage au sort », Il convient de dire que cette dernière disposition a 
été abrogée par le décret du 13 juin 1892, qui est venu réglementer à nouveau 
le mode de nomination des professeurs. 

Les articles 46, 47 et 48 déterminent les conditions des examens publics, « qui 
ont pour eilet de susciter l'émulation cbez les étudiants ». 

L'article 50 comporte une innovation importante. Il y est dit que « l'auteur 
cl un livre ou d'un essai sur. un sujet scientifique ne pourra le livrer a la publi- 
cité avant de Lavoir soumis aux inspecteurs des études. (1) » 

Enfin, le chapitre V, dans son ensemble, constitue le règlement intérieur de la 
Bibliothèque. 

ORGANISATION ACTUELLE DE i/ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR 

L enseignement supérieur musulman, nous l'avons dit, est actuellement con- 
centré à l'Université de la Grande Mosquée. Il se fait cependant, dans les prin- 

l ■ ^«es dispositions ont été implicitement abrogées par Fart. i rr du décret du i4 octobre i8S4 
sur la Presse . 



■^s. 



— 152 — 

cipales mosquées de Tunis, quelques cours portant spécialement sur la gram- 
maire et le droit. En outre, dans toutes les localités un peu importantes de 
la Régence, des cours de théologie, de droit et de grammaire sont professés 
dans les mosquées, zaouias et médersas; ces dernières sont au nombre d'une 

quinzaine. 

Le personnel administratif de l'Université de Tunis comprend : le Cheik-el- 
Islam hanéfite et le bach-mufti malékite, qui forment un Conseil à la fois d'admi- 
nistration, de surveillance et de perfectionnement. L'inspecteur des études 
arabes y représente le directeur de l'enseignement public. 

L'enseignement est donné par 30 professeurs de première classe, 12 professeurs 
de deuxième classe et 67 professeurs auxiliaires appelés moutaweïne (pourvus 
de la licence). Les uns et les autres doivent faire deux leçons par jour; généra- 
lement, ils en font davantage. 

Pendant Tannée scolaire 1905-1906 (1), le nombre des coure de sciences reli- 
gieuses a été de 134, dont 65 sur les différentes manières de psalmodier le Coran 
et 30 sur la théologie. Il y a eu également 187 cours de sciences juridiques, 
137 cours de grammaire, 73 sur la rhétorique, l'éloquence et la logique, 13 sur 
des matières diverses ; un seul cours sur l'histoire et la biographie des hommes 

célèbres de l'Islam. 

Les mêmes matières sont enseignées par de nombreux professeurs, « C'est 
ainsi que, pour la grammaire, il y a 38 leçons par jour sur Sidi Kaled, ouvrage 
tout à fait élémentaire, 34 sur El Makkoudi, un peu plus difficile que le précé- 
dent, et 28 sur Lachmouni » (2). 

LES PROFESSEURS 

Le brevet de licence 

Le recrutement des professeurs de l'Université de la Grande Mosquée a été 
réglementé comme suit par le décret du 13 juin 1892 : 

Lorsqu'une chaire de professeur de première classe deviendra, vacante, il y 
sera pourvu à la suite d'un concours auquel les professeurs de deuxième classe 
pourront seuls prendre part. 

4 En cas de vacance, les chaires des professeurs de deuxième classe ne seront 
également données qu'au concours. Pourront y prendre part, ceux qui auront 
obtenu le grade de moutoua a la Grande Mosquée et y auront fait des cours pen- 
dant deux années au moins. Ces différents concours auront lieu devant les 
cheikhs inspecteurs. 

Le môme décret porte que le brevet de licence de la Grande Mosquée ne sera 
délivré aux étudiants de cette Université qu'à la suite d'un examen spécial con- 
sistant en épreuves écrites et orales et en un cours donné sur des matières a 
désigner. Cet examen, dont la date et les conditions sont déterminées parle 
premier ministre, a lieu au palais du gouvernement tunisien, à Tunis. 

Les fonctions auxquelles peuvent aspirer les moutoua ou licenciés sont les 
suivantes : magistrats du Gharâ (tribunal religieux), professeurs à l'Université 
de Tunis, aux mosquées de l'intérieur et dans certains établissements d'ensei- 
gnement relevant de la direction de l'enseignement public, imans dans les edi- 

(i) Gaston Loth : La Tunisie et V œuvre du Protectorat. 

(2) Versini. Conférences sur lès administrations tunisiennes. 



— 153 — 

fices affectés au culte, secrétaires à l'Ouzara (ministère d'État), oukils, avocats 
devant les juridictions tunisiennes, bibliothécaires. 

Traitement du personnel. 

La rémunération du personnel administratif et enseignant de l'Université de- 
Tunis a fait l'objet de différents décrets, dont le premier en date est celui du 
27 septembre 1770. Il y est dit : « En vue de fournir aux professeurs de la 
Grande Mosquée un traitement qui stimule leur zèle et les oblige à faire preuve 
de l'assiduité indispensable pour les progrès de renseignement, nous avons 
distrait des ressources de l'Etat, à titre d'encouragement pour les cheiks ins- 
pecteurs, une somme égale à celle qu'ils reçoivent individuellement du Bit-el- 
Mal (1) d'après le décret du l el * novembre 1842, et assigné à chacun des pro- 
fesseurs de première classe un traitement de trois piastres (1 fr. 80) par jour, en 
sus de ce qu'ils touchent du Bit-el-Mal en vertu dudit décret. Nous avons, en 
outre, assigne à chacun des professeurs de deuxième classe, un traitement d'une 
piastre (0 fr. 60) par jour, en sus de ce qu'ils touchent du habous affecté aux 
professeurs de deuxième classe ». 

À ce régime, se substitua ultérieurement (décret du 6 avril 1874) une échelle de 
traitements fixes ainsi établie : les deux cheiks-el-Islam, en leur qualité d'ins- 
pecteurs des études à la Grande Mosquée, chacun 1.200 piastres (720 francs) par 
au; les deux cadis, pour les mômes fonctions, chacun 90 piastres (54 francs) par 
mois; Finiau de la Grande Mosquée, 90 piastres (54 francs) par mois; les pro- 
fesseurs de 1"* classe, chacun 90 piastres (54 francs) par mois ; les professeurs de 
2 1 ' classe, chacun 30 piastres (18 francs) par mois; les bibliothécaires, chacun 
90 piastres (54 francs) par mois. 

Le même décret stipule que les sommes nécessaires au paiement des appoin- 
tements des fonctionnaires de la Grande Mosquée seront prélevées sur l'excé- 
dent des revenus de la Djcmâa des Habous, cette allocation étant « destinée à 
remplacer, entre les mains desdits fonctionnaires, tant les habous qu'ils déte- 
naient que les émoluments qu'Us touchaient du Trésor public ». 

ïl ressort des publications officielles que les professeurs de l re classe touchent 
actuellement 124 francs par mois, et ceux de 2° classe 90 francs, et qu^, con- 
trairement aux dispositions antérieures, ces traitements sont payés mi-partie. 
sur les fonds des Habous, mi-partie sur ceux du Bit-el-Mal. 

l'œuvre du protectorat et la grande mosquée 

Depuis rétablissement du Protectorat, aucune réforme importante n'a été 
introduite dans renseignement de la Grande Mosquée Ez Zitouna. Ni les pro- 
grammes, ni les méthodes surannées n'ont été modifiés. Aucune revision des 
traités classiques énumérés dans le décret de Khéreddine n'a été tentée. Ce sont 
les principes de la scolastique du moyen âge qui continuent à être en honneur 
dans la vieille Université de Tunis. 

'•}) Celte appellation s'appliquait autrefois au Trésor public. Aujourd'hui, le Bit-el-Mal est 
la caisse qui administre les revenus des successions vacantes. Alimentée par les successions 
en déshérence et par le produit de la vente des épaves demeurées sans maître, elle subvient 
aux irais d'enterrement des indigents et des suppliciés. Le surplus des revenus est affecté à 
l'entretien de l'Université de la Grande Mosquée. 



— lo4 — 

Sans cloute, la réserve dont le gouvernement n'a pas cru devoir se départir à 
Tégard de l'enseignement musulman était dictée par le désir louable de ne pas 
froisser dans ses convictions intimes la population protégée. Il n'en est pas moins 
vrai que la pusillanimité dont la Direction de renseignement a fait preuve à 
différentes reprises, alors qu'il s'agissait d'opérer quelques réformes reconnues 
nécessaires, a encouragé certaines résistances, plus superficielles que réelles. En 
somme, elle s'est bornée à intervenir pour réglementer l'organisation des 
médersas parle décret du 20 février 1889. 

Certes, il n'était pas aisé à l'administration intéressée d'exercer un contrôle 
efficace sur renseignement de la Grande Mosquée par» l'intermédiaire des 
inspecteurs des études institués par le décret organique de Khéreddine. Ces 
personnages occupent un rang trop élevé dans la magistrature religieuse pour 
être hiérarchisés comme de simples fonctionnaires. Aussi s'est-on contenté de 
leur adjoindre un inspecteur des Etudes Arabes, placé sous les ordres du 
Directeur général de l'enseignement public. 

Le maintien' du décret du 22 janvier 1876, en vertu duquel le contrôle de 
l'administration de l'Université est dévolu au Ministère d'Etat, a, du reste, été 
un sérieux obstacle à l'extension des pouvoirs du Directeur de l'enseignement 
en matière de réformes touchant à l'organisation de cette Université. C'est ainsi 
que le décret déterminant le mode de recrutement des professeurs de l ,e et de 
2 e classes de la Grande Mosquée et les épreuves exigées pour l'obtention du brevet 
de tataouia (licence) semble avoit été pris en dehors du service compétent. C'est, 
du moins, ce qui ressort de l'examen du texte du décret, où il n'est fait aucune 
mention de l'aAâs favorable du directeur de l'enseignement, de même qu'on y 
cherche en vain la formule chargeant de son exécution ce haut fonctionnaire. 

Ce manque d'unité de direction n'a pas été sans influer défavorablement sur le 
progrès des études. 

LKS MÉDERSAS 

Les médersas, qui sont divisées en trois catégories correspondant au degré 
d'avancement des étudiants, relèvent toutes d'un conseil d'administration pré- 
sidé par le Directeur général de renseignement public. Elles sont placées sous 
l'autorité d'un Directeur choisi parmi les personnes pourvues du brevet de 
licence, ou tataouia. Tout Directeur qui vient à être nommé professeur à la 
Grande Mosquée ou dans un autre établissement est immédiatement remplacé 
dans ses fonctions. 

Un étudiant ne peut être admis dans une médersa qu'en vertu d'une décision 
du, conseil d'administration, prise, sur avis favorable de l'inspecteur des études 
arabes, à la suite d'une enquête portant sur sa moralité, ses antécédents et son 
degré d'instruction. Il est, en outre, soumis à une inspection médicale. L'entrée 
lui sera refusée s'il est reconnu atteint d'une maladie contagieuse. 

La durée réglementaire du séjour de l'étudiant dans les médersas est de six 
années, dans l'intervalle desquelles il parcourra les différentes branches d'études 
professées à la Grande Mosquée. La durée maxima est de neuf années. Tou- 
tefois, le conseil d'administration peut accorder une prolongation de séjour dans 
les médersas à l'étudiant qui voudrait prolonger ses études, après s'être assuré 
qu'il y a un intérêt réel à lui accorder cette faveur. 

La discipline intérieure des médersas a été également réglementée. Tout ctu- 



— 155 — 

diant fautif est réprimandé d'abord par le Directeur de la médersa, ensuite, en 
cas de récidive, par l'inspecteur des études. S'il a commis une faute grave ou si 
sa conduite lui a déjà valu plusieurs réprimandes, son exclusion définitive 
pourra être prononcée par le conseil d'administration. 

WJDGET 

Le budget de l'Université de la Grande Mosquée n'a jamais été rendu public. 
Nos recherches personnelles nous permettent cependant de l'établir de la 
manière suivante : 

Recettes : 

Location des immeubles constitués habous au profit de la Grande Mosquée . 9.950 ir. 

Produit des enzcls grevant des propriétés de même nature 6.622 ir. 

Produit de la récolte des oliviers (habous de la Grande Mosquée) 6.700 ir. 

Excédent des revenus de habous publics appartenant à d'autres fondations. 70.576 f'r. 

Total 93.848 Ir. 

Dépenses : 

Traitement des inspecteurs : Cheiks-ul-Islam et Eadis 17.;U2 fr. (I) 

— des professeurs de I e classe 20 .716 fr. (2) 

— — 2° classe - o.:>38 IV. (3) • 

— des bibliothécaires o . 940 fr. 

— du personnel du culte . , 8 . 363 Ir. 

— des lecteurs du Coran 4.800 l'r. 

— des muezzins 3 . 600 IV. 

Allocations supplémentaires au personnel du culte sur les revenus 

de fondations habous spécialement affectées à cet objet 15.701 IV. 

Mobilier cl éclairage 7.818 IV. 

Réparations 4.030 IV. 

Total égal à celui des recettes 93.848 fr. 

Une visite à la Mosquée Ez-Zitouna. — Cette visite s'impose à quiconque veut 
avoir des idées exactes sur le centre intellectuel qu'est l'Université musulmane 
de Tunis. 

Différentes portes donnent accès dans la Grande Mosquée ; nous y pénétre- 
rons par celle qui s'ouvre sur le souk El-Attarine, ou souk des Parfums. Après 
avoir gravi un perron et traversé un vestibule, nous débouchons dans une vaste 
cour carrée entourée de portiques à arcades, oii ne sont admis que les fidèles 
recueillis ayant, au seuil même de l'édifice, quitté leurs chaussures par respect 
pour la sainteté du lieu. Nous sommes loin, ici, de l'animation qui règne dans 
la grande cour d'El-Azhar, au Caire, où, nous dit M. P. Arminjon (1), « à travers 
les groupes circulent touristes aux koddaks braqués, marchands de victuailles, 
un large éventaire assujetti sur leur torse cambré, porteurs d'eau au tablier 
bariolé, l'échiné courbée sous une énorme jarre fermée d'un bouchon de glace 
et entrechoquant avec fracas des gobelets de cuivre, matous allâmes guettant 

'.ï; Celte somme paraît comprendre les traitements des inspecteurs comme magistrats du 

C^j Le complément des traitements des professeurs de i lc et de 2° classes est prélevé sur les 
tonds du IHt-el-Mal, qui constitue une administration distincte de celle des Habous. 

[•h L'enseignement, la doctrine et la vie dans les Universités Musulmanes d'Egypte, par 
^ 1*. Auminjon, professeur à TEcole de Droit du Caire. 



— 156 — 

sournoisement une pitance que leur disputent des bandes bruyantes de moi- 
neaux » 

Pénétrons maintenant dans le sanctuaire réservé à la prière. C'est une immense 
salle composée d un grand nombre de nefs parallèles, soutenues par des colonnes, 
avec le décor d'une simplicité imposante qui caractérise les édifices du culte 
musulman. Une niche [mihrab), creusée dans le mur du fond, indique aux fidèles 
la direction de la Mecque. A côté, une chaire (mimbar) en bois délicatement 
fouillé sert, le vendredi, au prône de Viman prédicateur. 

C'est dans cette salle qu'ont lieu les cours. Il y a parfois jusqu'à 15 professeurs 
faisant leurs cours à la même heure. Le nombre des leçons ainsi faites chaque 
jour est de 270. Chaque professeur s'adosse à l'une des colonnes, ses auditeurs 
groupés en demi-cercle autour de lui, les jambes croisées sur les nattes recou- 
ATant le dallage; il ouvre son cours par l'invocation suivante : « Au nom de 
Dieu, clément et miséricordieux..... !, » formule que, avant tout acte de quelque 
importance, doit prononcer un bon musulman . 

Quel que soit le sujet de la leçon, celle-ci consiste d'abord dans l'explication 
sommaire du texte (matn), ensuite dans celle du commentaire classique, dont le 
professeur doit s'efforcer de dégager l'idée de l'auteur exprimée en termes 
archaïques. L'exercice pratique se réduit à la lecture du texte par l'un des élèves. 
avec application des règles énoncées et commentées. 

Comme à l'Université d'El-Azhar, « les auditeurs ne prennent pas de notes. 
mais ont tous entre les mains un exemplaire du livre sur lequel porte la 
leçon». (1) Les auditeurs peuvent interrompre pour demander des éclaircisse- 
ments, sous la réserve mentionnée à l'art. 28 du règlement : « L'élève devra 
adresser ses questions au professeur avec la modestie et le respect qu'il doit à 
celui qui lui est supérieur en science et en dignité. Dans le cas où les questions 
de l'élève seraient déplacées, le professeur devra le lui faire observer sans brus- 
querie, avec douceur ». 

Quand le jeune étudiant est admis à la Grande Mosquée, il a déjà passé par 
le houttab, ou école primaire, où Ton apprend par cœur le Coran et, parfois — 
mais exceptionnellement — le texte abrégé jde quelques traités classiques sur les 
matières professées à la Mosquée Ez-Zitouna. Mais les élèves ne sont initiés 
qu'imparfaitement à la lecture et à l'écriture, enseignées d'une façon déplorable 
et contraire aux principes de la pédagogie la plus médiocre, 11 ne semble pas 
que le jeune homme qui sort de l'école coranique avec un bagage intellectuel 
aussi mince puisse, sans un stage de quelques années, profiter de renseignement 
supérieur de l'Université. C'est sans doute en raison de cette infériorité mani- 
feste des débutants que le règlement de Khéreddine a institué un enseignement 
à trois degrés : primaire, secondaire et supérieur, et indiqué les ouvrages qui 
devraient être employés pour chaque catégorie d'élèves. 

D'après les observations personnelles de M. Tahar ben Achour, professeur 
de l rti classe, à qui nous tenons à exprimer ici notre particulière gratitude pour 
les précieuses indications qu'il a bien voulu nous fournir, la durée des études, 
pour un élève de la Grande Mosquée doué d'une intelligence moyenne, serait 
d'environ huit années, dont deux consacrées au premier cycle, trois au deuxième 
et deux au troisième et dernier. La huitième année est consacrée à la préparation 

(i). P. Arminjox, ouvrage cité. 



— 157 — 

des examens. Aux termes de l'art. 45 du décret organique, ces examens, qui 
portent sur les ouvrages lus dans Tannée, ont lieu en présence des inspecteurs 
des études, des principaux professeurs et d'un fonctionnaire désigné par le gou- 
vernement. Deux décrets postérieurs (4 novembre 1884 et 4 avril 1896) stipulent 
qu'ils seront passés au Dar-el-Bey de Tunis, le 13 juin de chaque année. 

On ne trouve dans le décret organique aucune disposition déterminant les 
conditions d'admission des élèves à l'Université de la Grande Mosquée. L'âge 
auquel ils peuvent y entrer n'est pas davantage fixé. 

Les jeunes gens de l'intérieur qui viennent dans la capitale pour suivre les 
cours de la Grande Mosquée, sont logés le plus souvent dans des médersas, éta- 
blissements fondés à leur intention par des particuliers généreux. 11 y a à Tunis 
22 médersas, contenant ensemble 450 chambres. Elles étaient autrefois placées 
sous la surveillance nominale des magistrats et de certains professeurs. Les étu- 
diants y étaient admis sans la moindre formalité et livrés à eux-mêmes, sans 
contrôle ni discipline d'aucune sorte. Depuis l'établissement du Protectorat, 
cette situation, comme nous le verrons plus loin, s'est heureusement modifiée. 

La journée d'un étudiant. — Il s'agit ici, bien entendu, du Tunisien de l'inté- 
rieur qui, avant de faire choix d'une carrière, doit s'initier aux sciences dont 
l'enseignement est monopolisé en quelque sorte par l'Université de la Grande 
Mosquée. Pour cela, il lui a fallu quitter sa famille. Ses moyens ne lui permettant 
pas d'avoir un logement en ville, il est logé dans une des médersas dont nous 
avons parlé. 

Dès Taube, il se lève, procède à ses ablutions et fait sa prière. Pour se procurer 
des ressources, — car ses parents, même sïls sont dans l'aisance, ne lui font 
qu'une pension des plus modiques — il s'est enrôlé parmi les lecteurs du Coran 
dans la petite mosquée de sa médersa. Tout en contribuant de la sorte au repos 
de l'àme de celui qui, dans ce but pieux, a constitué un habous, il touche, sur les 
revenus de la fondation, un salaire mensuel qui varie entre 1 fr. 80 et 6 francs. 
Ce maigre revenu, ajouté aux petites sommes qu'il reçoit de sa famille, est à 
peine suffisant pour lui permettre de se procurer les livres dont il a besoin. 

À la première heure, il se rend à la Grande Mosquée pour suivre les cours. 11 
a choisi lui-même son professeur. Il assiste en moyenne à cinq cours par jour, 
parfois à sept et môme à huit dans la môme journée. Dans l'intervalle, il apprend 
par cœur les textes sur lesquels porteront les leçons du lendemain. Il prépare en 
même temps l'examen de passage qu'il aura à subir à la fin de l'année scolaire, 

A midi, il retourne à son logement, prend un repas qu'il a rapidement condi- 
tionné lui-môme, et revient à la Grande Mosquée, où les cours se poursuivent 
sans interruption des premières aux dernières heures de la journée. 

Après le coucher du soleil et la prière du Moghreb, il rentre chez lui, harassé 
de fatigue. Il lui faut cependant préparer son dîner, car, seuls, quelques privi- 
légiés sont autorisés à aller prendre leur repas du soir dans certaines familles 
riches. Il consacre la veillée à l'étude des textes, en compagnie d'un ou deux 
camarades, avec lesquels, parfois, il partage sa cellule, où l'air et la lumière ne 
pénètrent que par la porte ouvrant sur la cour intérieure de la médersa. De 
temps à autre, il va assister, en curieux plutôt qu'en auditeur sympathique, aux 
conférences sur les sciences modernes données au siège de la Khaldounia ou de 
1 Association des anciens élèves du Collège Sadiki. 



— 158 — 

Le jeudi, les professeurs titulaires se reposent. Mais l'étudiant doit assister 
aux cours que l'ont ce jour-là les moutauua, ou professeurs stagiaires. 

La matinée du vendredi est absorbée par les soins de propreté, le lavage des 
vêtements, etc. L après-midi, après la prière, est généralement consacré à des 
promenades champêtres. 

Comme en Egypte (1), les étudiants marchent gravement, par petits groupes, 
argumentant en termes choisis. L'étymologie, la formation des mots et les cas 
de conscience sont les thèmes ordinaires de leurs discussions et de leurs conver- 
sations : « Est-il permis de porter des souliers noirs ? — Non. le Prophète n'en 
a jamais fait usage. — Gela ne prouve rien; à cette époque, il n'existait pas de 
chaussures de cette couleur.,. — L'écorcc des fruits est-elle un aliment pur? etc.. 

« Ces graves questions sont toujours résolues au moyen de textes cités d'après 
le Coran, la tradition prophétique ou les commentateurs ». 

Les étudiants ne rentrent dans leur famille que pendant le mois du Ramadan 
et, exceptionnellement, à l'occasion des grandes fêtes musulmanes. 

L'Université de la Grande Mosquée est fréquentée par 8 ou 900 étudiants. La 
ville de Tunis en fournit à elle seule près du cinquième. Leur âge varie entre 
seize et trente ans. 11 n'est pas rare de rencontrer parmi eux des hommes déjà 
grisonnants. 

Les étudiants. — on a pu s'en rendre compte par les détails que nous avons 
donnés tout à l'heure — ont à peine le temps de préparer convenablement leurs 
leçons et leurs examens de passage. La plupart cependant, pour se procurer un 
supplément de ressources, sont obligés de faire des travaux de copie ou de 
donner des leçons particulières. Sans doute, le décret du 20 février 1889 stipule 
que certaines sommes, prélevées sur les revenus de habous spéciaux, pourront 
leur être allouées . Mais les crédits de l'espèce sont peu importants et ne sau- 
raient contribuer à améliorer sensiblement leur sort, La situation de ces jeunes 
gens est donc peu enviable, surtout quand, ne pouvant, faute de place, être reçus 
dans une médersa, ils sont obligés de se loger, à leur frais, dans des fondante, 
sortes d'hôtellerie fréquentées surtout par les campagnards de passage dans la 
capitale et où bêtes et gens voisinent dans une promiscuité fâcheuse. 

Les étudiants pourvus de leur licence, ou moulaoua, en attendant de prendre 
part au concours pour l'emploi de professeur de 2 e classe, exercent les fonctions 
de suppléant et touchent, à ce titre, quelques indemnités prélevées sur les rete- 
nues subies par les professeurs qui se sont absentés sans motif légitime. Mais le 
montant de ces indemnités est plutôt dérisoire : parfois, un suppléant ne louche 
pas plus de cinq francs au cours de l'année scolaire. 

Seuls, les Directeurs des médersa s, au nombre d'une vingtaine, actuellement 
choisis parmis les, étudiants diplômés, ont des traitements fixes. 

--■ "V * 

LE PROGRAMME ACTUEL 

Avant de porter un jugement sur le programme actuellement en vigueur dans 
l'Université de la Grande Mosquée, il faut se pénétrer des principes qui ont pré- 
sidé à son élaboration; il faut aussi considérer le but que se sont proposé ses 
auteurs. 

(i). P. Arminjon, ouvrage cité. 



o.» 



— 159 — 

Les règles de la législation et de la dogmatique musulmanes une fois établies 
sur des bases immuables, il devint nécessaire de les condenser dans des abrégés, 
appelés matn, qui constituent encore aujourd'hui, en quelque sorte, le canevas 
des sciences religieuses professées à la Grande Mosquée. Ce sont des traités clas- 
siques que tout étudiant doit apprendre par cœur pour être à môme de suivre 
avec fruit les cours de l'Université. 

D'après M. Arminjpn (1), « cette œuvre démise en ordre et de mise au point 
se poursuivit du v e au ix e siècle de l'hégire dans les médersas ». 

Le but que poursuivent actuellement les Universités musulmanes, comme aussi 
lecaractère de leur enseignement, sont admirablement définis dans ce passage du 
même auteur : « ... Les médersas, dans l'enceinte desquelles s'est repliée, il y 
a plusieurs siècles, la pensée musulmane, sont organisées depuis longtemps en 
vue de former des muftis, descadis, des professeurs. C'est pourquoi leur programme 
ne comporte que les enseignements directement utiles à l'exercice de ces profes- 
sions, et les cheiks qui en sont sortis, ne connaissent guère que la théologie, le 
droit et les disciplines, telles que la grammaire, la rhétorique et la logique, qui 
servent de préparation à ces deux sciences. Ceux-là mêmes de ces ulémas qui 
ont travaillé à acquérir quelques notions de philosophie, sont plus sensibles aux 
dangers auxquels expose ce genre d'études qu'aux avantages qui peuvent en 
résulter. Il en est parmi eux qui admirent les grand philosophes arabes qui flo- 
rirent du x e au xn e siècle, sans en excepter Averroès, et déclarent, somme toute, 
bienfaisante l'action de ces génies. tout en déplorant l'orgueil qui les a entraîné 
au delà des bornes de l'orthodoxie. Mais cette largeur d'esprit, d'ailleurs excep- 
tionnelle, ne va pas jusqu'à se désintéresser de l'influence désastreuse que la 
lecture de ces philosophes ne saurait manquer d'exercer sur des esprits ordi- 
naires ». 

II serait difficile de mieux caractériser renseignement donné dans la Grande 
Mosquée Ez Zitouna; on ne saurait plus fidèlement dépeindre l'état dïune des 
ulémas tunisiens. 

La ni G me conception de la vérité révélée doit, en effet, revêtir la même forme, 
s'affirmer 'de façon identique dans des centres intellectuels de l'importance d'El 
Àzhïir au Caire, Ez Zitouna à Tunis, Karsouïne à Fez. De cette nécessité est née 
l'identité des programmes; les uns et les autres ont été combinés de telle sorte 
que leur ensemble doit concourir à inculquer à l'étudiant une idée aussi complète 
que possible de la dogmatique islamique et à lui tracer une règle de conduite 
basée sur ces principes. 

Or, comment pourrait-on parvenir à la connaissance parfaite de cette doctrine, 
à l'intelligence de ses nuances, sans être initié au mécanisme, aux subtilités de 
la grammaire arabe, qui constitue en quelque sorte la clef de cette langue si 
riche, si imagée, dans laquelle fut révélé le Coran, fut exprimée la Sounna, 
furent rédigés les ouvrages des maîtres interprétant et commentant ces deux 
sources essentielles de la foi? Mais une autre science esb non moins nécessaire 
à la compréhension des textes, à savoir la logique, à l'aide de laquelle les 
auteurs musulmans parviennent à synthétiser leur pensée. 

Ces considérations nous amènent à classer les matières dont se compose le 
programme de l'Université Ez Zitouna en deux catégories ; les unes accessoires 

(ij Ouvrage cité. 



— 160 — 

{ouasaïl), mais dont l'étude constitue Tunique moyen pour approfondir les 
autres, essentielles et religieuses (makasid). Les premières comprennent la 
grammaire, la rhétorique, la logique, la critique des traditions ; les secondes 
embrassent la théologie, la morale religieuse, l'exégèse coranique, les traditions, 
le droit et les principes du droit. 

La grammaire arabe se compose de deux parties : le sarf et le nahou, que 
M. Àrininjon défiait de la manière suivante : « à priori, les règles grammaticales 
peuvent être divisées en deux parties relatives, Tune, aux différentes formes dont 
les mots sont susceptibles, et l'autre, aux cas dans lesquels telle ou telle de ces 
formes doit être employée, ou, si l'on préfère, aux relations logiques entre plu- 
sieurs mots dont la liaison exprime une idée. Nous appelons morphologie, ou 
orarnmaire proprement dite, la première de ces parties, et syntaxe la seconde ». 
Dans la nomenclature des sciences instrumentales enseignées à la Grande 
Mosquée, figurent la loghah, la balaghah et le mantek. 

<( Le mot loghah a deux sens. D'une façon générale, il s'applique à toutes les 
études qui se rapportent à la langue et à la littérature et équivaut presque à 
notre expression « belles-lettres », qui est plus étroite et plus précise. Au sens 
technique, loghah désigne une science spéciale et bien définie, la lexicographie, 
soit la discipline qui a pour but d'assigner à chaque terme sa signification 
propre ou métaphorique ». 

Tous les traités sur la balaghah ou rhétorique sont, dit encore M. Àrminjon, 
« traditionnellement divisés en trois parties. La première, maâni, a pour objet 
l'emploi des formes, des tournures de langage, des expressions nécessaires pour 
indiquer les événements et les circonstances. La seconde partie de la balaghah 
se nomme baïan ; elle a pour objet les diverses sortes de métaphores, la méto- 
nymie, les tropes, Y allégorie. Enfin, la troisième, badia, énumère les ornements 
et les embellissements dont le discours est susceptible : sous-entendus, expres- 
sions à double entente, idées exprimées au moyen d'un proverbe, louanges pré- 
sentées sous la forme de vitupérations, insultes déguisées en louanges, hyper- 
boles, antithèses, jeux de mots, parallélismes, assonances, allitérations, etc.:. 

« Le mantek et adab el bahth, c'est la logique et la contenance dans les clis- 
cussions. Cette science a joué un rôle considérable dans l'élaboration de la doc- 
trine islamique; aussi occupe-t-elle une place importante dans le programme 
des universités arabes. Elle offre cette particularité remarquable d'être d'origine 
étrangère. Tous les ulémas le savent et, s'ils voient dans la révélation la source 
des diverses disciplines tant instrumentales que finales, ils font exception pour 
le mantek, dont Aristote est à leurs yeux le créateur ». 

Parmi les ouvrages classiques de logique dont l'étude est prescrite par les 
règlements de la Grande Mosquée, nous citerons la Ghamsiya pour l'enseigne- 
ment supérieur; le Tahdhib, par Es-Sâa et Taftasani, pour le degré moyen; 
Isaghandji, Ylsagoge, par ElAbhari, pour renseignement primaire. M. Àrmin- 
jon pense que si El Abhari a emprunté le premier mot du titre de l'ouvrage de 
Porphyre, c'est que « la logique grecque a été connue des Arabes par l'entre- 
mise d'une collection des traités d' Aristote, formée de YOrganon, de la Rhéto- 
rique, de la Poétique, et en tête de laquelle figurait Ylsagoge de Porphyre. 
Gomme il arrive souvent, la partie a été prise pour le tout ». 

On entend par adab el bahth, les règles de la convenance, de la courtoisie ou 
4e la politesse qui doivent présider à toute discussion scientifique ayant pour 



— 161 — 

objet la recherche de la vérité. Cette science' a. [beaucoup perdu de son impor- 
tance depuis que les étudiants, préoccupés avant -tout de la préparation des exa- 
mens, s'adonnent particulièrement à l'étude de la grammaire, de la rhétorique 
et du droit. Il en est de la Mosquée Ez-Zitouna comme des médersas égyptiennes, 
où « les argumentations sont depuis longtemps inconnues, où les diverses 
sciences ne s'acquièrent que par la glose, la lecture et la récitation ». 

Dans la catégorie des sciences essentielles et religieuses, ou sciences finales 
(makassid), nous rangerons d'abord le tafsir, ou exégèse du Coran. C'est la 
science qui consiste à expliquer le Livre sacré suivant les principes de l'ortho- 
doxie. En dehors de quelques raines ulémas versés dans l'encyclopédie islamique, 
personne ne saurait la professer sans risquer de commettre un sacrilège. Le - 
Prophète a dit, en effet : « Celui qui parle du Coran sans science, aura une place 
en enfer » et encore « celui qui parle du Livre de Dieu d'après son opinion, 
commet une erreur » (1). 

Le Kiraâ et le Tadjouid, c'est-à-dire la récitation et la psalmodie, font, 
chaque année, à la Grande Mosquée, l'objet de 65 cours (2) professés par deux 
maîtres préposés spécialement à cet enseignement. 

' L'absence (3), dans l'édition coranique de Zeïd, des signes par lesquels l'écri- 
ture arabe supplée actuellement les A-oyelles, rendit inévitables des variantes 
que l'usage a régularisées en plusieurs systèmes de lecture. Ces méthodes, 
réduites à sept, formèrent l'objet d'un art particulier dont les règles furent trans- 
mises traditionnellement avant d'être formulées par écrit. 

« L'étude de ces diverses dictions se pratique concurremment avec celle d'une 
sorte de psalmodie suivant laquelle le Coran doit être récité . Cet art, nommé 
tadjouid, détermine les pauses de la lecture, la rapidité ou la lenteur du débit, 
les intonations. » 

Les hadiths, ou traditions, sont les paroles, les actes et les gestes du Prophète, 
transmis fidèlement par ses compagnons et qu'on a réunis, après de laborieuses 
vérifications, dans des recueils canoniques dont l'autorité ne saurait être dis- 
cutée. Les principaux de ces recueils, enrichis de commentaires, qui sont à 
l'heure actuelle enseignés à la Grande Mosquée Ez-Zitouna, sont : le Mosmed, 
de Mohammed el Bokhâri, et le Sahib, de Moslim. 

Cest à qui, parmi nos savants, saura par cœur le plus de traditions, afin de 
pouvoir, à l'occasion, faire montre de son érudition religieuse. 

Lvtahoaid, ou théodicéc, a pour objet de démontrer, d'un côté, l'existence 
et les attributs de la Divinité, de l'autre la mission des Prophètes. Cette science 
n est que l'analyse et le développement de la profession de foi islamique. 

Le fikli et oussoul ei Jlkh, droit et sources du droit, complète la liste des 
sciences essentielles ou finales, inscrites dans le programme de notre Univer- 
sité. Les sciences du droit se divisent en sciences sources et sciences déduites. 
Les premières sont celles du Coran et des traditions; les secondes sont les 
sciences théologiques et celles de la théorie et de l'application du droit. 

'■*■) Ense plaçant au point de vue du dogme, on ne peut que réprouver le vœu de certains 

uropeens qui voudraient qu'on expliquât le Coran dans les écoles primaires, afin d'en 

g«igcr des leçons de morale à l'usage des jeunes indigènes. Une innovation de ce genre, 

î serait considérée par nos populations comme procédant d'une hérésie, blesserait pro- 

°nuement la conscience musulmane. 

W Gaston Lotii. Ouvrage cité. , . 

W l- Arminjon. Ouvrage cité. 

T. H. dl 



— 162 — 

Nous avons dit qu'un élève d'intelligence moyenne peut accomplir en huit 
années le cycle des études qui devront lui permettre de passer son examen de 
licence. Les étudiants qui se destinent au professorat ou aux hautes charges 
administratives doivent toutefois, une fois munis de leur brevet de talaouia, 
étudier les sciences dogmatiques, qu'ils avaient négligées jusque-là pour se con- 
sacrer aux sciences préparatoires . 

Les cours de sciences juridiques, au nombre de 187, sont très fréquentés à la 
Grande Mosquée. Ils sont destinés, concurremment avec d'autres, à former le 
personnel de la magistrature du Charaâ, tribunal religieux dont la compétence 
s'étend à toutes les affaires de statut personnel musulman ainsi qu'à tous litiges 
relatifs à des immeubles non immatriculés. 

Les Universités musulmanes ont banni de leur enseignement les sciences pro- 
fanes, telles que les sciences physiques et naturelles, l'histoire et la géographie, 
c'est-à-dire toutes celles ne concourant pas à fortifier la doctrine, et dont le but 
est l'amélioration du sort matériel de l'humanité. La Grande Mosquée Ez-Zitouna 
ira pas échappé à cet esprit d'exclusivisme farouche ; bien plus, aucun cours sur 
le sophisme n'y est professé, et ce, en dépit des indications précises du pro- 
gramme, qui comprend le tasaouef dans la nomenclature des sciences classi- 
ques . 

La méthode. — L'enseignement distribué par les ulémas tunisiens aux étu- 
diants de la Grande Mosquée revêt un caractère purement exégétique et passif. 
Les premiers se bornent à l'explication littérale et grammaticale des textes où 
l'encyclopédie islamique, une fois élaborée, a été consignée et commentée. Les 
seconds s'efforcent de comprendre les formules exposées et de les graver dans 
leur mémoire en aussi grand nombre que possible. 

Le professeur, enfermé dans les cadres d'une doctrine immuable échappant à 
la loi universelle de l'évolution, ne peut, au cours de ses leçons, émettre, sur 
quelque question que ce soit, une opinion personnelle. Sortir de cette réserve, 
s'écarter de la voie tracée par les premiers docteurs de l'Islam, serait pour lui 
risquer de franchir les limites de l'orthodoxie ! 

L'article do du règlement organique est d'ailleurs formel à cet égard : « Nul 
ne pourra se livrer à l'examen des principes que les savants se sont transmis 
d'âge en âge et qui sont acquis à la science... » 

Mais là où la méthode apparaît avec les graves inconvénients résultant de sou 
caractère éminemment théorique, c'est quand elle assigne aux sciences instru- 
mentales une seule et unique ffn, à savoir la préparation à la compréhension 
des sciences religieuses. Alors que chez tous les peuples rattachés à la civilisa- 
tion moderne, la lexicologie, la grammaire, la rhétorique, la littérature servent 
surtout à rendre la forme de la parole plus éloquente, l'élocution plus riche et 
plus facile, le style plus élégant et plus correct, ces disciplines n'ont d'autre but 
que de permettre à l'étudiant d'aborder les sciences dogmatiques, de se familia- 
riser avec les textes où elles ont été coordonnées et de rendre son esprit plus 
apte à saisir la donnée de la révélation. 

Faut-il s'étonner, dans ces conditions, du peu de résultats positifs que tirent 
de leur longue scolarité les étudiants de notre Université ? A de rares exceptions 
près, ils sont incapables d'exprimer leur pensée dans une rédaction claire et pré- 
cise. Pour y parvenir, il leur faudrait assister à des cours où l'on ferait appel à 



— 163 — 

leurs connaissances théoriques, qui recevraient séance tenante une application 
pratique, et où, par des lectures appropriées, on exercerait leur jugement, trop 
délaisse au profit de leur mémoire. 

Cette faculté est, en effet, presque seule en jeu dans la culture islamique. Le 
mérite d'un étudiant sorti de la Grande Mosquée est d'avoir su emmagasiner 
dans sa mémoire les opinions, les décisions et les commentaires des principaux 
docteurs, tirés des traités classiques où se trouve condensée toute l' encyclo- 
pédie musulmane. L'interroge-t-on, il se réfère immédiatement aux auteurs 
qu'il a étudiés, et exprime non pas son avis personnel, mais celui de tous les 
docteurs qui font autorité dans la matière. Que si la mémoire lui fait défaut, il 
s'excuse de ne pas posséder suffisamment la question et promet une réponse 
quand il aura pu repasser, d'abord l'ouvrage original (matri), puis le commen- 
taire, la glose du commentaire (hachià), quelquefois même l'explication de celle-ci. 

CAUSES DE LA. DÉCADENCE DE ^ENSEIGNEMENT. 

Certains esprits des plus cultivés, — tel le Gheik Tahar ben Achour — dési- 
reux de voir réformer l'Université de la Grande Mosquée, estiment que les 
résultats déplorabLes de. son enseignement sont dus aux méthodes surannées qui 
y sont encore en honneur, bien que dépourvues de sanctions pratiques ; aux 
traités vieillis, dont la révision, dans un sens plus conforme aux nécessités de 
l'époque, s'impose ; à renseignement livresque des professeurs, qui ne peuvent 
se livrer à une discussion critique, encore moins émettre une opinion person- 
nelle ; au l'ôle prépondérant donné à la mémoire, au détriment du jugement (1) ; 
ii la substitution, dans l'exposition des leçons, delà langue parlée, ou arabe vul- 
gaire, à l'arabe littéraire, dont l'usage, sïl s'était maintenu, aurait puissamment 
contribué à enrichir le vocabulaire des étudiants et les aurait singulièrement 
aidés à acquérir l'art si difficile de l'éloquence ; à l'absence, enfin, de tout cours 
de morale civique qui aurait permis à l'élève d'avoir conscience de sa personna- 
lité. 

D autres causes encore, secondaires celles-là, ont été signalées : le manque 
d'hygiène, le désordre dans l'horaire des cours, l'absence de toute discipline par 
suite d'un relâchement dans la surveillance, — faute aussi d'une direction ferme 
et sachant veiller à l'application des règlements, — enfin la tendance de plus en 
plus marquée des élèves à se préoccuper trop exclusivement de leur réussite 
aux examens de licence. 

Selon nous, l'arrêt de la pensée islamique tient à des causes plus profondes et 
qui résident moins dans la dogmatique que dans l'interprétation dont elle fut 
1 objet. Sans doute, l'élaboration des programmes en vue de la conservation de 
la foi dans sa pureté primitive, en débarrassant ces programmes de ce qui est 
étranger à la vraie science religieuse, a puissamment contribué à la décadence 
du monde musulman. Il n'en est pas moins vrai que celle-ci a été provoquée par 
un ensemble de circonstances, les unes d'ordre dogmatique, les autres d'ordre 
social, au sujet desquelles il nous reste à présenter quelques observations. 

[}: Il n'est pas sans intérêt de noter ici qu'Ibn Khaldoun, dans ses Prolégomènes, avait 

J a signalé cette infériorité de l'enseignement dans les écoles du Moghreb, qu'il attribuait 

nierruption des bonnes traditions académiques, et aussi à « l'usage de tout apprendre par 



— 164 - 



LA DOCTRINE ISLAMIQUE, 



La doctrine islamique, telle qu'elle est enseignée actuellement dans les univer- 
sités arabes, a été magistralement exposée et analysée par M. Arminjon. Nous 
allons la résumer succinctement. Nous essaierons ensuite de faire ressortir que 
son interprétation et sa mise en pratique ont eu pour effet d'arrêter la marche 
du progrès de la société musulmane. 

Si l'unité islamique a pu être réalisée parmi des peuples de races, de langues 
et d'origines diverses, vivant sur des sols et sous des climats dissemblables, 
c'est grâce à la simplicité de dogmes dont Fensemble constitue une doctrine nette 
et précise. Par son caractère révélé, la doctrine de l'Islam échappe, dans ses 
principes essentiels, à la critique sévère de la raison; ses commandements doi- 
vent être admis et acceptés par les croyants comme des vérités absolues et 
impérieuses. Elle est précieusement et pieusement conservée dans les centres 
scolas tiques, qui la distribuent à tous les fidèles en état de profiter de leur 
enseignement. 

« Quiconque — fait observer M. Arminjon — veut comprendre les dispositions 
morales et l'état d'esprit des populations musulmanes, doit travailler à se former 
une idée suffisamment exacte et complète du système théologique, juridique. 
social et politique qui est leur religion. » 

Le Coran fut révélé au Prophète, par l'intermédiaire de l'ange Gabriel, dans 
des circonstances et occasions que détermine l'exégèse coranique, science pro- 
fessée dans les universités. Les différents versets lurent recueillis, en une 
édition ne varietar% par ordre du khalife Othman. 

- En dehors du Livre sacré, d'essence divine, éternelle, immuable dans la 
forme comme dans le fond, le Prophète, consulté sur des cas de conscience, des 
points litigieux, prononçait des sentences, faisait des déclarations. Ces ventés, 
rapportées par les membres de sa famille ou par ses disciples, avec le souvenir 
scrupuleusement fidèle de ses actes, de ses gestes, de F approbation qu'il donnait 
aux paroles et aux actes d'autrui, voire du silence gardé par lui dans certaines 
circonstances, constituent ce qu'on appelle la Sounna ou les Hadiths. 

Jusqu'au début du n" siècle de l'hégire, la transmission de ces hadiths ne fut 
pas toujours exempte d'inexactitudes. Une quantité -prodigieuse de sentences 
falsifiées furent attribuées à la Sounna, soit par des imposteurs que guidaient 
les plus basses passions, soit par le zèle dangereux de quelques esprits égarés 
parla foi. Il fut donc nécessaire d'enrayer cette pléthore de vérités prophétiques 
en codifiant (1), dans des recueils spéciaux, celles qui présentaient des garanties 
indiscutables d'authenticité. Les principaux de ces recueils sont ceux de Boklmi'i 
et de Moslim. Le premier jouit d'une très grande autorité auprès des musulman* 
de l'Afrique du Nord. 

Après la disparition du Prophète, ses compagnons se contentèrent de puiser 
dans ces deux principales sources une dogmatique et une législation. Quand 
une difficulté surgissait, les quatre premiers khalifes parvenaient à la résoudre 
en s'inspirant de l'esprit de la Tradition. Parfois, si le doute subsistait, ils pro- 
voquaient la réunion d'une assemblée composée de disciples qui avaient connu 
le maître et recueilli ses enseignements. C'est surtout le khalife Othman qui 

(lj. Cette codification eut lieu entre Tan iao et l'an aoo de l'hégire. 



- 165 — 

eut recours à ces consultations. Divers avis étaient exprimés, de multiples 
explications étaient données au sujet du sens qu'il convenait d'attribuer à telle 
ou telle parole du Prophète, à tel acte, à son silence même. Des règles de la 
plus haute importance, mais souvent contradictoires, étaient consacrées. 

Des différences dans les manières de voir ne pouvaient en effet manquer de se 
produire. « La plupart des indications — fait remarquer Ibn Khaldoun (1) — , sur 
lesquelles se guidaient ces docteurs avaient été énoncées verbalement. Or, les 
mots de la langue arabe offrent de nombreuses significations, et cela surtout dans 
les textes sacrés, ce qui produisit la multitude d'opinions que tout le monde a 
remarquée. Eu outre, les traditions prophétiques provenaient de sources plus 
ou moins sûres; elles se contredisaient parfois ; il fallut donc les critiquer, et ce 
fut encore une cause de dissentiments. Les indications muettes données par les 
o-estes ou le silence du Prophète causèrent encore des divergences ». 

On comprit, à la longue, qu'il convenait de faire un choix entre les opinions 
('mises. C'est alors que les docteurs eurent recours à Yidjmâ, c'est-à-dire à 
Taccord unanime au sujet de l'interprétation à donner à tel ou tel texte discuté 
depuis la mort du Prophète, dans une assemblée composée de musulmans 
appartenant surtout aux trois premières générations qui se succédèrent à partir 
de l'apparition de l'Islam : celle des compagnons de Mahomet, celle des adeptes 
qui avaient connu les compagnons, et celle, enfin, des suivants qui avaient 
connu les adeptes. 

Les auteurs discutent sur les conditions que doit réunir l'accord de la nation 
pour constituer une source légale. Ce qui est certain, c'est que la décision invo- 
quée doit être unanime; mais quand peut-on la dire telle? Entre qui doit exister 
l'unanimité ? Les uns s'en tiennent à l'accord entre les compagnons du Prophète, 
d'autres limitent cet accord à ceux qui suivirent Mahomet àMédine, etc. 

« L'opinion la plus raisonnable et la plus communément admise, est celle qui 
se contente de l'approbation, du moins tacite, de tous ceux qui possèdent les 
qualités de discernement, de savoir, d'orthodoxie, — sur la nature exacte des- 
quelles les auteurs sont loin de s'entendre, — requises pour qu'ils puissent se 
former une opinion personnelle en pratiquant l'effort intellectuel, idjtihad qui 
est. après Vidjma, la seconde source dérivée du droit islamique. » (2) 

Les moudjtaheddin, ou jurisconsultes, se trouvant dans les conditions néces- 
saires pour tirer du Coran, de la Sounna et des décisions approuvées par la 
communauté musulmane (idjmâ) les principes d'une législation complète, eurent 
» leur disposition toutes les ressources des sciences, tant préparatoires que 
finales : grammaire, lexicologie, rhétorique, logique, exégèse coranique, critique 
et commentaire des hacliths, etc.. Dans l'élaboration de leur œuvre législative, 
ils eurent recours aux procédés dits « de la déduction analogique », le Rvyas, 
c l lu consiste à rechercher la raison d'une solution d'espèce, afin d'étendre celle- 
ci a une autre espèce qui contient le même motif de décision. 

fi est grâce à cette méthode, mise au service de plusieurs illustres moudj- 
taheddins. que furent élevés de véritables codes de la vie civile et religieuse, et 
aussi que se constituèrent les rites musulmans, dont quatre, orthodoxes, portent 
le nom de leur fondateur, les imans Abou-Hanifa, Malik, Ech-Chafii et HanbaL 

^Prolégomènes. 

a i 1 ■ Arminjon, ouvrage cilé. 



— 166" — 

« Chacune de ces écoles suit une législation propice, caractérisée par la 
mesure de l'importance que ses fondateurs ont attribuée aux deux sources déri- 
vées du droit, par rapport aux deux sources mères, spécialement à l'opinion 
individuelle exercée par l'instrument de la déduction analogique (kiyas) ». (1) 

Les iraans Malik et Hanbal firent très peu usage de la méthode d'analogie. 
Le second ne puisait les éléments de la jurisprudence de son école que dans les 
deux principales sources du droit, le Coran et la Sounna. Par contre, la législa- 
tion de l'iman Ech-Chaûi, et celle d'Abou-Henifa surtout, s'inspirent d'un libé- 
ralisme et d'un esprit de tolérance vraiment remarquables. 

La grande majorité des musulmans du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie et 
de la Tripolitaine appartient au rite malékite, jadis très répandu en Tunisie, et 
qui fut fondé par Malek, mort en Tan 179 de hégire (795 de l'ère chrétienne). Les 
Turcs suivent le rite hanéfite, introduit en Tunisie par la conquête ottomane et 
que pratique dans ce pays une petite minorité. « L'Egypte et ses dépendances. 
F Arabie méridionale, la Malaisie suivent de préférence Mohammed Ech-Cliaili, 
mort en 204 (819 ans après J.-C.) au vieux Caire, où se trouve son tombeau. 
Enfin, la Mésopotamie et l'Yémen sont restés fidèles à Ibn-Hanbal, mort à 
Bagdad en 241 (865 de J.-C). (1) 

PRINCIPES DE LA DOGMATIQUE MUSULMANE. 

Les docteurs musulmans, alors qu'ils établissaient les fondements de leurs 
monuments législatifs, s'en tinrent, en ce qui concerne la dogmatique, aux prin- 
cipes révélés. « Le Prophète, dit Makhrisi (2), ne donna aux hommes d'autre 
idée de Dieu, que celle que Dieu a donnée de lui-même dans le Livre qu'il a 
inspiré, et il la donna telle que Dieu la lui avait révélée. Personne ne lui 
demanda aucune explication à ce sujet... On ne trouve pas une seule tradition 
par laquelle il paraisse qu'aucun des compagnons du Prophète l'ait jamais inter- 
rogé sur quelqu'une des expressions dont Dieu s'était servi en parlant de lui- 
même dans le Coran par la bouche de son Prophète. Ils en comprenaient le sens 
et ils n'élevaient aucune question sur les attributs divins... Personne parmi eux 
n'avait recours, pour démontrer l'unité de Dieu ou la vérité de la mission de 
Mahomet, à aucune autre preuve qu'à l'autorité du Coran; ils ne connaissaient 
ni le raisonnement de la théologie scolastique, ni les questions philoso- 
phiques... » 

Avec l'extension de l'islamisme à des peuples nouvellement conquis, l'Irak (3) 
a qni était alors le confluent de toutes les philosophies, de toutes les croyances», 
était le théâtre de grandes discussions métaphysiques. Ce fut l'origine de l'école 
motazélite, qui ouvrit les portes à l'hérésie. On y faisait usage d'une méthode 
de raisonnement appelée Kalam. 

« Les motazélites (4) usèrent longtemps de cette dialectique de la façon la plus 
pernicieuse , soumettant les dogmes à une critique très libre et très hardie, 
n'hésitant pas à préférer leurs propres déductions à la doctrine révélée. On les 
a surnommés les libres-penseurs de l'Islam ; mais ce titre ne convient guère 

(i) P. Arminjon, ouvrage cité. 

(2) Traduction de Silvestre de Sacy. 

(3) P. Arminjon, ouvrage cité. 

(4) P. Arminjon, ouvrage cité. 



— 167 — 

qu'aux philosophes arabes. Leur pensée n'était, en effet, que très partiellement 
décalée de la révélation, dont ils rejetaient seulement ce qui offusquait leur 
raison et gardaient le reste. Eux-mêmes se dénommaient volontiers « les parti- 
sans de l'équité et de l'unité », titre conforme, disaient-ils, à leurs idées domi- 
nantes sur la nature divine, sur la liberté et la responsabilité humaines ». 

Leur conception particulière des attributs de la Divinité les amena à réfuter 
la prédestination, à proclamer le libre arbitre. La conséquence de leur système 
fut l'affirmation que le Coran ce avait été créé » ; ce fut le signal de controverses 
passionnées, de luttes parfois sanglantes. Une scission profonde finit par se pro- 
duire entre les sunnites et les motazélites. Ces derniers mômes étaient divisés 
par des divergences d'opinions sur des questions importantes : d'où la for- 
mation de plusieurs sectes. Parallèlement, les Khaiûdjites et les Chiites, sous le 
couvert de la religion, se réunissaient en des associations dont le but était net- 
tement politique ou social. 

Les docteurs orthodoxes continuaient à opposer aux méthodes rationalistes de 
leurs adversaires, les données de la foi révélée. C'est alors que de grands philo- 
sophes, tels El Achari et El Matouridi, assumèrent la tâche ingrate de consolider 
les dogmes fortement ébranlés parles hérétiques. Ils s'étaient donné pour mission 
« d'instruire les orthodoxes à battre leurs adversaires en dirigeant contre eux 
les armes du Kalam (I). 

« Plus qu'aucun autre, Timan Abou Hassan el Achari purifia et redressa cette 
dialectique, en la mettant au service de la vérité révélée. Son principal mérite 
est d'avoir tenu le juste milieu entre la spéculation déréglée des hérétiques et les 
interprétations grossièrement matérialistes des orthodoxes fidèles aux anciennes 
traditions dont certains sectaires exagéraient ridiculement le sens littéral» (2). 

Les disciples continuèrent l'oeuvre du maître en la parachevant. Elle est la 
base, actuellement, de la doctrine professée par la majeure partie des musulmans. 
La doctrine de Timan El Achari, objet de suspicion de la part des sunnites, finit 
en effet par triompher dans l'Irak, la Syrie, l'Egypte et la partie occidentale de 
l'Afrique. « Elle fut adoptée, clans ces pays et dans ceux qu'elle pénétra plus tard, 
par les malékites et les chafiites, comme la base dogmatique et rationnelle qui 
avait tout d'abord manqué à leur système juridique » (3). 

Les deux rites orthodoxes n'échappèrent point à l'action de Lacharisme, sans 
toutefois que ce dernier leur assignât une dogmatique. L'école d'Abou Hanifa 
û'eiUpas manqué d'embrasser la doctrine acharite, si déjà elle ne se fut trouvée 
pénétrée par les théories de Liman El Matouridi. 

Une fois l'hérésie vaincue au profit de la dogmatique consolidée par les 
théories achari tes, d'autres dangers aussi redoutables menaçaient les principes 
de la doctrine révélée : le rationalisme des philosophes et le panthéisme des 
mystiques. 

LA PHILOSOPHIE, LE SOUFISME ET L'ÉCOLE DE GHAZALI. 

On sait que, sous le règne d 1 El Mamoun, des traités grecs sur la philosophie 
turent traduits et répandus dans les pays d'Islam. Pendant longtemps, des phi- 



! P- Akminjon, ouvrage cité. 
-i P. Akmlnjon, ouvrage cite. 
5) P. Akmixjon, ouvrage cité. 



— 168 — 

losophes arabes, des médecins, des savants préoccupés de l'étude des sciences 
naturelles, purent s'adonner à leurs travaux, à leurs recherches scientifiques, 
sans être inquiétés par les théologiens, absorbés par les controverses dogma- 
tiques. 

Dans le courant du x e siècle, surgit une association dont les affiliés, « les 
frères de la pureté et de la foi », « prétendaient concilier la philosophie grecque, 
et surtout alexandrine avec la révélation, les données de la science avec les 
postulats de la foi. Ils croyaient au Coran et à Mahomet, mais ils interprétaient 
Livre et Tradition dans un sens allégorique ». Ils développèrent à Basra, dans 
de nombreux traités, leur système philosophique, où « se heurtaient assez con- 
fusément des idées de provenance et d'origine diverses, exprimées dans une 
langue imagée, sur la propriété des nombres et des lettres, l'influence des astres, 
les facultés de l'âme, etc.... » 

Ceux qui professaient les doctrines du soufisme y puisèrent quelques no- 
tions. 

L'origine du soufisme (tessaouf) est assez obscure (1). Après l'assassinai du 
quatrième khalife, Ali, gendre du Prophète, les discussions qui s'étaient déjà 
élevées, parmi les croyants, sur le point de savoir si ses prédécesseurs avaient 
légitimement exercé le pouvoir, aboutirent à un schisme à la suite duquel les 
partisans d'Ali se séparèrent des autres musulmans, les orthodoxes ou sunnites. 
et se groupèrent sous le nom de chiites. Pour marquer leurs visées politiques, 
qui tendaient à faire remonter sur le trône des khalifes les descendants d'Ali, 
les chiites affectèrent l'abnégation, l'austérité, le renoncement aux choses de ce 
monde. Tel fut le commencement du soufisme (2), ce mysticisme qui, en Perse. 
prit un développement considérable au moment où le khalifat était violemment 
disputé aux Ommiades par les Abbassides (3), 

L'histoire nous montre que toute organisation politique qui a atteint le but 
qu'elle s'était proposé, ne peut se résoudre à disparaître, et s'efforce de perpé- 
tuer son activité en lui donnant au besoin une orientation nouvelle. La secte 
des s ou fi n'a pas fait exception à cette règle ; ses membres ont eu pour doctrine 
tantôt la perfectibilité spirituelle de l'homme par le renoncement à tous les 
désirs, à toutes les passions, par le détachement des biens tei^restres et l'exagé- 
ration de l'ascétisme; tantôt une sorte de panthéisme. Quelques-uns, enfin, pro- 
fessaient que l'homme, suffisamment purifié par la méditation, l'extase et 
l'observation stricte de la règle, pouvait s'élever jusqu'à la divinité et s'identi- 
fier avec elle. Sous le règne d'El Mouktader el Abbassi, en l'an 309 de l'hégire, 
un des chefs de cette école, le docteur soufi El Hallaclj, proclama qu'il était par- 
venu à ce résultat et ne faisait plus qu'un avec Allah ; cette prétention excessive 
lui valut d'être mis à mort. 

Les théories subversives du soufisme ayant été formellement réprouvées pav 
les jurisconsultes, ses adhérents furent amenés à se constituer en société 

(i) Questions tunisiennes. Communications présentées au Congrès colonial de Marseille 
>(5-g septembre xgoSj par MM. Lasram et de Dianous; avec une préface de M. René Millet, 
Paris. 1907. Augustin Ghallamel, éditeur, rue Jacob 17. Tunis, librairie Picard, avenue de 
France . 

(2) Les adeptes de cette doctrine portaient une robe de laine blanche, d'où leur nom de 
« soufi» (de souf, laine). 

(3) Ces indications nous ont été fournies par M. Tahar ben Achour, professeur de r e classe 
à la Grande Mosquée, 



— 169 — 

secrète, dont les membres adoptèrent des signes de reconnaissance ignorés des 
profanes. 

Certains docteurs ont essayé de débarrasser le soufisme de ses exagérations 
pour l'aire de sa doctrine la règle de l' éducation spirituelle, basée sur l'observa- 
tion des principes fondamentaux de l'Islam. L'iman el Ghazali fut l'un des 
chefs de cette nouvelle école. Il mit les musulmans en gardé contre les dangers 
du Kalam, instrument périlleux entre les mains « des croyants qui n'ont pas 
été préparés par une culture méthodique à recevoir des démonstrations basées 
autant sur le raisonnement que sur la révélation, et qui pourraient, attirés par les 
erreurs qu'ils entendent réfuter, perdre leur foi simple, confiante, mais insuffi- 
samment éclairée » . 

Sa philosophie comporte six sections: la politique, la métaphysique — dont 
ii déconseille l'étude — les mathématiques , la physique, la morale, la 
logique, — utile, à son avis, mais combien dangereuse! Il admet l'étude des 
sciences philosophiques, la métaphysique exceptée, pourvu qu'elles ne contien- 
nent aucun principe inconciliable avec les dogmes, et que l'élève soit suffisam- 
ment préparé dans les sciences de la révélation pour ne pas exposer sa foi aux 
atteintes du doute. « Pourquoi, dit-il, rejeter les données de la physique, les 
procédés de la logique, les axiomes et les règles des mathématiques, au risque de 
faire dire aux impies que la religion n'est compatible qu'avec l'ignorance? » 

L'œuvre de Ghazali est considérable ; son examen dépasserait le cadre de cette 
communication. Il nous suffira de dire qu'elle a puissamment contribué à forti- 
fier la doctrine et, par là, rendu des services inappréciables à la communauté 
islamique. 

CONSÉQUENCES DE LA DOCTRINE. 

L'enseignement de la doctrine islamique dans les universités arabes tend à 
fortifier la foi, au moyen de l'exposé de la dogmatique, de son caractère sacré et 
révélé, de son élaboration par l'effort constant et suivi des docteurs de l'Islam, 
comme aussi des attaques violentes dont elle a été l'objet de la part des héréti- 
ques qui prétendaient la soumettre à la critique de la raison. 

Toutes les sciences professées dans les centres intellectuels ne sauraient avoir 
d'autre but, ni se proposer d'autre fin que de concourir à la précision et à la 
clarté de cette doctrine, qui, de Lavis unanime de ses adeptes, contient toute la 
vérité, embrasse toute la morale, résume toute 1" encyclopédie islamique, en 
même temps qu'elle est la base du système dogmatique, juridique, social et poli- 
tique du monde musulman. 

Or, en raison de son universalité même, n'apparait-il pas que la doctrine isla- 
mique, sinon dans ses principes, du moins dans sa mise en oeuvre et son appli- 
cation, renferme les germes de la décadence qui se manifeste chez tous les 
peuples, de race et d'origine diverses, dont elle forme ainsi le credo et règle 
les moindres actions? Nous n'avons pas la prétention de traiter ici à fond cette 
question si complexe; nous nous bornerons à indiquer les principales causes 
qui, selon nous, ont précipité la décadence de l'Islam. 

CONSÉQUENCES DOGMATIQUES. 

^ous avons sommairement relaté, à propos de la doctrine islamique, la 
grande querelle qui sépara les sunnites de leurs adversaires, les motazélites. Ces 



— 170 — 

derniers, contrairement à l'opinion professée par l 1 école orthodoxe, n'admettent 
pas la prédestination et proclament, en conséquence, le libre arbitre. Dieu, 
disent-ils, n'est pas l'auteur du mal; il n 1 oblige pas l'homme à faire le contraire 
de ce qu'il lui a ordonné. 

C'est dans la théorie opposée, à savoir que tous les actes de l'homme sont 
prédéterminés, — théorie qui forme la base de la doctrine sunnite — que semble 
avoir pris racine, quoi qu'on en dise, le fatalisme, dont souffre si cruellement, de 
nos jours, la société musulmane . 

L'iman El Achari, à la fin du m e siècle de l'hégire, vint fort à propos au 
secours de l'orthodoxie, qui, aux arguments que ses adversaires tiraient de la 
dialectique et de la raison, ne pouvaient opposer que la révélation. En mettant 
au service de celle-ci les données de la dialectique, El Achari a réussi à fortifier 
le dogme. Son système, qui a joué dans la théologie musulmane un rôle consi- 
dérable, tient tout entier dans cette formule : « Toutes choses sont voulues par 
Dieu; toutes, les bonnes comme les mauvaises, sont déterminées par lui. Et pour- 
tant l'homme s'approprie ses propres actes, — sans qu'on puisse dire comment, 
ni dans quelle mesure — de façon à pouvoir en être tenu responsable. » 

Même ainsi atténuée par l'interprétation achariste. la théorie de la prédestina- 
tion a eu pour l'Islam des conséquences néfastes. En s'infillrant à la longue dans 
les masses musulmanes, elle a exercé sur elle une action dissolvante et perni- 
cieuse au premier chef. Elle a privé la société islamique de la persévérance, de 
la continuité dans l'effort, de la volonté, de l'énergie, de l'initiative, toutes qua- 
lités qui sont actuellement l'apanage des peuples qui peuvent se réclamer d'une 
autre civilisation. 

CONSÉQUENCES JURIDIQUES ET SOCIALES. 

Dès lamortdu Prophète, l'effort intellectuel (idjitih a d). portant sur l'interpré- 
tation des deux principales sources de la loi, a permis à quelques docteurs d'éla- 
borer une législation complète, et surtout conforme aux données de la doctrine. 
L'œuvre des quatre imans fondateurs des rites orthodoxes fut à ce point de vue 
particulièrement remarquable. Elle s'accomplit pendant les deux pre mi ers siè- 
cles de l'hégire, dans toute l'indépendance de la pensée féconde de l'Islam. Elle 
fut commentée et achevée au m e siècle, époque à laquelle l'édifice législatif parut 
si complet que toute addition devait être considérée comme superflue. 

Sans doute,, les ulémas déclarent que l'ère de Tidjitihad n'est pas close, qu'un 
homme pourrait encore surgir qui posséderait les qualités de savoir et d'intelli- 
gence requises pour remplir le rôle si délicat de moadjitehid ) mais ils ont soin 
d'ajouter que ce docteur extraordinairement doué, pour tirer des conclusions 
nouvelles des quatre systèmes juridiques actuellement en vigueur, ne saurait 
dans en aucun cas s'écarter des principes essentiels qui ont servi de règles aux 
imans orthodoxes. 

Or, une société qui admet l'arrêt de l'effort intellectuel, ou du moins qui assigne 
à son exercice éventuel des limites étroites et précises, se condamne, en fait, a 
l'immobilité, renonce implicitement à la loi universelle de l'évolution, indispen- 
sable au progrès de l'humanité (1). 

(i) Il est à remarquer que les chiites, chez qui ridjitihad peut encore être pratiqué Seins 
restriction, n'ont jamais cherché à réagir contre la décadence en mettant à profit les avan- 
tages que leur offrait cette source de la loi coranique. 



— 171 — 

Il est certain que si des réformes telles que l'abolition de la polygamie, l'éga- 
lité des droits des conjoints en matière de divorce, etc., étaient jugées néces- 
saires pour l'évolution sociale des peuples musulmans, elles pourraient être 
entravées par le fait même qu'elles seraient contraires à la législation, qui, elle, 
est immuable, parce que d'essence divine. 

CONSÉQUENCES INTELLECTUELLES ET ÉCONOMIQUES. 

Du jour où la doctrine put être considérée comme complète, du jour où la dog- 
matique et la législation eurent pris une forme définitive, les sciences étrangères 
à la foi furent jugées sinon dangereuses, du moins inutiles. Toutes les connais- 
sances tendant à l'amélioration des conditions économiques de la société musul- 
mane, ou de nature à faire revivre chez quelques-uns de ses membres le senti- 
ment artistique, furent soigneusement bannies de l'enseignement des médersas., 
qui révêtit dès lors un caractère purement dogmatique. 

Cette conception de l'éducation a eu pour conséquence de rejeter les Musul- 
mans vers le culte du passé, sur lequel se concentre toute leur activité intellec- 
tuelle. Uniquement préoccupés de la vie future, à laquelle ils se préparent avec 
une ferveur inlassable, ils pratiquent une sorte d'égoïsme qui est la négation 
même de l'entente, de l'accord et de l'union, que s'efforce de réaliser la civilisa- 
tion occidentale. 

11 est inutile d'insister sur l'infériorité économique des Musulmans vis-à-vis 
des peuples d'une civilisation plus avancée. Mais il n'est pas sans intérêt de faire 
ressortir combien nos compatriotes sont dépourvus de l'esprit d'ordre, de méthode 
et de précision, en un mot de l'esprit scientifique, — clans le sens moderne du 
terme — qui est le résultat de l'enseignement des sciences mathématiques, phy- 
siques et naturelles . 

CONSÉQUENCES POLITIQUES. 

La confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel entre les mains du 
khalife a permis à certains souverains musulmans de s'engager dans la voie du 
despotisme. L'autorité spirituelle qu'ils détiennent de la Divinité les garantit 
contre toute velléité de contrôle de la part des peuples gouvernés. 

Le pouvoir absolu a d'ailleurs été singulièrement favorisé par l'absence de 
toute vie locale. L'ignorance de toute notion d'une personnalité juridique autre 
que celle de l'Etat, où semble être toujours restée la législation de l'Islam ; la for- 
mation sur des bases particulièrement religieuses d'une société préoccupée avant 
tout de son salut éternel, ne prêtant qu'une attention distraite à tout ce qui se 
rattache à la vie publique; la subordination aux dogmes de Tordre civil et social, 
la substitution de la religion à tout ce qui constitue la patrie, toutes ces causes 
diverses ont empêché la formation d'une opinion politique, d'un sentiment 
national et patriotique, tels que les conçoit le monde européen. 

Le régime politique que les Musulmans subissent depuis des siècles, qu'il soit 
issu d'une interprétation étroite des dogmes ou qu'il soit le résultat du despo- 
tisme des souverains, a eu les conséquences les plus funestes pour la société 
musulmane. La veulerie, l'avilissement des caractères, le manque de dignité, 
^insouciance delà liberté, l'approbation sans réserve de tous les actes du pou- 
voir ainsi que la soumission aveugle à ses caprices, ne sont pas autre chose que 



— 172 — 

les symptômes morbides d'une décadence dont nous avons noté les origines com- 
plexes. 

CONGL USION. 

