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Full text of "Le tragique destin de Nicolas II et de sa famille"

TREIZE ANNEES A LA COUR DE RUSSIE 

(PSTERHOP. septembre im — EKÀTBONBOma. tIAl mt) 



LE TRAGIQUE DESTIN 



DE 



NICOLAS II 

ET DE SA FAMILLE ' 

PAS 

PIERRE GILLIARD 

ANCIEN PRÉCEPTEUR 
DU GRAND-DUC HÉRITIER ALEXIS NICOLMÉVITCH 

AvK 59 Phototmihia hm tute, 3 Fae-tùnOa. 2 Carta <f 3 Pbn dm h kxk 




PAYOT & C, PARIS 

106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN 
1921 



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LE GRAND-DUC HKRITIER ALEXIS NICOLAÏEVITCH, 

AVEC SON CHIEN " JOY", SUR LE BALCON DU PALAIS ALEXANDRE. 

TSARSKOÏÉ-SÉLO, SEPTEMBRE I914. 



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AVANT-PROPOS 



MÉMMI^WMéA 



En septembre 1920, après trois ans de séjour en Sibérie, 
fe pus enfin rentrer en Europe. Je gardais tout vibrant 
le souvenir du drame poignant auquel favotis été intime- 
ment mêlé, mais f emportais aussi t impression ^admi- 
rable sérénité et de foi ardente que m'avaient laissée ceux 
qui en avaient été les victimes. 

Privé pendant de longs mois de toute communication 
avec le reste du monde, f ignorais tout ce qui avait été 
récemment publié sur Fempereur Nicolas II et les siens. 
Ainsi que je ne tardai pas à m'en apercevoir, si quelques- 
um de ces ouvrages témoignaient d'un sincère souci 
^exactitude, et cherchaient à s'appuyer sur une sérieuse 
documentation, — encore que leurs renseignements fussent 
souvent erronés ou incomplets en ce qui concerne la famille 
impériale, — la plupart des autres n'étaient qu'un tissu 
d'absurdités et de mensonges, littérature de bas étage 
etploitant les plus indignes calomnies \ Lorsque je pris 

1. E tofflt, 9«tir iHMilrev kl valeiu de oei écrits, d^ sigaaler le tait 
que, dans un de ces livres dont le récit tout entier est basé sur le témoi- 
gnage oertlâé authentiqua dMtf témoin oealatté dû drame d'Ekaterîtt- 
bourg, on peut lire la description de ma mort* 1 Tout 16 reste est à l'aye^ 
nant 

A tous ceux qui ont le désir d'être renseignés sur la fin du règne de 
NTcolbs II, Je recommande la lecture des articles^ remarquables qUe 
ML Paléôltfgue, amtiassadeur û!^ ttsûce à PétrogiRîd, publie en ce moment 
dans la Reçue des Deux-MondeM. 



4. 6X 72& ^ , 

.,yitizedbyLiOOg[e 



8 AVANT^PROPOS 

connaissance de certains d* entre eux, je fus révolté; je 
le fus bien plus encore en constatant avec stupeur qu'ils 
avaient trouvé crédit auprès du grand public. Une réha- 
bilitation de la personnalité morale des souverains russes 
s'imposait ; il y avait là une œuvre de justice et d'équité 
à accomplir. Je me décidai sur-le-champ à la tenter. 
Telle fut l'origine des articles que fe publiai au commen- 
cement de l'année, dans /'Illustration \ et qui, remaniés 
et complétés, forment la matière de quelques chapitres du 
présent ouvrage. 

Cest le drame de toute une vie que fe vais essayer de 
décrire, tel que fe l'ai tout d'abord pressenti sous les dehors 
brillants d'une cour fastueuse, tel qu'il m'est ensuite 
apparu pendant notre captivité, alors que les circonstances 
me permettaient de pénétrer dans l'intimité des souverains. 
Le crime d'Ekaterinbourg n'est en effet que l'aboutisse- 
ment d'une cruelle destinée, le dénouement d'une des 
tragédies les plus émouvantes qui aient été vécues. Je 
voudrais dans les pages qui vont suivre m'efforcer d'en 
montrer la nature et d'en retracer les étapes douloureuses. 

Bien peu soupçonnèrent ce drame caché; pourtant son 
importance au point de vue historique est capitale. La 
maladie du grand-duc héritier domine toute la fin du 
règne de l'empereur Nicolas II, et seule die Vexplique. 
Elle est, sans qu'il y paraisse, une des causes principales 
de sa chute, puisque d'une part elle permit Vemprise de 
Raspoutine et que, d'autre part, die eut pour effd l'isole- 
ment fatal des souverains repliés sur eux-mêmes, d 
absorbés dans une préoccupation douloureuse qu'il fallait 
cacher à tous les yeux. 

1. Je tiens à remercier la rédaction de VlUmiralion, (|iii a eo l'ama- 
bUité de nous prêter ies clicliés des cartes et des plans qui figurent 
dans ce volume. 



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AVANT-PROPOS » 

J'ai cherché dans ce livre à faire revivre^ tels que je 
les ai connus, Fempereur Nicolas 11 et les siens, m'effor- 
çant de rester toujours impartial et d'exposer en toute 
indépendance de jugement les événements dont j'ai été. 
le témoin. Il se peut que, dans mon souci de vérité, je 
fournisse à leurs ennemis politiques de nouvelles armes 
contre eux, mais j'ai le ferme espoir que, de mon récit, 
se dégagera leur véritable persormalité, car ce n'est pas 
le prestige de leur dignité impériale qui m'a attiré à 
eux, mais bien la noblesse de leurs sentiments et r admi- 
rable grandeur morale dont ils ont fait preuve dans la 
souffrance. 

Avril 1921. 



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CHAPITRE PREMIER 

MES PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 

(Aut&mne 1905} 



Au eours de Tautomne 1904, j'acceptai TofEre (pii 
m'étidt faite de passer un an comme professeur de 
français aufprès du duc Serge de Leuchtenbeing. 

Le père de mon élèye, le dujc Georges de Leuchten'- 
berg, était le petii-fils. d'Eugène de Beauhamais ; par 
la mère, la grandeMluehesse Marie Nicolaïèvna, fille de 
Nicolas I®', il était cousin de l'Empereur Nicolas IL 

La famille se trompait alors dans la petite propriété 
qu'elfe possédait sur les bords de la mer Noire et j 
séfouma pendimt tout L'hiver. C'est là que nous sur^ 
prirent les tristes événements du pri]it^nx)s« de 1905 
et que noos vécûmes tes heures tragiques provoquées 
par la révolte de la flotte de la mer Noire, le bombarde* 
ment de la côte, les pogroms, et la violente répression 
qui suivit. Dès le début la Russie se révélait à moi 
sous \m aspect terrible et chargé de menaces, prteage 
ds9 horreurs et des^ souffrances qui m'y attendai^it. 

Au commencement de juin, la famille vint s'établir 
dans la belle viUa de SergMevskaïa Datcha que le duc 
possédait à Péterhof. Le contraste était frappant : 



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12 PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 

nous quittions la côte aride de la Crimée méridionale, 
les petits villages tatares enfouis dans la montagne et 
les cyprès poussiéreux, pour les inmienses forêts de 
pins et l'exquise fraîcheur des bords du golfe de Finlande. 

Péterhof avait été le séjour de prédilection de Pierre 
le Grand, son fondateur. C'est là qu'il venait se reposer 
des rudes labeurs que lui valait la construction de 
Saint-Pétersbourg, cette ville que sa volonté fit surgir 
comme par enchantement des marais de l'estuaire de 
la Neva et qui allait devenir la rivale des grandes capi- 
tales européennes. 

Tout à Péterhof rappelle celui qui lui donna nais- 
sance. C'est d'abord Marly dont il fit quelque temps sa 
résidence, a maisonnette » posée au milieu de l'eau, 
sur une bande de terre qui sépare deux grands bassins ; 
puis, près du golfe, l'Hermitage, où il aimait à traiter 
ses collaborateurs dans des festins arrosés de copieuses 
libations. C'est aussi Monpiaisir, construction de goût 
hollandais, qui était sa demeure favorite, et dont la 
terrasse surplombe la mer : il est étonnant de cons- 
tater combien ce o terrien » a aimé l'eau ! C'est enfin 
le Grand Palais, qui, avec ses pièces d'eau et les belles 
perspectives de son parc, devait, dans son idée, égaler 
les splendeurs de Versailles. 

Tous ces bâtiments, sauf le Grand Palais qu'on utilise 
encore pour les réceptions, présentent l'aspect de ces 
édifices abandonnés et vides auxquels seule l'évocation 
du passé vient rendre la vie. 

L'empereur Nicolas II avait gardé la prédilection 
de ses ancêtres pour cet endroit exquis qu'est Péterhof^ 
et il venait, chaque été, habiter avec les siens le petit 

tage d'Alexandria, entouré d'un parc touffu qui 
rite des regards indiscrets. 



i 



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PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 13 

La famille du duc de Leuchtenberg passa tout Tété 
de 1905 à Péterhof. Les rapports entre Alexandria et 
Serghievskaïa Datcha étaient fréquents, car une intime 
amitié liait alors l'impératrice et la duchesse de Leuch- 
tenberg. J'eus donc l'occasion de voir quelquefois les 
membres de la famille impériale. A l'expiration de mon 
contrat, on me proposa de rester auprès de mon élève 
en qualité de précepteur et de me charger de l'enseigne- 
ment du français aux grandes-duchesses Olga Nico- 
laîévna et Tatiana Nicolaïévna, filles aînées de l'empe- 
reur Nicolas IL J'acceptai et, après un court séjour en 
Suisse, je rentrai à Péterhof, dans les premiers jours de 
septembre. Quelques semaines plus tard, je débutai 
dans mes nouvelles fonctions à la cour impériale. 

Au jour fixé pour ma première leçon, une voiture du 
palais vint me chercher pour me conduire au cottage 
d' Alexandria où se trouvaient encore l'empereur et 
Içs siens. Mais, malgré le cocher à livrée, la voiture aux 
armes de la cour, et les ordres qui sans doute avaient 
été donnés à mon sujet, j'appris à mes dépens que ce 
n'était pas sans difficulté qu'on pénétrait jusqu'à la 
résidence de Leurs Majestés. Je fus arrêté à la grille 
du parc et il fallut quelques minutes de pourparlers 
avant qu'on me laissât libre entrée. Je né tardai pas, 
au tournant d'une allée, à apercevoir deux petites 
constructions en briques reliées par un pont couvert. 
Elles étaient d'une simplicité telle, que je les pris pour 
des dépendances du palais. L'arrêt de la voitiu^ me 
fit seul comprendre que j'étais arrivé à destination. 

On m'introduit au deuxième étage, dans une petite 
chambre, très sobrement garnie de meubles de style 
aurais. La porte s'ouvre et l'impératrice entre, tenant 
par la main ses deux filles Olga et Tatiana. Après 



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14 PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 

quelques paroles aimables, elle pread place â la taUe, 
et me tait signe de m' asseoir en face d'die; les enfants 
s'instaUent des deux côtés. 

L'impératrioe était encore fort belle À cette ëpocpie; 
c'était une femme grande et sveite, au |M)rt de tôtd 
superbe, maïs tout cela ae comptait plus dès qafim 
avait rencontré ses yeux, de grands yeux gris^bleu 
magnfiquement idvants où s^exprimaient toutes les 
émotions d*une âme vibrante. 

L'atnée des grandes-duchesses, Olga, Mette de dix 
ans, très blonde, yeux pétillants de maliœ, nez légère- 
ment rdevé, m'examinait avec im regard qui semblait 
chercher dès la première mîmite le défaut de la cuirasse» 
mais il se dégageait de cette en£ant une impressioB de 
pureté et de franchise qui vous la rendait de prime 
abord sympathique. 

La seconde, Tatiana, ftgée de huit ans et demi, aux 
ctieveux châtains, était plus jolie que sa sœur, mais 
donnait l'impression de mohis d'ouverture, de franchise 
et de spontanéité. 

La leçon commence ; je sois étonné, gêné par la 
irimptidté même d'une situation que j'avais imagée 
tout autre. L'impératrioe ne perd pas une de mes* 
paroles ; j'ai le sentiment très net qws ce n'est pas une 
leçon que je donne, mais un examen que je subis. La 
^sproportion qu^il y a entre mon attente et la réalité 
me désoriente. Pour surcroît de malheur, je m'étais 
figuré mes élèves beaucoup plus avancées qu'elles ne le 
sont en réalité; j'avais choisi cpielques exercices : ils 
se trouvent beaucoup trop difficiles ; ma leçon préparée 
ne sert à rien, il faut improviser, user d*expédieMs.«. 
Enfin, — à mon grand soulagement, — la pendule 
sonnant l'heure vient mettre fin à mon épreuve. 



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PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR Ib 

Pendant les ftemaines qui smvirent, l'inqaérakiice 
fMifita régulièrmmit aux leçons tks enf aorts auxqmelks 
elle pr^iaît un intérêt visiUe. H lui anavait souvent» 
leraque ses Mes nous avaient quittés» de discuter wrto 
moi des moyens et des méthodes à eosployer pour l'en-» 
mgjOiemfaA des laagi;ies vivantes» et je fits toujours 
£ra(ppé du bon sens et de la perspieadté de ses réflexions* 

J'ai gardé de ees débuts le souvesir d'uae kçon qui 
eut Heu un ou deux jours anrant la promulgatmi ski 
nauîfeste d'^netobre 1905, qui octroya la D(Mnna. L'im-* 
pératrice avait pris place, ce jour-là, dans un &uteuil 
pfès de la fenêtre ; d'emblée^, die m'avait paru absente 
et pi^éoceopée ; sa figure trahissait malgré «Be le trouble 
ée son âme. E31e fit des efforts visibles po«r ramener 
sur nous ^on attention, mâb elle tomba bientât dms 
une rêverie douloureuse, où elle s^disorba tout entière* 
Sets ouvrage reposait sur ses ^genoux ; elle avait croisé 
les oMins, son regard conune pecdu en ette*inême 
suivait ses pensées, indiiïérent a«x ehoaes présentes... 
Dloiab&tude, quand l'heure était achevée, je fermais 
8Mm fivre et j'attendais qu'en se levant l'impératEtoe 
me domiât la liberté de prendre congé. Mais, cette fois, 
malgré le silence qui marquait la fin de nos occupa* 
tiens, elle était si plongée dans sa méditation qu'elle 
ne fit aucmn mouvement. Les minutes passaient, les 
enfants s'impatientaient ; je rouvris mon livre et repris 
msi lecture. Au bout d'un qusort d'heure seulement, une 
des grandes-Hiuehesses, s' approchant de sa mèare, la 
rapp^ â la coflÉdenoe de l'heure. 

Au bout de quelques mois, l'impératrice se fit Bem- 
placer à mes leçons par une de ses demoiselles d'hon- 
neur, la princesse Obolenskî. Elle marquait aîna le terme 
de cette sorte d'épreuve à laquelle elle m'avait s^wdiîa. 



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16 PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 

Ce changement me soulagea, je dois l'avouer; je 
me trouvais plus à mon aise en présence de la princesse 
Obolenski» qui me seconda du reste avec beaucoup de 
dévouement. Mais j'ai gardé, de ces premiers mois, 
le souvenir très précis de l'intérêt extrême que l'impé- 
ratrice, comme une mère toute attachée à son devoir, 
portait à l'éducation et à l'instruction de ses enfants. 
Au lieu de la tsarine hautaine et froide dont on m'avait 
tant parié, je m'étais, à mon grand étonnement, trouvé 
en présence d'une fenmie simplement dévouée à sa 
tâche maternelle. 

C'est à ce moment aussi que j'ai pu, à certains indices, 
me rendre compte que la réserve dont tant de gens se 
disaient blessés, et qui lui valait tant d'hostilité, était 
plutôt l'effet d'une timidité naturelle, et comme un 
masque de sa sensibilité. 

Un détail montre bien le souci d'exactitude que l'im- 
pératrice apportait à s'occuper de ses filles, et témoigne 
aussi des égards qu'elle tenait à leur inspirer pour leurs 
maîtres, en exigeant d'elles l'ordre qui est le premier 
élément de la politesse. Tant qu'elle assista à mes 
leçons, je trouvai toujours, à mon entrée, les livres et 
les cahiers disposés avec soin sur la table devant la 
place de chacune de mes élèves, et jamais on ne me fit 
attendre un instant. D n'en fut pas toujours de même 
dans la suite. 

A mes premières élèves, Olga et Tatiana, vinrent se 
joindre successivement, quand elles eurent atteint leur 
neuvième année, Marie d'abord, en 1907, et Anastasie, 
en 19091. 

1. C'est en 1909 que prirent fin mes fonctions de précepteur auprès 
du duc Serge de Leuchtenberg. J'eus alors plus de temps à consacrer k 
mes leçons à la cour. 



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r* ¥ l-J ,... £f| 





L IMPERATRICE ALEXANDRA I KOUOROVN A , 
(,)r:ELQUES MOIS AVANT SON MARIAGE, KTK I><9t- 



I.E GRAND-DUC UKRIHKR AI.KMS N I( Ol.A ll.\ IK II 
A 15 MOIS 1905), 



O 






•:»>Sl^>^ : 



j^ 



ALEXIS NICOLAÏEVlTCn,^DANS LE PARC DE TSARSKOÏE-SÉLO. 
HIVER IQO8 A 1909. 




LES QUATRE GRANDES-DUCHESSES. CRLMEE, I909. 
(De gauche à droite : Anastasie, Tatiana, Marie et Olga.) 



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PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 17 

La santé de l'impératrice, éprouvée déjà par l'inquié- 
tude que lui causait la menace suspendue sur la vie du 
tsarévitch» l'empêcha de plus en plus de suivre les études 
de ses filles. Je ne me représentais pas encore quelle 
était la raison de son apparente indifférence et j'étais 
disposé à lui en faire un grief, mais les événements 
n'allaient pas tarder à me l'apprendre. 



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CHATTlîlE H 

ALEXIS NICOLAfÉVrrCH. — SÉJOURS "EN CRTMÊE 
(Automne i9ii et Printemps i91i) 

A SPALA 

(Automne 19iî) 



La famille impériale avait l'habitude de passer l'hiver 
à Tsarskoïé-Sélo, jolie petite ville de villégiature à 
quelque 20 kilomètres au sud de Pétrograd. Elle est 
située sur une éminence dont la partie la plus élevée 
est occupée par le Grand Palais» séjour favori de Cathe- 
rine IL Non loin de là» dans un parc semé de petits 
lacs artificiels» s'élève» à demi cachée par les arbres» 
une construction beaucoup plus modeste» le palais 
Alexandre. L'empereur Nicolas II en avait fait sa rési- 
dence habituelle après les tragiques événements de 
janvier 1905. 

L'empereur et l'impératrice habitaient le rez-de- 
chaussée d'une des ailes du palais et leurs enfants 
l'étage au-dessus; le corps central comprenait des 
salles d'apparat et l'aile opposée était occupée par 
quelques personnes de la suite. C'est dans ce cadre qui 
correspondait si bien à ses goûts modestes que vivait 
la famille impériale. 

C'est là qu'en février 1906 je vis pour la première 
fois le tsarévitch Alexis Nicolaïévitch» alors âgé d'un 



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ALEXJS 'MICfflLAIÉVUrCH 19 

-an iet demi. ¥oioi dans xpidles ciroonstances. J^értais 
venuiœ jcrumlà, oamme Jâ^adoitiide, :an pabds :ÀileKaDdi)e 
-où mes fonçons m' appelaienft plusieurs Sois par semfidoe. 
J'tsdtais terminer ma leçon ^avec Olga Nkobdévna, 
-hnraque l'impératirioe >eiïtra, pcHtant dans ses 33ras ^le 
grand-tdnc hévitier. Elle siavança vers nous :avec IHn- 
tention iévidente de me montrer jodui ^ue je ne oonmos- 
«ais pas encore. »0n voyait jpercer en eike la joie dânxr- 
«dante d'une mère qui a vu enfin s'acoomplk mm 'voeu 
le plus cher. On la sentait fière et heureuse de lahesanté 
de son enfant. Le tsarévitch était alors, en effet, un 
4es iplus superbes dsébès qu^on pM rêver, avec ses bcHles 
Imudles èlondes, ses gnmds yeux ^s^jteu qu^ombra- 
geaieut de longs fils irecoiirï)és. Il avait Je teint ifnos 
et rosé d'un enfant ibiea poittant et i-eii ^voyait, quand 
fil souriait, se dessiner dieux petites fossettes dans ses 
^oaes pleines. Lorsque je in^approchâi de lui, il me 
.regarda d'un air >sMeux ^et intimidé, 'et ^c'est  grand' 
ipehse qu'il Be décida à Œne tendre sa petite :main. 

Pesfdaiit cette |yremière entrevue, je wis :à plusieurs 
•reprises rimpérotriDe tètrëindre le tsaré^ch :avec le 
geste lendre d^^ne ^môre :qui fsemMe toujorn^ oraîniÊtee 
pour ia vie ;de son «nfiant ; inais,vchez elle, jcette caresse 
et le Tegard ^ il^accomimgnaît décelaient ;ime angoisse 
'secrète si précise, si tpoignante, ^qoe j'en )fuB frappé sur 
4'heure. Oe n'est que Inen longtemps iplus tard que je 
"devais en comprendre le 'sens. 

Etatns Aes '^mnées '4pû 'suîfvirent, j'eus i'occairâon ide 
plus en plus fréquente de voir Alexis Nicolaïévitoli, 
jcpû (échappait  son maftëlot et ^ccoiorait dans 4a ^salle 
id'iâtiide de >ses sœum où ^)on ne lardait ^pas à venir )te 
Techerc^etr. Pai^is, cependant, ses visites ceosaienft 
subitement et, pendant ^n ^ten^ assea kmg, ^mt ne le 



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20 ALEXIS NICOLAIÉVITCH 

voyait plus. Chacune de ces disparitions provoquait 
chez tous les habitants du palais un état de profond 
abattement qui se trahissait chez mes élèves par une 
tristesse qu'elles essayaient en vain de cacher. Lorsque 
je les interrogeais, elles cherchaient à éluder mes ques- 
tions et me répondaient d'une façon évasive qu'Alexis 
Nicolaïévitch était indisposé. Je savais, d'autre part, 
qu'il était atteint d'une maladie dont on parlait à mots 
couverts et dont personne n'avait pu me préciser la 
nature. 

Conmie je l'ai dit plus haut, à partir de 1909, libéré 
de mes fonctions de précepteur auprès du duc Serge 
de Leuchtenberg, je pus consacrer plus de temps aux 
grandes-duchesses. J'habitais Saint-Pétersbourg et me 
rendais cinq fois par semaine à Tsarskolé-Sélo. Bien 
que le nombre de mes leçons eût été considérablement 
augmenté, les progrès de mes élèves étaient lents, 
d'autant plus que la famille impériale faisait des séjours 
de plusieurs mois en Crimée. Je déplorais de plus en 
plus qu'on ne leur eût pas donné de gouvernante fran- 
çaise, et à leur retour je constatais toujours qu'elles 
avaient beaucoup oublié. Mademoiselle Tioutcheva, leur 
gouvernante russe, malgré son grand dévouement et 
sa connaissance parfaite des langues, ne pouvait suffire 
à tout. C'est pour remédier à cet inconvénient que l'im- 
pératrice me demanda d'accompagner la famille impé- 
riale lorsqu'elle quittait TsarskoIé-Sélo pour un temps 
prolongé. 

Le premier séjour que je fis dans ces conditions fui 
celui de Crimée, en automne 19n. J'habitais la petite 
ville de Yalta avec mon collègue M. Pétrof, professeur 
de russe, qui avait été invité également à continuer 



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SÉJOURS EN CRIMÉE 21 

son enseignement ; nous allions chaque jour à livadia 
pour nos leçons. 

C^était là un genre de vie qui nous plaisait fort, car, 
en dehors de nos occupations, nous étions complète- 
ment libres, et pouvions jouir du beau climat de la 
« Riviera russe » sans être astreints aux formalités de 
la vie de cour. 

Au printemps de l'année suivante, la famille impé- 
riale passa de nouveau quelques mois en Crimée. On 
nous lo^a, M. Pétrof et moi, dans un petit pavillon 
du parc de livadia. Nous mangions avec un certain 
nombre d'officiers et de fonctionnaires de la cour, la 
suite seule et quelques invités de passage étant admis 
au déjeuner de la famille impériale qui, le soir, dînait 
dans l'intimité. 

Mais quelques ' jours après notre arrivée, l'impéra- 
trice, voulant, comme je l'appris plus tard, marquer 
par une délicate attention l'estime où elle tenait ceux 
à qui elle confiait l'instruction de ses enfants, nous 
fit inviter par le maréchal de la cour à la table impé- 
riale. 

Je fus très sensible au sentiment qui avait inspiré 
ce geste ; mais ces repas nous imposèrent, au début 
tout au moins, une contrainte assez fatigante, quoique 
l'étiquette de la cour, dans le train des jours ordinaires, 
ne fût pas très exigeante. 

Mes élèves aussi semblaient ennuyées par ces longs 
déjeuners ; et c'est avec plaisir que nous nous retrou- 
vions dans la salle d'étude pour reprendre, en toute 
simplicité de rapports, nos lectures de l'après-midi. 
Je voyais assez peu Alexis Nicolaïévitch. Il prenait 
presque toujours ses repas avec l'impératrice qui le 
plus souvent restait chez elle. 



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2& SÉJOURS EN CHCIHÉE 

Nou& rantcâmes: le: 10; jiiiit à Tsaoskxrté^âélir' et !& 
famille impériale se rendit peu après à Péterhof d'crtt 
elle partait! ohaqua èbé: pour faire sur Ifi: Standard sa 
croiBièrQ habituelle dans les fiords de la.Finlcmdfi; 

Au commencement de^ septembre: 1912^. lai famille 
impériale partit pour la forêt de Biélovèje ^ où die 
passa quinze jours,, puisse rendit à SpaLa ^. en Pologne, 
pour im séjour pluS) prolonge. C'est laque je lan^migob» 
à: la fin de septembre avec M.. P^trol Peu apràs: umu 
arrivée, l'impératrice m'annonça qu'elle désiraitt que 
je commençasse; à m'ooeuper d'Aléa Nicolalé^'Clu 
Je lui donnai ma première leçon le 2 octobre;, en prfr^ 
senoe de aa> mère. L'enfant — qui avait alors huit ana 
et demi — ne savait pas un mot de français» et je pear 
contrai dans mes débuts des difficulté» considéDables. 
Mon enseignement fut bientôt interrompu^, car Alexis 
Nînolaïévitch, qui dès l'abord m!avait semhlii souffrant, 
dut bientôt s'aliter. Nous avions, été fl^appés, à notre 
anivée, mon collègue et moin de la. pâleur de- l'enfant,, 
et du fait qu'on le portait comme s'il eût été incapaUe: 
de: marcher ^; Le mal dont il^ soufteait s'était donc; sans 
douta,, aggravée... 

Quelque jours. plus- tard, on. chuchotait que soa état 
inspimit de vives inqulétudôs« et que l'on avait I4>pelé 
de Saint-Pétersbourg les prafiesieurs Rauchfuas ^ 



1. Qiasse' tapérialei dans* Be gouvernement de* GrodAo. C'est \& seul 
eB4n>lU av«c le- Cauoa>e<^ otkt l^onr rescomtre. enooreb raurochS) , le Idson. 
d'Europe,, qui &.'est conservé jusqu'à nos jours dans ces immenses. lorêtf 
couvrant prè6^ de 1.200 hecUffes^. 

% Anciemie c^unst dermit r & Poloffie. 

3. C'était en général le .maître d'équipage Dérévenko,. ancien matelot 
du yacht impérial, Standard, qui portait- l'enfant, auquel il était attacUé' 
depuis plusieurs années. 



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Ai SRALA^ as 

Elo4iMtf. Cependant la tie cantimmit oommd) pan le 
pttséi^les poDttesidft-ohasse.aa'SUûcédaientv et lès invitéa% 
étaient {dus. nomboeux que; jamais;.. Un- soin a{»éa.ler 
dÊBer,, losi grandes^cbiohdMes Marie et AnMiaue Mcof-- 
Itiévna jouaient dana» lai saHa? à mangoi^ devant Leurs* 
Majestés^ la mùbet^ et qi^apiM» inivâtési. deux, patitea 
setoeai du Bàwgmut gmtiUmnoMi Faisant flonction de 
sffiu^Seur, je m'étaia diasiiiMiLfr demîâre un. pana^^mt; ^(gt 
sanmit de^ oaulisse;. et^en; mepenaHant un. p«ttu je;pauvaîs • 
lyeroeivioir; au5. piMomes' rang; das speotataucs^r l'impépa^* 
tiioe, animée et souriante^t osMaant »V8C aeaMoisins. 

Lar.repfiésentajtion: temninée^, jp^ aortisi par ta piente^de 
service et me trouvai dans le couloir devant la diambsct: 
d'Alexift Nicolaïèyitchi dont, ksi plbintesi parvenaient 
dtstînotement à mea oroillts. Brusquement;» j's^rçfiia 
damant moi Kimpteatrica quii arrivait en» oourant^ mlfif** 
VBnt à deux, mains, dans, sa^ hâte; sa laagae robr qui 
l'embarrassait.. Ja nL'èfTagm: oontos: là- nuuv dia pasaan 
àieôté de moi saaa4me.'n3manqnes;. Elle, avait te viaagr 
bauteïyeraë et eoispé; dTangoissa. Jar natoumai dana la^ 
Bidtei: ;: lîanimatiom y était: intense^ les. laqnaîsi cai livréai 
circulaient su^c das- pUteanx: iHdr rafca!0hiBBemants>;, 
tout, le m^idei riait^ plaisantait ; la soinàe battait son 
piain.. L!impéoatrice nntcacpidbqptefimkiutea plus tardt;: 
elle avait repris son masque et s'efforçait, de* setum U:, 
oea». qui s'empressaient au devant d/elle.. M)ûs. jfayais 
remarqué ({ne l'ëmparein^.toist en. causant, sf était plaoé 
dldîfâçoniàsurvdUerla^pDrte;^^ je saisis) an. passagftla^ 
ragard' désespéré quer l'impératriee luii j^to: du. saiiîk 
Une;lieuie plus: tard je renJtarM chez moi,, enoore proton- 
démenlî tnmUé par cette seéoie: qui. m'avait, fait, coisb^ 
pmndia tout ài conp' le .drame; der c^tb d€tid)la exisr^ 



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24 A SPALA 

Cependant, quoique l'état du malade se fût encore 
aggravé, la vie, en apparence, n'avait guère subi de 
changement. Seule l'impératrice se montrait de moins 
en moins souvent; mais l'empereur, dominant ses 
inquiétudes, continuait ses parties de chasse, et les 
dîners ramenaient chaque soir les hôtes habituels. 

Le 17 octobre, le professeur Fîodrof arriva enfin de 
Saint-Pétersbourg. Je le vis un instant le soir ; il avait 
l'air très préoccupé. Le jour suivant, c'était la fête 
d'Alexis Nicolalévitch. A part le service religieux, il 
n'y eut aucune manifestation ; tout le monde, suivant 
l'exemple de Leurs Majestés, s'efforçait de cacher ses 
angoisses. 

Le 19 octobre, la fièvre avait encore augmenté : 
38<>7 le matin, 39® le soir. L'impératrice fit appeler le 
professeur Fîodrof pendant le dhier. Le dimanche, 
20 octobre, l'état ne fit qu'empirer. Il y eut cependant 
au déjeuner quelques invités. Le lendemain enfin, 
comme la température atteignait 39<^ et que le cœur 
était très faible, le comte Frédériks demanda à l'empe- 
reur de faire publier des bulletins de santé : le premier 
fut expédié le soir même à Saint-Pétersbourg. 

n avait donc fallu l'intervention du ministre de la 
cour pour qu'on se décidât à avouer la gravité de l'état 
du tsarévitch. 

Pourquoi l'empereur et l'impératrice s'étaient-ils 
imposé cette effroyable contrainte ? Pourquoi, alors 
qu'ils n'avaient qu'un désir: être auprès de leur enfant 
malade, s'étaient-ils astreints à paraître, le sourire aux 
lèvres, au milieu de leurs hôtes ? C'est qu'ils ne voulaient 
pas que l'on connût la nature du mal dont souffrait le 
grand-duc héritier, et que, je l'avais compris, cette mala- 
die avait à leurs yeux l'importance d'un secret d'État. 



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A SPALA 25 

Au matin du 22 octobre, l'enfant avait 39^1 de 
fièvre. Cependant vers midi les douleurs diminuèrent 
peu à peu et les médecins purent procéder à un examen 
plus complet du malade qui s'y était refusé jusque-là, 
à cause des souffrances intolérables qu'il endurait. 

L'après-midi à trois heures, il y eut un service reli- 
gieux dans la forêt; un grand nombre de paysans des 
environs y assistèrent. 

Depuis la veille on disait deux fois par jour des prières 
pour la guérison du grand-duc héritier. Conmie il n'y 
avait pas d'église à Spala, on avait, au début de notre 
séjour, installé dans le parc une tente avec un petit 
autel de campagne. C'est là que le prêtre officiait main- 
tenant soir et matin. 

Au bout de quelques jours pendant lesquels l'angoisse 
étreignait tous les cœurs, la crise fut surmontée et l'en- 
fant entra en convalescence ; mais cette convalescence 
fut longue et l'on sentait, malgré tout, que l'inquiétude 
continuait à peser. Conmie l'état du malade exigeait 
une surveillance constante et très avisée, le professeur 
Fiodrof avait fait venir de Saint-Pétersbourg un de ses 
jeunes assistants, le chirurgien Wladimir Dérévenko \ 
qui resta depuis ce moment attaché à l'enfant. 

Les journaux de l'époque ont beaucoup parlé de cette 
maladie du tsarévitch; les récits les plus fantaisistes 
ont couru à ce sujet. Je n'ai moi-même appris la vérité 
que plus tard de la bouche du D' Dérévenko. La crise 
avait été provoquée par une chute d'Alexis Nicolalé- 
vitch à Biélovèje : en voulant sortir d'un petit bateau, 
il était venu heurter de la hanche gauche contre le 
bordagq et le coup avait occasionné une hémorragie 

1. n portait le même nom de famille que le mattre d'équipage Déré- 
▼enko, dont il a été question plus haut ; d'où des confusions fréquentes* 



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26. A SFALA 

intérim assez: id^oiidaiite. L'eofa&b était déjàien.voia.de 
gDérisonbnquiuno'impFudeiBM vîoU àiS^piflteï aggravait 
«ilittemeiit. son. état*. Uoe^ tumeur, aan^une. 86: f(H:maf 
aa pli de: l'aine et fafliii amener, une grai^ in&etiom. 

Ler 16 nttwmlH», avcH{.dtinfinie»«ptèeaiiîti0ni^ maia aansi 
tropjdeilangeirdeoechnte» o&pvfaaongenàirameneirrenfaiit 
dfibSpala/à'TàiarakkoIéhSéle eù;la*faeiilleï passa: tout I'hiv»r.« 

L'état de santé d'Alexis Nicotoléviteb; exigeait decb 
sainse médicaux; asmdus: et tuèa spèûaux». H était résnlté 
de sai nudadie de Spala- une: at^ropUe temporaire dea 
neoifa de lai jamher gauche <pii avait pesdUi en pmtss aa 
sensibilité et restait repliée^^ aans qu'il £ût passible à» 
reniant dfe: If étendre. H taUut done uni tTaitemMt da 
massages et l'intervention d'un appareil ortltopédiquet 
qiii^. gpadtieflemfldit,. ramena.la. jambe- & sa pesitéon nor- 
rnide. Il va sans* dire qite^ dans ees ciroonstanees^, jjab 
ne> pouvais. songer à raprendise nuMi oaoupatioas) auprôsr 
àxb grand^uG hénbUer. Qette sitiiiaUon) se^ pirelongfJB 
jnsqu'aux gcandea vaoanci^s^ éer 1913» 

J)'a!Kaia> l'habitude: de- rentiien ehatopue été: esi^ Suisse;, 
œtie^ année4à» l'impératnoe me: fitr savoîi^ quekioea 
Jpun aiv:ant monidftpant, qu'elle avait l'intentian de.m^ 
confier, à nooon mtoniv les) fonetions de^ précepteur. 
d'Ali»ds> Nieolalèvitah^ Cette nouvelle me oempUt, à la 
ftt». de ^oie et de? orainte. J'étais- tria, heureux» de; la> 
cMfittiQe qu'en me témoignait ; maia jjapprttiandfâs^la^ 
neponaabilitè qui aUait] peseri suri nra. Je^ sentabi/ toui- 
tefois que je n'avais pas le. droit de me souatcaîre à^ lai 
lQW)d0: tâehe qui m'ineombak,, puisque lea 0lreonstaa^eB7 
liaient me peraiettne. d'avoir peut-être une influoice; 
ditaete;. » petite fût^relle^, sur la forn^dion înteUeetiiellei 
de celui qui serait un jour le souverain d'un des plus 
g|:ands. Ëtata da L'Europe.. 



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CHAîeiniRE IHi 

MEî? DIÉBUTS^ COMME PR^BPTEUR. — LA MALAB>œ:. 
DV TSAfflÉYLTeH 

{Automne iQiSy 



JOe mntraî àf SEaintt-Pétôrabourg à. la. fin dii. meôst 
dSlEtoût.. Lsê âumller impériale était en; Grimée. Je passai 
k.hû ohcmoeOerifi étj Sa^ Mafeatè^ pouD mer mettre au 
canmaDt des âsBanom airangements^ et jtr partis^ pouir 
liiradia oicj'amimde SiSiptembres Jeffettxmvaif Ataxîsi 
KKôoLaOfevâtck. pâlii et amaigri;. U était, eneore très, souf- 
frant. Oni Ini faisaiti auBir. on tcaitemesA. de bauia* de- 
hmiB. à: haute tempèisiture quii l'épcouvait beauooup^. 
et: que: leu médedass avatentl ordonné pour fiaîre' difi^ar^ 
ratteœ lesi derniarsi trouUes césultanti de; Taocident der 
Spalai 

Je m'attendaki naturellement àc être* appelé; aupnôa. 
dlB. Uimpératrice, à Eece3^rmr de aai bouohe de» instniic*' 
tiens précises et des recommandations. Misds elle de^ 
meura invisible ; elle n'assistait pas aux repas. Elle me 
fit seulement dire par Tatiana Nicolaïévna qjie, pen- 
dant, lai dupée dn^ traiteaient, toute occupation nègidiàEe 
avec Alexis NifeolaSÔvitcft était îiaipossîble ;, ellb me 
priaUvpoim que l'enfanlLpûli slhabituer àimoi^del'a^ 

H. Mtw d^éviteF tpMte éK]iiiTiM|nf^ jei nfomf^olMrai Fcopresako. :. Sai 
Majesté, qu'en pwBlMiU deorimpérBCriûaj. 



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28 MES DÉBUTS COMME PRÉCEPTEUR 

compagner dans ses promenades et de passer auprès 
de lui le plus de temps que je pourrais. 

J'eus alors un long entretien avec le D' Dérévenko : 
il m'apprit que le grand-duc héritier était atteint 
d'hémophilie, maladie héréditaire qui, dans certaines 
familles, se transmet de génération en génération par 
les femmes à leurs enfants mâles. Seuls les hommes en 
sont victimes. Il m'expliqua que la moindre blessure 
pouvait entraîner la mort de l'enfant, car le sang de 
l'hémophilique n'a pas la faculté de se coaguler comme 
celui d'un être normal. De plus, le tissu de ses artères 
et de ses veines est d'une fragilité telle que tout choc, 
tout heurt, tout effort violent peut amener une rupture 
de vaisseau et occasionner une hémorragie fatale. Voilà 
la terrible maladie dont souffrait Alexis Nicolalévitch, 
menace perpétuelle suspendue sur sa tête : une chute, 
un saignement de nez, une simple coupure, tout ce qui, 
pour un autre enfant, n'aurait été qu'une bagatelle, 
pouvait être pour lui mortel, n fallait donc l'entourer 
de soins extrêmes, surtout pendant ses premières 
années \ et, par une vigilance constante, tâcher de 
prévenir tout accident. C'est pourquoi, sur les instances 
des médecins, on lui avait donné conmie gardes du corps 
deux anciens matelots du yacht impérial, le maître 
d'équipage Dérévenko et son aide Nagomy, qui devaient 
à tour de rôle veiller sur lui. 



1. Environ 85 % des hémophlllques meurent dans leur enfance ou leur 
jeunesse. Les risques de mort diminuent l>eauooup s'ils atteignent 
l'Age d'homme. Cela s'explique aisément : un adulte sait prendre les 
précautions qu'exige son état et les causes de traumatisme en sont de 
beaucoup diminuées. Et quoique les hémophiliques soient incurables, 
cela n'empêche pas certains d'entre eux de parvenir à un ftge avancé. 
Les enfants d'Alexis Nicolalévitch auraient été exempts de cette terrible 
maladie puisqu'elle ne se transmet que par les femmes. 



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MES DÉBUTS COMME PRÉCEPTEUR 29 

Mes premiers rapports avec l'enfant — dans mes 
nouvelles fonctions — ne furent pas aisés. Je fus obligé 
de parler russe avec lui, et de renoncer au français. 
Ma position était délicate. N'ayant aucun droit, je 
n'avais aucune prise. 

Comme je l'ai dit, je fus d'abord étonné et déçu de 
me sentir si peu soutenu par l'impératrice. Un mois 
entier passa sans que j'eusse reçu d'elle aucune direc- 
tion. J'eus l'impression qu'elle ne voulait pas intervenir 
entre l'enfant et moi. Cela augmentait beaucoup la 
difficulté de mes débuts ; mais cela pouvait avoir l'avan- 
tage de me permettre, une fois la position conquise, de 
m'y établir d'une plus libre et personnelle autorité. 
J'eus à cette époque des moments de grand décourage- 
ment, n m' arriva même de désespérer, et de me sentir 
prêt à renoncer à la tâche entreprise. 

Je trouvai, par bonheur, en la personne du D' Déré- 
venko, un conseiller avisé, dont l'aide me fut précieuse. 
U m'engagea à prendre patience. Il m'expliqua que, 
par suite de ces perpétuelles menaces de rechute chez 
l'enfant, et d'une sorte de fatalisme religieux qui s'était 
développé en elle, l'impératrice s'en remettait à la 
décision des circonstances, et renvoyait de jour en jour 
une intervention qui risquait de faire souffrir inutile- 
ment son fils, s'il ne devait pas vivre. Elle n'avait 
pas le courage d'entrer en lutte avec l'enfant pour 
m'imposer à lui. 