Tel qu'il a toujours été distribué dans l'Université de la Grande Mosquée , l'en- 
seignement est essentiellement dogmatique : il a pour objet une doctrine sacrée 
et révélée. Les livres, les méthodes, les matières enseignées n'ont pas changé 
depuis le jour où les docteurs musulmans ont résolu de vivre sur le fonds désor- 
mais immuable, au moins théoriquement, des vérités acquises par leurs 
devanciers. 

Or, on ne saurait toucher au patrimoine scientifique jalousement conservé dans 
l'Université de Tunis sans risquer de blesser profondément la population musul- 
mane. Tout au plus, quelques réformes d'ordre secondaire pourraient être ten- 
tées.... sans aucune certitude de succès. En tenant la main à l'application stricte 
des règlements, en exerçant sur la discipline intérieure un contrôle plus eilectif, 
on pourrait permettre à l'élève de mieux profiter de l'enseignement, de parcourir 
le cycle de ses études dans un temps sensiblement plus court que celui qu'il 
passe actuellement sur les dalles de la Mosquée. De même, un cours de morale 
tirée du Coran et de la Sounna contribuerait à former le caractère des élèves, 
les inciterait à pratiquer les vertus préconisées par la doctrine islamique, mais 
actuellement noyées dans le fatras des matières inscrites au programme. Toute 
autre modification, portant, par exemple, sur les livres, la méthode, la composi- 
tion des programmes, provoquerait une vive émotion dans le parti conservateur, 
sans aucun profit du reste pour l'œuvre de rapprochement à laquelle travaille 
la jeunesse tunisienne. 

D'ailleurs, de tels changements ne pourraient guère s'opérer dans des sanc- 
tuaires consacrés en principe à la prière, et où l'enseignement de la doctrine 
islamique est simplement toléré, à cause de son caractère religieux et sacré. 

La Grande Mosquée Ez-Zitouna, oïl la pensée islamique s'est conservée intacte, 
doit rester ce qu'elle est, sous peine de voir compromettre son prestige. La 
France, fidèle aux engagements pris, la surveillera, mais la respectera dans son 
■essence. 

Cependant, pour permettre aux indigènes de participer à l'œuvre de progrès 
et de justice qui s'accomplit autour d'eux, on peut concevoir la création, dans un 
avenir plus ou moins rapproché, d'une Université musulmane moderne où, à la 
lumière des sciences occidentales, on formera une nouvelle génération plus apte 
a la lutte économique, plus à même d'apprécier l'œuvre civilisatricedela France, 
plus consciente aussi de ses droits comme de ses devoirs. 

La société La Khaldoania, — qui fait de notre part l'objet d'une autre com- 
munication — avec son organisation modeste, ses cours et conférences, sa biblio- 
thèque constituée et sa clientèle assurée, pourra servir d'embryon à la future 
Université, la Grande Mosquée se bornant alors à former son corps enseignant 
ainsi que le personnel de la magistrature religieuse. 

Cette réforme aurait l'avantage de relever le niveau de renseignement, qui ne 
serait plus suivi que par une élite : jeunes hommes s'adonnant sérieusement à 
l'étude de toutes les sciences religieuses, dont quelques-unes, et précisément les 
plus importantes, sont actuellement délaissées par la plupart des élèves, plus 



— 173 — 

soucieux de préparer leurs examens de licence que d'aborder des études spécu- 
latives dépourvues de sanction pratique. 

Nous proposons au Congrès d'émettre le vœu suivant : 

1° Que renseignement de l'Université musulmane de la Grande Mosquée soit 
maintenu, en vue du recrutement du personnel du culte ainsi que du personnel 
de la magistrature religieuse ; 

c 2° Que renseignement de la Khaldounia soit organisé sur des bases plus larges, 
pour préparer la transformation de cette institution en une Université musul- 
mane moderne. 



L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR MUSULMAN 



LA KHALDOUNIA A TUNIS 



Rapport de M. Mohamed LASRAM 

Directeur du service de la Ghaba. à la Direction de l' Agriculture à Tunis. 



OR1G-IXE 



La fondation d'une société musulmane d'enseignement est due à l'initiative de 
M. le lieutenant-colonel Rcbillet, ancien attaché à la Résidence générale de 
France à Tunis, qui. très versé dans les choses de l'Islam et suivant avec beau- 
coup d'attention le mouvement littéraire qui s'est depuis quelques années mani- 
festé en Egypte, estimait, avec juste raison, que les jeunes Tunisiens élevés dans 
les écoles françaises pourraient propager utilement, en Tunisie, les nouvelles 
méthodes adoptées en Orient, et essayer sinon de réformer l'Université musul- 
mane, du moins de la préparer a cette renaissance scientifique. Il ne fallait pas 
davantage pour séduire le Résident général, M. René Millet, si prompt à 
s associer à toute idée généreuse. Il entrevoyait déjà la possibilité de régénérer 
la vieille Université de Tunis, d'y introduire l'esprit de progrès, afin de lui faire 
reconquérir la célébrité dont elle jouissait auprès du monde musulman : ainsi 
transformée, elle rayonnerait sur toute l'Afrique du Nord et deviendrait le centre 
intellectuel où tous les peuples musulmans soumis à l'influence française vien- 
draient puiser des notions de science et de vérité. 

Rans une réunion qui eut lieu à la lin d'octobre 1896 à La Marsa, et à laquelle 
prirent part quelques jeunes Musulmans que leur éducation libérale, leur esprit 



— 174 — 

éclaire et leur situation sociale avaient désignés tout particulièrement au choix 
du Résident général, on échangea des idées sur la formation d'une société dont 
le but serait le développement de l'instruction des indigènes, de ceux surtout qui 
suivent les cours de l'Université de Djemaà Ez-Zitouna. où l'étude des sciences 
modernes est complètement laissée de côté. 

C'est en ^inspirant de ces vues qu'un comité provisoire fut chargé d'élaborer 
un projet de statuts, qui ne tardait pas à être soumis à une assemblée générale 
présidée par M. Machuel, Directeur de renseignement en Tunisie, et composée 
déjeunes Tunisiens ayant reçu une éducation française. 

Au cours de la discussion des statuts, comme on cherchait une appellation 
susceptible de réunir tous les suffrages, quelqu'un ayant prononcé le nom d'Ibn 
Khaldoun (1), le grand historien de l'Afrique du Nord, dont les Prolégomènes 
contiennent un magistral exposé de la méthode qu'il convient d'appliquer à 
l'étude des sciences, on décida de donner à la jeune société le nom de « El 
Klial douma ». 

Le projet de statuts, adopté par l'assemblée générale, fut ensuite transmis, pour 
approbation, au gouvernement tunisien, et le 22 décembre 1896 intervenait un 
arrêté du Premier Ministre autorisant la société à se constituer. 

II. — BUT ET ORGANISATION 

Le programme de la Khaldounia est défini dans l'art. 2 de ses statuts ainsi 
conçu : 

« Cette société a pour but de rechercher les moyens propres à développer l'ins- 
truction chez les Musulmans. A cet effet, elle se propose en particulier : 

« 1° D'organiser des cours et des conférences qui concerneront plus particu- 
lièrement l'histoire, la géographie, la langue française, l'économie politique, 
l'hygiène, la physique, la chimie, etc.; 

« 2° De faciliter à ceux qui en seront dignes les moyens de compléter leur ins- 
truction ; 

3° D'encourager la création de bibliothèques; 

4° De créer un bulletin qui se publiera en arabe et en français. Ce bulletin aura 
pour principal objet de contribuer à faire connaître aux Français la civilisation 
arabe, et aux Musulmans la civilisation française. » 

La création de la Khaldounia répondait à un besoin évident de la population 
indigène. Les jeunes Musulmans ne fréquentant pas les établissements scolaires 
du Protectorat, — et c'est le plus grand nombre, — ne pouvaient recevoir des 
notions, même élémentaires, des sciences modernes, non professées à l'Univer- 
sité de la Grande Mosquée. Cette grave lacune dans renseignement donné aux 

(i ) Ibn Khaldoun, le plus grand des historiens musulmans, né à Tunis en i332, mort au Caire 
en 1406, Après avoir fait ses études à Tunis, il se rendit à Grenade, puis revint dans sa 
patrie, où il fut pourvu d'un emploi à la chancellerie du sultan qui gouvernait alors la 
Tunisie. Plus tard, il résida successivement à Fez, à Tlemcen et en Egypte, où il occupa 
jusqu'à sa mort la charge de grand cadi du rite malékite. Son principal ouvrage est 




indique les sources auxquelles il a puisé et expose les lois du développement historique et 
de la chute des empires. 

Les Prolégomènes et l'Histoire des Berbères ont été traduits et publiés par Quatremère et 
de Slane. Ces deux ouvrages se trouvent à la bibliothèque de la Khaldounia. 



— 175 - 

indigènes tendait à maintenir la défiance entre deux peuples faits pour marcher 
Raccord dans la voie du progrès, et à entretenir un malentendu fâcheux entre 
deux civilisations ayant puisé à des sources communes leurs aspirations et leurs 
manifestations artistiques et littéraires. 

Ce n'est que par la connaissance de sa langue, de son histoire, de son évo- 
lution dans le domaine scientifique que la nation protectrice peut s'imposer à 
l'estime et au respect des populations placées sous son influence. Toute domi- 
nation basée sur la force est éphémère et indigne d une nation généreuse telle 
que la France, l'initiatrice des idées de liberté et de justice. 

Tous les efforts des comités qui se sont succédé à la Direction de la Khaldounia 
ont tendu à la réalisation du rapprochement des deux races, si désirable et si 
nécessaire à la prospérité de la Tunisie. 

L'exécution de ce programme et l'application du règlement d'administration 
intérieure ont été confiées à un comité directeur composé de 12 membres, dont 
un président, deux vice-présidents, deux secrétaires, un trésorier et un biblio- 
thécaire-archiviste. 

Le comité se renouvelle intégralement chaque année; les membres sortants, y 
compris le président, sont rééligibles (1). 

Le nombre des membres de la Khaldounia, qui était, à la fondation de la 
société, en 1897, de 90, est actuellement de 463, dont 312 résidant à Tunis. 

La Khaldounia a élu domicile près de l'Université de la Grande Mosquée, dans 
un local qui se composait primitivement d'une vaste salle de cours et de confé- 
rences, et d'une salle, de dimensions modestes, servant de lieu de réunion pour 
le comité. 

Après trois ans de fonctionnement et devant l'empressement des auditeurs, il a 
fallu songer à agrandir le local afin de multiplier les cours et d'organiser une 
bibliothèque arabe moderne. L'ancienne médersa El-Asfouria ayant été mise 
par le gouvernement à la disposition de la société, une salle de cours, deux 
salles d'étude et une salle de lecture y ont été aménagées d'une façon convenable, 
et la bibliothèque si impatiemment attendue a pu également y être installée. 

Le budget de la société est alimenté : 

1° Par le produit des cotisations des membres fondateurs et actifs; 

2° Par une subvention annuelle de l'administration des h ab ou s, obtenue grâce 
à l'appui bienveillant de M. Roy, secrétaire général du gouvernement tunisien ; 

3° Par des dons divers. 

Pour l'exercice courant, ce budget s'élève, en recettes et en dépenses, à la somme 
de 11.000 francs. 

(i) Au début, l'art. 12 des statuts ne permettait pas au Président de rester en fonctions 
pendant deux années consécutives, alors que les autres membres sortants du comité 
directeur pouvaient être réélus. Cette exception a été rapportée par une délibération de 
Rassemblée générale en date du 20 décembre 1900, approuvée par arrêté du premier Ministre 
fui 11 mai 1900. La rééligibilité du Président a paru en effet nécessaire pour maintenir au sein 
du comité directeur l'unité de vues indispensable à la bonne marche de l'Association pendant 
k période d'organisation. 



— 176 — 

III. — MODE D'ACTION 

1. — Cours et Conférences. — Diplômes. 

Comme toute œuvre de rénovation à son début, la KhaLdounia a eu ses détrac- 
teurs dans certains milieux musulmans et européens. Les représentants de Fan- 
cienne génération étaient effrayés par les conceptions hardies de son programme; 
on craignait le bouleversement des vieilles traditions de l'enseignement musulman 
et l'on affirmait que la Klialdounia serait un instrument docile, entre les mains 
des dirigeants du gouvernement du Protectorat, pour saper dans ses fondements 
l'Université de la Grande Mosquée. Dans la colonie, les adversaires de l'ins- 
truction des indigènes considéraient la Khaldounia comme un foyer hostile à 
rinlluen.ee française. Hâtons-nous de dire que, malgré les défiances, malgré les 
difficultés rencontrées sur son chemin, la société se mit courageusement à 
l'œuvre, convaincue que les idées de rapprochement qu'elle allait répandre par 
les modestes moyens mis à sa disposition finiraient par triompher de toutes les 
résistances . 

Les premiers cours sur les éléments d'arithmétique et de géométrie et celui 
sur l'histoire et la géographie parurent devoir justifier les craintes que, parmi 
les organisateurs, quelques-uns avaient pu concevoir. Ils comptaient à peine 
une vingtaine d'auditeurs assez indépendants de caractère pour s'affranchir des 
préjugés de la masse et envisager sans appréhension l'étude des sciences 
modernes, jusque-là tenues en suspicion par la généralité des croyants. 

L'année 1897 fut pour la Khaldounia une période de tâtonnements. Les orga- 
nisateurs en profitèrent pour essayer de dissiper les préventions, de décider les 
bonnes volontés hésitantes, et lorsque le cheik Salem Bou Hadjcb, un des pro- 
esseurs les plus vénérés de la Grande Mosquée, qui avait saisi toute la portée 
de leur œuvre, voulut bien la patronner dans une conférence publique que le 
Résident général honorait de sa présence, tous les assistants applaudirent à leur 
initiative. La parole éloquente du conférencier trouva un écho sympathique 
dans toute la Tunisie. La tentative de rapprochement des deux races avait dans 
cette journée mémorable reçu sa consécration. 

En 1898, des cours réguliers et quotidiens sur les mathématiques, l'histoire et 
la géographie étaient définitivement organisés. 

Devant l'empressement que mirent à le suivre les étudiants de la Grande 
Mosquée, on pensa que, pour stimuler leur zèle, il convenait de donner à l'ensei- 
gnement de la Khaldounia une sanction positive, assurant aux élèves les plus 
assidus et les plus méritants des débouchés dans l'administration tunisienne : 
sur la proposition de M. Machuel, Directeur de l'Enseignement public, le gou- 
vernementn'hésita pas à créer, par un décret du 12 novembre 1898, un diplôme de 
connaissances pratiques donnant un droit de préférence sur tous autres candi- 
dats pour l'obtention de certains emplois réservés aux indigènes musulmans. 

On fut, par suite, amené à scinder les cours en deux parties : ceux ayant trait 
à la préparation des examens pour le diplôme de connaissances pratiques, tels 
que T arithmétique, le système métrique, la géométrie, l'histoire et la géogra- 
phie (1) et les coûtas de vulgarisation sur les sciences naturelles, la physique et 



sociét 



) M. Béchir Sfar, Président de l'administration des habous, qui, depuis la fondation de la 
iété jusqu'à la fin de la dernière année scolaire, a assuré à titre gracieux le cours d'his- 



— 177 — 

la chimie : un laboratoire pour les expériences a été organisé récemment dans 
le local de la bibliothèque. 

Pour préparer quelques jeunes gens à la profession d'aminé (expert) d'agri- 
culture, un cours d'arpentage, de topographie et de dessin a été institué le 
1 er janvier 1905. Des examens, auxquels il est procédé par une commission que 
préside l'ingénieur, chef du service topographique de la Régence, donnent lieu 
à la délivrance d'un diplôme spécial qui a déjà été accordé à onze élèves. Il 
est permis d'espérer que le gouvernement tunisien, qui étudie en ce moment 
un projet de remaniement de la procédure du Charâ, voudra bien, une fois cette 
réforme accomplie, faire appel à leur concours. 

Il existe également un cours d'algèbre pour ceux qui assistent d'une façon 
assidue aux leçons de sciences physiques, un cours de rédaction arabe et un 
cours de calligraphie. 

Quant à l'enseignement de la langue française, il occupe une place importante 
dans le programme des études de la Khaldounia : trois cours de français (élémen- 
taire, moyen et supérieur), un cours de grammaire et un cours de littérature 
française élémentaire ont été organisés et sont actuellement suivis par une 
moyenne de quarante auditeurs. Cette création était d'autant plus opportune 
que, depuis quelques années, il n'existe plus à Tunis de cours de langue fran- 
çaise pour les adultes musulmans. L'Alliance Française, reconnaissant les efforts 
déployés par la Khaldounia pour propager la langue nationale, lui accorde, 
chaque année, à titre d'encoui^agement, une subvention qui, en 1907, a été de 
Ï00 francs. 

À partir de 1898, la fréquentation des cours n'a pas cessé de progresser. En 
1907. le nombre des auditeurs a été de 162 en moyenne pour l'ensemble. 

Quant au diplôme de connaissances pratiques, il a déjà été décerné à 176 étu- 
diants, dont la plupart ont été placés dans les différents services tunisiens, où 
ils sont devenus des auxiliaires éclairés de l'administration du Protectorat. 

L'organisation des conférences n ? a pas été moins active que celle des cours : 
des sujets sur l'hygiène pratique, l'organisation judiciaire tunisienne, la loi fon- 
cière, le droit musulman et français, l'économie politique, l'économie rurale, etc., 
ont été traités par des membres de la société. Des conférences scientifiques et 
autres, avec projections lumineuses, ont été suivies non seulement par les étu- 
diants de la Grande Mosquée constituant la clientèle fidèle de la Khaldounia, 
niais par la plus grande partie des sociétaires habitant la capitale; en 1907, cha- 
cune de ces conférences comptait une moyenne de 280 auditeurs. 11 y a là un 
indice de plus en plus manifeste de l'intérêt que prend la population indigène à 
tout ce qui touche au développement de l'instruction dans ce pays. 

H convient de remarquer, à ce propos, que ce qui caracteiT.se renseignement 
donné à la Khaldounia, c'est que la propagande scientifique qu'elle a entreprise 
parmi les Mulsulmans se fait uniquement en langue arabe, ce qui en assure la 
diffusion d'une façon complète. 

l °U'e et de géographie, a rédige un traité de géographie à l'usage des élèves de la Khaldounia. 
achève en ce moment un traité d'histoire qui sera publié sous peu. 

T. II. 12 



- 178 — 

2 . — Bibliothèque. 

Il est à remarquer que l'ère de prospérité de la Khaldounia date de l'installa- 
tion (octobre 1901) de sa bibliothèque, ouverte non seulement pour ses membres 
et les étudiants qui fréquentent ses cours, mais pour tous ceux qui, sans dis- 
tinction de culte, sont désireux de s'initier aux choses de l'Islam. 

La bibliothèque s'est progressivement enrichie d'ouvrages dont la valeur 
atteste le goût et l'intelligence qui ont présidé à leur choix. Aux livres acquis par 
les soins du comité, et qui forment la plus grande et aussi la plus riche partie de 
la bibliothèque, sont venus s'ajouter un grand nombre d'ouvrages dus à la géné- 
rosité de plusieurs membres de la société ou de donateurs étrangers. 

Elle renferme actuellement 720 ouvrages , comprenant 1.228 volumes et 
classés en cinq grandes sections, savoir : 

1° Ouvrages français sur l'Islam, 204 volumes; 

2° Traductions françaises d'ouvrages arabes, 84 volumes; 

3° Traductions arabes d'ouvrages français, 46 volumes; 

4° Ouvrages d'histoire et de géographie concernant les pays occupés par les 
Musulmans, 2o9 volumes; 

5° Ouvrages arabes sur les sciences modernes et publications diverses, 
635 volumes. 

Aux ouvrages de fonds, il convient d'ajouter un grand nombre de livres, bro- 
chures et mémoires traitant de l'Islam, de la civilisation arabe, de l'histoire des 
différents peuples musulmans (Turcs, Berbères, etc.). des écoles philosophiques 
des premiers siècles de l'hégire, du droit et presque toutes les relations de 
voyages anciens de quelque importance entrepris en pays d'Islam. 

Ainsi que le disait le bibliothécaire, M. Ali ben Ahmed, dans un rapport 
adressé au Président de la Khaldounia, « la bibliothèque de cette société offre les 
ressources les plus précieuses à l'étudiant désireux de connaître le passé glorieux 
des Arabes et le mouvement scientifique et littéraire provoqué par l'Islam. 

« Celui qu'intéresse plus particulièrement le mouvement intellectuel qui. 
aujourd'hui, en Egypte, semble préparer une renaissance générale du monde 
musulman, y trouvera un grand nombre d'études sur l'éducation, les réformes 
nécessaires aux Etats musulmans, les méthodes d'enseignement, etc. 

« Il y trouvera aussi des collections de revues scientifiques, telles que. le Hilal 
et le Moktatef, qui initient leurs lecteurs à la civilisation européenne, aux idées 
modernes, aux découvertes scientifiques, et au mouvement industriel, et com- 
mercial des deux mondes. Et, à côté de ces deux remarquables publications, le 
Manar, où sont discutés, avec une science hors ligne, tous les problèmes, qui 
se posent aujourd'hui à l'esprit des Musulmans, du relèvement intellectuel et 
moral de leurs coreligionnaires. 

<c La bibliothèque possède en outre la traduction de tous les livres élémen- 
taires en usage aujourd'hui en Europe pour l'enseignement de l'arithmétique, de 
l'algèbre, de la géométrie, de la physique, de la chimie, de l'hygiène,, de 
l'économie politique et de l'histoire naturelle. Elle possède également des 
livres et brochures en français relatifs à la Tunisie et tout ce qui concerne son 
histoire, ses institutions, ses habitants, son climat, ses monuments, sa faune et 
sa flore, son agriculture, son commerce et son industrie. En un mot, on peu! 
dire que les travailleurs, les chercheurs et tous les curieux des choses du monde 



- 179 — 

musulman trouvent à la bibliothèque de la Khaldounia de quoi satisfaire large- 
ment leur curiosité. » 

Ajoutons que la bibliothèque, qui a été fréquentée, en 1907, par 5.463 lecteurs, 
est rc°ïe par un règlement très minutieux, et qu'en attendant l'établissement 
d'un catalogue général, les volumes sont, au fur et à mesure de leur prise en 
charge par le bibliothécaire, catalogués par sections . 

IV. — MANIFESTATIONS DIVERSES 

La l'émise des diplômes de connaissances pratiques, institués par le décret du 
12 novembre 1898, est tous les ans, au mois d'avril, l'occasion d'une fête que 
M. le Directeur de l'enseignement public a toujours tenu à présider en personne. 

Le gouvernement du Protectorat a du reste, en toutes circonstances, témoigné 
une vive sympathie à l'œuvre cle la Khaldounia. C'est ainsi que M. René Millet 
avait donné à cette association un rang sur la liste des sociétés admises à prendre 
part à la réception du 1 er janvier à la Maison de France. Le môme Résident 
général ne manquait pas, dans son rapport annuel au Président de la Répu- 
blique sur la situation de la Tunisie, de signaler les services rendus par le grou- 
pement indigène à la création duquel il avait si largement contribué. 

La Khaldounia a pris part au Congrès national des Sociétés de géographie, 
tenu à Tunis en avril 1904. Elle était représentée par son président, Si Mohamed 
Lasram, et par Si Béchir S far, qui a fait une communication très remarquée sur 
« la Géographie chez les Arabes », dont voici la conclusion : 

« Je n'ai pas besoin d'insister sur l'utilité de la Khaldounia. Cette société 
contribue, dans la mesure de ses moyens, à répandre parmi les Musulmans le 
goût des sciences, à développer leur intelligence et, par la géographie, à, leur 
faire connaître le rang de chaque nation, à détruire enfin bien des préjugés et à 
leur ouvrir, dans le domaine politique et commercial, bien des horizons qui leur 
étaient totalement inconnus. C'est là, croyons-nous, une œuvre digne d'encoura- 
gement. Elle a pour but le relèvement moral et intellectuel des Musulmans, et 
ce but, nous avons le ferme espoir de l'atteindre progressivement. Nous faisons * 
aussi connaître et, par conséquent, aimer et respecter la France, qui, aujourd'hui 
grande puissance musulmane, réserve à ses sujets et protégés mahométans, non 
la servitude, mais la liberté, le progrès et la civilisation. » 

La Khaldounia, qui, en 1906, a figuré très honorablement à l'Exposition colo- 
niale cle Marseille, a participé également, l'an deimier, à l'Exposition de 
Bordeaux, où elle a obtenu deux médailles. À Bordeaux comme à Paris, elle 
avait fait un envoi de travaux d'élèves, accompagné d'une notice imprimée et 
tl un certain nombre de photographies. 

v. - — l'œuvre restant a accomplir 

Le nombre restreint des sociétaires (20 membres fondateurs et 463 membres 
actifs), n'a pas encore permis à la Khaldounia de donner à son œuvre tout le 
développement dont elle est susceptible. Avec les ressources modestes dont 
elle dispose, la société n'a pu réaliser que deux parties de son programme : 
1 organisation des cours et conférences et celle de la bibliothèque. Il est regret- 
table qu'elle n'ait pu, jusqu'ici, mettre à exécution des projets qui lui tiennent 
particulièrement à cœur : là création de bourses scolaires et la fondation d'un 
ûp gaue littéraire. .;•.:.'■.....-.. 



— 180 — 

Toutefois, il convient de noter que la Khaldounia a subventionné, à titre 
d'indication, pendant la durée de leurs études, deux élèves indigènes de l'Ecole 
coloniale d'agriculture. Elle a, de môme, accordé des allocations à. plusieurs 
étudiants en droit. 

CONCLUSION. 

Pour les personnes qui, ayant assisté aux débuts de la société, se rendent 
compte aujourd'hui des résultats déjà obtenus, il n'y a aucun doute que cette 
œuvre ralliera avant qu'il soit longtemps tous ceux qui sentent la nécessité de 
poursuivre le relèvement intellectuel et moral de la population indigène. Déjà 
quelques arabisants français fréquentent la bibliothèque et les conférences; 
d'autre part, des membres de la colonie, — et non des moindres, — iront pas 
hésité adonner des conférences à la Khaldounia. Ces témoignages de sympathie 
et ces manifestations désintéressées sont de nature à réjouir les Français et les 
Musulmans, toujours plus nombreux, qui rêvent une union féconde, une entente 
cordiale et durable entre les deux peuples. 

Et c'est à la réalisation de ce rapprochement salutaire que tend précisément 
la proposition dont nous avons fait suivre notre rapport sur renseignement de 
l'Université de la Grande Mosquée. 



L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE 



DES INDIGÈNES ALGÉRIENS 



Rapport de M. MARÇAIS 

Directeur de In Médersa d'Aller. 



L'idée d'assurer aux Musulmans algériens le bénéfice de l'instruction primaire 
française est apparue presque aulendemain de la conquête. L'ancêtre des 272 écoles 
indigènes d'Algérie de 1907 est l'unique école maure-française d'Alger de 183b. 
Le rapprochement des chiures suffit à mesurer le chemin parcouru en 70 ans, 
Disons de suite que, tout du long, un débat passionné d'opinions contradictoires 
a été livré. C'est que l'œuvre ne pouvait être indifférente; d'abord l'intérêt pris, 
dans les 30 dernières années, par l'opinion et les pouvoirs publics, au développe- 
ment de renseignement primaire en France, ne devait pas manquer de s'étendre 
aux choses de la grande et toute proche colonie africaine; en outre il n'est pas, 



— 181 — 

depuis 20 ans, de puissance coloniale européenne, pour laquelle la question de 
l'instruction des indigènes ne soit venue à Torde du jour; enfin, pour l'Algérie 
musulmane spécialement, renseignement des indigènes s'est trouvé être non 
seulement une question coloniale, mais encore et surtout l'un des éléments du 
vaste problème des rapports de la France avec l'Islam. Tout récemment, la plus 
haute autorité algérienne, M. le Gouverneur général Jonnart, mettait en pleine 
lumière ce caractère essentiel de l'œuvre, en déclarant que l'instruction des 
indigènes musulmans était avant tout une question de politique musulmane, et 
que dans une notable mesure, l'avenir de la France, en tant que puissance 
musulmane, y était intéressé. 

La discussion sur le principe même de l'instruction primaire des indigènes 
algériens semble maintenant close. Les adversaires systématiques de cette 
instruction se sont faits très rares : à l'heure présente, sa nécessité paraît unani- 
mement reconnue. La dernière et la plus significative manifestation de cet 
accord des opinions est l'approbation donnée par les Délégations financières 
algériennes, le 15 avril 1908, au rapport Joly. En tête de ce rapport, répondant 
à un désir exprimé par la commission des Affaires extérieures de la Chambre, 
figure cette déclaration de principe que la France doit instruire les indigènes 
algériens. Aujourd'hui que l'âpre débat appartient presque à l'histoire, on peut 
reconnaître en toute franchise, que les partisans de l'instruction des indigènes 
algériens défendaient la bonne cause : à vrai dire, ils ne l'ont pas toujours 
défendue avec adresse ; mais il s'est trouvé que leur optimisme naïf, leurs affir- 
mations d'une inexpérience outrancière contenaient une plus large part de vérité 
que le pessimisme et les dénégations de leurs adversaires ; telle déclaration que 
tout indigène qui sait parler le français est un cœur définitivement gagné à la 
France peut prêter à sourire; et j'imagine qu'aucun de ceux qui ont des Musul- 
mans algériens une longue pratique, n'y souscrirait sans réserve; mais il n'en 
reste pas moins que cet indigène est, tout compte fait, un cerveau plus capable de 
nous comprendre, qu'il jettera souvent sur notre civilisation un regard de curio- 
sité, peut-être même de sympathie, et qu'en tout cas, il n'en détournera pas sys- 
tématiquement les yeux avec une horreur obstinée. 

Les arguments, souvent reproduits, des adversaires de L'enseignement primaire 
des indigènes peuvent se ramener à trois principaux : 

1° Toute tentative pour rapprocher de nous les indigènes par l'école est à 
l'avance frappée de stérilité; notre enseignement ne peut avoir aucune prise sur 
les Musulmans de l'Afrique du Nord : leur atavisme, leur croyance creusent, 
entre eux et nous, un fossé infranchissable. C'était purement et simplement le 
sophisme paresseux appuyé sur une ethnographie aventureuse. 

2° L'instruction européenne répugne aux Musulmans; la contrainte seule 
achemine vers l'école ceux qui dépendent étroitement de nous; dans son 
ensemble, l'œuvre de renseignement des indigènes algériens est un vaste trompe- 
l'œil; les « palais scolaires » élevés pour la jeunesse musulmane restent vides et 
n e s'emplissent qu'aux jours d'inspection ou de visite ministérielle; il est 
absurde de continuer d'offrir aux gens un bienfait dont délibérément ils ne 
veulent pas. Il n'est pas douteux qu'à ses débuts, l'œuvre de l'instruction pri- 
maire a rencontré chez les indigènes peu de faveur; qu'il a été parfois difficile 
d amener les jeunes musulmans à l'école, et encore plus d'obtenir d'eux une 
ll 'equentation régulière. 11 n'est pas douteux non plus que, depuis longtemps 



- 182 — 

déjà, l'accroissement annuel de la population scolaire indigène est notable, que 
la fréquentation s'améliore de jour en jour, et que particulièrement dans les 
villes, les indigènes musulmans recherchent de plus en plus pour leurs enfants 
l'instruction primaire. A plusieurs reprises, chiffres en mains, l'autorité admi- 
nistrative et Tautorité académique ont pu réfuter victorieusement la légende du 
vide des palais scolaires. Ceux qui, de bonne foi, la reproduisent à l'heure pré- 
sente, sont victimes d'un genre d'erreur singulièrement facile à commettre dans 
les questions algériennes : celle de n'avoir des faits qu'une image trop vieille, en 
partie inexacte, pour peu que l'observation ne soit pas constamment renouvelée, 

3° L'œuvre de l'instruction primaire des indigènes est non seulement inutile, 
non seulement stérile, mais ses maigres résultats peuvent être socialement et 
politiquement dangereux pour l'avenir de l'Algérie. Elle tend à faire de ceux 
qui l'ont reçue des mécontents, qui élèveront, au nom d'une culture rudiment 
taire, des prétentions injustifiées. Elle les arrache à demi à leur milieu naturel 
sans les introduire dans le milieu européen; elle leur fait déserter l'agriculture 
et les travaux manuels, pour encombrer faccès des petites fonctions bureaucra- 
tiques, des petits emplois officiels. Pour tout dire, elle risque d'en faire des 
déclassés, inutilisables à cause de - leur inadaptation aux différents milieux algé- 
riens, dangereux par les rancunes de leur ambition non satisfaite, nos pires 
ennemis. Encore que l'argument des déclassés, ayant été dans la Métropole 
la <( tarte à la crème » de l'obscurantisme, soit de prime abord suspect, encore 
que le nombre des petits fonctionnaires indigènes sachant convenablement le 
français soit, au gré de beaucoup, aujourd'hui môme, trop peu élevé, il faut 
reconnaître que la diffusion dans les milieux indigènes d'une instruction pri- 
maire non appropriée, n'allait pas sans de graves inconvénients ; et aussi bien 
l'autorité académique a-t-elle de plus en plus tenu compte des critiques qu'on 
ne lui ménageait pas. 

C'est ainsi que ce débat prolongé a été, en fin de compte, tout à l'avantage de 
l'enseignement des indigènes. L'enthousiasme parfois médiocrement informé de 
ses partisans a déterminé, à plusieurs reprises, en sa faveur, de généreux mouve- 
ments de l'opinion métropolitaine. Leurs sympathies ardentes, pour une œuvre 
qu'ils savaient attaquée, a fait consentir sans marchander des sacrifices pécu- 
niaires considérables; nécessaires pour la mener à bonne fin. Et par ailleurs, la 
part de vérité contenue dans les critiques des adversaires a singulièrement aidé 
l'enseignement des indigènes à trouver sa voie. Ses détracteurs l'ont éclairé sur 
les dangers possibles de certaines tendances ; ils lui ont fait plus vite et plus clai- 
rement prendre conscience de son objet propre, et améliorer sans relâche ses 
méthodes ; l'enseignement primaire des indigènes algériens a dû renoncer à n'être 
qu'une simple copie de renseignement métropolitain; il s'est pénétré de ces deux 
idées : d'abord, qu'il s'adresse à des populations politiquement françaises, mais 
étrangères au point de vue de l'histoire et de l'ethnographie ; ensuite que, jusqu'à 
nouvel ordre, il doit former non des citoyens, mais des sujets. C'est à ce prix, que 
l'œuvre a obtenu les résultats appréciables, crue les plus hautes autorités se 
plaisent à reconnaître ; c'est en recherchant toujours davantage une exacte appro- 
priation à la condition politique, à l'état social et aux besoins économiques de sa 
clientèle, que l'école indigène accomplira la noble tâche, assignée par les espé- 
rances de la mère-patrie. 



183 — 



I. — HISTOIRE DE L'ENSEIGNEMENT DES INDIGENES 

11 n'est pas inutile de marquer sommairement les étapes du développement 
de l'instruction primaire des indigènes algériens. Elle n'a pas progressé sans 
interruption. Parfois, les événements lui ont imposé des reculs. Mais à travers les 
vicissitudes de la politique algérienne, l'histoire de Fécole indigène se caractérise 
en somme par une perception de plus en plus nette des réalités ; à connaître 
mieux ce qui est possible, et à le rechercher uniquement, l'enseignement des 
indigènes s'est fait peu à peu plus utile ; une adaptation, faite autant de retran- 
chements que d'ajouts, est sa tradition constante; et il n'a pas à rompre avec elle 
pour réaliser encore, dans l'avenir, de nouveaux progrès. Ainsi, par exemple, un 
fait bien caractéristique s'impose au premier coup d'œil jeté sur le passé des écoles 
algériennes : la délicate question de l'instruction des filles parut très simple, il y a 
soixante ans. En 1908, les pouvoirs publics ne songent à l'aborder, comme on le 
verra plus loin, qu'avec la plus grande circonspection et par des voies, pour ainsi 
dire, détournées; mais l'auteur du décret de 1850 — le premier essai important 
d'organisation en la matière, après la tentative médiocrement heureuse de l'école 
maure-française — crée à côté de 6 écoles arabes-françaises de garçons, un 
nombre égal d'écoles de filles, dans les villes d'Alger, de Blida, de Constantine, 
de Bône, d'Oran, de Mostaganem. C'était là, il est à peine besoin de le dire, une 
œuvre mort-née : les écoles de filles de Bône et d'Oran ne fonctionnèrent 
jamais ; les autres n'eurent qu'une existence précaire ; en 1861, on transforme en 
ouvroirs les deux survivantes. Quant aux écoles de garçons, elles s'accrurent 
lentement en nombre jusqu'en 1870; des difficultés d'ordre budgétaire, dues à ce 
que l'entretien de ces établissements fut, en 1864, mis à la charge des communes, 
paraissent avoir entravé leur développement ; on en comptait alors 18; il y en 
avait 34 en 1870, donnant à 1.200 garçons environ une instruction copiée sur celle 
des écoles primaires de la Métropole; on y enseignait le français, l'arithmétique, 
l'histoire et la géographie ; l'instruction religieuse (étude du coran) et rensei- 
gnement de la langue arabe y étaient assurés par les soins d'un taleb attaché à 
l'école. 

L'insurrection de 1871 porta un coup fatal à l'instruction primaire des indi- 
gènes algériens; des écoles avaient été détruites ; ailleurs, les indigènes manifes- 
tèrent pour l'instruction française une nouvelle et vive répugnance; enfin, la 
Mère-Patrie, toute entière à son propre relèvement matériel et moral, consacrait 
ses ressources à réparer fiévreusement ses pertes, et se désintéressait un peu 
fies affaires algériennes. En 1873, il n'y avait plus que 24 écoles arabes-françaises, 
et IG seulement vers 1880. Mais déjà, à cette dernière date, l'on touchait à la fin 
de cette période de décadence; l'enseignement des indigènes algériens allait 
bénéficier de l'intérêt passionné dont se prit alors, pour les choses de l'instruc- 
tion, l'opinion publique delà Métropole. Dès 1879, Jules Ferry, ministre de l'Ins- 
truction publique, se préoccupe de reprendre, en lui donnant une vie nouvelle, 
l'organisation de l'enseignement primaire indigène d'Algérie ; des missions pour 
l'étude de la question sont confiées aux inspecteurs Henri et Stanislas Le Bour- 
geois et au directeur de l'Ecole des lettres d'Alger, Masqueray; et le ministre 
décide la création aux frais de son département, de 15 écoles indigènes ; celles 
qui furent créées — elles ne le furent pas toutes — gardèrent, même après qu'en 
1887 elles fussent rentrées dans le droit commun, le nom d'écoles ministérielles. 



— 184 — 

Le mouvement était donné au reste, et de 16 en 1882, le nombre des écoles pas- 
sait à SQ en 1887, instruisant plus de 9.000 enfants indigènes, et à 124 en 1892, 
où 218 maîtres enseignaient à 12.263 élèves. Des cours normaux pour la prépa- 
ration des maîtres indigènes étaient annexés, en 1882, aux écoles normales d'insti- 
tuteurs d'Alger-Bouzaréa et de Constantine ; et, en 1891, une section spéciale était 
créée pour le recrutement des maîtres français des écoles d'indigènes, à ce der- 
nier établissement. Enfin une sérieuse révision des programmes, en 1888 
d'abord, puis tout particulièrement en 1890, donnait à l'enseignement primaire 
des Musulmans algériens une féconde originalité. 

On ne saurait parler de cette période de réorganisation de l'enseignement indi- 
gène sans citer le nom de l'ancien chef de l'Académie d'Alger, M. Jcanmaire, 
aujourd'hui recteur à Toulouse, qui, pendant vingt-cinq ans, a poursuivi l'œuvre 
avec une louable ténacité. 

Nous arrivons ainsi a la date de 1892; elle marque pour l'enseignement pri- 
maire des indigènes algériens le début d'une période nouvelle, et voit naître le 
texte qui donne à cet enseignement son actuelle constitution. Le beau rapport de 
M. Burdeau à la Chambres des députés sur le budget de l'Algérie (1891), le rap- 
portdeM. Combes au Sénat, au nom de la commission chargée d'examiner les modi- 
fications à introduire dans la législation des divers services de l'Algérie, et le 
discours de M. Bourgeois au Sénat (5 avril 1892) amenèrent l'adoption d'un plan 
d'ensemble pour l'instruction des indigènes, et servirent, pour ainsi dire, de Ira- 
vaux préparatoires au décret du 18 octobre 1892. On décide de porter le principal 
effort sur le développement de l'instruction parmi les populations agglomérées, 
celles des villes et de la Kabylie ; on construira à cet effet, chaque année, de 60 à 
80 classes, moyennant une augmentation annuelle de crédits d'environ 
150.000 francs pour le personnel, et de 400.000 francs pour la construction 
d'écoles. Hàtons-nous de dire que la croissance de renseignement primaire algé- 
rien, impérieusement limitée par les faits sociaux et politiques, ne put bientôt pas 
épuiser les ressources de ce budget taillé en plein drap; on avait si largement 
prévu, qu'on put sans inconvénient largement réduire ; ainsi, de 1895 à 1899, les 
crédits annuels pour constructions d'écoles furent ramenés à 265.000 francs, et 
en 1900, ils n'étaient plus que de 215.000 francs. 

II. — ORGANISATION ACTUELLE 

Un examen rapide du décret du 18 octobre 1892, modifié par celui du 15 décem- 
bre 1906 est ici tout indiqué. Autour de ce texte fondamental, il faut en grouper 
quelques autres secondaires : la décision du Gouverneur général de l'Algérie du 
3 janvier 1893 sur la répartition des écoles dindigènes; les arrêtés ministériels 
du 20 octobre 1891 sur la section spéciale, et du 5 avril 1892 sur la réorganisation 
du cours normal, à Técole-normale d' Alger-Bouzaréa ; enfin, le plan d'études et 
programme de l'enseignement primaire des indigènes en Algérie du 1 er août 1898. 
Nous parlerons successivement : de la direction de cet enseignement, — du 
-régime scolaire des indigènes algériens ; — du personnel enseignant) — des 
différentes sortes d'écoles ; —des programmes. 



— 18o — 

a) Direction de V Enseignement. 

L'instruction des indigènes algériens est placée, en principe, par l'article 20 du 
décret de 1892, sous la haute direction du Gouverneur général de l'Algérie, par 
délégation du ministre de l'Instruction publique. Il faut entendre par là que tout 
ce qui concerne rétablissement et la répartition des écoles, la construction de 
locaux, la création d'emplois, l'utilisation des crédits inscrits, est soumis à la 
décision du Gouverneur général. Le recteur de l'Académie d'Alger formule, en 
ces matières, des propositions; le Gouverneur général les examine en Conseil 
de gouvernement ; et après avoir pris une décision, les transmet au ministre de 
l'Instruction publique qui approuve. Par ailleurs, la direction pédagogique de 
l'enseignement lui-même, aussi bien que le choix, la nomination et la révocation 
des maîtres, échappe à l'action du gouvernement général ; c'est le recteur de 
l'Académie d'Alger qui choisit et nomme les maîtres; c'est lui qui les révoque, 
après avoir pris l'avis du conseil départemental dont, au reste, il n'est pas 
membre; la participation de l'administration au fonctionnement de l'école indi- 
gène se réduit à en assurer le recrutement et la fréquentation d'une part, — ce 
sont les administrateurs, comme on le verra plus loin, qui assument cette 
tache — et à le surveiller au point de vue de l'ordre public. C'est le Gouver- 
neur général que l'article 18 du décret de 1892 arme, à cet égard, de pouvoirs 
spéciaux ; il peut suspendre pour des raisons d'ordre public un membre du 
corps enseignant, au remplacement duquel lé recteur de l'Académie d'Alger doit 
pourvoir d'office. Signalons, en passant, qu'à plusieurs reprises, diverses auto- 
rités métropolitaines et algériennes ont vu dans cette quasi-indépendance du 
service de l'enseignement indigène vis-à-vis du Gouverneur général de l'Algérie, 
une singularité regrettable. Responsable, a-t-on dit, de l'attitude de nos sujets 
musulmans vis-à-vis de notre civilisation, le Gouverneur général n'a rien à 
voir à leur éducation; chargé d'assurer l'évolution des génération futures, il 
reste étranger à leur formation morale et intellectuelle ; et il se trouve que l'un 
des principaux moyens d'action de la politique musulmane de la France, échappe 
presque entièrement à l'action du principal agent de cette politique. 

b) Régime financier. 

11 faut distinguer dans les dépenses de l'enseignement primaire des indigènes 
algériens, celles qui allèrent au traitement du personnel, et celles qui allèrent à 
la construction des écoles, à leur fonctionnement, à l'entretien et au renouvelle- 
ment du matériel. La première catégorie est à la charge du budget de l'Etat 
(c'est-à-dire, depuis 1900, à la charge du budget spécial de l'Algérie) . Les sommes 
aflectées à la rétribution du personnel déjà existant ont le caractère de dépenses 
obligatoires; les sommes prévues au budget pour les créations d'emplois nou- 
veaux ont le caractère de dépenses facultatives; elles peuvent être maintenues ou 
^jetées par les assemblées qui votent le budget annuel de l'Algérie; après leur 
admission, le quantum de ces dépenses figure au budget de Tannée suivante avec 
le caractère obligatoire. La deuxième catégorie de dépenses est supportée, en 
principe, par le budget des communes algériennes ; en fait, il faut sous-distinguer : 
les crédits nécessaires au fonctionnement, au renouvellement et à l'entretien des 
communes sont bien fournis parles budgets communaux, mais pour les construc- 



— 186 - 

tions d'écoles, d'importantes subventions de l'Etat aux communes, réduisent la 
charge de ces dernières à celle de simple part contributive; ces subventions 
varient, théoriquement, entre 40 et 80 p. 100 de la dépense totale; mais presque 
toujours le maximum a été atteint; un projet récent fait même une règle de 
son dépassement, en portant à 90 p. 100 les subventions du budget algérien dans 
les constructions d'écoles. Au reste, malgré la modicité de leur part contributive, 
les communes algériennes n'ont pas toujours écouté les sollicitations à créer de 
nouvelles classes, que leur adressait l'administration supérieure; quoiqu'on en 
ait pu dire, elles n'ont pas entendu manifester, par cette résistance, leur hostilité 
envers renseignement primaire des indigènes; elles n'ont jamais invoqué, ù 
l'appui de leurs refus de créations d'écoles, que des raisons ■financières ; et il faut 
équitablement reconnaître que des dépenses de première nécessité, travaux 
d'aménagement d'eau, de salubrité, frais d'hospitalisation, etc.. imposent à leur 
générosité scolaire des limites bien étroites. 

c) Régime scolaire. 

L'enseignement des Musulmans algériens ne connaît proprement pas le régime 
de l'obligation scolaire; la loi de 1873, qui édite cette obligation, n'est pas ipso 
facto applicable aux écoles d'indigènes. Les raisons de cette particularité seront 
facilement entrevues; tout d'abord, rappelons qu'il s'agit ici de l'instruction non 
de citoyens, mais de sujets: si l'intérêt supérieur du corps souverain à ne pas 
compter de membres illettrés et partant indignes, légitime entièrement une 
mesure restrictive en somme de la liberté, l'intérêt de la France à répandre sa 
langue parmi ses pupilles et à leur communiquer une part de son esprit, peut 
sembler d'un ordre inférieur el s'accommoder de prescriptions moins générales 
et moins rigoureuses. Ensuite, la contrainte légale serait d'autant moins justi- 
fiable en l'espèce, qu'elle imposerait la fréquentation de l'école à une population 
qui n'a de part ni à son organisation ni à son contrôle: elle serait d'autant plus 
vexatoirc qu'elle risquerait de priver les familles de la collaboration des enfants 
aux travaux champêtres, sans qu'elles sentent Futilité de ce sacrifice; elle irait 
à rencontre de nos espoirs, semant le mécontentement, provoquant les rancunes, 
éloignant de nous ceux qu'on voulait intempestivement en rapprocher; et, en 
outre, conséquence naturelle, elle serait illusoire: n'oublions pas que, récem- 
ment, une observation minutieuse a tristement révélé la vanité partielle de l'obli- 
gation scolaire dans la vieille France; à quels mécomptes ne faudrait-il pas 
s'attendre en Algérie, avec une population étrangère, indilférente ou môme hos- 
tile, encline à éluder ce qu'elle subirait comme une iniquité, et échappant, pour 
toutes sortes de raisons, à une exacte surveillance. En (in surtout, l'application 
absolue de l'obligation scolaire aux Musulmans algériens soulèverait, dans Tordre 
financier, les difficultés les plus graves: sans doute, l'article 2 du décret de 1892 
dispose que toute commune de l'Algérie devra être pourvue d'écoles en nombre 
suffisant pour recevoir tous les garçons indigènes d'^e scolaire: mais ce n'est 
là qu'une déclaration quasi-théorique, l'indication d'un plan d'ensemble pour un 
édifice à construire en un nombre d'années indéterminé. Or édicter purement et 
simplement l'obligation scolaire, c'était s'engager à construire de suite des 
locaux capables d'abriter l'énorme population scolaire indigène et à rétribuer 
l'armée des maîtres chargés de l'instruire; c'était préparer à la colonie un far* 



— 187 — 

deau écrasant pour ses forces naissantes. Toutes ces difficultés politiques, 
sociales et financières ont été perçues par le législateur de 1892 ; il a vu qu'en 
Algérie, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, il convenait de ne pi*cndre 
qu'avec opportunité des mesures radicales; qu'il fallait, dans un pays quasi- 
étranger, juxtaposant des milieux hétérogènes et destiné à une évolution plus ou 
moins rapide, charger l'autorité la mieux placée pour connaître ces milieux et 
suivre cette évolution, du soin d'ôdicter, en temps et lieu convenables, l'obliga- 
tion scolaire peur les populations musulmanes ; et ainsi l'article 5 du décret dis- 
pose que les indigènes ne sont soumis à l'obligation que dans les communes ou 
fractions de communes désignées par arrêtés spéciaux du Gouverneur général. 
Une telle désignation n'a été faite qu'une seule fois; c'est -en Kabylie, pour les 
communes de Fort-National (plein exercice et mixte). 

Ce n'est pas à dire que là où l'obligation légale n'est pas appliquée, on ne 
puisse rien faire pour amener à l'instruction française les enfants musulmans. 
Tout d'abord, les administrateurs et les maîtres usent de leur légitime influence 
sur les populations indigènes pour faire fréquenter l'école primaire ; bien sou- 
vent, et de plus en plus chaque jour, la persuasion vient facilement à bout de 
l'inertie ou des premières répugnances. Mais parfois, des résistances hostiles se 
manifestent; il faut malgré tout les briser; une propagande malveillante peut 
courir la foule indigène; il faut y couper court. Aussi bien le paragraphe 21 de 
la loi du 24 décembre 1904 a-t-il fait une infraction spéciale au code de l'indi- 
gémvt, « de la négligence ou du refus d'envoyer un enfant d'âge scolaire à l'école 
primaire ». Constatons expressément que cette disposition coercitive ne contredit 
pas le principe de la non obligation scolaire posé par le décret de 1892, bien 
plus, que l'article o de ce dernier texte et le paragraphe 21 de la loi de 1904 
reflètent une même conception générale : à savoir qu'en matière d'instruction 
indigène, l'examen des circonstances individuelles et locales peut seul révéler 
l'opportunité de l'obligation scolaire, et que l'autorité administrative, particu- 
lièrement bien informée de ces circonstances, doit être juge de cette opportunité. 
Ajoutons que l'autorité supérieure a, par des instructions réitérées, recommandé 
aux administrateurs de communes mixtes, la plus grande modération dans 
l'application des sanctions dont ils disposent; de fait, après avoir reculé devant 
les conséquences vexatoires de l'obligation scolaire, comment admettre celles 
d'une obligation administrative, aisément taxée d'arbitraire! L'administrateur 
doit accepter facilement les excuses fournies à la non fréquentation. Il doit 
d abord conseiller doucement aux parents d'envoyer leurs enfants à l'école, faire 
intervenir auprès d'eux les notables indigènes influents; alors seulement, lorsque 
sans excuse valable, et avec un parti pris dénotant une hostilité évidente envers 
nos institutions, des parents refusent ou négligent d'envoyer leurs enfants à 
locole, l'administrateur peut leur appliquer les peines de simple police- prévues 
parle paragraphe 21 de la loi de 1904; les condamnations prononcées de ce chef 
sont extrêmement rares (en 1906, 271 pour toute l'Algérie, dont 32 pour le dépar- 
tement d'Alger, 89 pour le département d'Oran, et 150 pour le département de 
Constantine). 

d) Personnel enseignant. 

Les circonstances particulières à l'Algérie ont fait admettre ici deux exceptions 
notables aux principes qui régissent, en France, l'instruction primaire: 1° la qua- 



— 188 — 

lité de citoyen français n'est pas exigée de certains membres du corps ensei- 
gnant : on emploie, dans une large mesure, des instituteurs indigènes ; 2° le titre 
du brevet élémentaire n'est pas exigé de tous les maîtres; on peut avoir recours 
à la collaboration de moniteurs indigènes, pourvus du simple certificat d'études 

primaires. 

Aussi bien le personnel de renseignement des indigènes algériens se compose: 

1° De maîtres français : adjoints-instituteurs stagiaires répartis en 4 classes; 
adjoints-instituteurs titulaires répartis en o classes; directeurs d'écoles choisis 
parmi les instituteurs titulaires; 

2° De maîtres indigènes : moniteurs, âgés d'au moins seize ans et pourvus du 
certificat d'études primaires; adjoints indigènes répartis dans le même nombre 
de classes que les stagiaires français, touchant le même traitement, et desquels 
on exige les mêmes titres (brevet élémentaire ou brevet supérieur). Pour devenir 
instituteurs titulaires, les adjoints indigènes doivent acquérir la qualité de 
citoyens français par la naturalisation. 

On a pensé qu'un personnel aussi spécial, chargé d'une tâche aussi spéciale, 
devait recevoir une formation spéciale; examinons sommairement le mode de 
recrutement et de préparation des maîtres français et des maîtres indigènes. 

a) Les maîtres français. — Le cadre des maîtres français de l'enseignement 
pi^imaire des indigènes algériens est formé à la « section spéciale » annexée à 
l'Ecole normale de Bouzaréa (près Alger). Cette section spéciale a été créée par 
arrêté ministériel du 20 octobre 1891. Les élèves-maîtres, communément appelés 
« sectionnaires », sont nommés par le recteur et choisis parmi les instituteurs 
titulaires ou stagiaires déjà en exercice soit en France, soit en Algérie, ou, à 
défaut, parmi les candidats pourvus du brevet supérieur ou du brevet élémen- 
taire. 

La durée des études est d'un an; chaque promotion devrait régulièrement 
compter 40 élèves; parfois ce nombre a été réduit jusqu'à 12; aujourd'hui, il est 
de 20. 

Les principaux cours professés portent sur la pédagogie des écoles d'indi- 
gènes, l'agriculture, le travail manuel, les langues arabe et kabyle et la médecine 
usuelle. La préparation pédagogique théorique est utilement complétée par des 
exercices pratiques dans une école primaire fréquentée par les enfants indigènes 
de la localité; la préparation agricole et manuelle s'effectue dans des champs de 
culture et des ateliers annexés à l'Ecole normale; l'étude des langues indigènes 
de l'Algérie est destinée à permettre aux futurs maîtres d'entrer en relations, 
dès leur nomination, avec les familles de leurs élèves; il est à peine besoin de 
dire que les connaissances élémentaires de langue arabe, acquises pendant 
Tannée de section spéciale, ne permettent pas au personnel français des écoles 
indigènes d'aborder décemment l'enseignement de l'arabe, inscrit au programme 
de ces écoles; le cours d'hygiène et de médecine usuelle, confié à un professeur 
de l'école de médecine d'Alger, est complété par des leçons cliniques à l'hôpital 
de Mustapha; il met les futurs instituteurs des écoles indigènes en état de soi- 
gner les maladies les plus courantes, ophtalmies, fièvres, affections de la peau, 
variole, et les blessures, brûlures ou piqûres de bêtes venimeuses; on leur 
apprend aussi à vacciner. 
-. On a justement pensé que pour affermir les sympathies en milieu indigène, 



— 189 — 

l'instituteur français devait être, en même temps que l'homme qui instruit, 
l'homme qui guérit ; sa modeste tâche médicale facilite sa tâche pédagogique, 
en dissipant les méfiances; elle la complète, en détruisant les préjugés. 

Le personnel français des écoles primaires indigènes (293 maîtres en 1907) est, 
dans son ensemble, digue des plus grands éloges ; iL représente vraiment une 
élite où la vocation est la règle, où la foi dans l'œuvre entreprise, la générosité, 
le dévouement sont de tradition constante; on peut citer, de la confiance inspi- 
rée par les instituteurs français aux populations indigènes, des traits touchants ; 
j'ajouterai que certains d'entre eux ont heureusement entrepris l'étude scienti- 
fique du milieu où ils vivent ; quelques-unes des meilleures contributions à la 
connaissance des dialectes et des populations berbères que nous possédonsactuel- 
lenient, sont dues à d'anciens sectionnaires. 

b) Les maîtres indigènes. — Les maîtres indigènes se divisent en moniteurs 
(ol en 1907) et adjoints indigènes (147); les premiers, de moins en moins nom- 
breux, n'ont pas reçu de préparation spéciale ; ils ont obtenu le certificat d'études, 
et parfois continué leurs études une année au cours complémentaire de certaines 
écoles d'indigènes. Les adjoints indigènes sont formés au « cours normal» de 
Bouzaréa. La création de cet organe de renseignement des indigènes remonte à 
1882; on annexa alors aux écoles normales d'Alger-Bouzaréa et de Gonstantine, 
des cours normaux, pour la préparation de maîtres indigènes, La durée des 
études y était de 2 ans. En 1897, le cours normal de Gonstantine fut supprimé ; 
celui d'Alger-Bouzaréa subsista seul: en 1892 on y avait porté à 3 années la 
durée des études; dans la pratique, comme les élèves ne peuvent être placés 
immédiatement à leur sortie, on les retient pour une quatrième année. Le cours 
normal indigène de Bouzaréa se recrute par voie de concours, dans les trois 
départements algériens; chaque promotion compte actuellement 20 élèves; cer- 
taines promotions en ont compté beaucoup moins (10 en 1897, 8 en 1899). Les 
élèves du cours normal sont essentiellement préparés au brevet élémentaire ; ils 
s'y présentent à la fin de la troisième année; la plupart l'obtiennent, et quelques- 
uns dans des conditions particulièrement honorables ; la quatrième année est 
consacrée à la préparation pédagogique, avec exercices pratiques à l'école pri- 
maire d'indigènes annexée, au travail manuel et à l'étude de l'arabe. Les adjoints 
indigènes fournissent, en général, à l'œuvre de l'enseignement des indigènes une 
utile collaboration ; leur connaissance du français est très honorable ; leur forma- 
tion pédagogique solide; mais on a constaté maintes fois qu'il était dangereux 
de les livrer à eux-mêmes; « les maîtres indigènes, dit, dans un rapport, le rec- 
leur de l'Académie d'Alger, ont besoin, en général, d'être encadrés entre les 
instituteurs français pour s'acquitter convenablement de leurs fonctions». Leur 
influence sur les populations indigènes est extrêmement variable; un adjoint 
indigène actif, adroit, surtout s'il est placé dans son milieu natal, peut devenir 
la pierre angulaire de Técole primaire, et en assurer la fréquentation; mais sa 
■situation est délicate, et s'il n'a pas les qualités que j'ai indiquées s'il échappe à 
la direction d'un maître français expérimenté, sa présence constitue pour l'école 
' ii laquelle il est attaché, une véritable propagande à rebours. Quelque soin 
(JUGn ait pris au cours normal de ne pas le dêmusulmaniser (costume indigène 
conservé, boissons fermentées interdites, jeûne du Ramadhan observé), il repré- 
sente aux yeux d'une notable part de ses coreligionnaires le type peu estimé du 



— 190 - 

renégat; son ignorance des sciences musulmanes, les moindres écarts dans sa vie 
privée, les plus légères imprudences dans ses propos sont observés avec une 
attention peu bienveillante et exploités contre l'instruction française qu'il repré- 
sente. Tout compte fait, je n'hésite pas à dire que l'instituteur français inspire 
autour de lui beaucoup plus de confiance que son collègue indigène; le premier 
est ce qu'il doit être, un roumi; mais c'est le plus souvent un bon roiimi, ser- 
viable. généreux et instruit comme il convient qu'il soit; l'instituteur indigène 
représente une grave équivoque : il est Musulman mais fréquente surtout les 
Européens; il est Arabe ou Kabyle mais ne parle guère que le français; il a 
beaucoup étudié, mais il ne sait ni la grammaire arabe, ni le moindre mot de 
droit musulman et ne connaît pas davantage la littérature arabe, ou l'histoire de 
l'Islam. Enfin, j'ajouterai que, depuis plusieurs années, pour des raisons diverses, 
le cours normal se recrute surtout parmi les anciens élèves des écoles de Kabylie; 
et Ton est forcé d'envoyer fréquemment en pays arabe des instituteurs kabyles, 
parlant à peine l'arabe, étrangers aux mœurs de leur nouveau milieu, et envers 
lesquels un vieil antagonisme de races excite d'injustes défiances. Pour une large 
part, ces inconvénients résultent d'un état de choses qu'il est impossible d'abolir 
du jour au lendemain, qu'il serait absurde de nier ou de mépriser de parti pris; 
tout porte à croire, au reste, que l'avenir le modifiera peu à peu et peut-être même 
le fera disparaître, mais en attendant, il faut se soumettre aux faits, et s'y adap- 
ter de son mieux ; en ce sens une utile mesure paraîtrait l'adoption d'un système 
régional de recrutement et d'affectation des adjoints indigènes. 

e) Différentes sortes d'écoles. 

Le décret du 18 octobre 1892 distingue trois catégories d'écoles spéciales aux 
indigènes : 

1°. — Les écoles principales, comprenant au moins trois classes et ayant à leur 
tête un directeur français : ce directeur donne lui-même renseignement dans 
une des classes de l'école ; exceptionnellement, et lorsque le nombre des classes 
d'une école atteint le chiilrc de dix, le directeur peut être déchargé de classe et 
se consacrer entièrement à l'administration et à la surveillance; 

2°. — Les écoles élémentaires, comprenant deux classes, ou même une seule 
classe, mais ayant à leur tête un instituteur français; 

3°. — Les écoles préparatoires à une classe, confiées à des maîtres indigènes, 
adjoints ou moniteurs; ces écoles préparatoires sont placées sous la surveillance 
des directeurs d'écoles principales ou des instituteurs d'écoles élémentaires 
situées dans le voisinage. Les maîtres français doivent, chaque année, par un 
certain nombre de visites, s'assurer du bon fonctionnement des écoles prépara- 
toires, et donner aux maîtres indigènes les conseils et les directions pédago- 
giques nécessaires, 

La décision du Gouverneur général du 3 janvier 1893 a procédé à une première 
répartition des écoles existantes, entre les trois catégories prévues par le décret 
de 1892. On y a fait rentrer alors les anciennes écoles arabes-françaises qui 
avaient été classées comme écoles d'Européens lors de l'application de la loi du 
19 juillet 1889, et aussi certaines écoles d'Européens dont la fréquentation était 
surtout indigène. 



— 191 — 

Enfin," il faut mentionner un certain nombre de classes spéciales aux indigènes, 
annexées à des écoles d'Européens; elles sont confiées à des maîlrcs de rensei- 
gnement indigène, et suivent les programmes propres à cet enseignement. 

II ressort de ce rapide exposé que l'élément primordial du vaste organisme 
scolaire indigène est, non pas l'école, mais la classe. C'est, plus que l'accroisse- 
ment du nombre des écoles, l'accroissement du nombre des classes qui marque 
les progrès de l'enseignement des indigènes: c'est le prix de revient de la classe 
qui sert de base dans la détermination et le calcul des dépenses à prévoir ; pour 
ce qui concerne l'enseignement des indigènes, le prix de revient est actuelle- 
ment estimé à une somme variant entre 12 et 14.000 francs; il est fort élevé, sur- 
tout, semble-t-il, à cause des difficultés de transport des matériaux dans certains 
endroits écartés. Actuellement, les pouvoirs publics se préoccupent d'établir un 
type de local scolaire moins coûteux que le type en usage, d'une construction 
simplifiée, pour laquelle il sera possible d'utiliser, dans une certaine mesure, 
des matériaux pris à pied d'œuvre. 

Marquons par quelques chiffres, la progression, depuis 1892, du nombre des 
écoles, des classes,- et de leur clientèle indigène. 

En 1893, il y avait 125 écoles comptant 216 classes ; il y avait en outre 28 classes 
annexées aux écoles d'Européens, soit en tout 244 classes instruisant 12.000 gar- 
çons indigènes. 

En 1901, il y avait 228 écoles comptant 427 classes ; il y avait en outre 47 classes 
annexées aux écoles d'Européens, soit en tout 474 classes instruisant 25.000 gar- 
çons indigènes. 

En 1905. il y avait 241 écoles comptant 450 classes; il y avait en outre 
63 classes annexées soit en tout 513 classes instruisant 29.000 garçons indigènes. 
En 1906, il y avait 248 écoles comptant 458 classes ; il y avait en outre 68 classes 
annexées, soit en tout 526 classes instruisant 30.000 garçons indigènes. 

En 1907. il y avait 255 écoles comptant 473 classes ; il y avait en outre 69 classes 
annexées soit en tout 542 classes instruisant 31.000 garçons indigènes. 

L'augmentation du nombre des classes, et de la population scolaire indigène, 
considérable de 1892 à 1901, s'est donc, depuis cette dernière date, considérable- 
ment ralentie. Actuellement, le nombre des élèves dans les écoles primaires 
indigènes ne s'accroît plus guère que d'un millier d'unités par an. Nous sommes 
loin des prévisions de 1892; et tout récemment, les pouvoirs publics se sont 
justement préoccupés de cette fâcheuse stagnation; les appréciations les plus 
modérées évaluent à 150.000 environ le nombre des garçons indigènes d'âge 
scolaire; nous en instruisons actuellement 30.000 environ, c'est-à-dire 1/5; il a 
paru urgent aux pouvoirs publics de France et d'Algérie d'aviser à cet arrêt, 
grave de conséquences, des progrès de renseignement primaire français parmi 
les Musulmans d'Algérie; des crédits considérables ont été libéralement votés 
par les Assemblées algériennes, et un plan d'ensemble nouveau, pour l'exten- 
sion, surtout dans les campagnes arabes, de renseignement primaire, est à 
l'étude. 

f) Les programmes. 

Nous arrivons à l'étude des programmes spéciaux, actuellement appliqués 
dans renseignement primaire des indigènes algériens. Nous ne saurions assez 
recommander à ceux qui veulent les connaître d'une façon complète la lecture 



— 192 — 

de la petite brochure publiée chez A. Jourdan, Alger, en 1900, et intitulée « Pl an 
d'études et programmes de l'enseignement primaire des indigènes en Algérie 
(août 1898) ». Il suffira ici de retracer les grandes lignes de cette œuvre, fort 
remarquable à beaucoup d'égards; l'examen détaillé de ses minutieuses disposi- 
tions de détails ne sera abordé qu'exceptionnellement, et pour quelques points 
qui le méritent. L'ordonnance même du « Plan d'études » autorise à procéder 
ainsi. Les auteurs se sont appliqués à distinguer entre la fin et les moyens; ils 
ont marqué l'allure générale de l'enseignement le long de la route soigneuse- 
ment jalonnée par laquelle il va à sa réalisation pratique; suivant leur déclara- 
tion expresse, ils ont voulu donner des conseils plus encore qu'imposer des 
règles, et maintenir les maîtres dans la bonne direction sans entraver leur initia- 
tive. Entête du Plan d'études figure une brève déclaration de principes; puis 
vient l'exposé détaillé des programmes, précédé, pour chaque matière de l'ensei- 
gnement, d'un clair et substantiel essai de méthodologie. 

L'enfant indigène fréquentant l'école de 6 à 12 ou 13 ans, la durée des études 
est divisée pour lui en cycles; cours préparatoire, cours élémentaire, cours 
moyen; la sanction des études, à la fin du cours moyen, est un certificat d'études 
spécial aux indigènes. Mettons de suite en garde contre une erreur possible; on 
doit se garder de croire que ce sectionnement des études en trois cours corres- 
ponde à la répartition des écoles en trois catégories ; il ne faut se laisser égarer 
ni par la terminologie partiellement identique des deux divisions (écoles pré- 
paratoires et cours préparatoires, écoles élémentaires et cours élémentaires), 
ni par leur même caractère tripartite ; elles ne se couvrent pas. L'une est basée. 
comme nous l'avons dit, sur l'importance de l'établissement scolaire, le nombre 
de ses classes et la qualité de son personnel; l'autre a son principe dans le degré 
d'avancement des études. Théoriquement, rien ne s'oppose à ce qu'une école 
préparatoire donne l'enseignement du cours élémentaire et du cours moyen; 
dans la pratique, l'insuffisance numérique et parfois l'insuffisance pédagogique 
du personnel ne le permettent pas ; mais, par contre, il est de règle qu'une école 
principale fasse passer ses élèves par les trois cycles, aussi bien par le cours 
préparatoire que par le cours élémentaire et par le cours moyen. 

Les matières de l'enseignement sont classées sous huit rubriques ; naturelle- 
ment, elles ne sont pas toutes mises sur le même pied; les unes, que nous appe- 
lerons les connaissances fondamentales, figurent au programme pour les trois 
cycles, et un nombre total d'heures de classe, relativement considérable, leur 
est consacré; les autres, que nous appellerons connaissances accessoires, ne sont 
abordées qu'au cours élémentaire et au cours moyen, ou môme seulement à ce 
dernier, et le nombre total d'heures de classe consacrées à la plus favorisée 
d'entre elles se trouve inférieur au nombre d'heures consacrées à la moins favo- 
risée des connaissances fondamentales. Dans la première catégorie il faut ranger, 
par ordre d'importance : la langue française, le calcul et le système métrique, 
la langue arabe et le dessin; dans la deuxième : l'agriculture (et le travail 
manuel), les connaissances usuelles, (économie domestique, hygiène, notions 
scientifiques, etc.), la morale et les notions historiques, géographiques, admi- 
nistratives sur la France et l'Algérie. 

a) Enseignement de la langue française. — C'est renseignement de la langue 
-française qui occupe, à l'école primaire indigène, la première place; cette prépon- 



— 193 — 

dérance est, à tous égards justifiée; il n'y a pas de meilleur moyen de rapprocher 
les °'cns que de les amener d'abord à se comprendre; il n'y a pas de meilleur 
moyen d'associer à la. vie d'un peuple conquérant un peuple soumis que d'initier 
le second au mode d'expression propice à cette vie. D'autre part, l'expérience a 
appris aux éducateurs algériens à borner sur ce point leurs ambitions ; ils se 
sont assignés une tache modeste, mais facile à bien accomplir; ils ont fait choix 
de moyens dune simplicité ingénieuse et d'une efficacité certaine. Il ne s'agit 
pas. disent expressément les auteurs du Plan d'études, d'initier les jeunes indi- 
gènes aux beautés de notre langue littéraire, aux richesses de notre langue scien- 
tifique, aux spécialités de notre langue industrielle et commerciale; il ne faut 
même pas leur demander, quand ils écrivent ou qu'ils parlent, une trop grande 
correction; ils peuvent ignorer, sans inconvénient grave, les exigences savantes 
de notre grammaire. Ce qu'il faut faire, c'est mettre les petits Musulmans en état 
de soutenir une conversation d'ordre pratique, de lh*e des textes simples, de 
rédiger de manière intelligible une lettre d'affaires. Au début, l'enseignement est 
purement oral et fait uniquement usage de la méthode directe. Cette méthode a 
été adoptée par notre enseignement secondaire pour l'étude des langues étran- 
gères, et le français est précisément une langue étrangère pour les jeunes 
musulmans algériens. Pour être efficace, la méthode directe doit être appliquée 
dans dos leçons très nombreuses et très rapprochées les unes des autres; aussi 
bien au cours préparatoire de l'école algérienne, l'étude du français absorbe-t- 
elle les 3 5 du temps consacré à renseignement total effectif (15 heures par 
semaine). Le jeune âge des élèves fait d'eux une matière pédagogique malléable; 
il les rend propres à acquérir rapidement notre langue, par un procédé artifi- 
ciellement calqué sur le procédé naturel par lequel, quelques années auparavant, 
ils ont commencé d'acquérir la leur. Il faut se hâter de mettre à profit ces heu- 
reuses dispositions, et, par ailleurs, rendre les élèves capables d'aborder, dans un 
avenir rapproché, le reste de l'enseignement qui est donné en langue française. 
Au cours élémentaire et au cours moyen, le nombre des heures consacrées à 
l'étude propre du français diminuera (11 heures et demie, puis 5 heures et demie), 
mais alors, les. leçons consacrées aux matières accessoires (morale, géographie, 
connaissances usuelles) constitueront autant de leçons supplémentaires de fran- 
çais : au début de chacune de ces études nouvelles, se placeront des exercices 
de langage destinés à faire acquérir à l'élève un vocabulaire nouveau et à éta- 
blir entre lui et le maître un moyen de communication. 