Je comprenais du reste moi-même que les conditions 
étaient défavorables ; mais il me restait, malgré tout,, 
quelque espoir de voir un jour la santé de mon élève 
s'améliorer. 

Cette grave maladie, dont il relevait à peine, avait 
laissé Alexis Nicolaîévitch très affaibli et nerveux. 



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50 ME* THÊBUTS GOMME PRÉCEPTEUR 

Cotait à »cette époque im'ienfantqid:auppuartait malaisé- 
ment toute contrainte^ :il n'avait jamais été astrdait 
-à une discipline régulière. J'étais à ses yeux cehzi ;qu%n 
chargeait de lui îmrposer l'-enBui du travail et ^de l^^ât- 
tention, et qui avait pour tâche de plier 'ssl volonté là 
l'habitude de l'obâisBance. A la surveillance dont on 
l'entourait déjà, mais qui lui permeittait de .ohercheDr 
un refuge dans l'inactivîté, allait s'ajouter une exigence 
qui 'forcerait cette dernière retraite. Sans qu'il len tetUt 
^consDienœ, il le sentait d'instinct. J'jeiœ i!impre8siam 
'très nette d^une animosité sourde ; (œla ^dAa ipaiSois 
jusqu'à une (opposition décidée. 

Je sentais peser sur moi une effrayante iresponsabilîté, 
•car, malgré les précautions, il cétait impossible de pré- 
venir tous !les accidents, il s''en produisit rtrds tdans :1e 
cours du premier mois. 

Cependant, ;au iur et à îmesure que lelseraps s'écoulait, 
je voyais s'^afiermîr mon axitorité.; je .pouvais noter 
«chez mon élève des élans de confiance toujouass plœ 
fréquents, qui iétaient pour moi comme la promesse /de 
rapports )bientdt affectueux. 

A mesure que l'enfant s'ouvrait à moi, ije me rendais 
mieux compte de la ridiesse de :sa n^Eture, »et je ;me 
persnafdais ^de plus en plus qu'en présence de ;dons :ai 
heureux il serait injuste 4e ne pas espérer. 

Alexis Mcolaîévltcrh était alors Ain enfant de jneuf ^ois 
€t demi, assez grand pour son âge ; il Vivmt te visa^ 
allongé et fin ; les traits «féficats, de beaux dieveux 
dhdbam^aîr, eaux i^ftets icuivirâs, de ^grands yeux gris^- 
Weu, qui Tappélaient ceux de «a mère. Il jouissait ptei- 
uement de la vie — quand il le pouvait — en twrai 
wqou tnifculeirt et joyeux. Très simple «de goûts, il 
e tirait aucune hausse gloire du fait qu'il étâil grand* 



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MES TXÉBUire COMME PDRÉGEPTBUR 31 

•doc ibéaitier, — x;' était bien là ice à «quoi il ipeusait le 
moins, — 'et'gon plw^aad bonheur était de jouer avec 
tes file <âe "son matelot ^Dérévenko, tous deux un ipeu 
-phiB jeunes que hii. 

H avait >une grande vivacité d'esprit, du Taisonne- 
mmt, ibeauooup de pénétration; il surprenait parfois 
•parades que&tiions aondessus de son âge, qui témoignaieiiit 
«d^^une âme ^dâlicate 'et intuitive. Je n'avais pas de pmne 
à "oomprendre «que ^ceux qui d^étaient ipas torcés, comme 
imfbi, 'de Ihii imposer ^une discipline, mais pouvment joiSr 
-sans arrière-pensée de son Charme, i^'y d>anâonnassont 
facilement. Sous le petit être capricieux du 'début, je 
découvris un enfant an cœur tuatupellement aimant, 
-et «ensible à 4a souffrance ipour -i^vnoir iéjk beaucoup 
«ouBert »lui-même. I>ès que 'oeUte convidtion frft lîien 
-é^ift^fie en moi, je pris oourage >^i l'avenir. Ma tftche 
-erftt été aisée «i^'ilm^y avait pas Cfu 'l^entourage, les condi- 
%i>ns du 'milieu. 

J'entretenais, comme je Prii dit fflus baiït, ^d^excel- 
*Biïts rapports awec le & Déi^évenko. Il était cependant 
^m poiift siHp lequel nm^ n'étions 'pas d'accord. J^otti- 
»maB5 que la présence perpétuelle du maître ^d'équipage 
©érévenko ^ de son adjoiift Nagomy ^était nuisible à 
3'eitfant. Cette force extérieure «qui iirtervenàit à chaque 
instant pour écarter tout danger «empêchait, mQ sem- 
•blaît-il, tes progrès de l'attention, le dév^oppement 
nonsid de la vdlorité. ^Ge ^que l'on gagnait — 'peuft-€tpe 
— en sécurité, l'e«f airt le perdait *en Téélle ^iscipffiHe. 
H ^aurait oiiieux vtfu, ^à mon ^avis, lui Icdsser plhœ dlndé- 
pendance, et l'habituer à trouver en lui-même l'énergie 
de =réagir,^e son «propre chef, coritre'ses impdMoi». 

D'^ailleurs, les qacciâeoAs ooiitinuaierit à *se pirodt^' 



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32 LA MALADIE DU TSARÉVITCH 

Il était impossible de tout prévoir ; et, plus la surveil- 
lance se resserrait, plus elle paraissait gênante et humi- 
liante à l'enfant, plus elle risquait de développer son 
habileté à l'esquiver, et de le rendre sournois et dissi- 
mulé. C'était le meilleur moyen de faire, d'un enfant 
physiquement déjà si délicat, un être sans caractère, 
sans empire sur soi, et, même moralement, un infirme. 

Je parlai donc dans ce sens au D' Dérévenko. Mais 
il était à tel point obsédé par la crainte d'une crise 
fatale, et écrasé par la lourde responsabilité qu'il sen- 
tait, comme médecin, peser sur lui, que je ne pus l'ame- 
ner à partager ma conviction. 

C'était aux parents, et à eux seuls, de prendre en 
dernier ressort une décision qui pouvait avoir des consé- 
quences aussi graves pour leur enfant. A mon grand 
étonnement ils abondèrent dans mon sens, et se décla- 
rèrent prêts à accepter tous les dangers d'une expé- 
rience que je ne tentais pas moi-même sans m'engager 
dans de terribles inquiétudes. Us avaient sans doute 
conscience du tort que le système actuel causait à ce 
qu'il y avait de plus précieux dans leur enfant ; et s'ils 
l'aimaient d'un amour sans bornes, cet amour même 
leur donnait la force de le laisser courir les risques d'un 
accident dont les suites pouvaient être mortelles, plutôt 
que de le voir devenir un honmie sans virilité et sans 
indépendance morale. 

Alexis Nicolalévitch fut enchanté de cette décision, 
n souffrait, vis-à-vis de ses compagnons de jeux, de la 
contrainte incessante à laquelle on le soumettait. H 
me promit de répondre à la confiance qu'on lui témoi- 
gnait. 

Cependant, si convaincu que je fusse, une fois le 
consentement obtenu mon appréhension n'en fut que 



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LES GRANDES-DUCIIESSES MARIE ET ANASTASIE DANS LES 
COSTUMES qu'on LEUR AVAIT CONl ECTIONNÉS FOUR JOUER UNE 
SCÈNE DU "BOURGEOIS GENTILHOMME". SPALA, AUTOMNE I912. 




L IMPERATRICE AU CHEVET D ALEX 18 N ICOLAIEVMCH PENDANT 
LA GRAVE CRISE d'hÉMOPIIILIE QU'iL EUT A SPALA, AUTOMNE Igi2. 



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l'flHRÉ 


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I-ES QUATRE GRANDES-DTCITESSES CHERCHANT DES CHAMPIGNONS 
DANS LA FORKT DK lilÉLOVÈjE, AUTOMNE I912 




ALEXIS NICOLAÏEVITCII MOISSONNANT LE BLE QU IL AVAIT SEME 
DANS I E PARC. PKTERIIOF, ÉTÉ I913. 



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LA MALADIE DU TSARÉVITCH 33 

plus vive. J'avais comme le pressentiment de ce qui 
allait arriver... 

Au début, tout se passa bien» et je conmiençais à me 
tranquilliser quand, brusquement, l'accident redouté 
se produisit. Dans la salle d'étude l'enfant, qui était 
monté sur un banc, glissa et, en tombant, vint frapper 
du genou droit l'angle d'un meuble. Le lendemain, il 
ne pouvait déjà plus marcher. Le surlendemain, l'hé- 
morragie sous-cutanée avait encore augmenté, et l'en- 
flure qui s'était formée au-dessous du genou gagnait 
rapidement le bas de la jambe. La peau distendue à 
l'extrême s'était durcie sous la pression du sang extra- 
vase qui comprimait les nerfs de la jambe et occasion- 
nait ainsi une douleur lancinante qui augmentait 
d'heure en heure. 

J'étais atterré. Cependant ni l'empereur ni l'impé- 
ratrice ne me firent l'ombre d'un reproche. Tout au 
contraire, ils semblaient avoir à cœur de ne pas me 
laisser désespérer d'une tâche que la maladie rendait 
si périlleuse. Comme s'ils voulaient, par leur exemple, 
m'engager moi-même à accepter l'inévitable épreuve, 
et à me joindre à eux dans la lutte qu'ils menaient 
depuis si longtemps, ils m'associèrent à leur souci avec 
une touchante bienveillance. 

L'impératrice se tenait auprès de son fils depuis le 
début de la crise, se penchant sur lui, le caressant, 
l'enveloppant de son amour, essayant par mille soins 
d'alléger ses souffrances. L'empereur venait aussi dès 
qu'il avait un moment de liberté. Il tâchait de récon- 
forter l'enfant et de le distraire, mais la douleur était 
plus forte que les caresses de la mère ou les récits du 
père, et la plainte interrompue reprenait à nouveau. 
De temps en temps la porte s'ouvrait et l'une des grandes- 

3 



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34 LA MALADIE DU TSARÉVITCH 

duchesses, s'approchant sver ia pointe des pieds, veaftit 
embrasser son petit frère, lui apportant >(xn]une une 
lioii!T6e de tnifclieur et de santé. L'ettlmt oavrart un 
3i»tâsit ses grands yeux déjà profondément «tués frar 
te ^maladie et les refermait pt«sq«e aussitôt. 

XM mattYi, je trouva la mère an ahe^et filiaL La mot 
avait étpé t2>ès mauvaise; te docteisr Dénâvenko étiÉt 
fotpiiert, icar lliémorragie u'jcvaît pas ^icom pu être 
«rètée et la température montait. L*enâure avait fmt 
4è nouveaux progrès et ks douleurs étaient «noore pte 
ântdiërables <|ve la veiHe. Le tsarévitch, étendm dans 
-vm Mt, ^nûssait dmilo^reus^nent ; sa tâte était tQ)- 
fiayée contre le bras de sa mère et sa minœ figure exsan- 
igae était devenue méocmnaissable. De temps en temps, 
il arrêtait son gémissement et murmurait ce setil mot : 
t ISaman I > dans lequd il exprimait tcorte sa sonfârance 
M sa détresse. Et la mère baisait ses dieveux, son irdnt, 
aes yeux, comme si cette caresse de ses lèvres eAt pru 
4M>iild^r ses diouieurs et lui r^odre un peu de ia vie 
•qui l'abandonnait. Oh l la torture de cette mène assis- 
tant impvdssante au martyre de son enfant pendant 
«ces longues lieures 4e mortelle angoisse, de «cette mare 
^ sa^aift que c'était à 4:ûU9e d'elle qu'il soxiffrait, que 
c'était elle qui lui avait transnûs la terrible laaladie 
é, laquelle la science humaine ne pouvait lien I Comme 
je le comprenais maintenant le drame secret de cette 
-H^e, et combien il m'était facile de reconstituer les 
^apes de ce long calvaire 1 



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(SHAPITRE IV 
L'IMPÉÏIATRICE ALEXANDRA FÉODOROYNA 



Gedle qui fut rimpératrioe Alexandra Féodoro^na, 
Alice de Hesse, quatrième enfant du grand-duc LouU 
de Hesse et d'Alice d'An^eterre, fille cadette de la 
rcme Vicfaaia, était née le 6 juin 1872 à Darmstadt. 
Elle perdit sa mère de bonne heure et fut ^vée en 
grande partie à la cour d'Angleterre, où elle ne tarda 
pas à devenir la petite-fille pk^éf érée de la rei^e Victoria 
qui rqporta »ir la bloade Alix toute la tendresse qu'elle 
ovmt eue pour sa mère K 

A l'âge de dix-sept ans, la jeuoe princesse fit un long 
séjour en Russie, auprès de sa sœur aînée, Elisabeth» 
qui avait épousé le grand-duc Serge Alexandroviteh* 
frère d'Alexandre IIL Elle prit part à la vie de la cour» 
assista aux parades, aux réceptions^ aux bals et, très 
jolie, fut beaucoup fêtée. 

Tout le moinde voyait déjà en elle la fiancée du grasui" 
duc héritier; mais, contre l'attente générale, Alice de 
Hesse rentra à Danncstadt sans qu'aucune ouverture 
eât été faite. En coriçat-elle un certain d^ît ? Le fait 

1. La i«ine VictorlJi n'aimait pas* les Attenands et avait pour l'^empe- 
MOT Gottladme- SI une ayiertioa toute particiilttre qa'eUe oomiitiioiqna 
à M petite-flUe, qaà teute sa Tie se sentit pins attMe vers i'AngletoiTC^ 
ta patrie matemetle, que vers f Aflemagiie. Bile était restée oependant 
très attachée aux parents et anris ^'eile y avtit laissés. 



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36 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 

est que, cinq ans plus tard, quand arriva la demande 
oflBcielle, elle marqua quelque hésitation K Les fian- 
çailles eurent lieu cependant à Darmstadt, dans le 
courant de Tété 1894; elles furent suivies d'un séjour 
à la cour d'Angleterre. Le grand-duc héritier rentra 
ensuite en Russie. Quelques mois plus tard, la jeune 
princesse était obligée de partir précipitamment pour 
Uvadia où se mourait Alexandre III. Elle assista à 
son agonie, et accompagna à travers toute la Russie, 
avec la famille impériale, le cercueil qui ramenait à 
Saint-Pétersbourg la dépouille mortelle de l'empereur 
défunt. 

Le transfert du corps, de la gare Nicolas à la cathé- 
drale de Saint-Pierre et Saint-Paul, eut lieu par une 
triste journée de novembre. Une fouie inmiense se 
pressait sur le parcours du cortège funèbre s* avançant 
dans la neige fondante et la boue qui recouvraient les rues ; 
et l'on pouvait entendre, au passage, des fenmies du 
peuple qui, tout en se signant dévotement, murmu- 
raient en faisant allusion à la jeune tsarine : « Elle est 
entrée chez nous derrière un cercueil ; elle apporte le 
malheur avec elle. » 

Il semblait en effet que dès les premiers jours le 
malheur s'attachât, en Russie, aux pas de celle qu'on 
avait surnommée dans sa jeunesse t Sunshine » — 
rayon de soleil — à cause de sa gcdté et de sa radieuse 
beauté. 

Le 26 novembre, c'est-à-dire moins d'un mois après 
la mort d'Alexandre III, le mariage était célébré au 

1. n semble aussi que la perspective de devoir changer de reUgion 
troublât fort la jeune princesse. Sa nature droite et tranche répugnait 
à un acte que sa conscience n'eût pas approuvé. Le prêtre qui fut envoyé 
à Darmstadt pour initier Alice de Hesse à la foi orthodoxe sut lui en 
faire comprendre la beauté et la gagna à sa nouvelle religion. 



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L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 37 

milieu de la tristesse générale. Un an plus tard l'impé- 
ratrice mettait au monde son premier enfant, une fille 
à laquelle on donna le nom d'Olga. 

C'est à Moscou, le 14 mai 1896, qu'eut lieu le couron- 
nement des jeunes souverains. Déjà la fatalité semblait 
s'acharner sur eux : on se rappelle que ces fêtes solen- 
nelles furent l'occasion d'un effroyable accident qui 
coûta la vie à de nombreuses victimes. Les paysans» 
accourus de toutes parts, s'étaient massés pendant la 
nuit sur le champ de Hodinskoîé où devait se faire 
une distribution de cadeaux. Par suite d'une mauvaise 
organisation, une panique se produisit, et plus de deux 
mille personnes furent piétinées ou étouffées dans des 
fondrières par la foule que la terreur avait gagnée. 

Le matin, lorsque l'empereur et l'impératrice se 
rendirent au champ de Hodinskoîé, ils ignoraient encore 
complètement l'épouvantable catastrophe. Us n'ap- 
prirent la vérité que plus tard, à leur retour en ville ; 
encore ne la connurent-ils jamais entièrement. Ne com- 
prenait-on pas, qu'en agissant ainsi, on dérobait aux 
jeunes souverains l'occasion de manifester, d'un geste 
spontané, leur pitié et leur douleur, et qu'on rendait 
leur attitude odieuse en leur donnant l'air de rester 
indifférents au malheur pubUc ? 

Suivirent quelques années de bonheur familial pen- 
dant lesquelles la fataUté semblait avdr desserré son 
étreinte. 

Cependant la tâche de la jeune tsarine n'était pas 
aisée. Elle avait à faire l'apprentissage de son métier 
d'impératrke, et cela à la cour la plus fastueuse d'Eu- 
rope, et la plus travaillée par les intrigues et les coteries. 
Habituée à la vie simple de Darmstadt, et n'ayant subi, 
du rigoureux cérémonial de la cour d'Angleterre que 



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38 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 

ee qm pouvait toudier une princes» jeune et aimée qol 
s'y était qa'&i héjma, die devint se sentir désemparée 
en face de ses nouvettes obl^ations, et éblouie par nne 
existence dont toâtes les proportions avaient subite- 
ment ^angé^ Le sentiment de sa responsabilité et 
l'ardent désir de se consacra an bien de L'immense 
peuple, dont elle était devenue la souveraine, à la fois 
exaltaient sa farvenr et rradaient ses gestes hésitants* 

EUle n'aspirait pourtant qu'à glaner le cœur de ses 
sujets. Mais elle ne sut pas le leur témoigner, et la 
timidité naturelle dont elle souffrait vmt trahir set 
intentions généreuses. Elle eut très rsqndemeàt le sen- 
timent de son impuissance à se faire comprendre et 
apprécier; sa nature spontanée ne tarda pas à être 
rebutée par la froideur conventionndle de son entourage. 
Ses initiatives se hairtaient i l'inertie ambiante^; 
et quand, en retour de sa confismce, elle soUîdtait un 
dévouement intelli^nt, une réelle bonne volonté» os 
se dérobait derrière le facile empressement de la pc^ 
tesse impersonnelle des cours. 

Malgré tous ses eBotts elle ne parvint jamais à être 
banalement aimable, et à s'assimiler cet art qui consista 
à effleurer tous les sujets avec une grâce saperficieUe^ 
C'est que l'impératrice était avant tout « ane sincère i^ 
et que chacune de ses paroles n'était que l'expression 
de son sentiment intime. Se voyant incomprise elle ne 
tarda pas à se replier sur elle-même. Sa fierté naturdie 
fut blessée. ISIe renoaç a de i^s en plus aux fêtes et 
aux réceptions qui étaient pour elle une contrainte 
ïBÀolècMe. EHe adopta une attitude de réserve cfe- 

Il EUe avait l'ardent détk d'améliorer le sort des fiâmes du peupla 
en créant des hôpitaux et des maisons d'accouchement; elle voulait 
6i9taller dev éo^les pfofessioAnelles, «le. 



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L'IMPÉRATRICE ALEXANEffiA FÉODOHQVNA 3» 

tas^e qu'on prit pwt de la hauteur cC du dédain. Mai» 
ceEQx qui rapprochaient dans la moments de SQuf&raKe 
comprirent tont ce qui se cachait de senâbitité et de 
besoin de dévouement durrièce cette app«r^ite froi* 
demr. Elle arvaii accepté aveo pleine conyicrlioa sa novr 
velle retigMn» et elle y puisait un grand réconfort aux 
heue» de trouble et d'angoisse^ Mais c'est surtoik 
daiia l'atffectk» des. siens qu'elle trouvait un aliment 
à sa tendresse, et c^est au milkw d^eux seulement 
qu'elle se seoitait hcurouae. 

La naissance d'Olga Nicolalévna avait été suivie de 
cette de trois autres» filles plmsea de santé et (te vie qui 
faisaient la joie de leurs parents. Cette joie cependant 
n'était pas sans mélange» car le voeu secret de leur coenr 
n'avait pas encore été réalisé ; il ne pouvait l'être qne 
par In venue d'un fils, d^n héritier. La naissance 
d*Anastaaie Nîcolaïêvna, la dernière des. grandes» 
duchesses, avait été au premier moment une grosse 
décepkiffii»... et les. années passaient. Enfin le 12 aoât 
ISfM, en pleine guerre russo^japonaîse, nmpératrice 
mit au nKxnde ce tts. si aondemnlent désiré. Ce fui une 
jme sans bornes. D semblait que toutes les tristesses 
passées étaient ouhbées et qu'une ère de bonheur allait 
s'cttVfir pour eux. Hélas 1 ce ne fùl quhin court ripit 
snivi des pires malheurs : c'était d'abord k massacre 
de janvier sur la place du Palais d'Hivw, — dont le 
souvenir devait les hanter, leur vie durant, comme un 
horrible caudiemar, — puis la lamentable liquidation 
de la guerre niBso^japonaise. Leur seule consolation 
en ces jenrs sombres était leur enfant bien-aimé, mais 
l'en n^avait pas tardé, hélas \ à s'apercevoir que le 
tsarévitch était hémophilique. Depuis ce moment, la 



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40 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 

vie de la mère n'avait plus été qu'une déchirante an- 
goisse. C'est qu'elle la connaissait, cette maladie ter- 
rible : elle savait qu'un oncle, un frère à elle et deux 
de ses neveux en étaient morts. Depuis son enfance, 
elle en avait entendu parler comme d'une chose ef- 
frayante et mystérieuse contre laquelle les hommes ne 
peuvent rien. Et voilà que son fils unique, cet enfant 
qu'elle chérissait plus que tout au monde, en était 
atteint et que la mort allait le guetter, le suivre pas à 
pas, pour l'emporter un jour comme tant d'enfants 
de sa famille. Oh 1 il fallait lutter, il fallait le sauver à 
tout prix. Il était impossible que la science fût impuis- 
sante ; le remède qui pouvait le sauver existait peut- 
être et on le trouverait. Médecins, chirurgiens, profes- 
seurs furent consultés : c'est en vain qu'ils essayèrent 
tous les traitements. 

Quand la mère eut compris qu'elle n'avait aucun 
secours à attendre des hommes, elle n'eut plus d'espoir 
qu'en Dieu. Lui seul pouvait accomplir le miracle. 
Mais cette intervention, il fallait la mériter. Très pieuse 
déjà, elle se jeta tout entière, avec la passion et la fougue 
qu'elle apportait à toute chose, dans la religion ortho- 
doxe, La vie au palais prit un caractère sévère, presque 
austère. On évita les fêtes et l'on réduisit le plus possible 
les manifestations extérieures auxquelles sont astreints 
les souverains. La faniille s'isolait peu à peu de son 
entourage et se repliait sur elle-même. 

Cependant, entre chacune de ses crises, l'enfant 
renaissait à la vie, recouvrait la santé, oubliait ses souf- 
frances et reprenait sa gaieté et ses jeux. Jamais on 
n'aurait pu croire alors qu'il fût atteint d'un mal impla- 
cable qui pouvait l'emporter d'un instant à l'autre. Et, 
chaque fois que l'impératrice le revoyait avec ses joues 



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L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 41 

roses, chaque fois qu'elle entendait son rire joyeux, 
qu'elle assistait à ses gambades, un immense espoir 
emplissait son cœur et elle se disait : a Dieu m'a enten- 
due, il a eu enfin pitié de ma douleur. » Mais brusque- 
ment la maladie s'abattait à nouveau sur l'enfant, le 
jetait sur son lit de souffrance, l'amenait jusqu'aux 
portes de la mort. 

Les mois passaient, le miracle attendu ne se produi* 
sait pas et les crises se succédaient, cruelles, impi» 
toyables. Les prières les plus ferventes n'avaient pas 
obtenu la manifestation divine si passionnément implo- 
rée. Le dernier espoir était déçu. Un découragement 
infini emplit l'âme de l'impératrice, il lui sembla que 
l'univers entier se retirait d'elle K 

C'est alors qu'un simple paysan de Sibérie, Raspou- 
tine, lui fut amené. Cet homme lui dit : « Crois en l'effi- 
cacité de mes prières ; crois en la puissance de mon 
intervention, et ton fils vivra I » La mère se cramponna 
à l'espérance qu'il lui donnait, comme celui qui se noie 
s'accroche à la main qu'on lui tend ; elle crut en lui 
de toute la force de son âme. Depuis longtemps, d'ail- 
leurs, elle était persuadée que le salut de la Russie et 
de la dynastie viendrait du peuple, et elle s'imagina 
que cet humble moujik était envoyé par Dieu pour 
sauver celui qui était l'espoir de la nation. La puissance 
de la foi fit le reste et, par un simple phénomène d'auto- 
suggestion que favorisèrent certaines coïncidences for- 
tuites, elle se persuada que le sort de son enfant dépen- 
dait de cet homme. 

Raspoutine s'était rendu compte de l'état d'âme de 

1 La crainte perpétuelle d'un attentat contre l'empereur ou le grand- 
duc héritier contribua aussi à user la résistance nerveuse de l'impé- 
ratrice. 



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42 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 

cette mère désespérée;, bdfiée par la hiitte, et qm seso^ 
Uiaôl parvenne i hi linûte de la scmfEeanee ; il comprit 
tout le parti qu*îl en pouvait tirer et, par une habileté 
diabidiqae» il arriva à lier en quelque aerte sa vie à 
cdle de l'enfant. 

On Be saurait, d'alUeuars, c<Micevoir cette emprise 
morale de Raspoutine sur Timpératrice si Toa igst&r^ 
le rôle que jouent dans la vie religieuse du n^nde 
orthodoxe ces honuDies qui ne sont lû prêtres, ai moines^ 
— bieik qu'on ait pris l'habitude de parler inq^rapie* 
naent du t moine i^ Raspoutine, — et qu^on désigne sous 
le nom de stranniki ou de startsi. 

Le sirannik est un pèlerin qui as rend de menastère 
en monastère, d'église eu é^ae,. reefaerchaat la vérité 
et vivant des dons des fidèles. H s'en va ainsi à travers 
rinunensité de la terre russe au hasard de seà inspi- 
rations, ou attiré par la réputation de sttnteté des 
lieux o«L des gens. 

Le siarelz est un ascète, vivant en généaral dans un 
monastère, mais padois aussi dans la soHtuâe» sorte de 
conducteur d'âmes auquel on a recours dans les mo^ 
ments djs trouble et de souffrance* Il arrive souvent 
que le staretz est un aaciea strùnidk qui a mis un 
tenue à sa vk errante et se fixe quelque part pow 
terminer ses joiurs dans la méditatioii et La prière. 

Voici la définition qu'en donne Dostoievsky dans 
le$' Frères KaromazQf : 

Le staretz est celui qui s'empare de votre âme et de votre 
volonté, et les fait siennes. En faisant choix d'un staretz 
vous renoncez à votre volonté, vous la lui donnez en com- 
plète obéissance, en plein renoncement. Celui qui prend sur 
lui cette épreuve, celui qui accepte cette terrible école de la 
vie, le fait librement, avec l'espoir qu'après cette longjae 



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LTMPÉRATRICE ALEXANDRE FÉODOROVNA 43 

«péiîeace il fiourra se valBcre hii-méine et devenir son 
maître au point de pouvoir atteiudre. par cette obéissance 
de toute sa vie, la complète liberté, c'est-à-dire s'affranchir 
de soi et éviter le sort de ceux qm ont vécu toute une vie 
sans parvenir à se trouver en eux-mêmes. 

Dieu donne au staretz les indications qui sont néces- 
saires pour votre bien et lui fait connaître les voies par 
lesquelles il doit vous conduire au salut. 

Le staretz est sur la terre le gardien de l'idéal et de 
la vérité. D est le dépositaire de la tradition sacrée qui 
doit se transmettre ainsi de staretz en staretz jusqu'au 
jour de l'avènement du règne de la justice et de la 
lumière. 

Plusieurs de ces startsi se sont élevés à une très 
remarquable hauteur morale et figurent au nombre 
des saints de l'Église orthodoxe. 

L'influence de ces hommes, qui vivent en quelque 
sorte en marge du clergé, est considérable, de nos jours 
encore, en Russie. En province et à la campagne elle 
est bien plus grande que celle des prêtres et des 
moines. 

La conversion de l'impératrice avait été un acte de 
foi sincère. La religion orthodoxe répondait pleinement 
à ses aspirations mystiques et son imagination devait 
être charmée par ses coutumes archaïques et naïves. 
Elle l'avait acceptée avec toute l'ardeur des néophytes. 
Raspoutine fut investi à ses yeux du prestige et de la 
sainteté d'un staretz. 

Telle était la nature des sentiments que l'impératrice 
conçut à l'égard de Raspoutine, et qui furent si igno- 
blement travestis par la calomnie. Ils avaient leur 
source dans l'émotion la plus noble qui puisse remplir 
le cœur d'une femme, l'amour maternel. 



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44 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 

La fatalité voulut que celui qu'on parait de Tauréole 
d'un saint fût en réalité un être indigne et pervers et 
que, nous le verrons par la suite, l'influence néfaste 
de cet homme fût une des causes principales de la mort 
de ceux qui avaient cru trouver en lui leur salut. 



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CHAPITRE V 
RASPOUTINE 



Si j'ai cru devoir m' attarder, dans le chapitre pré- 
cédent, à parler d'événements qui eurent lieu en partie 
avant mon entrée en fonctions à la grande cour, c'est 
que seuls ils peuvent faire comprendre les raisons pro- 
fondes qui ont rendu possible l'intervention de Ras- 
poutine et lui ont permis de prendre sur l'impératrice 
un pouvoir si grand. 

J'aurais voulu n'exposer ici que les faits auxquels 
j'ai été directement mêlé et n'apporter que mon témoi- 
gnage personnel. La clarté de mon récit exige qu'il en 
soit autrement. Je devrai, dans les pages qui vont suivre, 
me départir une fois encore de la règle que je désirais 
m'imposer. Il est en effet indispensable, pour l'intelli- 
gence du lecteur, que je donne ici quelques détails sur 
la vie et les débuts de Raspoutine et que je cherche à 
démêler, parmi les nombreuses légendes qui se sont 
accréditées à son sujet, ce qui me semble acquis à l'his- 
toire. 

A quelque cent cinquante verstes au sud de Tobolsk, 
perdu dans les marais qui longent la Tobol, se trouve 
le petit village de Pokrovskoîé. C'est là que naquit 
Grigory Raspoutine. Son père s'appelait Efim ; comme 



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46 RASPOUTINE 

beaucoup de paysans russes à cette époque, il n'avait 
pas de nom de famille. Les habitants du village dont il 
n'était pas originaire lui avaient donné, à son arrivée, 
le nom de Novy (le Nouveau). 

Son fils Grigory mena dans sa jeunesse l'existence 
de tous les petits paysans de cette région de la Sibérie, 
que la nature ingrate du sol oblige souvent à vivre 
d'expédients : comme eux il fut maraudeur, voleur... 
D se distingua cependant bientôt par l'audace qu'il 
apportait dans ses exploits, et son inconduite ne tarda 
pas à lui valoir une réputation d'effréné libertin. On ne 
le désigna plus que par le sobriquet de Raspoutine, 
déformation du mot Raspoutnîk (le débauché) qui 
devait lui rester en quelque sorte comme nom de famifle. 

Les habitants des villages de Sbérie ont l'habitude 
de louer des chevaux aux voyageurs qui traversent te 
pays et de leur servir de guide et de cocher. Il arriva 
ainsi un jour à Raspoutine de conduire au couvent de 
Verkhoturié un prêtre qui lia conversation avec lui, 
fut frappé de la vivacité de ses dons naturels, Tameca 
par ses questions à lui faire confidence de sa vî$ désor- 
donnée, et l'engagea à consacrer à Dieu une ardeur si 
md employée. Cette exhortation produisit une impres^ 
Mon si grande sur Grigory qu'il panit vouloir abandon- 
ner sa vie de débauche et de rs^îBes. U fit un long 
séjour au monastère de Verkhoturié et se mit à fré- 
quenter les lieux saints des environs^ 

Loi«qu11 rentra dans son village il semMait êtve 
transformé, et les habitants eurent peine à reconnaître, 
en cet homm^ lau maintien ^ave et à la mi$é «oistère, 
l'agËCien mauvais sujet qu'avaient mndm oâèbre tant 
de fâchewes aventures. On te voyait ellw de ^sillage en 
village, répandant la bonne parole et faisant à qui 



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RASPOUTINE 47 

VMlait reotewlre de dongues (stations des livres BaistB» 
tfÊ*U tirait de sa mendiée prodigieuse* 

vLa créduiiltè publique, qu'il exploitait déyà d'usé 
manière fort habile, ne tarda pas à ymt en iui un pM- 
fiiète, «u être doué iàe facultés surnaturels, et possé- 
4mÊSl k don de faine des miraoleB. B faut, pour oom- 
-prendre cet engouemeoft si rapide, tenir «compte d'abovd 
derétarange pouvoir de fascivalaon et de mi^gestiesi 
^e possédait Baspoutine, €ft ensuite de la faoiitè Ji^«c 
iaqueUe A'nnaginatioA populaire xusse subit l'attrait du 
nerv«ii)euK. 

Cependant ia vertu du nouveau saint ne «lonble pas 
ïfiRrdr Jfésisté iknigtemps aux pmsBants assauts tque la 
teutation livrait à sa cbair, et ii retamlxa dans ^son 
dévergondage. H eét vrai <|uil memavt grande coirtriition 
de ses fautes, mais cela ne l'empêchait pas de mcgob- 
mencer. On trouvait donc déjà en lui, à cette époque, 
ioe mélange de mystieisme et d'érotisme qui devait en 
Jtarre un personnage «i dangereux. 

Malgré tout, sa réputation s'étendait de pi» en plus. 
On s'adressait à hii, on le faisait venir de kdn, non seu- 
lement en SSbérie, mas même en Russie. 

Ses pérégrinations l'amenèrent en&a jusqu'à Ssdnt- 
l^i^rsbourg. il y fit, en 1905, la connaissance de l'ar- 
chimandrite Théophane, recteur de l'Académie de 
ttiéolo^, qui cnft discerner en hii les indices d'ime foi 
'^aincèiie et d'ume itrôs grande humilîbé, ainsi que toutes 
les «arques 4iq l'inspiration divine. Raspoutine fut 
4ndimduit par ivà dans les oercks pieux de la capitale 
où sa lïéputation de prophète l'avait déjà précédé. Il 
n'eut pas de peine à profiter de ;la crédulité de'ces dévots 
jqne leur raffinement même rendait superstitieux et 
senûbles à rattrait de cette piété rustique ; on ne vit. 



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48 RASPOUTINE 

dans la grossièreté originelle du personnage, que l'inté- 
ressante candeur d'un homme du peuple ; on était 
rempli d'une profonde admiration pour la « naïveté » 
de cette âme simple... 

Raspoutine ne tarda pas à prendre un ascendant 
très grand sur ses nouveaux adeptes ; il devint le fami- 
lier de certains salons de la haute aristocratie péters- 
bourgeoise, et fut même reçu par des membres de la 
famille impériale qui chantèrent ses louanges à l'impé- 
ratrice. Il n'en fallait pas davantage pour que le dernier 
pas fût franchi : Raspoutine fut amené à la cour par 
les intimes de Sa Majesté et sur la recommandation 
personnelle de l'archimandrite Théophane. C'est là un 
fait qu'il ne faut pas oublier; c'est ce qui devait le 
mettre pour plusieurs années à l'abri des attaques de 
ses adversaires. 

Nous avons vu conmient Raspoutine, profitant du 
désespoir qui rempUssait l'âme de l'impératrice, avait 
su lier sa vie à celle du tsarévitch et prendre sur sa 
mère une autorité de plus en plus grande. C'est que 
chacune de ses interventions, qui semblait provoquer 
une amélioration dans la maladie de l'enfant, venait 
renforcer son prestige et augmenter la foi qu'on avait 
dans sa puissance d'intercession. 

Cependant, au bout d'un certain temps, Raspoutine 
fut grisé par cette élévation inattendue; il crut sa 
position assez solidement établie, perdit la prudence 
*qu'il avait observée au début de son séjour à Saint- 
Pétersbourg, — et retomba dans ses excès. Mais il le 
fit avec une habileté qui donna longtemps le change 
-sur sa vie intime. Ce n'est que peu à peu que le bruit 
de ses turpitudes se répandit et trouva crédit. Quelques 



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RASPOUTINE 49 

voix timides s'élevèrent tout d'abord contre le stareiz ; 
elles ne tardèrent pas à se faire de plus en plus nom- 
breuses et assurées. Mademoiselle Tioutcheva, la gou- 
vernante des grandes-duchesses, fut la première, à la 
cour, à tenter de démasquer Timposteur. Ses efforts 
vinrent se briser contre la foi aveugle de sa souveraine. 
Parmi les faits qu'elle allégua contre Raspoutine, il 
s'en trouva plusieurs que, dans son indignation, elle 
n'avait pas suffisamment contrôlés et dont la fausseté 
éclata aux yeux de l'impératrice. Voyant son impuis- 
sance, et pour dégager sa responsabilité, elle demanda 
qu'au moins Raspoutine ne montât plus à l'étage habité 
par les enfants. L'empereur intervint alors dans le 
débat et Sa Majesté céda, non pas que sa conviction 
fût ébranlée, mais par désir de paix et par condescen- 
dance pour une personne que, d'après elle, son zèle 
étroit et son dévouement mêmes aveuglaient. Quoique 
je ne fusse alors que simple professeur des grahdes- 
duchesses, — ceci se passait dans le courant de l'hiver 
1910 à 1911, — je fus mis au courant par Mademoi- 
selle Tioutcheva elle-même des péripéties de cette lutte ^. 
Mais j'avoue qu'à cette époque j'étais encore loin 
d'admettre tous les bruits extraordinaires qui circu- 
laient sur Raspoutine. 

Au mois de mars 1911, l'opposition devenant de plus 
en plus menaçante, le staretz jugea prudent de laisser 
passer la tourmente et de disparaître pour quelque 
temps. Il partit en pèlerinage pour Jérusalem. 

A son retour à Saint-Pétersbourg, — dans l'automne 
de la même année, — l'émotion ne s'était pas calmée 

1. Les rapports entre Timpératrlce et M*'« Tioutcheva ne redevinrent 
jamais ce qu'ils avaient été, et elle abandonna ses fonctions au printemp:. 
de 1912: 



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60 RASPOUTINE 

et Raspoutine eut A sofutenir ks attaques d'un de ses 
anoieHS protecteurs, l'évêque Hermogène, tpâ, par des 
menaaes terribles, lui arraGha la promœse de xie plus 
ireparaitffe à <la «our oà sa pBésenoe compromeftiait tes 
aouverains. A peine dégagé de l*itreinte de celui qui 
était allé jusqu'à le frapper, Baspoutine oounit se 
plaindre à sa grande 'protectrice, Madame Wyroubova, 
oompagae {ut^sque inséparable de Timpératrice. L -évdque 
lut exilé dans un monastàre. 

Tout aussi vains furent les efforts de l' archimandrite 
Théophane qui ne .p<Htvait se consoler de 9'dtre porté 
en qudque sorte garant de la haute vertu du skœelz 
et d'avoir égaré les souverains par sa recommasidatiosi 
persomielle. Il mit tout en oeuvre pour le démasquer 
et ne réussit :qu'à se iaire ireiéguer dians le goifvcnunnent 
ée Tauride. 

C'est que iRaspoutine était parvenu à faire passer 
-les «deux évêqnes pour des intrigants qui ;avaieat voulu 
ae iservir de lui ^ooriinie d'un iBstmment et qui, jalouK 
d'une faveur qu'ils jie pouvaient plus exploiter au profit 
de leurs amlMtions pensonnelles, dierdiaient 'à provo- 
quer sa ofaute. 

« (L'humble payaan de Sibérie d était devenu un adver- 
saire redoutable chez lequel le manque de sompules le 
plus absolu s'alliait à «tne habilefté consommée. Admi- 
rdiiement renseigné, ayant 4es créatures à lui npiussi 
bien à la cour icpxt :4ahs llsntourage des ministres, il 
avait soin, dès qif'il voyaiij; pioiniire un nouvel emiemi, 
de pteftâre les devants en le desservant adroîtfltnent. 
Puilb,^ sous fomie de prédictions, il annonçait les attaqués 
dont il allait être l'objet, se gardant toutefois de dési- 
gner d'aune façon trop précise sei5 adverssai^s. Aussi, 
lorsque le coup était porté, la main qui le dirigeait ne 



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RASPOUTINE 51 

temét-eUe plus ^'une arme émoussée. Il lui arrivmt 
souvent d:^iiiteroéder en faveur «de ceux qui d'avaient 
calomnié, dèolarsori; wec une f^te Simniitè q«e ces 
é|irouves et aient néoessaims à son «ahit. €e qui devait 
conitrî3imer égal^nent à entretenir la oonfianoe avenue 
qu'on hu gairtfa jusqu'à la fin, c'«st Je lait que l'empe- 
reur ^et l'impératrice étaient «habitués à voir eenx aux- 
. cpifids ils imontraient une attention particulière 'devenir 
le point de mûre ^des 'intrigues et des cabales^ Ils saraient 
qne oela seul suffisait pour les désigner aux ooops et 
«ux .attaques des eavieiix. Us étaient donc persuadés 
que la faveur toute spéciale qu'ils témoignaient i ain 
Diiscur rmmfik devait déchaîner contre »lm toutes les 
haines, ton/tes les j:alousies, «t faire de lui la vdctime >âes 
pires calomnies. 

Cependant le scandale sortait peu à peu du monde 
religieux, on en pariait à mots couverts dans les milieux 
politiques et diplomatiques, on y faisait allusion dans 
les discours de la Douma. 

Au printemps 1912, le comte Kokovtzof, alors pré- 
sident du Conseil des ministres, se décida à intervenir 
auprès de l'empereur. La démarche était d'autant plus 
délicate que jusqu'à ce moment l'influence de Ras- 
poutine ne s'était exercée que dans l'Église et le cercle 
de la famille impériale ; c'étaient là deux domaines dans 
lesquels le tsar n'admettait pas volontiers l'ingérence 
de ses ministres. 