Les maîtres sont guidés dans l'application pratique de la méthode directe par 
tout an programme d'exercices de langage -rationnellement gradués; la vie 
luèuie de l'élève, son milieu naturel et son milieu humain, sont ingénieusement 
uecoupés en tranches de conversation: et l'élève passe de Tune à l'autre, en allant 
au proche à l'éloigné, du connu à l'inconnu. Des tableaux scolaires, des croquis 
exécutés au tableau par le maître et reproduits autant que possible par l'élève 
aident à représenter les objets absents et dispensent du fâcheux recours à la tra- 
duction de Tarabe ou du kabyle en français. Dans son ensemble, le programme 
des exercices de langage approche de la perfection; les critiques qu'on pourrait lui 
adresses 1 sont rares et bien légères; il pourra sembler que les. choses de l'école y 
tiennent une part beaucoup trop large, disproportionnée avec celle que leur 
accorde la vie quotidienne ; mais en somme l'acquisition exacte et détaillée du 
v octibulaire scolaire est indispensable au fonctionnement même de la classe ; et 
t. h. 13 



— 194 — 

d'autre part, le matériel de l'école, les actions du maître et de l'élève sont les 
premiers éléments fournis par le milieu immédiat pour faire parler l'enfant. Sur 
quelques points le programme n'a peut-être pas tenu assez compte de la psycho- 
logie de l'indigène de six ans, et lui a supposé des représentations de français 
adulte : ainsi, pour prendre un exemple, nous voyons figurer à la tranche no 1 
(c le père, la mère » alors que la série des adjectifs possessifs ne figure qu'aux 
tranches 3 et 4. Or je crois pouvoir affirmer que la notion abstraite de « père» 
et de « mère » est étrangère aux cerveaux enfantins des élèA^es de l' école pré- 
paratoire indigène; pour eux, il s'agit toujours concrètement de « mon père» ou 
« ton père » ou « sa mère » ou « la mère d'un tel ». J'ajouterai que cette concep- 
tion particulière se révèle précisément dans la syntaxe, propre aux noms de 
parenté dans tous les dialectes berbères, et dans plusieurs dialectes arabes de 
l'Algérie; ces noms n'apparaissent dans le langage, qu' étroitement unis à des 
adjectifs possessifs; par suite l'idée du père, du frère, de la mère, de la sœur 
<i en soi » est dans ces langues inexprimable; et même, lorsqu'ils sont rapportes 
par l'appartenance à un autre substantif, ces noms conservent, par un phéno- 
mène unique dans les langues précitées, un adjectif possessif parasite : le père 
de Gaddour, la mère de Fâtma, se disent en berbère, et en arabe de Tlemcen, 
de Gollo et de Djidjelli « son père à Gaddour. sa mère à Fàtma ». 

La lecture et l'écriture commencent d'être enseignées dès la fin de la première 
année du cours préparatoire ; elles prennent de plus en plus d'importance au 
cours des études. Outre leur utilité propre, elles complètent et elles fixent ren- 
seignement oral, en prêtant à la faiblesse fréquente de la mémoire auditive, 
l'efficace secours de la mémoire visuelle. C'est dire que les exercices d'écriture 
doivent s'accorder soigneusement avec les exercices de langage, et même au 
début en reproduire la matière; la copie de résumés d'exercices de langage, la 
dictée d'après les leçons de langage sont tout indiquées au début de l'étude de 
la langue écrite; d'autre part le «.Livre de lecture courante de l'écolier indi- 
gène » en usage dans les classes, offre un choix judicieux de leçons de choses, 
de récits simples, dont les éléments sont soigneusement empruntés h la vie du 
milieu indigène. Plus tard, des exercices de vocabulaire, des exercices de 
construction de phrases, des réponses à des questionnaires, de petites rédac- 
tions compléteront ce premier enseignement. La grammaire théorique est 
sévèrement bannie; l'exposition sommaire des règles essentielles est faite a 
propos des cas particuliers, offerts par les exercices pratiques. On n'attache 
pas davantage à l'orthographe d'importance exagérée. L'unique sanction de 
renseignement écrit du français est, au certificat d'études spécial aux 
indigènes, un exercice de rédaction fort simple; la dangereuse et décevante 
dictée a été supprimée de l'examen ; la sanction de l'enseignement de la lecture, 
est, à l'oral , une épreuve de lecture expliquée. 

b) Calcul et système, métrique. — Le programme de calcul, en usage dans les 
écoles primaires indigènes, va des opérations les plus simples jusqu'aux fractions 
et à la règle de trois; une large part est faite au calcul mental pour lequel les 
enfants indigènes manifestent, au reste, de remarquables dispositions. Le mot 
d'ordre est de concrétiser le plus possible l'enseignement de l'arithmétique, 
d'éviter les problèmes « casse-tête », d'introduire de préférence dans le cadre 
des données, des questions qui se présentent pratiquement dans la vie des indi- 



— 195 — 

oènes; dès le début, pour apprendre la numération, les élèves doivent manier les 
objets qu'ils comptent; c'est dire, que l'enseignement des indigènes algériens a 
entièrement adopté les méthodes concrètes aujourd'hui en honneur, et leur 
outil pédagogique essentiel, la brochette, avec tout le reste. J'avoue conserver 
à la dite brèchette quelque rancune, du fait qu'il m'a fallu jadis la découvrir 
dans le dictionnaire; peut-être pourrait-on la remplacer utilement par quelque 
objet pédagogique aussi commode et moins ignoré de la vie courante. 

Le programme de système métrique se complète de notions sur la mesure des 
surfaces et des volumes; là encore, suivant les recommandations expresses des 
auteurs du Plan et éludes, toutes les leçons doivent avoir, autant que possible, le 
caractère intuitif; il faut faire mesurer à rélève des longueurs, des surfaces, des 
volumes qu'il a sous les yeux; lui faire peser des objets qu'il touche, rendre 
pratiquement de la monnaie, etc . .. 

L'enseignement du calcul et du système métrique trouve sa sanction au certi- 
ficat d'études spécial aux indigènes, dans un petit problème qui constitue la 
seconde des épreuves écrites de l'examen. 

c) Dessin. — L'enseignement du dessin, disent les auteurs du plan d'études, a 
pour but de donner à l'œil de la justesse, de développer l'habileté de la main, de 
former le goût; il est une préparation au travail manuel; il sera plus tard utile 
dans plusieurs industries indigènes. Le maître représente au tableau le modèle 
qui sert de sujet de leçon; d'abord des lignes droites et des combinaisons de 
lignes droites: plus tard, des lignes courbes, des combinaisons de lignes courbes, 
le lignes droites et de lignes courbes; les élèves reproduisent, d'abord sur Y&v- 
loise. plus tard sur le cahier; dans la suite, on aboi'dera la représentation 
l' objets matériels offrant ces combinaisons; en outre, le maître s'applique, au 
cours élémentaire, à faire comparer entre elles les longueurs, les surfaces, à 
les faire diviser ; au cours élémentaire, il habitue les enfants à exprimer les 
longueurs en unités métriques; il les exerce à décomposer, à recomposer un 
dessin, à combiner de petits motifs d'ornements floraux avec des figures géomé- 
triques; enfin à construire une figure, dont il leur indique oralement les élé- 
ments, et par là, au cours moyen, à faire des croquis cotés et à établir des 
plans cotés. 

d} Langue arabe. — L'étude de la langue arabe figure au programme des 
écoles primaires d'indigènes à raison de 2 heures et demie par semaine pour 
chacun des trois cycles. Son organisation est vraiment le point le plus faible des 
programmes de 1898. Elle révèle à la fois une ignorance des faits, et une croyance 
quasi-mystique à la seule elïîcacité de la classe, qu'on serait tenté de juger sévè- 
rement, si la difïiculté même de la « question de l'arabe » ne venait pas excuser 
la défaillance du Plan d'études de 1898. Des programmes primaires s'accommodent 
bien de choses simples et nettes; or l'arabe se présente devant eux avec le 
caractère non seulement double, mais ambigu qu'il a dans la réalité. Quelques 
e ^plications préalables sont ici nécessaires : il faut distinguer avec les Arabes 
e ux-mêmes et, à leur suite, les arabisants : 1°) l'arabe littéral ou classique, qui, 
ae puis longtemps, n'est plus nulle part langue parlée courante, mais dans lequel 

out , partout et toujours, a été et est encore écrit, depuis le Coran et ses com- 
mentaires jusqu'à la presse arabe contemporaine, aux annonces commerciales 



— 196 — 

et aux communiqués officiels. C'est lui seul qui a toujours été et est encore 
étudié dans les msid, djâma, kouttâb, zaouia et autres établissements d'ensei- 
gnement musulman; c'est de lui que tous les Musulmans entendent parler. 
lorsqu'ils disent de l'un d'entre eux « il a appris l'arabe — il sait l'arabe ». Cette 
langue classique, cette langue écrite panarabe, est proprement un dialecte 
imposé comme idiome littéraire commun par le triomphe de l'Islam, et dès lors. 
soigneusement étudié, fixé, «stylisé » par l'énorme effort des grammairiens et 
des lexicographes indigènes ; 2°) les dialectes arabes, formant une poussière 
d'idiomes parlés de Bagdad à Mogador, et dont V ensemble constitue l'entité 
dénommée arabe vulgaire. Ces dialectes ne sont pas, comme on Ta cru d'abord, 
des fils dégénérés, mais bien plutôt des collatéraux pauvres de l'arabe classique; 
ils offrent un fonds fort ancien, plus archaïque même sur quelques points que 
l'arabe classique, et plus proche du « sémitique commun »; leur étude est de 
première importance pour le linguiste sémitisant. Mais le triomphe complet de 
l'arabe classique n'a jamais permis à aucun d'eux de s'élever à la dignité de 
langue littéraire. L'écriture ne les a jamais fixés: réduits au rôle de parlers 
populaires locaux, ils ont évolué très vite, comme il est naturel d'idiomes uni- 
quement parlés. Ils se sont chargés parfois d'éléments étrangers empruntés aux 
parlers de peuples antérieurs ou voisins (ainsi le maltais est un dialecte arabe 
pénétré d'italien) ; ils se sont éloignés de plus en plus les uns des autres, et aussi 
de l'arabe littéral. Le groupe des dialectes parlés dans l'Afrique du Nord, appelé 
arabe vulgaire moghrêbin, comprend lui-même divers sous-groupes secondaires, 
séparés par de notables différences. Tels sont les faits; et il faut reconnaître 
qu'ils heurtaient rudement tout le système pédagogique des écoles primaires 
indigènes ; la méthode directe, dont on doit en général penser tant de bien, était 
ici en déroute ; car d'une part, on ne pouvait appliquer les exercices de langage 
à l'arabe littéral qui n'est pas une langue parlée; de l'autre, enseigner par la 
méthode pseudo-maternelle ce que l'élève avait déjà appris par la vraie méthode 
maternelle, c'était, à parler franc, enfoncer une porte ouverte. C'est pourtant à 
quoi l'on s'est résolu, et ainsi le principe de la méthode directe na pas été 
entamé. L'arabe vulgaire moghrébin, dénommé pour la circonstance « arabe 
usuel », a seul figuré au programme du cours préparatoire, du cours élémentaire 
et du cours moyen; il a été enseigné, suivant l'expression du Plan d'éludés,^? 
l'usage, pour être parlé bien plutôt que pour être écrit; on a imaginé des exer- 
cices de langage; on a recommandé de munir l'enfant des mots nécessaires à la 
composition des phrases; et c'est ainsi que le maître, presque toujours français 
a appris à ses jeunes élèves à parler leur langue maternelle; plus tard, il leur 
apprend à l'écrire, quoiqu'elle n'ait jamais été écrite, et qu'il soit impossible d'en 
fixer l'orthographe; et il leur fournit sur elle des notions grammaticales, lorsque 
les innombrables différences des parlers locaux font de la morphologie et de la 
syntaxe moghrébines, un amas confus et hétérogène de faits linguistiques, parmi 
lesquels les plus compétents spécialistes ont grand'peine à se reconnaître. Apws 
quoi, pour comble d'incohérence, le Plan d'études prévoit à la fin du cours 
moyen, comme couronnement de l'étude de l'arabe usuel, la traduction orale, 
« de textes très faciles (faits divers de journaux, avis oiïiciels)... » qui sont exclu- 
sivement et toujours rédigés en arabe classique. Je puis affirmer, par expérience 
personnelle, que ce singulier enseignement provoque les railleries de tous les 
lettrés indigènes; ils le jugent, ce qu'il est, dérisoire, et réclament raisonnable- 



i 



— 197 — 

ment Introduction à l'école primaire de renseignement de l'arabe littéral. Pour 
être "juste, il faut reconnaître, avec le Plan d'études, que l'étude de l'arabe vul- 
gaire a une certaine utilité indirecte : « elle fortifie les élèves dans la connais- 
sance du français, en les amenant à préciser les idées connues, par la compa- 
raison des termes qui servent de part et d'autre à les exprimer » ; autrement 
dit elle restitue à côté de la méthode directe, la vieille méthode de « traduction » 
où tout n'était pas à rejeter; mais, en fait, puisqu'il s'agit de renseignement de 
l'arabe, il est honnête et logique d'y chercher avant tout le profit de l'arabe, et 
non, par ricochet, le profit d'une autre matière de l'enseignement. Je dirai enfin 
plus loin que l'étude de l'arabe parlé ou littéral est plus nuisible qu'utile en 
pays kabyle. 

e) Travail manuel et agriculture. — L'introduction, dans les programmes de 
1898, du travail manuel et de l'agriculture répond à l'idée apparue depuis une 
quinzaine d'années en Algérie comme dans la Métropole, d'orienter de bonne 
licure l'instruction primaire vers l'enseignement professionnel : l'école, a-t-on 
pensé, doit apprendre à vivre autant qu'à philosopher. Elle répond aussi, il est 
bon de le rappeler, aux aspirations anciennement manifestées des indigènes 
algériens qui, dès 1881, avaient accueilli, avec une faveur marquée, la proposi- 
tion de Masqueray, d'ébaucher à l'école primaire l'enseignement de métiers. 
Disons immédiatement que si l'enseignement agricole, réservé aux milieux 
ruraux, a nettement un caractère professionnel, il n'en est pas de même du tra- 
vail manuel tel qu'il est actuellement conçu a l'école indigène d'Algérie. Le 
petit fellah peut théoriquement apprendre à l'école une part de son futur 
métier; le petit citadin est moins favorisé. L'enseignement du travail manuel, 
d'après la déclaration expresse du Plan d'études, est destiné à donner aux élèves 
le goût du travail, à développer leur dextérité, à leur permettre de confectionner 
de menus objets utiles; il peut prédisposer aux professions manuelles-: mais il 
ne les apprend pas; cette dernière œuvre est réservée aux cours d'apprentissage 
annexés à certaines écoles principales, peut-être songera-t-on, dans l'avenir, 
comme le réclamait ces jours passés une haute autorité pour les écoles primaires 
françaises, à imprimer à l'enseignement primaire des indigènes, au moins pen- 
dant les deux dernières années de la vie scolaire, une direction nettement profes- 
sionnelle: niais constatons que, dans sa forme actuelle, renseignement du travail 
manuel, dans l'école indigène, n'est pas dépourvu d'utilité; il apprend aux 
élèves, tout en les amusant, à faire œuvre de leurs doigts ; il les rend ingénieux; 
il les munit d'une foule de petites connaissances pratiques; j'ajouterai qu'il 
développe chez eux des qualités de soin et de réflexion qui trop souvent manquent 
aux indigènes adultes : et par exemple, tous ceux qui ont vu de près les Arabes 
telliens savent, qu'à côté d'une grande habileté à accomplir certains exercices 
diiïicilcs, ces ruraux montrent, par insouciance, dans quelques actes de la vie 
pratique, une incroyable maladresse, que tel d'entre eux, capable d'atteindre, 
avec son bâton rapidement lancé, un lièvre dans sa course, ne saura jamais 
amarrer proprement une charge sur le dos de son âne, qui est pourtant son 
unique et habituel moyen de transport; aussi trouvera-t-on fort bon qu'un 
certain nombre de leçons de travail manuel au cours élémentaire soient consacrées 
a apprendre aux enfants la confection des différente sortes de nœuds. Par 
tueurs, le programme, ingénieusement conçu, va des combinaisons de cubes 



" t* 



— 198 — 

suivant la méthode de Frœbel, à travers des exercices de tressage, de pliage, 
de découpage, jusqu'à l'emploi de quelques outils usuels : plane, râpe, ciseau, 
scie, marteau; il comprend, au cours moyen, des travaux de menuiserie fort 
simples. 

L'enseignement de l 1 agriculture comporte un vaste programme théorique : 
arboriculture et culture* maraîchère, culture céréalifère, industrie pastorale, 
aviculture, agriculture. Mais le Plan d'études n'assigne expressément à ce pro- 
gramme détaillé que la valeur d'une indication générale, d'un cadre que le 
maître remplira suivant les besoins de la région où il se trouve : « le maître, dit 
le Plan d'études, doit regarder autour de lui, se rendre compte de ce qu'il y a à 
faire au point de vue agricole, et orienter son enseignement en conséquence ». 
Si Ton rapproche de ces judicieuses paroles les déclarations de principe que 
voici : « tout pour la pratique, tout par la pratique» — « toute affirmation doit être 
appuyée d'une expérience ou d'une constatation » — « le maître n'enseigne pas 
pour que les élèves sachent, mais pour qu'ils pensent », on louera sans réserve 
le Plan d'études d'avoir désiré faire de l'enseignement agricole une œuvre 
pratique et régionalement adaptée. 11 n'en reste pas moins qu'en dépit de ces 
désirs, renseignement agricole, pour la plus large part, n'est et ne peut être 
actuellement que théorique dans les écoles primaires indigènes ; cette opposition 
entre les principes et les faits tient à des causes diverses. Tout d'abord, recon- 
naissons que le temps consacré à renseignement agi^icole est, pour une appli- 
cation sérieuse et pratique du programme ou de la partie convenable du pro- 
gramme, tout à fait insuffisant : 2 heures et demie au cours élémentaire, 3 heures 
au cours moyen à la fois pour les leçons et pour les travaux, et en commun 
avec le travail manuel. En outre, la formation professionnelle des maîtres et les 
p ressources matérielles des écoles réduisent l'enseignement pratique agricole à 
des travaux de jardinage. D'une part, en effet, l'insuffisance des champs d'expé- 
rience à l'Ecole normale de la Bouzaréa ne permet guère que d'y apprendre aux 
futurs maîtres les éléments de la culture maraîchère et arbustive; d'autre part 
la pauvreté des ressources de l'école indigène fait que, pour tout ce qui concerne 
la culture céréalifère et l'industrie pastorale, l'enseignement agricole tient tout 
entier dans des leçons. L'école n'a, en effet, ni bétail, ni matériel agricole; un 
jardin de dimensions restreintes, voilà son champ d'expériences; quelques 
instruments de jardinage, voilà tout son outillage. Qu'il soit dans une région 
maraîchère, céréalifère ou pastorale, le maître en est réduit, en fait d'agri- 
culture, à fah^e cultiver le jardin de l'école. Il peut parler de charrue française, 
de herse et de rouleau; il ne peut ni faire marner ces instruments, ni même les 
montrer ; et le Plan d'études est obligé de prévoir ici encore le secours des 
tableaux scolaires. Le programme des travaux pratiques qui fait suite à celui 
des leçons théoriques est sur ce point singulièrement instructif; il ne comprend 
que les opérations culturales que les élèves peuvent pratiquer dans le jardin de 
l'école: il envisage en passant la possibilité de semer, si l'étendue dudit jardin 
le permet, un carré d'orge ou de blé sélectionné ; et il ne mentionne rien qui 
concerne l'industrie pastorale: et cependant, il n'est pas douteux que la plus 
grande partie du territoire algérien n'a pas d'autres ressources que l'élevage ou 
la culture des céréales; les régions de culture arbustive et maraîchère sont, dans 
l'Afrique du Nord, des îlots isolés; proprement en Algérie, elles ne s'étendent 
guère en dehors de la Kabylie ; c'est donc, en fait, à IaKabylie que, pratiquement, 



— 199 — 

le programme agricole des écoles indigènes est applicable; ici, l'enseignement 
du maître français peut faire réaliser des améliorations notables ; mais en fort 
petit nombre, d'après une autorité compétente : les Kabyles, disait derniè- 
rement le Directeur de l'agriculture en Algérie, sont précisément ceux qui ont 
le moins besoin de leçons. Le plus sceptique en est vite convaincu, lorsqu'il lui a 
été donné de voir avec quelle énergie et quelle ingéniosité ces rudes montagnards 
usent de tous les moyens pour accroître et reconstituer leurs terrains de culture 
sans cesse entraînés par les éboulements, et quelle science consommée ils 
déploient pour faire produire à leurs essences fruitières le maximum de ce 
qu'elles peuvent donner. Tels sont les faits; à coup sûr. le personnel des écoles 
indigènes utilise de son mieux, pour le bien des populations indigènes, ses con- 
naissances et ses ressources restreintes ; mais avec l'organisation actuelle, la 
préparation des maîtres, les ressources matérielles de l'école indigène ne 
permettent pas de donner à l'enseignement agricole le caractère pratique et 
approprié que, tous, avec les auteurs du Elan d'études, s'accordent à lui 
souhaiter. L'avenir devra réaliser sur ce point de sérieuses améliorations, 

/) Connaissances usuelles. — Sous le nom de connaissances usuelles sont 
réunies un certain nombre de leçons, diverses parleur objet, mais semblables 
par leur but, qui est l'utilité pratique et l'amélioration des conditions de la vie : 
conseils d'économie domestique et d'hygiène, (l'habitat, les vêtements, les 
aliments, les boissons, la propreté corporelle, les précautions hygiéniques, les 
principales maladies) ; notions scientifiques élémentaires sur quelques grandes 
lois de la nature (les principales fonctions du corps humain, la terre et les 
astres, éléments de pesanteur, de chaleur et d'électricité); le Plan d'études 
recommande d'insister sur le principe de l'invariabilité des lois de la nature ; 
éléments de législation usuelle (propriété indigène, impôts, envois par la poste, 
caisses d'épargne, mutualité, assistance publique, état civil, naturalisation). Cet 
enseignement est donné à raison de 5 heures par semaine au cours moyen; il 
pourrait peut-être sans inconvénient recevoir un peu plus d'extension ; il est 
fort utile; il arme pratiquement les élèves d'une foule de connaissances pré- 
cieuses; il constitue l'indispensable introduction à renseignement professionnel; 
il combat adroitement et sans fracas certains préjugés funestes ou hostiles. Le 
programme est fort bien conçu; il gagnerait encore en utilité à faire une petite 
part, dans les notions juridiques, à quelques éléments de droit musulman; 
il n'est pas moins nécessaire aux indigènes algériens de connaître le droit 
privé qui leur est propre, que quelques points essentiels du droit administratif 
algérien. 

g) Education morale. — « 11 ne suiltt pas d'instruire les indigènes, dit le Plan 
d études; il faut les moraliser. » L'éducation morale aura donc une part impor- 
tante dans l'œuvre de l'école; la tâche du maître, sur ce point, ne se borne pas à 
la leçon de morale inscrite au programmé du cours élémentaire et du cours 
moyen à raison d'une heure pour chacun; elle est quotidienne; en contact 
nitime avec ses élèves, il doit s'appliquer à les bien connaître individuellement ; 
a doit encourager chez chacun d'eux les bons sentiments, réprimer avec douceur 

es mauvaises tendances, leur inspirer l'horreur du mensonge, de l'hypocrisie, 
delà délation; éveiller le sentiment de la responsabilité, saisir dans les menus 



— 200 — 

faits delà vie scolaire les occasions de « prêcher la morale en action ». Puis, à la 
leçon de morale, à laide de récits, de lectures habilement choisies, en évitant 
les sermons froids et les définitions abstraites, rectifier le jugement moral de 
ses élèves et fortifier chez eux le sentiment du bien et du mal; enfin, une courte 
exposition des devoirs, — devoirs dans la famille, à l'école, envers soi-même, 
envers les animaux, envers les autres hommes, envers la France, envers Dieu,- 
complète le cours moyeu, renseignement moral de l'école indigène. Cette école 
est, en principe, strictement neutre ; le maître français ne doit jamais se permettre 
la moindre critique envers les doctrines du Coran; il doit respecter scrupuleu- 
sement les croyances de ses élèves; mais la morale enseignée est, comme on a 
pu le voir, franchement déiste ; et, par le besoin de définir un peu Dieu, elle se 
fait même légèrement théologique. Le sentiment peut être bon; il n ? est pas tout 
à fait heureux; n'oublions pas qu'il est dangereux, pour des incroyants, de 
prendre position, même avec toute la prudence imaginable, sur le terrain 
brûlant de la dogmatique, surtout en présence de croyants aussi intransigeants 
que nos sujets algériens; et par exemple, l'assertion offerte par le Plan d'études 
que Dieu doit être vénéré comme le père des hommes peut être l'expression 
d'une idée fort belle en elle-même, mais à coup sûr d'une idée profondément 
chrétienne; elle risque de blesser les consciences musulmanes; je le dis pour 
avoir personnellement tenté de l'exposer à des lettrés algériens. Tout d'abord 
l'expression, encore qu'ils en comprissent fort bien le sens figuré, les choquait 
profondément; c'est que la soura la plus populaire du Coi^an, que tout Musulman 
sait par cœur, déclare expressément que Dieu n'est le père, ni le fils de per- 
sonne. En outre, ils me répondirent quïl était inconvenant et absurde de 
comparer les rapports de Dieu et des hommes à ceux d'un père avec ses enfants; 
qu'il était un maître absolu et que nous ne pouvions être que ses esclaves. 

//) Notions historiques el géographiques.— Des notions historiques, géogra- 
phiques et administratives sur la France et l'Algérie sont enseignées au cours 
moyen à raison de 4 heures et demie par semaine ; c'est relativement très peu; 
et on pourrait souhaiter qu'une autre heure fût consacrée à cet enseignement au 
cours élémentaire ; ainsi les enfants indigènes qui quittent l'école avant d'aborder 
le cours moyen, emporteraient quelques notions utiles sur le passé et le présent 
de notre civilisation, et sur leur milieu géographique et le nôtre. Le programme 
d'histoire, volontairement déchargé de noms propres fastidieux, et de menus 
faits de détails, procède par larges tableaux et par habiles raccourcis; il est, pour 
ce qui concerne l'Algérie, nettement tendancieux et il ne faut certes pas l'eu 
blâmer; comparaison des Gaulois aux Berbères; splendeur de la civilisation 
romaine dans l'Afrique du Nord; les Français héritiers des Romains; les bien- 
faits de la <( paix française » ; la ferme volonté de la France de traiter les indi- 
gènes avec justice et humanité et de les aider à améliorer leur manière de vivre. 
— Pour renseignement des notions de géographie, il est expressément recom- 
mandé d'éviter les nomenclatures ; il faut faire dessiner aux élèves des caries et 
des croquis; on étudiera d'abord, en le décrivant, le pays que Ton voit autour de 
Técole ; on apprendra aux élèves à s'orienter; puis vient une étude sommaire de 
la géographie de la France, et une étude plus détaillée de l'Algérie dans laquelle 
une large place est faite à la géographie humaine. Des notions sommaires sur 
les institutions publiques de la France et de l'Algérie complètent le programme 






— 201 — 

delà huitième partie du Plan d'études, des écoles primaires d'indigènes ; elles figu- 
reraient aussi bien à la rubrique des connaissances usuelles (législation). 

CONCLUSIONS. 

Nous avons ainsi achevé l'examen sommaire de l'organisation actuelle de 
l'enseignement primaire des indigènes algériens; il nous est permis maintenant 
de porter sur l'œuvre un jugement d'ensemble et de dire que, malgré quelques 
défaillances, elle est belle et bonne; qu'il faudra peu d'efforts pour la compléter 
et la perfectionner. Or précisément, à l'heure présente, le Parlement français 
et les Assemblées algériennes ont décidé d'un commun accord de donner aux 
écoles indigènes un élan nouveau; de faire marcher plus vite l'instruction des 
Musulmans et de la pousser vers des régions jusqu'ici impônétrées de la grande 
colonie africaine; après avoir, suivant le désir des inspirateurs du projet 
de 1892. porté le principal effort sur les villes et la Kabylie, on songe à offrir aux 
milieux arabes ruraux du Tell un enseignement pri maire approprié. Il en est 
temps; aux portes des villes françaises une masse campagnarde nous presse, 
obscure et souvent hostile ; elle ne sait guère rien de nous, sinon que nous sommes 
des incroyants, c'est-à-dire des objets de haine, et des maîtres, c'est-à-dire des 
ennemis. 11 importe d'abolir au plus vite ces préventions hostiles, de faire péné- 
trer un peu de lumière dans ces milieux obscurs, de les amener à nous mieux 
comprendre, peut-être à nous aimer, à n'entraver notre œuvre civilisatrice ni 
par une inertie malveillante ni par une conduite franchement hostile, peut-être 
même à collaborer utilement avec nous. Au seuil d'une période nouvelle de 
l'instruction des indigènes algériens, il est permis de tenter une petite exposi- 
tion de principes; résumant l'expérience acquise, elle formera la conclusion de 
l'exposé critique qui précède et permettra de formuler quelques desiderata pour 
l'avenir. 



* 



On peut assigner à l'œuvre de l'instruction primaire des indigènes algériens 
un double but : 

1° Elle doit les rapprocher moralement de nous; elle doit, par la connaissance 
(plus ou moins profonde, suivant les milieux) de nos idées, de nos sentiments et 
de nos techniques, amener nos sujets à nous mieux comprendre. Elle doit détruire 
les préjugés fatalement hostiles de l'ignorance. M. le Gouverneur général 
Jonnart rappelait heureusement, hier encore, à ce propos le beau proverbe arabe : 
«Qui ignore une chose, la hait ». Elle doit faire prendre conscience (avec plus ou 
moins de netteté suivant les milieux), que nous représentons, dans l'Afrique du 
Aord, une civilisation supérieure (la seule qui compte aujourd'hui, c'est-à-dire 
la civilisation européenne), qu'en somme cette civilisation est pour eux bienveil- 
lante et bienfaisante. A cette première partie de la tâche, répond ce que j'ap- 
pellerais volontiers, si le mot n était ambitieux quand il s'agit de notions élémen- 
taires o fiertés à de petits fellahs, un enseignement de culture générale : arithmé- 
uc jue, système métrique, notions de géographie, d'histoire, de connaissances 
Quelles, avec, à un rang d'honneur, l'étude de notre langue « véhicule de nos 
idées » (son acquisition étant considérée à la fois comme un moyen et comme 
une f m ). 



— ' 202 - 

2° L'instruction primaire doit améliorer la situation matérielle de nos sujets, 
les aider à réaliser des progrès dans le champ de leur activité pratique tradition- 
nellc. Il est inutile de combattre l'ignorance, en laissant subsister la misère; il 
est périlleux de substituer à la haine aveugle de fanatiques illettrés la rancune 
plus clairvoyante de meurt-de-faim semi-lettrés. A cette deuxième partie de la 
tâche doit répondre un enseignement professionnel, parallèle à renseignement 
de culture générale, extrêmement variable en degré et en nature, suivant les 
milieux auxquels il est destiné et les organes pédagogiques chargés de le 
répandre, mais qu'il est en somme souhaitable et possible de voir donner, dans 
les écoles primaires rurales, et esquisser dans les écoles ui'baines, dès les deux 
premières années de scolarité. 



Si l'on admet ce double but, il reste à envisager les moyens les plus propres à 
l'atteindre. Dans le choix et l'emploi de ces moyens dont F ensemble constitue en 
somme l'organisation de l'enseignement des indigènes, il faut tenir compte : 

1° De la civilisation propre à nos sujets. — Il est clair que l'esprit d'un jeune 
Algérien n'est pas une page blanche sur laquelle on peut tout écrire. Le sujet 
scolaire appartient ici à une société étrangère dont il a reçu la forte empreinte 
avant d'être scolarisé, où il se replongera chaque jour après ses six heures de 
scolarité, et au sein de laquelle, son stage scolaire achevé, ses destinées l'ap- 
pellent à vivre . Cette simple constatation doit dominer toute l'organisation de 
l'enseignement des indigènes. 

a) Question du choix des maîtres et de leur préparation — J'ai dit plus haut que 
le maître indigène, plus proche de ses élèves que le maître français, est parfois 
le meilleur des collaborateurs; mais que certains préjugés hostiles aux adjoints 
musulmans, surtout aux adjoints kabyles en pays arabe, peuvent être 1res nui- 
sibles au succès de l'école: qu'il faut préparer avec soin ces maîtres et les nommer 
autant que possible dans leur pays d'origine ; que l'instituteur français, conve- 
nablement instruit des mœurs indigènes, est en somme préférable à l'adjoint 
indigène. 

b) Question du matériel scolaire, éloigné ou proche de l'ameublement de la 
demeure indigène.— Il faut ici, tout en tenant compte des inévitables exigences 
matérielles d'un enseignement sérieux, éviter de dépayser l'enfant indigène; de 
lui rendre indispensable pour son travail un ameublement trop compliqué, 
inconnu de la tente ou du gourbi paternel. 

c) Question des programmes, notamment de l'étude de Tarabe. — Les indigènes 
algériens ont toujours demandé l'admission de l'arabe parmi les matières de ren- 
seignement : il est de notre intérêt bien entendu de leur donner satisfaction sur ce 
point; mais il faut un enseignement sérieux, un enseignement de l'arabe littéral 
donné par des maîtres compétents. D'autre part, la nécessité d'enseigner l'arabe 
en Kabylic n'est nullement démontrée ; il y a même plus d'inconvénients que d a- 
vantages à arabiser systématiquement des populations réfractaires depuis dix siè- 
cles à l'arabisation. 

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que cette civilisation particulière à l'écolier 
algérien est une variété de la grande civilisation musulmane. De ce fait, il est 



— 203 — 

indispensable d'adopter, dès l'école primaire, une attitude ferme vis-à-vis de 
l'Islam. Il est clair qu'il serait dangereux de le combattre ; beaucoup estiment 
qu'il serait puéril de l'ignorer; faut-il donc l'utiliser, en attachant aux écoles 
indigènes (du moins aux futures écoles du pays arabe, à leur début) des talebs 
chargés de donner aux enfants renseignement coranique? Le principe de la neu- 
tralité de l'école primaire semble bien s'y opposer: mais l'Algérie n'est pas la 
France, des sujets ne sont pas des citoyens, et nous avons vu que tout au long de 
son histoire, l'enseignement des indigènes algériens s'est affirmé de pins en plus 
différent de l'enseignement primaire métropolitain. Nous avons vu aussi que les 
programmes de 1898 recommandent au maître français de parler de Dieu à ses 
élèves, à sa façon. Trouverait-on choquant qu'un maître indigène vînt leur en 
parler a la sienne (et à la leur) ? La question est fort délicate ; en toute occurrence, 
il est certain que la présence d'un taleb à la future école d'un pays arabe assure- 
rait la fréquentation plus efficacement et plus facilement que toute intervention 
administrative. 



©ci 

M 



De l'ambiance française où vit le jeune indigène, très variable, suivant les 
milieux. — Il y a actuellement, en Algérie 1 des villes françaises oïl une population, 
musulmane en minorité, vit en contact avec une nombreuse population française; 
où le français frappe l'oreille dans la rue, les lieux publics, saute aux yeux des 
affiches des murs et des enseignes de boutiques (Alger-Or an). Il y a des villes où 
mie population musulmane de vieux citadins se maintient en groupe compact 
et garde sur l'élément français l'avantage du nombre (Tlemcen. Mazouna, 
ïïédroma). Il y a des milieux ruraux où des campagnards indigènes ont des 
rapports plus ou moins étroits avec un noyau de campagnards européens (villages 
de colonisation). Il y a enfin des milieux ruraux où une population indigène 
très agglomérée (Kabylie.-ksours, oasis) ou peu agglomérée (Tell, Hauts-Pla- 
teaux) vit repliée sur elle-même, à l'écart de tout centre français. Il est clair que 
ces milieux variés ont, pour acquéiûr des connaissances européennes, des capa- 
cités variables; et qu'il faudra prévoir plusieurs degrés dans l'avancement des 
études, c'est-à-dire, pratiquement, des programmes différents , des maitres'd'iné- 
gale valeur, des locaux plus ou moins vastes et compliqués, 

^ Du milieu géographique, de la morphologie sociale et de la vie écono- 
mique de nos sujets. — C'est en considération de ces faits surtout qu'il faut doter 
1 organisation scolaire d'une extrême souplesse et la préserver de la facile, 
paresseuse et stéiûle uniformité. Il n'est pas douteux que l'âge scolaire, le temps 
de scolarité, seront fixés autrement dans les villes que dans les campagnes. Pour 
citer un fait précis, il faudi'a, chez les ruraux, tenir compte de l'utilisation habi- 
tuelle des enfants comme petits bergers (déjà en 1881, les Kabyles avaient appelé 
sur ce point l'attention de Masqueray), et trouver une combinaison d'âge scolaire 
fi t d'heures de classe qui ne rende ni illusoire ni vexatoire la fréquentation de 
l'école. Enfin, l'enseignement professionnel surtout devra, pour être utile, se 
plier ingénieusement à la variété des milieux indigènes. Il sera ou agricole ou 
industriel; renseignement agricole lui-même ne sera pas dans les régions pasto- 
rales ce quil sera dans les régions céréaliferes et dans les régions de culture 
wbustive. L'enseignement industriel sera industriel pratique, ou industriel artis- 
te- Parfois même, une sage appréciation des faits pourra conseiller de ne rien 



— 204 — 

entreprendre. Il faudra alors l'écouter et ne pas s'obstiner, « pour faire quelque 
chose », à organiser l'enseignement de quelque métier, là où d'impérieuses condi- 
tions économiques lui interdisent de vivre. 

Tout dernièrement, M. le Gouverneur général de l'Algérie mettait bien en 
lumière la nécessité de doter dans l'avenir renseignement primaire des indigènes 
algériens d'une extrême souplesse et d'adapter la variété de ses organes à la 
variété de leurs fonctions : « l'entente étant faite sur les idées générales, disait 
M. Jonnart, il faut que les formules d'application soient des plus souples et des 
plus variées. Ici, nous édifierons une école conçue à peu près suivant la formule 
actuelle ; là, autour d'une sorte de maison-mère, qui dirigera et contrôlera dans 
un rayon de 50 ou 100 kilomètres, nous construirons des écoles auxiliaires très 
simples et où renseignement sera aussi pratique que possible ; la maison-mère 
pourra recueillir les sujets particulièrement doués qui auront débuté dans les 
écoles auxiliaires ; ailleurs, nous ferons en sorte d'installer de petites écoles d'ap- 
prentissage et çà et là des fermes-écoles... Nous avons eu à un trop haut degré 
jusqu'ici la passion de la symétrie et de l'uniformité. Rien n'est plus varié que 
les provinces de l'Algérie, et si Ton veut faire oeuvre utile, il faut se garder de 
nous enfermer dans un programme rigide qui ne laisse point place aux libres 
initiatives, ni aux expériences de l'administration et des maîtres. » 

Demain, suivant la décision des corps élus, va être abordée l'œuvre considé- 
rable, grave de conséquences, de Y extension de l'enseignement primaire indi- 
gène : elle sera bien accueillie par tous ceux qui désirent la véritable grandeur 
de la France ; ils souhaiteront sans doute pour le vaste édifice les bases les plus 
solides; en ce sens, il leur paraîtra peut-être opportun que préalablement à toute 
entreprise, Ton procédé avec la collaboration de toutes les compétences à une 
vaste enquête dont les résultats seront consignés dans une véritable carte sco- 
laire de l'Algérie. On y marquera la densité de l'éventuelle population scolaire. 
les traits essentiels de sa morphologie sociale (citadins, villageois complètement 
sédentaires, à nomadisme saisonnier, semi-nomades de tout le temps, nomades), 
et de sa vie économique (industrie, agriculture, arboriculture, vie pastorale). 
Conformément à ces indications, on déterminera le nombre des écoles, l'empla- 
cement, la sphère d'action, le caractère (rudimentaire, élémentaire, moyen) de 
chacune d'elles, et aussi l'on assignera des tendances particulières pour les dif- 
férentes régions scolaires. A ce prix seulement, on abordera sans erreurs 
graves, sans fausses manœuvres, sans gaspillage d'argent, une œuvre à laquelle 
des crédits considérables seront consacrés (650.000 fr-. annuellement pendant 
10 ans, conformément au vote des Délégations financières du lo avril 1908), et à 
laquelle l'avenir politique de notre colonie africaine et la dignité morale de la 
France sont profondément intéressés, 



Appendice au Rapport de M. Marçais 

DE L ENSEIGNEMENT PRIMAIRE DES FILLES INDIGÈNES. 

« C'est par les femmes que les progrès s'accomplissent, par elles que les races 
se rapprochent; en conséquence, la question de l'instruction des filles indigènes 
est d'une importance au moins égale à celle de l'instruction des garçons ». C'est 
là une idée chère à certains milieux algériens et métropolitains : et ce sont là 



— 205 — 

àes propos souvent répétés. Personnellement, je n'estime pas qu'il faille sous- 
crire sans réserve à cette galanterie sociologique. À mon sens, l'élément fémi- 
nin, dans les sociétés, représente une force conservatrice, tradionnaliste, par- 
ticulariste; son adhésion à un idéal nouveau peut accélérer le progrès; mais 
surtout elle constate que le progrès est chose presque accomplie. D'autre part, 
à l'heure actuelle, il semble bien que des obstacles sérieux s'opposent encore, 
en Algérie, à l'extension de renseignement primaire des filles indigènes. Indi- 
quons les sommairement : 

1° Tout compte fait, la femme n'obtient, dans la société musulmane, qu'une 
situation, inférieure; elle n'a absolument pas de vie publique; et dans la vie 
privée, son influence est restreinte ; notamment, dans les milieux ruraux, l'édu- 
cation des enfants mâles lui échappe de très honne heure : 

2° La femme indigène a généralement une vie recluse ; dès l'âge de 11 à 12 ans, 
elle communique peu et rarement avec le dehors ; 

3 ,j II règne, dans la société musulmane, un préjugé hostile à l'instruction des 
filles; sans doute, on peut trouver dans les traditions du prophète quelques 
propos favorables à cette instruction; c'est à cet arsenal qu'ont puisé les fémi- 
nistes modernes de Turquie et d'Egypte; et nous pourrons y puiser nous-mêmes. 
Mais d'une façon générale, les Musulmans algériens ont sur la femme des « idées 
de fabliaux » ; la femme, pensent-ils, est encline au mal; l'instruire, c'est armer 
mieux cette malignité naturelle ; « n'apprends pas les lettres à ta fille et ne lui 
fais pas habiter les chambres isolées » dit expressément un proverbe moghribin; 
et il s'agit ici. qu'on le remarque bien, d'instruction arabe; quelle répulsion ne 
doivent pas éprouver alors les milieux indigènes pour l'extension aux filles de 
l'instruction européenne, un peu suspecte. 

Aussi bien d'une part, la femme ne joue dans la société algérienne qu'un rôle 
modeste, et il n'est pas, par suite d'une utilité primordiale de chercher main- 
tenant à l'instruire; d'autre part, des conditions matérielles de vie, des préjugés 
hostiles entravent encore la large extension de renseignement primaire des filles 
indigènes. 

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait rien à faire; dès aujourd'hui, quelques résultats 
appréciables ont été obtenus ; il existe actuellement, en Algérie, une douzaine 
d'écoles de filles indigènes- fréquentées par deux mille élèves environ. Ces éta- 
blissements ont généralement le caractère d'écoles professionnelles, d'écoles- 
ouvroirs, d'écolcs-ménagères; l'expérience a démontré que, jusqu'à nouvel ordre, 
l'école de filles indigènes en Algérie ne devait pas être autre chose. 

Parmi ces écoles, une des plus prospères et des plus intéressantes est celle 
d'Oran; son programme d'études est un modèle d'adresse, d'ingéniosité, d'esprit 
pratique Elle comprend un cours préparatoire de deux années, un cours élémen- 
taire d'une année et un cours d'apprentissage où l'on enseigne le cardage, 
le filage de la laine, la fabrication des tapis, des burnous, de la broderie indi- 
gne. Au cours préparatoire et au cours élémentaire, à coté de l'enseignement du 
français et du calcul, une large place est faite à celui de la couture. Au cours 
professionnel, toute une journée par semaine, celle du samedi, est consacrée à 
1 éducation monastère: les élèves vont au marché avec la maîtresse, inscrivent 
frs dépenses, font, de retour à Fécole, le problème du marché; puis elles aident 
a la préparation du déjeuner, nettoient les ustensiles, lavent .la cuisine, font -la 
lessive une fois par mois, et l'accommodent toutes ensemble leur linge et celui de 



— 206 — 

l'école; elles apprennent encore à préparer quelques remèdes très simples : eau 
boriquée, cataplasmes, tisane... 

C'est dans cette voie qu'il convient, semble-t-il, de marcher pour réaliser de 
nouveaux progrès; l'évidence de l'utilité pratique peut venir à bout de bien des 
répugnances. Pour le reste, c'est, je crois, des hommes musulmans eux-mêmes 
qu'il faut attendre l'affranchissement de la femme musulmane; c'est sur eux 
qu'il importe d'agir en ce sens ; on peut affirmer qu'un courant nouveau d'opi- 
nion, favorable à l'instruction . des filles, se dessine déjà dans la jeune généra- 
tion; il faut l'encourager, le diriger et avoir confiance dans l'avenir. 



L'ENSEIGNEMENT DES INDIGÈNES MUSULMANS 

DANS LES ÉCOLES QUI LEUR SONT SPÉCIALES EN ALGÉRIE 



Rapport de M. Alfred BEL 

Directeur de la Mcdersa de Tlemcen. 



Les indigènes musulmans de l'Algérie reçoivent l'instruction dans deux caté- 
gories d'écoles. 

Les unes sont destinées aux indigènes, en même temps qu'aux Français et 
Européens : ce sont les écoles primaires (françaises ou franco-arabes, les collèges 
et les lycées, les écoles d'enseignement supérieur; les écoles de commerce, d'agri- 
culture, d'industrie, etc.... Nous laisserons de côté cette première catégorie 
d'écoles dans le présent travail. 

La seconde catégorie, celle dont nous nous occuperons spécialement ici, com- 
prend les écoles exclusivement destinées aux indigènes musulmans, et dans les- 
quelles, seuls, les Musulmans sont admis comme élèves; ce sont, les écoles cora- 
niques (mslds et chrf as), les zaouias, les mosquées dans lesquelles professent 
des mouderrès, les médersas. 

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il est bon de ne pas perdre de vue la 
distinction qui existe entre les deux langues que nous appelons l'arabe littéraire, 
et l'arabe vulgaire. 

L'arabe littéraire ou arabe écrit est la langue morte, la langue du Coran et des 



— 207 — 

livres, celle dans laquelle ont été écrits tous les ouvrages arabes de toutes les 
(■poqiies et embrassant toutes les branches des connaissances arabes. C'est la 
langue religieuse et la langue littéraire. 

De même que dans nos universités du moyen-âge, où les cours étaient professés 
en latin, c'est en arabe littéraire que les professeurs dans toutes les écoles musul- 
manes ont donné et donnent encore leur enseignement. C'est aussi dans cette 
langue, qu'est faite, dans toutes les mosquées, la Khotba (ou prône) qui accom- 
pagne la prière du milieu du jour, le vendredi de chaque semaine. 

L'arabe vulgaire, ou arabe parlé, est la langue populaire, c'est le langage de 
la conversation. Il découle de l'arabe littéraire comme les langues latines déri- 
vent du latin. La langue vulgaire n" a pas de déclinaison, et sa conjugaison du 
verbe est très rudimentaire ; elle a simplifié la morphologie et la syntaxe de la 
langue mère; elle s'est transformée avec le temps et les influences des milieux 
dans lesquels elle s'est répandue; son vocabulaire a reçu des apports de l'étranger ; 
il en reçoit tous les jours; cette langue, comme toutes les langues, évolue selon 
des règles précises. On compte, en Algérie, plusieurs idiomes d'arabe vulgaire, 
mais il ne viendrait à l'idée d'aucun lettré musulman d'écrire dans l'un ou l'autre 
de ces idiomes. Sans doute, le nombre des Musulmans assez instruits en gram- 
maire pour écrire l'arabe sans fautes grossières est très restreint; c'est ce qui fait 
que les lettres, par exemple, écrites en arabe parles Musulmans sont, en général, 
pleines de fautes de grammaire. Il n'en est pas moins vrai que le style des lettres 
a la prétention d'être de l'arabe littéraire; il est plus ou moins pur, selon le 
degré d'instruction de celui qui écrit. C'est pourquoi certains ont cru pouvoir 
faire du style épistolaire arabe une classe spéciale, que Ton a appelé quelquefois 
l'arabe usuel. En ce qui nous concerne, nous ne saurions souscrire à cette troi- 
sième division de la langue arabe. 

Dans l'enseignement des Musulmans donné dans les diverses écoles indiquées 
ci-dessus, l'arabe vulgaire ne ligure pas. C'est l'arabe littéraire qui est la seule 
langue étudiée. Lorsque, dans les pages qui suivent, nous parlerons de l'étude 
de la grammaire ou de la littérature, il faudra entendre, par là, la grammaire 
et lii littérature de la langue écrite, de l'arabe littéraire, il ne saurait être question 
delà grammaire de l'arabe vulgaire ou de la littérature populaire. 

Au point de vue de l'enseignement donné dans les écoles exclusivement réser- 
vées aux indigènes musulmans en Algérie, nous aurons à établir encore une dis- 
tinction, selon que l'enseignement donné y est purement arabe, ou qu'il est 
mixte, c'est-à-dire, qu'il porte à la fois sur des matières arabes et sur des matières 
françaises. 

Nous inspirant de cette distinction, nous diviserons les écoles musulmanes qui 
nous occupent en deux groupes, que nous étudierons successivement en tachant 
d'établir la part d'influence heureuse ou malheureuse de chaque sorte d'école sur 
la population indigène. 

La première partie de ce travail comprendra toutes les écoles dans lesquelles 
1 enseignement musulman est seul donné, c'est-à-dire les écoles coraniques 
(mids et chrî 'as), leszaouias, les mosquées avec mouderrès. 

uans la seconde partie, nous examinerons seulement les écoles dans lesquelles 
1 enseignement donné est mixte, les mêdersas, et plus particulièrement la médersa 
^Tiemccn, que nous connaissons le mieux. 



II." "- 
■ ■ ; ■ 



208 



I. — LES ÉCOLES CORANIQUES. 

(Msîds et Chrî'âs) 

On appelle msîd (ou djâma) l'école coranique de la ville ou du village, ins- 
tallée dans une chambre, ou quelquefois dans une petite mosquée. La chrt a est 
Técole coranique du douar, chez les nomades ou demi-nomades ; elle a d'ordi- 
naire pour abri une tente. Le msîd et la chrî'à sont dirigés par un seul maître, 
qui enseigne le Coran aux enfants. 

Le maître d'école sait le Coran par cœur, c'est généralement son seul titre; il 
a, lui aussi, fait ses études dans une école coranique. On l'appelle derrêr ou 
mchâret à la campagne. 

L'enseignement au msîd ou à la chrî'â n'est pas gratuit, mais le taux de la 
rétribution scolaire n'est pas fixe ; il est laissé au bon plaisir des parents, qui 
donnent selon leurs moyens. Dans les villes, les gens aisés donnent jusqu'à 
cinq francs par mois, les autres donnent moins, les pauvres peuvent même ne pas 
payer. Dans la campagne, le paiement se fait à l'année et en nature, pour toutes 
les familles du douar, au moment de la récolte. Dans les deux cas d'ailleurs, les 
parents de l'élève doivent faire des cadeaux au taleb, à l'occasion de certaines 
fêtes musulmanes et lorsque l'enfant a terminé l'étude de chacune des portions, 
qui serventde divisions dans l'étude du Coran. 

Le msîd ne réunit pas toujours les conditions d'hygiène nécessaires, et les 
enfants sont parfois enfermés trop nombreux dans une salle trop petite. 

Le jeune Musulman entre à l'école coranique vers l'âge de o ou G ans et y reste 
tant qu'il ne sait pas tout le Coran par cœur, à moins que les parents jugent à 
propos de le retirer avant la lin de ses études. L'enfant doué d'une assez bonne 
mémoire met de o à 10 ans pour apprendre le Coran; on peut citer cependant un 
"élève de Kalâa (département d'Oran) qui étudie depuis 30 ans et ne sait encore 
que la moitié du Coran. 

A son entrée au msid, l'élève est muni d'une planchette, d'un encrier et d'encre 
(çmaq): le maître lui fait des plumes en bois. 

Après avoir appris à lire et à écrire les lettres de l'alphabet arabe et les signes 
voyelles, le maître fait écrire à l'enfant la première sourate du Coran, la fâtiha. 
et la lui fait apprendre par cœur. On continue de même pour les autres sourates. 
Lorsque l'élève sait la sourate ou le fragment de sourate quïl a , écrit sur un 
côté de la planchette, il écrit la suite de l'autre côté et l'apprend, tout en revi- 
sant la leçon précédente, écrite au verso. 

La durée des classes est de 8 à 10 heures par jour à la ville et de 12 à lo heures 
à la campagne. À la campagne, le maître d'école célibataire couche dans la classe. 
ainsi que les élèves étrangers au douar ou au village. 

L'enfant apprend ainsi par cœur, sans en omettre une voyelle, le Coran tout 
entier, sans en comprendre un mot, car il lui est interdit de chercher à com- 
prendre ce texte sacré, et le maître d'école se garde bien de le lui expliquer; il 
en serait d'ailleurs le plus souvent incapable, et, s'il le pouvait, il. croirait faire 
acte d 1 impiété en interprétant la parole d'Allah. 

La peine corporelle, la correction à coups de baguette, par le taleb, est la seule 
punition en vigueur dans ces écoles. Le père, loin de se plaindre de la rigueur tlu 



— 209 — 

maître d'école, l'encourage à frapper fort : « tue, lui dit-il, et moi j'enseve- 
lirai ». 
Dès sou entrée à l'école coranique, le jeune écolier est soumis à une série de 

rites ayant pour objet de lui rendre la divinité propice, et de lui faciliter la 
mémoire pour qu'il retienne vite et bien le livre d'Allah. La façon de réciter, 
l'imposition de certaines formules, la nature de certains cadeaux, la manière 
d'emluirc la planchette et de l'orner à certains jours, la façon dont le maître 
administre la correction, la nature même de la baguette qui sert à frapper le 
mauvais élève, etc., ont une influence occulte, mais certaine, sur la conciliation 
des faveurs divines. 

De tous points, le msîd est comparable au midrache des juifs tlemcéniens, qui 
est l'école talmudique. 

Le résultat de l'enseignement donné dans ces écoles est de développer la 
mémoire, au détriment de toutes les autres facultés de l'entendement. La jeune 
intelligence de l'enfant s'émousse et s'atrophie à apprendre, sans les comprendre, 
les sourates du Coran; l'esprit s'accoutume à la paresse; il s'habitue aussi à se 
reposer avec confiance sur la valeur surnaturelle du rite pour gagner le secours 
delà divinité. 

La présence seule de l'école coranique dans un douar ou un village est consi- 
dérée comme une source de bénédictions pour les habitants. Et les familles qui 
n'envoient pas d'enfants à cette école, contribuent pour une part au paiement du 
maître d'école, pour participer, elles aussi, aux grâces attachées à l'établisse- 
ment. C'est une remarque qui s'applique à tous les peuples primitifs, que l'igno- 
rant attache à tout ce qui est écrit une valeur surnaturelle; la même croyance se 
retrouve chez nos Musulmans algériens. Quand il s'agit du texte d'un livre 
sacré, comme le Coran, le pouvoir surnaturel qui s'y rapporte est encore bien 
plus «Tand; et L'on sait que des versets du Coran tracés sur un morceau de 
papier constituent de puissants fétiches, de précieuses amulettes, capables de 
délivrer de la maladie, de protéger contre le malheur et les mauvaises influences . 
Les mots et les versets du Coran ont une valeur magique par eux-mêmes bien 
plus que par leur signification. Aussi bien Allah ne permet-il pas à quiconque de 
retenir dans sa mémoire le Livre qu'il a révélé au dernier des Prophètes envoyé 
aux humains ! Ceux auxquels il accorde cette faveur sont ceux qu'il juge dignes de 
ses bienfaits et auxquels il communique par conséquent une parcelle de sa puis- 
sance. Le Musulman qui arrive à posséder le Coran dans sa mémoire, passe donc 
aux yeux de tous pour un favorisé d'Allah; celui-là n'est plus de l'essence du 
vulgaire Musulman qui peine pour gagner sa vie; il ne doit plus se livrer à un 
travail manuel avilissant pour lui; il ne lui reste qu'à se créer une clientèle 
d admirateurs dévoués, qui voient en lui un être quasi-surnaturel, capable par 
^a connaissance du Coran d'éloigner toutes sortes de calamités. 

Le taleh, ainsi formé, se borne d'ordinaire à mener une existence de parasite ; 
'i • 
a vit pour ainsi dire de la charité publique; il se fait payer les amulettes qu'il 

cent pour ses coreligionnaires; il se contente de cette existence de charlatan, 

lorsqu'il ne se sent pas le courage d'ouvrir à son tour une école coranique. 

Voila les résultats donnés par cette première catégorie d'écoles musulmanes. 

Jïien rares, d'ailleurs, sont ceux qui, sachant le Coran, poursuivent leurs 

études; et plus rares encore, ceux qui, les poursuivant, arrivent à se débarrasser 

e ^ cm preinte néfaste, donnée à leur cerveau par l'enseignement si déprimant 

T. h. 14 



— 210 — 

de l'école coranique. Des statistiques -soigneusement établies pendant ces der- 
nières années, donnant, pour l'Algérie, le nombre de ces écoles et le chiffre de 
leur population scolaire, seraient intéressantes à consulter et à comparer. Dans 
les villes ou les villages, où sont installées de nos écoles primaires, il y aurait 
à étudier les variations simultanées du chiffre de la population scolaire des unes 
et des autres écoles. 

IL — LES ZAOUIAS. 

Nombreux sont les Français pour lesquels le mot zaouïa est synonyme d'école 
musulmane; on désigne aussi en Maglirib (depuis la fin du xni c siècle de J.-C. 
environ), un groupe de constructions élevées autour ou auprès du tombeau d'un 
saint vénéré. Ces constructions comprennent les appartements du marabout 
descendant du saint défunt et de ses serviteurs, des logements pour les pèle- 
rins venant visiter le tombeau et pour les voyageurs de passage, qui y sont 
hébergés, une école où Ton enseigne, suivant les cas et les capacités des profes- 
seurs, le Coran, la théologie, le droit et quelquefois la grammaire, la rhétorique, 
la logique, etc. Les étudiants étrangers à la ville ou au village, siège de la zaouïa, 
sont également logés et hébergés sur le produit des offrandes pieuses déposées 
par les fidèles entre les mains du mokaddem ou chef de rétablissement, ou aussi 
à l'aide des revenus des biens (habous), abandonnés entièrement au profit de la 
zaouïa. 

Par extension, le mot zaouïa en est arrivé aussi à désigner l'ensemble des 
appartements formant le siège d'une confrérie religieuse. Ces bâtiments com- 
prennent aussi quelquel'ois une ou plusieurs salles de cours. On appelle môme 
zaouïa la simple chambre dans laquelle se réunissent les membres d'une confrérie 
religieuse, pour y répéter ensemble, des centaines de fois de suite, la formule 
pieuse ou dzikh de la confrérie. 

La zaouïa est, en somme, comme on Ta dit, une sorte de monastère où l'on se 
livre à la prière et à l'étude des choses de la religion. Il semble bien que la 
zaouïa ait remplacé le ribât. qui était, dans les premiers siècles de l'Islam, un 
couvent de moines guerriers qui, tantôt faisaient des incursions dans le pays des 
infidèles, et tantôt s'instruisaient dans la science religieuse. 

Dans le département, c'est le mot djamà que Ton emploie d'ordinaire pour 
désigner une école. 'Ce mot djamà (qui réunit) signifiait au moyen-âge « mos- 
quée-cathédrale »; il a pris, dans le langage populaire moderne, le sens de 
« mosquée » et de « salle de classe » et, pour éviter la confusion, on dit alors 
djamà-ç-çabat (salle de la prière) ou djamà-V-qiraa (salle de l'étude). 

Que Ton désigne ces sortes d'écoles sous le nom de zaouïas on de djamàs, 
l'enseignement que Ton y donne, peut être, soit le simple enseignement cora- 
nique, comme dans les msîds, soit un enseignement plus étendu. 

Actuellement, dans le département d'Oran, le nombre des djamàs ou zaouïas 
dans lesquelles on enseigne autre chose que le Coran appris par cœur, est extrê- 
mement restreint; il semble même qu'il diminue chaque jour. On pourrait citer 
bien des écoles dans lesquelles on enseignait autrefois, il y a quelques années 
même, le droit musulman, la grammaire et la littérature, la théologie, et où Ton 
ne trouve plus aujourd'hui qu'une école coranique. Au contraire, il n'est, à notre 
connaissance, aucune école coranique ayant étendu son enseignement au droit 
musulman ou à une autre branche des connaissances arabes. 



— 211 - 

L'enseignement donné dans les djamàs ou les zaouïas est avant tout un ensei- 
gnement religieux, le plus souvent mystique. Dans nombre de zaouïas, la lecture 
des livres de taç awoûfou mysticisme, qui a pour fin l'absorption totale en Dieu, 
l'orme la partie fondamentale de renseignement. C'est dans l'infime minorité des 
écoles de ce genre, que Ton se livre à l'étude du droit, et généralement, d'après 
le manuel de l'école malékite de Sidi-Khelil. C'est d'ailleurs toujours les pro- 
cédés de l'école coranique qui sont en vigueur; les étudiants apprennent par 
cœur le texte du Mokhtaçar de Kliélîl, comme ils ont appris le Coran dans les 
msïtls. En guise d'explication, le professeur se borne à lire ou à réciter le texte 
d'un ou de plusieurs commentateurs de cet obscur manuel. 

L'étude de la grammaire arabe tombe de plus en plus en défaveur dans les 
écoles musulmanes de ce pays. Au reste, puisque la science pour nos indigènes 
musulmans consiste dans l'art de retenir exactement dans sa mémoire le Coran 
et quelques autres textes, la grammaire semble être superflue. A ce compte-là, 
on peut devenir un savant et ignorer complètement la grammaire. On pourrait 
citer tel professeur qui passe pour un remarquable juriste et qui, cependant, 
ignorant la grammaire, fait des fautes grossières de vocalisation en lisant un 
texte de droit; mais il sait par cœur plusieurs ouvrages de droit musulman, qu'il 
comprend plus ou moins vaguement, et cela suffit à sa réputation : cela lui 
permet d'enseigner le droit comme il Ta appiûs lui-même. 

L'enseignement de la grammaire, dans les très rares écoles où il subsiste, 
consiste dans l'explication littérale, avec un commentaire plus ou moins abon- 
dant, par le professeur, de l'un des traités didactiques de grammaire, (F.AeZ/rorc- 
miya et YAl/iya sont parmi les plus en vogue). L'élève doit apprendre par cœur 
le traité de grammaire en question; il estime ensuite qu'il sait la partie de la 
grammaire arabe traitée dans le ou les livres, — généralement en vers pour aider 
la mémoire — qu'il a appris par cœur d'un bout à l'autre. 11 n'est jamais ques- 
tion d'interrogations par le maître ou d'exercices d'application sur la leçon 
apprise. 

Ce n'est pas encore l'enseignement donné dans les zaouïas ou les djamàs qui 
peut développer l'intelligence et le jugement de l'élève. La science n'est plus 
qu'une question de mémoire, et la religion s'y trouve rabaissée à la valeur d'un 
rite ou d'une formule. 

Toutes les écoles dont on vient de parler, msîds et chrî'as, zaouïas ou djamàs, 
ont le caractère d'écoles confessionnelles; elles sont tolérées par le gouver- 
ne ment. 

Je ne pense pas qu'il y ait intérêt, pour la société musulmane dont nous vou- 
lons le relèvement intellectuel, à favoriser l'extension de ces sortes d'écoles ; 
mais nous nous garderons de demander leur suppression immédiate; ce serait 
une mesure encore prématurée. 

Au-dessus de cet enseignement musulman, nous placerons celui qui est donné 
wns certaines mosquées, par des professeurs musulmans (les mouderrès) 
nommés et payés par le gouvernement français. 

III. — LES MOSQUÉES. 

T ) 

renseignement donné dans les mosquées, si Ton se place au point de vue des 

Ratières sur lesquelles il porte, serait comparable à celui de certaines zaouïas et 

jamas; la méthode en vigueur fut aussi la même, jusqu'à ces dernières années 



— 212 — 

Le mouderrès, qui était autrefois à peu près le maître de son programme, se 
bornait à enseigner le droit musulman, la théologie dogmatique et rituelle, La 
méthode employée était semblable à celle en usage dans les djamàs dont, il a été 
question; ses procédés étaient identiques à ceux de la scolastique du moyen-âçe,' 
le maître passait des heures entières à discuter sur les diverses acceptions d'un 
mot, sur sa valeur technique et étymologique, le tout sans grand profit pour les 
élèves, qui ne retenaient guère, de ce cornas, que les passages expliqués des traités 
didactiques qu'ils apprenaient rigoureusement par cœur. L'élève ne comprenait 
même pas toujours très bien le texte qu il apprenait, car le flot d'explications 
inutiles et désordonnées du professeur, était plutôt fait pour jeter de l'obscurité 
sur le texte, que pour le rendre facilement compréhensible. 

Les auditeurs, qui assistaient à ces cours des mosquées, savaient d'ordinaire 
le Coran par cœur, pour l'avoir appris dans le msîd; ils savaient lire et écrire 
l'arabe, mais ils ignoraient d'ordinaire les règles les plus élémentaires et les 
plus indispensables de la grammaire; ils écoutaient donc impassibles et presque 
sans y rien comprendre, pendant plusieurs mois, quelquefois pendant plusieurs 
années, les explications données par le professeur dans un langage très littéraire. 

Le professeur, d'ailleurs, s'inquiétait peu de savoir s'il était compris; il parlait 
pour étaler son talent oratoire et son érudition. 

Les élèves suivaient pendant de longues années ces leçons fastidieuses et n'y 
apprenaient pas grand'chose ; mais cet effort pour apprendre des textes, sacrés 
aux yeux de tous, était louable au regard de la religion et c'était un moyen non 
moins sûr que la prière de gagner la bienveillance d'Allah pour ce monde et 
pour l'autre. 

Par la méthode employée, par l'absence de sens pédagogique du maître, par 
le manque absolu d'esprit de suite et de réglementation dans les programmes et 
dans les cours, l'enseignement donné par les mouderrès était bien défectueux et 
ne pouvait pas produire de sujets instruits. 

Habitués que nous sommes à classer les divers enseignements donnés en 
France en trois catégories distinctes, l'enseignement primaire, secondaire et 
supérieur, nous nous trouverions embarrassés pour faire entrer dans l'une ou 
l'autre de ces catégories les leçons données dans les msids, les zaouïas et les 
mosquées, car ces leçons s'inspirent d'une méthode qui ne saurait s'appeler ni 
intuitive, ni démonstrative, ni analytique; il s'agit ici d'un simple exercice de 
mnémotechnie, agrémenté, dans les mosquées et dans quelques zaouïas, delà 
phraséologie incohérente et vide d'un maître dont le principal mérite est d'avoir 
la mémoire meublée de textes plus ou moins abondants, dont il est généralement 
incapable de mesurer la valeur scientifique et de faire la critique. 

Le gouvernement générai de l'Algérie a tenté d'apporter à renseignement des 
mouderrès, des améliorations qui s'imposaient. Le 30 juin 1898, un arrêté de 
M. le Gouverneur général Lépine décide que 21 mouderrès d'Algérie recevront. 
selon la résidence, des traitements de 600, 900 et 1.200 francs par an (sur les 
crédits affectés au personnel du culte musulman). Chaque mouderrès devra 
faire un cours de langue et de littérature arabes et pourra enseigner la théologie: 
le droit canonique et civil. L'horaire et le programme des cours seront afficha 
dans la mosquée où enseigne le mouderrès. La surveillance de renseignement 
sera confiée à l'inspecteur général des médersas et aux directeurs des trots 
médersas d'Algérie. Les mouderrès du territoire civil relèveront de l' autorité 



— 213 - 

préfectorale, ceux du territoire de commandement auront pour chefs les géné- 
raux de division. 

Cet arrêté manifeste nettement les intentions du gouvernement d'orienter 
l'enseignement de l'arabe donné en Algérie, par les mouderrès, dans un sens 
vraiment utile. Cependant, l'arrêté précité ne modifie pas sensiblement l'état 
antérieur de cet enseignement pour les raisons suivantes : les anciens mouderrès 
conservant leurs fonctions gardèrent naturellement leur méthode d'enseignement; 
ils continuèrent aussi à suivre, dans leurs leçons, leurs préférences particulières 
pour telle ou telle matière. Malgré les programmes nouveaux qui plaçaient au 
premier rang l'étude de la grammaire, les mouderrès firent passer le plus sou- 
vent cet enseignement après celui du droit musulman, ou le négligèrent même 
entièreme al., Aucun contrôle efficace, ne put être exercé sur leurs cours, parce 
que les fonctionnaires chargés de l'inspection, ne recevant aucune indemnité 
représentative de leurs frais de tournées , ne firent pas d'inspection en dehors 
du mouderrès exerçant dans la ville où se trouvait le siège de la médersa. 

Léo juin 1900, un programme uniforme pour toute l'Algérie fut établi par le 
gouvernement général et affiché dans chacune des mosquées où exerçait un 
mouderrès. Ce programme comportait des cours obligatoires et des cours facul- 
tatifs. Les cours obligatoires, dont la durée était de 8 heures par semaine, avaient 
pour objet exclusif l'étude de la grammaire, d'après les traités des grammairiens 
arabes (El-Adjroum-yia, El-Bina, El-Attariya, Lamiat-cl-Af al) . Les cours 
facultatifs devaient avoir lieu dans l'après-midi, G jours de la semaine, le 
dimanche excepté: ils portaient sur le droit musulman (Khelîl), les traditions 
islamiques (Çahik cl 'El-Bokhari) , la théologie (Senoussrya) et un peu de littéra- 
ture arabe. 

Comme les directeurs des médersas ne faisaient pas de tournées d'inspection, 
les préfets et les généraux de division chargèrent des agents spéciaux, des 
interprètes judiciaires ou militaires généralement, exerçant dans les centres où 
se trouvaient des mouderrès, d'inspecter ces derniers. 

Ces nouveaux inspecteurs, entièrement étrangers aux choses de renseignement 
des indigènes, étaient aussi nombreux que les mouderrès eux-mêmes. Il n'y eut 
pas unité de vue pour orienter cet enseignement comme il convenait. Les mou- 
derrès ne se gênèrent pas pour conserver au droit musulman, même dans ses 
chapitres les plus dangereux, comme celui de la guerre sainte, la place d'hon- 
neur dans leurs leçons. Les mouderrès avaient une prédilection marquée pour le 
droit musulman pour deux raisons, la première est que cette matière, étroite- 
ment liée à la religion, flattait les goûts des élèves et du professeur et qu'elle per- 
mettait à celui-ci, plus que toute autre matière, cV étaler son savoir aux yeux des 
auditeurs; la seconde est dans ce fait que les élèves recherchaient de préférence 
l étude du droit qui leur permettait d'affronter les examens institués de temps à 
autre pour remplir les vides laissés dans les mahakmas par la pénurie d'élèves 
sortant des médersas. 

bn somme, les mouderrès, dans ces dernières années, nous apparaissent comme 
t'es fonctionnaires donnant un enseignement bien différent de celui qu'avait 
voulu instaurer l'arrêté du 30 juin 1898, complété par le programme du 
juin 1900. La grammaire arabe se trouve encore entièrement négligée au profit 
adroit musulman. 

On avait pensé se servir des mouderrès pour préparer en langue arabe de 



- 214 — 

bons candidats aux médersas, et Ton avait abouti à un enseignement dont le 
programme faisait double emploi avec celui de certains cours des médersas, à la 
différence cependant que les leçons des professeurs des médersas étaient soi- 
gneusement épurées, par les soins des directeurs, de toute la partie dangereuse 
de renseignement musulman; tandis que les mouderrès pouvaient à 1cm aise 
s'étendre plus ou moins complaisamment sur les parties du droit musulman 
relatives à la guerre sainte, à l'esclavage, etc. Le but cherché était manqué elles 
mouderrès ne donnaient pas ce que Ton attendait d'eux. 

Cette situation se prolongea jusqu'au 6 mailOOo, date à laquelle, M. Jonnart, 
Gouverneur général, décida d'organiser une inspection annuelle et effective des 
mouderrès par les directeurs des médersas. Dans la circulaire que M. le Gouver- 
neur général adressa à cette date aux préfets et aux généraux de division, le rôle 
des mouderrès est nettemement défini en ces termes : « Ils ont pour mission de 
compléter l'instruction littéraire de ceux que ne tentent pas les emplois publics 
ou qui, ne pouvant ou ne voulant pas suivre les cours des médersas, désirent 
cependant augmenter les connaissances qu'ils ont acquises dans les écoles 
élémentaires. 

Us doivent encore et surtout préparer, pour leur entrée dans les établissements 
d'enseignement supérieur musulman, les jeunes indigènes des écoles franco- 
arabes. En un mot. ils doivent, dans la mesure de leurs moyens, contribuera 
l'œuvre de relèvement intellectuel et moral de la population indigène. Ce n'est 
qu'à titre subsidiaire qu'ils peuvent enseigner le droit religieux ou civil aux 
agents inférieurs des mosquées et aux aspirants aux emplois publics. » 

C'est sur ces données précises que l'inspection des mouderrès a été faite 
chaque année depuis 1905, et que les cours ont été réglementés. Les rapports 
d'inspection du directeur de la'médersa, adressés à M. le Préfet pour le terri- 
toire civil et à M. le général, commandant la division, pour le territoire de com- 
mandement, ont indiqué les améliorations de détail à apporter aux cours de 
chaque mouderrès, soit au point de vue du recrutement des élèves, qui devraient 
être surtout fournis par les écoles franco-arabes, soit dans les programmes et 
les méthodes d'enseignement. Des tableaux noirs ont été donnés aux mouderrès 
qui font écrire les élèves eux-mêmes, les interrogeant sur la leçon du jour et ses 
applications dans des exercices choisis. L'étude de la grammaire a repris la 
place prépondérante qu'elle doit avoir dans cet enseignement, et le psittacisme, 
défaut naturel des jeunes indigènes formés dans les msîds, fait place peu à peu 
au raisonnement et à la réflexion. 

Les mouderrès, en continuant dans cette voie, prépareront en arabe, non seu- 
lement de bons candidats pour les médersas, mais encore ils donneront aux 
jeunes indigènes connaissant déjà le français, la connaissance de l'arabe lib- 
raire. Les élèves des mouderrès seront capables de lire les ouvrages écrits en 
arabe et se familiariseront avec la littérature arabe qu'ils auraient toujours 
ignorée sans cela; ils sauront, en outre, écrire aussi correctement l'arabe que le 
français qu'ils auront appris dans nos écoles primaires, ils seront de la sorte 
mieux armés que leurs devanciers dans la lutte pour la vie. Quelle que sou 
d'ailleurs la profession qu'ils voudront embrasser, la connaissance de ces deux 
langues leur donnera une supériorité incontestable sur ceux qui ne possèdent, 
même très bien, que Tune ou l'autre des deux langues principales, en usage cto 
ce pays. L'enseignement des mouderrès se substituera ainsi sans à-coup à lcnseï 



— 215 — 

onement déprimant donné dans les zaouïas ou les cljamàs, et nous n'aurons pas 
à nous plaindre de ce résultat. 

Le département d'Oran compte actuellement huit mouderrès qui exercent à 
Oran, Tlemcen, Mascara, Mostaganem, Sidi-bel-Abbès, Néclroma et Mazouna, 
pour le territoire civil, et à Géryville, pour le territoire de commandement. Les 
traitements de ces mouderrès sont restés aux chiffres, fixés en 1898. de 600, 
900, 1.200 francs. Ces traitements sont inférieurs à ce qu'ils devraient être pour 
assurer un bon recrutement de ces fonctionnaires ; ils devront être relevés. 

La loi de séparation des Eglises et de l'Etat, applicable au culte musulman en 
Algérie, n'entraînera pas, nous l'espérons, la suppression des mouderrès au 
moment même où ces agents commencent à faire une œuvre réellement utile. 
Leurs fonctions actuelles n'ont, comme on vient de le voir, aucunement le 
caractère religieux et leur enseignement n'est pas confessionnel. 

Ce sont aujourd'hui des fonctionnaires de l'instruction publique musulmane; 
comme tels, leurs traitements pourraient figurer au chapitre du budget de 
l'Algérie, réservé à l'instruction publique des indigènes. 

On pourrait aussi profiter de ce rattachement pour substituer, en ce qui con- 
cerne renseignement des mouderrès, l'autorité rectorale à celle des préfets etdes 
généraux de division, 11 ne faut pas voir dans la mesure que nous proposons 
une critique quelconque à l'adresse de l'administration des préfets et des géné- 
raux de division, en ce qui concerne l'enseignement des mouderrès; bien au 
contraire, nous ne nous croyons pas suffisamment qualifié, pour dire ici tout le 
bien que nous pensons de cette double administration qui s'est appliquée avec 
zèle et intelligence à l'organisation et à la bonne marche des leçons des mouder- 
rès placés sous ses ordres. Mais il nous semble que l'enseignement des mouder- 
rès étant, au point de vue des études arabes, l'intermédiaire entre les écoles 
primaires franco-arabes et renseignement supérieur des indigènes donné dans 
les médersas, il conviendrait que cet enseignement relevât de la même autorité 
hiérarchique que ces deux dernières catégories d'écoles. De la sorte, la solution 
des questions relatives à l'enseignement des indigènes en Algérie, et les modifi- 
cations utiles à apporter dans les diverses branches de cet enseignement, pour- 
raient être présentées à l'approbation de M. le Gouverneur, avec l'unité de vues 
nécessaire,, après avoir été examinées avec tout l'esprit de suite désirable. 



IV. — LES MEDERSAS, 

§ I. — Les anciennes Médersas de Tlemcen. 

La médersa (rég. Madrasa, « endroit ou Ton enseigne »), à l'époque où. ce nom 
apparaît dans les chroniques de ce pays (sous les Ayyoubides en Egypte, à la 
lin des Àlmohades, et sous les Zeiyanides et les Mcrinides en Maghrib et en 
Espagne), nous apparaît comme une école dans laquelle un ou plusieurs pro- 
fesseurs musulmans donnaient renseignement de la théologie, de l'exégèse cora- 
nique, du droit civil et religieux; on y faisait aussi, parfois, des leçons sur la 
grammaire, les sciences exactes ou appliquées, la poésie, la littérature 
wabe, etc. 

La médersa ancienne semble être la copie, on pourrait dire oificielle, de 
1 école de la zaouïa. Seulement, à la différence de celle-ci qui était entretenue, 



— 216 — 

comme Ton sait, par des donations privées des revenus des biens habous ou 
ouaqf. sortes de biens de mainmorte, la médersa était généralement fondée et 
entretenue à l'aide de dons du souverain et de revenus de biens royaux, immo- 
bilisés au profit de cette œuvre. Les rois prenaient plaisir à enrichir les méder- 
sas ; et, pour y attirer les professeurs les plus réputés et de nombreux élèves, ils 
faisaient tous les sacrifices pécuniaires obligatoires. 

Les chroniqueurs musulmans nous apprennent, par exemple, comment fut 
fondée, par le roi Abou Hammou I er la plus ancienne des médersas de Tlemcen. 
Ce souverain, qui avait entendu faire un grand éloge de deux savants professeurs 
Abou Zeïd et Abou Môusa, connus sous le nom de « fils de lTmâm, » les appela 
à sa cour et « bâtit pour eux, dit Ibn Khaldoun, au Matmar de Tlemcen, une 
médersa ayant une maison de chaque côté pour leur servir de logement. Ils y 
dominèrent des leçons dans deux grandes salles disposées à cet effet, et, comme 
ils eurent l'honneur d'être muftis et conseillers d'État, ils obtinrent une haute 
influence à la cour ». Une mosquée, qui subsiste encore en partie, fut élevée à 
côté des bâtiments de cette médersa qui reçut le nom de Médersa-A-Aulad-el- 
Imâm. 

L'historiographe, Yahia Ibn Khaldoun, du roi de Tlemcen Abou Hammou II, 
nous donne des détails plus circonstanciés encore sur la fondation, par ce 
monarque, d'une autre médersa tlemcénienne, la médersa Ya Qoubîya, élevée 
sur le tombeau du père du roi : « Ce souverain, dit-il, en Tannée 76o (1363 de 
J.-C.), appliqua ses efforts et dirigea ses préoccupations vers la médersa qu'il 
faisait construire sur le tombeau de son père, le noble et saint Abou Yà'qoub; il 
en ordonna les dispositions, avec un goût délicat, et dépensa, sans compter, 
pour cette construction. Le nombre des ouvriers ayant été augmenté, des plan- 
tations y furent faites, des puits y furent creusés, les constructions s'élevèrent, 
des treilles y furent aménagées et des eaux y furent amenées. 

« Le roi dota 2'énéi'eusement cet établissement: il en fixa les ressources et 
désigna les immeubles ruraux dont les revenus appartiendraient à l'école; il 
choisit pour y professer le juriste et savant distingué Abou- Abdallah-Mohammed 
ben-Ahmed-ech-Gherif-el-TIassani. 

« Les travaux ayant été achevés conformément au plan tracé, et avec grand 
soin, l'inauguration des cours eut lieu le o du mois de çafar (14 novembre 1363); 
le roi assista en personne à cette inauguration dont la date marquera dans les 
fastes du royaume de Tlemcen. » 

La richesse des médersas, la haute renommée de leurs professeurs, Taflluence 
considéi^able des étudiants qu'on y entretenait, étaient pour le roi autant de titres 
à la gloire en ce monde et aux jouissances dans l'autre. 

L'admission des étudiants, qui étaient entretenus dans les médersas, était, 
semble-t-il, prononcée par le roi lui-même. C'est ainsi, par exemple, que se fait 
l'admission à la médersa de Sidi Bou Médiène, près de Tlemcen, du jeune 
Almed ben Mohammed, plus généralement connu sous le nom d'Ibn Zekri (au 
ixe siècle de l'hégire, xv e de J.-C), Le savant professeur Mohammed Ibn-el- 
Abbas, qui enseignait dans cette médersa, écrit au Sultan, pour lui recom- 
mander son jeune élève Ibn Zekri. « Le Sultan, nous dit un chroniqueur du 
temps dont Barges rapporte les paroles, voulut bien octroyer à Ibn Zekri, non 
seulement une cellule pour son logement dans l'école, mais encore une pension 
alimentaire, un lit, le beurre, l'huile, le charbon et tout ce qui était nécessaire 



— 217 — 

pour son entretien, voulant ainsi favoriser la science et témoigner son intérêt en 
faveur de ceux qui la cultivent, conformément à ces paroles du prophète : « Dieu 
assure la nourriture à celui qui s'adonne à l'étude de la science; la subsistance 
lui viendra sans peine ni souci, tandis que les autres ne l'obtiendront qu'avec 
beaucoup de peine et de sollicitude. L'étudiant devra cette faveur spéciale 
aux prières de ses maîtres, à leur ministère, à leur bonne volonté, comme 
aussi aux bons offices qu'il pourra rendre lui-même à ses maîtres. » 

Ce n'était pas seulement parmi les professeurs de leurs médersas que les rois 
choisissaient leurs conseillers et hauts fonctionnaires; les étudiants, formés dans 
ces écoles, étaient des lettrés, naturellement indiqués pour occuper les fonctions 
publiques. A côté donc des satisfactions morales que les souverains puisaient 
clans l'entretien des médersas, ils y trouvaient aussi l'intérêt de leur adminis- 
tration et leur demandaient la plupart des fonctionnaires dont ils avaient besoin. 

Des les premiers siècles de l'Islam, Tlemcen semble avoir été le berceau des 
sciences religieuses. Le géographe El-Bekri, qui écrivait son livre au milieu du 
xi° siècle de J.-C. (v° de l'hégire), nous fait connaître que « Tlemcen n'a jamais 
cessé d'être le rendez-vous des savants, des gens qui étudient les éditions isla- 
miques, des docteurs de l'école malékite. » Ce fut à Tlemcen, au xn siècle, que 
fit ses études, Abd el Moûmen, le célèbre successeur du Mehdi Ibn Toumert, le 
véritable fondateur de l'empire almohade. 

Dans la pi*emière moitié du xni siècle de notre ère, lorsque Tlemcen devient 
la capitale du royaume des Béni Abd-el-Wàd, les princes de cette dynastie s'ef- 
forcent d'embellir la royale cité et la dotent de tout ce qui peut contribuer à son 
éclat. Nous avons dit comment furent ainsi fondées la médersa A-Oulad-el- 
Innim et la médersa Ya'qoubiya. Le roi Abou Tàchefin, qui régna de 1318 à 1337, 
lit construire la médersa Tâchefînîya, à côté de la Grande Mosquée de Tlemcen. 
Les princes mérinides, rois de Fez, lorsqu'ils s'emparèi^ent de Tlemcen et la 
gardèrent pendant plusieurs années sous leur domination, laissèrent leur nom 
sur de splendides édifices, qu'ils élevèrent tout autour de la ville. L'un de ces 
rois, Àbou-el-Hasan fit construire en 747 de l'hégire (1346 de J.-C.) la médersa 
de Sidi Bou Médine, à El-Eubbad, et c'est même le seul édifice de ce genre qui 
nous ait été conservé jusqu'à aujourd'hui, en Algérie. 

C'est par centaines que se rencontrent, dans les dictionnaires biographiques 
des savants de l'Afrique et de l'Espagne musulmanes, les noms des personnages 
remarquables qui ont enseigné avec éclat dans les médersas tlemcéniennes de 
cette époque, ou qui y ont fait leurs études. Pendant plusieurs siècles, i univer- 
sité tlemcénienne demeure l'une des plus brillantes des pays musulmans . 
Toutes les branches des connaissances arabes y sont abordées et enseignées 
avec autorité parles professeurs les plus en renom. Les sciences juridico-reli- 
gieuses y occupent naturellement la place d'honneur; mais on y cultive aussi 
la grammaire et la poésie, la philosophie et les sciences. . 

11 ne faudrait pas toutefois se dissimuler, malgré les éloges hyperboliques des 
biographes et des chroniqueurs musulmans, que cet enseignement, si on l'exa- 
mine avec nos idées d'aujourd'hui, était considérablement surfait. 

C'est la religion qui domine et pénètre tout enseignement musulman, quel 
qu'il soit. La plus large part était donc faite, dans les médersas tlemcéniennes 
dont nous parlons, à l'enseignement de la théologie, du droit civil et canonique. 
Avec l'esprit de l'école malékite, le professeur d'exégèse coranique ou de droit 



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— 218 — 

se gardait religieusement de mettre sur le fond, son opinion personnelle, s'il en 
avait une, à côté de celle des premiers docteurs ; il pouvait multiplier les cita- 
tions des commentateurs, réputés orthodoxes, mais il s'interdisait toute cri- 
tique ; son rôle en dehors de cela se bornait à des explications lexicologiques ou 
grammaticales. 

La philosophie qui ramenait toute conception à la certitude d'une croyance 
révélée, et à une foi aveugle en cette révélation, s'en tenait aux disputes de la 
scolastique. Elle aboutissait en fin de compte à un mysticisme étroit. 

Les images de la poésie anté-islamique, portant d'ailleurs sur un petit nombre 
de descriptions et dïdées, étaient servilement copiées, avec plus ou moins de 
talent, par les poètes de cette époque. Le principal objectif de la poésie était 
alors de chanter la toute-puissance d'Allah, la grandeur du Prophète, les 
mérites de la prière et du jeûne, d'exalter les qualités du roi qui récompensait 
généreusement ses panégyristes. 

On relève par-ci par-là, chez les écrivains arabes, quelques noms de person- 
nages tlemcéniens qui brillèrent dans la connaissance des sciences exactes et 
expérimentales, mais il est bien difficile de déterminer ce qu'il faut entendre 
par là et quelle part était réservée à cet enseignement dans les médersas tlem- 
céniennes. 11 est juste d'ajouter, si l'on tentait de mettre en parallèle nos univer- 
sités religieuses du moyen-âge aA^ec les médersas de la même époque, que la 
comparaison resterait entièrement à l'avantage de ces dernières, par la multiplicité 
des matières faisant l'objet des cours et par l'abondance des productions litté- 
raires qu'elles ont laissées . 

Tlemcen vit décliner l'éclat de ses médersas. lorsque la dynastie des Beni- 
Zeiyan (ou Béni Abd-el-Wàd) entra en décadence, au xv c siècle. A partir de 
l'époque de rétablissement de la domination turque (xvi e siècle) sur Tlemcen. 
nous n'entendons plus parler de ses médersas. 

§ II. — La réorganisation des médersas parla France en 1850, 
et la médersa de Tlemcen de 1850 à 1875. 

Les anciennes médersas servaient comme on l'a vu, à former des fonction- 
naires pour la justice et pour le culte, des secrétaires et de hauts fonctionnaires 
civils et militaires. Le gouvernement français jugea utile de rétablir ces écoles 
dans le même but; il espéra en outre, par ce moyen, inspirer confiance aux 
vaincus en réorganisant ces écoles et y amener les lettrés musulmans algériens 
qui fréquentaient les universités étrangères, celles du Maroc notamment. 

Le décret du 30 septembre 18o0 institua donc, aux frais de l'Etat, une médersa 
dans chacune des trois villes de Médéa, Tlemcen et Gonstantine, Chaque 
médersa compte trois professeurs musulmans dont l'un fait fonctions de direc- 
teur. Quelques-uns des meilleurs étudiants peuvent recevoir une bourse d'en- 
tretien de 100 francs. Les matières enseignées sont la grammaire arabe, le 
droit musulman, la théologie. Les médersas sont placés sous la surveillance 
de l'autorité militaire (1). 

(i) La plupart de ces renseignements sut 1 les médersas, pour cette période et la suivante, 
sont tirés du remarquable rapport fait au Sénat en 1894, par M. le sénateur Combes, au no» 1 
de la commission sénatoriale, chargée d'examiner les modifications à apporter dans l'orga- 
nisation des divers services de l'Algérie. • 



— 219 — 

Pour le département d'Oran, le choix de Tlemcen, comme siège de la médersa, 
s'imposait, en raison de la densité, dans cette Tille, de la population musul- 
mane, et de la vieille tradition qui avait conservé à Tlemcen le souvenir vivant 
de son ancienne université. 

L'ancienne médersa de Sidi Bou Médiène, à Ei-Rubbad, près Tlemcen, servit 
d'abord de local à la nouvelle médersa, qui fut ensuite (en 1853) tranférée à Tlem- 
cen, Au début, les étudiants étaient admis sans examen; mais au bout de quelques 
années, on institua un petit examen pour s'assurer que les candidats savaient à 
peu près lire et écrire l'arabe. Les candidats étaient admis à toute époque de 
Tannée; aucune condition d'âge n'était exigée, et les étudiants de cette époque 
étaient presque tous des hommes mûrs, souvent môme grisonnants. On ne saurait 
s'étonner, dans ces conditions, de voir, pendant cette période, la population sco- 
laire de la médersa de Tlemcen atteindre la moyenne de 50 à GO élèves, surtout 
quand on aura dit que l'on accorde bientôt, à chaque étudiant régulier, une 
indemnité de fr. 80 par jour. Les élèves étaient en outre logés dans l'établisse- 
ment; mais les locaux affectés à ce logement étaient bien défectueux sous le 
rapport de l'hygiène. 

Les professeurs, pas plus que le directeur, ne devaient fournir de titres de 
capacité pour recevoir leur nomination; ils étaient laissés à peu près 
libres d'orienter à leur guise leur enseignement; c'est à peine si, à de longs 
intervalles, un inspecteur français était chargé d'aller voir comment fonction- 
naient ces écoles. L'autorité militaire supprima même du programme la théo- 
logie, contrairement à la prescription formelle du décret d'organisation, sans 
que personne s'en plaignit. 

À un moment donné, un professeur de français fut adjoint aux trois profes- 
seurs musulmans, pour enseigner aux étudiants les rudiments de notre langue, 
ainsi qu'un peu d'arithmétique, d'histoire et de géographie. 

La durée des études était de trois ans ; mais rares étaient ceux qui achevaient 
les trois années réglementaires; ils quittaient l'école selon leur bon plaisir, 
quand ils trouvaient un petit emploi dans le culte ou la justice. 

Après 25 ans d'application du décret de 1850, on éprouva le besoin d'apporter 
des modifications au fonctionnement des médersas algériennes. Sans doute, ces 
établissements avait déjà rendu des services, et répondaient à un besoin de la 
population musulmane, puisque, malgré que les étudiants y fussent mal logés et 
mal entretenus, on trouvait assez de candidats; sans doute l'administration 
puisa dans les médersas des fonctionnaires, sur les sentiments desquels elle 
était un peu renseignée, et moins mauvais que ceux qu'elle aurait recrutés dans 
les écoles privées et les universités étrangères; sans doute, renseignement, 
même rudimentaire, du français pouvait produire quelque influence sur ces 
élèves et les rapprocher un peu de nous. Cependant c'était là des résultats bien 
insulïîsants encore, à cause des défauts de l'organisation de la médersa, à cause 
du manque d'une direction convenable et d'une surveillance effective des cours, 
du mauvais recrutement des étudiants, qui ne savaient que l'arabe, et souvent 
peu ou pas d'arabe littéraire à leur entrée. En outre, les médersas comptaient 
beaucoup d'étudiants trop Agés et dont l'intelligence et la tournure d'esprit 
n'avaient plus la maléabilité désirable ; la plupart de ces élèves qui venaient des 
zaouïas, apportaient avec eux une forte provision de fanatisme et refoulaient 
systématiquement toutes les idées libérales que Ton cherchait à faire germer en 



— 220 — 

eux. Ajoutons a cela, que l'autorité militaire qui avait la haute main sur les 
médersas, malgré toute sa bonne yolonté, n'était pas qualifiée pour diriger l'en- 
seignement de ces écoles. 

§111. —Période de 1875 à 1895. 

En vertu des pouvoirs que le décret du 15 août 1875 accordait au Gouverneur 
général de l'Algérie, pour la constitution des écoles musulmanes, l'organisation 
des médersas fut modifiée par un arrêté du 16 février 1876. 

Les principales prescriptions de cet arrêté sont les suivantes : le général de 
division conserve la surveillance politique et administrative de la médersa, 
mais le recteur est chargé de la direction des études et de la discipline inté- 
rieure. 

Le but, nettement défini, des médersas, écoles d'enseignement supérieur 
musulman, est de former les. candidats aux emplois du culte, de la justice, de 
l'instruction publique musulmane, et à toutes les fonctions réservées, en vertu 
du décret du 21 avril 1866, aux indigènes musulmans non naturalisés. 

Les limites d'âge pour l'admission des étudiants sont fixées de 18 à 25 ans. 
Les candidats aux médersas devront subir, devant une commission, un examen 
d'admission, el le gouverneur général sur la liste des candidats admis, choisira 
ceux qu'il voudra nommer. La durée des cours reste fixée à trois ans. 

Les matières d'enseignement sont : 1° la langue française, l'histoire et la géo- 
graphie, l'arithmétique, les principes du droit administratif; 2<> la langue et la 
littérature arabes, la théologie et le droit musulmans. 

Des examens de passage auront lieu à la fin de chaque année, ainsi qu'un 
examen de fin d'études, avec classement par ordre de mérite des candidats 
admis. Les candidats compris sur la liste de ceux qui ont satisfait à l'examen 
de sortie seront choisis pour les fonctions publiques, de préférence à tous autres 
Musulmans. 

Les inspecteurs et les professeurs sont nommés par le Gouverneur général et 
l'inspecteur est placé sous les ordres du recteur auquel il adresse ses rapports. 
D'autres arrêtés sont venus ensuite compléter cet arrêté et en modifier cer- 
tains points. 

Un arrêté du 21 novembre 1882 a enlevé aux généraux de division la surveil- 
lance des médersas pour la remettre aux préfets, et l'arrêté du 26 juillet 1883 a 
fait passer au recteur l'administration complète de la direction des médersas. 

Pour la médersa de Tlemcen, il semble bien que l'examen d'admission ne se 
passa d'une façon à peu près sérieuse qu'à partir de 1882. C'est sans doute à cet 
examen que l'on doit attribuer, pensons-nous, la diminution notable, à partir de 
cette date, du chiffre des étudiants. Ce chiffre qui était supérieur à 50, depuis 
1860 (sauf en 1877 et 1878) tombe au-dessous de 40 de 1882 à 1893, date à 
laquelle il remonte à 45. 

L'examen d'admission avait lieu en juin. À partir de 1886, il y eut une session 
supplémentaire en octobre. Cet examen comportait : une dictée arabe avec 
analyse grammaticale sur la dictée; l'interprétation d'un texte de droit musul- 
man en langue arabe; un exercice épistolaire en arabe; une épreuve de lecture, 
d'écriture et des exercices oraux en français; des questions sur la numération 
décimale. 



l re année 


2 e a 


t 3 e années 


13 heures 


12: 


heures 


r*>? 


8 


— 


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4 


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1 — 1/2 


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— 221 — 

L'enseignement, réglementé par l'arrêté du 1 er octobre 1884, embrassait : le 
droit musulman, la grammaire et la littérature arabe, la langue française, les 
éléments de droit français, F arithmétique, l'histoire et la géographie. Ce pro- 
gramme fut même complété par l'adjonction, en 1887, d'autres matières fran- 
çaises, comme les éléments des sciences physiques et naturelles, l'hygiène, l'ins- 
truction morale et civique. 

Le nombre d'heures consacrées, à la médersa de Tlemcen, à ces diverses 
matières, était, par semaine : 



Droit musulman 

Langue arabe 

Langue française 

Arithmétique -. 

Histoire et géographie 

Sciences 

Instruction civique 

Droit français 

L'intention que Ton avait eue, en introduisant les matières françaises dans 
les programmes des médersas, était au fond excellente; on voulait faire prédo- 
miner dans cet enseignement l'esprit et les idées françaises, et introduire nos 
méthodes d'enseignement pour contrebalancer l'influence d'un enseignement trop 
musulman. On ne put arriver, à la médersa de Tlemcen, à donner le pas à l'en- 
seignement du français sur l'enseignement de l'arabe, qui resta toujours 
l'enseignement principal parle nombre d'heures qui lui furent consacrées. 

Le même arrêté de 1884 instituait, au lieu du subside journalier donné aux 
élèves pour leur alimentation, des bourses annuelles de 300 francs et des demi- 
bourses de 150 francs ; ces bourses pouvaient être nationales, départementales 
ou communales. Tous les étudiants étaient externes. Pour Tlemcen, le départe- 
ment et les communes de plein exercice ne donnèrent jamais de bourse à la 
médersa. 

En ce qui concerne l'effectif des étudiants de la médersa de Tlemcen, nous 
constatons que de 1860 à 1882, il reste constamment (sauf en 1877 et 1878) supé- 
rieur à 80 et passe par son maximum (62 élèves) en 1868 ; de 1882 à 1894, il reste 
inférieur à 40 (sauf en 1894 où iL atteint 45), et passe par son minimun de 21, 
en 1890 et 1891. 

Au point de vue de la situation matérielle du personnel, une amélioration fut 
apportée par l'arrêté de 1876. Les directeurs sont répartis en 3 classes, corres- 
pondant aux traitements de 2.200, 2.o00, 3.000 francs. Les professeurs débutent 
à 1.200 francs et peuvent passer successivement à 1.500 et à 1.800 francs. 

La médersa de Tlemcen, comme personnel enseignant, comprend : un directeur 
qui est en même temps directeur d'une école primaire et connaît l'arabe ; deux 
professeurs français qui sont tous deux professeurs au collège communal, 
reçoivent une indemnité pour leur service à la médersa et n'ont aucun titre en 
arabe; trois professeurs musulmans qui n'occupent pas d'autres fonctions et ne 
savent pas le français. 

Les défauts d'une semblable organisation étaient encore nombreux. 

Les étudiants entrent dans l'établissement avec une connaissance trop rudi- 



— %ti — 

mentaire du français, pour pouvoir comprendre les cours faits en français. Le 
petit examen qu'on leur fait subir est une pure formalité, car le nombre restreint 
des candidats oblige, pour avoir assez d'élèves, d'accepter tous ceux qui se pré- 
sentent. 

On forme ainsi des classes composées d'éléments hétérogènes. Presque tous 
les élèves sont également nuls en français ; mais certains sont bien plus instruits 
en arabe que d'autres et, par un sentiment de vanité assez commun chez les 
lettrés musulmans, le professeur arabe place son enseignement au moins au 
niveau des plus forts; de la sorte, le reste de la classe perd son temps. Les pro- 
fesseurs français sont condamnés, pour être compris, à s'en tenir à enseigner 
des leçons rudimentaires de grammaire et d'arithmétique, de présenter rensei- 
gnement des sciences sous la forme de leçons de choses. 

Le directeur français de la médersa doit, en même temps, diriger aussi son 
école primaire et y faire chaque jour les six heures de classe réglementaires. 11 
lui est matériellement impossible d'exercer sur renseignement à la médersa le 
contrôle nécessaire et de le diriger comme il conviendrait. 

Si les médersas, jusqu'en 1895, n'ont pas donné tous les résultats qu'on pou- 
vait en attendre, c'est donc surtout à leur organisation qu'il faut s'en prendre. 

Les médersas en étaient là, lorsque la commission sénatoriale chargée d'exa- 
miner les modifications à introduire dans l'organisation de divers services de 
l'Algérie, vint en, 1893, dans ce pays, M. le sénateur Combes fut chargé par 
cette commission de dresser un rapport sur la question des médersas. Ce fut à 
la suite de l'enquête consciencieuse et du rapport volumineux et substantiel de 
M. Combes, que fut décidée la réorganisation des médersas algériennes. 

Cette réorganisation fut un fait accompli en vertu dti décret du 23 juillet 1895. 

§IV. — Période de 1895 à 1908. 

Le décret du 23 juillet 1895 fut complété d'abord par deux arrêtés du Gouver- 
neur général du 1 er août 1895, suivis, à diverses époques, d'autres arrêtés et cir- 
culaires apportant des améliorations de détail (conditions matérielles des étu- 
diants et du personnel, création du cours d'hygiène, etc.). 

La durée des études dans les trois médersas est fixée à quatre ans (au lieu de 
trois); en outre, une division supérieure, dans laquelle la durée des études est 
de deux ans, est créée à la médersa d'Alger. Cette division supérieure est 
réservée aux meilleurs élèves, ayant obtenu le certificat d'études dans les trois 
médersas, 

Les candidats aux médersas doivent : l u être titulaires du certificat d'études 
primaires; 2° subir un examen d'admission (une session de cet examen a lieu en 
juin-juillet et une session supplémentaire en octobre), qui comporte un écrit et 
un oral (1); 3° être âgés de quinze ans au moins et de vingt ans au plus et n'être 
atteints d'aucune maladie contagieuse. 

L'enseignement à la médersa comprend : 1° la langue française, des notions 

(i) L'écrit comprend : une composition française (narration ou lettre) et deux compositions 
d'arabe littéraire (une version, avec questions de grammaire, et une lettre sur un sujet 
simple). L'oral comprend : en français, une lecture expliquée (grammaire, vocabulaire, ana- 
lyse des idées) et des questions d'arithmétique (quatre opérations, fractions, système métri- 
que); en arabe, une lecture expliquée d'un texte facile (grammaire, morphologie, vocabulaire) 
et une dictée au tableau noir avec questions de grammaire et traduction. 



— 223 — 

d'histoire et de géographie, de droit usuel et d'organisation administrative, 
d'hygiène, d'arithmétique, des notions d'algèbre et de géométrie, des sciences 
physiques et naturelles ; 2° la langue arabe, le droit musulman avec ses applica- 
tions pratiques, des notions de théologie musulmane. 

L'enseignement dans les deux années de la division supérieure d'Alger, d'un 
ordre plus élevé, porte sur les matières suivantes : théologie musulmane et 
exégèse coranique, droit musulman et sources de ce droit, littérature arabe, 
rhétorique et logique, histoire de Ja civilisation française, éléments de droit 
français et de législation algérienne. 

Le certificat d'études des médersas, délivré aux étudiants, après examen, à la 
fin de la 4 n année, est exigé pour exercer en territoire civil les fonctions infé- 
rieures de la justice et du culte musulmans, de l'instruction publique musulmane, 
de khodja, et pour toutes les fonctions réservées aux Musulmans en territoire 
de commandement. 

Le diplôme d'études supérieures des médersas, délivré aux étudiants, après 
examen, à la fin de la 6 e année, est exigé pour arriver aux emplois supérieurs 
(mufti, bach-adel, cadi, professeur de médersa) réservés aux Musulmans en ter- 
ritoire civil. 

Le personnel enseignant, dans les trois médersas, est composé de trois profes- 
seurs français et de trois professeurs musulmans. L'un des professeurs français 
est chargé par le Gouverneur général, sur la proposition du recteur, de la 
direction et de l'administration de chaque médersa. Tous les professeurs français 
doivent justifier, par des titres, des capacités professionnelles nécessaires et 
d une connaissance approfondie de l'arabe ; il en est de même des pi'ofesseurs 
musulmans. En outre, en vertu d'un arrêté du Gouverneur général du 19 octo- 
bre 1904, un médecin a été désigné, au siège de chaque médersa, pour faire un 
cours d'hygiène aux élèves de 3° et 4 e années. 

Les traitements des professeurs étaient primitivement de 3.000 fi\, 2.600 fr., 
2.200 fr., 1.800 fr., 1.500 fr.Ces chiffres ont été modifiés par les arrêtés du Gouver- 
neur général du 18 mars 1905 et du 24 juin 1907. Les professeurs sont répartis 
aujourd'hui en six classes, correspondant aux traitements de 5.000 fr., 4.500 fr., 
4.000 fr., 3.500 fr,, 3.000 fr., 2.500 fr.. L'avancement se fait au choix, après trois 
ans d'ancienneté de promotion, et à l'ancienneté après cinq ans. Les professeurs 
délégués reçoivent un traitement de 2.000 francs. Le directeur, outre son traite- 
ment de professeur, jouit d'un préciput de direction de 1.000 francs, qui est porté 
à 2.000 francs pour la médersa d'Alger. 

Un ouqqâf ou concierge-surveillant, ainsi qu'un homme de peine, sont atta- 
chés à chaque médersa pour le service du nettoyage et l'entretien du local. 

La haute administration des médersas appartient au Gouverneur général et 
au Recteur de l'Académie. Un inspecteur général, désigné par le Gouverneur 
général, auquel il adresse son rapport, visfte, deux fois par an, les 
médersas. 

Les étudiants reçoivent des bourses annuelles de 360 francs, de l'Etat, du 
département et des communes. Le département d'Or an n'a, jusqu'ici, servi 
aucune bourse aux étudiants de la médersa de Tlemcen, et les communes de 
plein exercice n'en accordent pas facilement. 

Des étudiants bénévoles viennent aussi s'instruire à la Médersa, mais ils y 
sont admis sans condition d'âge ou de capacité; ils sont d'ailleurs astreints à la 



— .224 — 

discipline et à l'assiduité comme les étudiants réguliers et ne reçoivent ni bourse 
d'entretien, ni diplôme à la fin de leurs études. 

La situation matérielle laite aujourd'hui aux professeurs leur permet de se 
consacrer entièrement à leurs fonctions ; le recrutement est aussi plus facile et 
meilleur qu'autrefois. 

Les étudiants ont des bourses qui leur permettent de vivre, modestement sans 
doute, mais non misérablement, pendant la durée de leurs études. Le recrute- 
ment des étudiants devient chaque année plus facile par suite de la confiance, 
sans cesse croissante que les médersas inspirent aux familles, et de l'assurance, 
qu'ont les élèves, de trouver assez facilement un emploi public à la lin de leurs 
études. 

L'examen d'admission, aujourd'hui très sérieux, permet de faire un bon choix 
parmi les candidats. On pourrait souhaiter encore cependant, pour la plupart 
de ces candidats, une connaissance un peu moins rudimentaire de l'arabe litté- 
raire. Pour élever le niveau des candidats, en arabe, il paraît nécessaire, pour 
le moment du moins, de nous servir des mouderrès officiels, dont le nombre 
devrait être augmenté. Ces fonctionnaires, surveilles par les directeurs des 
médersas, sont tout indiqués pour enseigner les éléments de la grammaire et de 
la langue arabe aux jeunes indigènes des écoles primaires qui se destinent aux 
médersas. On pourrait môme accorder quelques points défaveur à tout candidat 
à la médersa qui fournirait un certificat de mouderrès, constatant qu'il a suivi 
régulièrement et avec fruit les cours de ce professeur. 

Si Ton jette un coup d'oeil sur le tableau suivant, indiquant, pour la médersa 
de Tlemcen, le nombre d'heures consacrées chaque semaine aux diverses 
matières d'enseignement, on constate que l'enseignement du français tient 
autant de place dans les études que l'enseignement de l'arabe : 

MATlÈIUiS FRANÇAISES ANNÉES 

{ vo 2 ,; 3 e 4 f; 

Langue française 3 3 3 3 

Histoire et géographie 2 2 2 2 

Droit usuel et organisation administrative 1 1 l i 

Mathématiques 1 1 ,1 1 

Sciences physiques et naturelles 1 l l l 

Hygiène » » | \ 

Compositions 3 3 3 3 

MATIÈRES ARABES 

Langue arabe 4 4 4 4 

Droit musulman 4,4 4 4 

Théologie musulmane I 1 t l 

Compositions -3 3 3 3 

De toutes les matières françaises enseignées à la médersa, c'est la langue 
française qui occupe la place principale. Il faut que nos futurs fonctionnaires 
musulmans ne justifient pas seulement d'une connaissance parfaite de l'arabe et 
du droit musulman, mais qu'ils soient aussi capables de s'exprimer clairement 
en français et de comprendre sans difficulté les principales productions scienti- 
fiques et littéraires du génie français. Ce n'est que s'ils connaissent bien notre 
langue qu'ils pourront comprendre nos idées, suivre nos progrès et poursuivre 



le bat humanitaire de notre politique et de notre administration, pour faire 
pénétrer à leur tour ces mômes idées parmi leurs coreligionnaires, sur lesquels 
ils acquerront le prestige et l'autorité que donne une instruction supérieure. 

Les leçons de français, chez ces élèves qui connaissent déjà la grammaire; 
sont conçues de façon à étendre leur vocabulaire, aies accoutumer à la construc- 
tion claire de la phrase, au mécanisme de la langue, à les habituer à coordonner 
leurs idées et aies exposer simplement. Des exercices de langage, des rédactions 
orales, des lectures expliquées au point de vue du vocabulaire, des idées et du 
stvle. de courtes récitations par cœur, forment la base de renseignement du 
français . 

L'histoire enseignée à la médersa est l'histoire des civilisations et des gz^ands 
mouvements politiques et religieux avec leurs causes et leurs conséquences. 
L'histoire ne saurait en aucune façon consister en une nomenclature fastidieuse 
et vide de dates et de batailles, ou dans l'énumération détaillée des divers rois 
d'une dynastie, des divers souverains d'un empire. 

En géographie, pas plus qu'en histoire, il ne convient de charger la mémoire 
des élèves d'une foule de noms propres de villes, de fleuves, de montagnes, et 
ries chiffres représentant la population de ces villes, la longueur de ces fleuves, 
l'altitude de ces montagnes. À la médersa de Tlemcen, la géographie est entendue 
comme l'étude raisonnée de la terre et de l'homme, de leur influence réciproque 
l'un sur l'autre, des résultats de cette influence en tenant compte du climat et 
de la situation dans le monde de la région étudiée. Une large place est réservée 
à la géographie générale (cours de première année) et à l'étude des grands phé- 
nomènes naturels et des lois immuables qui les régissent. 

De futurs magistrats musulmans doivent avoir des notions précises de nos 
lois, de nos codes, de notre organisation politique, administrative et judiciaire. 
L'étude de notre droit civil et les principales questions relatives aux personnes 
et aux biens, que le professeur rapproche, autant que possible, des questions 
similaires du droit musulman, font l'objet du cours de la l ie année. Le 
droit public français est étudié en 2 e année. L'organisation administrative de 
l'Algérie et des notions de législation algérienne sont enseignées en 3'' et 
4 ,; années. 

L'enseignement des mathématiques donne aux élèves un ensemble des con- 
naissances utiles en arithmétique, en géométrie et même en algèbre. Nos étu- 
diauts ont. en général, une aptitude marquée pour les mathématiques. 

Les sciences (physique, chimie, géologie et botanique) ont leur application 
immédiate dans l'étude de la géographie. Cet enseignement, qui met nos élèves 
au courant des grandes inventions modernes et de leurs applications pratiques, 
îi on outre L'avantage de développer chez eux l'esprit d'observation et le 
jugement en même temps qu'il les accoutume à raisonner et à ordonner 
leurs idées. 

Dans le cours d'hygiène, on étudie les organes du corps humain, les princi- 
pales épidémies et les maladies les plus communes dans ce pa}~s, avec les moyens 
de s en préserver. L'hygiène du corps, de l'alimentation et de l'habitation fait 
1 objet de leçons utiles dont nos élèves et leurs familles sont les premiers à tirer 
profit, ce qui n'est pas un mince résultat. 

Nos étudiants, à leur sortie de la médersa, vont occuper des emplois qui 
nécessitent, de leur part, une connaissance étendue de la langue arabe et du 
t. il. 15 



— 226 — 

droit musulman. Quatre heures par semaine sont consacrées à ces matières, dans 
chaque année; en outre, des rédactions écrites les habituent à manier la langue 
arabe, à dresser des actes de cacli, des jugements et à faire des partages de 
successions. 

La grammaire arabe, si difficile, est étudiée à fond pendant les quatre années. 
En l pe année, le cours comprend l'étude de la morphologie exposée selon la 
méthode moderne, d'après les traités des grammairiens arabes. Chaque leçon 
comporte un ensemble de règles de grammaire appuyées sur des exemples 
appropriés et des exercices d'application. Des interrogations sont faites à chaque 
classe. Dans les trois autres années, on revise la morphologie et on apprend la 
syntaxe d'après les traités didactiques, Y Adjroiimiya et YAlfiya, commentés et 
expliqués par le professeur. Des exercices gradués de rédaction et de style sont 
donnés aux étudiants, qui s'accoutument ainsi à écrire correctement et élar- 
gissent progressivement leur vocabulaire. Des lectures expliquées de textes 
choisis font un excellent exercice pour accoutumer l'élève au mécanisme delà 
langue. Chaque année, plusieurs de nos étudiants sont reçus aux examens du 
brevet et du diplôme d'arabe, délivrés par l'Ecole supérieure des Lettres 
d'Alger; ces examens exigent cependant une connaissance assez complète des- 
deux langues française et arabe. 

Le cours de droit musulman a eu pour base jusqu'ici les deux traités du rite 
malékite les plus en renom dans ce pays, la Risala d'Ibn abi zùd cl Oirouam, 
dont l'intelligence est facile, pour les deux premières années, et le traité concis, 
obscur et difficile de Khalil, pour les 3 e et 4'' années. Le professeur ne se borne 
pas à l'explication sèche et vide du texte, en rémaillant de détails minutieux et 
sans profit sur la valeur technique et grammaticale des termes. Chaque section 
de chapitre de droit expliquée forme le résumé de la leçon, que le professeur 
développe comme il convient, en s'inspirant des commentaires. Toutes les fois 
qu'il le peut, le professeur donne en français la traduction du terme juridique 
arabe. Des actes et des jugements en application des leçons apprises dans la 
semaine sont rédigés par les élèves, en guise de composition. 

La théologie n'occupe qu'une bien petite place dans les médersas actuelles; 
mais le temps réservé à cette branche des études arabes est suffisant pour 
donner aux élèves des notions sommaires sur les dogmes de l'Islam . le rituel et 
la morale, dont ils auront besoin, car les connaissances qu'ils acquièrent ainsi, 
leur donneront une supériorité marquée aux yeux de leurs coreligionnaires igno- 
rants, qui pratiquent encore la magie, et s'en tiennent à une religion faite de 
grossières superstitions de survivances des croyances primitives aux esprits et 
aux démons, et de ce qu'on a justement appelé le« maraboutisme ». 

On ne saurait mieux marquer le succès croissant de la médersa de ïleinceu, 
qu'en donnant ici les chiffres de l'effectif des étudiants réguliers, pendant ces 
sept dernières années. Voici ces chiffres : 

Pour l'année scolaire 1901-1902, 32 étudianLs réguliers. 

— - 1902-1903, 34 — •' — 

— — 1903-1904, 38 — — 

— — 1904-1905, 46 — — 

— — 1905-1900, 49 

— 1900-1907, -il) — — 

— — 1907-1908, 0G — — 



— 227 — 

Dans l'espace des sept dernières années, l'effectif des étudiants réguliers 
de la médersa de Tlemcen a doublé. Les étudiants bénévoles ne figurent pas 
dans cette statistique, leur nombre est très variable et n'a jamais dépassé une 
dizaine. 

Nous ne pensons pas, d'ailleurs, qu'il convienne, pour le moment, de dépasser 
ce chiffre de 66 étudiants réguliers pour l'ensemble de quatre années. Il faudrait 
même, croyons-nous, se limiter à une soixantaine d'élèves, si nous voulons 
pouvoir caser rapidement, à la fin de leurs études, tous les étudiants qui ont 
obtenu le certificat d'études des médersas. 

Nos étudiants, en effet, ne peuvent accepter les emplois inférieurs du culte et 
de la justice (hazzabs, muezzins, dans les mosquées, oukils ou aouns dans les 
mahakmas) parce que ces emplois ne sont pas assez lucratifs. Ce n'est pas avec 
un traitement de 10 à 30 francs par mois qu'un Musulman, instruit dans nos 
écoles, peut vivre et entretenir une famille. Les seuls emplois que nos élèves 
peuvent occuper sont ceux d'imams dans certaines mosquées importantes, 
d'ailel dans les mahakmas, de mouderrès ou de khodjas, qui leur rapportent 
au moins une cinquantaine de francs par mois. Mais le nombre de ces emplois 
n ; est pas considérable, et le nombre des vacances y est très limité; si j'en juge 
par le département d'Oran, il semble qu'une dizaine de candidats par an suffi- 
raient actuellement à combler les vacances qui se produisent. Dès lors, si chaque 
médersa délivre chaque année plus d'une dizaine de certificats d'études, on ne 
pourra placer tous les postulants, el l'on fera fatalement des mécontents; 
c'est ce qu'il faut éviter. 

Les améliorations apportées dans l'organisation des médersas n'ont pas affecté 
seulement le personnel et les programmes. La médersa d'Alger, puis celle de 
Tlemcen, ont été installées dans des bâtiments neufs, édifiés dans ce but. Le 
Gouvernement fait construire, en ce moment, le nouveau local de la médersa de 
Constantine. La médersa de Tlemcen avait été pendant longtemps installée dans 
une maison particulière, louée par le Gouvernement à cet effet. Cette maison, 
trop petite et mal commode, ne répondait pas aux nécessités d'une pareille 
école. En 1905, fut inaugurée solennellement la médersa actuelle qui s'élève non 
loin de remplacement qu'occupait jadis la médersa-Oulad El Imam, à côté de 
la porte de Fez (l'ancien Bab Guelhchout des chroniques tlemcéniennes). 

Le monument qui abrite aujourd'hui la médersa, construit en style hispano- 
mauresque, est une habile accommodation du dispositif de la maison arabe, aux 
besoins d'une école de ce genre. Les motifs de décoration en plâtre qui ornent 
les murs et les plafonds, l'élégance du décor d'arabesques, l'harmonie des formes, 
1 heureuse disposition du monument, font comparer cet édifice aux plus gracieux 
monuments arabes construits à Tlemcen au moyen-âge. Des dépendances de ce 
bâtiment seront prochainement construites, et notamment, des logements pour 
les étudiants non tlemcéniens, qui seront ainsi placés à côté de l'école et n'auront 
plus à se préoccuper, comme aujourd'hui, de trouver à louer en ville une pauvre 
chambre où ils manquent quelquefois du confort le plus indispensable. 

Toutes ces améliorations ont contribué dans une large mesure à assurer le 
succès de la médersa, à augmenter encore la confiance qu'elle inspire aux 
familles. 

Les hauts fonctionnaires de l'administration algéiûenne et de renseignement, 
( jui ont contribué à l'organisation actuelle des médersas, qui ont réussi à triom- 



— 228 — 

pher des résistances que la question de ces établissements a trouvées, à certains 
moments, au sein des Assemblées algériennes, peuvent être heureux du résultat 
atteint ; ils peuvent, avec confiance, envisager l'avenir des médersas algériennes, 
dont tous, Musulmans et Français, apprécient aujourd'hui l'utilité. Par la valeur 
des fonctionnaires qu'elles donneront à l'administration algérienne, et même, 
dans une certaine mesure, à l'administration coloniale des pays musulmans, ces 
écoles sauront justifier les sacrifices faits pour elles; elles seront, de plus en plus, 
entre nos mains, un instrument de progrès et de relèvement moral et intellec- 
tuel des indigènes de ce pays. 

M. Hondas, inspecteur général des médersas, auquel cette institution doit déjà 
beaucoup, a émis récemment l'idée d'y annexer une section commerciale, qui 
serait formée de jeunes Musulmans se destinant au commerce dans les pays 
musulmans. Cette section commerciale a été créée par un arrêté du Gouverneur 
général ; elle aura pour siège la médersa d'Alger, recevra tous les étudiants 
admis en 4 e année et qui en seront jugés dignes. La section comineixùale fonc- 
tionnera à partir du mois d'octobre 1908 ; elle pourrait préparer de bons repré- 
sentants de commerce pour les maisons de la métropole, en affaires, non seule- 
ment avec l'Algérie et la Tunisie, mais aussi avec les pays musulmans, comme 
le Maroc, la Tripolitainc, l'Egypte, la Syrie, etc. 

Les explorateurs du Maroc, MM. Doutté et de Segonzac, ont pu apprécier les 
services que leur avaient rendus, en les accompagnant dans le pays des Chérifs, 
d'anciens élèves de la médersa de Tlemcen. C'est que. par leur culture arabe, 
nos élèves peuvent faire d'excellents agents de pénétration dans les pays musul- 
mans. Nous voulons espérer que les essais tentés dans ce sens donneront d'heu- 
reux résultats, et que notre politique de pénétration économique dans les pays 
d'Islam trouvera dans nos étudiants, des auxiliaires précieux. 

* 

CONCJJ : $]OXS 

Dans les lignes qui précèdent, nous avons tenté de marquer révolution des 
diverses écoles privées et publiques, réservées en Algérie à renseignement des 
musulmans, et le rôle que joue à l'heure actuelle chacune de ces sortes d'écoles, 
toutes réservés aux garçons. 

Les fillettes musulmanes n'ont pas en Algérie, comme dans d'autres pays 
musulmans, d'écoles spéciales pour l'étude de la langue arabe ou de la langue 
française. Quelques-unes, bien rares du reste, fréquentent nos écoles primaires 
de filles; d'autres, apprennent un peu de français, dans nos écoles indigènes de 
lapis et de travaux manuels ; mais, ces écoles indigènes professionnelles ne ren- 
trent pas dans le cadre que nous avons voulu donner à la présente étude. 

L'école coranique, en Algérie, est ce qu'elle a toujours été. Aucune modifica- 
tion, môme infime, depuis les premiers siècles de l'Islam, ne semble s'être fait 
sentir, dans son fonctionnement, dans son programme, dans sa méthode d'ensei- 
gnement. 

Une surveillance effective et vigilante, prescrite d'ailleurs par le décret du 
18 octobre 1892, pourrait seule astreindre certains maîtres des écoles corani- 
ques à respecter les règles de l'hygiène, et à ne pas profiter de leur fonction pour. 
répandre, à côté de renseignement du Coran, des idées parfois contraires à l'ordre 
public, et des croyances d'un autre temps. La fermeture temporaire ou défini- 



■— 229 — 

tive des écoles qui ne répondent pas aux conditions requises serait une bonne 
mesure, dont personne n'aurait à se plaindre. 

En général, l'indigène envoie son fils à Técole coranique afin qu'il y apprenne 
assez de Coran pour faire les prières obligatoires, pour qu'il y reçoive, en un 
mot, l'instruction religieuse. On pourrait citer déjà des enfants qui fréquentent 
assidûment l'école primaire française, et vont à l'école coranique, comme chez 
nous les enfants vont au catéchisme à l'église. Enfin, de nombreux enfants indi- 
gènes ont délaissé complètement l'école coranique pour l'école primaire. 

Ceci est une preuve que renseignement laïque du français et de l'arabe, qui 
donne au jeune indigène un ensemble de connaissances pratiques dont il peut se 
servir dans la vie, prendra peu à peu le pas sur renseignement coranique, qui 
sera de plus en plus délaissé . 

Nous ne sommes partisan ni de la suppression radicale des écoles coraniques, 
qui serait d'ailleurs prématurée aujourd'hui, ni de leur transformation en écoles 
mixtes dont l'enseignement, à côté du" Coran, comprendrait de la grammaire 
arabe ou française, ou toute autre matière. 

Les nombreuses écoles préparatoires que l'on va créer, dans les campa- 
gnes, donneront à ces enfants — que les parents mettent à T école coranique, 
autant pour s'en débarrasser dans le jour que pour faire leur instruction reli- 
gieuse — un enseignement qui, nous l'espérons, leur sera utile dans la vie jour- 
nalière. 

Dans ces écoles préparatoires, l'enfant apprendra à lire et à écrire le français 
et l'arabe : il acquerra des notions utiles d'arithmétique et de connaissances 
usuelles ; il fera un meilleur laboureur ou un ouvrier plus habile (1). 

Les enfants les mieux doués pourront étendre encore ces connaissances, à 
l'école primaire française, où une nouvelle sélection serait faite parmi les plus 
inlclligents pour le recrutement desmédersas, des écoles primaires supérieures, 
des écoles d'industrie et de commerce, etc.,. C'est de la sorte, croyons-nous, que 
nos écoles primaires détacheront peu à peu l'indigène des écoles coraniques et 
l'arracheront à son ignorance, qui est son pire ennemi et le nôtre. 

Nous ne devons pas regretter la diminution que nous avons constatée dans 
le nombre des écoles, dont nous avons parlé sous la rubrique zaouias. Elles 
sont appelées à être détrônées par les cours de nos mouderrès officiels, de même 
que nos écoles préparatoires et primaires se substitueront aux écoles corani- 
ques . 

L'enseignement de l'arabe donné par nos mouderrès plus rationnel et plus clair 
que celui de la zaouïa sera plus profitable à nos Musulmans. La zaouïa restera 
un lieu de pèlerinage et de prière, mais elle finira par voir disparaître, faute 
d'élèves, l'école qui y était annexée. 

Pour ce qui concerne l'enseignement des mouderrès. nous avons essayé d'en 
tracer l'évolution et d'en marquer les avantages au point de vue de l'instruction 
en arabe littéraire des jeunes Musulmans. Il ne faut pas oublier que l'organisa- 
tion actuelle et les programmes des cours ne datent que d'hier et n'ont pu 
encore produire leurs fruits ; il reste encore beaucoup d'anciens mouderrès de 

t W Voir le projet qui aparudans le numéro d'octobre 1907 du Bulletin de V enseignement des 
indigè nes de l'Académie d'Alger, ainsi que les opinions de personnes compétentes, commu- 
niquées à M. le Recteur de l'Académie et insérées dans les premiers numéros de 190S de ce 
Bulletin. 



— 230 — 

la vieille école des zaouïas, auxquels nous ne pourrons pas faire adopter facile- 
ment nos méthodes plus modernes. 

Nous ne doutons pas que les mouderrès puissent rendre des services ; mais 
pour recruter de bons maîtres, il faudra les payer davantage. Les emplois de 
mouderrès devront être réservés aux anciens et meilleurs élèves diplômés delà 
division supérieure de la médersa d'Alger. 

Les mouderrès pourront donner une bonne culture arabe aux élèves des écoles 
primaires qui se destinent aux médersas ; ils contribueront aussi à répandre 
chez les indigènes l'usage de la lecture et de l'écriture de l'arabe littéraire ; leur 
nombre est encore trop restreint pour le moment. 

Les anciens élèves des médersas sont appelés à former chez les indigènes une 
élite intellectuelle, une classe dirigeante, dégagée d'aiileurs de tout esprit aris- 
tocratique et de sots px^éjugés pseudo-religieux. Ces jeunes musulmans auront 
reçu dans nos écoles, non seulement les connaissances nécessaires, en arabe et 
en français, pour occuper avec compétence les divers emplois qui leur sont 
réservés, mais encore ils auront acquis une bonne méthode de travail pour se 
perfectionner dans la connaissance de la littérature arabe ; ils sauront ce qu'est 
l'Islam orthodoxe et son histoire, et pratiqueront une religion épurée de tous les 
éléments qui lui sont étrangers et qui constituent la véritable religion du peuple 
(maraboutisme, croyances animistes, rites magiques, etc..) ; ils entendront cette 
religion dans un esprit libéral, exempt d'un fanatisme aveugle et d'un mysti- 
cisme déprimant. 

Nous avons étudié, dans le chapitre réservé aux médersas, l'évolution de ces 
écoles depuis leur établissement par la France en Algérie, en 1850. C'est surtout 
le décret du 23 juillet 1895 qui a fait entrer les médersas dans une voie féconde 
en résultats. La direction de ces établissements par un Français, leur assure une 
orientation nettement française ; le contrôle du directeur sur l'enseignement 
musulman assure le triomphe de méthodes plus claires et plus rapides et permet 
d'élargir le champ de cet enseignement. 

Sans doute, une institution comme celle des médersas ne saurait se modifier 
du jour au lendemain, même par la volonté d'un décret. Il reste dans nos 
médersas algériennes quelques vieux professeurs, qui y exerçaient avant 1895, 
et qui, tous animés d'un esprit très conciliant et de sentiments dévoués à nos 
institutions, ignorent quelquefois le français et n'arrivent qu'à grand'peine à 
« moderniser » leurs méthodes d'enseignement. Ces vieux professeurs sont 
comme le trait d'union entre l'ancien régime et le nouveau ; ils contribuent, par 
leur présence dans nos écoles, à inspirer confiance à certaines familles qui 
pourraient craindre de notre part un enseignement par trop libéral. 

Il faut se garder d'ouvrir les portes des médersas, dont on ne doit pas perdre 
de vue le côté politique, à des professeurs musulmans dont le dévouement à la 
France ne serait pas éprouvé. La fidélité de ces fonctionnaires à notre gouver- 
nement doit s'affirmer par leurs actes et par leur attitude, soit devant leurs 
élèves, soit, hors de rétablissement, devant leurs coreligionnaires, sur lesquels 
leur savoir et leur situation leur donnent une autorité toute particulière. 

Quant aux élèves, au fur et à mesure que le recrutement se fait plus facile, 
il est naturel de se montrer plus exigeant au point de vue des capacités intel- 
lectuelles et de la valeur morale. Il faut que les médersas ne soient réservées 



231 — 



qu'à l'élite intellectuelle de la population musulmane, et nous devons éliminer 
sans hésitation tous ceux qui ne réunissent pas les conditions de moralité et de 
bons sentiments à notre égard, que nous sommes en droit d'exiger de tout fonc- 
tionnaire. 



L'ENSEIGNEMENT' PRIMAIRE DES INDIGÈNES EN TUNISIE 

Rapport de M. KHAIRALLAH 

Interprète judiciaire à Tunis. 



Le rapport de M. Khairallak sur l'Enseignement primaire des indigènes en 
Tunisie ne nous étant pas encore parvenu au moment de mettre ces pages sous 
presse, nous nous voyons obligés d'en renvoyer la publication à la fin des docu- 
ments de la Section Indigène, sinon à la fin du présent volume, après les Ques- 
tions Marocaines. 



L'ENSEIGNEMENT AGRICOLE DES INDIGÈNES 

EN ALGÉRIE 

Rapport de M. C. ROLLAND 

Délégué, à l'InspecLion de renseignement agricole indigène en Algérie. 



L'agriculture, dans l'Afrique du Nord, à défaut d'industrie, est la grande et 
presque seule pourvoyeuse des besoins de l'homme; aussi avons-nous intérêt à 
faire tous nos efforts pour en assurer le progrès. 

Ce progrès dépend de deux facteurs : le colon et l'indigène. Il est nécessaire 
de se rendre un compte exact de leur situation respective et de déterminer les 
moyens d'en favoriser l'amélioration. Cependant, dans cette étude, nous ne nous 



— : 232 — 

occuperons que de la condition du fellah et de son agriculture, en recherchant si 
cette agriculture peut s'améliorer et comment elle le peut. Mais auparavant, 
sachant que l'avenir se rattache au passé par de profondes racines, nous croyons 
devoir jeter un coup d'œil rapide sur ce que lut l'agriculture musulmane. 

I.- CE QUE FUT L'AGRICULTURE MUSULMANE. 

Cette agriculture a eu son ère de prospérité et de grandeur; les remarquables 
ouvrages d'hydraulique agricole en Andalousie et dans le midi de la France, les 
nombreux écrits laissés par les agronomes musulmans en sont des preuves 
tangibles. 

Le fameux Livre d agriculture nabathéenne, recueil de traditions fort 
anciennes, écrit au x e siècle de notre ère, traitait déjà de la question des engrais, 
de l'effet du marnage, de la fécondation artificielle des plantes et particulièrement 
du dattier et du figuier, des maladies des végétaux, de la culture du cotonnier, 
de l'amendement des terrains salés, etc. Plus tard, au xn c siècle, après Ibn-Was- 
chschiali, Aboul-Khair, Hadj-Ahmed de Grenade et bien d'autres écrivains 
agricoles, Ibn-Al-A\vam rédigeait son Traité de V Agriculture, véritable Maison 
Rustique, qui résume les connaissances alors acquises sur la culture des plantes 
(canne à sucre, oranger, bananier, végétaux textiles, etc.), sur l'emploi des 
plantes vertes et particulièrement des légumineuses comme engrais, sur le rôle 
de la jachère cultivée, de l'assolement, sur l'effet fertilisant des labours de prin- 
temps et d'été, etc., —toutes questions reprises et étudiées scientifiquement par 
l'agronomie moderne qui, dans bien des cas, n'a fait qu'expliquer les données 
de la pratique et de la tradition agricoles, en permettant toutefois une application 
plus générale et plus féconde de leurs enseignements. 

Et ce n'est pas seulement en Espagne et dans le midi de la France que nous 
trouvons des monuments impérissables témoignant de l 1 activité et de la prospé- 
rité agricoles des Maures. Dans F Afrique du Nord, les indigènes, avant nous, 
sans disposer du puissant outillage moderne, avaient exécuté des ouvrages 
d'hydraulique remarquables. Dans certaines régions pauvres en eau superfi- 
cielle, ils ont, au moyen d'immenses galeries de drainage, capté l'eau du sous- 
sol pour l'employer à des irrigations et en creusant des puits artésiens sans le 
secours de la sonde, alors inconnue, ils ont vivifié des terres mortes. C'est aussi 
à eux que l'on doit ces plantations d'oliviers, de dattiers qui l'ont la richesse de 
certaines parties de l'Afrique du Nord. 

Mais depuis des siècles, cette prospérité agricole a disparu. Un état d'anarchie 
et d'insécurité, des guerres continuelles, des invasions successives, un système 
fiscal oppressif, ruineux et constituant souvent, un obstacle absolu à tout progrès, 
un régime foncier déplorable, le manque de connaissances agricoles, etc., sont 
les principales causes de la situation maLheureusc de l'agriculture indigène 
actuelle. 

En raison de l'habitat et des conditions climatériques, on peut distinguer dans 
l'exploitation du sol algérien deux parties : V agriculture arabe et V agriculture 
berbère. 

II.- L'AGRICULTURE ARABE. 

LArabe, selon la région qu'il habite, est cultivateur ou pasteur; il produit 
principalement des céréales dans le Tell, et élève surtout du bétail dans le Sud. 



— 233 — 

C'est, en général, un piètre travailleur de la terre, et aussi un très médiocre 
éleveur. Cultivateur, il s'est confiné dans la routine ancestrale et, comme par le 
passé, il gratte superficiellement le sol avec l'araire indigène, respectant les 
pierres et nombre de planles nuisibles, attendant de la pluie incertaine une 
récolte presque toujours insuffisante pour ses besoins. Ses semences ne sont 
d'ailleurs ni sélectionnées, ni sulfatées, il n'utilise pas son fumier dont il se sert 
de combustible dans certaines régions. 

Gomme ses cultures, son troupeau est mal soigné, car il applique à l'animal ce 
précepte fataliste : « Que celui qui l'a créé le nourrisse ». Il ne fait guère de pro- 
visions de fourrages, il laisse le plus souvent ses animaux à l'abandon, livrant 
leur reproduction au hasard; il ne leur donne aucun soin élémentaire d'hygiène, 
et parfois il favorise par une négligence coupable ou par ignorance le dévelop- 
pement des épizooties. 

Ses moyens d'exploitation du sol sont rudimentaires et misérables. Une 
charrue, faite d'une branche d'arbre, traînée par des animaux faméliques, 
mulets, bœufs, ânes, etc., attelés avec de mauvaises cordes, des débris de burnous, 
constitue à peu près tout le cheptel du fellah. 

Sur ses terres, on rencontre peu ou pas d'arbres, et s'il en reste, il s'empresse 
de les couper et de les brûler. Il n'a pas toujours un jardin, car l'eau lui fait 
défaut; quand il en a un, il cultive quelques rares légumes : des piments, des 
navets, envahis par les herbes, etc. 

Rien d'étonnant alors que pour compléter son alimentation, il compte encore 
sur les produits spontanés du sol (carduacées, malvacées, chou palmiste, racines 
diverses.) 

III.- L'AGRICULTURE BERBÈRE. 

Tandis que l'Arabe utilise, surtout dans le Sud, de vastes espaces de terrains, 
le Berbère cultive les lianes de ses montagnes et quelques fonds de vallées qui 
étaient avant la conquête le Bled-el-Baroud (le terrain de la poudre). 

Le Kabyle est meilleur cultivateur que l'Arabe; il soigne mieux ses cultures, 
il sait en général les alterner, il sarcle ses céréales, mais pour labourer, il se 
sert toujours de l'araire indigène qu'il n'a pas modifié depuis les temps les 
plus anciens. Le Kabyle soigne également davantage son bétail et le nourrit 
mieux; il fait provisions de fourrages et met en réserve les feuilles de certains 
arbre? : frêne, orme, figuier, etc., qui constituent pour lui de véritables prairies 
aériennes, mais il a également le tort de ne pas veiller à la sélection, à la repro- 
duction de son bétail. Les engrais liquides ne sont pas utilisés, on laisse perdre 
également nombre de matières fertilisantes; en somme, le Kabyle ne tire pas des 
rendements suffisants de sa terre où il est très à l'étroit, et s'il peut vivre dans 
ses montagnes, où le sol cultivable est relativement rare, c'est principalement à 
deux arbres de haute valeur, le figuier et l'olivier, qu'il le doit. 

Le figuier est bien soigné en Kabylie, mais ses fruits, s'ils étaient mieux pré- 
parés et conditionnés, auraient une plus grande valeur marchande; l'olivier n'est 
pas cultivé avec tout le soin qu'il faudrait; il est mal taillé et taillé à la hachette 
qui l'abîme; la cueillette se fait à la gaule qui brise les branches d'un an devant 
porter la récolte prochaine ; la fabrication de l'huile, faute d'un bon outillage, est 
encore restée, dans nombre d'endroits, défectueuse; aussi le Kabyle est-il loin de 
retirer de cet arbre tout ce qu'il pourrait donner. De plus, dans certaines régions 



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de la Kabylie, on remarque de vastes espaces qui ne sont pas défrichés et qui 
sont couverts de pierres, de cystes, de lentisques, d'oliviers sauvages, etc. Dans 
les ravins, on trouve également de nombreux merisiers sauvages. 

Les plantations, les greffes ne sont pas soignées, ne sont pas défendues contre 
la dent du bétail, les bergers, au lieu de conduire les troupeaux, semblent plutôt 
être conduits par eux. 

En outre, le Kabyle continue à déboiser; le frêne sert à faire des plats en bois, 
le chêne « bellout » est débité et vendu; aussi le bois de chauffage se fait de plus 
en plus rare et augmente de prix; naturellement, par suite de ce déboisement, le 
Kabyle voit ses terres en pente glisser au fond des ravins. Pendant l'hiver 1903- 
1906, en septembre 1907, nombre de chemins muletiers des communes mixtes de 
Fort-National, Michelet furent coupés ; on observa de nombreux glissements de 
terrains entraînant les cultures, les figuiers. 

Enfin, le jardin kabyle est toujours une petite étendue de terre mal entourée, 
aux cultures faites sans symétrie, sans soins; on y voit des oignons, des navets, 
des « thardiout » (scolyme), des haricots (loubia) et quelques pieds de pomme de 
terre mal cultivés, mal soignés. 