L'empereur ne fut pas convaincu par cette démarche, 
mais il comprit qu'une concession à l'opinion publique 
était nécessaire : peu de temps après le départ de Leurs 
Majestés pour la Crimée, Raspoutine quittait Saint- 
Pétersbourg et prenait le chemin de la Sibérie. 

Toutefois son pouvoir n'était pas de ceux que la 



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52 RASPOUTINE 

distance diminue. Bien au contraire elle ne pouvait 
que rehausser le prestige du slardz en l'idéalisant. 

Comme lors de ses absences précédentes, un échange 
assez fréquent de télégrammes eut lieu, par l'intermé- 
diaire de Madame Wyroubova, entre Pokrovskoïé et 
les diverses résidences que la famille impériale occupa 
successivement dans le courant de l'année 1912. 

Absent, Raspoutine était plus puissant que présent. 
C'est que son emprise psychique se fondait sur un acte 
de foi et que la puissance d'illusion de ceux qui veulent 
croire n'a pas de limite, — l'histoire de l'humanité est 
là pour le prouver. 

Mais que de souffrances, que d'effroyables malheurs 
allaient résulter de cette aberration funeste ! 



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CHAPITRE VI 

LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO. — MES ÉLÈVES 

(Hiver 1913 à 1914) 



C'est à Raspoutine que l'on imputa une fois de plus 
l'amélioration qui se manifesta au bout de quelques 
jours dans l'état de santé d'Alexis Nicolaïévitch, lors de 
la terrible crise d'hémophilie que j'ai décrite plus haut. 

Elle s'était produite, on s'en souvient, peu de temps 
après le changement de régime que j'avais cru devoir 
adopter pour le tsarévitch, et je m'en sentais en partie 
responsable. Ma perplexité était très grande. Quand 
j'avais pris ma décision, j'en avais bien envisagé les 
redoutables dangers, et je m'étais cru la force de les 
affronter; mais l'épreuve de la réalité était si terrible 
que je me demandais s'il fallait persévérer... Et cepen- 
dant j'avais le sentiment précis que c'était là une 
impérieuse nécessité. 

Au bout de deux mois de convalescence, — le réta- 
bUssement était toujours fort lent, — l'empereur et 
l'impératrice se montrèrent résolus à persister, malgré 
les risques, dans la voie qu'ils avaient adoptée. 

Les docteurs Botkine ^ et Dérévenko, quoique d'un 
avis opposé, s'inclinèrent devant la volonté des parents 

1. Le D' Botkine, fils du célèbre professeur Serge Botkine, était méde*^ 
cin de la cour. 



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54 LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO 

et acceptèrent courageusement cette décision qui aug- 
mentait encore les difficultés d'une tâche déjà si ardue 
et si ingrate. J'admirais profondément leur énergie et 
leur abnégation. Ils étaient toujours sur le qui-vive, 
dans l'attente perpétuelle de la crise possible ; et lorsque 
l'accident s'était produit, c'était la lutte d'autant plus 
redoutable pour eux qu'ils connaissaient l'insuffisance 
des palliatifs dont ils disposaient. Enfin, quand, après 
des nuits de veille, ils avaient la joie de voir leur petit 
malade hors de danger, ce n'était pas à leurs soins, 
mais à l'intervention miraculeuse de Raspoutine qu'on 
BtttihvMt la guérison ! Mais, faisant abstraction de 
teoÉ amour^prôipre, ils étaient soutenus par te sè^ti^ 
ment de profonde prtié que leur inspiraient les angoisse» 
de^ parents et les tortures de cet enfant qui, à Fâge de 
dix. ans, avait déjà enduré plus de souffrances que* bien 
des* hommes touchant au terme de leur vie. 

Notre séjour en Crimée s'était proiengé phis que die 
coutuine à cause ëe la m^aladie d'Alexis NieolaSévitoh 
et nous ne rentrâmes à Tsarskoïé-Sék) qic'en décembre. 
Nous y passâmes tout l'hiver de 19^13 à 1914 La vie 
y atvait un caractère beaucoup plus intime que dans 
lesi autres résidéneest. La suite, à part la demoiselle 
d'honneur de service et le commandant du> régiment 
» combiné » \ n'habitait pas au paldis*; et la fanûlle, 
àr moins de visirtes^ de parents^ prenait en général: ses 
repas seule et sans le moindre af^parat. 

Les leçonts*^ commençaient à neuf heures et étaient 

1. Régiment chargé de la garde personnelle de l'empereur et formé 
d'éiém'entâ de tous le$ régiments de la garde. 

2. Les branches d'enseignement de. mon élève étaient à eette époi^pie 
le russe, le français, l'aritlimétique, l'histoire, la géographie et la religion. 
DH6 oottMtœnçar Tanglai» que plus t«rd< et û'eiA Jamais de leçons d^alle- 
mand. 



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LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO 55 

inteiTompueft de ODzè heures à raidi. Noub sortioK don 
en voiture, en traineao ou en automobile, puis le travail 
repoenait jusqu'au déjeuner qui arait lieu à une heure. 
L' après-midi bous passions toujours deux heures en 
plein air. Les gcaodes^lucfaesses, et l'empereur qiiMd< 
il était libre, venaient nous rejoindre et Alexis Nieo* 
laîévitch s'amusait avec ses soenrs à faire des glissades 
du haut d'une montagne de glace qu'on avait élevée 
au bord< d'un petit lac artificiel. Il aimait aussi à jouer' 
aYêc son âne, Vanka^ (Jeamiot)r qu'on attelait à un 
petit traÎMau, et son cMen Joff, joli petit épagneai 
marron foncé, court sur pâfttcs, dont les longues oreilles 
soyeusest touchaient presque le sol. Vanfca était un 
animal d'aune intelli^nce et d'une bouSonnerie sans 
égales. Lorsqu'il avait été question de donner un âne 
à Alexis Nicolaîévitch, on s'était vainement adressé 
à tous les maquignons de Saint-Pétersbeurg ;' le cirque 
Giniaelli avait alors consenti à se défaire d'un vieux 
baudet que son grand âge rendait impropre à de non* 
velles exhibitions. C'est ainsi que Vanka avsôt fait 
son entrée à la cour et il avait l'air d' apprécier fort la 
créeke impériale. Il nous amusait beaucoup, car il 
avait dans son sac toifô les tours imaginables. C'est 
ainsi, que, d'une manière très experte; il vous vidait les 
poches dans l'espoir d'y découvrir quei^que friandise; 
il marquait une prédilection toute spéciale pour les 
vidUes balles de caoutchouc qu'il mâchonnait négli- 
^nmient en fermait un oeil, tomme un vieux Yankee. 
Ces denuc bêtes jouaient un grrnd rôle dans la vie 
d'Alexis Nieolaféviteh, car il avait fort peu de distrao^ 
tions. H souffrait surtout du manque de camarades. 
Les deux fils de son matelot Dérévenko, ses colnpagnons 
de jeux habituels^ et aient beaucoup plus jeunes que 



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56 LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO 

hiî et n'avaient ni l'instruction, ni le développement 
désirables. Il est vrai que ses cousins venaient passer 
quelquefois les dimanches et les fêtes avec lui, mais 
ces visites étaient rares. J'insistai à maintes reprises 
auprès de l'impératrice pour qu'on remédiât à cet état 
de choses. On fît, à la suite de mes démarches, quelques 
tentatives, mais elles ne donnèrent pas de résultat. Il 
est vrai que la maladie dont souffrait Alexis Nicolaïé- 
vitch rendait le choix de ses camarades extrêmement 
difiicile. Heureusement que ses sœurs, comme je l'aï 
dit plus haut, aimaient à jouer avec lui ; elles appor- 
taient dans sa vie un élément de gaîté et de jeunesse 
qui, sans elles, lui aurait fait cruellement défaut. 

Pendant nos promenades de rrprès-midi, l'empereur 
qui aimait beaucoup la marche faisait en général le 
tour du parc en compagnie d'une de ses filles, mais il 
lui arrivait aussi de se joindre â nous et c'est avec son 
concours que nous construisîmes une immense tour de 
neige qui prit bientôt l'aspect d'une forteresse imposante, 
et nous occupa pendant plusieurs semaines. 

A quatre heures nous rentrions et les leçons repre- 
naient jusqu'au dîner qui avait lieu à sept heures pour 
Alexis Nicolaïévitch et à huit heures pour le reste de 
la famille. Nous terminions notre journée par la lecture 
d'un de ses livres favoris. 

Alexis Nicolaïévitch était le centre de cette famille 
si étroitement unie, c'était sur lui que se concentraient 
toutes les affections, tous les espoirs. Ses sœurs l'ado- 
raient et il était toute la joie de ses parents. Quand il 
se portait bien, le palais en était en quelque sorte 
métamorphosé ; c'était comme un rayon de soleil qui 
éclairait choses et gens. Doué des plus heureuses dispo- 



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MES ÉLÈVES 57 

sitions naturelles, il se serait développé d'une façon 
tout à fait harmonieuse s'il n'avait été retardé par son 
infirmité. Chacune de ses crises exigeait des semaines, 
parfois des mois de ménagements, et, quand l'hémor- 
ragie avait été abondante, il en résultait une anémie 
générale qui lui interdisait, pour une période souvent 
fort longue, tout travail intensif. On ne pouvait donc 
mettre à profit que les répits que lui laissait la maladie, 
ce qui, malgré sa vive intelligence, rendait son instruc- 
tion fort malaisée. 

Les grandes-duchesses étaient charmantes de fraî- 
cheur et de santé. Il eût été difficile de trouver quatre 
sœurs de caractère plus dissemblable, mais plus har- 
monieusement unies par une amitié qui n'empêchait 
pas l'indépendance personnelle et qui, malgré la diver- 
sité de leurs tempéraments, les liait entre elles de la 
façon la plus vivante. Des initiales de chacun de leurs 
prénoms elles avaient formé comme un prénom col- 
lectif : OTMA, et c'est sous cette signature commune 
qu'elles offraient parfois leurs cadeaux et qu'il leur 
arrivait souvent d'envoyer les lettres écrites par l'une 
d'elles au nom de toutes. 

On comprendra que je me laisse aller au plaisir de 
narrer ici quelques souvenirs personnels. Cela me per- 
mettra de faire revivre dans tout l'entrain, le naturel 
et la gaîté de leur jeunesse, presque de leur enfance, ces 
jeunes filles qui, au moment où d'autres s'épanouissent 
à l'existence, furent victimes du sort le plus effroyable. 

L'aînée, Olga Nicolaïévna, faisait preuve d'une intel- 
Hgence très vive ; elle avait beaucoup de raisonnement 
en même temps que de spontanéité, une grande indé- 
pendance d'allure et des réparties promptes et amu- 
santes. Elle me donna tout d'abord un peu de peine ; 



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58 MES. ÉLÈVES 

mais à nos esearmonches; Avk début succédèrent des 
rapports empteints de la plus frmche cordialUé. 

EUe saisissait tout sevec une extFéni0 rapicKiké ^t 
savait donnée un tour crigiiE^ à ce qu'elle anrait c«m^ 
pnsi. Je me rap^Ie, entre autms, que, dans^ vaàe de 
m» premières leçons de granunaire oii je lui expliquais 
le> mécanisane des verbes et remploi des auxiliaire^ 
elle m'interrompit tout à coup en s'écriant : « Oh» 
Monsieur, j'ai bien compris, tes auxiliaires, ce sont les 
domestiques des verbes ; il n'y a que ce^ pauvre verbe 
avoir qui doit se servir hii-même... » 

Elle lisait beauèoup en dehors des leçonsw Lorsquf eUe 
fut plus âgée;, chaque fois que je lui remettais un ou- 
vrage^ j'avais la précaution — alléguant la difftculté 
du tedDte on le peu d'iiàtérêt qu'il présentait — d'indi^ 
qaer en^ marge par des annotations les passages ou les 
chapitrée qu'^e devait laisser de côté et dont je \m 
donnais un court résumé. 

Une omissioa de ma part me valut un des momente^ 
les plus désagréables de ma camère pédagogique; mais 
grâee à la présence d'esprit de rempereuT, tout se ter- 
mina mieux que je n'aurais pu le craindrs. 

01]^ Nicolaîèvna lisait /es Misérables^ et était arrivée 
à la description de la bataillede Waterloo. Au d^ut 
dé la leçon elle me remît, selon sa coutume, la liste des 
mots qu'elle n'avait pas coqipris. Quel ne fut pas mon 
effroi d'y voir en toutes iettues te mot qm ftt la gloire 
du héros qui commandait la gaitie. J'étais sûr pourtant 
d'avoir pris toutes mea précautions... Je dlsmande le 
livre pour vérifier mes annotations et je constate mo» 
iHcroyaJQtte oublL Pour éviter une explication délicate» 
je biffe le mot malencontreux et je rends la feuille à 
Olga Nicdlaîevna qui s'écrie : 



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IVffiB/ÈILÈVES 5» 

'^^ Tmmi[ivajib B^éi^ bîfiEé: lé mot que }«i sus attér 
demander bien à pti^a<| >: 

LailimdKe tombant' à: mes pied» ne^ in'eût pas donoé 
dé comnuitîxiai plue viotente... 

— MauqsiK)!»! et^^â nlv^airépôndiiy apurèsim'aYoir âenvmdô 
comment je> le savait, quel o'était ubi terme très éner- 
giqfue qu'ii nei HaUàit pa» répétei^, mm que* dans ïou 
bouche de ce général c'était le plus beau mot de la 
langue it&nqsim. 

Qudqotts^ lieurésr pdus'tapd; à la promenade, je ren- 
cQiAvm Vempej^ixr^ dsui» le paco; il me prit à* Féeart 
et^- dtt- tbn te ptas sérietiid, me dit : 

— Monsieur,, voœ* ap^enes à mes ftUes un étrange 
vMabùIaixie.*. 

Je m'embàrras^s d<an8 des e^Hcatiofnst coçnfuses; 
Mais Teihpéiîéur,. éetetant de ripe; reiprit: 

•^ ABoas, Monsieur; ne vow tourmentess^ pos, y 9k 
ttf&s bien, compris: ce qui s'était passré, et j'ai: répondu 
à ma frfle qiie^ c'est là un dés titrer de gloire de l'aormée 
française^ 

Tatic»iaf NicoWïevna^^ nature plutôt réservée, très 
Inen équilibrée, avait die la volocnté^ ma»^ moins d'ou-^ 
vi^uT^ et de spontaiiéité que sa sœttr aînée. Elle 
n'était pas a^fssr bien douée, mais elle rachetait cette* 
infériorité par plus d'esprit de Miite et d*égalîté de 
caractère. Elle était fort jolie, sans avoir teutefois le 
charme d'Olga Nicolaïevna. 

Si tant est que l'impératrice fît une différence entre 
sest filles, Tatiouia Kîcolaïeviia était sa préférée. Ce 
n^est pieis que ses scrars aimassent' moins letrr mère, 
mais Tatiana Nicolaïevna savait l'entourer de soins 
plus assidus et ne se lai^ait jamais aller à tm mfouve- 



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60 MES ÉLÈVES 

ment d'humeur. Par sa beauté, et le don qu'elle avait 
de s'imposer, elle éclipsait en public sa sœur aînée 
qui, moins attentive à sa personne, paraissait effacée. 
Cependant ces deux sœurs s'aimaient tendrement; il 
n'y avait qu'un an et demi de différence entre elles, 
ce qui les rapprochait naturellement. On les appelait : 
« les grandes »; tandis qu'on avait continué d'appeler 
Marie Nicolaïevna et Anastasie Nicolaïevna : « les 
petites ». 

C'était une belle fille que Marie Nicolaïevna, grande 
pour son âge, éclatante de couleurs et de santé; elle 
avait de grands et magnifiques yeux gris. De goûts 
très simples, pleine de cœur, elle était la complaisance 
même; ses sœurs en abusaient peut-être un peu et 
l'appelaient : « le bon gros toutou » ; elle en avait tout 
le dévouement bénévole et un peu pataud. 

Anastasie Nicolaïevna, au contraire, était très es- 
piègle et assez fine mouche. Elle saisissait prestement 
le ridicule, et on résistait mal à ses saillies. Elle était 
un peu enfant terrible, défaut qui se corrigea avec l'âge. 
Fort paresseuse, mais d'une paresse d'enfant très douée, 
elle avait, en français, une excellente prononciation 
et jouait de petites scènes de comédie avec un véritable 
talent. Elle était si gaie et déridait si bien les fronts 
les plus moroses que plusieurs personnes de l'entourage 
avaient pris l'habitude de l'appeler «Sunshine», en sou- 
venir du surnom qu'on avait autrefois donné à sa mère 
à la cour d'Angleterre. 

En somme, ce qui faisait le charme assez difficile à 
définir de ces quatre sœurs, c'était leur grande sim- 
pUcité, leur naturel, leur fraîcheur et leur instinctive 
bonté. 

Leur mère, qu'elles adoraient, était en quelque sorte 



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4.' (fnC^ (k/Ç ù, 

■h 9u^ /^ >*^ 




Autographe de la grandc-duchessc Oiga Nicolaïevna. 
Livadia (Grimée), 13/26 mai 1914 



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ME& ÉLÈVES 63 

infaillible à leurs yeux; aevUe Olga Nioolaïevna eut 
parfois quelques velléités d'indépendance. Elles étaient 
pleines de prèvenanoes exquises pour die. D'un commun 
accord lit de leur propre initiative, eUos s'étaient arran- 
>gée6 de manière à ce que chacune d'eiles à tour de râle 
fiât « de jour » auprès jde li^r mère, et hii tint compa- 
{pûe. Quand l'impératrice était soulirante, cette qui 
vemplissait œ devoir filia' se privait ainsi de toiile 
sortie. 

Leiurs rapports avec l'empereur étaient charmants. 
U >était à la foi» pour elles l'empereur, leur pèi^ et un 
camarade. 

le sentHiieivt qu'elles éprourvaient pour lui se modi- 
iiait ainsi suivant les circonstances, et sans qu'il y 
eùi jamais confusion de « quaUté » et d'expression. Ce 
sentiment allait de la vénération religieuse^ jusqu'à 
l'abandon le plus confiant et à la plus cordiaSe amitié. 
N'était-ôl pas toui^ :à tour celui devant qui les ministres, 
les plus hauts dignitaires de l'Église, les grandsniucs 
et leur mère même sHncMnaient avec respect, celui dont 
le oo3ur paternel s'ouvrait avec tant de bonté à leurs 
petnesi celui lenfia qui, loin des yeux indiscrets, savait 
à l'occasion tsi gaiement s'associer à leur jeunesse ? 

Sauf CHga NicoiaSevna, les grandes-duchesses étiaient 
des élèves assez médiocres. Cela provenait en gràn^ 
partie du fait que, malgré mes demandes réitérées, 
rimpératriee ne vouhit jamais prendre une gouvernante 
française, craignant, sans douter, de voir quelqu'un 
«'interposer entre elle et ses iilles. Le résultat, c^stque, 



1. Dans le culte orUiodoxe, au moaieiit de rofltvtoiie, toisqnie' les 
chantres se sont tns, le prêtre à l'autel proclame, au milieu du silence 
solennel de l'assemblée agenouiUée, cette phrase : < le très pieux, le très 
autocrate, le très grand souverain empereur >• 



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64 MES ÉLÈVES 

lisant le français, et l'aimant, elles n'ont jamais su le 
parler avec facilité ^ 

L'état de santé de l'impératrice explique que l'ins- 
truction de ses filles ait été un peu négligée. La maladie 
d'Alexis Nicolaïévitch avait usé peu à peu sa force de 
résistance. Au moment des crises, elle se dépensait 
sans compter, avec une énergie et un courage remar- 
quables. Mais, une fois le danger passé» la nature repre- 
nait ses droits, et, pendant des semaines, elle restait 
étendue sur une chaise longue, anéantie par l'efîort. 
Olga Nicolaïevna ne répondit pas aux espérances que 
j'avais fondées sur elle. Sa belle intelligence, ne trouvant 
pas autour d'elle les divers éléments nécessaires à son 
développement, au lieu de s'épanouir, tendait à s'étioler. 
Quant à ses sœurs, elles n'avaient jamais eu que 
peu dé goût pour les études, et étaient surtout douées 
de qualités pratiques. 

Les circonstances les habituèrent de bonne heure 
toutes les quatre à se suffire à elles-mêmes, et à savoir 
se contenter des seules ressources de leur bonne humeur 
native. Combien peu de jeunes filles se fussent accom- 
modées sans récrimination de leur genre dé vie, exempt 
de toute distraction extérieure et qui ne pouvait tirer 
quelque agrément que de la douceur, tant décriée de 
nos jours, de l'intimité familiale! 

1. Sa Majesté s'entretenait en anglais avec elles, l'empereur en russe 
exclusivement. Aux personnes de son entourage, l'impératrice parlait 
anglais ou français ; elle ne s'exprimait en russe (elle avait fini par le 
posséder assez bien) qu'avec ceux qui ne comprenaient pas d'autre 
.langue. Pendant toutes les années que j'ai passées dans Tintimlté de 
la famille impériale, il ne m'est jamais arrivé d'entendre l'un de ses 
membres faire usage de Tallcmand, à moins qu'il n'y fût forcé par les 
circonstances : réceptions, Invités, etc. 



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CHAPITRE VII 

INFLUENCE DE RASPOUTINE. — M«« WYROUBOVA 
MES PERPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES 

(Hiver iQiS-W^, suite) . 