En résumé, on peut constater que les procédés de culture du fellah restent à 
peu près immuables, et que, d'une façon générale, l'indigène a pour objectif de 
tirer du sol ses produits avec le moins d'avances possible, de travail et d'argent, 
et en se servant d'un outillage rudimentaire, presque toujours insuffisant. La 
statistique officielle est à ce point de vue suffisamment suggestive. En eilet, 
en 1906, pour 2.600.000 hectares de terres cultivées par les indigènes en Algérie, 
la valeur du matériel agricole (cheptel mort) ne s'élevait pas à 9.500.000 francs, 
cela ne fait pas 3 fr. 70 par hectare cultivé, alors que dans la métropole et chez 
les colons, pour la même surface, cette valeur varie depuis 30, 40 francs jusqu'à 
350 fr. en culture intensive. 

Ces chiffres prouvent en eilet que l'immense majorité des fellahs ne fait pas à 
la terre de suffisantes avances d'argent; quant au travail, la vérité nous oblige à 
dire que trop souvent le cultivateur indigène est resté apathique, paresseux; il 
est partisan du moindi^e effort, et seule la nécessité le contraint à agir, sinon, il 
so renferme en une rêverie contemplative; il est «semech» — «buveur de soleil.» H 
faut reconnaître aussi que l'indigène n'aime pas beaucoup le travail manuel agri- 
cole ; il préférera être commerçant, colporteur, portefaix ou occuper un emploi 
quelconque; il songe à s'évader de la terre, et s'il est petit propriétaire, il 
prendra des khamès, et la terre mal travaillée ne nourrira ni les uns, ni les autres. 

Enfin, si Ton songe que l'indigène, généralement imprévoyant, vend ses maigres 
récoltes d'avance, en vert sur pied et dans des conditions onéreuses, on se rendra 
compte que le proverbe kabyle : « Onïn illan tVigiiellil, adiguin d'iguellil. »— 
« Celui qui est pauvre, reste pauvre » est rigoureusement exact. 

Après ces constatations, on reconnaîtra que l'état de l'agriculture indigène est 
précaire, et Ton peut se demander avec certains si Ton peut espérer voir un jour 
le fellah évoluer vers le progrès . 

IV.- AMÉLIORATION DE L'AGRICULTURE INDIGÈNE. 

a) L'agriculture indigène peut-elle s'améliorer? — Nous n'hésitons pas à poser 
en principe que l'indigène est susceptible d'améliorer son agriculture. 



A ceux qui, mettant en avant son inertie, sa méfiance, son fatalisme, le con- 
damnent à s'enliser éternellement dans la routine ancestrale, et conséquemment 
à rester toujours dans une misère devenue depuis longtemps chronique, à ceux-là 
nous dirons que le passé de l'agriculture musulmane nous est un sûr garant de 
l'avenir . Au surplus, nous leur demanderons de se souvenir de la situation de 
nos ancêtres, les paysans du xvn e siècle. « L'on voit, disait La Bruyère, certains 
animaux farouches, des mâles, des femelles, répandus par la campagne, noirs, 
livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent 
avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée et, quand ils 
se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine. Ils se retirent la nuit 
dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. » 

Si Ton mesure aujourd'hui le chemin parcouru, et si Ton n'a pas la prétention 
d'être la seule race qui évolue, est-il permis de désespérer de l'avenir du 
fellah? 

Il faut d'ailleurs reconnaître que, partout où les facteurs naturels et les circons- 
tances lui ont été favorables, l'indigène s'est montré assez bon cultivateur. N'est- 
ce pas lui qui a planté les magnifiques vergers d'oliviers, de figuiers de Kabylie? 
A 1 'est-ce pas à lui que Ton doit les superbes palmeraies du Sud, et actuellement 
ne voit-on pas un certain nombre de propriétaires indigènes utiliser nos 
charrues modernes? Ne voit-on pas quelques Kabyles s'associer pour transformer 
leur outillage d'huilerie, de façon à obtenir un produit de meilleur goût et en 
plus grande quantité ? Ne voit- on pas, aux abords des centres de colonisation, des 
exploitations indigènes dirigées à l'européenne? Oui, un examen sérieux et appro- 
fondi nous permet d'affirmer que le fellah sait voir et sait compter; qu'il sait, 
quand il y trouçe intérêt, modifier ses pratiques agricoles et adopter toutes les 
améliorations profitables, pourvu qu'elles soient mises à la portée de son intelli- 
gence et de sa bourse. 

b) Nécessité d'améliorer l'agriculture indigène. — L'évolution du fellah vers 
le progrès est possible; de plus, elle est absolument nécessaire. Il nous appartient 
de guider l'indigène dans cette voie, c'est non seulement notre devoir, mais 
c'est surtout notre intérêt. Gomme Fa dit M. le Gouverneur général Jonnart : 
<( 11 faut que les colons soient bien persuadés que l'administration écarte d'eux 
le péril le plus redoutable auquel ils sont exposés, en se préoccupant activement 
de l'hygiène, de la santé et du bien-être des populations vaincues qui les envi- 
ronnent; qu'ils considèrent que seule sera durable, indestructible, l'entreprise 
de colonisation qui aura poussé des racines profondes dans le cœur des peuples 
en même temps que dans le sol. » 

Le développement de la colonisation a eu et aura naturellement pour consé- 
quence une diminution du territoire occupé par les indigènes. Malgré cette dimi- 
nution de territoire, coïncidant avec l'accroissement rapide de la population, 
le fellah, d'une façon générale, continue à travailler le sol aussi mal, à en tirer 
d'aussi maigres produits. En outre, la collectivité des terres étant brisée, le 
libre parcours des troupeaux est entravé, et l'indigène a plus de difficultés pour 
nourrir son bétail. C'est avec inquiétude aussi que le fellah voit disparaître, 
sous l'effet du défrichement et des labours profonds au moyen de la charrue 
fixe, certains produits spontanés utilisés pour son alimentation et son chauffage 
°u employés à fabriquer de menus objets de ménage (filets, couffins, nattes, 



— 236 — 

claies, etc). Enfin, à chaque instant, le contact avec la colonisation contrarie ses 
façons de vivre et de travailler, et pourtant malgré sa misère, grâce à l'état de 
paix qui a supprimé les luttes de tribus à tribus, grâce à l'appui généreux de la 
France, grâce aux mesures de prévoyance, d'assistance et d'hygiène prises par le 
Gouvernement général de l'Algérie, la population indigène s'accroît rapidement 
et, du fait de cet accroissement, elle éprouve et éprouvera de plus en plus de 
difficultés pour vivre sur une terre qui ne s'augmente pas, et dont elle ne sait 
pas tirer un rendement suffisant. 

Ajoutons que la colonisation a tout intérêt à voir le fellah devenir meilleur 
cultivateur. N'est-ce pasTindigène qui fournit abondamment au colon une main- 
d'œuvre à bon marché et indispensable, mais malheureusement inhabile? Par 
une éducation appropriée ne pourrait-on pas améliorer cette main-d'œuvre et la 
substituer à la main-d'œuvre étrangère? Ne serait-il pas désirable que les salaires 
donnés aux ouvriers étrangers qui les emportent dans leur pays d'origine, soient 
touchés par les indigènes qui les dépenseraient sur place? 

En faisant de l'indigène un meilleur ouvrier agricole, il trouvera donc du 
travail mieux rémunéré chez le colon, ou bien il restera dans son douar à cul- 
tiver son sol, et ainsi se trouvera arrêté l'exode vers la ville, où l'indigène com- 
mence à faire à l'Européen une redoutable concurrence? 

Les Français se plaignent déjà, en effet, de la concurrence qui leur est faite clans 
le petit commerce par les indigènes; ils se plaignent aussi de ce que tous les 
emplois subalternes dans l'administration, dans les maisons de commerce, dans 
les entreprises industrielles et de transport, dans les chemins de fer, etc., leur 
soient enlevés par les jeunes indigènes sortant des écoles qui, en raison de leurs 
moindres exigences, se substituent aux fils de Finançais. Gela est incontestable 
mais il faut bien se dire que cette situation ne pourra être modifiée et même 
qu'elle s'aggravera, si on ne parvient pas à retenir les jeunes indigènes aux 
champs. On ne les décidera à y rester qu'en leur donnant une bonne éducation 
agricole, leur permettant de tirer de leurs terres ce qu'ils sont obliges cle 
demander aujourd'hui au petit commerce, aux petites industries, aux emplois 
de diverses sortes. 

Et lorsque cette amélioration matérielle sera réalisée, n'est-il pas permis 
d'espérer qu'elle entraînera à sa suite l'amélioration morale du fellah? Nombre 
de sentiments qui ne peuvent se développer que difficilement lorsqu'on a faim 
et froid, se feront jour et chasseront petit à petit certains vices, cortège habituel 
de la misère : 

« Si les indigènes sont plus portés que les Européens à commettre des crimes, 
disait le Préfet d'Oran en :1899, leur tempérament, leur état mental et le peu de 
respect que leur inspire leur religion pour l'infidèle en sont certainement 
cause, mais une influence plus puissante vient s'ajoutera ces dispositions natu- 
relles ou morales, c'est la nécessité, qui est la plus impérieuse de toutes les lois, 
c'est le struggle for life ; quand l'indigène se débat contre les affres de la misère. 
quand la faim le pousse, aucune considération morale ne le retiendra, aucune 
crainte de répression ne l'arrêtera. 

<( La répression, c'est l'avenir qui est à Dieu, la faim c'est le présent, tyran 
contre lequel on ne lutte pas. Donc, pour améliorer la sécurité, ce qu'il faut, 
avant même une répression plus rapide des crimes ou des délits, ce sont des 
mesures de prévoyance et d'assistance. » 



— 237 — 

Le meilleur moyen d'assurer la sécurité, c'est de travailler tout d'abord 
à l'amélioration de la situation matérielle de l'indigène. 

Occupons-nous donc d'améliorer l'agriculture de nos sujets; préparons le 
fellah à devenir meilleur cultivateur, à gagner plus largement sa vie; nous 
pouvons d'autant mieux le faire, quïl n'y a pas antagonisme d'intérêt entre 
l'élément colonisateur et l'élément indigène, mais bien au contraire étroite soli- 
darité. L'agriculture européenne et l'agriculture indigène se complètent lune 
par l'autre. Toutes deux contribuent par leurs productions spéciales à la pros- 
périté de notre commerce, de même qu'elles participent ànos charges publiques; 
aussi avons-nous tout intérêt à augmenter la productivité de l'agriculture indi- 
gène, et du môme coup la capacité de consommation du fellah. 

D'ailleurs, nous ne devons pas perdre de vue que l'agriculture indigène, telle 
qu'elle est actuellement, tient, en Algérie une place importante. Les indigènes cul- 
tivent 2. 202.456 hectares de céréales produisant 15.388.350 quintaux; les colons 
emblavent seulement 619.300 hectares produisant 6.083.000 quintaux. 

Les fellahs possèdent environ 4.723.000 figuiers et 3.874.000 oliviers; les colons 
environ 360.000 figuiers et 2.006.000 oliviers. 

Les indigènes détiennent en outre la plus grande partie du cheptel vivant 
d'Algérie : ' 

Espèce chevaline : colons, 53.998: indigènes. 172.176. 

Espèce mulassière : colons, 42.656; indigènes, 128.952. 

Espèce asine : colons. 7.894; indigènes. 267.456. 

Espèce bovine : colons 160.493; indigènes, 917.725. 

Espèce ovine : colons, 661.571; indigènes, 8.138.159. 

Espèce caprine : colons, 79.402: indigènes, 3.880.452. 

Ces chiffres sont suffisamment éloquents ; ils montrent que le moindre progrès 
obtenu en agriculture indigène se traduira par un accroissement de richesse; à 
tous points de vue, notre intérêt nous commande donc de donner un bon ensei- 
gnement agricole à l'indigène. 

Le fellah rendu meilleur cultivateur, c'est d'abord empêcher le développement 
d'un prolétariat indigène qui peut devenir un danger redoutable pour l'avenir 
de la colonie : c'est non seulement le fellah plus riche et plus heureux, mais 
c'est aussi une meilleure main-d'œuvre fournie à la colonisation; c'est l'arrêt de 
l'exode vers les villes et de la concurrence faite à nos nationaux ; c'est l'augmen- 
tation des exportations et importations métropolitaines, l'extension de l'industrie 
française, une meilleure rentrée des impôts, la sécurité mieux assurée et des 
rapports plus confiants établis entre Français et indigènes : c'est aussi faire 
naître et fortifier dans le cœur de nos sujets un loyalisme à toute épreuve. 

Et certes ce n'est pas là un rêve de philanthrope, c'est avant tout le calcul 
positif de l'intérêt bien entendu. Mais qui pourra et voudra se charger de 
l'apprentissage du cultivateur indigène? 

c) Rôle du colon. — Sera-ce le colon? Certes, le colon assure du travail à 
beaucoup d'indigènes; mais, on nous permettra de le faire observer, l'immense 
majorité des fellahs ne peut être employée chez l'Européen et mise en contact 
avec lui, et beaucoup d'entre eux n'ont pas et n'auront jamais l'exemple du colon 
sous les yeux, 

De plus, il faut remarquer que les mélhodes culturales usitées chez le colon ou 



— 238 — 

se rapprochent quelquefois trop de la routine indigène ou sont, le plus souvent 
hors de la portée des faibles moyens économiques du fellah. Enfin, il est bien 
permis de le dire, et on ne saurait en blâmer l'immigrant venu ici surtout pour 
faire ses affaires, le colon ne s'intéresse guère à l'éducation de l'indigène; aussi 
ne peut-on pas le considérer comme un maître désireux d'expliquer patiemment 
les opérations culturales qu'il fait faire machinalement par le fellah. 

L'action du colon sur le fellah reste incomplète et insuffisante et comme il y a 
urgence réelle à voir ce dernier entrer dans la voie du progrès, force nous est 
de rechercher d'autres moyens plus efficaces pour faire de l'indigène un cultiva- 
teur capable de gagner plus largement sa vie. 

d) Rôle de l'école. — Nous croyons que l'école nous permettra d'obtenir plus 
facilement., plus sûrement ces heureux résultats, parce que l'instituteur se trouve 
constamment en contact avec l'indigène. C'est l' instituteur que les indigènes 
viennent trouver pour demander conseil, pour lui faire écrire, envoyer des 
lettres, pour se faire soigner, pour tenter la plus légère innovation en agricul- 
ture. 

L'administrateur a certainement, grâce à ses subordonnés (caïds, présidents) 
une autorité beaucoup plus grande sur les indigènes, mais il se trouve trop 
éloigné; il n'a point le temps d'expliquer le pourquoi de telle ou telle opération 
culturale, de payer lui-même d'exemple. 

L'instituteur, lui, est constamment au milieu des fellahs; il plante, il greffe, etc., 
il agit et fait agir; l'indigène peut imiter, écouter les explications, suivre les con- 
seils, et de cette façon, grâce au maître, l'école devient un merveilleux instru- 
ment de progrès. 

En enseignant notre langue, en inculquant aux élèves quelques idées morales, 
le respect des lois, l'amour de la justice, de la France, l'école cherche à connaître 
la mentalité de l'indigène, à pénétrer ses besoins, sa situation et elle modifie son 
enseignement de façon à ce qu'il soit le plus utile possible à ceux qui le reçoivent 
de façon à ce que ceux-là puissent sortir de la vie végétative où ils croupissent 
trop souvent, en nourrissant des pensées de haine à notre égard. 

Sachant aussi que l'indigène dédaigne trop facilement les travaux manuels 
agricoles, elle relève à ses yeux la profession de cultivateur; avec l'habitude de 
quelques simples et bonnes méthodes culturales, elle donne le goût et l'amour du 
travail de la terre. 

V-L'ENSE!GNEMENT AGRICOLE INDIGÈNE. 

N'est-ce pas là un beau rôle, et un rôle des plus importants, si l'on songe que la 
population agricole musulmane est de 3.333.339 sur 4.477.788 indigènes. Ces 
chiffres sollicitent forcément notre attention, et puisque la majorité des indi- 
gènes des douars exerce et exercera le métier de cultivateur, il nous parait que 
renseignement agricole doit avoir à l'école indigène rurale une place prépon- 
dérante. 

Les programmes de 1898 insistent d'ailleurs sur l'enseignement de l'agricul- 
ture. Il faut, disent-ils « mettre l'indigène en état d'améliorer sa situation maté- 
rielle par une culture plus intelligente de son jardin et de sa terre. Le maître ne 
doit pas enseigner pour que les élèves sachent, mais pour qu'ils fa s s ent, et c'est 
dans les jardins et les champs des indigènes que se constateront les résultats de 



— 239 — 

ses leçons. Tout pour la pratique, tout par la pratique, voilà le principe de 3a 
méthode. Le maître ne doit émettre aucune affirmation qu'il n'appuie d'une expé- 
rience ou d'une démonstration. Le jardin de l'école, le champ de démonstra- 
tion, les excursions agricoles, tout doit lui fournir matière à dire : voyez et 

imitez. » 

Voilà d'excellentes directions, et les instituteurs des écoles d'indigènes, si 
dévoués à leur tâche, cherchent à les appliquer de leur mieux. Mais quelques-uns 
manquent d'indications suffisantes, ils éprouvent beaucoup de difficultés à 
donner un enseignement agricole réellement pratique, bien approprié aux 
besoins des populations au milieu desquelles ils vivent. 

En générai, jusqu'à présent, les instituteurs d'écoles indigènes se sont occupés 
presque exclusivement d'horticulture. Les jardins sont généralement bien tenus, 
certains ont nécessité des travaux considérables de défoncement et de terrasse- 
ment. Les travaux pratiques portent surtout sur les cultures potagères, les 
élèves apprennent à manier les instruments d'horticulture, binettes, houes; ils 
apprennent aussi à tailler, à greffer, ils plantent quelques arbres, malheureu- 
sement on n'a pas obtenu tous les résultats qu'on semblait attendre et cela, 
parce que le fellah lui-même s'occupe peu du jardin; il laisse ce soin a la femme ; 
aussi, à l'exception des environs des villes, il nous paraît que la culture potagère 
n'amènera pas une amélioration sensible dans la situation matérielle du fellah, et 
d'une façon générale, l'enseignement pratique agricole gagnera à sortir de plus 
en plus du jardin et à s'intéresser aux cultures du pays qui font vivre les habi- 
tants. 

C'est donc à la grande culture qu'il faut songer : mais pour rendre cette der- 
nière prospère, que l'on n'aille pas se figurer qu'il est nécessaire d'y introduire 
des cultures nouvelles, des races perfectionnées d'animaux, de transformer corn- 
piètement le matériel aratoire et de passer sans transition de la culture la plus 
primitive à la culture la plus intensive. 

Que demain la France généreuse donne à chacun de ses sujets une charrue 
Brabant double, une vache hollandaise ou un bœuf Durham, le sort du fellah 
n'en sera guère amélioré. Une Brabant double demande des attelages vigoureux 
et su (fis animent nombreux que ne possède pas le fellah. 

Nombre de cultivateurs indigènes hésitent même à adopter une charrue amé- 
liorée coûtant 50 francs. « Ces charrues, disent-ils, sont d'un prix trop élevé pour 
nous; de plus, elles ne peuvent être réparées par nos forgerons, il faudra faire 
effectuer des réparations chez le forgeron européen, cela coûtera cher et nous 
perdons du temps ! » Aussi sommes-nous heureux d'avoir pu faire transformer 
par un forgeron indigène d'un village Kabyle, l'araire indigène qui est devenu 
ainsi une charrue faisant de bien meilleurs labours. La transformation coûte 
de 2 à francs, et toutes les réparations sont faites par le forgeron indigène. 

Si l'on veut obtenir des améliorations, il faut qu'elles soient à la portée des 
faibles moyens économiques du fellah. 

« Une vache hollandaise, un bœuf Durham sont sans doute susceptibles de 
produire plus de lait ou de viande qu'un animal de race primitive, mais seule- 
ment dans des conditions d'habitat et d'alimentation qui leur permettent de déve- 
lopper leurs aptitudes. Transportés dans un pâturage d'Afrique, ils s'y montreront 
en tous points inférieurs à un animal indigène. Il en est de même des espèces 
végétales. Les blés à grands rendements ne peuvent se montrer tels que dans 



— 240 — 

les terres bien travaillées, abondamment famées et clans un milieu climatérique 
favorisant l'assimilation des éléments utiles à la plante. » 

Dans une exploitation agricole tout se tient : c< Pour améliorer le bétail, il faut 
commencer par améliorer les pâturages, les productions fourragères et les condi- 
tions d'habitat; pour faire rendre à une espèce végétale tout ce qu'elle peut 
donner, il faut avant tout perfectionner les méthodes culturales, et pour cela, il 
faut que le cultivateur connaisse son métier, qu'il soit en possession de certaines 
connaissances indispensables lui permettant de progresser peu à peu, et nous 
pensons que l'école d'indigènes peut travailler efficacement à cette transforma- 
tion lente des méthodes culturales du fellah, en adaptant tout d'abord son ensei- 
gnement aux besoins économiques du milieu et en donnant aux jeunes indigènes 
des principes, des notions d'agronomie, des exemples de cultures rémunératrices 
et des habitudes de travail raisonné. 

a) Les principes. — Les notions- — L'enseignement agricole se donnera dans 
tous les cours de l'école. 

Au cours préparatoire, on s'en tiendra tout d'abord aux exercices de langage 
appliqués à l'agriculture ; les enfants apprendront au jardin, au champ, les mots 
qui forment le fonds du vocabulaire du cultivateur, ils obséderont les animaux, 
les plantes, les instruments et apprendront à en nommer les différentes parties. 
Dans les autres cours, aux mots viendront s'ajouter graduellement les connais- 
sances techniques les plus indispensables. Naturellement, il ne s'agira pas de 
donner au futur fellah une connaissance approfondie et étendue des principes 
de l'agronomie : non, il suffira que l'écolier possède parfaitement sur cette 
matière ce qu'il n'est pas possible d'ignorer; pour qu'il profite de renseignement 
donné, on ne le transportera pas dans une agriculture perfectionnée où il serait 
inévitablement dérouté. Afin que l'élève ne soit point dépaysé, on prendra pour 
point de départ l'agriculture indigène actuelle, mais dégagée d'empirisme, 
éclairée par une science aussi simple que possible. 

En tenant compte des conditions créées par la colonisation et des faibles 
moyens économiques dont dispose l'indigène, il faudra, dans chacune des parties 
de son agriculture, déterminer les améliorations simples à réaliser qui, tout en 
étant comme le prolongement des pratiques agricoles du fellah sont pourtant 
susceptibles d'influer avantageusement sur son sort. 

L'instituteur fera également de son mieux pour développer chez reniant, 
l'esprit scientifique: par de petites expériences, par des observations, des 
exemples tirés de l'agriculture indigène, il amènera 1 élève à élaborer lui-même 
les principes les plus simples et les plus essentiels. A notre avis, il est néces- 
saire que l'indigène comprenne ces principes qui président à la vie de la terre, 
des plantes et des animaux, car souvent le cultivateur qui adopte actuellement 
nos procédés culturaux ne le fait que par esprit d'imitation; le progrès est ici 
basé sur l'empirisme et il n'est rien moins que sûr. 

Un grand propriétaire indigène me parlait d'abandonner ses treize charrues 
fixes qui lui avaient donné, disait-il, moins de récoltes que ses charrues arabes. 
Ne se rendant pas un compte exact de la valeur des labours, il avait du ramener 
à la surface un sous-sol mauvais et non aéré, et c'est ainsi qu'il avait obtenu de 
fort mauvais rendements. 

Un amin de Kabylie me demandait s'il était bien nécessaire que la charrue 



— 241 — 

retourne la terre au lieu de simplement l'écarter, comme le fait la charrue 
indigène. 

Nous pourrions multiplier ces exemples, mais nous nous bornerons à signaler 
que s'il y a de nombreuses et simples améliorations à introduire dans l'agri- 
culture indigène, il faut absolument que les indigènes connaissent le pourquoi 
des opérations culturales que nous voulons leur faire exécuter. Il faudra éga- 
lement faire connaître à l'indigène les lois qui l'intéressent, lui montrer tout le 
parti qu'il pourra et devra tirer des institutions propres à améliorer sa situation 
(sociétés de prévoyance, associations agricoles, coopératives, œuvres de 
mutualité, d'assistance, etc.) On lui indiquera aussi la place qu'il tient dans la 
colonisation et la solidarité qui l'unit au colon. 

Pour être plus sûrement écouté des indigènes, on ne négligera pas de relier 
l'enseignement agricole aux traditions de l'Islam; on appuiera les conseils 
donnés sur les écrits des agronomes arabes, sur les maximes et proverbes musul- 
mans, et même sur les prescriptions coraniques. Dès le début, on annoncera aux 
écoliers que Ton veut faire d'eux des cultivateurs capables de gagner largement 
leur vie : ce dont ils devront être profondément reconnaissants envers la France, 
afin d'obtenir les récompenses promises par le Prophète : Sourate III, verset 139 
« Nous récompenserons ceux qui sont reconnaissants ». 

Puis, très simplement, on expliquera expérimentalement la vie de la plante, 
on indiquera ensuite comment se multiplient les végétaux, comment on peut 
obtenir de belles semences, et Ton insistera sur l'intérêt qu'il y a à les employer. 
Des démonstrations indiqueront aux élèves ce que sont le sol, le sous-sol, quelle 
action le cultivateur peut avoir sur sa terre et l'intérêt qu'il y a à utiliser, au 
lieu de les laisser se perdre, une quantité d'engrais représentant de bonnes 
sommes d'argent. Ibn-al-Awam, agronome arabe, a laissé à ce propos de précieux 
enseignements. 

Dans la mise en culture du sol, l'instituteur montrera aux écoliers indigènes 
l'utilité du défrichement en mentionnant la loi du 21 février 1903 qui le régle- 
mente et les prescriptions édictées pour les mises à feu; il s'étendra ensuite sur 
les labours et sur leurs excellents effets. Des labours, on arrivera naturellement 
aux instruments de culture, et là encore on devra insister fortement sur la 
nécessité de remplacer l'araire indigène par une charrue améliorée. A cette 
occasion, on rappellera les concours de 1899, et de 1903 organisés par le Gouver- 
nement général de l'Algérie, à reflet d'améliorer l'araire indigène. Les autres 
instruments aratoires : herse, rouleau seront signalés et en montrant la nécessité 
qu'il y a à biner, à sarcler, à soigner les récoltes, on citera certains dictons indi- 
gènes, tels que cette sentence kabyle : « Un champ est comme un homme; s'il se 
tient propre, il est bien portant, mais s'il vit dans l'ordure, il est toujours malade. » 

Au sujet de l'aménagement des eaux, le maître exposera la nécessité de ne pas 
laisser perdre une goutte d'eau; il dira ce que les indigènes font dans ce but 
(barrages, feggaguîrs, etc.) et ce que fait la France de son côté (barrages, réser- 
voirs, puits artésiens, etc). 

Dans les chapitres consacrés à la description des procédés culturaux appli- 
cables à chaque plante (céréales, légumineuses, etc.), Ton s'occupera exclusi- 
vement des végétaux qui, par les résultats pécuniaires que donne leur culture, 
ont fait leurs preuves et qui, n'exigeant qu'une moindre avance d'argent, sont 
susceptibles pourtant d'une exploitation rémunératrice. 

T. [[. i§ 



— 242 — 

Dans la culture des céréales, l'instituteur signalera les semailles sur jachère 
cultivée (labours de printemps) déjà recommandées par les agronomes arabes, 
l'importance du choix et de l'amélioration des semences, la nécessité de faire 
les semailles de bonne heure, de désherber, de biner : il indiquera les moyens 
de lutter contre les accidents et maladies des céréales et signalera les soins à 
prendre pour emmagasiner les récoltes . 

Relativement aux cultures fourragères, il appellera F attention du fellah sur 
la nécessité de faire des provisions de fourrages, afin de restreindre la mortalité 
de son bétail en le nourrissant mieux. La culture des légumineuses sera indiquée 
brièvement; on parlera aussi de l'utilisation de certaines plantes économiques : 
le lin. le chanvre, l'agave, le diss, le palmier-nain, Y alfa, le tabac, etc. 

L'instituteur n'oubliera pas de faire une place importante à l'arbre, à la forêt; 
par des exemples, il montrera l'action destructive des pluies torrentielles sur la 
terre nue et en pente, l'utilité, la nécessité de l'arbre, «. Lorsque l'arbre dispa- 
raît, le désert vient »>. Le bon fellah doit donc aider l'agent forestier dans sa 
tâche, et il devra savoir tout l'intérêt qu'il y a à propager l'arbre, à conserver, à 
augmenter la forêt. A l'école, une pépinière sera installée, et permettra de fournir 
des plants aux indigènes . 

Il faudra indiquer également les soins à donner à l'arbre en général, et tout 
particulièrement ceux convenant à l'arbre fruitier. Quelques espèces forestières 
et fruitières seront étudiées. La culture du figuier sera l'objet d'une attention 
toute particulière, en raison de son importance en pays berbère. On montrera 
que l'indigène ne tire pas de ces fruits tout le parti possible, faute d'un triage 
approprié aux exigences du commerce : aussi fera-t-on connaître le condition- 
nement des ligues qui augmente leur valeur marchande. Pour l'olivier, on 
insistera sur la nécessité de tirer parti par la greffe des oliviers sauvages 
(zeboudj), de restaurer les vieux oliviers que l'indigène le plus souvent débite 
en bois de chauffage; on indiquera l'importance de la taille qui augmente la 
récolte et la façon de faire cette récolte. Dans la préparation de l'huile, après 
avoir rappelé que la fabrication indigène donne uuc huile inférieure, le maître 
montrera la nécessité de transformer l'outillage progressivement et avec le 
secours de l'association, afin d'obtenir plus d'huile et de meilleur goût. 

Naturellement la culture de la vigne, au point de vue indigène, n'a point la 
même importance que chez les Européens; il faudra néanmoins donner aux 
élèves des conseils relatifs à la production des raisins de table, à leur conser- 
vation, à leur conditionnement en vue de la vente au détail : il faudra aussi 
insister sur la taille, la greffe, de façon à préparer l'indigène à travailler chez le 
colon. Enfin, les meilleurs procédés et les plus simples devront être indiqués 
pour les cultures du dattier, de l'oranger, du citronnier, du caroubier, du 
câprier, du figuier de Barbarie, etc., et pour tirer le meilleur parti de leurs 
produits . 

Au jardin, l'instituteur fera de son mieux pour améliorer le potager indigène, 
en faisant cultiver aux élèves les légumes courants utilisables par la famille, 
légumes dont il indiquera d'ailleurs en quelques mots le mode le plus simple de 
préparation culinaire. 

Les leçons sur le bétail seront faites avec le souci constant de donner au futur 
fellah une idée exacte de la vie de l'animal; il faudra lui montrer également le 
tort qu'il se fait, en n'assurant pas une nourriture plus régulière à l'animal dont 



— 243 — 

il dit trop volontiers. « Que celui qui t'a créé, te nourrisse. » Son intérêt est de 
bien alimenter le bétail, de le soigner, de le traiter avec douceur, de suivre 
certaines règles pour lui assurer' la santé et un bon développement : soins de 
propreté, cons truc Lions de hangars rustiques servant d'étables, d'écuries, nour- 
riture suiïisante, eau saine, travail régulier sans surmenage, protection contre 
les intempéries, etc. On dira aussi comment on doit soigner les animaux 
malades et on indiquera la conduite à tenir pendant les épizooties. 

Après ces conseils généraux, l'instituteur passera à l'élevage des animaux 
domestiques, et lorsqu'il en aura l'occasion, il ne manquera pas d'appuyer les 
conseils qu'il donne sur les dictons indigènes. 

Si Aniar, compagnon du Prophète disait : « Aimez les chevaux, soignez-les, 
ils méritent votre tendresse, traitez-les comme vos enfants et nourrissez-les 
comme des amis de la famille, vctissez-les avec soin ». Tout en traitant ainsi les 
chevaux, on les améliorera, et l'on choisira avec soin les reproducteurs, etc. 

Le bœuf, le mouton, la chèvre, le chameau seront l'objet de leçons spéciales. 
Pour le bœuf, la A r ache, il faudra montrer au fellah tout l'avantage qu'il y a à les 
soigner, à ne pas les faire travailler trop jeunes, etc. 

Pour le mouton, on signalera le profit qu'il y a à substituer la race à queue 
fine à la race à grosse queue ; à employer pour la tonte les forces au lieu de la 
faucille, à éviter les fraudes dans les livraisons de laine, à bien conduire son 
troupeau. 

L'élevage du chameau sera tracé dans ses grandes lignes : on ne manquera 
pas de signaler combien la chèvre est nuisible aux plantations arbustives, aux 
forêts. 

La yolaille, l'abeille peuvent être une source de profits pour l'indigène et 
servir à améliorer son alimentation; indiquons donc comment on peut, à peu de 
frais, établir un poulailler, un rucher. 

Enfin, le fellah fera connaissance avec les ennemis et amis de l'agriculture; il 
se souviendra de ceux dont il faut favoriser la multiplication et de ceux dont il 
doit poursuivre la destruction par tous les moyens. 

II apprendra tout spécialement les règles d'hygiène qu'il doit suivre, comment 
il peut, sans grandes dépenses, améliorer son habitation, la rendre j)lus saine 
plus confortable, comment il doit en choisir remplacement, l'orientation. On 
lui montrera comment il peut varier son alimentation, pourquoi il faut choisir 
■ avec soin l'eau nécessaire à sa boisson et à celle des animaux, pourquoi aussi il 
doit prendre garde de détériorer les travaux de captation d'eau, etc. Ses vête- 
ments doivent être propres, propre doit être son corps. Le maître fera éga- 
lement de sou mieux pour amener le fellah à ne pas se défier de l'hôpital, des 
médecins français au lieu de se confier aveuglément aux tebbas, ïmdaouïens et 
autres guérisseurs indigènes. 

Enfin, si le fellah est pauvre aujourd'hui, demain, en suivant ces conseils, il 
pourra, il devra arriver à une aisance relative. Mais il saura que l'école est 
fcnte non pour préparer aux emplois de daïras, de chaouchs, etc., mais pour 
toire de bons cultivateurs. Il saura ce que signifient ces mots « c'est un bon 
fellah ». Le bon fellah paye l'impôt, parce que l'impôt permet de vivre en sécu- 
n te, de secourir les malheureux, de faire des routes, etc.. Le bon fellah cherche 
a mieux travailler et à assurer la sécurité autour de lui: aussi plus de vols, de 
bechehar, de fraudes, etc.. Le bon fellah fait partie des associations agricoles, 



— 244 -^ 

des sociétés de prévoyance qui l'aident à améliorer ses procédés de culture. Le 
bon fellah vit" en bonne intelligence avec le colon chez qui il trouve du travail, 
à qui il vend ses produits . Il se fait un point d'honneur de suivre les préceptes 
suivants du Coran : « Ne faites point violence aux hommes à cause de leur foi», 
(Sourate II). — « Allah ne vous châtiera pas pour une méprise dans vos 
serments, mais il vous châtiera à cause de vos engagements que vous violerez ». 
(Sourate Y). 

Le bon fellah travaille, il devient meilleur en même temps que plus heureux, 
et sïl veut bien se demander d'où vient son amélioration matérielle et morale, il 
sera obligé de convenir qu'il la doit à la générosité de la France, el il sera 
reconnaissant, pour obéir au précepte du Prophète. 

b) Les exemples et les habitudes. — Voilà les enseignements que nous avons 
tenu à donner dans notre Livre du fellah ; ils sont, croyons-nous, nécessaires aux 
fellahs, mais cette connaissance serait des plus insuilisantes, si elle restait 
livresque. A notre avis, chaque leçon doit être illustrée, matérialisée par 
l'exemple, et l'exemple même ne suffira pas, car ce futur fellah, sorti de l'école, 
au lieu de suivre notre exemple, pourrait suivre celui de son entourage et être 
repris par l'influence du milieu. Pour lutter efficacement contre cette dernière, 
nous ferons appel à la force de l'habitude. 

Notre écolier agira et faction précisera le but à atteindre; elle fortifiera 
l'esprit d'observation, d'initiative, l'idée et la poursuite du progrès. 

Dès l'école, nous ferons de notre mieux pour donner au futur fellah l'habitude 
des bonnes pratiques culturales, et pour cela nous voudrions voir installer auprès 
de chaque école indigène un champ de culture. Le but de ce champ ne sera pas 
de mettre sous les yeux des intéressés des innovations plus ou moins recoin man- 
dables et toujours onéreuses, mais de montrer des résultats positifs, incontes- 
tables, consacrés par une longue pratique et qui sont susceptibles d'être obtenus 
du premier coup, sans aléa, sans tâtonnements parles cultivateurs de la région. 
Aussi ce champ sera-t-il surtout la réduction d'une exploitation agricole indigène 
améliorée. Son organisation variera naturellement suivant les régions, ci 
l'étendue des cultures qui y seront faites sera proportionnelle à leur importance. 
Une partie de ce champ sera réservée par exemple aux cultures céréalif ères et 
fourragères, une autre partie servira aux cultures arbustives. Les méthodes que 
l'on y emploiera seront une simple amélioration des modes de culture en usage 
chez les indigènes. 

Le champ de culture sera pourvu d'un outillage amélioré, afin d'en répandre 
l'usage dans la région . Une charrue améliorée peut et doit devenir d'un usage 
courant parmi les fellahs à qui elle permettra de faire de meilleurs labours 
assurant de meilleurs rendements. (Il y a encore chez les fellahs 292.150 charrues 
indigènes, et seulement 34. 160 charrues françaises.) Une augmentation de ren- 
dement d'un seul quintal par hectare de céréales, ce serait chaque année un 
accroissement de production de 2.200.000 quintaux de grains : soit plus que la 
valeur des charges fiscales supportées par l'indigène. (L'indigène fournit auN 
budgets de l'Etat, des départements et des communes, 40 millions. Rapport Bou- 
ragnet. Gouvernement général, 1898.) 



— 245 — 

c) Travaux pratiques. — Enfin, dans chaque école on recherchera les réformes 
simples et pourtant fécondes qu'il y aura lieu d'introduire. 

Et sans prétendre au rôle de chef de pratique d'une école d'agriculture, tout 
en tenant compte de l'état actuel de l'agriculture dans la région, le maître dres- 
sera un programme d'enseignement agricole pratique approprié au milieu et de 
façon que dans le jardin, daDS le champ de culture scolaire, dans les exploi- 
tations voisines, les principales opérations culturales, les meilleurs soins à 
donner au bétail soient exécutés, répétés souvent par les élèves qui, devenus 
fellahs, conserveront les bonnes habitudes acquises à l'école. 

Voici d'ailleurs un aperçu de ce que pourraient être les travaux pratiques 
dans une école d'indigènes. 

Del) à 11 ans, les enfants ne pourront guère être exercés qu'aux menus travaux 
de jardinage, binage, désherbage; ils pourront cultiver quelques légumes, entre- 
tenir un petit jardinet, mais ils suivront attentivement les exercices pratiques 
agricoles effectués par les élèves de 11 à 13 ans. Ils feront également quelques 
travaux manuels très simples : tressage de palmiers nains, d'alfa, de diss, exer- 
cices de vannerie, etc. 

Pour les enfants de 11 à 13 ans, les exercices pratiques pourront se subdiviser 
en deux catégories. 

Dans la première catégorie, nous rangeons les exercices qui permettront de 
comprendre les notions théoriques enseignées. L'élève suivra par exemple les 
diverses phases de la germination d'une graine; il fera lui-même des essais sur 
la profondeur des semis, il examinera les divers types de racines, de tiges, de 
feuilles, de Heurs, de terrains, etc. ; il se rendra compte, au marché, de la confor- 
mation d'un animal, il apprendra à reconnaître les plantes, les animaux, les 
insectes utiles ou nuisibles, il aidera à la confection du musée scolaire agricole, 
de l'herbier scolaire, etc. Le détail de ces divers exercices est d'ailleurs donné 
dans le Livre du fellah de MM. Lecq et Rolland. 

Dans la deuxième catégoxne se placent les exercices pratiques qui, effectués en 
application des notions théoriques, auront pour objet d'améliorer les cultures 
existantes et d'en introduire de nouvelles, s'il y a lieu. En Kabylie, par exemple, 
où l'arboriculture fait vivre les habitants, nous montrerons aux élèves comment 
on peut mieux soigner la culture de l'olivier. Ils feront des cuvettes au pied des 
arbres, ils apprendront à les mieux tailler, à les aérer, à remplacer la hachette 
par la scie à main, à supprimer dans la mesure du possible l'emploi de la gaule 
qui casse les branches d'un an sur lesquelles se développent les olives, ils 
apprendront à faire de l'huile de bon goût avec le matériel d'huilerie indigène, 
etc. Pour le liguier, ils propageront eux-mêmes de meilleures espèces, la « thaam- 
riout » par exemple; ils apprendront à mieux sécher leurs ligues, à les mieux 
trier. 

Us travailleront à l'établissement delà pépinière scolaire; ils entretiendront 
cette pépinière, ils y apporteront des sauvageons qui leur seront rendus une fois 
greil'és, et cette pépinière sera suiïisamment pourvue pour permettre à nos élèves 
Remporter chaque année des plants d'arbres forestiers et surtout fruitiers. Ces 
arbres seront plantés dans les propriétés de leurs parents devant le maître et 
dans les conditions voulues, un arbre arraché sera immédiatement remplacé par 
un autre . 

Les oliviers, les merisiers, les caroubiers, les amandiers sauvages seront 



— 246 — 

greffés aussi bien clans les propriétés indigènes que dans les mechmels, les greffes 
seront soignées, défendues contre la dent du bétail. Dans les vergers indigènes, 
on introduira de nouvelles ou de meilleures espèces fruitières susceptibles de 
donner d'heureux résultats. Les élèves apprendront à tailler la vigne française, 
à faire la greffe anglaise, ils fourniront ainsi une meilleure main-d'œuvre à la 
colonisation; on leur indiquera également les différents procédés de conservation 
des raisins ; la Kabylie pourrait se livrer avec profit à la vente des raisins tardifs 
(Amar bou Amar, Tadelsit). 

On pourra également montrer aux élèves comment on défriche un terrain, 
comment on fait un mur de soutènement, des fossés horizontaux, des rigoles 
d'écoulement pour empêcher les eaux de raviner la terre, etc. ils sauront uti- 
liser une charrue kabyle améliorée, la régler ; ils manieront quelques instru- 
ments d'horticulture : binette, bêche, râteau, cordeau, sécateurs et greffoirs, scies 
à main et tous instruments dont ils se pourvoieront, lorsqu'il auront pu les 
apprécier. Ils sauront établir un jardin, l'entourer, donner à leurs cultures un 
peu plus de symétrie et cultiver les légumes qui peuvent figurer dans leurs 
menus; la pomme de terre, plus particulièrement, sera mieux cultivée, les 
semences deront être mieux choisies, binées et buttées. 

Les élèves pourront eux-mêmes donner de meilleurs soins à leurs animaux 
domestiques, les laver, les étriller, leur fournir de la litière, enlever le fumier. 
le soigner, faire une fosse à purin, faire un compost ; ils nourriront mieux le 
bétail, augmenteront les réserves fourragères et apprendront à choisir les repro- 
ducteurs. Ils apprendront également à faire quelques remèdes simples, pour 
eux, pour les animaux et les plantes ; ils sauront fabriquer un insecticide, faire 
une bouillie bordelaise, sulfater des semences de blé, etc. 

Dans les pays où l'on se livre à la production des céréales, des légumineuses, 
etc., les élèves apprendront à sélectionner les grains (blé, sorgho, fève, etc.); ils 
se rendront dans les champs et choisiront sur les plus belles plantes les plus 
beaux épis, les plus belles gousses, qui seront battus à part pour être semés dans 
un terrain spécialement préparé. 

Ils apprendront à chauler, à sulfater pour préserver leurs céréales de la carie, 
du charbon. Ils remplaceront l'araire ancestrale par des charrues améliorées 
pouvant être traînées par les animaux de traction dont-ils disposent, ils con- 
naîtront le rôle des diverses pièces de ces charrues, leur réglage, etc. 

Ils seront initiés aux labours préparatoires, au fonctionnement des mutuelles 
labours; avec la méthode des semis espaces, ils apprendront encore à utiliser cer- 
tains terrains . 

Un champ de culture scolaire sera divisé en ti^ois bandes : Tune sera labourée 
à la charrue indigène, l'autre à la charrue amélioi^ée et l'autre enfin recevra un 
labour préparatoire ; les récoltes de céréales obtenues permettront aux élèves de 
juger les méthodes culturales employées; naturellement les élèves contribueront 
aux travaux de ces cultures : ils désherberont, échardonneront, moissonneront et, 
après le dépiquage, ils utiliseront le tarare qui devra remplacer le trop long 
vannage au vent. 

Ils apprendront enfin à faire des cultures fourragères : luzerne, sulla, etc.. a 
faire des réserves de fourrages ; ils donneront eux-mêmes de bons soins au bétail, 
soins de propreté, nourriture plus abondante, sélection des reproducteurs, etc. 
Le fumier sera soigné et utilisé, une fosse à purin sera établie, un compost sera fait- 



— 247 — 

Trop souvent, dans ces régions à productions céréalifères, le pays est absolu- 
ment nu, dépourvu d'arbres, ce qui oblige les indigènes à se servir d'une partie 
de leur fumier comme combustible; une pépinière sera donc créée, les plants 
d'arbres fruitiers et forestiers en seront soignés par les élèves qui les planteront 
eux-mêmes dans les propriétés de leurs parents, sous la direction du maître. Cer- 
tains mechmels, certains terrains communaux pourront être ainsi boisés par le 
soin des élèves et du maître. 

Au point de A'ue apicole, les élèves seront habitués à amorcer un cadre, à 
visiter une ruche, à conduire un rucher, etc. Il n'est pas juqu'à leur volaille qui 
ne puisse être améliorée. Pour effectuer tous ces exercices pratiques, l'école 
auxiliaire devra être pourvue d'un champ de culture suffisamment étendu; en 
■■Kabylie où la terre est assez rare, nous nous contenterions de 50 ares; en pays 
arabe, nous aurions 2 hectares environ. 

Lorsque cela sera possible,. un mechmel, un communal pourra être concédé à 
l'école; ce terrain sera aménagé, travaillé par le maître et ses élèves qui en parta- 
geront les bénéfices dans une proportion à déterminer. Pour travailler ces 
champs de culture, on pourrait nous objecter que l'école ne possède pas l'atte- 
lage nécessaire à toute charrue; ceci n'est pas un obstacle et il sera aisé de trouver 
des indigènes qui. en échange du prêt de la charrue améliorée, ou contre l'exoné- 
ration des prestations, fourniront l'attelage, ou bien, on pourra demander à un 
fellah de labourer dans les conditions voulues tel ou tel morceau de mechmel; 
comme salaire de son travail, il recevrait une part de récolte à déterminer. 

Eu dehors des champs de culture, les maîtres pourront aller avec leurs élèves 
dans les propriétés indigènes: d'accord avec les propriétaires, ils y dirigeront 
les labours -faits avec une charrue améliorée, les campagnes de jn'antations, de 
greffes, etc. Certains instituteurs assurent que s'ils pouvaient disposer du temps 
nécessaire, ils pourraient avec leurs élèves améliorer les exploitations indigènes 
et augmenter notablement la richesse du pays, Il nous serait également facile de 
déposer dans certaines écoles quelques instruments améliorées : charrue, herse, 
greffoir, sécateur, scie à main, etc. Ces instruments seraient prêtés à tour de 
l'ôle aux indigènes qui les connaissant et les appréciant voudront se les procurer 
dans la suite. 

Enfin, en dehors de ces exercices pratiques agricoles, les élèves feraient, plus 
particulièrement pendant les jours de mauvais temps, des travaux manuels se 
rapportant à la profession de fellah. Il leur suffirait d/apprendre à faire des 
manches d'outils, à les réparer, à faire une échelle, un râteau, une ruche, à pré- 
parer un badigeon de chaux, à fixer clans le mur un crochet, à faire de la van- 
nerie, à fabriquer des emballages pour les fruits, à faire des clôtures, etc., etc. 

Comme on le voit, pour réaliser un pareil programme, il est nécessaire de faire 
dans l'horaire à l'agriculture une plus large part qu'elle ira ; il faudrait lui 
donner par exemple 5 heures au cours préparatoire et élémentaire et 7 heures 1/2 
au cours moyen ; de cette façon, l'action du maître sera facilitée ; ce dernier, après 
avis motivé de l'inspecteur de l'enseignement agricole, pourra grouper ses 
leçons d'agriculture par après-midi, et même au moment des grands travaux : 
semailles, labours, moissons, campagne de greffes, de plantations, etc., il devra 
pouvoir consacrer plusieurs journées de suite aux exercices pratiques agricoles. 



1 



— 248 — 

d) Rôle de l'instituteur après l'école. — Et ce n'est pas seulement à l'école que 
l'élève indigène poursuivra son éducation agricole, c'est aussi et surtout après 
l'école. 

Afin de se défendre contre les retours offensifs de la routine et les funestes 
exemples du milieu, il aura besoin de l'assistance et des conseils de son maître. 
Que ce dernier ne le perde pas de vue, qu'il reste en rapport avec lui, soit au 
moyen des cours d'adultes, soit par l'institution d'une société d'anciens élèves 
ayant pour objet l'amélioration des pratiques agricoles indigènes. Une telle 
société serait pourvue de semences, d'instruments améliorés ; les indigènes vien- 
draient au début emprunter à titre gracieux, soit une charrue, soit des instru- 
ments d'horticulture ; dans la suite, ils paieraient une légère redevance permet- 
tant d'entretenir les outils et d'en acheter de nouveaux qui, dans de certaines 
conditions, pourront être vendus à de bons prix aux indigènes. 

L'adolescent assistera de temps à autre aux exercices pratiques faits dans le 
champ de culture et l'instituteur ira lui-même visiter son exploitation; il conti- 
nuera à lui donner, dans la mesure du possible, des semences, des plants d'ar- 
bres, etc. Le maître complétera au cours d'adultes les notions agricoles fournies 
à l'école; il insistera sur le mécanisme des associations : sociétés de prévoyance, 
caisses de créait agricole mutuel, mutuel les : labours, etc. ; il aidera à créer ces 
sociétés, il participera à leur fonctionnement, il fera connaître les institutions, 
les mesures trop souvent ignorées des indigènes et susceptibles de favoriser le 
développement de leur agriculture, il pénétrera enfin la vie agricole de l'indi- 
gène et il y trouvera sûrement l'occasion de se rendre utile. 

Par tous ces moyens, l'instituteur parviendra à maintenir les progrès acquis, 
à les développer, et en même temps, il gagnera la confiance et la sympathie des 
indigènes, ce dont la France profitera. 

e) Nécessité d'aider l'instituteur . — Ce rôle important auprès des indigènes, 
les instituteurs de l'Algérie, nous en avons la conviction, font et feront tous leurs 
efforts pour le remplir. Mais il faudra qu'on les aide et encourage dans leur 
tâche. Pour aider les instituteurs, des directions leur sont données sur les 
méthodes à suivre pour l'enseignement de l'agriculture. Avec eux, nous établis- 
sons le programme à suivre dans chaque école; après enquête sur place, nous 
déterminons de notre mieux les améliorations les plus urgentes et susceptibles 
d'être réalisées par les indigènes. 

Afin de permettre à l'instituteur de donner un bon enseignement pratique, 
nous faisons le possible pour créer, agrandir, organiser les jardins ou champs 
de culture scolaires. 

Grâce aux subventions que veut bien nous accorder le Gouvernement général, 
grâce à l'appui de certaines sociétés, nous envoyons dans les écoles des semences, 
des plants d'arbres, des boutures, des greffons, etc. Tout cela est distiubué gra- 
tuitement aux indigènes. Nous expédions également des charrues, des instruments 
améliorés qui, sous la direction des maîtres, sont utilisés par les indigènes; nous 
créons également des pépinières et procédons au reboisement de certaines 
régions. 

Afin de faciliter encore la tâche des instituteurs, nous confectionnons des 
ouvrages d'agriculture plus élémentaires et s'adressant aux cours inférieurs des 
écoles indigènes, nous préparons des tableaux d'agriculture d'enseignement par 



— 249 — 

l'aspect. Une partie du tableau représentera l'agriculture indigène actuelle, et en 
face nous aurons soin d'indiquer l'amélioration facilement réalisable par l'indi- 
gène. Ces tableaux seront faits de façon à stimuler l'émulation des indigènes; 
nous placerons par exemple sous leurs yeux des photographies leur montrant 
que telle amélioration a déjà été réalisée par l'un des leurs qui sera dûment 
désigné. 

De cette façon, le maître n'aura plus à utiliser des tableaux faits pour la métro- 
pole qui sont loin de convenir à nos écoles ; l' instituteur n'aura pas à évoquer 
des abstractions; lorsque l'enfant n'aura pas l'objet lui-même sous les yeux, il 
aura tout au moins une reproduction fidèle facilitant la compréhension des 
explications. Mais à notre avis, il ne suffit pas d'aider, il faut encore encourager. 

Les conseils généraux d'Alger, d'Oran récompensent les instituteurs s'occu- 
pant d'enseignement agricole. Ces derniers prennent part au concours quadri- 
ennal institué par le ministère de l'Instruction publique ; en outre, les campagnes 
de greffes faites par les instituteurs sont considérées par M. le Recteur de l' Aca- 
démie d'Alger comme désœuvrés péri-scolaires, et à ce titre elles donnent droit 
à un supplément de vacances. 

De plus, sur notre proposition, M. le Recteur a demandé, au mois de juillet 
dernier, à M. le Gouverneur, qui a bien voulu nous l'accorder, une somme de 
LoOO francs pour l'organisation de concours agricoles annuels entre les institu- 
teurs des écoles d'indigènes. Ces concours auront pour objet de donner des primes 
en espèces (loO francs, 100 francs, etc.) aux maîtres qui auront donné avec le 
plus de zèle et de succès, d'une manière théorique et surtout pratique, l'enseigne- 
ment agricole et horticole aux. élèves, anciens élèves et adultes. 

Grâce à une subvention annuelle de 500 francs, nous récompenserons également 
les indigènes qui auront réalisé quelques améliorations culturales; une récom- 
pense ainsi donnée dans un douar vaudra certainement un bon nombre de leçons 
pratiques. 

Enfin, à notre avis, ces encouragements restent encore insulïisants, car donner 
renseignement agricole comme nous le désirons, nécessite de la part du maître 
beaucoup de zèle, beaucoup de fatigues, de dérangements; il faut aller chez l'in- 
digène, le surveiller, le diriger à tous instants; aussi les efforts faits par l'institu- 
teur pour améliorer l'agriculture locale devraient avoir une influence favorable 
sur son avancement. Avec une telle organisation que nous avons encore à com- 
pléter, nous espérons que l'enseignement agricole donnera de bons résultats 
et que l'école rendra ainsi d'utiles services aux fellahs. 

D'aucuns diront que nous voulons instituer à l'école primaire indigène un 
enseignement professionnel. Ce n'est point notre avis, car il y a très loin de ren- 
seignement préconisé à celui donné dans une ferme-école. Nous n'avons pas la 
prétention de donner à nos élèves ce «tour de main » qui caractérise le véritable 
ouvrier agricole, nous l'avons déjà dit. nous voulons simplement munir nos 
écoliers d'un bagage de connaissances théoriques et surtout pratiques leur per- 
mettant d'atteindre au mieux-être relatif, et si nous voulons renforcer le rôle 
pratique de l'école, nous n'avons point la pensée de négliger pour cela son rôle 
éducatif. 

L'instruction de janvier 1897 qui règle l'enseignement agricole dans les écoles 
de la métropole prévoit que cet enseignement doit préparer l'enfant à l'appren- 



— 280 — 

tissage intelligent du métier qui le fei*a vivre, l'élève ajoute-t-ellc devra surtout 
apprendre à observer: il devra acquérir les idées fondamentales sur lesquelles 
repose la science agricole moderne , il participera également aux travaux agri- 
coles. « Les plus grands élèves, dit-on, manieront eux-mêmes le sécateur ou la 
serpette et acquerront même l'habileté exigée pour l'obtention du diplôme de 
greffage de la vigne, tous s'exerceront au jardin à l'arrosage, au sarclage »; ils 
apprendront encore à régler une charrue, à tailler, à greffer, etc. 11 y a doue là 
de nombreux exercices pratiques à effectuer, et personne ne songe à dire que l'on 
a introduit renseignement professionnel à l'école rurale française. Si Ton veut 
réfléchir que l'apprentissage du futur fellah dans la famille est limité aux besoins 
les plus immédiats; si l'on veut réfléchir que l'état de l'agriculture indigène est 
des plus rudimentaires et que l'on peut y introduire de simples et bonnes réformes 
et apprendre aux futurs fellahs à tirer un meilleur parti de leurs terres, on pen- 
sera que l'enseignement agricole tel que nous voulons le donner est un enseigne- 
ment de première nécessité pour l'indigène. 

Et outre de cet enseignement agricole rudimentaire, nous devons encore fournir 
à l'indigène les moyens de compléter, s'il le désire, cette première instruction qu'il 
aura reçue. Jl est nécessaire de créer des cours d'apprentissage agricole et des 
écoles de culture. Sans doute, au début, les élèves n'afflueront pas dans ces cours. 
dans ces écoles, car il faut reconnaître que l'indigène, encore moins que le paysan 
de France, ne conçoit pas qu'on aille à l'école pour apprendre à travailler la terre; 
à notre avis, il est nécessaire de réagir contre cette manière de voir et, en raison 
des services que peuvent rendre les créations précitées, on ne doit pas hésiter à 
les faire. 

Dans certaines régions où une population arriérée vit misérablement du 
travail de la terre, on choisirait quelques écoles pourvues d'un champ de culture 
suffisamment étendu pour y établir des cours d'apprentissage agricole où 
seraient reçus des élèves âgés de plus de 13 ans. Ces élèves recevraient une ins- 
truction agricole théorique plus étendue que celle donnée à l'école primaire. Le 
champ de culture serait cultivé comme une exploitation indigène de la région, 
mais améliorée, les élèves y effectueraient tous les travaux de culture néces- 
saires. Si le champ ne suffisait pas aux travaux pratiques, les élèves, après 
entente avec les propriétaires, pourraient aller trav ailler dans les propriétés 
privées sous la direction de leur maître. 

Un atelier permettrait d'apprendre aux indigènes à effectuer les réparations les 
plus simples qui peuvent se faire dans une exploitation. Naturellement, le cours 
d'apprentissage serait dirigé par un instituteur ayant les capacités nécessaires. 

Les écoles de culture peu nombreuses, dotées des terres, des bâtiments, des 
cheptels mort et vivant nécessaires, disséminées dans les principales régions 
agricoles de l'Algérie, donneraient un enseignement théorique et pratique plus 
relevé, plus complet qu'au cours d'apprentissage; cependant elles ne viseraient 
pas à former des chefs de culture : ce rôle est rempli amplement par les fermes- 
écoles de Maison-Carrée et de Philippeville. Le but ne serait pas d'inaugurer des 
pratiques qui ne conviendraient qu'à des cultivateurs aisés. L'exploitation serait 
conduite par un spécialiste, un chef de culture, on y recevrait des jeunes indi- 
gènes externes, internes âgés d'au moins 13 ans qui compléteraient leur instruc- 
tion générale et surtout agricole pendant 2 ans. Une très large part étant faite 
aux exercices pratiques, les indigènes seraient exercés au maniement d'instru- 



— 231 — 

ments perfectionnés, ils prendraient l'habitude des bonnes méthodes culturales; 
on en ferait, en somme, de bons fellahs, capables de réaliser dans la suite de 
nombreuses améliorations à la portée de leurs ressources. Il va sans dire que 
récolc de culture serait pourvue d'un atelier où les principales réparations du 
matériel de la ferme pourraient être faites par les élèves. 

En outre, les fellahs de la région auraient sous les yeux de bons exemples à 
suivre; ils demanderaient et recevraient toutes explications utiles sur telle ou 
telle réforme qu'ils veulent effectuer. Des semences, des plants d'arbres fruitiers, 
forestiers leur seraient distribués dans la mesure du possible; s'il y a lieu, une 
station de géniteurs de choix serait installée à l'école de culture, une école de 
laiterie, de bouchonnerie pourrait être ouverte, etc., etc. On chercherait enfin à 
utiliser toutes les ressources du pays ; ce faisant, nous obtiendrons sûrement 
d'heureux résultats, car nous aurions soin d'associer à nos efforts tous les nota- 
bles indigènes de la région qui tiendrait à honneur de pratiquer les méthodes de 
culture usitées à l'école. 

J'ajoute que ces écoles seraient également profitables aux instituteurs français 
etindigènes de la région; tous viendraient, le cas échéant, y puiser des indications 
nécessaires pour approprier parfaitement leur enseignement pratique aux besoins 
de la région. Dans ces écoles, les moniteurs chargés d'enseignement dans les 
écoles préparatoires pourraient être également formés ; en s'instruisant, en appre- 
nant leur métier d'instituteur, ils seraient parfaitement préparés pour rendre 
d'utiles services à l'agriculture indigène , 

Les maîtres français surveillant les moniteurs dont nous venons de parler 
devraient être également préparés à diriger l'enseignement agricole de ces der- 
niers. Pour cela, il serait nécessaire de faire dans l'horaire du cours normal de 
la Bouzaréah une part plus large à l'agriculture. 

Enfin, entre les anciens élèves, les adultes, les instituteurs et l'administrateur, 
je voudrais un moyen de communiquer, de faire échange d'idées, je voudrais un 
journal agricole à l'usage des fellahs . Une telle publication rédigée le plus sim- 
plement du monde en un français dépourvu de termes techniques permettrait 
tout d'abord aux anciens élèves de ne pas oublier notre langue : lue à la Djema, 
sous le gourbi, elle permettrait d'appeler l'attention sur certaines pratiques agri- 
coles indigènes défectueuses. Nous demanderions aux anciens élèves de nous 
fournir quelques mémoires sur tels ou tels sujets d'agriculture, nous indique- 
rions les règles à suivre pour créer telle ou telle association, en cas d'épizootie 
nous dirions les mesures à prendre, nous commenterions les mesures prises par 
le Gouvernement général eu faveur de l'agriculture indigène; nous tiendrions 
une espèce d'office du travail, trait d'union entre la colonisation et la main- 
d'œuvre indigène, etc., etc., de cette façon, bien des services seraient rendus, 
bien des malentendus seraient dissipés. 

Enfin, il est à remarquer que, jusqu'à présent, nous ne nous sommes préoccupé 
que de l'enseignement agricole à donner à l'élément masculin, mais nous pen- 
sons également que les jeunes filles indigènes, futures compagnes des fellahs, 
auraient besoin de recevoir dans leurs écoles, créées ou à créer dans le bled, 
quelques simples notions d'agriculture; on pourrait leur apprendre à faire 
quelques cultures potagères, puisque c'est là leur travail, à soigner les troupeaux, 
la volaille, etc. 



'■'f ■*- 



- 2 

CONCLUSION 

Je ne m'étendrai pas plus longuement sur ces divers points qui n'ont été 
qu'effleurés; mais d'ores et déjà, on peut se rendre compte que l'organisation 
de l'enseignement agricole est une œuvre de longue haleine, dont la réalisation 
exigei^a à la fois du temps et un effort continu. 

Il v aura sans doute de nombreux obstacles à surmonter, mais si le labeur doit 
être ardu et long, nous avons l'assurance qu'il sera couronné de succès. Nous 
n'en doutons pas, l'école peut aider considérablement au progrès de nos sujets 
indigènes; elle peut sûrement les préparer à se faire une vie meilleure dont les 
avantages réels, tangibles, contribueront à faire mieux accepter notre domi- 
nation. 

La méthode que nous proposons pour rénover l'agriculture indigène consiste 
à prendre pour point de départ son état actuel et à s'appuyer sur les enseigne- 
ments contenus dans les livres religieux, sur les proverbes et sentences, sur cer- 
taines traditions non encore entièrement perdues, pour arriver à réaliser les 
premiers progrès, progrès qui, une fois acquis, en appelleront nécessairement 
d'autres; elle nous semble être la méthode la plus sûre à suivre, non seulement 
dans l'Afrique du Nord, mais aussi clans nos autres colonies et, en général, dans 
les pays d'agriculture primitive où les traditions et la religion ont conservé toute 
leur autorité et sont la base de l'état social. 

Mais la méthode ne suffît pas, il faut avoir les moyens d'en assurer parfaite- 
ment l'application, et c'est pourquoi nous avons demandé au cours de cette 
étude : 

1° Que la part de l'agriculture dans l'horaire des écoles primaires indigènes soit 
largement augmentée (actuellement, dans les écoles, il y a par semaine, au cours 
moyen 3 heures ; au cours élémentaire 2 heures et demie; 2 au cours préparatoire.) 

2° Que les communes soient invitées à fournir aux écoles les champs de cul- 
ture nécessaires pour donner l'enseigaement pratique agricole adapté à la région. 

3° Que les maîtres français et indigènes soient mieux préparés et encouragés à 
donner l'enseignement de l'agriculture. 

4° Que des cours d'apprentissage et quelques écoles de culture à l'usage des 
indigènes soient créés dans les diverses régions agricoles de l'Algérie. 

o° Qu'un journal d'agriculture pour les fellahs soit publié. 

En prenant toutes ces mesures, nous arriverions, pensons-nous, à transformer 
nos millions d'indigènes en une armée de meilleurs cultivateurs qui, tout en 
améliorant leur situation, donneraient à leur pays une sécurité, une prospérité 
inconnues jusqu'ici , 

N'hésitons donc pas à donner à nos écoles primaires indigènes une orientation 
professionnelle et agricole, nous assurerons de cette façon l'avenir de la colonie, 
et le mieux-être de nos associés à qui nous ne cesserons de répéter ces paroles 
de Michelet : 

« Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire et de vous enrichir, de 
donner des sources et des fruits, de créer des races nouvelles plus saines et plus 
durables, de créer sans mesure des peuples et des moissons ? 

« Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand livre de 
vie. Travaillons] » 



L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL 



SPÉCIAL AUX INDIGÈNES D'ALGÉRIE 



Rapport de M. P. RICARD 

Directeur du Cours d'apprenli.ssag-o d'Indigènes d'dran. 



La question de renseignement professionnel des indigènes d'Algérie que je 
suis appelé à traiter devant vous comprendra plusieurs parties, dans lesquelles 
nous verrons successivement le but de cet enseignement, comment et par qui 
il est donné, ses résultats jusqu'ici, l'avenir qu'il peut avoir et les mesures à 
prendre pour lui assurer un succès plus complet. J'aurai enfin l'honneur de 
vous proposer un certain nombre de vœux que, j'ose l'espérer, vous ferez 
vôtres. 

I. — But. 

Gomme le définit le Plan cV éludes de renseignement primaire des indigènes en 
Algérie. « renseignement du travail manuel dans les écoles indigènes a un 
caractère à la fois pédagogique et pratique. Il est destiné non seulement à déve- 
lopper la main, mais aussi à donner aux indigènes le goût du travail et à leur 
apprendre à se servir des outils français qui pourraient leur être utiles. Il prend 
même, dans les cours d'apprentissage annexés à certaines écoles principales, un 
caractère professionnel ». 

Les mêmes instructions ajoutent : « S'il ne suffit pas encore pour former des 
ouvriers, il prépare au moins des apprentis, il prédispose aux professions 
manuelles, il ébauche des aptitudes que quelques-uns de nos élèves pourront 
compléter ensuite et perfectionner dans une école d'apprentissage ou dans un 
atelier. » 

A la suite de considérations d'ordre général, un programme prescrit les 
différents exercices qui doivent être exécutés sur divers matériaux dans les 
écoles, par les élèves de chaque cours; remarquons en passant qu'ils présentent 
beaucoup d'analogie avec ceux qui sont indiqués pour les institutions similaires 

de la métropole. 

Au début, ces instructions lurent suivies à la lettre, mais on s'aperçut bientôt 
qu'il était possible, nécessaire môme d'obtenir mieux que de « prédisposer seu- 
lement aux professions manuelles et d'ébaucher des aptitudes »; on constata en 
effet que les jeunes gens, même les mieux doués, cherchaient rarement à conti- 
nuer leurs études au point de vue professionnel ; cela leur était d'autant plus 
difficile sinon impossible, que les industries indigènes étaient dans une situation 
très précaire, faisant à peine vivre ceux qui s'y adonnaient encore, et que d'autre 
part, l'atelier européen exige une main-d'œuvre relativement raffinée que ne 



— 254 — 

pouvaient encore fournir les jeunes gens instruits dans les écoles. Tout le monde 
sait en outre que, de nos jours, l'industrie européenne se trouve dans de très 
mauvaises conditions pour former des apprentis. 

Persister dans une telle voie, c'était vouer à l'insuccès cette branche de ren- 
seignement qui est, à nos yeux, après le français et le calcul, une des parties les 
plus importantes du programme. 

L'administration ne tarda pas à se rendre compte qu'il fallait un enseigne- 
ment professionnel tout autre, « adapté ». A cette condition seulement, on pou- 
vait être certain de ne pas faire d'erreur grave, et Ton pensa ajuste titre qu'il est 
des métiers auxquels les indigènes sont plus particulièrement aptes et qui 
répondent mieux à leurs besoins. Enfin, pour que les apprentis n'aient pas la 
tentation d'abandonner leurs travaux pendant le temps de scolarité, il était 
nécessaire de rechercher les voies et moyens propres à les retenir à l'école tant 
que leur éducation professionnelle resterait incomplète. 

Quels étaient les métiers et industries indigènes ? Chacun dans sa sphère pou- 
vait en établir la liste d'après enquête, mais rechercher quelles étaient les apti- 
tudes et les besoins des diverses régions, avec quel outillage et surtout comment 
Ton mettait en œuvre les matières premières, étudier dans quelle mesure il était 
possible de moderniser l'outillage et les procédés de l'industrie indigène, trouver 
les moyens à employer pour retenir les élèves pendant plusieurs années d' ap- 
prentissage : tout cela constituait un problème assez complexe, ne se présen- 
tant plus avec la même simplicité que dans le Plan d'études et dont la solution 
offrait de réelles difficultés. Les membres de l'enseignement auxquels on fit 
appel méritèrent toutefois la confiance qu'on avait mise en eux, et à ce point de 
vue particulier, le personnel d'élite qu'est celui du cadre indigène se montra. 
par son initiative, à la hauteur de sa tâche, mais au prix de quels efforts ! Si les 
maîtres pouvaient facilement comprendre la théorie d'un métier, il leur était 
beaucoup plus difficile d'en apprendre les détails pratiques, surtout dans un 
pays de langue étrangère où les termes techniques étaient inconnus dans le lan- 
gage usuel. Il fallait donc mener .de front et la langue et le travail manuel. Les 
maîtres n'hésitèrent pas devant le labeur ; ils se transformèrent en élèves — 
combien dociles et attentifs — dans les ateliers du voisinage, après avoir vaincu 
bien de sourdes résistances et répondu à de nombreuses interrogations. En 
même temps que les instituteurs, les institutrices s'introduisirent, elles aussi, 
avec plus de difficulté encore, dans les ateliers de femmes mauresques, pénétrant 
les procédés de la main-d'œuvre féminine, et au moment où elles furent en 
possession de données suffisantes pour enseigner, elles durent faire des prodiges 
pour attirer des élèves, car les indigènes, s'ils admettaient l'instruction pour les 
garçons, repoussaient systématiquement toute tentative de développement intel- 
lectuel ou autre pour leurs filles. Aujourd'hui que l'exemple parle, les résistances 
tombent de jour en jour; dans quelques années, elles auront complètement dis- 
paru, au moins dans les villes. Les recherches ainsi conduites donnèrent une 
idée suffisamment complète des besoins et des aptitudes propres à une popula- 
tion donnée. 

Il faut dire que le soutien moral de l'autorité académique ne fit jamais défaut, 
que les autorités locales dont quelques-unes montrèrent au début quelque peu 
d'hésitation et de scepticisme, s'intéressèrent de plus en plus à ces œuvres, mais 
il faut rendre un juste hommage à l'administration du Gouvernement général de 



l'Algérie qui a provoqué ce mouvement, en a suivi les diverses phases avec le 
plus vif intérêt et a apporté aux écoles méritantes l'encouragement le plus pré- 
cieux, parce que pécuniaire, sous la forme de subventions aux écoles pour Tachât 
d'outillage et de matières premières, et de traitements alloués à des maîtres 
ouvriers techniques, adjoints ou chargés de cours d'apprentissage. 

It restait à relenir dans les écoles naissantes, pendant une période de temps 
suffisante, les jeunes apprentis. Or le milieu où se recrutent les élèves est géné- 
ralement pauvre, la main-d'œuvre qu'il fournit est parfois sujette à de longs 
chômages, ses besoins, par surcroît, deviennent à notre contact de plus en plus 
nombreux, aussi lorsque les x'essources viennent à manquer, les pères de famille 
nliésitcnt-ils pas à distraire leurs enfants de l'apprentissage et à les envoyer 
dans la rue, sur les marchés et les places pour gagner quelques sous en cirant les 
chaussures, en vendant des journaux ou en portant à domicile les « marchés » 
des ménagères. Et le jeune indigène devient bientôt le légendaire « yaouled » 
si connu dans les villes d'Algérie qui, s'il est parfois bon enfant, n'en est pas 
moins vicieux, car il ne résiste pas aux entraînements funestes de la rue où il 
apprend à flâner, à jouer et souvent à voler (1). Les maîtres ont essayé de réagir 
par la persuasion sur les familles, mais toutes ne sont pas encore suffisamment 
prévoyantes et ils ont dû recourir à des moyens plus efficaces. Celui qui est 
généralement adopté consiste à salarier les apprentis, dès crue faire se peut. 
Après une fréquentation moyenne d'un an, l'élève peut déjà produire ou aider à 
produire un travail ayant une valeur marchande, et on lui octroie la différence, 
ou une part de la différence qui existe entre le prix de vente et le prix de la 
matière première qui entre dans l'objet vendu. Ce procédé a l'avantage de prou- 
ver aux jeunes gens, d'une façon matérielle, qu'ils n'apprennent pas en vain un 
métier et qu'au bout, il y a un salaire proportionné à l'activité, à l'habileté et au 
fini apportés dans l'exécution. L'effet produit sur les parents n'est pas moindre, 
les modiques sommes gagnées dans la rue le sont dans l'atelier; ils y trouvent 
par conséquent leur compte, il y a même un grand bénéfice moral, car les fré- 
quentations corruptrices sont supprimées. 

Un autre moyen de retenir les apprentis était d'attribuer des bourses aux 
élèves plus particulièrement besogneux et travailleurs, c'est même le premier 
auquel on a pensé; il a reçu une application au cours d'Oran où des jeunes gens 
ayant des aptitudes exceptionnelles ont reçu du Gouvernement général des sub- 
sides annuels de 100 francs, mais maintenant que le temps et l'expérience ont 
fait leur œuvre, il sera bon de ne maintenir cette mesure qu'à titre exceptionnel 
a des sujets d'élite : il convient d'habituer les jeunes indigènes à cette idée que 
la récompense est en raison directe des efforts faits pour la mériter. 

Je crois avoir ainsi suffisamment montré comment est né renseignement pro- 
fessionnel en Algérie ; si celui-ci est encore à un état embryonnaire — il n'a pas 
dix ans d'existence — il est néanmoins des plus intéressants et des plus variés, et 
d a l'avantage de bien s'adapter aux populations, à leurs aptitudes et à leurs 
traditions. 

(1) Le cours d'apprentissage d'Oran a offert au Comité Oranais de défense des enfants 
traduits en justice de recevoir des pupilles en liberté surveillée pour l'apprentissage d'un 
métier. On sait tout le prestige dont est entourée la magistrature dans le monde indigène; 
nul doute, qu'en cette occasion, it ne produise les meilleurs résultais. Le cours d'Oran a reçu, 
depuis la fondation très récente de cette œuvre philanthropique, un élève indigène. 



.1. 



II. — En quoi consiste l'enseignement professionnel 

et comment il est donné. 

Dans cet exposé, je m'étais tout d'abord proposé de faire la description d'un 
cours d'apprentissage (1), mais je me suis bientôt aperçu que pour donner une 
idée complète de ces institutions, il eût fallu en décrire plusieurs; cela m'eut 
entraîné dans de trop longs développements; je me bornerai donc à donner des 
idées générales sur ce sujet. 

Il faut signaler en premier lieu que le travail manuel est enseigné, obligatoi- 
rement, dans toutes les écoles d'indigènes, aux élèves de tout âge des cours pré- 
paratoire, élémentaire et moyen. Cet enseignement, qui a une portée plus éduca- 
tive que professionnelle, on ne peut pas du reste lui en demander davantage, 
consiste surtout, dans les écoles sans atelier, en notions de tissage et découpage 
du papier, de tressage de feuilles de palmier et d'alfa, de vannerie avec des 
roseaux refendus, de l'olivier sauvage ou du lentisquc. Dans les écoles qui pos- 
sèdent un petit outillage, les élèves du cours moyen s'initient à l'emploi des 
quelques outils usuels : ciseau, gouge, rabot, marteau, tenailles. Yoilà pour les 
garçons. Le travail manuel des écoles de filles est. de même que le précédent, 
mais dans un autre ordre d'idées, une préparation, une initiation aux vrais 
métiers féminins, on doit môme ajouter que c'est grâce à cette disposition que les 
écoles de filles ont pu se recruter, les indigènes préférant, pour leurs filles, ren- 
seignement professionnel à l'instruction générale. 

Tel est l'enseignement manuel, préparatoire à renseignement professionnel, 
donné partout. Il n'est pas puéril comme on pourrait le croire au premier abord: 
le découpage et la juxtaposition de morceaux de carton de couleurs différentes 
ne sont-ils pas un moyen d'étude de coloris et de reconstitution des mosaïques 
de faïence vernissée comme on en voit à Tlemcen. et surtout à TAlhambra? Le 
tissage des bandelettes de papier n'est-il pas propre à la préparation directe et 
à une compréhension plus parfaite de la fabrication des tapis? Il est bon de 
noter encore que par ces petits exercices, l'agilité des doigts devient plus grande. 
que le coup d'œil s'affine. Les maîtres peuvent deviner enfin les dispositions 
spéciales de leurs jeunes élèves et découvrir leur vocation. A mon avis, le 
temps consacré à ces exercices est insuffisant; il serait désirable de multiplier 
les séances. 

L'enseignement professionnel proprement dit, celui qui consiste à former de 
véritables ouvriers et ouvrières, ou tout au moins de bons apprentis, est donné 
dans les cours d'apprentissage de garçons et de filles annexés aux écoles princi- 
pales dïndigènes. Ces cours, actuellement au nombre de 26, dont 14 masculins et 
12 féminins, peuvent se ramener à trois types principaux : 

Ceux qui enseignent les métiers ordinaires ; 

Ceux qui se destinent aux industries d'arts indigènes; 

Enfin ceux qui s'occupent des travaux féminins. 

1° Cours enseignant les métiers ordinaires. — 11 en est qui enseignent le tra- 
vail ordinaire du bois et du fer comme à Guenzel (Petite Kabyîie); la préparation 

(ij On pourra tire la description et le fonctionnement du cours d'apprentissage d'Oran 
dans le numéro d'août 1908 de la Revue du Monde musulman, par l'auteur de ce rapport- 



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— mi — 

des cuirs et des peaux, comme à Saïda, où Teau est abondante, le tan bon marché 
et les peaux nombreuses et sur place; la poterie comme à Nédroma où l'argile 
ne fait pas défaut et où les potiers fabriquent des produits renommés dans loule 
la région; la construction en pierres, comme à Barika. 11 est à rcmarçpier, que 
dans cette dernière localité, c'est l'autorité militaire qui a appelé l'attention de 
l'administration supérieure sur l'utilité d'organiser un petit enseignement manuel 
de maçonnerie à l'école indigène; elle a fait valoir que les constructions ont pris. 
depuis quelques années, une grande importance dans la région, et qu'il serait 
intéressant d'apprendre aux jeunes indigènes les éléments d'un métier qu'ils 
trouveraient facilement à exercer à leur sortie de l'école. Cette demande a été 
accueillie; les apprentis, choisis parmi les anciens élèves de l'école, reçoivent en 
classe des notions théoriques, le maitre-maçon français, payé par la commune, 
se cl large des travaux pratiques. 

2° Cours se destinant aux industries d'arts indigènes. — Si les cours dont il 
vient d'être fait mention conviennent particulièrement dans les centres ruraux, 
ceux-ci ont plutôt leur place indiquée dans les villes; aussi en trouve-t-on à 
Oran, Tlemcen, Médéa, Constantine et Biskra, — on s'explique difficilement 
pourquoi il n'y en a pas à Alger — c'est-à-dire dans les localités où, depuis long- 
temps, il y a plus de recherche dans la confection des objets mobiliers, où il y a 
des monuments d'art arabe et où enïin passent constamment des touristes et des 
voyageurs. On pratique évidemment encore les métiers ordinaires dans ces 
écoles, mais chaque fois que Ton rencontre des élèves ayant des dispositions 
spéciales, on y donne des notions plus approfondies sur les industries ayant un 
caractère artistique, telles que la menuiserie, l'ébénisterie, la sculpture sur bois, 
la polychromie, la marqueterie, la dinanderie ou travail du cuivre (repoussage 
ou ciselure), la broderie sur cuir et sur étoffes, la sparterie, la vannerie; en 
quelques endroits, on s'occupe du tournage du bois, de la fonderie du cuivre et 
delà céramique. Les cours de ce genre font des travaux très variés et d'aspect 
de plus en plus artistique; quelques-uns sont encore à chercher leur voie, on ne 
peut que bien augurer de l'intelligence et de la persévérance des maîtres qui les 
dirigent. 

3° Cours se destinant aux travaux et aux arts féminins. — On y donne un 
enseignement ménager d'abord (lavage, repassage, couture, cuisine), industriel 
ensuite : tricot, broderie, dentelle et surtout tapis. Les principales écoles qui 
sont à Oran, Mostaganem, Constantine et Bougie, fonctionnent admirablement; 
nous verrons, tout à l'heure, les résultats qu'elles ont donnés jusqu'à ce jour. 

En résumé, la population scolaire des établissements d'instruction des indi- 
gènes, qui est de 29.000 garçons et de plus de 2.000 fdles reçoit un enseignement 
manuel préparatoire à renseignement professionnel de une heure environ par 
semaine pour les garçons et peut atteindre de 10 à 15 heures pour les filles. 
L enseignement professionnel proprement dit est reçu par près de 300 garçons et 
400 filles indigènes, soit au total 700 ouvriers ou ouvrières que les cours d'ap- 
prentissage préparent actuellement (1). Ces chiffres, qui sont ceux de 1907„ ne 

(0 L'école professionnelle deDellys (Alger), préparatoire aux écoles d'arts et métiers, reçoit 
*m certain nombre d'élèves indigènes qui s'initient aux métiers européens. 

T. IL 17 






feront que croître avec le temps; cette espérance est fondée sur des chiffres, je 
n'en citerai qu'un exemple, celui de Tlemcen : lors de la création du cours, eu 
1901, il y eut 3 élèves ; il y en eut S en 1902, 10 en 1903 et à ce moment, la sélec- 
tion était impossible: aujourd'hui, après avoir éloigné les non-valeurs il y en a 
30; l'exiguïté des locaux et l'outillage limité ne permettent pas d'en occuper 
davantage. Tous les autres cours accusent la même proportion croissante. 

Le premier degré de cet enseignement est donné par tous les maîtres et maî- 
tresses du cadre indigène. L'enseignement professionnel proprement dit est 
donné par des instituteurs et des institutrices qui se sont spécialisés, comme on 
l'a vu plus haut, depuis plusieurs année, et à la plupart desquels sont adjoints 
des maîtres-ouvriers pratiques, européens ou indigènes : menuisiers, ébénistes, 
brodeurs, dinandiers. 

A côté de chaque cours d'apprentissage, on a institué, au commencement de 
cette année, des comités de patronage; ceux-ci, suivant les instructions de l'au- 
torité académique, se composent de commerçants, d'industriels, d'ingénieurs, 
ou d'architectes, de hautes personnalités françaises ou indigènes qui peuvent 
prêter leur concours, non seulement j)our le recrutement et le bon fonctionne- 
ment des écoles, mais aussi pour la situation à faire, à leur sortie, aux jeunes 
indigènes qui auront été formés à la pratique d'un métier. Des réunions de 
ces comités ont déjà eu lieu, les membres s'intéressent d'une façon toute 
particulière aux institutions qu'ils ont été appelés à examiner de très près, 
nombre d'idées ont été émises déjà et, dans un avenir très prochain, on pourra 
constater les plus heureux effets de leur intervention commune. 

III. — Résultats obtenus. 

Indépendamment des résultats moraux qui consistent à donner à l'indigène le 
goût du travail et à lui faire comprendre qu'il a dans la main un merveilleux 
outil qui, bien dirigé, peut lui donner de sérieux moyens d'existence, on a 
obtenu des résultats effectifs. 

Ainsi, dans le Guergour, qui possède une école de la premièi'e catégorie, 
l'influence d'une école bien dirigée rayonne dans toute la région environnante, 
oit le mobilier et l'habitation sont des plus heureusement modifiés : « Je citerai 
notamment, dit M. le recteur de T Académie d'Alger dans sa situation de rensei- 
gnement en Algérie pendant l'année scolaire 190G-1907, l'exemple de Gueuzet où 
les Kabyles viennent d'assez loin demander des avis et des conseils à un institu- 
teur particulièrement compétent et qui vit depuis 10 ans au milieu de ces popula- 
tions. On constate dans cette région que le mobilier s'augmente petit à petit; les 
armoires se répandent, les coffres sont mieux faits, plus solides, mieux décorés; 
les indigènes se procurent des lits, des couchettes, des sommiers, mais c'est sur- 
tout la maison elle-même qui se transforme; les pièces sont plus vastes, mieux 
aérées, les ouvertures plus grandes; les portes, montées avec des serrures fran- 
çaises, joignent mieux que les anciennes portes à pivot. Le sol en terre battue 
fait place au carrelage, les plafonds se répandent; les murs eux-mêmes ont (les 
fondations plus profondes, ils s'élèvent mieux liés et plus d'aplomb. 11 n'est pas 
jusqu'à la cheminée qui ne cherche à remplacer l'antique kanoun. » 

J'ajouterai que dans les agglomérations indigènes de TOranie que je connais 
plus particulièrement, j'ai fait des constatations de même nature. Si l'on pénètre 



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— 259 — 

dans un intérieur mauresque Yivant d'un travail qui procure une rémunération 
moyenne, on y rencontre ce qui n'était qu'une rare exception, il y a 10 ans 
seulement, ce qui sera demain une règle générale : une petite desserte ou buffet, 
une glace avec encadrement doré (de faux or il est vrai), un lit à la française, 
une table et des chaises ; lorsqu'on entre dans une habitation d'indigènes quelque 
peu aisés, on y voit une armoire à glace. L'évolution est certaine, M. Ismaël 
Hamet en a du reste fort bien analysé tous les détails dans son récent ouvrage, 
« Les Musulmans de V Afrique du Nord » ; si cette évolution se produit dans les 
besoins, elle est manifeste aussi dans les moyens d'y subvenir et il n'y en a pas 
d'autre que le travail. L'enseignement professionnel, simple, élémentaire tel que 
nous le comprenons, — ce serait une erreur grave de viser trop haut pour le 
moment — bien approprié à la mentalité du monde indigène, vient donc à son 
heure; son niveau s'élèvera au fur et à mesure que les goûts s'affineront, l'offre 
et la demande suivront une voie parallèle, ascensionnelle; aujourd'hui, nous 
perfectionnons et développons un peu la main-d'œuvre indigène; demain, nous 
relèverons, ou mieux elle s'élèvera d'elle-même, par ses propres moyens. 

Mais je reviens aux résultats des écoles d'apprentissage. Partout où Ton 
s'occupe d'industries d'art indigène, les produits qui sortent des écoles priment, 
par leur tournure originale, leur cachet d'authenticité, sur ceux, toujours les 
mornes et sans caractère d'utilité bien déterminée qu'offrent les magasins 
d'articles « dits » indigènes (1). Nous n'en voulons pour preuve que la facilité 
de vente qu'on rencontre, à des conditions suffisamment rémunératrices, aux 
expositions qui sont organisées depuis quelques années par l'initiative et les 
soins du Gouvernement général, dans le cadre magnifique qui convient à ces 
travaux : à la modersa d'Alger. Jusqu'alors, les envois ont été timides, car les 
maîtres l'edoutent la critique, mais celle-ci est dés plus bienveillantes et à la 
ibis des plus profitables, en ce sens qu'elle donne des indications précieuses; 
les juges savent que le progrès est lent, quïl ne s'improvise pas, qu'il est le 
résultat de nombreuses années de recherches et d'un travail commun. Aussi, 
peu à peu, les maîtres s'enhardiront-ils, et il faut espérer que dans un avenir 
prochain, les écoles pourront envoyer à cette exposition des objets de plus en 
plus variés et de plus en plus. intéressants. 

Vous avez une idée, Messieurs, des résultats donnés par les écoles de garçons, 
ceux qui ont été réalisés par les écoles de filles sont supérieurs. Ces établisse- 
ments produisent, en effet, en quantité insuffisante, des tapis de plus en plus 
beaux, d une facture de plus en plus soignée, ainsi que de charmantes brode- 
ries (2). Suivant le désir exprimé par M. le Gouverneur général, on y a introduit 
récemment la fabrication de la dentelle aux fuseaux : la main-d'œuvre féminine 
indigène est bon marché en Algérie, les petites ouvrières deviennent relative- 
ment habiles en peu de temps et la vente assez rémunératrice: nul doute que 
cette nouvelle branche d'enseignement ne porte ses fruits. A propos de ces 
écoles, je ne puis résister à la tentation de vous lire ici un passage d'un rapport 

J. 1 ) Le numéro d'août 1908 de la Reçue du monde musulman reproduit les photographies 
d'un certain nombre d'objets de style mauresque (tables, bibliothèque, écrans, cuivres, bro- 
deries!, qui ont été exécutés au cours d'Oran. 

(a) Bien que cela ne rentre pas dans le cadre de ce rapport, je ne passerai pas sous silence 
les ateliers, ouvrdirs dirigés avec une grande compétence par Mmes Luce Ben Aben et Delfau 
11 Alger, Mlles Saëton à Tlemcèn,- dont les produits sont très appréciés en Algérie. 



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— 260 — 

qu'adressait, en décembre 1906, Mme Saucerotte, directrice de l'école indigène 
de filles de Constantine, à M. le Recteur d'Alger. « Les broderies en fil de métal, 
dites broderies de Gonstantine, ont, comme résultats, dépassé nos espérances. En 
peu de temps, elles ont acquis une véritable renommée et le nombre de bro- 
deuses, qui était fort restreint avant nos premiers essais, a augmenté depuis 
dans des proportions considérables. Dans plusieurs expositions organisées par 
des sociétés de Gonstantine, l'école a montré le parti qu'elle savait tirer de ses 
élèves et de ses apprenties, en adaptant les broderies constantinoises à des usages 
européens : écharpes, robes brodées, etc. En présence de l'accueil fait à nos créa- 
tions, les négociants de Gonstantine comprirent le parti qu'ils pourraient tirer 
des broderies en métal en les faisant connaître en France. Mais, à défaut 
d'écharpes d'un travail lîni, ils exportèrent des écharpes grossières qui néan- 
moins eurent un tel succès à Paris, que les grands magasins de la capitale en 
firent acheter à Gonstantine de grandes quantités. Au début, le nombre des 
ouvrières ne suffisait pas aux demandes, mais le travail qui était assuré aux 
brodeuses décida les hésitantes, et de 200 ouvrières qu'il pouvait y avoir au 
début, on en peut compter actuellement 1.000 à 1.200 et, d'après nos évaluations, 
le nombre d'écharpes expédiées dans le courant de l'année dernière a dépassé 
60.000. 

<< A cet aperçu du développement des travaux de broderie, nous devons faire 
constater que l' école a fait et fait encore son possible pour seconder le mouve- 
ment qui s'est heureusement produit. C'est certainement à la création du cours 
d'apprentissage que Ton doit le relèvement ou plutôt le perfectionnement d'une 
industrie dont le commerce local pourra profiter d'une façon plus effective, lors- 
qu'il se décidera à livrer aux acheteurs des produits plus finis que ceux qu'il 
leur a livrés jusqu'ici, de manière à établir une concurrence avec ceux qui nous 
arrivent d'Egypte par exemple, et sont écoulés par les commerçants anglais. 

« Lorsque nous serons installés dans la nouvelle école, il est absolument cer- 
tain que nous aurons le même succès pour la fabrication du tapis... ». 

Je ne multiplierai pas, Messieurs, les citations: je pourrais vous en communi- 
quer d'autres, d'une portée plus modeste il est vrai, mais prouvant, d'une 
manière incontestable, l'excellence de l'enseignement professionnel en Algérie 
et de la voie dans laquelle il est entré. 

IY. — Avenir. 

Je n'insisterai pas sur l'avenir des cours d'apprentissage. On a dit souvent 
que "les indigènes ne sont pas capables de profiter de renseignement profes- 
sionnel que nous leur donnons ; les faits qui précèdent montrent combien sont 
vaines de telles assertions. Je n'ignore pas non plus que c'est une croyance au 
moins commune que les indigènes sont paresseux, paresseux à outrance, mais 
vraiment s'ils étaient aussi réfractaires au travail que d'aucuns le prétendent, 
maîtres et maîtresses arriveraient-ils à leur faire exécuter des objets qui deman- 
dent tant de temps et de patience, car je dois le déclarer ici, tous ont à cœur de 
faire preuve de sincérité ; le personnel a été appelé à faire des .expériences, 
celles-ci ont été faites d'autant plus loyalement qu'elles devaient servir de point 
de départ à une organisation plus vaste; du reste, il y a des chefs universitaires 
qui — naturellement — arrivent toujours au moment , où l'on s'y attend le moins. 



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— 261 — 

et qui auraient eu vite fait de dévoiler ce qui eût pu être illicite; ils ont été una- 
nimes à reconnaître tout l'intérêt que présente le nouvel enseignement qui leur 
procure encore des soucis nouveaux et un surcroît de travail. 

Loin d'être réfractaires à la tâche, les indigènes sont capables d'y éprouver du 
plaisir, si Ton sait découvrir leurs aspirations personnelles; j'en pourrais citer 
beaucoup d'exemples. 

Mais, me direz-vous, tels de vos anciens élèves ne vivent pas de la profession 
que vous leur avez enseignée. Le fait n'est pas exact, en ce qui concerne les filles 
qui, toutes, continuent à travailler dans l'intérieur familial a leur sortie de 
l'école. Pour ce qui est des garçons, la désertion s'est assez souvent produite; 
nous eu avons déjà signalé la cause principale au commencement de cette étude : 
l'enseignement n'était ni approprié, ni suffisamment complet. Lorsqu'un 
élève ainsi formé s'est présenté dans un atelier de la ville, européen, car il n'y 
en avait pas d'autre à sa portée, il y a été assez mal reçu, et si par hasard il y a 
été admis, il a pu rarement s'y plaire et y rester. Je ne me chargerai pas de faire 
ici le procès d'un certain antagonisme, de races qui existe dans les ateliers euro- 
péens des villes; j'ajouterai toutefois, à l'honneur de notre pays, que les ouvriers 
français accueillent généralement avec bienveillance leurs collègues indigènes. 

D'autre part, ces derniers, souvent très pauvres, n'ont pas eu les capitaux 
nécessaires pour s'installer, même rudimentairement, à leur propre compte; ils 
ont donc dû chercher ailleurs des moyens d'existence ; on reconnaîtra néanmoins 
que si les exigences de la vie les ont conduits à n'être que des manœuvres ou de 
simples serviteurs, ils se sont acquittés de leur tâche à la satisfaction de leurs 
patrons, car l'apprentissage quelconque qu'ils avaient fait à l'école les rendait 
plus aptes à comprendre des ordres et à les exécuter avec une certaine précision. 

C'est pour obvier à d'aussi graves inconvénients qu'on a pensé à faire des 
élèves des ouvriers aussi complets que possible, le temps d'apprentissage sera 
plus long mais les résultats plus certains aussi. En outre, les comités de patro- 
nage dont il a été parlé plus haut, vont s'occuper activement des dispositions à 
prendre pour assurer un lendemain aux anciens élèves des cours. Voici un 
projet qu'on se propose de mettre à exécution dans le courant de la prochaine 
année scolaire, à Oran. Le cours d'apprentissage de cette localité a formé quatre 
bons dinandiers qu'il est question d'établir dans un petit atelier. Le plus âgé, 
sérieux et travailleur, sera appelé à en devenir le chef. Pour lancer cette affaire, 
il va falloir une somme de 600 francs! Et pour que de nombreuses personnes 
puissent y souscrire, cette somme sera divisée en 60 parts de 10 francs chacune, 
auxquelles on assurera un intérêt annuel de 5 p. 100. D'après les conversations 
qui ont déjà eu lieu, on croit pouvoir placer un grand nombre de ces petites 
actions parmi la population indigène elle-même, le reste des souscriptions sera 
sollicité auprès des personnalités de la ville qui s'intéressent au cours. Une fois 
installé, le petit atelier, enfant de l'école, recevra les soins les plus empressés de 
sa mère qui lui fournira des modèles, lui procurera des commandes et de la 
vente, lui assurera la vie enfin. 

Si l'expérience réussit, ce qui est fort probable, on en tentera une autre sur 
les mêmes bases, pour les jeunes ouvriers indigènes menuisiers, ébénistes et 
sculpteurs d'abord, et si le succès est constant, pour les brodeurs ensuite, qu'on 
pourra peut-être associer avec les brodeuses, les hommes se chargeraient du 
gros travail : découpage des peaux et des dessins, les femmes s'occuperaient à 



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broder; un intérieur familial pourrait même offrir le spectacle d'un atelier en 
petit. En "ce qui concerne les tapis, le chef de la famille pourrait acheter les 
laines, les teindre, préparer les modèles que sa femme et ses fdles mettraient à 
exécution, la vente des produits reviendrait également au mari. 

Ces idées, Messieurs, ne sont pas du domaine de la chimère, elles sont parfai- 
tement réalisables", et pour peu que l'on aide les indigènes, elles seront un fait 
accompli demain. La période des tâtonnements est bien près d'être close, on sait 
aujourd'hui nettement où l'on veut aboutir; la main-d'œuvre indigène se perfec- 
tionnera de jour en jour, pour le plus grand bien de la colonie toute entière; 
parmi les petites industries du pays, si brillantes autrefois, il en est quelques- 
unes qui se relèveront en se modernisant; le tapis algérien notamment, qui se 
fait connaître de plus en plus par ses excellentes qualités, aura bientôt conquis, 
par sa facture, son décor et son coloris, une place des plus honorables au nombre 
des tapis orientaux. 

En somme, l'avenir de l'enseignement professionnel tel qu'il vient d'être com- 
pris, dans la manière simple, se présente sous les plus heureux auspices et les 
sacrifices faits ne tarderont pas à porter de beaux fruits. Est-ce à dire que tout 
est pour le mieux dans le meilleur des mondes et que tout ce qu'il était humai- 
nement possible de faire a été fait? Nous ne le croyons pas. 

Y. — Mesures à prendre pour assurer un plein succès. 

Il m'est souvent revenu que les installations des cours d'apprentissage sont 
parfois très mauvaises: j'ai enseigné moi-même pendant trois ans dans un véri- 
table taudis que j'eus maintes fois l'intention de déserter: seuls le sentiment du 
devoir et le haut intérêt de l'œuvre à laquelle j'étais attaché furent capables de 
me retenir; le local où je professe actuellement est un palais auprès de l'ancien; 
la ville d'Oran n'a cependant déboursé qu'une somme de 3.500 francs! Il ne 
comporte, il est vrai, ni remise pour les matières premières et les objets ouvrés, 
ni salle de classe qui est cependant plus qu'indispensable, ni concierge pour la 
garde et l'entretien, — un vol y a pourtant déjà été commis; il en faudra peut- 
être plusieurs, pour qu'on se décide à prendre des mesures! C'est donc encore 
une installation défectueuse parmi tant d'autres, mais j'ai la conviction que les 
progrès visibles de ces œuvres amèneront peu à peu les détenteurs des deniers 
publics à y apporter des améliorations. Ce serait une faute d'abonder dans 
l'excès contraire, des dépenses somptuaires sont inutiles ; il ne faut, aux cours 
d'apprentissage, que des locaux vastes et bien éclairés. 

Il va de soi que si les municipalités ont été aussi parcimonieuses pour les 
bâtiments, elles n'ont pas été non plus d'une générosité excessive en ce qui con- 
cerne le matériel et l'outillage. On se demande vraiment quelles réserves d'ingé- 
niosité ont du déployer certains maîtres et maîtresses pour arriver à faire exé- 
cuter des travaux d'une excellente tenue à leurs élèves, malgré les conditions 
déplorables dans lesquelles ils opéraient. Vous citerai-je le cas d'une école de 
filles qui fait de la teinture dans un établissement où les ailettes doivent elles- 
mêmes, sous la conduite de leur directrice, aller chercher de l'eau très loin et 
où il n'y a pas de place pour faire sécher les laines? Vous conviendrez avec moi, 
Messieurs, que l'installation matérielle doit être améliorée le plus tôt possible. 
Je vais aborder maintenant le terrain des améliorations professionnelles. 



— 263 — 

Pour éviter les trop longues recherches et les expériences coûteuses, il fau- 
drait que les écoles soient pourvues, selon les travaux auxquels elles se des- 
tinent, d/un ensemble d'ouvrages techniques, de quelques objets anciens ou de 
bonnes reproductions, autrement dit, d'une bibliothèque et d'un petit musée qui 
rappelleraient constamment aux maîtres et aux élèves, les caractères essentiels 
que présentèrent les industrie mauresques, à l'époque de leur floraison; c'est un 
point que je signale comme étant l'un des plus importants pour les écoles de la 
deuxième et de la troisième catégories. 

L'utilité d'une salle où seraient réunis et mis en valeur les objets ouvrés par 
l'établissement est indiscutable, non seulement cette innovation produirait le 
plus heureux effet sur les visiteurs et les acheteurs, mais les parents des élèves, 
qui suivent de très près les progrès de leurs enfants, seraient assez (iers de la 
place honorable qu'on réserverait aux travaux exécutés par leurs fils. 

Une excellente innovation aussi serait d'exiger des fonctionnaires, avant leur 
placement à la tête des cours professionnels, un stage de quelques mois au moins 
clans l'établissement similaire le mieux organisé de la région. Cette mesure a 
déjà été adoptée pour un certain nombre d'institutrices, c'est ainsi qu'on fait 
passer pour quelque temps les futurs directrices d'écoles professionnelles au 
cours d'apprentissage de filles indigènes d'Oran. 

Quelques écoles de garçons n'ont pas assez de maîtres-ouvriers pratiques; il 
est urgent d'en voir croître le nombre, et dans celles où la nomination de quel- 
ques-uns d'entre eux a été faite pour toute la durée des heures de classe, on a 
constaté que l'apprentissage se faisait bien mieux et beaucoup plus vite: il serait 
donc à désirer que cette mesure fût partout adoptée. 

Le Gouvernement général a organisé, depuis quatre ans, des expositions de 
travaux des écoles à Alger , expositions qui ont lieu au moment de l'hivernage. 
Beaucoup d'objets y ont été vendus pour le compte des cours, une prime est 
même accordée aux établissements qui envoient les plus beaux tapis ; pourquoi 
n encouragerait-on pas, par des récompenses en argent, bien entendu, variant 
avec la valeur des objets exposés, les écoles qui adresseraient le plus beau tra- 
vail en bois, en fer, en cuivre ou en céramique? Ces primes s'ajouteraient aux 
subventions pour compléter l'outillage ou seraient réparties entre les apprentis 
qui auraient contribué à la confection des objets; une émulation s'en suivrait en 
outre entre les écoles. 

Si les expositions sont de puissants moyens de contrôle pour l'administration, 
si elles permettent de faire connaître certains produits au public, elles sont 
aussi pour les producteurs un moyen de sonder les désirs et les préférences des 
amateurs, Après chaque exposition, on pourrait donc faire la liste des objets les 
plus remarqués et les plus demandés, on noterait encore si les prix de vente ont 
clé discutés, on relèverait en un mot toutes les observations qui pourraient 
servir d'enseignement aux j)roducteurs. 

Jusqu'ici, dispersés aux quatre coins de l'Algérie, les chargés de cours ont 
travaillé à peu près isolément, la plupart ont fait de sérieuses recherches dont 
quelques-unes sont des plus dignes d'intérêt au multiple point de vue technique, 
industriel, commercial, artistique même. Pourquoi ne réunirait-on pas, pour le 
plus grand bien des écoles, toutes ces indications qui paraîtraient dans une 
publication périodique? L'union fait la force, dit-on, c'est le cas ou jamais de 
mettre cette maxime en pratique. 



— 264 — 

11 ne faut pas oublier enfin que le dessin est la base de tout enseignement pro- 
fessionnel bien compris ; or, mes investigations m'ont permis de constater que le 
personnel n'a pas une idée bien précise de l'art arabe du Moghreb. La faute n'est 
pas imputable aux maîtres qui ne peuvent pas. parce qu'ils sont trop coiTteux, 
s'entourer de documents traitant de la décoration mauresque, mais le Gouver- 
nement général ferait disparaître de nombreux errements et contribuerait à 
rendre renseignement du dessin beaucoup plus méthodique s'il faisait publier, 
sous ses auspices, les travaux de certains maîtres qui seraient ensuite distri- 
bués dans les écoles où l'on se ferait une idée plus exacte de l'art arabe d'Algérie 
dans ses manifestations industrielles. 

Tels sont, Messieurs, les desideratas exprimés par le personnel des cours 
d'apprentissage d'indigènes de notre colonie, dont je me fais le porte-paroles; 
j'ose croire que vous les examinerez avec bienveillance et que vous vous y asso- 
cierez tous, car ils sont dictés par l'expérience: j'ajouterai même que quelques- 
uns de ces vœux ont déjà été exprimés par les personnalités les plus compétentes 
de la colonie : l'expansion de l'enseignement professionnel des indigènes a été 
discutée et adoptée tout récemment encore (1908) par les Délégations finan- 
cières, sur la proposition de M. le Gouverneur général, et deux critiques d'art, 
MM. Marius Vachon et Arsène Alexandre, qui ont été chargés d'enquêter en 
Algérie sur cette question dans le courant de ces dix dernières années, avaient 
déjà formulé des vœux que je reproduis parce qu'ils sont justifiés. 

CONCLUSION. 

Messieurs, vous êtes tous ici d'ardents apôtres de la diffusion de riniluencc 
française dans nos colonies; je ne chercherai donc pas à vous énumérer les avan- 
tages économiques et sociaux qui peuvent résulter de renseignement donné dans 
nos écoles d'apprentissage, qui complète si heureusement celui qui est donné 
dans les écoles arabes-françaises. 

Vous savez tous que l'enseignement proprement dit peut contribuer, dans 
une large mesure, au relèvement des populations vivant sous notre douce et 
bienveillante tutelle; mais vous n'ignorez pas non plus que l'enseignement profes- 
sionnel est le moyen le plus puissant de les associer à nous et à nos travaux, de 
les rapprocher considérablement de nous, sinon de les assimiler. Loin de cher- 
cher à ruiner les populations indigènes, nous nous consultons au contraire sur 
les moyens les plus propres à leur donner des facilités d'existence, à les enrichir : 
c'est le noble et généreux idéal de la France qui continue à se répandre sur les 
peuples qui vivent à son contact. 

VŒUX. 

I. — L'enseignement professionnel sera fortement organisé en Algérie; il 
s'assouplira aux exigences des besoins, des milieux et des aptitudes. Industriel 
dans les villes, il prendra une allure franchement agricole dans les campagnes et 
n'aura partout qu'un but essentiellement pratique et utilitaire. 

II. — L'installation matérielle (locaux et outillage) existant actuellement sera 
complétée le plus tôt possible, de façon que l'enseignement puisse y être donne 
avec tout le profit désirable. 

III. — En vue d'obtenir des résultats plus rapides et d'éviter des pertes de temps» 



— 265 — 

des dispositions seront prises pour que le personnel reçoive, au préalable, do& 
vues générales et des notions précises sur la tâche qu'il aura à accomplir. A cet 
eiïet, un stage dans une école voisine et de même nature pourrait être imposé a 
tout nouveau maître devant être chargé de cours d'apprentissage. 

IV. — Les maîtres-ouvriers techniques, européens ou indigènes, seront attachés r 
pendant toute la durée des heures de classe, partout où le besoin s'en fera sentir. 

Y. — L'école professionnelle comprendra, outre les locaux et l'outillage aussi 
complet que possible, une bibliothèque d'ouvrages techniques, une collection 
d'objets anciens ou de bonnes reproductions et une salle d'exposition pour la 
vente des produits. 

VI. — L'exposition annuelle d'Alger sera maintenue; des primes seront distri- 
buées aux écoles qui auront exposé le plus bel objet dans les diverses branches 
d'industrie; le résultat des observations formulées par le jury et les visiteurs 
sera porté à la connaissance des écoles. 

Y1I. — Les observations d'ordre technique, industriel, commercial, artistique 
faites par les membres de renseignement professionnel seront réunies dans une 
publication périodique qui sera adressée aux cours d'apprentissage. 

VIII . — Le dessin étant la base de l'enseignement professionnel, des efforts 
seront faits pour que les écoles puissent l'enseigner avec plus de méthode ; on y 
arrivera par la publication de travaux de maîtres compétents. 

IX. —Le nombre des heures consacrées au travail manuel élémentaire des 
classes indigènes sera sensiblement augmenté. 

X. — Un appel sera fait auprès des municipalités où sont installés des cours 
d'apprentissage pour qu'elles se décident à participer, dans une plus large 
mesure que par le passé, à une partie des frais que nécessitera cette organisation. 



— 266 — 



L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL 

DES INDIGÈNES MUSULMANS EN TUNISIE 

Rapport de M, S. CHARLÉTY. 

Directeur général de l'Enseignement en Tunisie. 



2. _ LES ÉTABLISSEMENTS D'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL 

La Tunisie a des établissements d'enseignement professionnel. Elle en a de 
publics : l'École d'agriculture coloniale, l'École professionnelle Emile-Loubet, 
l'Ecole de navigation de S fax. Elle en a de prives : La ferme-école créée à Djc- 
deïda par l'Alliance Israélite universelle; l'apprentissage industiûel joint aux 
écoles de la même Alliance Israélite; la ferme des Pères Blancs de Saint-Joseph 
de Thibar; l'école d'agriculture de Lansarine. La place qu'occupent dans l'en- 
semble de ces établissements les Tunisiens musulmans est de médiocre impor- 
tance. On ne s'étonnera pas sans doute qu'ils n'en aient aucune dans les œuvres 
de l'Alliance Israélite. La ferme de Thibar, oïl les progrès delà pratique agricole 
européenne sont si heureusement adaptés au milieu tunisien, recrute - pourtant 
la majorité des élèves hors de la régence; ces résultats, pour surprenants qu'ils 
soient, sont donc, pour la Tunisie, assez limités. L'Ecole d'agriculture coloniale, 
qui a compté des élèves indigènes, n'en reçoit plus, en fait, depuis plusieurs 
années. L'École Emile-Loubet en a 17 sur un total de 160. L'Ecole de navigation 
de Sfax leur est réservée; mais la pauvreté de ses ressources ne lui permettant 
pas d'assurer la vie matérielle de la dizaine d'élèves qui suivent ses cours, ceux- 
ci, des adultes ayant des charges de famille, doivent pour la plupart renoncera 
participer aux exercices pratiques à bord qui complètent l'enseignement théo- 
rique, et l'Ecole, pendant la période d' embarquement, est réduite à quelques 
unités. 

Lansarine a, au point de vue spécial de renseignement professionnel indigène, 
une tout autre valeur. C'est d'abord pour venir en aide aux enfants abandonnés 
que ses fondateurs — un groupe d'indigènes éclairés — créèrent, en 1 ( .)02, une 
association sous le nom de « colonie agricole indigène»; l'administration. îles 
Habous leur céda gratuitement une propriété de 1.200 hectares et leur assura 
une rente de lo.OOO francs; le gouvernement tunisien donna annuellement une 
subvention égale; des souscriptions fournirent 100.000 francs; depuis, en 190V 
les Habous donnèrent pour l'achèvement des bâtiments une subvention de 
60.000 francs. Mais l'œuvre d'assistance est peu à peu devenue purement profes- 
sionnelle. Elle entretient 60 élèves, tous indigènes musulmans; sous la direction 
combinée de chefs de travaux pratiques européens, et de moniteurs indigènes 
formés aux méthodes françaises, elle les initie à la pratique agricole moderne 



— 267 — 

L'école de Lansarine est trop jeune pour qu'on puisse dès maintenant parler de 
son succès ou de son échec. Ses fondateurs eux-mêmes se montrent trop préoc- 
cupés de s'entourer des conseils techniques les plus autorises, de réviser des 
opinions, de réformer des programmes qui furent nécessairement tout d'abord 
improvisés, pour qu'il leur soit tenu rigueur de quelques erreurs. Le jour oit ils 
auront assuré à l'Ecole un recrutement d'élèves plus homogène, où F éducation 
qui y est donnée sera plus solide, les difficultés, toujours délicates à résoudre, du 
placement seront atténuées. Quand le domaine sera plus complètement mis en 
valeur par l'extension de la culture, par l'irrigation, par la citation d'une route 
qui le mettra en communication facile avec une voie ferrée, la colonie agricole 
de Lansarine, plus riche et mieux adaptée, fournira sans doute aux propriétaires 
indigènes et même aux Européens des ouvriers d'élite et d'utiles chefs de chan- 
tier. Elle est, dès maintenant, l'institution professionnelle indigène la plus 
importante. Elle n'a pas éprouvé de ces graves mécomptes qui découragent les 
plus tenaces. Elle a le mérite de vivre ; elle doit avoir confiance dans l'avenir. 

On ne s'étonnera pas que jïnsiste peu sur les écoles primaires où le « travail 
manuel » fait l'objet d'un enseignement, et sur les « jardins d'école » où les 
enfants sont initiés à l'agriculture. Ce n'est pas, certes, que je méconnaisse la 
valeur sociale et éducative de ces travaux, ni les efforts, parfois admirables, des 
maîtres qui les dirigent, ni leurs résultats si captivants. Mais, en tant qu'ils 
touchent la population scolaire indigène, — et ils la touchent sensiblement moins, 
à l'heure actuelle, que l'européenne — on ne saurait leur attribuer une valeur 
purement professionnelle. C'est seulement une initiation utile aux choses de la 
vie réelle; c'est une première occasion surtout d'incliner les esprits vers l'obser- 
vation et vers l'expérience, de former les yeux et les mains à la pratique; ces 
essais ne peuvent prétendre à enseigner une profession, mais ils tendent à en 
donner le goût, surtout à écarter le mépris naïf qui souvent éloigne du travail 
manuel. À tous ces titres, il faut les signaler et les retenir. 

IL — LA MAIN-D'ŒUVRE. — LES INDUSTRIES INDIGÈNES. 

La médiocrité des résultats acquis jusqu'à ce jour en matière d'éducation 
professionnelle des indigènes frappe tout le monde. Elle préoccupe le 
gouvernement du Protectorat qui l'a ofiieiellement mise à l'étude cette année 
en créant la fonction d'Inspecteur général de l'enseignement professionnel 
des indigènes. En votant à F unanimité le crédit nécessaire à cette fonction, 
les délégués à la Conférence Consultative ont traduit le sentiment de la 
population européenne et indigène qu'ils représentent. Les Européens, en 
euet, qu'ils soienl industriels, entrepreneurs, propriétaires de terres, de miues 
eu de carrières, ont besoin d'une main-d'œuvre appropriée à leurs travaux, 
c est-a-dire d'une main-d'œuvre « civilisée ». Ce besoin grandit chaque jour a\ r ec 
la rapidité qui se constate dans les pays neufs, ouverts d'hier à la vie moderne, 
011 espoir du gain crée une sorte de frénésie d'activité. Les Français, n'expor- 
tant dans la Régence qu'à dose très faible les ouvriers agricoles ou industriels, 
ont trouvé jusqu'ici la main-d'œuvre nécessaire chez les Maltais, les Italiens du 
Midi, Siciliens et Sardes. Mais, outre que cette immigration, qui fut et est encore 
uu le, semble arrivée à son maximum, il n'est certainement pas dans l'intérêt de 
w nation protectrice de provoquer un nouvel afflux de population étrangère. 



— 268 — 

Places donc dans l'alternative de s'adresser, soit à des étrangers que leur trop 
grand nombre pourrait amener à devenir des rivaux, soit à des autochtones qui 
doivent être des collaborateurs, les Français ne sauraient hésiter à demander 
aux seconds la quantité de force vive qui leur est nécessaire. Ils constatent 
chaque jour davantage que le spectacle donné par une population d'un million 
d'habitants, qui contemple, sans s'y mêler, leur activité passionnée, a quelque 
chose d'irrationnel, de paradoxal et en somme d'inquiétant, et qu'il ne peut 
guère se prolonger davantage. /Serait-ce affaiblir la portée de ces considérations 
— d'ailleurs banales — empruntées à la seule constatation des intérêts, que d'y 
ajouter que l'intérêt est ici en pariait accord avec le devoir? Personne, à coup 
sûr, ne saurait penser que nous n'ayons pas, dans ce domaine, comme dans 
celui, par exemple de l'administration générale et de l'aménagement matériel du 
pays où nous avons remporté de si éclatants succès — des obligations à rem- 
plir vis-à-vis de nos protégés. Nous avons établi en Tunisie l'ordre, la justice. 
de bonnes finances, des ports et des chemins de fer, mais notre seule présence 
y a détruit les formes de la vie économique traditionnelle. C'est à nous de pré- 
parer la Tunisie à les remplacer. 

C'est un propos courant parmi les indigènes éclairés que de constater l'infé- 
riorité économique grandissante de leurs coreligionnaires. Les procédés archaï- 
ques du paysan, la réduction que la vente du domaine à la colonisation a sou- 
vent opérée dans le territoire où il vivait, l'insuffisance technique du pêcheur 
dont le domaine s'est trouvé aussi réduit par l'amodiation des lacs salés, et par- 
dessus tout la ruine des artisans urbains qui vivaient du luxe de l'aristocratie 
beylicale, les défaites infligées à l'industrie familiale du tissage de la soie, delà 
laine, du coton, des tapis, par la concurrence extérieure^ sont abondamment 
signalés et déplorés. Tout au plus, faut-il excepter de cette décadence univer- 
selle quelques modes de culture spéciale, celle des oliviers, par exemple, où les 
indigènes sont passés maîtres. Encore convient-il de remarquer que, même dans 
le cas où la technique est suffisante, le manque de capitaux, les pratiques de 
l'usure paralysent les efforts et compromettent les résultats. Tous les modes du 
travail indigène sont donc, à bref délai, condamnés à périr, s'ils ne se transfor- 
ment pas. On compte les mourants : le maçon indigène, le forgeron dispa- 
raissent; les tisseurs diminuent en nombre. On compte aussi les morts : où 
trouver maintenant un stucateur, un céramiste, capables de faire ou seulement 
d'imiter les faïences ou les plâtres de la Mosquée du Barbier ? 

Mais il faudrait insister et entrer plus avant dans le détail de ces réalités, 
L'entreprise peut encore être menée à bien. Car les statistiques ne sont pas 
faites, qui diraient périodiquement et par région, la condition des personnes, le 
chiffre exact des professions de chaque catégorie. Et, tant qu'elles ne seront pas 
faites, on ne peut que se contenter de constater et de signaler le malaise. Une 
promenade dans les Souks de Tunis renseignera le premier venu qui, désireux 
de voir ou d'acheter des produits de l'industrie locale, n'y trouvera guère, s il 
ne désire ni belghas, ni foutahs, que des bazars où se vend la camelote 
d'Europe à côté des cuivres de Damas et des tapis du Turkestan. Du moins, 
quelques types d'industrie sont assez connus pour illustrer les constatations 
courantes et y apporter des précisions. J'en choisis deux parmi ceux qui furent 
célèbres, et qui déclinent, l'un pour n'avoir pas su se transformer, l'autre pour 
l'avoir maladroitement tenté : les chéchias de Tunis et les tapis de Kairouan. 



— 269 — 

On sait — et d'autres ici vous le diront avec plus de compétence — comment 
se fabrique une chéchia depuis le bonnet de laine tricoté à Tunis, qui, après 
cardaçe, part pour ïébourba, à l'usine de Bathan. pour y être foulé, puis revient 
à Tunis clans la cuve de cochenille et d'alun ou le leinturier le plonge pour 
« rabattre » ensuite sa nuance au gré du client, passe au second cardage et s'offre 
enfin à l'acheteur. La chéchia de Tunis, solide, de belle couleur, coûte près de 
quatre francs ; le marchand qui la vend cinq ou six gagne mal sa vie. Sa clien- 
tèle d'Algérie, du Maroc, de Tripoli, d'Egypte l'a quitté peu à peu, et achète main- 
tenant les chéchias fabriquées eu Europe, moins robustes sans doute, mais qui 
coûtent moitié moins. Le marché tunisien lui reste encore, mais il est menacé. 
Les « chaouachi » s'étonnent et se plaignent. Ils forment une corporation très 
ancienne et très élevée en dignité, qui remonte peut-être à l'arrivée dans la 
Régence des Maures chassés d'Espagne; chaque chaouachi tient du Bey son 
droit de fabriquer et sa marque ; ainsi le roi de France donnait — ou vendait 
— des lettres de maîtrise. Le conseil de la corporation — j'allais dire ses mai- 
ires-gardes — qui siège au Dar-el-Bathan de Tunis, exerce sur ses membres 
un contrôle constant. Là, sont déclarés, comptés, pesés et marqués les bonnets 
avant leur départ pour l'usine de foulage. Le voyage, qui est long, se fait non 
en chemin de fer, mais en arabat sous la conduite de portefaix de la corpora- 
tion qui ramènent les bonnets foulés à Tunis, où ils sont de nouveau comptés et 
tries. L'usine de foulage appartient à l'Etat : en 1895, le Service des Monopoles 
chargé de la faire fonctionner, remplaça les antiques foulons de bois par des 
foulons modernes dont le rendement fut double. Mais les trois machines qui 
tournent à Tébourba, utilisant une prise d'eau de la Medjerdah qui ne donne 
qu'une force maximum de 10 chevaux, souvent arrêtées par l'inégalité du débit, 
par des accidents, ne suffisent pas à assurer le foulage, ou obligent à de longues 
attentes. Beaucoup de temps et d'argent perdu : ces pratiques solennelles sont 
industriellement déplorables : le travail moderne ne saurait s'accommoder d'une 
organisation à la Golbert. Je veux bien qu'on s'étonne modérément de ces len- 
teurs ; que les procédés du tricotage, du cardage n'ont rien qui surprenne dans 
un pays où les machines sont ignorées. Mais que penser de l'obstination tradi- 
tionaliste de la corporation à s'opposer au transfert du foulage à Tunis ? 
Malgré une expérience concluante faite en 1904, on entend encore dire que l'eau 
de la Medjerdah a un principe qui donne à la chéchia tunisienne sa qualité et sa 
réputation; qu'un foulon actionné par une chute d'eau travaille mieux qu'un 
foulon actionné par la vapeur. L'hostilité à toute nouveauté témoigne sans doute 
de l'ignorance prodigieuse des principes élémentaires de la mécanique, mais 
aussi du désir de ne rien changer à des errements qui assurent à la corporation 
la noblesse, et à ses chefs l'autorité que confère une tradition longtemps main- 
tenue. On en est encore à contester le droit pour un chaouachi d'être en même 
temps teinturier de chéchias. Il est clair que le jour où un souffle moderne aura 
traversé le vieux Dar-el-Bathan, où l'air de la science et de la liberté y circuleront, 
une industrie comme celle-ci qui vit, malgré des frais généraux énormes et 
absurdes, reprendra son essor; sans compromettre la qualité de sa fabrication, 
elle utilisera l'habileté de ses ouvriers et pourra la mieux rémunérer. 

On sent, dans un cas comme celui-ci, que quelle que soit la valeur de telle 
réforme de détail, ce qui importe, c'est de changer l'atmosphère qnon respire 
dans le monde du travail. Il faut que l'ouvrier indigène acquière le sentiment 



— 270 — 

que son mode d'activité est suranné, qu'il doit, pour ne pas périr, se faire une 
autre idée des conditions sociales et techniques de l'industrie. Mais cette initia- 
tion à une vie nouvelle, largement ouverte sur le dehors, doit être entourée de 
précautions ; elle n'est bonne que si elle se fait méthodiquement par la science 
et par l'éducation. Car il ne suffit pas de regarder vivre les Européens, d'observer 
sommairement leur habileté commerciale et leur outillage industriel ; on peut 
imiter assez vite leur tour de main, leur dextérité de pratique que domine par- 
fois la préoccupation exclusive du bon marché et qui ne s'accorde pas toujours 
aA-ec le souci de la bonne fabrication. Il est si facile de prendre les vices au 
voisin. C'est de ce point de vue que l'histoire des tapis de Kairouan est riche en 
enseignements. Ils n'étaient pas de premier rang sans doute ces tapis ; mais ils 
étaient jolis à voir. Ils avaient les couleurs d'une prairie en (leurs, un dessin 
d'une élégante et naïve géométrie. Ils étaient chers aussi, 2o francs le mètre au 
moins, parce qu'ils étaient de haute laine (devant peser de 2 kilogs à 2 k. 500 au 
mètre carré) et de belle laine bien teinte aux couleurs végétales ; le rouge était 
de cochenille, le jaune d'erjegnou, le bleu d'indigo, le grenat de fouâ et le marron 
de henné. Le mélange de l'indigo et de l'erjegnou donnait le vert ; celui de l'crje- 
gnou et de la cochenille donnait l'orangé. Toutes ces pratiques ont péri, les 
fabricants ayant voulu fabriquer à meilleur compte pour vendre à meilleur 
marché, donc davantage, aux touristes attirés à Kairouan par la réputation de 
leur ville et de leur marque. Le touriste qui achète, n'est pas exclusivement 
dirigé par le goût, il n'aime pas à payer cher. On se mit à fabriquer des tapis de 
laine médiocre, plus courte, moins serrée (1.500 gr. .au mètre); puis, ce lut la 
grande révolution apportée par les teintures chimiques. Le jour oïl le Kairoua- 
nais trouva chez l'épicier, pour quelques sous, une boîte remplie de poudre qu'il 
suffisait de délayer dans l'eau pour obtenir le bain jadis longuement et coùtcu- 
sèment préparé, comment aurait-il hésité à renoncer à sa vieille et laborieuse 
pratique? La magique « dendoûna » remplaça la cochenille, l'indigo, l'erjegnou, 
le fouà. Il y a de bonnes teintures chimiques; il y en a d'excellentes. L'alizarine 
vaut la garance. Mais l'Arabe ignorant acheta les moins chères, c'est-à-dire les 
plus mauvaises, les employa sans discernement. Or, les fausses couleurs ne tien- 
nent pas. Le tapis déteignit, laissa ses nuances au bas des robes claires. Le pis. 
c'est qu'il perdit la charmante harmonie de ses tons ; le tisserand, habitué à une 
palette réduite et simple, se trouva dépaysé en présence d'une gamme de nuances 
presque infinie. On vit des roses et des violets regrettables. Le vieux dessin fut 
abandonné ; on y mêla des personnages et des oiseaux innommables. Le tapis de 
Kairouan perdit sa valeur commerciale. Les importateurs parisiens de tapis 
d'Orient cessèrent d'acheter. On fabriqua encore, quand même ; on s'ingénia à 
faire passer pour anciens des tapis nés d'hier. Mais la décadence ne s'arrêta pas. 
Aujourd'hui sur les 3.000 familles de Kairouan, on en compte encore o à 600 
qui possèdent un métier et où se trouvent des femmes et des filles habiles à faire 
le point de Kairouan. Mais chaque métier ne produit pas plus de 2 à 3 tapis par 
an. Ainsi l'industrie tunisienne la plus célèbre chez les Européens, la première 
« marque » du pays est en train de périr. Les Kairouanais se lamentent. Quel- 
ques-uns essaient bravement de revenir sur leurs erreurs ; ils viennent de fonder 
une société dont les membres s'engagent à revenir aux vieux dessins et aux 
vieilles couleurs. Il faut leur souhaiter le succès. Mais il semble bien qu'ils aient 
plus à faire, et qu'ils auront maintenant, pour reconquérir une clientèle, non 



— 271 — 

seulement à réapprendre les traditions perdues, mais à apprendre autre chose. 
Le public, habitué à la perfection des tapis d'Orient et même de leurs imitations 
européennes, voudra plus de soin. On ne voit pas comment l'atelier familial 
pourra, sans recevoir une éducation nouvelle d'une école ou d'une manufacture 
modèle, laver la laine, la carder, la filer, la teindre, dans de bonnes conditions 
économiques, la teindre et composer des dessins où revivra sans souillure, la 
fantaisie, règle de l'antique arabesque. 

A vrai dire, il ne subsiste plus des industries indigènes que celles qui ont 
commencé la transformation de leur matériel (huileries du Sahel) ou celles, 
encore peu connues des Européens (tissus de certaines formes et couleurs) qui 
conservent traditionnellement une clientèle indigène. Mais celles-ci sont aussi 
de jour en jour plus menacées. Malgré le bon marché de la main-d'œuvre, leurs 
produits seront trop chers pour survivre. Et c'est un redoutable problème que 
de savoir ce que deviendront les populations qui actuellement en vivent. 

II serait certainement exagéré et à coup sûr naïf de prétendre que l'instruction' 
professionnelle sera un remède suffisant pour créer ce qui manque, pour 
remettre en équilibre ce qui tombe, pour ressusciter ce qui périt. On voit trop 
les limites de ses moyens. Le progrès économique est lié à toutes les formes de 
l'activité: mais les hommes ne peuvent aider à ce progrès, participer à ses béné- ! 
(ices qu'à la condition d'avoir l'éducation qui permet de le comprendre, et sur- 
tout qui les délivre de la crainte qu'il inspire à leur paresse. La vie nouvelle — 
il ne s'agit ici que de la vie matérielle — est créée par la science, mais elle n'ad- 
met dans ses cadres que les hommes initiés à ses pratiques. C'est pourquoi le 
problème de l'instruction professionnelle est posé dans le monde entier. Mais il 
est particulièrement délicat et incommode dans un pays où il faut franchir toutes 
1rs étapes de la longue route- qui mène de l'ignorance épaisse jusqu'au seuil de 
l'activité moderne. Nui doute qu'il ne faille, sinon pour le résoudre, du moins 
pour en rapprocher la lointaine solution, faire appel à toutes les forces qui con- 
tiennent en elles une vertu éducative, un pouvoir d'exemple ou d'enseignement. 

III. - ORGANISATION DE L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL 

INDIGÈNE. — LES RÉFORMES. 

Au premier rang de celles-là sont les établissements existants d'enseignement 
professionnel. Je n'ignore pas tout le mal qu'on en a dit, et qu'on en peut dire. 
Tous leurs défauts se résument en celui-ci qui est de coûter cher et de produire 
peu. Ils travaillent à former « des contremaîtres, des ouvriers d'élite, des 
ouvriers supérieurs », un état-major dont le placement est difficile, dont on 
constate souvent plus vite les exigences que les qualités. Sans doute, mais leur 
nombre ni leur rendement ne sont, en Tunisie, tels qu'ils doivent inquiéter; leurs 
défauts, s'ils en ont — sont assez jeunes pour être corrigés. Leur aménagement 
meilleur . leur meilleure adaptation aux besoins du pays ne sont pas d'une telle 
difficulté qu'on ne puisse les tenter. 

L'Ecole Emile-Loubet a su, déjà, donner une preuve de son aptitude à se réfor- 
mer elle-même, quand elle a supprimé sa section de reliure. Il est à prévoir que 
les enseignements qu'elle a jusqu'ici directement importés des écoles métropoli- 
taines analogues, ceux du bois et du fer, devront céder un peu de la place qu'ils 
occupent à d'autres plus urgents. Il existe, à Tunis, 231 ateliers de tissage de 



' ■ -V 



— 272 — 

soie, avec 649 métiers dont 481 seulement sont encore employés. Ils occupent 
257 patrons, 481 ouvriers et une centaine d'apprentis; ils fabriquent le foulard 
(takrita) que les femmes portent sur la tête, le haïk (sefsari) où elles s'enve- 
loppent pour sortir, le châle, la djebba (robe des hommes), le taffetas qui sert 
à confectionner divers vêtements de femme, la fouta (jupe des femmes), la 
ceinture (chemla), les voiles et les voilettes de toutes nuances qui servent aux 
femmes. C'est une production annuelle d'un million environ et qui est obtenue 
par les procédés les plus archaïques. Les progrès réalisés depuis un siècle 
dans les métiers européens à tisser sont inconnus à Tunis. Il semble donc que 
l'école professionnelle ait raisonnablement à intervenir. Mais il faudra pro- 
bablement, dans ce cas comme dans d'autres analogues, élargir les cadres de 
l'école, assouplir ses programmes, y organiser, à côté du cours complet et 
régulier d'études, des sections spéciales où seraient admis les adultes désireux 
seulement d'acquérir un perfectionnement technique utilisable dans leur travail 
quotidien. Car aucun des procédés de culture professionnelle ne doit être 
négligé dans un pays où le besoin de cette culture est si urgent. Une école ne 
peut certainement être ouverte sans contrôle et sans garantie au premier venu. 
Mais il importe qu'on n'en refuse pas la porte à ceux qui sont en état de justifier 
de leur désir et de leur besoin d'y entrer. L'école doit se mêler et se plier à 
toutes les formes de la vie; ses devoirs ne cessent qu'où s'arrête son pouvoir. 

On ne voit pas qu'il y aurait d'inconvénients à faire, par des cours spéciaux, 
bénéficier quelques indigènes de l'enseignement donné à l'Ecole d'agriculture 
coloniale ; elle pourrait, ainsi former des moniteurs capables de commu- 
niquer leurs connaissances aux indigènes que leur ignorance partielle ou totale 
de la langue française éloigne de tous les progrès culturaux. L'Ecole de navi- 
gation de Sfax dont l'enseignement s'adresse à ces populations de vrais marins, 
Sfaxiotes et Kerkenniens, mieux dotée, peut rendre de grands services. Mais, 
aussi bien, pour l'une et pour l'autre Ecoles : il s'agit d'enseignements très parti- 
culiers, à l'usage des adultes, qui rassortissent tant, pour la direction que pour 
les programmes, à deux administrations considérables de la Régence, l'Agricul- 
ture et les Travaux Publics qui sont à même d'en voir les insuffisances et d'y 
apporter les remèdes appropriés. C'est aussi aux spécialistes qu'il convient de 
dire si la ferme-école de Lansarine n'est pas destinée à recevoir des enseigne- 
ments pratiques complémentaires, de science vétérinaire, de maréehalerie, 
mécanique rurale qui accroîtront singulièrement en nombre et en qualité les 
services que pourront rendre ses élèves. C'est à l'administration tunisienne do 
décider si elle ne peut pas encourager, mieux encore que par une rétribution 
pécuniaire, les eilbrts si intéressants qui ont été tentés a Lansarine : si les 
aminés d'agriculture étaient choisis avec une préférence marquée parmi les meil- 
leurs de ses élèves, la population agricole indigène apercevrait plus nettement 
le prix de l'instruction agricole « civilisée » ; elle serait aussi plus directe- 
ment touchée par une propagande restée jusqu'ici très distante; le progrès 
indiqué, sinon prêché, par des conseillers naturels en état de l'adapter aux 
circonstances et aux facultés des intéressés, semblerait moins lointain, moins 
inaccessible. 

Car le problème est bien, — et c'est pour cela que la difficulté en est redou- 
table — de transformer la masse de la population et non pas seulement d'y formel' 
une élite technique, qui est toujours d'un prix de revient élevé et d'une utilisa- 



- 273 — 

tion difficile. Quand on constate que la ferme-école de Djedeïdah, qui est admira- 
blement dirigée, dont l'organisation est bien près de la perfection, qui a der- 
rière elle la puissance matérielle et morale de l'Alliance Israélite universelle, 
qui peut placer des élèves en Egypte, au Canada, en Algérie, en Argentine, et 
sur ses propres terres, ne résout pas toujours les énormes difficultés du place- 
ment, on ne s'étonnera plus que. tout en A^oulant fermement conserver les éta- 
blissements actuels d'enseignement technique, on hésite ou Ton se refuse à en 
créer d'autres, ce J'estime que c'est un leurre, dit dans son rapport de 1907 le 
directeur de Djedeïdah, que de compter pouvoir placer comme contremaîtres 
en Tunisie ou ailleurs de nombreux apprentis : quelques-uns d'entre eux 
arrivent à grand'peine à s'assurer 200 à 250 jours de travail, en se déplaçant 
dune ferme à l'autoe, taillant la vigne ici, faisant là des entreprises de fauchage, 
et terminant dans une troisième exploitation la moisson ». Et l'école de Dje- 
deïdah ne fournit pourtant qu'une dizaine d'agriculteurs par année. Il serait 
trop aisé de signaler des mécomptes analogues, ailleurs qu'en Tunisie. Ainsi 
nos écoles professionnelles sont peut-être suffisantes en nombre ; on peut tenter 
de les mieux adapter et de les développer dans un sens plus pratique. Mais 
pour s'adresser à la masse des travailleurs, pour l'élever en culture et en valeur 
économique, il faut chercher d'autres procédés : ceux qui apparaissent comme à 
portée et de maniement sinon facile, du moins possible, c'est l'école primaire 
et l'apprentissage. Je voudrais définir la place qu'ils doivent tenir et préciser les 
limites de leur portée. 

On sait qu'il y a, en Tunisie, deux sortes d'écoles à l'usage des indigènes : le 
kouttab et l'école franco-arabe. 

Tous ceux qui ont circulé dans les rues de Tunis ou d'un village indigène, ont 
au moins aperçu un kouttab, par la porte ouverte. Un indigène, M. Zaouche, l'a 
trop bien décrit pour que je ne le cite pas : «D'une simplicité antique, le kouttab 
se compose d'une salle, plus ou moins vaste, plus ou moins bien éclairée, aux 
murs blanchis à la chaux vive. Pour tout mobilier, des nattes.... Les élèves anû- 
vent vers sept heures du matin, quittent leurs chaussures et vont s'accroupir sur 
les nattes. Chacun d'eux est muni d'une planchette sur laquelle il écrit, sous la 
dictée du moueddeb, quelques versets du Coran. Il les apprend ensuite par 
cœur. S'il peut les réciter imperturbablement, le maître les lui fait effacer et lui 
en dicte d'autres. Et ainsi de suite pendant 4 ou o ans. Après quoi, les mieux 
doués ou les plus appliqués peuvent réciter le Coran d'un bout a l'autre, tandis 
que les autres parviennent à grand'peine à en savoir le quart ou- la moitié. Ceux 
qui n'ont jamais fréquenté que le kouttab sont et demeurent pour toujours intel- 
lectuellement nuls. Ils ont appris la lettre du Coran, sans en saisir le sens, et, 
naturellement, la plupart, sinon tous, ne tardent pas à oublier complètement les 
textes mêmes qu'ils savaient le mieux ». 

Ce témoignage suffît. — L'école franco -arabe, c'est l'école primaire, créée et 
administrée par le gouvernement du Protectorat; son nom, un peu équivoque, 
signifie non pas une. école où les élèves français et arabes sont mêlés, mais 
une école où les Arabes reçoivent l'enseignement français. Il arrive souvent 
que, dans la pratique, des enfants européens et indigènes y soient assis côte 
a côte; mais ce fait, qui a provoqué et provoque encore des considérations 
e n sens divers, n'est pas à retenir dans la présente discussion. Je ne con- 
sidère ici, pour la commodité et la clarté de l'exposition, l'école franco-arabe 
T. il. 4 8 



— 274 — 



que pour ce qu'elle est eu réalité clans nombre de cas, à Tunis, à Bizcrte, auKef 
à Kairouan, à Soussc, à Siax : une école primaire indigène. Je crois être conve- 
nablement placé pour dire tout le bien qu'il est juste de penser des instituteurs 
qui y enseignent. C'est quand on les a vus à l'œuvre, à la campagne surtout, dans 
leur isolement moral, plus dur que l'autre, qu'on imagine la belle et tranquille 
résistance qu'il leur faut pour remplir leur besogne quotidienne. S'il y a quelque 
critique à faire de l'école, elle ne saurait s'adresser à ceux môme qui en signa- 
lent les défauts, et qui ont l'énergie qu'il faudra bien trouver pour les corriger. 
L école primaire indigène reçut tout d'abord, sans modifications appréciables, 
les programmes et les cours d'études de l'école de France. Mais cette institution, 
transplantée, comme il était naturel s'anémia. En présence des difficultés résul- 
tant de la variété des aptitudes et de l'âge des élèves, de leur assiduité médiocre 
et surtout de la nécessité d'apprendre aux élèves à parler la langue dans laquelle 
l'enseignement serait donné, le maître dut réduire sensiblement son programme; 
il n'en subsiste guère que le français et l'arithmétique! Le certificat d'études eut 
beau s'enrichir d'autres épreuves, elles restèrent ignorées ou inaccessibles. Et le 
résultat fut que, sauf dans les centres suffisamment européens où l'occasion se 
rencontre fréquente d'utiliser le langage des Français, les élèves ont vite oublié 
ce qu'ils avaient appris. Tout enseignement a, certes, un déchet considérable; 
mais il laisse dans l'esprit qui l'a reçu une empreinte de quelque profondeur. 
L'enseignement qui se borne à l'étude élémentaire d une langue, qui tend, par là, 
à devenir purement formel et grammatical, ne laisse, la langue oubliée, — je 
n'ose dire rien — mais je puis dire (si j'en crois bien des confidences attristées 
de maîtres dévoués) qu'il laisse bien peu de chose. 