Cependant, tandis que la maladie du tsarévitch 
pesait d'un tel poids sur la famille impériale, et que la 
faveur de Raspoutine, entretenue par cette inquiétude 
même, continuait à grandir, les jours allaient leur train 
paisible, en apparence, à Tsarskolé-Sélo. 

J'étais encore, à cette époque, très mal renseigné sur 
le staretz^ et je cherchais par tous les moyens à recueillir 
des précisions sur lesquelles je pusse fonder avec quelque 
raison mon jugement, carie personnage m'intriguait fort. 
Mate ce n'était pas là chose aisée. Non seulement les 
enfants ne me parlaient jamais de Raspoutine, mais ils 
évitaient même, en ma présence, toute allusion à ce 
qui eût pu déceler son existence. Je me rendais compte 
qu'ils agissaient ainsi par ordre de leur mère. L'impé- 
ratrice craignait sans doute que, étranger et non ortho- 
doxe, je fusse incapable de comprendre la nature du 
sentiment qu'elle et les siens éprouvaient pour le 
staretz et qui les faisait le vénérer comme un saint. En 
imposant à mes élèves ce silence, elle me permettait 
d'ignorer Raspoutine, ou me faisait entendre qu'elle 



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66 INFLUENCE DE RASPOUTINE 

tenait à ce que je me comportasse comme si je l'igno- 
rais ; elle prévenait ainsi de ma part toute possibilité 
de prendre parti contre un être dont j'étais sensé ne 
pas connaître même le nom. 

J'avais pu d'ailleurs me convaincre du rôle insigni- 
fiant que jouait Raspoutîne dans ïa vie d'Alexis Nico- 
laïévitch. Le docteur Dérévenko m'avait, à maintes 
reprises, raconté les réflexions plaisantes que le tsaré- 
vitch avait faîtes devant lui sur Raspoutine. Ce per- 
sonnage amusait son imagination d'enfant et piquait 
sa curiosité, mais l'influence était nulle. 

Depuis les protestations de M^i® Tioutchéva, Raspou- 
tine ne montait plus chez les grandes-duchesses, et 
ne j venait chez Alexis Nicolalériteh* que dans àe très 
rares oécasions. 

»0n craignait sans doute que je ne 1^ reno^ntrasse, 
car les chambres que j'doeupaîs au .pàlai& étamit cou-» 
tiguës à celles du tsarévitch. CojximeJ:'i9xig6ais du peir^ 
sonnel attaché à sa personne qu'il me tînt ou comrant 
dès pkis petits incidents ' de sa vie, ces entremeà ne 
pouvaient »roit lieu à mon' insu ^. -f 

Les eof ants voyident Raspomtine chez kuns paroais, 
mais à cetke époque déjà, ses visites au palais étaieiit 
ttè». peu iréquented.i II se passait souvent des semâmes, 
parfois un mois,' sans qu'on l'y appelât. On prit de :^lus 
en; plus l'habitude de le convier chez M^^ Wj^rdulDovia 
qui habitait une petite imaison, tout près du: palais 
Alexandre; L'empereur et le gra»flWue héritier a'y 
allaient presque jamais, et même là- les renpoatires 
fareai* toujours assez espacées. ^ . , . 

l. J'^?ipris ainsj q^e .du 1« jioivier 1914 iHsquîau jour dp sg ijwt, 
en décembre 1916, Raspoutine ne vint que tro,is fois chez Alexis Nico- 
teïéVilKîh. 



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MADAME WYROKJBOVA 69 

GanuBe je l'ai dît plus famt, c^Mak M(«a Wytcrriat^ya 
cpi servait dïdtomédiaire* BaiJO& i'mqaénihîge «t Ha^» 
pouftiine ; c'était elle qai.oeMettait aa léordte les ktblu 
qa'oB loi' destinàîl 6k qui rapportait ses râpoasM.H^ 
leplas soÉiivnt orates — ai^palsâs^ > . t ' ^ .in* 

Lm. apports icastre Sa Majéatè. jet M^^i Wymiliowil 
ètaÎMd très intimes «t il ne ae pansait, poiir ainai direi 
pas de jQwt que ceile^ ne vint fteÉi'in^pé^atrioe; <lertto 
anatié^ renacHitait à Inen des. annéos. &!<>»• WymaiHnrsi 
s'était mariée très- jeune. Son mari» bomiiie^ ûeieuj^ 
ivrogne invétéré, ne sut, d'emblée, qu'inspirer une 
avorâon protoide^ à celle qu'il venait d'éponsfirx :>Ils 
ae séparémnt et-M^ WyroidMiva sleffarça da tspuvot 
dans ih' religion «n apaisement et une donsolatin. Scm 
BiaUieiir la nçproc^^ de rimpévàtiiee'fqBi, pour avam 
aoBuftért elk-Biéme, était attirée par la dovlaur «è 
aimait à oousaier. Elle fut pin» éè pitié pour cèttb 
jeofte femme si duremari: éprqfu^$éei raoouèilit dans 
atm int&nité et se TattacSia pour lu ^vîe spar la bonté 
fpi'elie* lui témoigtia. 

Nature sentimentale *et m^atique, M^« Wyrooboira 
conçut pour l'impératrice une: fetvenr sans 'réserirai 
mais dangereuse àï cause de sa dévotion mômci, qtd 
nmnquait de clairvoyance et du sens de la<réàlité; >> 

L'impératrice à son tour se laissa de plus en: pins 
gagner par ce dérvouement d'une ^ncérîté si paasiomiée. 
Exclusive comme elle l'était, elle n'admettait guère 
qu'on nç lui appartînt pas en entier*. E^e ne >s'ouvrfdt 
complètement qu'aux amitiés qu'elle était sâi« de ^omi* 
ner ; il fallait répondre à sa confiance par. un 4pq total 
de 6ai-4nême; Elle nie ioomprit pietirt ce qu'il y avait 
d'imprudent à encourager les manifestations de , cette 
fidélité fanatique. 



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68 MADAME WYROUBOVA 

I^SM Wyroubova avait gardé une mentalité d*enfant» 
et ses malheureuses expériences avaient exalté sa sen* 
sibilité, sans mûrir sa réflexion. Dépourvue d'intelli- 
gence et de discernement, elle se laissait aller à ses 
impulsions; pour être inconsidérées» ses opinions sur 
les gens et les choses n'en étaient que plus absolues. 
Une impression suflBsait à fixer sa conviction bornée 
et puérile ; immédiatement elle classait les gens, suivant 
l'impression qu'ils avaient faite sur elle, en « bons » 
et « mauvais » ; ce qui revenait à dire « amis » ou « en- 
nemis ». 

C'est sans calcul de profit personnel, par pure affec- 
tion pour la famille impériale, et dans le seul désir de 
lui venir en aide, que M™« Wyroubova cherchait à 
renseigner l'impératrice, à la gagner à ses préférences 
ou à ses préventions, à agir, par elle, sur les décisions 
de la cour. Mais elle était, en réalité, l'instrument aussi 
docUe et inconscient que néfaste d'un groupe de per- 
sonnages peu scrupuleux qui se servaient d'elle pour 
faire aboutir leurs intrigues. Elle était incapable d'avoir 
une politique à elle ni des visées réfléchies, incapable 
même de deviner le jeu de ceux qui l'employaient. 
Manquant de volonté, elle subissait entièrement l'in- 
fluence de Raspoutine et était devenue son plus ferme 
appui à la cour K 

Je n'avais pas encore eu l'occasion de voir le staretz 



1. La « commission extraordinaire d'enquête » nommée par Kerensky 
a établi l'inexactitude des bruits calonmieux répandus au sujet de ses 
rapports avec Raspoutine. 

Voir à ce propos le rapport de V. M. Roudnibf, un des membres de 
cette commission : « La vérité sur la famille impériale russe. » Paris» 1920. 
Le fait rapporté par lui m'a été confirmé pendant notre captivité de 
Tsarskolé-Sélo par le colonel Korovitchenko, dont il sera question dans 
la suite de cet ouvrage. 



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MES PERPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES 0» 

depuis que j'étais au palais» lorsqu'un jour qM je 
m'apprêtais à sortir» je le croisai dans rantichâmlMne. 
J'eus le temps de le dévisager pendant qu*U se débar- 
rassait de sa pelisse. C'était un iionuiie de tttUe tievée» 
à la figura émaciée» aux yeux gris-bleu très perçants 
et enfoncés sous des sourcils embroussaillés. Il avait 
de longs cheveux» ube grande barbe à la moufik et il 
portait ce jour-là une blouse russe en soie Meue snrée 
à la ceinture» un pantalon noir bouffant et de hautes 
bottes. 

Cette rencontre» qui ne se renouvela jamais» me laissa 
une impression de malaise indéfinissable : pendant ks 
quelques instants où nos regards s'étaient croisés» 
j'avais eu nettement l'impression de me trouver en 
présence d'un être malfaisant et troublant. 

Cependant les mois passaient et j'avais la joie de 
constater les progrès de mon âève. Il s'était attaché 
i moi et s'effor^t de répondre à la confiance que je 
lui témmgnais. J'avais encore beaucoup à lutter contre 
sa paresse» mais le sentiment que la sonune de liberté 
dont il disposait dépendait entièrement de l'usage 
qu'il en faisait stimulait son énergie et fortifiait sa 
volonté. Par bonheur l'hiver avait été bon» et il ne 
s'était plus produit de crise grave après celle de Livadia. 

Je savais bien que ce n'était là qu'un répit» mi^ je 
constatais chez Alexis Nicolalévitch un effort sérieux 
pour maîtriser sa nature impulsive et tuiimlente qui» 
si souvent» hélas ! àviedt été cause d'accidents graves» 
et je me demandais si je ne trouverais pas dans cette 
maladie» si redoutable à d'autres églEurds» un auxiMldre 
qui obligerait peu à peu l'enfant à se dominer» et qui 
tremperait son caractère. 



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m KES'PBBPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES 

' ! 'Bout cetejm'èlait dt'imi très grani réeonff rt, maistîsiiiè 
loe'fiMïtQS. cspeiidMit aueime ilfaisioîlinr leninmieaseB 
êmoÊàUm tfe ma tftcbc; Jmms |e ft'aJrsM nûeu* me>- 
pnsr MnAieti'k oriliBit contrafiéit mes cflafts.» J^«f«ia 
àilHAter «mire la «Sattone senriie ée ia dMBtfetktté 
«tradtdatielL'<iBaise< d'une partie ctojTenfaMimge. Cfétail 
mêtaie poor iBDi> un gvamirsnîet dlétodiifinittiit és^ voir 
oèmnent là aioipikitié' nratiiMHe d'iUeaiis i^caialèritoti 
«Mit rétbtèjusfw4à: à Fattrait de cesèouanigeB fanflloH 
dérées. • < 

' &:ne soavieas iqu'ime dépiUat^va d^ paryian^iiDun 
éris giRtmvaeniftiitft'da:<eéntre 4e te Phtssia 'nat wm JMV 
apporter jée» càdcaOK- an: gnad-dnc héoitrai LeB;4Mài 
hommes ipii ta cciinposaieaft, sur Viorûft donsé à^ïmiii; 
basse par le «likrQ d'éqmpage 'Sérévenln^ se màmité^ 
à genoux devant Alexis Nicolaïévitch pour lui ofMr 
Ml objetB qu'ils lad deskinaienlL Je ^remanpial Tkdr 
eÉÛÊsnosat de ffeidaaHt qui aevait imtcmment rtn^gi^ 
e|, éès qisa noaB ff&mes aeola, jo'luii deninndafc sfékrlut 
avait été à^âafeiatdB/ voir ces gaar agenniiiWéir lèétàÊâ 

f^ IDh H'HOn^ rmaiB Dèrévanko dit xfoe <iadà déit*ébiB 

(-^ Cest fldbsaMe^ii^cmpereur luÎNiiiêake . nfaimb pm 
qu^oiv a nette Âr gepoiix djsvaidb hfi. Paiin|u«B a'eaHLpâh 
^e»4rou3 pas BéiÉweakéitàtBgir ain^ ? 
>— ^ Je noisais pafc^p'jeiBfos&paî* < • 

;IfisrtcrMMi aldfs aispite 'dif.iÉnttR d'équqiage «| 
l^Uftant Alt dnolvaiîtéde se Tvairidtffivtèdece qui-était 
pètar kd' ano. vèâtabte'icoirtraintie. - 

vMAisice qai ^étiHi petEt^ètré pluBiv^àppeemcore» b*àiaiA 
son isolMwat et leâ 'dveonsrtaivcies définvwidUcB' dàas 
lesquelles se poursuivait son instrurtion. Je me lamlflîs 



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MES* PERPLEXrrÉS PÉDAGOGTQUÏ» 71 

comiMte «[Uil dévaUr ptMque» fsctaiemenrt ^n être* ahisi^ 
et que réduestkm 4fViA prince tendra faire ^ lui uii 
^nreinconitAcA, qtd flilM pàt^pâ trouver hcn Aeitu vie 
poiir li'aVdip tpa& ébè ^Ms sa jeoiièsfte «cuitiis A fe loi 
eonamine; L'eMeigneimnt i^a^'a «eçcdt ne JMM êtrs 
qu'artificicd, «endaiideùx crt itfogmatique. 11 rev6t mtst^ 
iMit te icsmrt^ abMlu et intransîgeânft du Gâftédilsme* 
Gehi prcwienV de piuêieum ^eMBes r du d»)ix de^ pmfè»^ 
mdtn. An faftt que leur liberté d'expi?«di$ion e«Cllmitée 
par tes ^ifmveMom âxt «ail^du ét'^ lei^ âgartl» que 
réehn^ la penumn^të exeeptfotmelli^' de imn dèvet 
dn ftti efiHit, qu'Hs dei^nt parcourir en uti «oaifem 
d^Mmée» très restreint un vaiftte programme. «Gehi les 
potisse mé(?ita&lement' à se i»ervh*'de fërttiide^;' ite 
pvocèdettt par affimyatiens, et songent» itHnm à stinwrlef 
die« leur #ève î^espflt de recherche et û'sâ^dfy^ eî 
fes faibuHéâf decomp^^M, qu'à écârt^ér'ee qui pf^mU 
fake maitre en Mi une curkisîté intempestive et 1^ geéC 
des investigations non protocolaires. 

Bn outre, un «mtant ékyé dans cec^ C€fnditi<^s est 
piivè è%i élément qui jone un rMe capital d^s^fa 
fosmatôon dû jugmnent ; il manque toujeurs dei^ cfifit^ 
naissances qu'on «eqiriert en deho» cte ren^eignemenl^ 
par la vie même, par le libre contact avec ses semblables» 
les influences diverses et parfois contradictoires des 
milieux, l'observation directe, la franche expérience des 
gens et des choses, en un mot, par tout ce qui, au cours 
des années, développe l'esprit critique et le sens des 
réalités. 

U faudrait, dans ces conditions, qu'un être fût doué 
de facultés exceptionnelles pour arriver à voir clair, 
à" penser juste, et à vouloir opportunément. Entre lui 
et la vie il y a des cloisons étanches ; il ne peut concevoir 



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72 MES PERPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES 

ce qui se passe derrière ce mur sur lequel on peint, 
pour Tamuser et l'occuper, de f aUacieuses images. 

Tout cela me préoccupait beaucoup, mais je savais 
que ce n'était pas à moi qu'il incomberait, en définitive, 
de remédier, dans la mesure du possible, à ces graves 
inconvénients. C'était, en effet, la coutume dans la 
famille impériale russe de donner au grand-duc héritier, 
lorsqu'il atteignait sa onzième année, un vospitatiel 
(éducateur) chargé de diriger l'instruction et l'éducation 
du jeune prince. On le choisissait de préférence parmi 
des militaires que leur carrière pédagogique semUait 
désigner pour cette tâche lourde de responsabilités; 
on la confiait, le plus souvent, à un gtoéral, ancien 
directeur d'une école militaire. C'était là un poste très 
envié en raison des prérogatives qu'il conférait, mais 
surtout à cause de l'influence que ces fonctions per- 
mettaient de prendre sur le grand-duc héritier, influence 
qui souvent restait considérable pendant les premières 
années de son règne. 

Le choix de ce vospitatiel avait donc une importance 
capitale : de lui allait dépendre la direction qui serait 
donnée à l'éducation d'Alexis Nicolalévitch, et ce n'est 
pas sans anxiété que j'attendais sa nomination. 



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CHAPITRE VIII 

VOYAGES EN CRIMÉE ET EN ROUMANIE 

VISITE DU PRÉSIDENT POINCARÉ 

DÉCLARATION DE GUERRE DE L'ALLEMAGNE 

{AvriUJuilîet i9i4) 



Au printemps 1914» comme les années précédentes, 
la famille impériale partit potkr la Crimée. Nous arri- 
vâmes à livadia le 13 avril, par une journée radieuse. 
Nous étions conmie éblouis par le soleil qui inondait 
à flots les grandes falaises tombant à pic dans la mer, 
les petits villages tatares à demi terrés dans les flancs 
dénudés de la montagne, et les mosquées toutes blanches 
qui se détachaient avec un éclat intense sur les vieux 
cyprès des cimetières. Le contraste avec ce que nous 
venions de quitter était si violent que ce paysage, 
quoique familier, nous apparaissait dans sa merve^euse 
beauté et dans ce chatoiement de lumière, comme 
quelque chose d'irréel et de féerique. 

Ces séjours de printemps en Crimée étaient une dé- 
tente exquise après les intenninables hivers péters- 
bourgeois et nous nous en réjouissions des mois à 
l'avance. 

Sous prétexte d'installation, on se donna vacances 
les premiers Jours et l'on en profita pour jouir pleine- 
ment de cette nature splendide. Puis les leçons reprirent 



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74 VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE 

régulièrement. Mon coUègUe, M. Pétrof» nous accom- 
pagnait comme les autres fois. 

La santé d'Alexis Nicolaïévitch s'était beaucoup 
améliorée pendant les derniers mois» il avait grandi 
et pris un air de santé qui faisait Iq joie de tous. 

Le 8 mai, l'empereur, voulant procurer un plaisir 
à son fik^.déeîda que )'or profiterait d'une Journée 
qui s'annomc^ particidièreDSQist radîewe pour monter 
juaqa*à la «Pieire lou^s ». Noms parthoes ea automo- 
bile, l'empereur, le grand^uc héritier, un officier du 
Standard et moi. Le msdtre d'équipage Dérévenko et 
le cosaque de service de l'empereur avaient pris place 
dans la voiture qui nous suivait. Nous nous élevâmes 
peu à peu sur les pentes des monts Jatta, à traversr de 
b«tte& forêts de pins dsait le» troaos éMnaes; aiM 
éesittes grisfttresi sur fond cvrvré, montaiefit! dreits ^ 
superbes Jusqu'au ddme de T^rdure qui tes mwarmt. 
Nous atteigntades asser rapidement le but éé notre 
tem%e : tum gpos r»cher rârpl^mbaftt in vatïée «t, qu*âi 
s» couleur, on eût dit av^r été rouiUé ati oorvés éeé 
amiées. s "^ • : 

La journée était ^ beHe que l'empemur se ctéddfl 
à yrotenger la ^mmienade^ Nous passràmes sur le wrsant 
nord' des mcirts Jafla. B s*y trouvait encope de gfidnd)» 
ohSDi^ de neigci, ei* Alexis I^Gcolalévitcbf ptit «n ptaAâf 
très vif à y faire des g^ssades. H eouriit iautowrcfe nomi 
jotiaat et lotdtrant, wùlant dans la neige et se: relevant 
pour retombcir ^qudques instants plus tmti. 32ûntàà 
tnoon, sembhdt41, rexubèranee de sa »aiture ot sa 
joie de vivre ne s'étalent manifestées avec tan^t^d*^^ 
Aeiir: L'empeveittr suivait â^v^è «m bonheur waMÉfiBste 
ks ' gambftè^d dTAteim Nkolafié^ôteh. Ob le •scffittaft 
ppoisnddmeirt hsuiremc de 'constateor qm son fils avait 



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VOVACES. EN CR1BIÉ8 ET RiEHIMANIE 75 

vtoûiivsè4a^stmtô fit lès/forceridviiit ilAvah âtèipfivé 
fmdMt là Imgtesxttid. CependMiL^lfl: cciiirito 'dé l'^.aBci^ 
dÊÊtto ad k «ptiÉtJÎt.psi cH:,. de tBm{te «n tem{is^ ilfniteri- 
^niil pmqr mddôrar ia ^Taât£ a^ reniant: L'kviniiité 
éhi grànd^dsc héritirr. était.< pour bâ, qumqu'lb lifjeii 
pedât juOMs^ UM cause ^de goaiide scRifiran» let^irae 
fottoecupiÉian inee^iaifte. . . > 

La journée timt à sa tedfciioiis {ntnics à ragsèt k 
efaraiRie^ jetoor. L-âmperear.fut très gai pendupt -tout 
k tnLJeli;^ «a avait riioprenabh qius cette i {^Umètvdb 
liberté conaacrèeà «on fils ^^ ocrait été lina tcèafjgraikk 
joaisaaiice pDur lui. H avait ëciuappé po«r aMjèuf iiux 
aèiK» d^ aon métier <te soàryerain, aux prévëaanoea 
càt uBia e i iÉgglt paii» de saH* etitourage. Gxàm^ à l'nniirévu 
dB'cetfce petite fugue, il étiBÔfarteênie patveuu à dèjoMf 
hi>8urveiHlmœ 4fe la pol^oe dU;pal8BS, ipiil dsviiuBt 
toujours autour de lui, — bien qu'elte «TbKerçâl'deffaçop 
fosl xtiBcrète,, -^ «t qu/îl abfaoEDaîtv Une <fcâs< au^ mekis, 
il lui avait été donné de vivrt comme lia simpk nortel:} 
il paraissait détendu et reposât , i 

iL'enqpereur, en tsmps Mdiuaîre, Toyait asatz peu 
aeaxenfants; ae& oocnpakions et les exigences de k^ vie 
de cour Tempêchaient de kàr doniier tout le t^B^ 
qu'H aurait désicâ km vouer. B «a'^taR^ «nJâèÉPement 
Boaâisi à rimpâratinoè du scuii :de texir iaathiction <irt:^ 
dluiB les' irareB uioments dfiaitHmké qu'il passait ^a^pifMi 
eux, il aiinBôt è jouir de <)eur piéseuce sans «rrièpc^ 
penée, en 46àte •liberté d'mspisL II s'eikvçait akrs 
d'écarter le souci de la responsabilité immense qat 
petitft anr lai ; il dieoclnt à oublifiEr quH était eai^iereur, 
peur B^tfè fim ifu'un père. 