Le premier problème est donc de donner à l'enseignement primaire indigène 
la substance qui lui manque, qui survivra aux oublis nécessaires et au déchet 
fatal. On ne la trouvera qu'en l'imprégnant, en le pénétrant d'un esprit nou- 
veau. L'examen continuel et pourtant méthodique, l'observation raisonnée des 
réalités où se meut l'enfant indigène, c'est-à-dire, pour parler un langage pré- 
tentieux, mais clair, l'étude élémentaire des sciences physiques et naturelles, 
peuvent fournir cette substance et cet esprit : « Je serais désolé, disait récem- 
ment M. le Résident général Alapetite dans un important discours à la Ligue 
de l'Enseignement, si les bonnes résolutions qu'ont eues les parents indigènes 
d'envoyer un enfant à l'école française devaient avoir pour unique conséquence 
de faire absorber toutes les facultés vivantes de son esprit, pendant plusieurs 
années, par l'étude de la grammaire française... C'est l'esprit scientifique qui 
doit dominer dans l'enseignement à donner aux indigènes ». Si élémentaire soit- 
elle, l'instruction scientifique peut seule, ajoutait-il, préparer l'enfant à rece- 
voir renseignement professionnel. Il y a, en effet, un minimum de culture géné- 
rale scientifique indispensable à toutes les applications pratiques. Les entants 
français la reçoivent aujourd'hui presque sans s'en douter; ils l'acquièrent dès 
leurs premiers contacts avec notre vie si prodigieusement machinée. Mais ceux 
dont la vie est tout près de la nature, aménagée avec une simplicité primitive, 
sont une proie facile pour l'irréel, le surnaturel, l'irrationnel, il faut leur 
apprendre ce que la vie ne leur a pas appris, et y ajouter ce * qui est indispen- 
sable à la vie nouvelle qui leur est réservée. 

La nécessité de pourvoir d'une substance de réalité l'enseignement indigène le 
plus élémentaire est apparue souvent à ceux qui en sont chargés. J'en connais 



- 275 — 

gui, par la « leçon de choses » bien comprise, ont obtenu de surprenants résul- 
tats. Mais si Ton veut généraliser cet effort, lui donner la place qu'il faut, c'est- 
à-dire la première , on s'aperçoit qu'il faut, en cette matière, reprendre les 
choses par en bas, c'est-à-dire mettre a l'étude le programme, l'outillage de 
renseignement primaire et l'éducation môme des maîtres chargés de le donner. 
Sans A r ouloir ici esquisser — ou bâcler — un programme qui demandera 
des réflexions combinées et que l'expérience corrigera souvent, on peut du 
moins prévoir ce qu'il ne sera pas. Le malheur qu'il lui faut éviter, c'est 
qu'il lui arrive ce qui est arrivé aux programmes transplantés, d'être des 
« transpositions en dessous » des programmes de France. Il ne peut s'agir, 
espérons qu'il ne s'agira jamais, de mettre entre les mains des enfants de l'école 
primaire une physique, une chimie, une histoire naturelle, et d'y enseigner un 
résumé de ces sciences qui serait nécessairement la plus insensée, la plus redou- 
table des nomenclatures. Mieux vaudrait les laisser à la psalmodie. Ce qu'il 
faut, c'est que le maître utilise la connaissance qu'il aura de ces sciences pour en 
imprégner par un commentaire discursif, surtout par sa manière d'être perma- 
nente, l'esprit de ses élèves, puis pour l'appliquer particulièrement a certaines 
formes de la vie ambiante, agricole ou industrielle. 

Quand l'esprit de l'enfant arabe a été méthodiquement déprimé par le 
kouttab,il ne faut pas qu'il le soit une fois de plus, à l'école française, par l'étude 
machinale de la lecture, de l'écriture et de l'arithmétique . Il faut qu'après les 
premiers débuts dans l'enseignement de la langue, au lieu d'user de phrases 
d'exercice uniquement faites pour reproduire une difficulté ou une subtilité 
grammaticale, le maître se serve cl' « exemples » qui traduisent les premières 
réalités observées. Outre qu'on aura la joie de voir disparaître des livres pri- 
maires les banalités traditionnelles, si vides de sens, on y gagnera d'habituer 
les enfants à ne pas considérer la science comme un monde à part, un temple où 
l'on ne pénètre qu'après une initiation mystique. Au contraire, c'est sous l'aspect 
familier de la vie quotidienne que l'initiation scientifique de l'esprit le plus 
inculte doit s'opérer. C'est un pli à lui donner, un désir de savoir à faire naître 
en lui, par les deux procédés bien connus des pédagogues, l'habitude et l'imita- 
tion. On conçoit comment, au début, les objets de la classe, de la cour, du 
jardin, de la rue peuvent donner prétexte à des observations précises, reliées 
par des raisonnements simples. La célèbre « histoire d'une bouchée de pain » 
peut toujours servir de modèle. Il y a des « leçons de langage » à faire avec 
1 histoire d'un grain de blé, d'un olivier, d'un ver à soie. D'autres <( histoires » 
plus compliquées exigeront un vocabulaire plus étendu, celle des métiers du vil- 
lage, d'un burnous, d'une maison, d'une charrue, d'une gargoulette d'une 
ferme, d'une machine, élargiraient le champ de vision des élèves plus âgés. 
Imfm, la collection des observations, des expériences fondées sur la. vie la plus 
ordinaire, sur le mode d'activité agricole ou industrielle le plus voisin ou le 
plus familier, servirait à préparer une dernière année où les richesses acquises 
seraient groupées en un ordre méthodique et abstrait. C'est alors, mais alors 
seulement, que des notions de physique, de chimie, d'histoire naturelle seraient 
données avec des applications à l'hygiène et suivant les lieux et les cas, à l'agri- 
culture et à l'industrie . 

Un tel enseignement n'a besoin que d'un matériel sommaire. Si Ton est bien 
convaincu qu'il a moins pour objet de donner un grand nombre de connaissances 



— 276 — 

que de créer de nouvelles habitudes, on apercevra tout de suite qu'une collec- 
tion d'objets très simples suffit à le pourvoir. Pour aider aux observations ou 
pour produire des expériences élémentaires, quelques tubes et quelques bou- 
chons, une lime, une lampe, un aimant, une boussole, une pile électrique, que 
sais-je encore? Quelques échantillons de produits chimiques et de minerais, 
voilà qui ne transformera pas l'école en un laboratoire coiiteux et encombrant. 
C'est le maître d'ailleurs, qui, au gré de son zèle et de ses goûts, préparera et 
augmentera ce matériel; il sera surtout son œuvre, si du moins il a pu être lui- 
même formé aux exigences de la nouvelle discipline. 

La préparation des maîtres chaînés de donner un tel enseignement importe, en 
effet, avant toute chose. Car la valeur propre du maître a plus de poids dans un 
système où il est moins enserré dans les lisières d'un programme qu'incité à 
user de sa propre initiative. Sa formation demande donc des soins particuliers; 
elle doit s'adapter au but spécial. L'école normale de Tunisie doit évidemment 
pourvoir à des besoins que ne connaissent pas — du moins au môme degré — 
les écoles normales de France. 11 faut y donner renseignement qui orientera 
vers leur besogne spéciale non pas de banals fonctionnaires mécaniquement cor- 
rects, mais des hommes avertis de la mission toute spéciale qui leur est confiée, 
c'est-à-dire je voudrais donner à ces mots tout leur sens — les instituteurs de la 
Tunisie. 

Comme il ne s'agit ici — il n'est peut-être pas inutile de le répéter — que des 
moyens à employer pour organiser l'enseignement professionnel des indi- 
gènes, je n'entreprends pas de décrire les changements qui s'imposent dans les 
institutions et les pratiques actuelles de l'enseignement des élèves-maîtres. 
L'échec de la Médersa Ettadibia, où lïon voulait former aux disciplines modernes 
des maîtres de kouttabs (moueddebs), n'est contesté par personne. L'école 
normale du collège Alaoui, mal différenciée des autres enseignements primaire 
et primaire supérieur qui y sont donnés, simple imitation des écoles normales 
de France, ne joue pas, dans la Régence, le rôle directeur et prépondérant qui lui 
revient dans la formation des maîtres, dans l'élaboration des méthodes d'ensei- 
gnement. On aperçoit comme souhaitable une réunion de ces deux établisse- 
ments où, sous une même direction et dans le même esprit, seraient organisées 
deux sections pai^allèles: un cours normal français, un cours normal indigène, 
terminés tous deux par une année commune complémentaire. Là, sous la tonne 
la plus variée, la plus discursive, les élèves-maîtres seraient initiés à la pratique 
pédagogique et aux connaissances spéciales économiques et techniques néces- 
saires au rôle si varié que l'instituteur est appelé à jouer et qui n'est certes pas 
limité par les murs de son école. C'est dans ce millieu tout pénétré des réalités 
tunisiennes que les instituteurs venus de France seraient appelés à faire un stage, 
à apprendre, avant d'y être brusquement plongés, les éléments de leur vie nou- 
velle. Ce serait pour tous les maîtres, sans exception, la maison-mère où ils 
auraient vécu peu ou beaucoup, maison où ils ne cesseraient jamais d'être che? 
eux; ils ne passeraient plus devant sa porte sans y entrer; ils aimeraient à y 
retrouver les livres, les objets qu'ils y connurent, et à y chercher les idées nou- 
velles qui sont nées après eux. 

Quand l'enseignement donné à l'école primaire est plus substantiel, plus scien- 
tifique, il peut, dans certains cas, sans inconvénients, recevoir un complément 
professionnel. Peu à peu, à mesure qu'on connaîtra mieux les conditions écono- 



— 277 — 

miques de chaque région, renseignement ici agricole, là industriel, ailleurs com- 
mercial, peut être distribué à ceux qui seront jugés en état de le recevoir avec 
profit. On conçoit que cet enseignement devra être aussi adapté qu'il est pos- 
sible. Telle école rurale aura son métier à tisser, telle autre son four à poterie 
ou son champ d'expériences agricoles... 

Si je n'ai rien dit de l'utilisation du kouttab, ce n'est pas que je crois impos- 
sible de le réformer. Il y a déjà d'heureuses tentatives dues à l'initiative de quel- 
ques indigènes et surtout à la valeur pédagogique de l'un d'eux, M. Khairallah. 
Mais il ne faut pas oublier que le kouttab est peu pénétrable à l'action réforma- 
tive de TEtat. 11 ne peut d'ailleurs se transformer que pour se rapprocher gra- 
duellement du type de l'école franco-arabe. Mais le kouttab ne sera réformé que 
le jour où il sera aux mains de maîtres capables de donner l'enseignement avec 
des méthodes, avec des livres et un programme qui, pour le moment, n'existent 
pas. 

Mais, il faut se garder d'une illusion facile et fréquente. On est souvent porté, 
en Tunisie comme en France, à croire à la toute puissante vertu de^TÉcole. Il 
semble que ce qui est enseigné est nécessairement appris, et on est tenté de tout 
enseigner aux écoliers, dans l'espoir d'avoir des hommes qui sauront beaucoup. 
Erreur commune qui cause, quand on l'aperçoit, les surprises les plus pénibles 
et les étonnements les plus singuliers. L'école primaire ne peut être indéfiniment 
surchargée. La quantité de connaissances positives qu'elle peut donner est très 
petite. Plus particulièrement, l'enseignement professionnel qu'elle distribuera 
sera toujours sommaire. Quand elle aura — et ce rôle est déjà considérable et 
malaisé — mis en état des écoliers de le recevoir, sa tâche sera bien près d'être 
-accomplie. Si elle a réussi à montrer, à apprendre, à faire comprendre la vie 
.matérielle européenne, elle sera à peu près au bout des services qu'elle peut 
/rendre. Il faut donc prévoir, à la sortie de Técole, un nouvel effort, de portée 

f plus large, de modalité plus souple, plus variée, plus appropriée aux formes de 
la vie ; c'est l'organisation de l'apprentissage. 
Œuvre considérable que l'intervention de l'autorité publique doit encourager 

// sans doute, mais où elle ne peut rien que coordonner les efforts faits en dehors 

/ d'elle. Le rôle principal appartient ici aux colons, aux industriels, aux commer- 
çants, aux ingénieurs, à tous ceux qui détiennent la force économique et le 
savoir pratique; ce sont les vrais maîtres, les vrais instituteurs de cettejjgrande 
entreprise. Il ne faut pas avoir vu longtemps tel grand domaine agricole supé- 
rieurement dirigé et outillé, telle exploitation de mines qui était hier un désert, 
aujourd'hui une ville industrielle pourvue de tous ses organes, pour y admirer 
— d'avance — les magnifiques « écoles professionnelles » qu'ils peuvent être, 
quïlssont déjà, comme sans efforts et naturellement. Leur intérêt est sansjdoute 

/ d'avoir cette main-d'œuvre « civilisée » qui, si souvent, leur manque. Si l'école 
leur remet des adolescents capables de se former chez eux, à coup sûr ils trou- 
veront chez elle les hommes qui leur manquent. Mais c'est autant à la bonne 
volonté qu'à l'intérêt qu'il faut s'adresser. Il n'est pas chimérique de compter sur 
elle. On sait le concours désintéressé que l'administration de l'enseignement a 
trouvé et trouve encore auprès des grands propriétaires et de sociétés puis- 
santes quand elle leur demande de l'aider dans la création d'écoles. Desjconcours 
lui sont offerts pour l'éducation plus particulièrement professionnelle. Il y a de 



■ . .A 



— 278 — 

bons exemples à prévoir qui seront sans cloute imités. Nous n'y serons pas indif- 
férents. C'est autour de l'école qui la rend possible que cette éducation tech- 
nique post-scolaire sera groupée. Le directeur de l'école en assurera le recrute- 
ment et la surveillance. On peut prévoir qu'un contrat régulier d'appr en lissage 
permettrait, quand les résultats acquis en seraient jugés dignes par le chef de 
l'exploitation, la délivrance d'un brevet estampillé par l'administration. 
L'adulte qui en serait pourvu cesserait d'être un manoeuvre fantaisiste ou vaga- 
bond: les garanties contrôlées quïl offrirait à l'employeur le hausseraient en 
dignité, lui donneraient une valeur inconnue, pour se mêler à la vie économique. 
D'autre part, l'école ainsi prolongée acquiert une importance et une influence 
nouvelles. Elle n'est plus une maison de passage qu'on quitte et qu'on oublie. 
Ses anciens élèves, lui restant attachés, peuvent y former des associations où, 
en dehors des réunions et des fêtes, s'organiseront le placement des élèves et 
leur mutuelle assistance. L'école devient une personne morale et une plus 
grande personne: c'est dans le village, et, par là, dans la nation, le centre de la 
vie nouvelle. Résultat qui peut paraître inaccessible, qui est à coup sûr escarpé. 
mais dont il faut bien imaginer dans l'avenir la lointaine espérance. Si longue 
que soit l'étape, le marcheur n'est découragé que lorsqu'il ne sait pas oii il va. 

IV. — DE L'ADAPTATION DE L'ENSEIGNEMENT AUX DIVERS 
MODES D'ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE DU PAYS. 

Les trois procédés successivement examinés : écoles spéciales, écoles primaires, 
apprentissage, peuvent donc être concurremment employés à renseignement 
professionnel des indigènes, mais à doses variables et inégales. La règle sera 
— quel que soit le procédé employé — d'adapter toute institution ancienne ou 
nouvelle au mode dominant d'activité économique de la région où l'on opère. 
Quelques exemples permettent d'expliquer cette formule et d'en préciser la 
valeur pratique. 

Parmi les faits économiques tunisiens, le plus récent, le plus frappant est, à 
coup sûr, le développement des exploitations minières. Des centres nouveaux 
de population naissent sous nos yeux, à Metlaoui, à Xalaa-Djerda, à Kalaat es- 
Senam et ailleurs. Il est clair que l'existence et la croissance de ces centres don- 
nent déjà et donneront chaque jour davantage une orientation nouvelle à la vie 
de régions considérables par l'étendue. G'est une révolution économique à 
marche rapide, mais accidentée aussi. A la difficulté de grouper sur certains 
points d'un territoire autrefois désert, une main-d'œuvre considérable, s'ajoute 
l'obligation de la nourrir. Double nécessité qui soulève des problèmes parfois 
redoutables. Je n'essaye même pas de définir les termes du problème relatif au 
recrutement ouvrier, — les spécialistes intéressés pour qui il se pose avec 
clarté ne le résolvant encore que par des procédés qu'ils considèrent comme 
provisoires — mais on peut croire qu'on ne sera vraiment proche d'une solution 
durable que lorsqu'un fonds solide et stable de population tunisienne sera 
appelé, sinon à suffire au travail, du moins à en prendre sa part, et encadrera les 
étrangers nomades : Tripolitains, Kabyles, Marocains, travailleurs temporaires, 
actuellement campés sur le sol, comme s'il s'agissait dune construction tic 
route ou d'une expédition de guerre. Et même, l'intérêt des exploitants et des 
ouvriers est dans un approvisionnement aussi proche que possible, pour que 



— 279 -^ 

l'alimentation soit moins chère et sa qualité meilleure. Or. on n'aperçoit pas 
encore que ni l'un ni l'autre de ces problèmes soient résolus. Mais c'est, à Met- 
laoui, une préoccupation que de fixer autour de la mine une population tuni- 
sienne, de la former, de l'instruire sur place, de lui demander un personnel 
d'ouvriers d'élite et de chefs de poste. C'est à Metlaoui également que Ton cons- 
tate et que Ton déplore, comme une sorte de scandale économique, qu'il faille 
approvisionner les habitants de la mine par Sfax et par Tunis, tandis que, tout 
près, les jardins de Gafsa, reliés par chemin de fer, ne donnent rien à leur 
riche et stérile voisine, tandis qu'au sud, ïozeur se meurt sous son manteau de 
palmes et d'or. S'il y a lieu d'intervenir, c'est ici, sans doute; s'il faut dire, s'il 
faut faire toucher du doigt la nouvelle réalité économique qui se crée, qui boule- 
verse une vie traditionnelle figée depuis des siècles, c'est à ces populations qui 
dépérissent, faute de la voir, qui laissent, sans savoir en retenir leur part 
s'écouler vers la mer le fleuve des modernes richesses. Gafsa, la seule ville, 
entre Sfax et les centres phospkatiers,, seule oasis dans la grande plaine de 
brousse et de sable qui va de la foret d'oliviers jusqu'à la frontière d'Algérie, 
fertile, peuplée, carrefour où se joignent les routes du centre tunisien et les 
pistes du Midi, dernier marché des produits du nord, première étape des cara- 
vanes du sud. Gafsa fut un centae intellectuel et une grande ville d'affaires. Ce 
passé s'en va vite. Gafsa, détrônée par les routes nouvelles, décline; sa popula- 
tion végète sur une terre qui la nourrit encore, mais qui ne peut plus lui 
donner l'aisance; ses écoles, jadis prospères, sont désertées. Elle est pourtant 
bien placée, grâce à son voisinage inespéré des phosphates, pour renaître à la 
vie. Qu'elle se livre, dans la mesure où elle le peut, aux cultures dont a besoin 
Metlaoui. qu'elle envoie à la mine l'élite de ses jeunes gens qui, mieux que 
d'autres, sont à même de s'adapter à une activité nouvelle et Gafsa prendra le 
rôle qui lui revient et qui lui convient de capitale morale et économique du 
sud tunisien. Tozeur a un prolétaiûat misérable qui lui aussi peut trouver dans 
le développement minier un élément de salut. L'oasis, aux mains d'un petit 
nombre de propriétaires riches, mais, dit-on, fort endettés, est cultivée par les 
khammès qui ne touchent qu'un cinquième des dattes de deuxième qualité et 
un quart des autres cultures. C'est à peine de quoi manger. Et le journalier est 
encore 1 plus à plaindre ; il ne trouve guère à louer ses services qu'à 15 sous par 
jour ; seul l'appoint du travail de la femme qui tisse la laine et la soie lui permet 
de nourrir les siens. La misère crée la maladie. C'est pitié, sous ce beau ciel et 
dans tant de splendeur, que de voir des enfants malades, les yeux rongés, le 
corps misérable... La civilisation qui passe fait assez de ravages, broie assez 
de victimes, pour qu'on signale avec joie le cas où son arrivée doit, au contraire, 
sauver les vieilles choses qui souffrent et qui vont mourir. 

On peut supposer de même que, dans le centre tunisien, Le Kef est appelé à 
jouer, en regard et en fonction des mines de phosphates, de fer, de calamine, 
le rôle qui revient à Gafsa dans le sud. Mais, il faut envisager d'autres pro- 
blèmes pour trouver l'occasion de faire apparaître la variété des solutions. Le 
Sahcl est la région la plus riche de toute la Régence, la plus peuplée, la plus 
anciennement prospère en agriculture et en industrie. La propriété, très 
divisée, est presque toute aux indigènes qui sont de remarquables oléiculteurs, 
ci plus encore d'intelligents industriels. Us ont renoncé spontanément, au con- 
tact des Européens, à leurs appareils anciens et adopté le matériel des huileries 



— 280 — 

de Provence. Leurs produits sont de premier ordre. Mais ces agriculteurs 
habiles, ces industriels avisés ne sont point du tout commerçants. Ils n'ont 
aucune notion du commerce extérieur; ils ignorent tout des règlements qui 
régissent les transactions internationales, des lieux de vente et d'achat; les cour- 
tiers étrangers prennent le meilleur de leurs bénéfices; le crédit n'étant pas 
organisé, ils sont la proie des usuriers qui, pour un peu d'argent, achètent 
d'avance leurs récoltes ou leurs produits. C'est donc le commerce qu'il faut 
enseigner dans ce pays agricole. Des cours complémentaires où seraient données 
des notions sommaires de géographie commerciale, de correspondance et de 
comptabilité, seraient ici l'essentiel de l'éducation professionnelle dos indi- 
gènes . 

Il y a dans le Sahel un gros village de 4.500 habitants, Ksar-Helal qui est, 
avec Tunis, le centre le plus important du tissage indigène. Il a 540 métiers en 
activité et vend ses étoffes aux paysans de Tunisie, d'Algérie, de Tripolitaine. 
On v tisse la laine et la soie, mais surtout le coton. Ici encore, l'insuJUsancc 
commerciale éclate. Le tisserand achète la matière première à un prix qu'il ne 
peut contrôler. L'étranger : Manchester, Milan. Naples, lui en fournit la plus 
grande partie: les centres français sont à peu près ignorés. Il faut donc là aussi 
enseigner, dire ce qu'est la métropole; les métiers sont rudimentaires; l'école 
pourrait s'adjoindre un métier français et un moniteur qui apprendrait à faire 
mieux et plus vite des étoffés qui seraient alors moins chères. Les indigènes 
ont la conscience confuse qu'ils sont menacés, s'ils ne se transforment pas. Ils 
désirent savoir; on peut remplir leur vœu; faire circuler dans leurs ateliers 
étouffés par les servitudes traditionnelles, l'air de France qui les émancipera. 

Il faudrait encore parler de la pêche si réduite aujourd'hui pour les indigènes 
par le régime d'amodiation des lacs salés, et plus encore par la nécessité qui 
atteint toutes les populations côtières de se porter de plus en plus loin des côtes. 
Les habitudes anciennes sont impuissantes. Il faut savoir se diriger au loin, 
résoudre le problème le plus simple de la navigation, c'est-à-dire « corriger et 
faire valoir une route », donc se servir de la carte et des compas. Ces choses-là 
s'apprennent. Il faudrait parler des industries d'art, en sauver ce qui peut être 
sauvé. Les potiers et les faïenciers arabes ne bavent plus produire (pie des 
jarres et des écuelies pauvres de forme et de décoration; Fart de Nabeul serait 
d'une médiocrité affligeante, s'il n'avait gardé sa touchante simplicité; le carreau 
italien, fait à la machine, sans style et sans couleur, a partout supplanté le 
carreau arabe peint à la main; c'est que le premier coûte deux sous, et l'autre 
huit. La broderie sur cuir est presque oubliée. Il faudra, sans doute, empocher 
tout d'abord que la tradition se perde de l'habileté technique et des procédés 
anciens. On verra ensuite, s'il y a lieu, à les perfectionner, à les rendre moins 
coûteux. Un gouvernement qui montre le souci louable de sauver les débris des 
monuments de l'art romain, peut intervenir pour empêcher de périr Fart 
moderne; c'est une plante jolie et rare, mais délicate, qu'il faut placer hors des 
batailles de la concurrence économique. Mais chaque problème demande une 
étude séparée et sérieuse, et le concours de spécialistes éclairés. 

Il en est de môme de la question qu'on rencontre pour ainsi dire à chaque pas 
et qui est la plus générale de toutes : celle de l'enseignement agricole. En négli- 
geant les détails, on s'accorde à reconnaître que le principal progrès serait 
réalisé le jour où les indigènes se serviraient des instruments de culture euro- 



- 281 — 

péens. En fait, sauf exception rare, ils n'en usent pas. Et tout le monde de 
s'étonner, non pas sans doute de l'absence de moissonneuses-lieuses dans le champ 
d'un Arabe, mais au moins de l'obstination quïl met à conserver son araire qui 
orattc le sol au lieu d'adopter la charrue qui le laboure. Le cas est, en effet, 
bien singulier : l'Arabe voit autour de lui, chez le colon voisin, les récoltes 
superbes, la terre façonnée triompher même de la sécheresse, et il continue à 
couper une moisson rare et maigre; le gouvernement exempte des neuf 
dixièmes de l'achour les terres cultivées à la charrue française, et l'Arabe per- 
sévère à ne pas l'employer. On n'est pas plus sottement hostile au progrès, plus 
naïvement ignorant de son intérêt. Sans doute, mais tout de même n'y aurait-il 
pas d'autres raisons? Une charrue arabe à un cheval coûte 5 à 7 francs; le char- 
ron fait le bois, le forgeron fait le soc ; si le soc est usé, sur le fer, le forgeron 
indigène adapte facilement, en quelques instants un bout en acier, et cela coûte 
douze ou quinze sous. Une charrue française est quatre fois plus chère; quand le 
soc en est usé, il faut le « rabattre » ou le changer ; or, le forgeron ne peut ni 
lun ni l'autre, c'est-à-dire souder l'acier sur l'acier du soc. Il faut donc envoyer 
la charrue a Tunis, au moins dans une ville où il y a un grand atelier européen. 
La charrue française demande un attelage puissant, plusieurs bêtes de somme, 
chevaux ou bœufs. Or, quand on a vu un fellah misérable pousser son araire 
attelé d'un mulet, le seul qu'il possède, en plein bled, loin de tout et de tous, 
on consent à s'étonner moins qu'il renonce au bénéfice de Tachour et aux belles 
moissons. Ces joies lui sont interdites. La charrue française est aussi distante 
de ce pauvre diable que d'un chemineau l'automobile. Il y a des charrues 
intermédiaires entre l'araire biblique et la Brabant double. C'est aux spécialistes 
de les montrer, de les répandre. Mais c'est à eux surtout d'étudier les procédés 
par lesquels peuvent être formés les forgerons indigènes à d'autres pratiques, 
c'est-à-dire de créer le milieu où l'emploi des instruments européens soit pos- 
sible. Ils rendront un service aussi signalé et moins coûteux que la plus élé- 
gante des fermes-écoles. Pourquoi, enfin, la mutualité, la coopération, ensei- 
gnées en Tunisie, ne rendraient-elles pas, dans cet ordre de progrès, des ser- 
vices analogues à ceux que leur usage a procurés en France? Des exemples ont 
déjà prouvé que les indigènes étaient à même d'en comprendre les avantages et 
d'en pratiquer les formes. Et l'on sait à quel point est vif et profond dans la 
société musulmane les sentiments, j'allais dire l'instinct delà solidarité. 

CONCLUSIONS 

11 est d'usage, en ces sortes d'études, même hâtives, où l'improvisation sur 
tant de points apparaît, de conclure quand même. Et quels que soient les hési- 
tations, les doutes, en présence de tant de problèmes, si complexes, dont la seule 
étude devrait grouper tant d'expériences et de compétences, il faut dire ses solu- 
tions. Que du moins on sache que les insuffisances, les lacunes, — si visibles, — 
je ne suis pas le dernier à les voir. Faut-il redire qu'on n'a pas traité ici le pro- 
blème tout entier de l'enseignement en Tunisie, môme limité aux indigènes? 
r aut-il s'excuser d'avoir entièrement pa*ssé sous silence la question de l'en- 
scignement professionnel des filles musulmanes, quand pourtant elle est capi- 
tale, la femme étant souvent le meunier, le boulanger, le tisserand, c'est-à- 
dire le principal outil de la tribu? On croira sans peine que le seul souci de 



laisser quelque chose à dire à d'autres n'a pas inspiré ces réserves. On jugera 
légitime le désir de ne pas parler des objets qui se dérobent à la vue. Il y a 
beaucoup de mystère dans une société qui, pour vivre à nos côtés, reste trop 
souvent inconnue et voilée. 

Je me borne donc, Messieurs, à vous soumettre les vœux qui résument le 
mieux ces rapides et simples observations : 

Considérant : 

Qu'il y a un intérêt pressant et un devoir étroit, à appeler la population 
indigène à participer à la vie économique nouvelle introduite par les Européens 
dans la Régence et à restaurer par la science ses modes anciens d'activité éco- 
nomique ; 

Que ce double effort ne peut aboutir que par une large diffusion de l'ins- 
truction professionnelle ; 

Que pour s'adresser utilement à la masse de la population, pour être rapide 
et efficace, cette instruction doit ctre une œuvre collective où l'école n'a pas 
toute la place, mais seulement une place importante: 

Le GonoTes émet le vœu : 

1° Que renseignement des connaissances scientifiques élémentaires soit donne 
à l'école primaire ; 

2° Qu'un enseignement professionnel complémentaire soit donné à l'école 
primaire dans les centres où prédomine nettement une forme particulière d'ac- 
tivité économique; 

3° Qu'il soit procédé après l'école, mais autour de Fécole, qui la surveillera 
et la coordonnera, à une organisation générale de l'apprentissage des indi- 
gènes. 



L'INSTRUCTION DE LA FEMME MUSULMANE 

CE QU'ELLE DOIT ÊTRE 



Communication de M. Sadok ZMERLI 

Publicisle. 



« L INPTRUCTroX E£T UN DEVOIR 

pou a tout musulman et toute 
musulmane. »> 

Haditii. 



En imposant à la femme les mêmes devoirs religieux qu'à l'homme, le Coran 
a implicitement recommandé qu'elle fût instruite. Gomment pourrait-elle, en 
effet, étant ignorante, s'acquitter convenablement de cette obligation? Si donc 
ses prescriptions n'ont pas été toujours fidèlement observées, si la femme 
musulmane n'a pas bénéficié dans une plus large mesure de l'instruction, ce 
n'est pas à l'Islam qu'il faudrait l'attribuer, comme certains écrivains européens 
sont souvent portés à le faire, mais à la passion aveugle ou au zèle fanatique de 
quelques commentateurs de la période décadente. 

L'Orient musulman a vu. jusqu'aux débuts du xii e siècle, fleurir et s'épanouir 
une incomparable civilisation, où, sans aucun doute, et ainsi qu'en fait foi l'his- 
toire, les femmes ont eu leur part de gloire (1). Qui a pu lire sans émotion les 
poèmes ailés de celles qui furent les compagnes favorites de Haro un El Raschid 
et de son fils Màamoun, ou les Kacidahs vibrantes d'enthousiasme de leurs sui- 
vants, satellites éclatants gravitant autour de ces astres splendides? 

Certes, ces exemples ne sont pas très nombreux dans l'histoire de la civilisa- 
tion musulmane, mais dans quel autre pays de l'époque aurait-on rencontré des 
poétesses aussi fines que celles qui charmaient de leurs improvisations lyriques 
les loisirs des Commandeurs des Crovants. Est-ce à Bvzancc, au milieu des 
querelles religieuses et des luttes de partis, ou à Rome, opprimée par le clergé 
que la poésie féminine eut pu croître, se développer et prospérer? Ou bien 
est-ce dans la sombre Germanie, encore somnolente, que les disciples d'Apollon 
eussent pu déclamer leurs odes amoureuses? 

L'Espagne, elle aussi, eut ses poétesses célèbres et ses savantes doctoresses, 
dont plusieurs dirigèrent avec une rare distinction, des cours de droit ou de 
littérature, aux universités de Gordoue, de Grenade, de Séville et de Tolède, et 
les rives enchanteresses du Guadalquivir comme les bords fleuris de TEuphrate 
ont dû souvent retentir des strophes enflammées d'une Khdidja ou d'une Wah- 
bah(2). 

U Voir: Les Femmes Arabes, du D r Perron. 
2; Voir : La civilisation des Aivtbcs, du D r G. Le Bon. 



< 



c 



— 284 — 

De même que l'Espagne, la Tunisie et l'Egypte virent, sous les règnes {loris- 
anls des dynasties Obeïdite et Sanhadjite à Kairouan, et Fatémite au Caire, se 
lévelopper l'instruction parmi le beau sexe, et leurs deux mosquées, justement 
célèbres, conservent encore dans leurs poudreuses bibliothèques le souvenir 
de celles qui les illustrèrent. 

Il est vrai, disions-nous, que le nombre de ces femmes ne fut jamais considé- 
rable dans la société musulmane ; mais le fait même qu'elles existèrent, quelles 
professèrent la philosophie ou le droit aux universités des pays où elles vécurent, 
que les savants de l'époque reconnurent leur mérite et admirèrent leur talent, 
est une preuve évidente et indiscutable que l'instruction féminime n'était pas 
négligée alors, et que si elle n'était pas partout répandue au moyen d'établisse- 
ments particuliers, elle était, du moins, universellement encouragée. 

Mais à la suite de quels brusques changements politiques, de quels profonds 
bouleversements sociaux, ce mouvement si libéral s'était-il arrêté? Pourquoi 
après avoir occupé pendant si longtemps une place intellectuelle de première 
importance, la femme musulmane était-elle tombée au rang d'un simple objet 
de plaisir, jalousement reléguée au fond des sombres harems orientaux? C'est 
ce que nous allons bientôt étudier. 



L'Islam, en étendant son influence civilisatrice et moralisatrice sur des pays 
de civilisations si diverses et si dissemblables, a provoqué de grands change- 
ments dans la mentalité des nouveaux convertis; mais à la suite des guerres 
intestines dont le Khalifat fut si souvent le théâtre, des scissions politiques qui 
s'y produisirent et amenèrent progressivement le démembrement de l'empire 
musulman, jusqu'alors soumis à l'unique et suprême autorité du Commandeur 
des Croyants, à la suite aussi des dissensions religieuses fomentées et entrete- 
nues parles écoles théologiques adverses, la large et saine philosophie de l'Islam, 
si conciliante et si humaine, subit des altérations multiples qui la déformèrent 
complètement. 

La loi coranique, éminemment sociale, commande à tout Musulman comme à 
toute Musulmane de rechercher partout l'instruction, la connaissance de la reli- 
gion et des devoirs qui en découlent étant également indispensable aux deux 
sexes. Mais l'interprétation étroite des textes religieux, l'explication erronée 
des livres sacrés de l'Islam, eurent pour conséquence la disparition graduelle de 
renseignement féminin, et on finit par croire avec le temps, que le Coran 
réprouvait l'instruction du beau sexe. 

En Orient, la décadence, puis la dissolution de l'empire Àbbasside et la substi- 
) tution des dynasties tartares et mongoles aux empereurs arabes, arrêtèrent 

\ définitivement le brillant essor intellectuel des peuples musulmans et paralysè- 

rent pour plusieurs siècles leur évolution. Les guerres désastreuses qui suivi- 
rent la chute des Âbbassides, les invasions qui désolèrent la Perse et l'Asie 
mineure, et enfin les Croisades firent le reste. 

Séparées du reste du monde musulman et livrées à leur propre sort, l'Afrique 
et l'Espagne, politiquement détachées de l'empire de Bagdad, furent, sous les 
différentes dynasties qui les dominèrent tour à tour, plus troublées que jamais. 
Les Ommegades en Espagne, les x4ghlabites ? les Fatémites, les Zirides, les 



Almoravides et ceux qui leur succédèrent dans le reste de l'Afrique, apportèrent 
dans le gouvernement de ces vastes contrées les principes les plus contradic- 
toires. 
L'Andalousie, d'ailleurs, après les brillants règnes d'Abderrahman III. de 

Hakani et de Hicham était tombée dans une complète anarchie, et allait après 
deux siècles de succès et de revers, passer tout entière, sous la domination 
des rois de Navarre, de Gastille et d'Aragon. 

Ce lut seulement au siècle dernier, sous l'impulsion vigoureuse donnée en 
Egypte aux sciences, aux lettres et aux arts par Mohamed Ali, et en Turquie 
par les Sultans Mahmoud et Abdulmedjid, créateur duNizam, que T Orient com- 
mença à se relever de ses désastres et à gravir lentement l'échelle du progrès. 

L'instruction fut la première préoccupation de ces souverains : ils la prodiguè- 
rent indistinctement aux deux sexes, jugeant que la régénération et le relève- 
ment moral et intellectuel d'un peuple sont fonction de son degré de culture. 



Pendant que la Turquie et l'Egypte, grâce à la largeur de vue et à la clair- 
voyance de leurs souverains, se libéraient franchement des préjugés séculaires et 
entraient résolument dans la voie du progrès, la Tunisie livrée à l'arbitraire de 
ses gouvernants et ruinée par les impôts, voyait encore s'épaissir les ténèbres. 
L'instruction toute rudimentaire et purement religieuse s'arrêtait à renseigne- 
ment des kouttabs où les femmes n'avaient pas accès et de la Grande Mosquée où 
sa présence eut été scandaleuse. 

Sous le ministère libéral du général Khéreddine, plusieurs réformes impor- 
tantes furent introduites, tant dans l'administration et la justice, que dans l'en- 
seignement public : aucune cependant ne fut tentée en faveur de l'instruction 
féminine. L'éminent homme d'Etat qui fut le créateur de l'évolution intellectuelle 
de la Tunisie s'était-il complètement désintéressé du sort de la femme, ou avait- 
il jugé que l'heure n'était pas encore venue de toucher à une question aussi déli- 
cate et à laquelle l'opinion n'était pas préparée? La seconde hypothèse nous 
parait la plus vraisemblable. Les circonstances n'étaient en effet guère propices. 
Arrivé au pouvoir au milieu d'une crise politique et financière, Khéreddinc dut 
penser au plus urgent : doter la Tunisie d'un établissement scolaire capable de 
lui fournir les fonctionnaires dont elle avait besoin. Il créa donc le Collège 
Satliki. D'autre part, ne voulant pas négliger renseignement religieux et juri- 
dique de la Grande Mosquée, il réorganisa, avec le concours d'une commission 
de savants et d'écrivains, le programme de cette séculaire université et y fonda 
une nouvelle bibliothèque qu'il enrichit de nombreux ouvrages anciens et 
modernes. Mais la durée fort courte de son ministère, ne lui permit pas de réa- 
liser toutes les réformes projetées, et la Tunisie perdit en lui le seul homme 
capable de la conduire sagement vers des destinées meilleures. Avec son départ, 
également, le mouvement intellectuel commencé s'était arrêté, et de longtemps 
il ne devait pas reprendre. 

Dans les années qui précédèrent et suivirent l'établissement du Protectorat, nul 
ne songea. à cette question. Or il est inadmissible aujourd'hui que la Tunisie, et 
nous ne voulons parler que des villes et des centres importants, reste plus long- 
temps privée d'établissements scolaires pour les jeunes filles musulmanes. L'idée 



— 286 — 

de la nécessité d'instruire la femme a fait de grands progrès dans notre pays, et 
si elle rencontre encore quelque opposition dans certains milieux réactionnaires, 
on ne doit pas s'arrêtera ces manifestations isolées, en tout cas sans importance. 

La littérature musulmane compte des poétesses illustres, des femmes écrivains 
remarquables, et il suffirait de feuilleter les livres d'histoire ou los chroniques 
écrits au temps de la splendeur des Arabes, pour voir que dans tous les 
domaines, et ils sont limités, les femmes ne se sont nullement montrées infé- 
rieures aux hommes les plus célèbres dont se glorifient nos lettres et nos arts. (1) 
La politique même ne les rebuta pas, et si l'image de l'éminente épouse de 
Haroun El Raschid se perd un peu dans les lointains brumeux de 1' histoire, 
tout le monde connaît le rôle considérable joué par les sultanes dans la poli- 
tique ottomane et lïniluence énorme qu'elles ont exercée sur les destinées de la 
Turquie. 

On pourrait objecter que la plupart de ces princesses étaient des chrétiennes 
converties, enlevées à leurs pays par des pirates et vendues comme esclaves sur 
les marchés de Gonstantinople, par conséquent des étrangères qui ne devaient 
pas leur instruction aux institutions musulmanes. S'il est vrai que beaucoup 
d'entre elles étaient d'origine chrétienne, des musulmanes eurent aussi l'in- 
signe honneur de partager la couche et le trône des Padichahs. La dignité de 
sultane n'a jamais été un privilège exclusivement réservé aux Slavonnes eL aux 
Circassiennes, et les farouches Commandeurs des Croyants ne dédaignaient pas 
les vierges de Syrie ou les beautés du Liban. 

Qu'on ne croie pas cependant que l'instruction était l'apanage des riches et 
des puissants. Dans toutes les villes de l'Orient mxisulman, renseignement cora- 
nique était donné indifféremment aux filles comme aux garçons, non pas, certes. 
dans la mémo proportion ni dans les mêmes établissements, mais on ne négli- 
geait pas l'instruction du sexe faible. Ce n'est que dans le Nord de l'Afrique oit les 
invasions ont été si nombreuses et si fréquentes, où plusieurs éléments, plu- 
sieurs races se sont heurtés, souvent sans se fondre ou s'assimiler, que les prin- 
cipes de rislam véritable se sont altérés et que sa philosophie si tolérante s'est 
considérablement rétrécie. Tandis que la Turquie, l'Egypte et même la Perse, 
élargissant, développant progressivement les doctrines religieuses et les données 
philosophiques des ancêtres, se libéraient peu à peu des préjugés séculaires qui 
entravaient leur évolution, la Tunisie ou plutôt le Nord de l'Afrique fidèle à 
l'esprit conservateur de ses ulémas et de ses docteurs, s'immobilisait sous le 
fardeau pesant d'un obscurantisme qui retardera sa marche vers un idéal plus 
élevé. 

t 

« Les jeunes filles turques des classes aisées reçoivent une instruction des plus 
complètes. Instruites, lettrées, beaucoup parlent plusieurs langues et connaissent 
la littérature française... 

« L'enseignement européen comprend l'étude de tous nos problèmes européens, 
le cerveau musulman est imbu de toutes les idées modernes. L'enseignement 
féminin existe parallèlement à l'enseignement masculin. 

« Tous les professeurs sont laïques, les congrégations musulmanes n'ont pas 

(i) Voir : La civilisation des Arabes, du D r G. Le Bon. 



— 287 — 

droit à renseignement. L'instruction est obligatoire, elle est mixte jusqu'à l'âge 
de dix ans; après cet âge, la séparation des sexes est rigoureuse (1). » 

Ces quelques lignes détachées d'une note parue dans le Mechveret doivent édi-' 
fier ceux qui hésilent encore devant la question de l'instruction de la femme. 
Elles leur montrent en tout cas que la crainte de faire des « désenchantées » n'a 
pas empêché les Turcs de répandre également l'instruction parmi les deux sexes 
et qu'ils ne se sont pas attardés à conjecturer sur les résultats futurs de cette 
réforme. Cette instruction d'ailleurs, ils l'ont admirablement comprise, et leurs 
écoles tant supérieures que primaires suivent des programmes minutieusement 
élaborés, qui répondent parfaitement aux conditions de cet enseignement parti- 
culier. S'ils n'ont pas reculé à donner une éducation complète à leur descen- 
dance féminine, ils ont du moins veillé à ce que cette éducation fût avant tout 
musulmane. 

La jeune fille turque, en effet, comme sa sœur égyptienne étudie les sciences, 
et les littératures étrangères; elle se familiarise avec la philosophie et l'esthé- 
tique; elle apprend les arts, dessine, peint, brode et joue du piano à la perfec- 
tion; elle s'assimile à merveille les langues européennes, mais elle cultive avec 
la même ardeur et le même amour sa langue propre; elle médite avec le même 
soin la religion de ses pères, leur morale et leur philosophie, comme aussi l'his- 
toire glorieuse de son pays et l'épopée plus glorieuse encore des fondateurs de 
l'Islam. Elle connaît très bien Schopenhauer, Kant. Byron, Lamartine, Musset, 
Tolstoï, Léopardi, mais elle n'ignore pas le célèbre Saâcli ou son subtil disciple 
Firdoussi; elle ne méconnaît pas les philosophes de sa race ou les femmes qui 
ont illustré l'histoire musulmane, et El Ghazali lui est aussi familier que Leibniz. 
Elle admire également de Vigny et Al Moutanabby, et se délecte avec autant de 
plaisir à la lecture des vers de Sully Prudhomme ou de ceux de Mohamed Tewfdc 
et d'Ahmed Belyet. 

En un mot, la femme turque d'aujourd'hui fait preuve d'existence; elle n'est 
plus un simple objet de luxe ou de plaisir, uniquement recherchée pour la mul- 
tiplication de l'espèce; elle n'est plus, disons-le, une poupée qu'on caresse, 
courtise, mais qu'on n'estime pas. 

Grâce à cette réforme et à la sage conception des programmes scolaires, la 
Turquie et l'Egypte comptent aujourd'hui un grand nombre de femmes de lettres, 
dont quelques-unes ont déjà acquis une popularité considérable. Aïcha Teïmour 
et Zeïneb Fawaz, si justement admirées pour leurs vers souples et délicats, sont 
partout évoquées. Et qui, d'un autre côté, n'a entendu parler de Leïla Hanoun et 
Haziiné Roukié ou de l'incomparable et divine poétesse Néguiar Hanem dont les 
strophes patriotiques sont dans toutes les bouches? 

N'est-il pas désolant, en revanche, de constater l'état d'ignorance absolue de 
la plupart, pour ne pas dire la totalité, des femmes musulmanes dans un pays 
où la civilisation européenne a pénétré depuis tant d'années, et qui se trouve, 
de par sa position géographique particulièrement privilégiée, aux portes mêmes 
de l'Occident. La Tunisie, en effet, pour on ne sait quel motif, a été privée, 
jusqu'à ces dernières années, de tout établissement scolaire, spécialement affecté 
aux jeunes nlles musulmanes. Et ce n'est que depuis quatre ou cinq ans et sur 
les instances pressantes de quelques personnalités tunisiennes, que la Direction 

M Voir Mechveret du i cr avril 1907. 



de renseignement a daigné nous doter d'une petite école, pouvant à peine, alors 
recevoir cinquante élèves. Trois ans après, le nombre des élèves augmentant 
sans cesse, cet établissement était agrandi et d'autres classes y étaient créées. 
Actuellement, sa population scolaire s'élève à deux cents élèves. Devant cette 
manifestation tangible de la population tunisoise en faveur de l'instruction des 
jeunes filles, il n'est plus possible à la Direction de l'enseignement d'arguer de 
ce prétexte, à savoir que les écoles nouvelles risqueraient de manquer d'élèves 
pour en différer continuellement la création. 

L'encombrement de l'école de Mme Eigenschvik devenue trop étroite, par 
suite du nombre d'élèves toujours grandissant et la fondation récente d'une 
annexe à cet établissement, montrent l'inanité de ce prétexte. Ce qui manque 
aujourd'hui, ce ne sont pas les élèves, mais des écoles pour les recevoir. Une 
ville qui compte une population musulmane d'environ 150.000 âmes, doit en 
effet avoir, au minimum et dans les débuts, six à sept écoles, capables de recevoir 
chacune de 300 à 400 élèves. 

Cette réforme serait particulièrement facile à présent, grâce aux crédits 
affectés par le Gouvernement au développement de l'instruction parmi les indi- 
gènes, et dont une partie pourrait être utilement consacrée à la fondation de 
nouvelles écoles féminines, tant à Tunis que dans les villes importantes de la 
Régence. 

Voyons maintenant, après ce cours exposé historique, si les écoles existant 
à Tunis répondent au véritable but qu'on s'est proposé d'atteindre, et satisfont 
tout, à fait les intéressées qui sont ici exclusivement des Musulmanes. 

Xous examinerons ensuite quel genre d'instruction nos compatriotes demandent 
pour leur progéniture féminine, quels programmes ils préconisent et ce qu'ils 
entendent par instruction purement musulmane, mais en même temps moderne. 

Le but envisagé lors de la fondation de l'école de Mme Eigenschvik, a été 
sans aucun cloute de permettre à la jeune musulmane d'acquérir, après quatre ou 
cinq années d'études, un fond de connaissances pratiques suffisamment étendues. 
Ce résultat a-t-il été atteint depuis que cette école a été ouverte, c'est-à-dire 
depuis déjà sept ans? Il est permis d'en douter, si Ton en juge par les capacités 
des élèves qui ont quitté cet établissement après y avoir passé cinq ou six ans. 
D'un autre côté, les intéressés ne sont pas. satisfaits, parce qu'on avait oublié, 
en élaborant les programmes de cette école, d'y réserver la première place à 
T étude de la langue arabe, iiiilniment plus utile à la femme tunisienne que la 
connaissance d'une langue étrangère quelconque, dont elle aura rarement 
l'occasion de se servir. 

Tous les lettrés tunisiens sont, disions-nous, d'accord pour estimer qu'il est 
indispensable aujourd'hui d'instruire la femme, mais leurs avis diffèrent sur le 
genre de cette instruction. Or la majorité semble se prononcer, à présent, pour 
un enseignement primaire. Cet enseignement comprendrait, par exemple, en 
même temps que des notions complètes de couture, de broderie, de tissage et de 
quelques arts, délicats, tels que le dessin ou la musique, etc., des éléments précis 
de sciences, de littérature, d'histoire et d'économie domestique, le tout bien 
entendu en langue arabe. 



— 289 — 

Ainsi qu'on le voit, par la diversité des éléments qu'il embrasse et la période 
de temps que les élèves doivent consacrer pour les acquérir, quatre ou cinq ans, 
cet enseignement serait sensiblement au-dessus du niveau du certificat d'études 
primaires, mais pas tout à fait égal à celui du brevet élémentaire. Mais ce genre 
d'enseignement exige, en pratique, l'élaboration d'un programme spécial, diffé- 
rent de celui des écoles de l'Etat. 

Cependant, comme la Turquie et l'Egypte ont, depuis longtemps déjà, créé des 
établissements scolaires féminins qui ont été dotés de programmes appropriés 
au tempérament, aux mœurs et aux besoins des femnies musulmanes, il nous 
suffirait, croyons-nous, de nous en inspirer, quittes à y introduire les modifica- 
tions nécessaires. En effet, grâce à l'identité de croyances, aux affinités morales 
et aux rapports intellectuels qui existent entre nous et ces deux pays, nous 
pourrions adopter, d'emblée, les programmes de leurs écoles féminines, per- 
suadés que les personnalité s qui ont collaboré à leur rédaction se sont entourées 
de tous les documents, de tous les renseignements de nature à les éclairer plei- 
nement sur cette délicate question. 

Nous aurions donc tout à gagner à ce que nos programmes fussent calqués sur 
ceux qui sont en vigueur dans les écoles d'Egypte et particulièrement de Tur- 
quie. 






Nous avons, par ce qui précède, expliqué pourquoi l'école de jeunes filles de 
Tunis ne répond pas à son but, pourquoi on n'en est pas satisfait, ce que nos 
compatriotes entendent par enseignement primaire particulier et quels pro- 
grammes ils préconisent pour cet enseignement. Voyons maintenant ce que 
signifie une instruction purement musulmane mais en même temps moderne. 

Personne n'ignore que l'Arabe, ou plutôt le « musulman», tient essentiellement 
à la conservation de ses traditions, de ses habitudes et de sa langue, qui forment 
sapesonnalité. Or, la conservation, la perpétuation de cette personnalité tient 
intimement à la vitalité de la langue. Une fois la langue dégénérée ou morte, 
cette personnalité qui lui est si chère disparaît fatalement. C'est donc l'étude 
de la langue nationale et de cette langue seule qui la lui assurera et lui per- 
mettra de la transmettre, telle qu'il l'a héritée de ses pères, à sa descendance. 

Or quelle personne mieux que la mère peut s'acquitter de cette délicate mis- 
sion et inculquer à la jeunesse musulmane, avec les principes religieux, l'amour 
(le cette littérature, de cette civilité, de cestoaditionsetdecette langue dont nous 
nous enorgueillissons ajuste titre? Si donc la mère est le seul individu capable 
tic remplir dignement cette mission, n est-il pas indispensable quelle sache avant 
tout cette langue arabe pour s'en acquitter avantageusement ? L'étude d'une 
langue étrangère, de préférence à la langue nationale, en même temps qu'elle 
serait mal accueillie dans les milieux musulmans fermement attachés à la langue 
arabe, ne serait, du moins pour longtemps encore, d'aucune utilité à la jeunesse 
tunisienne. 

M effet, la vie forcément Retirée de nos femmes, leur rôle social limité à la 
gestion du ménage et à l'éducation de l'enfance, le cercle relativement restreint 
de leurs relations extérieures font qu'elles auront rarement l'occasion de se ser- 
^r de cette langue étrangère, dont l'étude leur aura coûté tant d'efforts pendant 

T. II. 19 



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— 290 — 

leur jeunesse. Naturellement nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu'une 
langue étrangère, et la langue française de préférence, soit enseignée dans nos 
écoles féminines concurremment avec l'arabe. Mais il serait pour le moins impru- 
dent de réserver une place secondaire à F étude de cette dernière au profit 
d'une autre langue. Les heures qu'on y consacrerait seraient, nous en sommes 
convaincu, plus profitablement employées à renseignement de la morale, de la 
littérature et de l'histoire de l'Islam. 

L'étude rationnelle de ces matières jointe à celle des sciences et des problèmes 
modernes, est, on le conçoit facilement, infiniment plus féconde pour qu'on 
puisse en discuter la légitimité. 



Il nous reste, à présent, à répondre à une objection qu'on pourrait nous faire, 
à propos de la difficulté du recrutement, en Tunisie, des institutrices chargées 
de l'enseignement de la langue arabe. 

Nous avons dit, on se le rappelle, en parlant des pi'ogrammes scolaires, que 
l'Egypte et la Turquie ayant depuis longtemps solutionné, avec avantage, cette 
piquante question de l'instruction de la femme, il nous suffirait d'adopter les 
leurs, en y introduisant les modifications jugées utiles pour les adapter à nos 
besoins. 

Nous pensons que nous aurions également intérêt à suivre la même méthode 
quant au recrutement des institutrices, qui, nous le reconnaissons, nous font 
pour le moment complètement défaut. 

La Syrie, par exemple, qui est un pays de langue arabe, ou l'instruction pri- 
maire existe depuis de longues années et a donné d'excellents résultats, pourrait 
nous fournir le nombre d'institutrices dont nous avons besoin pour l'organisa- 
tion de notre enseignement féminin particulier en langue arabe . Cette mesure 
provisoire est, croyons-nous, la seule qui nous permettrait de constituer sans 
retard les cadres enseignants de nos écoles de jeunes filles et nous éviterait les 
lenteurs inhérentes aux opérations de ce genre. 

Et c'est convaincu de l'utilité et de l'opportunité des réformes préconises 
dans cette brève communication, que nous vous proposons, Messieurs, d'émettre 
le vœu : 

1° Que de nouvelles écoles féminines soient créées, sans retard, tant à Tum» 
que dans les villes importantes de la Régence; 

2° Que l'enseignement y soit donné en langue arabe, d'après une méthode 
rationnelle et pratique avec, au besoin, le français comme langue; 

3° Que les écoles existant à Tunis soient réoi^ganisées, d'après le système que 
nous préconisons ; 

4° Que les programmes qui y seront introduits, soient inspirés en partie de 
ceux qui sont en vigueur dans les écoles similaires ottomanes de Syrie; 

5° Que les institutrices destinées à former les cadres enseignants de nos écoles 
féminines, soient appelées de Syrie, eu égards aux affinités de langue et de 
coutumes qui existent entre ce pays et le nôtre. 



— 291 — 



LA JUSTICE EN TUNISIE 

Rapport de M. S. BERGE 

Président du Tribunal de Tunis, Président honoraire du Tribunal mixte, 
Directeur honoraire des services judiciaires au gouvernement tunisien. 



INTRODUCTION 

De tout temps, les Echelles du Levant ont été le théâtre de luttes entre les popu- 
lations autochtones ou installées par les conquêtes orientales et les intérêts 
ou les individus que venaient y implanter les puissances européennes. 

Aujourd'hui, en Tunisie, sous le protectorat français, les mêmes difficultés se 
représentent sous une autre forme : l'afflux de la population européenne dans ce 
pays est devenu considérable; les intérêts économiques qui y son! nés de cette 
invasion ont pris une importance de premier ordre ; dans une certaine mesure, 
cette population et ces intérêts sont en compétition ou en défaut d'harmonie avec 
les indigènes et leur organisation sociale; c'est le même problème que celui qui a 
donné lieu au régime des Capitulations, mais grandi, élargi, compliqué, dans 
des proportions que les siècles précédents n'avaient pas connues. 

Jl importe au suprême degré d'étudier les conditions dans lesquelles se pose 
actuellement ce conflit de races et d'intérêts, afin d'en pi^éparerla meilleure solu- 
tion possible et d'incliner les efforts des gouvernants dans le sens le plus oppor- 
tun. Dans ce but, et en ce qui concerne spécialement l'administration de la 
justice en Tunisie, il est bon d'exposer : 1° quel était l'état de l'organisation judi- 
ciaire dans la Régence, au moment où la France y a établi son protectorat; 
2° quelle est actuellement cette organisation ; 3° dans quel sens il faut se diriger 
pour en atteindre le point de perfectionnement le plus élevé qui soit réalisable. 



PREMIERE PARTIE 



LA JUSTICE EN TUNISIE AVANT ET AU MOMENT DE L'ETABLISSEMENT 

DU PROTECTOE AT DE LÀ FRANCE 

Eu 1881, au moment où la France établit son protectorat sur la Tunisie, ce 
pays était placé sous le régime de Capitulations spéciales qui avaient divisé le 
pouvoir judiciaire en deux parties : l'une qui était restée aux mains du pouvoir 
beylical, l'autre qui avait été concédée aux puissances. 11 faut parler séparément 

ta chacune. 



F: 



SECTIOX I 

LA JUSTICE BEYLICALE 

Nous ferons complètement abstraction d'un essai de réorganisation du pays qui 
se manifesta par la promulgation d'une longue ordonnance, dite pacte fonda- 
mental, et par des troubles qui en firent suspendre l'exécution, sans qu'il ait été 
jamais possible de la reprendre; nous ne tiendrons pas compte non plus de cer- 
tains tribunaux mixtes qui ont fonctionné quelque temps avec une appréciable 
régularité. Il faut laisser de côté ces créations éphémères qui n'ont produit 
aucun effet durable et qui n'offrent plus qu'un intérêt purement historique; nous 
nous bornerons à envisager le vieil édifice de la justice beylicale, tel que l'avaient 
fait les traditions coraniques et les événements politiques, parfaitement solide et 
suffisant pour les besoins de la population qu'il était appelé à régir. 

Sa caractéristique, c'est la division en deux parties tout à fait distinctes, bien 
que non indépendantes et séparées l'une de l'autre ; c'est la division entre l'auto- 
rité séculière et l'autorité religieuse . 

§ 1. — Tribunaux Religieux. 

Les tribunaux religieux sont constitués par des juges décidant isolément ou en 
collèges, conformément à la loi religieuse. Ils sont composés de magistrats 
nommés par le Bey et ont pour domaine les matières de statut personnel et les 
questions immobilières. 

À Tunis, siège le grand conseil, qui porte le nom de Char a. Il est double; la 
loi musulmane, qu'il doit appliquer, comporte plusieurs rites, dont deux sont 
presque exclusivement en vigueur en Tunisie : le rite hanafite, qui est celui de ia 
famille beylicale et d'un certain nombre de grandes familles, la plupart d'origine 
turque ; le rite malékite, qui est, celui de la masse de la population. Or, il y a en 
réalité, deux Gharas: l'un hanaflte, l'autre malékite, qui siègent séparément et 
indépendamment l'un de l'autre, chacun appliquant la loi musulmane à la 
matière qui lui est soumise, conformément aux règles juiûdiques spéciales à 
son rite. 

Le choix entre ces deux juridictions parallèles a été réglé d'une manière assez 
ingénieuse : c'est le défendeur, c'est-à-dire celui qui est ajourné à comparaître 
devant le Ghara, qui a le droit de choisir le rite auquel sera soumise la contesta- 
tion, et par conséquent la partie du tribunal religieux qui en connaîtra. L'habileté 
pour un plaideur, consiste donc à se placer dans une situation juridique où il a 
la jouissance du droit qu'on lui conteste, par exemple à se procurer la possession 
d'un immeuble litigieux, afin qu'on soit dans l'obligation de l'attaquer pour le 
faire sortir de cette situation avantageuse, et que, par suite, il puisse choisir le 
rite le plus favorable à sa cause. 

C'est le cadi ainsi choisi qui juge la testation en premier ressort, à moins 
que, d'office, il ne la renvoie au Ghara tout entier, lequel se compose d'un 
bach-mufti et d'un certain nombre de muftis (le bach-mufti hanafite porte le 
titre de Gheikh-ul-Islam) ; la juridiction du cadi peut demander que l'affaire aille 
de piano au Chara tout entier; tout plaideur qui se refuse à accepter la sen- 
tence du cadi peut faire réviser l'affaire par le conseil des muftis du rite. Au cas 



— 293 — 

où ceux-ci ne s'entendent pas pour une solution, ou bien font appel à l'inter- 
vention cl a Bey, c'est ce dernier qui statue définitivement. Au surplus, le Bey 
peut toujours dessaisir le Chara et attirer le procès devant lui, car il est le sou- 
verain maître et le juge suprême. 

Dans les grands centres de la Régence se trouvent aussi des cadis ; à vrai 
dire, ils n'ont pas de pouvoirs propres, et le Chara de Tunis ne les considère 
que comme ses délégués, agissant sur place sous son contrôle. Voici comment, 
en principe, on les met en action : on s'adresse au Chara de Tunis par une 
requête dans laquelle on le prie de donner des instructions à un cadi du dehors 
et la réponse à cette requête est une mvasla ou ordonnance qui correspondrait 
à peu près à ce que nous appellerions, dans notre procédure française, une com- 
mission rog'atolre, Un exemple ne sera pas de trop pour faire comprendre 
l'économie du système : un particulier expose, dans sa requête au Chara, qu'il 
possède, depuis un temps immémorial, un immeuble dont il présente le titre 
lequel décrit les limites de la propriété, mais qu'un voisin a empiété sur ces 
limites, s'est emparé de terres ou de récoltes et a commis une usurpation; le 
magistrat du Chara qui répond à la requête examine le titre produit, le 
trouve régulier, constate cela dans la mrasla qu'il dresse et ordonne au cadi qui 
en est le destinataire, de remettre en possession le plaignant « si les choses 
sont telles qu'elles ont été exposées en la requête ». Le délégué est donc dans 
l'obligation de vérifier sur place les dires du demandeur; sa solution, mise au 
pied d'un rapport, est toujours susceptible de recours devant le Chara. 

Disons que, en fait, le rôle du délégué judiciaire est plus large que celui qui 
vient d'être décrit; il n'est pas rare qu'il agisse, du consentement de toutes les 
parties qui veulent êViter les frais d'un voyage à Tunis et d'une procédure au 
Medjless de eette ville, comme juge de première instance. Dans ce cas, sa déci- 
sion est toujours susceptible d'appel. 

Le Chara et les magistrats qui s'y rattachent ne peuvent pas connaître de 
toutes les matières; rentrent seulement dans leur domaine, comme nous l'avons 
dit, celles de statut personnel et les contestations immobilières. 

Le statut personnel comprend les questions de mariage, de répudiation et de 
divorce, d'interdiction, de tutelle et d'émancipation, enfin celles de filiations et 
de succession. C'est le cadi qui est le grand maître sur bien des points diflicul- 
tueux relatifs à ces matières : il peut détenir en sa maison de justice (dar adel) la 
femme qui s'est soustraite aux devoirs que lui imposait le mariage, ou y 
recueillir celle dont deux contestants prétendent respectivement être le mari, et 
telle qui a été abandonnée parle sien; il peut marier les jeunes fillles ou jeunes 
femmes abandonnées, qui lui sont amenées; il est le tuteur né des orphelins et 
surveille l'administration de leurs personnes et de leurs biens; enfui, il est l'ad- 
ministrateur du bit el mal, caisse où il recueille les successions vacantes ou en 
déshérence . C'est lui aussi qui opère la licitation et le partage des successions 
contestées entre divers héritiers et qui fixe le nombre de kirats ou de subdivi- 
sons de kirats qui doivent revenir à chacun d'eux. 

En matière immobilière, le Chara statue sur la validité des ventes, des 
échanges, des mogharsa ou baux à comptant, des chefàa ou retraits d'indivision 
[ |es habous, ou clauses d'inaliénabilité et de consécration du fonds à des fonda- 
tions pieuses. 

Bans tout ce que nous venons de dire, nous n'avons fait acception que des 



.— 294 — 

choses musulmanes; mais tous les Tunisiens ne sont pas musulmans; beaucoup 
d'entre eux sont israélites. Des règles spéciales existent à leur endroit, en ce qui 
concerne, non les questions immobilières, mais le statut personnel. 

De tout temps, le gouvernement des bc^^s s'est montré tolérant à leur égard' 
il les a laissés maîtres de faire trancher par leurs rabbins toutes les contestations 
se rattachant au mariage, à la tutelle et aux successions, et leur a permis, par 
conséquent, de se faire régir par leur loi religieuse, c'est-à-dire par le droit 
rabbinique. Dans le principe, les communautés Israélites choisirent même leurs 
rabbins ; mais leurs querelles obligèrent les beys à intervenir dans leurs a flaires 
et ce furent eux. bientôt, qui nommèrent les rabbins et les investirent du pou- 
voir de juger. Les rabbins appliquent exclusivement le droit rabbinique. 

S 2. • — Justice séculière. 

Le Bey, juge suprême, qui peut évoquer devant lui, nous l'avons vu, les 
affaires du statut personnel, mais qui, de préférence, en confie l'examen à des 
magistrats religieux choisis par lui. s'est. réservé au contraire personnellement 
tout ce qui, dans le domaine judiciaire, n'est pas de la compétence du Chara. 11 
est donc le juge unique pour tout le territoire. Gomment opère-t-il en celte 
qualité ? 

La machine administrative qui est l'organe d'exécution des volontés beylicales 
est TOuzara, ou ministère; elle a à sa tète un premier ministre et un premier 
secrétaire (boch Katel) ou ouzir (ministre) que les autorités européennes ont eu 
la bizarre idée d'appeler le ministre de la plume. Sous la direction de ces deux 
éminents fonctionnaires, les premiers de TEtat tunisien, travaillent un grand 
nombre de secrétaires distribués en trois sections : la section de l'Etat, la sec- 
tion civile et la section pénale. La première de ces trois divisions s'occupe des 
affaires administratives de l'Etat; la seconde des contestations personnelles et 
mobilières entre particuliers; la troisième de la répression des infractions 
pénales. 

Dans les trois sections, la méthode de travail est la même : le chef de section 
distribue les affaires entre les secrétaires qui, sous la surveillance de plusieurs 
sous-chefs, les étudient, les instruisent, reçoivent et classent les pièces justifica- 
tives,, entendent les intéressés, et, s'il y a lieu, les témoignages, réunissent, en un 
mot, les éléments d'une solution et clôturent leurs opérations par un rapport 
qui est un résumé du dossier et un avis. Le chef de section, au moyen de celte 
documentation, rédige un projet de sentence ou de décret, qui est soumis par les 
ministres, après leur visa, à l'approbation du Bey. Toute la correspondance 
nécessitée par les travaux de préparation de la décision est signée parle premier 
ministre; les agents actifs du ministère sont au dehors les différents gouverneurs 
de province, que nous avons improprement appelés des caïds, important ainsi 
en Tunisie une appellation que nous avions trouvée en Algérie. Ces agents font, 
sur les' ordres qui leur sont donnés, les investigations nécessaires et ce sont eux 
qui, pareillement, saisissent le ministère, par des rapports spontanés, des affaires 
nées dans leurs circonscriptions. Particulièrement, en matière répressive, quand 
ils reçoivent une plainte d'une partie qui se dit lésée, ils la transmettent avec un 
rapport, précédé d'une investigation plus ou moins complète, et c'est cet acte 
qui met en action la justice répressive beylicale. 



Lorsque la sentence est rendue par la section civile ou par la section pénale, 
c'est encore le caïd qui en est l'agent d'exécution; on lui transmet le décret 
(maroudh) et il force la personne contre laquelle une condamnation a été pro- 
noncée à l'exécuter, soit en saisissant ses biens au profit d'un créancier ou de 
l'Etat, soit en l'emprisonnant, s'il y a lieu. Cependant la plupart des peines, 
notamment la peine de mort, sont ramenées à exécution directement par le 
ministère, sur les instances de la partie civile, car, dans les affaires de quelque 
importance, les inculpés lui ont été amenés et sont sous écrou à sa disposition. 

Tel est le système. Pas d'organisation judiciaire spéciale, pas de tribunaux, 
pas de débats contradictoires et publics entre les plaideurs ; un juge souverain, 
des bureaux administratifs, des sentences sous forme de décrets individuels. 
Cela s'applique d'une part, sans restriction ni atténuation d'aucune sorte, à la 
justice répressive, que le Bey conserve en principe toute entière, et d'autre 
part, à la justice civile, pour les contestations entre particuliers qui ne se ratta- 
chent ni aux questions d'Etat, ni aux successions, ni aux actions réelles immo- 
bilières. 

Cependant, pour la justice civile comme pour la justice répressive, le Bey a 
laissé se créer à côté de lui certains tribunaux; l'un celui de VOrf, l'autre celui 
de la Driba, dont il nous faut parler pour être complet. 

L'Orf, ou assemblée des aminés (syndics) des métiers de Tunis, siège sous la 
présidence, ou mieux, sous la direction du Cheikh el Médina (gouverneur de la 
ville) et a pour mission de trancher les contestations commerciales, notamment 
les faillites et les règlements de marchés avec des gens de métier. Par exemple, 
un individu a convenu avec un puisatier, ou un maçon, ou un bijoutier, ou bou- 
cIicl', de l'exécution d'un travail ou d'une fourniture dans des conditions déter- 
minées; il se plaint que l'homme du métier n'a pas rempli les conditions conve- 
nues; c'est au Cheikh el Médina qull doit porter cette plainte et ce haut fonc- 
tionnaire réunit les aminés du métier du défendeur pour qu'ils fassent le rapport 
technique qui est nécessaire , et apprécient si une indemnité est due ou si une 
prestation doit être fourme. Par exemple encore, un homme de métier (ou un 
commerçant) ne peut plus faire face à ses affaires; il porte les clefs de son 
magasin à son aminé, lui remettant ainsi son actif et ses comptes, pour que le 
chef de sa corporation distribue ce qu'il yak ses créanciers proportionnellement 
îi leurs droits. Ainsi encore, deux bouchers ou deux fabricants de chéchias 
(calottes en laine rouge qui est la coiffure des indigènes) sont en contestation 
^propos de concurrence illégitime ou de marchés professionnels; ce sont leurs 
aminés, c'est-à-dire ceux de leur corporation, qui doivent les départager. Dans 
le cas où la décision rendue par les aminés est acceptée, le Cheikh el Médina 
s'assure de son exécution, de même qu'il surveille la distribution de l'actif de 
celui qui n'a pu faire face à ses engagements entre les créanciers ; dans le cas où 
celui qui n'a pas réussi à faire prévaloir ses prétentions au tribunal de TOrf le 
demande, comme dans celui où la liquidation du failli présente des incidents 
litigieux, on s'adresse à TOuzara (section civile) qui étudie à nouveau l'affaire, 
confirme ou amende par maroudh que le Bey revêt de sa signature. 

Le tribunal de la Driba a une origine historique. Les bey s prirent autrefois 
1 habitude de renvoyer devant le Baoïilatli, chef de leur milice particulière, les 
petites affaires répressives de la ville de Tunis, ou plutôt les nombreux plai- 



— 296 — 

gnants qui venaient, au jour d'audience, encombrer la salle de justice pour des 
futilités. Le général de la garde ou daoulatli, entendait les plaignants dans le 
vestibule (dont le nom est Driba en langue arabe); et sans procédure ni débats 
autres que l'audition du prévenu et de quelques témoins comparaissant volontai- 
rement ou qu'on envoyait chercher, distribuait des peines peu importantes, cor- 
porelles ou d'amende, qui étaient immédiatement exécutées. Petit à petit, ce 
système î^udimentaire. qui ne s'appliquait d'ailleurs qu'aux contraventions et 
petits délits, comme les querelles, les violences légères, les filouteries et larcins, 
devint une habitude des Beys et un apanage des daoulatlis qui, fort puissants au 
Palais, infusèrent de s'en dessaisir. C'est ainsi qu'on trouva, lors de rétablisse- 
ment du Protectorat, un tribunal dit de la Driba, fonctionnant à Tunis sous une 
forme purement militaire, avec une prison spéciale, sans registres, ni papiers 
d'aucune sorte, où un général de division et quelques officiers subalternes ren- 
daient une justice aussi rapide qu'élémentaire. 

Nous ne dirons qu'un mot en passant du tribunal municipal de .Tunis, dont on 
a trouvé quelques décisions prises par l'assemblée chargée de gérer, sous la 
présidence du Cheikh el Médina, les intérêts de la ville, et que l'on a cherché à 
faire passer, près de la nouvelle administration, comme un organe judiciaire 
important. En réalité, rassemblée municipale na jamais eu qu'à régler quelques 
rares affaires de terrains ou de droits de passage concernant le domaine com- 
munal et il a été impossible de lui reconnaître de véritables droits de juridiction, 
qui auraient été d'autant plus étranges que, dans la plupart des cas, elle se.serait 
trouvée juge et partie. 

Nous ne voulons pas non plus nous étendre sur un organisme aujourd'hui 
disparu, bien qu'il ait eu, à l'époque que nous étudions, une importance de pre- 
mier ordre, c'est-à-dire de la Commission financière. Certes, elle a exerce un 
pouvoir judiciaire, puisqu'elle a statué, à titre définitif, dans beaucoup de cas, 
entre l'Etat tunisien et ses créanciers; mais ses fonctions et ses attributions. 
nées de circonstances momentanées, ont disparu nécessairement le jour où la 
France a garanti la dette publique de la Tunisie. Elles iront laissé aucune trace 
dans l'organisation judiciaire actuelle de ce pays; nous pouvons donc l'éliminer 
de cette étude. 

SECTION II 
JUSTICES CONSULAIRES 

Il ne convient pas de faire ici, même en raccourci, l'historique de cet ensemble 
de traités entre les pays de domination turque et les puissances européennes 
que Ton appelle les Capitulations; il suflit, pour le but que nous poursuivons, 
de dire quelles modifications les Capitulations ont produites dans l'organisation 
judiciaire que nous venons d'exposer et la mesure dans laquelle elles l'avaient 
modifiée au moment de l'établissement du Protectorat de la France sur la 
Tunisie. 

On peut exprimer tout cela en une seule phrase : tous les Européens lurent 
soustraits par les Capitulations à la justice beylicale, de telle sorte que celle-ci ne 
put jamais connaître des affaires les concernant. Mais comme il fallait que justice 
fut rendue à ces Européens, dont le nombre augmentait sans cesse, chaque con- 
sulat européen possédait son tribunal, devant lequel ses nationaux pouvaient 



— 297 — 

être poursuivis. Ainsi s'étaient créées autant de justices indépendantes de la sou- 
veraineté beylicale qu'il y avait de consulats européens dans la Régence, et la 
règle de compétence qui servait à trancher les conflits d'attributions entre toutes 
ces justices consistait à reconnaître le pouvoir exclusif de juger au tribunal 
consulaire de la nationalité du défendeur. Il va sans dire d'ailleurs que l'Euro- 
péen demandeur à rencontre d'un Tunisien ne pouvait poursuivre ce dernier 
que devant l'autorité beylicale ; mais là encore le consul intervenait, non plus 
comme juge, il est vrai, mais comme protecteur; il accompagnait ou faisait 
accompagner par un de ses agents son ressortissant au prétoire du juge tunisien, 
lequel ne pouvait instruire la contestation ou la résoudre qu en sa présence ou 
en celle de son délégué. 

Ce système avait, au point de vue pratique, des inconvénients, principalement 
celui de fractionner les litiges ; il excluait en effet les actions dirigées contre plu- 
sieurs défendeurs de nationalités différentes, ainsi que les appels en garantie ou 
les demandes reconventionnelles, et cela amenait des frais, des longueurs et des 
contrariétés de décision. De plus, chaque consul-juge appliquant sa loi et sa pro- 
cédure nationales, on arrivait fatalement à des solutions inconciliables entre 
elles et à des inégalités de traitement pour des situations intrinsèquement iden- 
tiques. Quoiqu'il en soit, on en était arrivé, par ces concessions de souveraineté 
que les Beys avaient consenties au point de vue judiciaire, à avoir en Tunisie 
un nombre considérable de justices indépendantes les unes des autres et à l'ap- 
plication simultanée de toutes les lois possibles. 

Cela avait lieu, en principe, en toutes matières; en matière répressive, 
d'abord, d'une manière absolue ; en matière civile et commerciale, pour les 
actions personnelles et mobilières seulement, Il y avait exception pour certaines 
actions immobilières, et cela demande une explication. 

En Tunisie comme dans tous les pays de l'Islam, il y avait eu tout d'abord inter- 
diction complète pour les Européens d'acquérir des immeubles ; on voulait impri- 
mer à leurs établissements commerciaux ce caractère temporaire et précaire qui 
résultait nécessairement de ce qu'ils ne pouvaient s'appuyer que sur des locations 
plus ou moins courtes; on voulait aussi éviter que le sol se trouvât soustrait, de 
par la nationalité de son propriétaire, à la souveraineté beylicale et à la loi 
musulmane, car on considérait de tels faits comme dangereux au point de vue 
de l'envahissement économique et politique des Européens sur les terres de 
l'Islam; on avait déjà été clans l'obligation de leur faire beaucoup de concessions; 
celle-là était importante par elle-même et de nature à conduire à d'autres plus 
graves encore, et les gouvernements islamiques la retardèrent tous le plus pos- 
sible. Il n'y avait d'exception que pour les établissements consulaires auxquels 
on n'avait pu refuser le bénéfice de l'exterritorialité. 

Cependant, il fallut bien, à une époque où on faisait appel aux capitaux euro- 
péens, consentir à des concessions plus étendues encore que celles du passé, et 
on admit enfin que les Européens pourraient posséder des biens immeubles- dans 
la Régence, mais à la condition expresse que ceux-ci resteraient régis par le 
statut qui leur était propre et que les actions y relatives continueraient à être de 
la compétence du Chara. La règle qui voulait qu'on ne put actionner un Européen 
que devant son propre consul dut donc plier lorsqu'il s'agit d'une action relative 
à limnieuble tunisien dont il se prétendait propriétaire; il y eut obligation pour 
cet Européen de se laisser, dans ce cas, traduire devant le Chara, où il n'alla d'ail- 



leurs qu'escorté par son consul ou par un délégué de celui-ci. — Il faut d'ailleurs, 
pour rester dans l'exactitude, observer que les tribunaux consulaires se firent 
juges d'actions immobilières, sans qu'on put les empêcher, parce qu'il était dit 
dans les traités qu'ils étaient les juges exclusifs dé leurs nationaux, pour les procès 
qu'ils avaient entre eux (et cela s'étendit à tous les procès entre Européens). Ils 
jugèrent couramment les contestations immobilières qui ne concernaient pas des 
Tunisiens, tout en appliquant d'ailleurs à ces procès, conformément aux principes 
généraux du droit international, le statut réel qui leur convenait. 



DEUXIEME PARTIE 
ORGANISATION ACTUELLE DE LA JUSTICE EN TUNISIE 

Le gouvernement du Protectorat a profondément modifié le système judiciaire 
qui vient d'être exposé ; il Ta fait par des mesures successives et partielles, qui 
ne présentent aucun caractère définitif et qui ne sont sans doute qu'une période 
d'une évolution qui n'est pas terminée; les mesures partielles qui ont été ainsi 
appliquées sont : 1° la suppression des juridictions consulaires; 2° la création 
d'un nouveau système foncier: 3° la réorganisation de la justice séculière 
beylicale. Nous allons les examiner successivement et séparément. 

SECTION i 
SUPPRESSION DES JURIDICTIONS CONSULAIRES 

L'œuvre de réorganisation que la France avait entreprise en Tunisie était 
d'avance frappée de stérilité, si la justice restait, en ce qui touche les Européens. 
aux mains des consuls ; en outre des inconvénients qui ont été exposés plus 
haut, il v avait dans cet état de choses tout un ensemble d'obstacles d'ordre 
administratif et politique qu'il était indispensable de faire disparaître. Voici 
comment on s'y prit : 

Le gouvernement français commença par substituer à sa propre juridiction 
consulaire un tribunal de première instance et six justices de paix; puis le Bey 
décréta que les « nationaux des puissances amies dont les tribunaux consu- 
laires seraient supprimés deviendraient justiciables des tribunaux français dans 
les mêmes cas et les mêmes conditions que les Français eux-mêmes. » Les puis- 
sances étaient ainsi garanties contre la crainte de voir leurs nationaux tomber 
sous la juridiction beylicale, au cas de retrait pur et simple de leurs juri- 
dictions. 

L'effet de cette mesure ne tarda pas à se faire sentir et, dans l'espace de quel- 
ques mois, toutes les puissances supprimèrent leurs juridictions consulaires. Les 
nouveaux tribunaux français réunirent donc entre leurs mains les pouvoirs des 
douze tribunaux consulaires qui les avaient précédés ; mais cela ne parut pas 
suffisant; il demanda au Bey et obtint de lui des concessions de compétence. 
C'est ainsi qu'un décret du 31 juillet 1884 décida que les tribunaux consulaires 
connaîtraient à l'avenir de toutes les affaires civiles et commerciales dans 
lesquelles des Européens seraient en cause, dans les matières où ils étaient com- 
pétents, lorsque des Européens étaient défendus. Plus tard, le Bey consentit 



— 299 — 

encore à se dessaisir d'une partie de sou pouvoir judiciaire, en matière répres- 
sive, en décidant que toute infraction pénale commise, non seulement par un 
Européen ou avec sa complicité, mais encore à son préjudice, serait soumise à 
la juridiction française. 

Ainsi donc la suppression des juridictions consulaires produisit dans l'organi- 
sation judiciaire de la Régence des modifications de deux sortes : d'une part, 
elle amena le transport à des tribunaux français de tout ce que les Capitulations 
avaient attribué aux puissances de compétence judiciaire; d'autre pai*t, elle fut 
l'occasion de nouvelles concessions de compétence de la part du gouvernement 
beylical. Ainsi se trouva réalisée la combinaison suivante : il existe en Tunisie, 
au point de vue de la justice, deux pouvoirs indépendants l'un de l'autre ; l'un, 
celui qui opère au nom de la France et qui fait exécuter ses sentences au nom du 
peuple français, connaît en principe de toutes les affaires entre Européens et 
indigènes ; l'autre, celui du gouvernement protégé, qui agit au nom du Bey, a 
dans son domaine les affaires qui s'agitent exclusivement entre Tunisiens. 

Si claire d'ailleurs que soit cette formule, on ne saurait l'accepter que sous 
quelques réserves qu'il importe que nous indiquions pour rester dans une exac- 
titude indispensable. 

D une part, la juridiction française peut connaître de certaines affaires que la 
formule ci-dessus laisse dans le domaine de la juridiction beylicale : i° elle juge 
les infractions commises par des Tunisiens à ses audiences, dans les lieux où 
elle opère, contre ses magistrats, à l'occasion des fonctions d'assesseurs des 
tribunaux français ou de témoignages portés devant la juridiction française; 
2° elle peut apprécier les questions d'état ou de succession des Tunisiens, lors- 
qu'elles se présentent préjudiciellement à une instance dont elle est compétem- 
ment saisie. La première de ces exceptions au principe général résulte d'un 
décret beylical ; la seconde de la jurisprudence de la Cour de Cassation. 

D'autre part, et en principe, la réserve de compétence introduite au profit du 
Ghara, du temps des Capitulations, en matière immobilière, continue à subsister; 
les Européens doivent, pour leurs propriétés tunisiennes, aller devant le 
Chara, qu'ils soient demandeurs ou défendeurs, dès qu'il y a en cause un Tuni- 
sien. Il en est ainsi toutefois pour tout ce qui n'est pas du domaine du nouveau 
droit foncier de la Tunisie, dont nous parlerons plus loin. Il convient d'ailleurs 
de remarquer que la juridiction française conserverait la connaissance de toute 
contestation immobilière intéressant un Tunisien qui s'agiterait à l'occasion 
d'une saisie immobilière faite pour l'exécution d'un jugement émané d'elle, 
parce qu'elle seule peut connaître de l'exécution de ses propres jugements. 

On pense bien que dans un pays où coexistent deux justices, lesquelles 
appliquent des lois différentes et procèdent diversement, il y a des plaideurs 
qui essaient de passer de l'une à l'autre, souvent pour se soustraire à toutes deux 
et qu'il se produit des conflits d'attributions. 

Au premier point de vue, on a vu des individus abuser de la protection con- 
sulaire ou passer des actes fictifs. La jurisprudence de la justice française s'est 
très nettement prononcée contre ces pratiques et a fait son possible pour les 
réprimer et les rendre impuissantes. Les baux et les cessions de créance fictifs, 
les appels en garantie frauduleux, les actions possessoires par pei*sonnes inter- 
posées, rien de tout cela n'a trouvé grâce, quand il a été possible d'en découvrir 
l'existence. 



— 300 — 

Quant à l'abus des protections consulaires, il y a été mis fin, malgré l'opposi- 
tion très vive d'individus qui en profitaient pour se maintenir dans une situa- 
tion équivoque, par des traités entre la France agissant pour le Bey et les puis- 
sances : la liste des protégés diplomatiques de chaque puissance a été faite; on 
n'en créera plus de nouveaux; ceux qui existent disparaîtront par extinction; 
quand la France elle-même aura procédé dans de pareilles conditions pour sou 
propre compte, il ne restera plus, en Tunisie, que des Européens et des Tunisiens 
et la disparition de cette classe d'individus à personnalité équivoque et incer- 
taine aura été un grand bien pour la bonne administration du pays. 

Ainsi se trouveront dé finit ive ment éliminées toutes difficultés tenant à des con- 
flits d'attributions entre les deux justices. Il ne faut pas croire qu'il s'en trouve 
réellement d'autres : on a cru en voir de sérieuses, quand on a vu se produire 
entre les diverses juridictions françaises une controverse sur leur compétence 
immobilière. Cette controverse n'a cependant été qu'un de ces accidents qui 
peuvent se produire lors de rétablissement d'une jurisprudence aussi nouvelle 
et aussi originale que celle qu'il a fallu inaugurer en Tunisie, et son champ 
d'action était bien limité. 

On va en juger: tout le monde a été d'accord pour dire que l'action immobilière 
s' agi tant entre Européens exclusivement est de la compétence de la juridiction 
française, de môme qu'elle relève exclusivement de la juridiction tunisienne 
lorsqu'elle s'agite entre Tunisiens. On a été également unanime à reconnaître 
que l'action immobilière qui s'agite entre Tunisiens et Européens rentre dans les 
attributions de la justice tunisienne; mais un désaccord s'est produit lorsqu'il a 
fallu caractériser l'incompétence à cet égard de la juridiction française : le tribunal 
de Tunis Ta proclamée relative et a tiré de ce point de départ toutes les consé- 
quences dont il était susceptible; la cour d'Alger l'a déclarée absolue et a cassé 
à peu près constamment les jugements qui lui étaient déférés. Il y a plusieurs 
années que ce dissentiment a perdu de son importance pratique, d'abord parce 
que le développement du nouveau droit foncier de la Tnnisie Ta réduite intrin- 
sèquement à peu de chose; ensuite parce que la Cour suprême a rendu un cer- 
tain nombre de décisions qui ne laissent plus d'application possible à la théorie 
de la cour d'Alger. 

D'autres controverses, plus graves, s'étaient élevées au sujet de la justice 
répressive; un décret beylical y a mis fin; il est donc désormais inutile d en 
parler, et on peut considérer comme acquis qu'il ne subsiste plus aujourd'hui 
aucune difficulté ni aucun conflit de compétence entre les deux justices. 

SECTION" II 
ORGANISATION DE LA JUSTICE FRANÇAISE 

§ 1. — Tribunaux Civils. 

Il existe actuellement dans la Régence 2 tribunaux de première instance et 
28 justices de paix, dont 13 foraines. 

Le tribunal de première instance de Tunis a juridiction sur les contrôles civils 
de Tunis, Bizerte, Béja, Souk el Arba et LeKef, qui comprennent la partie nord 
de la Tunisie. Il est composé de trois chambres; son personnel comprend un pré- 
sident, deux vice-présidents, six juges titulaires dont un d'instruction, cinq juges 



— 301 — 

suppléants, parmi lesquels un est chargé d'un cabinet d'instruction, un procu- 
reur de la République et trois substituts; il a un greffier, trois commis-greffiers 
titulaires, trois commis-greffiers assermentés, un interprète pour la langue arabe 
et des traducteurs assermentés pour les langues italienne et maltaise Tout ce 
personnel appartient aux cadres métropolitains (l re classe) et est soumis aux lois 
et règlements qui régissent les juridictions algériennes. 

Le tribunal de première instance de Sousse est de 2 (i classe et obéit à la même 
réglementation; il a juridiction sur tout le Sud de la Régence. Il comprend : un 
président, deux juges titulaires, dont un d'instruction, deux juges suppléants, un 
procureur et un substitut ; il a un greffier, un commis-greffier titulaire, un commis- 
greffier assermenté, un interprète pour la langue arabe, et des traducteurs asser- 
mentés pour les langues italienne et maltaise. 

Les justices de paix se composent d'un juge titulaire, d'un ou de plusieurs 
juges suppléants, d'un interprète, d'un greffier, d'un ou de plusieurs commis- 
greffiers; quelques-unes possèdent des juges suppléants rétribués et de carrière, 
La circonscription du tribunal de Tunis comprend les justices de pais? sui- 
vantes : Tunis-Nord, avec audiences foraines à la Goulette et à Tébourba; 
Tunis-Sud, avec audiences foraines à Zaghouan ; Bizerte avec audiences foraines 
à Ferryville et à Mateur; Béjà, avec audiences foraines à Téboursouk et à 
Medjez el Bab; Souk el Arba, avec audiences foraines à Aïn-Draham et à 
Tabarka ; Grombalia, avec audiences foraines à Nabeul. La circonscription du 
tribunal de Sousse comprend les justices de paix suivantes : Sousse, avec 
audiences foraines à Monastir et à Mahdia; Sfax; Kairouan; Gabès; Djerba; 
Gafsa et Thala. En outre, dans l'arrondissement Nord, une justice de paix pro- 
visoire est tenue à Maktar parle personnel du Contrôle civil. 

Les juges de paix exercent en matière civile la compétence étendue telle qu'elle 
est déterminée en Algérie par le décret du 19 août 1854, c'est-à-dire qu'ils jugent 
au civil ou au commerce, toutes les contestations dont l'importance ne dépasse 
pas 300 francs en dernier ressort, et toutes celles dont l'importance ne dépasse 
pas 1.000 francs à charge d'appel. Les juges de paix exercent les attributions qui 
appartiennent en France aux présidents des tribunaux, en matière de référé, 
quand le siège de leur justice n'est pas celui d'un tribunal de première instance. 
La procédure est celle du Gode de procédure civile ; les appels, même ceux des 
ordonnances de référé, vont devant le tribunal de première instance. 

Les tribunaux de première instance connaissent de toutes actions personnelles 
et mobilières en dernier ressort jusqu'à 3.000 francs et pour le surplus à charge 
d'appel; pour les actions immobilières, le taux du dernier ressort est fixé à 
120 francs de revenu. Pour la procédure, elle est celle du code de procédure 
civile, sauf que, comme en Algérie, toutes les affaires sont instruites sommaire- 
ment et les dépens toujours taxés comme en matière sommaire. Les conclusions 
sont posées vingt-quatre heures au moins avant les plaidoiries. Cependant les 
enquêtes peuvent être faites en la forme ordinaire : cette dérogation à la règle 
générale a été imposée par les nécessités de la pratique. Notons que par applica- 
tion de fart. 69 de l'ordonnance algérienne du 26 septembre 1842, les nullités de 
forme des actes d'exploit et de procédure sont facultatifs pour le juge, qui ne les 
prononce que si l'irrégularité relevée a pu causer préjudice à quelqu'un. 

A ce sujet, il faut s'arrêter un peu sur les règles spéciales à la matière admi- 
nistrative. Dans l'ancienne organisation de la Régence, il n'existait aucun tri- 



— 302 — 

bunal spécial, ce qui amena les tribunaux français à en connaître dès le début, 
comme d'ailleurs le protocole franco-italien du 25 janvier 1884 leur en imposait 
la nécessité. Un décret beylical du 27 novembre 1888 mit fin aux indécisions et 
aux difficultés soulevées par cette jurisprudence et conféra expressément à la 
juridiction française la compétence administrative. Ce décret, qui n'a eu aucune 
influence sur le contentieux de l'Etat français, lequel continue à aller au Ministre 
compétent avec recours au Conseil d'Etat, a institué une procédure particulière 
pour le jugement des affaires administratives; l'appel est toujours possible; le 
recours en cassation est étroitement limité; le ministère des défenseurs n'est pas 
obligatoire. 

Les appels des jugements rendus par les tribunaux de première instance sont 
jugés par la Cour d'Alger; les pourvois sont portés devant la Cour de cassation 
de France. 

Il n'y a pas de tribunaux de commerce spéciaux en Tunisie ; les justices de 
paix et les tribunaux de première instance connaissent, dans les limites de leur 
compétence respective, des affaires commerciales comme des affaires civiles. 

La postulation appartient, devant les tribunaux de première instance de 
Tunisie, à des défenseurs qui exercent toutes les attributions des avoués de 
France et qui sont soumis aux mêmes règlements que les officiers ministériels 
d'Algérie. Ils ont le droit de plaider concurremment avec les avocats. Gomme les 
huissiers, ils sont nommés par décret du Président de la République, révocables 
ad niiium et ne sont pas propriétaires de leur charge. 

Les avocats du barreau de Sousse sont administrés par le tribunal de première 
instance, dont les décisions disciplinaires vont en appel à Alger. Ceux du bar- 
reau de Tunis, qui s'administrent eux-mêmes, voient les appels des décisions de 
leur Conseil de discipline aller devant le tribunal de Tunis qui les juge, à 
charge de recours devant la Cour de cassation. 

§ 2. — Justice répressive. 

Pour la justice répressive, nous rencontrons, au bas de l'échelle des juridic- 
tions, le tribunal de simple police, qui est occupé par le juge de paix; il juge 
les simples contraventions et, de plus, en vertu de fart. 12 de la loi du 
27 mars 1883 et du décret du 10 août 1854, les contraventions attribuées en 
France aux tribunaux correctionnels, tous les délits de chasse et Lous les délits 
n'emportant pas une peine supérieure à six mois de prison ou à 500 francs 
d'amende. 

Les décisions sur les contraventions sont rendues, à très peu d'exceptions près, 
en dernier ressort; mais celles rendues à l'occasion de délits sont susceptibles 
d'appel. L'action publique est entre les mains d'un officier de police judiciaire 
qui agit sous la haute autorité du Procureur de la République. 

Les tribunaux correctionnels connaissent des appels relevés contre les déci- 
sions des tribunaux de simple police et ils rendent en cette matière des juge- 
ments définitifs; au contraire, ils jugent à charge d'appel , seulement tous les 
délits non attribués spécialement aux juges de paix. L'appel des jugements des 
tribunaux correctionnels va à Alger. Le ministère des défenseurs n'est jamais 
exigé en matière correctionnelle ou de simple police. ■ 

Les crimes sont j,ugés par des tribunaux criminels dont l'organisation est 



— 303 — 

spéciale à la Tunisie. Le tribunal criminel se compose essentiellement de trois 
magistrats pris dans le tribunal de première instance (il y en a donc deux, un à 
Tunis et un à Sousse) et de six assesseurs choisis dans des conditions qui méri- 
tent un court exposé. 

Dans le courant du mois de décembre de chaque année, des commissions spé- 
ciales composent, pour chaque arrondissement judiciaire, une liste dans laquelle 
doivent être pris les assesseurs dont on aura besoin dans Tannée suivante, et qui 
comporte plusieurs centaines de noms. Cette liste est divisée en trois catégories : 
la première comprend des Français, la seconde des Européens de toutes natio- 
nalités, la troisième des Tunisiens. Les personnes portées sur cette liste doivent 
être âgées de 30 ans au moins et être d'une honorabilité reconnue. 

Un mois au moins avant l'ouverture de chaque session (il y en a 4 par an pour 
l'arrondissement de Sousse et 4 au moins sans maximum de nombre, mais avec 
un maximum de durée de 15 jours, pour l'arrondissement de Tunis), le Président 
du tribunal tire au sort, en Chambre du Conseil, sur les listes générales, et à 
raison de 18 noms pour la première catégorie, et, pour les autres, de 14 noms, les 
assesseurs qui seront appelés pour la dite session à compléter le tribunal. 

Au début de chaque session, le tribunal de Sousse, et, à Tunis, la Chambre 
correctionnelle du tribunal de première instance, statue sur les cas d'excuse. 
raye des assesseurs décédés ou frappés d'incapacité légale, et, sur la liste ainsi 
arrêtée, tire au sort, pour chaque affaire, et au moment où celle-ci se présente, 
les six assesseurs qui doivent, par leur adjonction aux trois magistrats de car- 
rière, former le tribunal criminel. L'accusé premièrement, ou son conseil, et le 
ministère public, ensuite peuvent exercer chacun deux récusations, quelle que 
soit la catégorie à laquelle appartiennent les assesseurs. 

Si l'accusé ou l'un des accusés est français, tous les assesseurs sont pris dans 
la première catégorie; si les assesseurs sont tous européens étrangers, le tri- 
bunal est complété par l'adjonction de trois assesseurs Français et de trois asses- 
seurs étrangers, ceux de ces derniei's qui sont de même nationalité que le ou les 
accusés étant d'abord appelés à siéger; dans le cas où leur nombre est insuffi- 
sant, l'accusé peut désigner la nationalité à laquelle appartiendront ceux qui 
manquent. Si tous les accusés sont indigènes, le président du tribunal appelle à 
siéger trois assesseurs français et trois assesseurs indigènes. Enfin si parmi les 
accusés, il y a des étrangers européens et des Tunisiens, le tribunal criminel se 
complète par l'adjonction de deux Européens et d'un indigène. Les accusés euro- 
péens non français et indigènes peuvent toujours manifester leur préférence 
pour la composition du tribunal au moyen de l'adjonction de six assesseurs fran- 
çais. S'ils sont trop nombreux et en désaccord pour faire cette option en bloc, 
elle vaut pour un assesseur jusqu'à trois et au-dessus de ce nombre, le droit 
d'option appartient aux trois accusés désignés par le sort. 

Avant l'ouverture des débats, la procédure est réglée exactement comme celle 
des cours d'assises de France; l'affaire doit donc, après une instruction faite 
conformément à la loi française, être déférée à la cour d'appel d'Alger qui pro- 
nonce, s'il y a lieu, la mise en accusation, et dont le procureur général rédige 
l'acte d'accusation. Le président du tribunal interroge les accusés dès que l'arrêt 
démise en accusation et l'acte d'accusation leur ont été notifiés ; il assure au besoin 
leur défense, ordonne, s'il ya lieu, un supplément d'instruction qu'il opèi*e lui- 
même ou fait effectuer par un délégué; enfin avertit que du jour de cet interro- 



■ ■ l 



— 304 — 

gatoire part le délai de cinq jours imparti pour le pourvoi contre l'arrêt de la 
Chambre des mises en accusation. 

Dès que le délai est expiré ou que le pourvoi a été vidé, les formalités néces- 
saires étant remplies, les débats s'ouvrent, après que le tribunal criminel a été 
composé comme il a été dit plus liant. A partir de ce moment, la procédure 
devient correctionnelle; tandis qu'en France, le jury délibère à part sur les faits 
et que la Cour n'intervient que pour appliquer la loi aux faits reconnus cons- 
tants par le jury, les assesseurs de Tunisie siègent avec les juges, délibèrent 
avec eux, forment, en un mot, avec les magistrats de carrière un tribunal homo- 
gène, qui connaît du fait aussi bien que du droit et qui rend un jugement sem- 
blable en tout aux jugements correctionnels. Le président ne jouit d'aucun pou- 
voir discrétionnaire, et toutes les mesures à prendre pendant le cours des débats, 
si elles donnent lieu à des incidents contentieux, doivent être ordonnées par des 
jugements préparatoires, le ministère public entendu et les accusés ayant eu la 
parole les derniers. 

Pour le reste, la procédure redevient celle des cours d'assises de France. Les 
décisions rendues par le tribunal criminel sont toules en dernier ressort et ne 
sont pas susceptibles d'un autre recours que le pourvoi en cassation qui doit 
être formé dans les trois jours francs de la condamnation. 

SECTION III 

NOUVEAU RÉGIME FONCIER DE LA TUNISIE 

En promulguant, en 188o, la loi foncière tunisienne, M. Gambon, alors rési- 
dent général de, France à Tunis, exposait ce qui suit : « La Tunisie est un pays 
agricole ; elle offre à la colonisation des terres fertiles et son sol doit devenir le 
principal instrument de la richesse publique; mais il faut lui procurer en abon- 
dance les capitaux nécessaires à l'exploitation de ses ressources naturelles. Pour 
attirer et retenir ces capitaux, il importe de protéger les acquéreurs de terre 
contre leur ignorance de la langue, des lois et des usages du pays, de mettre les 
propriétaires à l'abri des revendications imprévues, d'assurer à tous, en un mot. 
la facilité et la sécurité des transactions. Or, sous le régime de la législation 
musulmane et des coutumes locales, cette facilité et cette sécurité n'existent pas. 
Deux causes contribuent à rendre précaire la situation du propriétaire foncier 
et à paralyser l'essor économique du pays : l'assiette incertaine de la propriété 
■et l'absence de tout système de publicité hypothécaire. » 

Cet exposé de la situation était aussi net qu'exact. En Tunisie, dans le droit 
ancien, la propriété immobilière est occulte; elle s'établit au moyen d'un titre 
qui, en théorie, doit avoir été créé à l'origine en vue d'assurer des droits pri- 
vatifs sur l'immeuble et pour leur constatation. Il consiste dans une description 
du fonds, l'indication de ses limites et confins, l'énoncé de la cause et de la 
nature des droits réels et la constatation de la prise de possession. A chaque 
mutation, par suite de décès, de partage, de vente, d'achal, etc., une mention 
est mise sur le titre par les notaires beylicaux, sous le contrôle du Chara, si 
bien que la succession des actes qui y sont inscrits forme en quelque sorte 
l'histoire de toutes les transformations et transmissions successives du droit de 
propriété. 

Dans la pratique, si on rencontre parfois des titres répondant à peu près à 



— 305 — 

cette description, remontant à plusieurs centaines d'années et présentant aux 
regards, sous la forme d'un rouleau de parchemins et de feuilles timbrées collées 
bout à bout, une curieuse collection des écritures et des formules de tous les 
temps de l'Islam, le plus souvent le détenteur d'un immeuble n'est pas en état 
de produire un tel document; beaucoup ont été perdus ou détruits, et le droit du 
pays a admis pour leur remplacement des règles dont l'abus a amené un grand 
désordre. Tout possesseur d'immeuble qui n'en a pas le titre peut, avec l'auto- 
risation du cadi, produire des témoins devant les notaires beylicaux et ceux-ci 
dressent une outika (acte de notoriété, contenant la déclaration des dits témoins 
qu'ils savent d'une façon s Cire, pour l'avoir entendu dire d'une façon constante 
par les anciens et pour l'avoir constaté par eux-mêmes, que l'immeuble délimité 
de telle ou de telle manière appartient à un tel et a appartenu de même à ses 
ancêtres, depuis un temps immémorial, sans que cette propriété ait jamais été 
contestée par qui que ce soit à aucun titre). Cet acte est admis comme pouvant 
suppléer au titre de propriété quand il est de date ancienne, et c'est à sa suite 
qu'on transcrit toutes les mutations successives, comme sur le titre même. En 
fait, presque tous les titres de propriété produits en justice commencent par une 
outika. 

On devine quels abus un tel système a pu produire et combien il a été facile à 
celui qui l'a voulu de se procurer deux titres pour la même propriété. Or tout 
roule, en Tunisie, sur la détention du titre. C'est cette pièce qu'on remet au prê- 
teur lorsqu'il exige des sûretés, et cette remise constitue un droit réel d'une 
nature particulière, qu'on a assimilé tantôt à l'hypothèque, tantôt à l'antichrèse, 
qui n'est rigoureusement ni l'une ni l'autre, qui comporte des modalités la rap- 
prochant de l'une ou de l'autre, qui est la rhania du droit musulman et que nous 
avons appelée gage immobilier pour empêcher toute assimilation indue avec 
nos institutions françaises. Nous avons vu, dans nos prétoires, se dérouler des 
procès résultant de ce que la même propriété avait été engagée deux fois, l'une 
au moyen d'un titre originaire, l'autre au moyen d'une outika, ou de ce qu'on 
avait constitué une propriété habous, c'es-à-dire inaliénable, sur une outika, 
après l'avoir engagé sur un titre originaire, ou de ce qu'on avait opéré sur des 
outikas contradictoires (quelquefois dressées à la même époque, par les mêmes 
notaires, sous la surveillance du même cadi), ou de ce qu'on avait vendu au 
moyen cV outikas se l'apportant à des immeubles imaginaires, dressées au profit 
de propriétaires fictifs qui, par ce moyen, avaient escroqué des capitaux à des 
imprudents. 

Il fallait à tout prix sortir de cette situation, et cela a été l'une des premières 
tâches que s'était assignée le Protectorat et qu'il a accomplies. Pour y arriver et 
pour donner à la Tunisie le nouveau système foncier dont elle avait besoin pour 
se développer, le législateur a organisé une procédure de purge quïl a appelée 
l'immatriculation, destinée à asseoir et à fixer la propriété et les droits réels 
immobiliers sur des bases certaines, en les constatant dans un titre public, et il a 
wcé un système de publicité hypothécaire devant perpétuer cette consolidation 
et donner la plus grande sécurité aux transactions immobilières. 

La loi tunisienne est en principe facultative. Toute personne ayant la qualité 

voulue pour réquérir l'immatriculation d'un immeuble est libre de soumettre 

eelui-ci à la législation nouvelle, dont les dispositions ne régissent que les 

immeubles immatriculés. Remarquons d'ailleurs que ce caractère facultatif d^ 

T. ii. 20 



— 306 — 

la loi n'est pas absolu; que certains détenteurs de droits réels peuvent pour- 
suivre l'immatriculation, malgré le défaut de consentement d'autres détenteurs 
de droits réels sur le môme immeuble; que le principe de la faculté n'est en 
somme qu'un moyen ingénieux de mettre progressivement en vigueur une loi 
que les circonstances auraient rendue à peu près impraticable, si on avait tenté 
de l'imposer de suite à tous. 

L'immeuble immatriculé échappe donc à la loi musulmane et à tous les dangers 
pouvant naître des mauvaises pratiques que nous avons décrites; il passe sous 
le régime d'une législation codifiée qui comporte l'application du droit civil fran- 
çais pour tout ce qu'elle n'a pas réglé autrement. L'immatriculation produit un 
autre effet non moins important : elle soustrait l'immeuble à la juridiction 
exclusive des tribunaux français, de telle sorte que chaque décision d'immatri- 
culation porte atteinte, parte in qua, à la compétence immobilière du Chara, 
pour lui substituer celle de la juridiction française, quelle que soit la nationalité 
des parties eu cause, relativement à tous les litiges se rapportant à l'immeuble 
immatriculé, c'est-à-dire pouvant influencer la condition juridique on la consis- 
tance matérielle de cet immeuble. Il s'ensuit que, lorsque l'immatriculation de 
tout territoire de la Tunisie aura été effectuée, la substitution d'une des justices 
à l'autre, en matière immobilière, se trouvera complète. L'immatriculation est 
prononcée par un tribunal spécial qui s'appelle le tribunal mixte, parce qu'il se 
compose essentiellement de trois magistrats français et de deux magistral s musul- 
mans. Il est assisté d'un certain nombre de juges rapporteurs qui font la procé- 
dure, mais ne siègent pas dans les affaires qu'ils ont instruites. Les magistrats 
qui composent le tribunal mixte sont nommés à leurs fonctions par le Bey. Tou- 
tefois ceux d'entre eux qui sont français et qui réunissent les conditions voulues 
pour être admis dans la magistrature française, peuvent y entrer en passant, à 
égalité de grade, dans les tribunaux français de Tunis et de Sousse. 

La procédure d'immatriculation repose sur une large publicité de la réquisi- 
tion et sur un bornage de l'immeuble qui en est l'objet, — ce qui précise les pré- 
tentions du requérant, — ainsi que sur le droit accordé à quiconque de faire 
opposition dans un délai déterminé. Le législateur n'a d'ailleurs pas voulu que 
l'échéance du délai put faire disparaître des droits certains et en créer au profit 
d'un requérant qui n'en aurait pas; il a donné aux juges rapporteurs le droit de 
faire opposition d'ofîicc pour les incapables et les absents, et au tribunal mixte 
lui-même celui de rejeter toute réquisition qui lui paraîtrait mal justifiée, même 
en l'absence d'opposition. 

Toute réquisition d'immatriculation produit un déplacement de compétence. 
Elle suffit, lorsqu'elle émane du défendeur, avant qu'il ait conclu au fond, pour 
dessaisir le tribunal compétent, c'est-à-dire le Chara, au profit du Tribunal 
mixte. Et devant celui-ci, tout opposant qui est justiciable des tribunaux français 
peut demander le renvoi du litige né de son opposition devant le tribunal fran- 
çais; en ce cas, le tribunal mixte, qui a seul qualité pour ordonner le renvoi 
demandé, mais qui est obligé de l'accorder, dès qu'il a constaté l'accomplisse- 
ment des conditions exigées par la loi, surseoit à statuer sur la réquisition 
d'immatriculation jusqu'après décision passée en force de chose jugée de la juri- 
diction française sur l'opposition. 

C'est par cette disposition de la loi foncière que la compétence immobilière du 
Chara s'est vue encore une fois réduite. 



— 307 — 

L'immatriculation s'est révélée comme un moyen excellent pour créer et déve- 
lopper le crédit foncier dans la Régence, pour assurer la sécurité de la propriété 
immobilière et pour favoriser la colonisation. Elle est entrée dans la pratique 
du monde des affaires, et il y a en ce moment, en circulation, plus de 13.000 titres 
de propriétés immatriculées. L'immatriculation constitue, pour le présent et 
pour l'avenir, "une évolution tendant à substituer complètement la justice fran- 
çaise à la justice indigène, en matière immobilière, quelle que soit la nationa- 
lité des contestants. 

SECTION IV 

RÉORGANISATION DE LA JUSTICE SÉCULIÈRE TUNISIENNE 

Le fonctionnement de la justice beylicale dans les bureaux de l'Ouzara pré- 
sentait de nombreuses défectuosités résultant notamment de sa forme exclusi- 
Ycmcnt administrative et de sa centralisation excessive. On se décida à la trans- 
former et on confia cette tache à un magistrat français qui fut mis hors cadres 
et placé à l'Ouzara avec le titre de Directeur des services judiciaires du Gouver- 
nement tunisien. 

Tout d'abord on créa des tribunaux dits de province, siégeant à trois juges, 
publiquement, avec obligation de procéder à des débats contradictoires, d'écrire 
et de motiver leurs décisions, après délibération prise à la majorité des voix, et 
d'assurer la conservation de l'instrument écrit de tous leurs actes dans des 
grelles soumis à une rigoureuse réglementation. Trois de ces juridictions ont 
été installées en 1896 à Sfax, à Gabès et à Gafsa. deux autres à Kairouan et à 
Soussc en 1897, une sixième au Kef en 1898 et la septième à Tunis même en 
1899 ; où elle est venue se substituer à la Driba, qui a disparu en lui laissant son 
nom; on divisera ultérieurement les circonscriptions trop étendues, notamment 
par la constitution à Bcja d'un huitième tribunal qui formera son territoire aux 
dépens de ceux de Tunis et du Kef, mais, dès à présent, cette justice déléguée 
fonctionne sur tout le territoire aux lieu et place de la justice retenue qui existait 
auparavant. 

Cette importante substitution est réalisée pour toutes les affaires qui ont été 
placées dans la compétence des tribunaux de province. Il est donc indispen- 
sable de définir celle-ci. 

A fégard des personnes, il faut noter tout d'abord que la justice tunisienne 
na pas d'autres justiciables que des Tunisiens; jamais, en aucun cas. elle ne 
peut rendre de décisions à rencontre ou sur la requête de Français, d'Européens, 
ou d'assimilés aux Français et Européens (protégés diplomatiques). Il va sans 
a 1 ire d'ailleurs que ce terme de Tunisiens ne comprend pas seulement les indi- 
vidus qui sont sujets du Bey; il comprend encore les personnes morales tuni- 
siennes, par exemple, les administrations beylicales qui, aux termes de la loi et 
u une jurisprudence aujourd'hui indiscutable, ont la nationalité tunisienne; et il 
importe peu, quand une administration tunisienne plaide contre un Tunisien, 
quelle le fasse par l'intermédiaire d'un de ses agents français; celui-ci n'est pas 
tes la cause de sa personne, il s'y trouve, comme on dit au Palais, ès-qualité; 
g a présence n'a pas plus d'influence sur la compétence que n'en aurait celle d'un 
mandataire ou d'un témoin. 

lour l'examen de la compétence à raison de la matière du litige, il faut distin- 



— 308 — 

<mer : 1° le statut personnel ; 2° les matières immobilières ; 3° les matières per- 
sonnelles et mobilières ; 4 Û la justice répressive. 

La première catégorie ne peut être mentionnée que pour ordre, quand on 
parle des tribunaux de province, car ils ne peuvent en connaître en aucun cas : 
pour les Européens et les Algériens, c'est l'apanage exclusif clc la justice fran- 
çaise; les Musulmans tunisiens continuent à porter leurs litiges de statut pei^ 
sonnel et de successions devant le Chara, comme le font les Israélites tunisiens 
devant le tribunal rabbinique. 

Le deuxième groupe de matières échappe aussi complètement, en principe, 
aux tribunaux de province: toutefois, on a réservé à ceux-ci les actions posses- 
soires. les baux des habous, les paiements d'arrérages d'enzel qui ne sont pas, 
en raison de la nationalité des contestants, de la compétence de la justice 
française. 

Les actions personnelles et mobilières reviennent toutes aux tribunaux de 
province, lorsque le litige s'agite entre parties exclusivement tunisiennes. 

Enfin, ces mêmes juridictions ont une compétence exclusive pour toutes les 
affaires de répression, lorsqu'elles n'intéressent que des sujets tunisiens, soit 
comme auteurs d'infractions ou complices, soit comme victimes. 

En matière civile, les tribunaux de province connaissent de toutes les affaires 
jusqu'à 200 francs en dernier ressort, jusqu'à 5.000 à charge d'appel; les affaires 
possessoires leur reviennent, à quelque chiffre qu'on puisse les évaluer, mais à 
charge d'appel seulement. 

En matière pénale, l'article 15 du décret organique du 18 mars 1896 a énuméré 
un certain nombre d'infractions que les tribunaux de province doivent juger en 
dernier ressort; l'article 16 du même document leur attribue la connaissance 
d'autres infractions à charge d'appel: enfin l'article 17, par une prescription plus 
générale, qui complète les deux autres, leur confie le jugement en dernier res- 
sort de toute infraction non énumérée en l'article 15 n'entraînant pas une peine 
de plus de 100 francs d'amende et de trois mois de prison, et en premier ressort 
de toute infraction non énumérée en l'article 16 n'entraînant qu'une peine 
d'amende au-dessus de 100 francs ou qu'une peine à un emprisonnement de plus 
de trois mois jusqu'à deux ans. 

La compétence territoriale en matière pénale a été aussi rigoureusement fixée 
par la loi ; sont compétents : 1° le tribunal dans la circonscription duquel 
l'infraction a été commise ; 2° celui dans la circonscription duquel habite le 
prévenu; 3° celui dans la circonscription duquel, ce prévenu a été trouvé. 
De ces trois juridictions, c'est celle qui a été saisie la première qui retient 
l'affaire. 

Tels sont les tribunaux de province, au-dessus d'eux, il y a le tribunal de 
FOuzara ; au-dessous, des justices de paix à compétence fort limitée. 

Le tribunal del'Ouzara a gardé, dans une certaine mesure, son ancienne orga- 
nisation : c'est toujours une commission de secrétaires qui prépare desmarondh 
(projet de sentence) présentés au Bey d'après l'ancien système, pour leur trans- 
formation en décisions. Mais la forme clans laquelle se faisait le travail de prépa- 
ration des bureaux a été profondément modifiée par des règlements d'ordre 
intérieur ; elle est identique maintenant, sur tous les points, à la procédure 
décrite comme formant la règle dans les tribunaux de province, et l'Ouzara tient 
des audiences publiques, où ont lieu des débats contradictoires, tout cftmme 



— 309 — 

devant des tribunaux réguliers. Le seul point où s'arrête la ressemblance, c'est 
dans le prononcé public de la sentence qui ne peut avoir lieu. 

La compétence de l'Ouzara s'est trouvée profondément modifiée par l'institu- 
tion des tribunaux de province; elle se borne aujourd'hui au jugement des 
infractions plus importantes que celles visées aux art. 16 et 17 du décret précité, 
c'est-à-dire aux crimes, aux instances civiles et mobilières d'une valeur supé- 
rieure à 5.000 francs, et aux appels des décisions en premier ressort des tribu- 
naux de province. En résumé, l'Ouzara est un tribunal de grand criminel et 
d'appel civil et correctionnel, les tribunaux de province des juridictions analo- 
gues à nos propres tribunaux de première instance. 

Au-dessous des tribunaux de province, ainsi que cela a été dit, se trouvent des 
juridictions analogues à nos justices de paix confiées aux caïds, c'est-à-dire aux 
gouverneurs de province (décret du 23 mai 1900). Dans la décentralisation effec- 
tuée de 1896 à 1899 par la création des tribunaux de province, on s'était borné à 
soustraire à la juridiction unique de l'Ouzara tout ce qui n'était pas affaire très 
importante et on avait confié toutes les autres aux nouvelles juridictions ; c'était 
un très précieux résultat, mais on n'a pas tardé à trouver encore excessif 
d'exposer les justiciables aux inconvénients d'un déplacement considérable pour 
le règlement de litiges infimes. Aussi, dès que les circonstances l'ont permis, on 
a donné aux caïds qui résident dans une localité ou il n'y a pas de tribunal de 
province le droit de régler les litiges civils d'une importance inférieure à 30 fr., 
et de punir tout fait délictueux n'entrainant pas, d'après la loi, une peine supé- 
rieure à lo jours de prison et h 20 francs d'amende. Ils font subir la peine à leur 
geôle et dressent des états mensuels qui permettent à la Direction générale des 
finances d'opérer le recouvrement des amendes prononcées. Des mesures admi- 
nistratives assurent un contrôle rigoureux de cette juridiction, qui opère sans 
frais d'aucune sorte pour les justiciables. 

D'ailleurs, on n'a pas voulu priver de ce dernier avantage les Tunisiens rési- 
dant dans un caïdat au chef-lieu duquel il y a un tribunal de province et on a 
donné dans ces circonscriptions au président du tribunal le droit de trancher les 
mômes litiges dans les mêmes formes que les caïds du dehors. Ainsi la simplifi- 
cation du système judiciaire et sa décentralisation ont été portées à leurs extrêmes 
limites. 

La réforme dont il s'agit a aussi porté d'autres fruits : autrefois, dans l'ancien 
système, les affaires de la compétence de la justice beylicale traitées régulière- 
ment n'avaient jamais dépassé 9.000 par an, dont 5.000 civiles et 4.000 pénales. 
Aujourd'hui, les affaires civiles s'élèvent à un chiffre approximatif de 45.000, dont 
oOO au-dessus de 5.000 francs, 14.500 de 5.000 à 30 francs, 30.000 au-dessous de 
30 francs. La comparaison de ces chiffres démontre que, avant la réforme, huit 
litiges sur neuf restaient sans solution ou ne recevaient qu'une solution arbi- 
traire d'un fonctionnaire sans mandat, sans culture spéciale, sans surveillance, 
sans moyens d'action. Il faut noter aussi qu'en matière civile, le chiffre des 
affaires pendantes dans les bureaux de la section civile de l'Ouzara était de 
24 p. 100 du chiffre des affaires à juger et qu'il est descendu, après la réforme, 
a 1 ou 2 p. 100 ; que pour les mêmes litiges, les frais nécessaires pour l'obtention 
fun jugement sont nuls jusqu'à 30 francs, et que le coût d'une instance d'un 
intérêt supérieur ne dépasse pas 10 ou 15 francs. Toutes ces constatations per- 
mettent de se rendre compte que la nouvelle organisation judiciaire tunisienne 



— 310 — 

a donne, pour le règlement des contestations civiles, cet instrument rapide, effi- 
cace et peu coûteux qui convenait à un pays où la masse des habitants est pau- 
vre, inhabile aux affaires, négligente et peu cultivée. 

En matière répressive, la reforme s'est manifestée par des résultats aussi 
concluants ; les 4.000 affaires qui arrivaient, bon an, mal an, à la section pénale 
de l'Ouzara, étaient les seules qui étaient l'objet d'un traitement régulier; beau- 
coup d'autres restaient sans solution ou étaient tranchées par des fonctionnaires 
sans pouvoir, sans moyens d'action, sans surveillance. C'est dire que la justice 
répressive était tout à fait insuflisante. Actuellement, le nombre des affaires 
pénales traitées par la justice tunisienne s'élève à environ 20.000 qui se décom- 
posent ainsi : 1.000 au tribunal de l'Ouzara, 10.000 devant les tribunaux de pro- 
vince, 9.000 devant les caïds. Si on voulait faire une assimilation avec le sys- 
tème pénal français, bien quelle ne puisse avoir aucun caractère scientifique et 
qu'elle ne puisse qu'aider à se rendre compte des choses, on pourrait dire que la 
justice beylicale connaît. par an, de 1.000 crimes, de 10.000 délits et de 9.000 con- 
traventions. Quoiqu'il en soit, on constate que la réforme a rendu la répression 
cinq fois plus active ; elle Ta faite également plus rapide, car le nombre des 
affaires pendantes comparé à celui des affaires entrées est tombe de 17 à 
2 p. 100. pendant que la moyenne des journées de prévention par affaire descen- 
dait de 40 à 24 jours pour l'Ouzara et à 3 jours pour les tribunaux de province, 
soit à jours pour l'ensemble du service. De plus, la réforme a permis de 
dégager la notion de l'action publique, que le droit musulman reconnaît fort 
bien, mais dont la pratique avait négligé de se servir. 

La peine, dans le droit musulman, c'est le had (pluriel hadoud): mais les 
hadoud ne peuvent être appliqués que sur la plainte de la partie lésée, si bien 
que quand son concours manque, soit qu elle reste inerte, faute d'intérêt, soit 
qu'on ait acheté son désistement, il n'y a plus de répression. On voit à quel 
point la sécurité publique serait compromise, s'il n'y avait pas de- remède à 
cette situation; mais il en existe, au contraire, de très efficaces. Les souverains 
musulmans des âges précédents, les Khalifes, ont été de tout temps trop sou- 
cieux du bon ordre public et trop avisés pour s'en remettre aux parties civiles 
quant au soin d'assurer la répression et les juriconsultes musulmans leur ont 
de bonne heure reconnu le droit de prononcer des peines pour tous les faits non 
spécialement énumérés par la loi religieuse ; ces faits sont tous considérés comme 
une rébellion contre l'autorité du Khalife et le souverain peut punir toutes ces 
atteintes par des tâazir ou corrections. 

Cette théorie permet de dégager la notion de l'action publique telle que nous 
la comprenons en France^ et, par son développement méthodique, de parer à 
tous les besoins. Sans doute, avant le Protectorat, les lois pénales établissant 
des tàazir étaient peu nombreuses ; puisque le souverain était juge, pourquoi 
aurait-il limité sa liberté d'action dans chaque cas particulier, par un règlement 
général préalable? Quelle nécessité de faire des décrets généraux pour baser des 
décrets particuliers? 

Mais aujourd'hui la situation a changé : la justice française ne peut prononcer 
des peines qu'en vertu cl une loi qui l'y autorise et la loi pénale française ne peut 
régir en Tunisie que les cas d'ordre public général; d'autre part, maintenant que 
la justice répressive indigène a été déléguée à des tribunaux, il faut à ceux-ci 
une base légale pour leurs décisions. Aussi, indépendamment des art. lo à 17 du 



— 311 — 

décret du 18 mars 1896, voit-on les décrets énonciatifs de pénalités se multiplier 
et former un ensemble de droit à peu près complet auquel il ne manque que de 
la coordination et de la méthode. 

Toute cette justice séculière tunisienne est administrée, sous la haute direc- 
tion du Secrétaire général du gouvernement tunisien, par un Directeur des ser- 
vices judiciaires du gouvernement tunisien, dont l'administration centrale est 
divisée en quatre bureaux : 1° le service du cabinet, chargé de l'ordre intérieur, 
de la réception, de la distribution et de l'expédition de toute la correspondance, 
de la conservation et du classement des archives, des communications avec les 
autres administrations et avec le public, de la rédaction de la correspondance 
française, du matériel, des statistiques, du personnel judiciaire et de la discipline 
des oui dis (sortes de mandataires ad litem autorisés) ; 2° le bureau des affaires 
civiles qui est chargé de l'examen des réclamations en la matière, de la distribu- 
tion des affaires qui lui arrivent entre les juridictions compétentes, des appels 
et évocations, de l'exécution des jugements ; 3° le bureau des affaires pénales, 
qui possède des attributions identiques à celles du précédent, mais seulement en 
matière de justice répressive, qui, cle plus, met en mouvement l'action publique 
et dirige la police judiciaire indigène et prépare pour l'examen du Bey les dos- 
siers des recours en grâce ; 4° enfin le service de l'instruction qui est chargé de 
l'étude et de la mise en état des affaires du grand criminel. 

Cette organisation judiciaire était établie depuis plusieurs années, lorsqu'il 
parut nécessaire de renforcer l'action du directeur des services judiciaires : lors- 
qu'il se trouvait clans son cabinet, à l'Ouzara, il ne pouvait surveiller d'assez 
près ce qui se passait dans les tribunaux de province ou dans les caklats ; si au 
contraire, il se rendait sur un point du territoire pour une inspection approfondie, 
il n'agissait plus que sur les juridictions de la région où il était, sans rien savoir 
cle la marche des autres, non plus que de celle de son administration centrale. 

(l'était là un inconvénient fort grave, cardes institutions neuves, comme celles 
dont nous parlons, ne sont pas de nature à se passer d'une direction étroite, 
énergique et continue. Pour y remédier, on a imaginé de créer des agents qui 
seraient placés près de chacun des tribunaux de province et qui, sous le nom 
cle commissaires du gouvernement, s'assureraient de l'exécution stricte des 
règlements, de la bonne marche des instructions et de l'action publique, de la 
tenue parfaite des minutes et des registres, qui enfin procureraient à leur Direc- 
teur, sous les ordres directs duquel ils accompliraient leur mission, les rensei- 
gnements nécessaires pour l'exercice des droits de recours qui lui appartiennent 
afin de faire tomber les décisions mal rendues, soit en fait, soit en droit. 

Malheureusement, cette réforme utile n'a pu encore être entièrement effectuée, 
par suite de l'impossibilité où l'on s'est trouvé de recruter un personnel muni 
des connaissances diverses que Ton devait exiger d'agents chargés d'une mission 
aussi délicate. 



TROISIÈME PARTIE 

PERFECTIONNEMENTS A POURSUIVRE 

Une justice sage et exacte, prompte dans sa marche, efficace clans ses déci- 
sions, insensible aux influences qui tenteraient d'agir sur elle, est le premier 



3 



— 312 — 

besoin de toute société ; la réaliser est le premier devoir qui s'impose au gou- 
vernement du Protectorat tunisien. On vient de voir quïl a, dans ce but, pro- 
fondément modifié la situation qu'il a trouvée lorsqu'il s'est constitué ; il reste 
a examiner dans quelle mesure il s'est rapproché du but poursuivi et ce qu'il y 
aurait à faire pour l'atteindre. Gela revient à rechercher les défectuosités du 
système actuel et les moyens d'y porter remède. 

SECTION i 

EXAMEN CRITIQUE DU SYSTÈME ACTUEL 

Si Ton voulait faire une liste de toutes les critiques qui ont été émises à 
rencontre du fonctionnement de la justice en Tunisie, on arriverait à ce singu- 
lier résultat de les trouver contradictoires, de les voir se détruire les unes les 
autres et d'aboutir, en lin de compte, à une sorte d'approbation indirecte de tout 
ce qui existe ; mais un tel procédé d'argumentation serait plus ingénieux que 
concluant, et il sera plus raisonnable d'écarter parmi les critiques qui se sout 
produites, tout ce qui a pu être inspiré par dépit de plaideur malheureux, par 
passion politique ou par intérêt personnel et de ne retenir pour un examen que 
ce qui procède du souci du bien public. Nous allons faire succinctement cette 
revue. 

§ 1. — Justice française. 

On lui reproche d'être lente, coûteuse, d'être dure et inégale pour les indi- 
gènes qui ne comprennent pas sa façon de procéder et ne s'y plient pas, d'être 
inefficace au point de vue répressif, par conséquent de compromettre la sécu- 
rité. 

Lente et coiLteuse, la justice française en Tunisie ne l'est pas généralement; 
peut-être l'est-elle parfois : iL y a des plaideurs qui ne peuvent arriver aune solu- 
tion dans un délai raisonnable et qui sont obligés néanmoins de débourser beau- 
coup d'argent. La critique est donc fondée dans une certaine mesure; mais il 
reste à rechercher si cela provient uniquement d'un défaut d'organisation. Or 
les lenteurs et les frais proviennent souvent des plaideurs eux-mêmes et non de 
l'autorité judiciaire ; on oublie trop souvent en eflet que les tribunaux français 
sont an organisme passif, dont le pouvoir d'agir d'oflicc est extrêmement limité 
et qui ne peut statuer que quand on Ta régulièrement saisi et sur ce dont on l'a 
.saisi. Un plaideur va chez un défenseur ou chez un avocat, ou même plus fré- 
quemment chez un huissier ou chez un de ces nombreux hommes d' affaires qui 
pullulent autour de tous les prétoires, et qui, trop souvent, sont ignorants et 
avides ; il expose les griefs qu'il veut faire redresser par justice, dépose des 
papiers et une somme plus ou moins forte, d'autant plus forte que l'intermé- 
diaire choisi est moins qualifié. A partir de ce moment, pour lui, le procès est 
commencé.. Cependant, pour peu qu'on ait d'expérierice, on conçoit qu'il n'en est 
rien; la justice ne sera saisie que quand l'affaire aura été mise au rôle et la 
juridiction compétente mise régulièrement en demeure de statuer. Que l'affaire 
ait été mal introduite, ou devant un juge incompétent, le magistrat ne peut tran- 
cher Tessentiel du litige, et il faut recommencer sur d'autres errements, d'où 
perte de temps et dépenses. 

Cela explique très bien un malentendu qui ne cesse de se perpétuer, en 



— 313 — 

Tunisie comme et plus qu'ailleurs, et qu'il serait bien nécessaire de dissiper. 
Quand des justiciables se plaignent aux pouvoirs publics et montrent qu'ils ont 
vainement poursuivi une solution judiciaire et dépensé inutilement pour cela 
beaucoup d'argent, on demande des explications aux juridictions contre les- 
quelles les plaintes sont dirigées et celles-ci n'ont aucune peine à démontrer que 
les litiges dont s'agit *n ont paru à leur rôle que peu de temps et que les frais judi- 
ciaires ont été peu considérables. Elles ont moins de peine à faire cette démons- 
tration en Tunisie que partout ailleurs, car, grâce à l'emploi de la procédure 
dite sommaire, qui y est de règle, une instance, du jour où elle est mise au rôle 
jusqu'à celui où elle en sort, n'a une durée moyenne que de 3 mois (1) et son coût 
ue dépasse pas une moyenne de 60 à 70 francs (en première instance). 

Mais si l'on arrive à justifier la juridiction visée de tout reproche, il n'en reste 
pas moins vrai, trop souvent, que le justiciable a raison de se plaindre, parce 
que son procès a été l'objet d'instances successives qui ne se sont point succé- 
dées avec autant de rapidité qu'il l'aurait fallu, et parce qu'il a payé beaucoup 
en dehors des frais tarifés et légaux, toutes choses sur lesquelles l'autorité judi- 
ciaire na que peu ou pas prise, et qui dépendent uniquement de l'activité de 
l'intermédiaire choisi et de la réserve qu'il met à puiser dans la bourse de son 
client. 

Ce sont surtout les indigènes qui ont à souffrir, parce qu'ils sont ignorants et 
crédules, quils tombent, sans qu'on puisse les en garantir, entre les mains d'ai- 
grefins qui les dépouillent sans rien fah'e d'utile pour leur cause et que le magis- 
trat, condamné trop souvent à un rôle passif, ne peut les secourir contre les dan- 
gers qu'ils courent, non devant la justice française mais autour d'elle. Gela se 
vérifie surtout en matière d'exécution de jugements; on pousse trop souvent les 
indigènes à des procédures frauduleuses pour se soustraire à l'exécution des 
décisions qui les ont frappés, et il n'est pas rare que la perte d'un procès insigni- 
fiant devienne la cause d'une ruine totale. Là encore, le mal n'est pas du essen- 
tiellement à un vice d'organisation de la justice française. 

Xous dirons la môme chose des critiques qui ont été faites sur l'inefficacité de 
cette justice en matière répressive. A entendre certaines personnalités, la Tunisie 
est un pays où l'insécurité est notoire et cela provient uniquement de l'incapacité, 
légale ou intrinsèque, des magistrats français. Il y a dans de telles assertions 
des erreurs de fait et des erreurs de principe. 

D'abord, en fait, il n'est pas exact que la sécurité n'existe pas en Tunisie; ce 
paysnest pas .une région de grande criminalité, et si on la compare à d'autres, à 
ce point de vue, on a la satisfaction de constater qu'elle se place parmi les plus 
favorisées. En second lieu, il suffit d'examiner de près le fonctionnement des 
parquets, des cabinets d'instruction et des tribunaux correctionnels et criminels 
pour constater le soin avec lequel les a flaires sont suivies et instruites et dans 
quelle mesure véritablement satisfaisante la répression est assurée; il est impos- 
sible de constater, sur ce point, aucune défaillance des tribunaux français. 

Sans doute, il faut bien reconnaître que la police judiciaire est tout particuliè- 
rement difficile dans les milieux indigènes et que l'exacte application de notre 
instruction criminelle et spécialement des principes de l'instruction contradic- 

i 1 ) Au Tribunal de Tunis, 90 pour 100 des instances sortent du rôle en moins de trois 

mois, 



— 314 — 

toire aux affaires arabes exige de nos magistrats une diligence et une habileté 
exceptionnelles. Il faut bien qu'ils les aient réalisées, puisque les statistiques 
démontrent que les résultats (qu'ils obtiennent, sont comparables à ceux que 
leurs collègues de France effectuent sur un terrain d'action beaucoup plus favo- 
rable. 

Il faut d'ailleurs ajouter que Ton confond trop souvent les questions de répres- 
sion et celles de sécurité; les premières concernant évidemment les services de 
la justice, les secondes ne sont pas directement leur affaire; la sécurité dépend 
avant tout d'une bonne organisation cle la police; celle-ci, dont les moyens d'ac- 
tion ont été puissamment augmentés dans ces dernières années, se montre cle 
plus en plus propre à remplir son rôle, et ses succès permettent une répression 
plus régulière et plus complète. C'est encore dans des perfectionnements ulté- 
rieurs de la police qu'il faudra î^echercher les moyens d'une amélioration plus 
complète. 

§ 2. — Compétence immobilière. 

Il n'est pas rare d'entendre dire, à rencontre de l'organisation actuelle cle la 
justice en Tunisie, qu'il est véritablement scandaleux de laisser plus longtemps 
le Cliara compétent en matière immobilière, dans les affaires qui intéressent 
les justiciables de la justice française; cette critique s'est produite, sous cette 
forme violente, dans des milieux éclairés et qui devraient être peu sensibles aux 
passions ; il est donc utile de l'examiner avec soin. 

On pourrait remarquer que lorsque le gouvernement beylical a donné aux 
Européens le droit de posséder des immeubles dans la Régence, il n'a accordé 
cette concession que sous condition que les immeubles ainsi possédés continue- 
raient à être régis par la loi musulmane; mais ce n'est pas dans cet ordre d'idées 
qu'il faut rechercher une justification de Tétat de choses qui existe actuellement, 
parce que rien n'empêcherait le gouvernement du Protectorat de tenir compte 
des changements politiques et économiques qui se sont produits depuis l'arran- 
gement dont nous parlons et de renoncer à la condition qui a été stipulée, 
laquelle n'a plus de valeur théorique depuis la confection de la loi foncière. 

Il vaut mieux se placer sur le terrain qui a été si heureusement choisi en 
1884 et en 1885 par les créateurs mêmes de ce nouveau système foncier : il est de 
toute évidence que dans un pays en voie de transformation par l'apport d'une 
population européenne, de ses importants capitaux et de son génie industriel, il 
faut avant tout éviter les mesures qui, sous prétexte de réglementer à nouveau 
quelque chose d'aussi important que le régime du sol, substitue purement et sim- 
plement un système à un autre, sans s'inquiéter des impossibilités d'exécution 
matérielle qui peuvent se présenter. Agir ainsi, c'est créer un trouble profond 
dans un des éléments essentiels de toute colonisation, donner ouverture à dos 
difficultés inextricables et remplacer quelque chose de médiocre et de défectueux 
par du pire. Or, qu'on veuille bien réfléchir, et on sera forcé de convenir qu'il 
est tout à fait impossible de faire passer d'un trait de plume, par un simple acte 
législatif, du jour au lendemain, la propriété d'un ivgime sous un autre : pour* 
opérer cette évolution, il faut une vaste enquête, qui porte sur tous les droits 
réels qui existent, qui en fixe la réalité, les conditions juridiques, la consistance 
matérielle, qui en institue la preuve écrite, par des registres, des actes et des 
mesures cadastrales; quelle que soit la puissance de production d'un gouverne- 



— 315 — 

ment, une telle enquête ne peut être faite qu'au bout d'un nombre grand d'an- 
nées, et il est indispensable que le législateur qui l'ordonne, ménage un 
régime transitoire pour le territoire foncier qui en est l'objet. Le législateur tuni- 
sien a donc très sagement agi, en disposant que chaque propriété ne passerait 
sous le régime nouveau que par l'immatriculation (c'est-à-dire l'aboutissement 
de l'enquête), que les demandes d'immatriculation seraient facultatives, et qu'en 
attendant son immatriculation, le sol resterait sous le régime légal antérieur. 

Mais, dira-t-on, cela n'impliquait pas le maintien de la compétence du Ghara ; 
la juridiction française, qui applique quotidiennement le droit musulman en 
matière de statut personnel des Algériens, l'aurait également appliqué, relative- 
ment aux. immeubles non immatriculés ; ce changement de compétence n'aurait 
donc nullement fait obstacle au maintien des immeubles dont il s'agit sous leur 
ancien régime légal. 

Cette objection n'a de valeur qu'en apparence et elle repose sur une erreur de 
fait très grave ou plutôt sur l'ignorance ou la méconnaissance d'un fait très 
important, qui est qu'il est presque impossible à la justice française d'assurer le 
maintien du régime foncier ancien, dans son intégralité, pour un immeuble 
déterminé. 

En effet, tout ce régime tient dans la confection d'un titre de propriété ou de 
documents équivalents, lesquels sont dressés par les notaires beylicaux, sous la 
surveillance du cadi. Tout jugement de la justice beylicale est porté dans ces 
conditions sur le titre de propriété, ou ce titre est annulé pour être remplacé par 
un nouveau. Or rien de tout cela ne peut résulter d'un jugement de la juridiction 
française: la procédure française ne permet pas d'atteindre de tels résultats tou- 
jours et dans tous les cas. 

On a bien essayé d'arriver à la transcription des jugements français (ceux de 
saisie immobilière, qu'il a bien fallu pratiquer) sur les titres de propriété: mais 
il serait puéril de nier l'échec complet ou à peu près complet de cette combinai- 
sou : ou bien les parties intéressées ne font pas les démarches et les frais néces- 
saires à l'accomplissement de la formalité dont ils ne comprennent pas d'extrême 
utilité (les tribunaux n'ont pas les pouvoirs nécessaires pour l'accomplir d'office), 
ou bien on ne peut mettre la main sur le titre de propriété qui est dissimulé ou 
perdu; ou bien le jugement n'est pas susceptible d'inscription, soit que des tiers 
prétendent à des droits réels incompatibles avec le titre de propriété (ce juge- 
ment n'a pas de valeur erga omnes), soit qu'il y ait défaut de corrélation entre 
le contenu du titre et celui du jugement à inscrire. Neuf fois sur dix, l'inscrip- 
tion n'a pas lieu. 

Il résulte de cela que, toutes les fois que le tribunal français a eu à rendre 
un jugement sur une propiûété non immatriculée, celle-ci s'est trouvée avoir 
deux états, l'un légal, résultant du titre de propriété, l'autre juridique et de fait, 
résultant du jugement et de son exécution par huissier; que neuf fois sur dix, ces 
deux états n'ont pas coïncidé, ce qui fait que la propriété objet du jugement a 
été mise plus ou moins complètement hors la loi et hors du commerce. C'est là 
du désordre et du pire. 

D'autre part, il n'y a pas à se dissimuler que les Européens sont fort mal à 
l'aise au Ghara et qu'ils peuvent gravement souffrir de Fétat d'infériorité où ils 
s y trouvent placés. Ils ne comprennent pas plus la procédure indigène que les 
indigènes ne comprennent la nôtre; leurs mandataires, nos officiers ministériels 



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on tête, ne sont pas, à quelques exceptions près, beaucoup plus avancés, et pas 
un na des connaissances clans la langue arabe qui lui permettent de plaider lui- 
même la cause de ses clients. Si Ton ajoute à toutes ces circonstances défavora- 
bles qu'il y a là un milieu social aussi mal connu que la procédure indigène et 
encore plus difficile à pénétrer, il faut bien reconnaître qu'il n'est nullement 
désirable que les Européens soient dans l'obligation de poursuivre des instances 

devant le Gliara. 

Cette vérité n'a pas été découverte aujourd'hui; elle a été aperçue très nette- 
ment parles rédacteurs de la loi foncière, et sans rien toucher du régime ancien 
ou compromettre de sa substance, ils ont trouvé un moyen très ingénieux d'éviter 
à l'Européen qui le demande de se laisser traîner devant cette juridiction 
étrange et inconnue qu'il redoute ; il lui a donné le droit d'en décliner la com- 
pétence, à la condition de former, avant toute défense au fond, une réquisition 
d'immatriculation et de suivre sur cette demande. Quant au justiciable de la 
justic