Aucun incident important ne. vin*' marifacar nalm 
vie monotone pendaal les sesittues qui saiviienty ' 



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76 VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE 

Vers la fin du mois de mai, le bruit des prochaines 
fiançailles de la grande-duchesse Olga Nicolalevna avec 
le prince Carol de Roumanie \ se répandit à la cour. 
Elle avait alors dix-huit ans et demi. Les parents, de 
part et d'autre, semblaient favorables à ce projet que 
les conjonctures politiques du moment rendaient très 
désirable. Je savais également que le ministre des 
affaires étrangères, M. Sazonof, mettait tout en oeuvre 
pour qu'il aboutit, et que les derniers arrangements 
devaient être pris lors d'une visite que la famille impé- 
riale russe allait faire sous peu en Roumanie. 

Au début de juin, un jour que je me trouvais seul 
avec Olga Nicolalevna, elle me dit tout à coup avec la 
franchise empreinte de tant de confiance et de simpli- 
cité dont elle était coutumière et qu'autorisaient des 
rapports remontant à l'époque où elle n'était encore 
qu'une petite fille : 

— Dites-moi la vérité. Monsieur, vous savez pourquoi 
nous allons en Roumanie ? 

Embarrassé, je répondis : 

— Je crois que c'est une visite de politesse que 
l'empereur va faire au roi de Roumanie, pour lui rendre 
celle qu'il lui a faite autrefois. 

— Oui, c'est peut-être le prétexte officiel, mais la 
raison véritable... Ohl je sais bien que vous n'êtes 
pas censé la savoir, mais je suis sûre que tout le monde 
en parle autour de md et que vous la connaissez... 

Et comme je faisais un signe de tête affirmatif, 
elle ajouta : 

— Eh bien ! si je ne veux pas, ce ne sera pas. Papa 
m'a promis de ne pas me forcer... et moi, je ne veux 
pas quitter la Russie. 

1. Actuellement prince royal de Roumanie. 



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VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE 77 

— Mais vous pourrez y revenir aussi souvent que 
vous voudrez. 

— Je serais malgré toirt une étrangère pour mon 
pays ; je suis russe et veux rester russe I 

Le 13 juin nous nous embarquâmes à Yalta sur le 
yacht impérial Standard^ et le lenilemain matin nous 
arrivions à Constantza» le grand port roumain de la 
mer Noire où devaient avoir lieu les solennités. Sur le 
quai de débarquement, une compagnie d'infanterie 
avec drapeau et musique rendait les honneurs mili* 
taires, tandis qu'une batterie d'artillerie placée sur le 
plateau qui domine le port faisait entendre le salut 
ré^mentaire. Tous les bâtiments en rade étaient sous 
grand pavois. 

Leurs Majestés furent reçues par le vieux roi Carol, 
la reine Elisabeth (Carmen Sylva) et les princes et 
princesses de la famille royale. Après les présentations 
d'usi^» on se rendit à la cathédrale ; un Te Deum y 
fut ctiébré par Tévéque du Bas-Danube. A une heure» 
tandis que les personnes de la suite étaient les hôtes du 
président du Conseil des ministres, un déjeuner intime 
réunissait les membres des deux familles. Il fut servi 
dans le pavillon que Carmen Sylva avait fait construire 
à l'extrémité de la jetée. C'était là une de ses résidences 
préférées et elle y faisait chaque année de longs séjours. 
Elle aimait à passer des heures entières à « écouter la 
mer » sur cette terrasse qui semblait conune suspendue 
entre le ciel et les flots» et où seuls les grands oiseaux 
de mer venaient troubler sa solitude. 

L'après-midi, Leurs Majestés offrirent un thé à bord 
du Standard, et assistèrent ensuite à une grande revue 
militaire. 

Le soir à huit heures» tout le monde se réunit de 



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78 VOYAGES EN CRIMËE ET ROUMi^NIE 

Donveau poHr le dîner de gala qui fut aerd dans une 
jolie salle construite à cette occasion. L'aspect. en était 
ehaimnmt ; Im omob. et k {dafland iteetse Jiiaat, par- 
semés de petites lampes électciqme* «diiçosées avoc go^tt^ 
k6 plantes vertes ef les ffents haimonieusèiiieÉX gniu- 
pôes« tout cela fomak un ensemble dte coidenrs et 4» 
ïgnes fort, agréable à TonL • 

' L'empereur, ayant à ses oâiés la reiae Elisabeth «A 
la prinœsse Mjvie ^ occupait le centpe d'mie longue 
taSdc à laquelfe avaient pas plan quatra^vi^gt^uatre 
oènivives« L'impératiôce^ «n faee «de laisse tro<n»t 
entre lé rei Carol dt le prince Ferdiiûnd'^. Olga Nw(^ 
lalevna, assise' à. oôté du prince Carol; répondait aroo 
sa bonne grâce habituelle à ses questions. Quant aux 
trais autres grande»*duchessf s^ qui arrivaient diffici- 
lement à x^achei^ l'ennui qu'elles éprouvÂent toujours 
en pareille circônsftumce, aUes sd penekaient à tout 
moment de mon ciUké et d*tm iooup d'oeHt amusé me dési^ 
gnaieilt leur sœur. Viers la fin du pepas qui se ^éroulaM: 
aréiee iè oéréinbnijdikabibtiel» le rei^se leva pouriwibâiter 
la< biehyeaue i* tf empereur, il s'exprima eh françain^ 
maia anrecf un fort accent aUen»ahd. L'empereur lui 
rendit en français égéleiaent; 3 parlait d'ane façon 
agréable, d'une voix bidn tînibréé et' harménieuse. Le 
dtner tensmé, nous passikmes' Hsm une aut^ tsaile o(t 
Lems Maîest es tinrent leap>cerde, et eeuK<iiiift^aienl 
pas appelés «iinrès d'élks iieitiQ*dèient pas à se grouper 
setecn^ies affinités des sympcifhies'oU le ha5ârâ>des ren- 
contres. Mais la soiiiée fu* teouttéè, 'oar te S/wirfarrf 
Aevdit. quitter Constantea lé four -même. 15^0 heare 
plus taiU le yacdit pvéMât fa mer «t^ se dit$^êai)k sur 

1. Aujourd'hui reine de Roumanie. , 

' 2. Le roi acttiel de Hoomanie. ' • * * 



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VOYAiGES Elf.CRIMÔE ET ROUMANIE 79 

Odeasa» X^ tendtemmn j'iq[>piis que te projet da mariais 
étiw^j abandonoé ou) tout «tt nudids rat^utoér sûtit iffitf ; 
fi9^ ^jMieîùsviia' avait eu ^aia dâ c^use^H *! : * 

Le 15 juin, au matin, nou^ «mi^onSiâ Odessa ;<L*iO]iH 
pcmur ^tasaa, cin nevi^Q le» broupetf djeiia ganûMn kpii 
lu^iu^irat pcéseait^ées^par le général i)v)a»(tf, dommaiidaAt 
d9 la ârjeonscciptiaii s4Utaii^e« 

l^^iteiidi^iaam nom noua arrittoies {teaéœt qMlquea 
]miî:^Bi 'è Kicliiaf^, en: BeiBarabie^. ' aêti id'assiilier ft 
l'inaugoration xl'ua raoBumenti étevéi' à' la 'méDMÎitt 
d'AleHandce l^^i ^ h IS nous* miUiom à TBar^knié^ 
Sélo. L'empereur y reçut deux jotuts pftta ^asd lâViaiia 
da roi de Sai^e cpûr^nâillB cexneiDcief é» l'avoir dommé 
ebe£ honoraires! d'tin de&Dé^flient3 de sa garder II ly 
eut,, à cette oceafii^, une pAPâd^disvatit le QrandJPakds 
de TsarskOilié^SëQ; ea fut la seuteMmatttfestatîckn esdté- 
riaure qui marqua le eoart B^<e«U!^à ct^: iDonaôrquei 
Le 28 juia# il. prenait dongéde la ËainiUiè'éiaipéiibte:'^ 

Peu aptiès. njoros partidna à notre tout fiosip Péterhof 
où/ Jtuws nouis embarquâmes le H Juillet pour une courte 
eroi^î^ dan3 le^ fionds. de la Emlande. h'Âi^xmnâma ' 
noiis eonduisit d^ Péterbof à Grosi0tadt où. noits^/atten-f 
dait le StandamL Au mon^caib de monttr à bond,; le 
tsarévitch prit tnal i&on.élan* et vint frugaper de ia chè^ 
ville le bas de L'escalîer qui menait à la ôotipée. Je.emâ 

1. Qui aivaail pu prévoir (Uorsr q^^ pa^ ce{ mariage (d}e> aiufailf é<2l)JVo4 
au, sort effroyable qui Tattendattl , 

% Quelques semaines plus tard» le roi de Saxe fût le ^'eul des t>ibi6eij 
oefiD^d^, «yecie irand^dbc de-H«fi^e»lrèjD^4Q>i'impéi1atH€p;Al««Mni 
Féodorovna, à tenter d'éviter une rupture avec la Russie. H iui répugnait 
de «'associer à un acte d& violence envers' un pays dont lî Veiiâlt t^ette 
VMX^ Qola ne fenipêclift pas d'alttema» apiès la décianattéa>de gOÊmi 
de tenir les discours les plus belliqueux. 

3» PalM Sf^ihi à mues. Le titaflot d'^an 4» Stoftotf ne iiit penûetiait 
pas de venir nous prendieà-Béterhat '> m 



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80 VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE 

tout d'abord que cet accident n'aurait pas de suite 
f ftcheuse. Mais vers le soir l'enfant commença à souffrir 
et les douleurs augmentèrent rajMdement t tout faisait 
jn^mr une crise sérieuse. 

Je me réveillai le lendemain en plein fiord finlandais. 
Le site était exquis : une m^ couleur d'émeraude» 
nuancée de jolis reflets clairs à la courbure des vagues, 
et toute parsemée d'flots de granit rouge surmontés 
de pins dont les troncs flambaient au soleil. Puis, au 
second plan, le littoral avec ses longues bandes de sable 
jaune, et ses forêts d'un vert sombre qui s'en allaient 
très loin se perdre dans le ciel... 

Je descendis chez Alexis Nicolalévitch ; la nuit avait 
été très mauvaise; l'impératrice et le D' Botkine 
étaient auprès de lui, impuissants à calmer ses tortures K 

La journée s'écoula morne et lente. Depuis la veille 
j'avais remarqué parmi les personnes de là suite une 
agitation insolite. Je m'informai auprès du colonel D... 
et j'appris que Raspoutine avait été victime d'un atten- 
tat qui mettait sa vie en danger. Il était parti quinze 
jours auparavant pour la Sibérie et, en arrivant à 
Pokrovskolé, son village natal, il avait été frappé par 
une jeune femme d'un coup de couteau au ventre ; la 
blessure pouvait être mortelle. L'émoi était grand à 
bord, ce n'étaient que chuchotements et conciliabules 
mystérieux qui cessaient subitement à l'approche de 
toute personne que l'on soupçonnait d'appartenir au 
clan de Raspoutine. Le sentiment qui primait tous les 
autres était l'espoir de se voir enfin délivré de cet être 
malfaisant, mais on n'osait encore se laisser aller sans 
réserve à la joie : ce danmé moujik semblait avoir l'ftme 

1. Gm hémomiglct sont-oatanées sont particaUèreiiient dovkmreuset 
quand elles se produisent dans une articulation. 



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VISITE DU PRÉSIDENT POINCARÉ 81 

chevillé^ au corps et Ton pouvait craindre qu'il n'en 
réchappât K 

Le 19 nous rentrâmes à Péterhof où était attendu 
le président de la République française ; notre croisière 
n'était qu'interrompue et nous devions la reprendre 
sitôt après son départ. Alexis Nicolaïévitch, qui allait 
mieux depuis deux jours, était encore incapable de 
marcher et il fallut le porter au sortir du yacht. 

Le lendemain après-midi le président de la Répu- 
blique arrivait sur le cuirassé La France en rade de 
Cronstadt où l'empereur était venu l'attendre. Ils 
rentrèrent ensemble à Péterhof et M. Poincaré fut con- 
duit dans les appartements qui avaient été préparés 
à son intention au Grand Palais. Le soir un dîner de 
gala fut donné en son honneur, l'impératrice et les 
dames de sa suite y assistèrent. 

Le président de la République fut pendstot quatre 
jours l'hôte de Nicolas II et de nombreuses solennités 
marquèrent son court séjour. L'impression qu'il fit 
sur l'empereur fut excellente et j'eus personnellement 
l'occasion de m'en convaincre dans les circonstances 
suivantes. 

M. Poincaré avait été invité à prendre part au dé- 
jeuner de la famille impériale, dont il était le seul con- 
vive. On le reçut sans le moindre apparat au petit 
cottage d'Alexandria, dans le cadre intime de la vie 
de tous les jours. 

1. Raspoutine fut conduit à l'hôpital de Tioumen et opéré par un 
spécialiste envoyé de Saint-Pétersbourg. L'intervention chirurgiicale 
réussit admirablement et huit Jours plus. tard le malade était hors de 
danger. Sa guérison fut considérée comme un miracle : ni le fer, ni le 
poison ne pouvaient avoir raison de celui que Dieu protégeait visible- 
ment t 

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82 VISITE DU PRÉSIDENT POINCARÉ 

Le repas terminé, Alexis Nicolaïévîtch vint me cher- 
cher et m'exhiba, non sans une certaine fierté, le grand 
cordon de la Légion d'honneur qu'il venait de recevoir 
des mains du président de la République. Nous sor- 
tîmes ensuite dans le parc où l'empereur ne tarda pas 
à nous rejoindre : 

— Savez-vous que je viens de parler de vous à 
M. Poincaré ? me dit-il avec sa bonne grâce accou- 
tumée. Il s'est entretenu un moment avec Alexis et 
m'a demandé qui lui donnait ses leçons de français. 
C'est un homme tout à fait remarquable, d'une haute 
intelli^nce et, ce qui ne nuit jamais, un causeur bril- 
lant. Mais ce que j'apprécie le plus, c'est qu'il n'a rien 
du diplomate \ On ne remarque chez lui aucune rétî^ 
oence ; c'est net et franc, et Ton se sent d'emblée gagné 
de confiance. Ah I si l'on parvenait à se passer de la 
diplomatie, ce jour-là l'humanité aurait réalisé un 
progrès inmiense I 

Le 23 juillet, après un dîner d'adieu offert à Leuis 
Majestés sur La France, le président quittait Cronstadt 
à destination de Stockholm. 

Le lendemain nous apprenions avec stupeur que 
l'Autriche avait remis la veille au soir un ultimatum 
à la Serbie K Je rencontrai l'après-midi l'empereur 
dans le parc, il était préoccupé, mais ne semblait pas 
inquiet. 

1. L'empereur disait que la diplomatie a le secret de faire paraître 
noir ce qui est blanc. U me cita un jour à ce iNX>pos cette définition que 
Bismarck a donnée de l'ambassadeur : « Un homme envoyé dans un 
pays étnmger pour y mentir au proût du sien », et il ajouta : f Us ne 
fOBt pas tous de son école, Dieu m^rd ; mais les diplomates ont ie talent 
4e oompliqner les questions les plus simples. • 

% L'Atttrtehe retarda la remise de l'ultimatum jusqu'il moment 
•ù il fut mstéfflellemeat imposstbie que la noHTdUe en parvtiA à Sidnt- 
Pétersbourg avant le départ de Poincaré. 



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DÉCLARATION DE GUERRE DE L'ALLEMAGNE 8B 

Le 25, un Conseil extraordinaire est réuni à Krasûoïé- 
Sédo sous la présidence de Fempereur. On décide d'ol^- 
serrer une poUtiqi&e de conciliation, digne et ferme 
totite£oid. Les journaux commentent avec passion la 
démarche de TAutriebe. 

Les jours suivants, le ton de la presse devient de ]^us 
en plus violent. On accuse l'Autriche de vouloir écraser 
la Serbie. La Russie ne peut laisser anéantir la petite 
nation slave. Elle ne peut tolérer la suprématie austr<^- 
aUemande dans les Balkans* L'honneur national est en jeu. 

Cependant, tandis que les esprits s'échauffent, et 
que la diplomatie met en branle tous les rous^s de ses 
ehancelleries, des télégrammes angoissés partent du 
eottage d'Alexandria pour la lointaine Sibérie où Ras- 
poutine se remet lentement de sa blessure à l'hôpital 
de Tloumen \ Ils ont tous à peu prés la même teneur : 
« Nous sommes effrayés par la perspective de la guerre. 
CroiS'tu qu'elte soit possible ? Prie pour nous. Soutiena- 
notts de tes conseils. » Et Raspoutîne de répondre qu'il 
faut éviter la guerre à tout prix si l'on ne veut pas 
attirer les pires calamités sur la dynastie et sur le pays 
tout entier. Ces conseils répondaient bien au vœu 
intinie de l'empereur dont les intentions pacifiques ne 
sauraient être mises 6n doute. Il faut Tavoir vu pendant 
cette terrible semaine de la fin de juillet pour con^ 
prendre par quelles angoisses et quelles tortures morales 
il a passé. Mais le moment était venu où l'ambition 
et la perfidie germaniques devaient avoir raison de 
ses dernières hésitations et sdlaient tout entraîner dans 
la tourmente. 

1. En hiver 191S-19, alors que je me trouvais à Tioumen, j'ai eu 
sous les yeux la copie de ces télégrammes, dont U m'a été plus tard 
Impossible de me procurer de nouveau le texte. 



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84 DÉCLARATION DE GUERRE DE L'ALLEMAGNE 

Malgré toutes les offres de médiation, et bien que le 
gouvernement russe eût proposé de liquider l'incident 
par un entretien direct entre Saint-Pétersbourg et 
Vienne, nous apprenions le 29 juillet que la mobilisation 
générale avait été ordonnée en Autriche. Le lendemain 
c'était la nouvelle du bombardement de Belgrade et 
le suriendemain la Russie répondait par la mobilisation 
de toute son armée. Le soir de ce même jour, le comte 
de Pourtalès, ambassadeur d Allemagne à Saint-Péters- 
bourg, venait déclarer à Sazonof que son gouvernement 
donnait un délai de douze heures à la Russie pour arrêter 
la mobilisation, faute de quoi TAllemagne mobiliserait 
à son tour K 

Le délai accordé par l'ultimatum à la Russie expirait 
le samedi, 1®' août, à midi. Le comte de Pourtalès ne 
parut cependant que le soir au ministère des affaires 
étrangères. Introduit chez Sazonof, il lui remit solen- 
nellement la déclaration de guerre de l'Allemagne 
à la Russie. Il était 7 heures 10; l'acte irréparable 
venait de s'accomplir. 

1 Le grand État-major allemand savait fort bien que rinterruption 
de la mobilisation russe, vu son extrême complexité (immensité du pays, 
petit nombre de lignes de ctiemins de fer. etc.), provoquerait une telle 
désorganisation des services qu il faudrait trois semaines pour pouvoir 
recommencer le mouvement Trois semaines d'avance pour l'Allemagne^ 
c'était la victoire assurée. 



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CHAPITRE IX 

LA FAMILLE IMPÉRIALE PENDANT LES PREMIERS 
JOURS DE LA GUERRE. — VOYAGE A MOSCOU 

(Août iOiU) 



Au moment où cette scène historique se déroulait 
dans le cabinet du ministre des affaires étrangères à 
Saint-Pétersbourg, l'empereur, l'impératrice et leurs 
filles assistaient à l'office du soir dans la petite église 
d'Alexandria. En rencontrant l'empereur quelques 
heures plus tôt, j'avais été frappé de son expression de 
grande lassitude : il avait les traits tirés, le teint ter- 
reux, et les petites poches qui se formaient sous ses 
yeux quand il était fatigué semblaient avoir démesu- 
rément grandi. Et maintenant il priait de toute son 
âme pour que Dieu écartât de son peuple cette guerre 
qu'il sentait déjà toute proche et presque inévitable. 
Tout son être semblait tendu dans un élan de sa foi 
simple et confiante. A côté de lui, l'impératrice, dont 
le visa^ douloureux avait l'expression de grande souf- 
france que je lui avais vue si souvent au chevet d'Alexis 
Nicolaïévitch. Elle aussi priait ce soir-là avec une 
ferveur ardente, comme pour conjurer la menace redou- 
table... 

Le service religieux tenniné. Leurs Majestés et les 
grandes-duchesses rentrèrent au cottage d'Alexandria; 



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86 LA FAMILLE IMPÉRIALE PENDANT 

il était près de huit heures. L'empereur, avant de se 
rendre à table, passa dans son cabinet de travail pour 
prendre ^ connaissance des dépêches qui avaient été 
apportées en son absence, et c'est ainsi qu'il apprit, 
par un message de Sazooof, la déclaration de guerre de 
l'Allemagne. H eut un court entretien par téléphone 
avec son ministre et le pria de venir le rejoindre à Alexan^ 
dria dès qu'il en aurait la possibilité. 

Cependant l'impératrice et les grandes-duchesses 
attendaient à la salle à manger. Sa Majesté, inquiète 
de ce long retard, venait de prier Tatiana Nicolaïévna 
d'aller chercher son père, lorsque l'empereur, très pâle, 
iq>pamt enfin et leur annonça, d'une voix qui malgré 
loi trahissait son émotion, que la guerre était déclarée, 
A cette nouvelle l'impératrice se mit à pleurer et le» 
grandes-duchesses, voyant la désolation de leur mère, 
fondirent en larmes à leur tour K 

A neuf heures Sdzonof arrivait à Alexandria. Il j 
fat retenu très longtemps par l'empereur qui re^t 
sussi au oonrs de la soirée Sir G. Buehanan, ambassa- 
deur de Grandes-Bretagne. 

Je ne revis l'empereur que le lendemain, après le 
dé}efoner, au moment où il vint embrasser le tsarévitch * 
ayant de se rendre à la séance solennelle du Palais 
d'Hiver d'où il devait, selon la coutume de ses ancêtres, 
laneer un manifeste à son peuple pour lui annoncer la 
guerre avec l'Allemagne. Il avait encore plus mauvais 
visage que la veille, ses yeux brillaient comme sll avait 
la fièvre. Il me dit qu'il venait d'apprendre que lea 

1. Je tiens ces détails de la bouche de la grande-duchesse Anastasie 
Nicolaïévna qui m'en fit le récit le lendemain. 

Z, Aiex|fi NicolaSévitch, encore miU remis de son accident, avait 
aggravé son état par une imprudence, n ne put donc accompagner ses 
pafents à Saint-Pétersbourg. Ce (ut pour eux on gros erère-ccettr. 



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LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE 87 

AUemands avaient pénétré dans le Luxembourg et 
attaqué les postes de douane français sans que la guerre 
eAt été déclarée à la France. 

Je transcris ici quelques-unes des notes que je pris 
au jour le jour à ce inonient4à : 

Lundi 3 août — L'empereur est venu ce matin eliM 
Alexis Nicolalévitch ; il ^ait transfiguré. La cérémonie 
d'hier a été l'occasion d'une manifestation cproidiose. 
Lorsqu'il a paru sur le balcon du Palais d'Hiver, la 
foule immense qui était massée sur la place s'est age- 
nouillée et a entonné l'hymne russe. L'enthousiasme 
de son peuple a montré au tsar à quel point cette guerre 
était nationale. 

J'apprends que l'empereur a fait hier au Palais 
d'Hiver le serment solennel de ne pas conclure la pabi 
tant qu'il restera un seul ennemi sur le sol de la Russie. 
En prenant cet engagement devant le monde entieff, 
Nicolas II marque bien le caractère de cette guerre : 
c'est la lutte à outrance, la lutte pour l'existence. 

L'impératrice s'est entretenue assez longuement avec 
moi cet après-midi. Elle était dans un violent état, 
d'indignation. Elle venait d'apprendre que, sur l'ordre 
de Guillaume II, l'impératrice douairière de Russie 
aviût été empêchée de continuer sa route sw Saint* 
Péter^ourg et avait dû» de Berhn, se rendre à Copenr 
hague. 

^- Lui, un monarque, arrêter une imitatrice I 
Comment a-t-il pu en arriver 1à ? U a tout à fiât ebMffi 
depuis que le parti militariste, le parti qui hait la Russie, 
a pris une influence prépondérante sur hû, mais je suis 
sûre qu'il a été amené à la guerre contre sa velouté. 
B y a été entraîné par le Krcmprinz qui s'était mis 
ouvertement à la tête du parti militariste et panger- 



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88 LA FAMILLE IMPÉRIALE PENDANT 

maniste, et semblait désapprouver la politique de son 
père, n a eu la main forcée par lui. 

« Je ne l'ai jamais aimé à cause de son manque de 
sincérité, il a toujours joué la comédie et il est si vani- 
teux. U m'a constamment reproché de ne rien faire 
pour l'Allemagne et il a mis tout en œuvre pour déta- 
cher la Russie de la France \ mais je n'ai jamais cru 
que c'était pour le bien de la Russie. Cette guerre !... 
il ne me la pardonnera pas. 

a Vous savez que l'empereur a reçu un télégramme 
de lui avant-hier dans la nuit, plusieurs heures après 
la déclaration de guerre, et ce télégramme demandait 
« une réponse immédiate qui seule pouvait encore con- 
jurer l'effroyable malheur ». D a cherché une fois de 
plus à tromper l'empereur..., à moins que cette dépêche 
n'ait été retenue à Berlin par ceux qui voulaient à 
tout prix que la guerre eût lieu. » 

Mardi 4 août. — L'Allemagne a déclaré la guerre à 
la France et j'apprends aussi que la Suisse a mobilisé. 
Je me rends à la légation afin d'y prendre les ordres 
pour un départ éventuel. 

Mercredi 5 août. — Je rencontre l'empereur dans le 
parc; il m'annonce, tout joyeux, qu'à la suite de la 
violation de la neutralité belge, l'Angleterre se rallie 
à la bonne cause. De plus la neutralité de l'Italie semble 
assurée. 

— Nous avons déjà remporté une grande victoire 
diplomatique, celle des armes suivra et, grâce à l'appui 

1. Je ae puis pas dire que l'impératrice prouvât une sympathia 
personnelle pour la France à laquelle ne l'attacbait aucun souvenir, 
«t vers laquelle aucune affinité de tempérament ne la portait Elle ne 
comprenait pas le tour d'esprit français, et prenait au sérieux toutes les 
légèretés de plume de nos • inunoralistes i. Par contre, elle goûtait les 
grands poètes du xix« siècle. 



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LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE 89 

de rAngleterre, elle viendra plus tôt qu'on ne peut le 
croire. Les Allemands ont toute l'Europe contre eux, 
sauf rAutriche. Leur insolence et leur despotisme ont 
fini par lasser même leurs alliés : voyez les Italiens I 

Le soir j'ai de nouveau une longue conversation avec 
l'impératrice qui ne peut pas admettre que je parte 
pour la Suisse. 

— C'est absurde, vous n'y arriverez jamais, tous les 
chemins sont coupés. 

Je lui dis qu'un arrangement est intervenu entre 
l'ambassade de France et la légation de Suisse et que 
nous partirons tous ensemble par les Dardanelles. 

— Le malheur est que si vous avez quelque chance 
— fort minime d'ailleurs — d'arriver chez vous, vous 
n'en avez aucune de revenir ici avant la fin de la guerre. 
Et comme la Suisse ne se battra pas, vous resterez 
chez vous à ne rien faire. 

En ce moment le D' Dérévenko entre dans la salle 
où je me trouve avec Sa Majesté. U tient à la main 
les journaux du soir qui annoncent la violation de la 
neutralité suisse par l'Allemagne. 

— Encore ! mais c'est fou, c'est insensé, s'écrie 
l'impératrice. Us ont complètement perdu la tête. 

Et comprenant qu'elle ne peut maintenant me retenir, 
elle n'insiste plus et se met à me parler avec bonté de 
mes parents qui vont être pendant si longtemps sans 
nouvelles de moi. 

— Je n'ai moi-même aucune nouvelle de mon frère, 
ajoute-t-elle. Où est-il ? En Belgique, sur le front 
français ? Je tremble à la pensée que l'empereur Guil- 
laume, par vengeance contre moi, ne l'envoie contre 
la Russie, il est bien capable de cette vilenie 1... Oh I 
c'est horrible la guerre I Que de maux, que de souf* 



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M LA FAMILLE IMPÉRULE PENDANT 

iranoes, mon Diea I... Que cleviendra l'Allemagne î 
Quelle humiliation, quel écrasement 1 Et tout cela par 
la faute des Hohenzollern, par suite de leur orgu^ 
fou et de leur ambkipn insatiable. Qu'ont-ils fait dQ 
l'Allemagne de mon enfance ? J'ai gardé de mes pre- 
mières années de si jolis souvenirs de Darmstadt, si 
poétiques, si bienfaisants et j'y avais de tnen bons 
amis. Mak, lors de mes derniers s^ours, l'Allemagne 
m'est apparue comme un autre pays, comme un paya 
mconnu et que je ne comprenais plus... Il n'y avait 
que les vieux avec lesquels je me retrouvais conmie 
autrefois en communion de pensée et de sentiments. 
La Prusse a fait le malheur de l'Allenuig^e* On a trompé 
le peuf^ allemand, on lui a inculqi^ des sentiments 
éà haine et de vengeance qui n'étaient pas dans sa 
nature... La lutte va être terrible» monstrueuse^ et 
l'humanité marche au devant d'effroyables soufiFrai^ces... 

Jeudi 6 août. — Je noe suis rendu ce matin en ville : 
la violation de la neutralité suisse n'est pas confirmée 
et semble très invraisemblable; le passage par lea 
Dardanelles est impossible. Notre d^art est donc reur 
voyé sans qu'on puisse prévoir quand, il auraUeu. Cette 
incertitude me pèse. 

Dimanche 9 avéL — L'empereur s'est de nouveau 
entretenu assez longueme^it avec moi aujourd'hui. Il 
m'a parlé, comme les jours précédents^ avec une con* 
fiance et un abandon que seules les drcoBStanees 
exceptionnelles que nous traversons peuvent expliquer. 
Jamais ni lui, ni l'impératrice^ n'abordaient avec moi 
de sujets poUtiques ou d'ordre intime. Mais 1^ événô^ 
ments prodigieux de ces jours derniers, et le fait quei 
fa& été de si près mêlé à leurs soucis et à leuRs angoisses^ 
m'ont rapproché d'eux et ont fait tomber momentané- 



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LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE Jl 

ment les barrières conventionnelles de l'étiquette et 
des usages de cour. 

L'^npere«r me parie tout d'abord de la séance solen- 
ndle que la Douma a tenue la veille. Il me dit la joie 
immense que lui ont causée son attitude rteohie et 
itigne, son ardent patriotisme. 

— La Douma a été à la hauteur des circonstances^ 
elle a été vraiment l'expression de la nation, car le 
peuple russe tout entier a ressenti l'injure que Im a 
faite l'Allemagne. J'ai pleine confiance en l'avenir 
maintenant... Pour moi» j'ai fait tout ce que j'ai pu 
pour éviter cette guerre et je me suis prêté à toutes les 
concessions compatibles avec notre dignité et notre 
honneur national... Vous ne pouvez vous figurer com- 
bien je suis heureux d'être sorti de cette horrible incer- 
titude, car je n'ai jamais enduré de torture semblable 
à l'angoisse des jours qui ont précédé la guerre. Je suis 
sâr qu'il se produira maintenant en Russie un num- 
vement analogue à celui de la grande guerre de 1812. 

Mercredi 12 août. — C'est l'anniversaire d'Alexis 
Nicolalévitch qui a aujourd'hui dix ans. 

Vendredi 14 aoUtt — Le grand*duc Nicolas Nico« 
lHéviteh \ commandant en chef des armées russes est^ 
parti pour le front. Avant de quitter Péterhof, il est 
venu à Alexandria pour présenter à l'empereur le pre- 
mier trophée de guerre, ime mitrailleuse prise aux 
Allemands dans un des combats qui ont marqué le 
début des opérations à la frontière de la Prusse orien- 
tale. 

Samedi 15 août. — On m'a annoncé hier scrir que 

L Le grand-duc Nicolas Nicolalévitcli, petit-ûlf de Nicolas I", avait 
été nommé par l'empereur généralissime des armées russes, aussitôt 
apfès la dédaration de guerre. 



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«2 VOYAGE A MOSCOU 

j'étais officiellement dispensé de rentrer en Suisse. 
J'apprends que c'est le résultat d'une démarche que 
Sazonof a fait faire à Berne, sur la demande de Sa 
Majesté. Au reste, il est de plus en plus douteux que 
les Suisses puissent partir. 

La famille impériale doit se rendre le 17 à Moscou 
où l'empereur, selon la coutume de ses ancêtres, désire 
aller implorer sur lui et sur son peuple la bénédiction 
de Dieu, à l'heure tragique que le pays traverse. 

Lundi 17 août. — L'arrivée de Leurs Majestés à 
Moscou a été l'un des spectacles les plus impression- 
nants et les plus émouvants qu'il m'ait été donné de 
voir jusqu'ici... 

Après les réceptions d'usage à la gare, nous nous 
acheminons en une longue file de voitures vers le 
Kremlin. Une foule immense a rempli les places et les 
rues, a escaladé les toits des boutiques, s'accroche en 
grappes aux arbres des squares, aux devantures des 
magasins, s'écrase aux balcons et aux fenêtres des 
maisons et, tandis que toutes les cloches des sanctuaires 
sonnent sans interruption, de ces milliers de poitrines 
«'élève, formidable de grandeur religieuse et d'émotion 
contenue, ce merveilleux hymne russe où s'exprime 
la foi de tout un peuple : 

Dieu, garde le Tsar I 
Fort et puissant, règne pour notre gloire, 
Règne pour Teflroi de nos ennemis. Tsar orthodoxe. 
Dieu, garde le Tsarl 

Sur le seuil des églises, dont les portes grandes ou- 
vertes laissent apercevoir les lueurs des cierges qui 
brûlent devant l'iconostase, les prêtres en habits sacer- 
dotaux et tenant à deux mains leur grand crucifix 



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VOYAGE A MOSCOU 93 

d'or, bénissent au passage le tsar d'un large signe de 
croix. L'hymne meurt et rensdt, montant conmie une 
prière d'un rythme puissant et majestueux : 

Dieu, garde le Tsar I 

Le cortège arrive à la porte Ibérienne \ L'empereur 
descend de voiture et, selon l'usage, entre dans la cha- 
pelle pour baiser l'image miraculeuse de la Vierge 
d'Ibérie. Il en ressort, fait quelques pas et s' arrêtés- 
dominant la multitude immense. Sa figure est grave 
et recueillie ; immobile il écoute la voix de son peuple 
et semble communier avec lui. Une fois encore il a 
entendu battre le cœur de la grande Russie... 

Il se tourne ensuite du côté de la chapelle, se signe, 
puis, se recouvrant, rejoint à pas lents sa voiture qui 
disparait sous la vieille porte et gagne le Kremlin. 

Alexis Nicolaïévitch se plaint beaucoup de nouveau 
de sa jambe, ce soir. Pourra-t-il marcher demain ou 
faudra-t-il qu'on le porte lorsque Leurs Majestés se 
rendront à la cathédrale ? L'empereur et l'impératrice 
sont désespérés. L'enfant n'a déjà pas pu assister k 
la cérémonie du Palais d'Hiver. Il en est presque tou- 
jours ainsi lorsqu'il doit paraître en public : on peut 
être presque certain qu'une complication surviendra 
au dernier moment. Il semble vraiment qu'un sort fatal 
le poursuit. 

Mardi 18 août. — Quand Alexis Nicolaïévitch a 
constaté, ce matin, qu'il ne pouvait pas marcher, son 
désespoir a été très grand. Leurs Majestés décident 

1. C'est la porte par laquelle les tsars passaient toujours pour se 
rendre au Kremlin lorsqu'ils venaient à Moscou. Elle conduit de la ville- 
à la Place Rouge qui s'étend tout le long du mur est du Kremlin. 



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«4 



VOYAGE A MOSCOU 



cependant qu'il assistera à la cérémasie ; il sera porté 
par un des cosaques de l'empereiur. Mais c'est une 
cruelle déception pour les parents qui eraignent de 
voir s'accréditer dans le peuple l'idée que le grand-duc 
héritier est infirme. 

A onze heures» lorsque l'empereur paraît au haut 
de l'Escalier Rouge, la foule immense qui se presse 
«nr la place l'acclame frénétiquement. U descend len- 
tement donnatot le bras à Timpératriee, s'arance, suiii 
d'un long cortège, sur la passerelle qui relie le palais 
à la cathédrale de l'Assomption et pénètre dans l'église 
au milieu des ovations enthousiastes de la multitude^ 
Les métropolites de Kief , Saint-Pétersbourg et Moscou, 
ainsi que le& hauts dignitaires du cler^ orthodoxe, sont 
présents. A la fin de T office, les membres de la famille 
impériale s'approchent l'un après l'antre des saintes 
reliques qu'ils baisent pieusement, et se prosternent 
devant les tombeaux des Patriarches. Ils se rendent 
ensuite au monastère des Miracles pour prier sur ■•* 
tombe de saint Alexis, 

Long^temps encore après que Leurs Majestés tMV^ 
rentrées au palais, [a foule a continué à statiouncr 



te place dans Tespoir de les revoir. Et lorsque 
sommes sortis, plusieurs heures plus tsard, U ^ 



nous 



•i 



encore des centaines de paysans sur resplanai*^* 
Jeudi 20 aoûL — L'enthousiasme ne ImX 

de jour en jour. Il semble que le peuple dô 

de posséder le tsar et désireux de le 

temps possible^ veiiitle se l'attaL'bi! 

de son affection. Les Aémon 

en plus spontanées. 
Nous sortons chaque^ 

Nîcoiaïévdtch et mox. 



Parti 



^^i 



VOYAGE A MOSCOU 95 

**^nt des Moineaux, d'où Ton a une vue superbe sur 

^^ vallée de la Moskova et sur la ville des tsars. C'est 

^® <îet endroit que Napoléon observa Moscou avant 

^y entrer, le 14 septembre 1812. Le spectacle est 

"^^ment grandiose : au premier plan, tout au pied de 

*^ colline, le couvent de Novo-Diévitchy avec son 

^ïiceinte fortifiée et ses seize tours à meurtrières; puis, 

^^ peu en arrière, la Ville Sainte avec ses quatre cent 

^^quante églises, ses palais et ses parcs, ses monastères 

ïttourés de murs crénelés, ses coupoles dorées et ses 

^bes aux couleurs vives et aux formes bizarres. 

^ matin, comme nous rentrions de notre promenade 

^^^tueiie, le chauffeur s'est vu obligé de stopper en 

^^ ^^t dans une des rues assez étroites du quartier 

avô- ^^^anskaïa, tant l'afïluence était grande. Il n'y 

^^i^. M que des gens du peuple et des paysans des 

^^^b ^'^3j venus en ville pour leurs affaires ou dans 

^'ï^e^J'' rfe voir le tsar. Tout à coup des cris se font 

^G : « l/héritîer t.,. L'héritier!... » La foule se 

jaous entoure, nous serre de si près que nous 



^^^/^^^Oii\rc*iTs bloqués, et comme prisonniers de ces 
^^ ' ** *f ^ c:^s ouvriers, de ces marchands qui se bous- 
t, gesticulent et se démènent pour mieux 
itch. Des femmes et des enfants s'enhar- 
ï peu» escaladent les marchepieds de la 
i«î^j^^ent leurs bras au travers des portières 
a ^ -S.O nt pïtrvenus à efUcurer l'enfant, s'écrient 

juché t.*. j'ai touché l'héritier!... » 

effrayé de la violence de ces 

te jeté au fond de la voiture. Il 

^imprévu de cette manifestation 

ite des formes si excessives, et si 

Il se rassure toutefois en voyant 



/ 



it«* = 






'K 



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96 VOYAGE A MOSCOU 

les bons sourires de ces braves gens, mais il reste confus» 
gêné par l'attention dont il est l'objet» ne sachant que 
dire ni que faire. Pour moi je me demande, non sans 
angoisse, comment tout cela va finir, car je sais qu'aucun 
service d'ordre n'est prévu pour les promenades du 
grand-duc héritier, dont ni l'heure, ni l'itinéraire ne 
peuvent être fixés à l'avance. Je commence à craindre 
qu'un accident ne se produise au milieu de cette ef- 
froyable cohue de gens qui s'écrasent autour de nous. 

Cependant deux gros gorodovy (sergents de ville) 
arrivent tout essoufflés, criant et tempêtant. La foule, 
avec l'obéissance passive et résignée du moujik, oscille, 
puis reflue lentement. Je donne alors au maître d'équi- 
page Dérévenko, qui nous suivait dans une seconde 
voiture, l'ordre de prendre les devants et nous parvenons 
ainsi à nous dégager à tour de roues. 

Vendredi 21 août. — Leurs Majestés, avant de rentrer 
à Tsarskoïé-Sélo, ont tenu à se rendre au couvent de 
Troïtsa, le plus célèbre des sanctuaires de Russie après 
la vieille lame de Kief. Le train nous amène jusqu'à 
la petite station de Serghievo, d'où nous gagnons en 
voiture le monastère. Campé sur une hauteur, on le 
prendrait, de loin, pour un énorme bourg fortifié, si 
les clochers bariolés et les dômes dorés de ses treize 
églises ne venaient révéler sa véritable destination. 
Rempart de l'orthodoxie, il eut à subir au cours de son 
histoire des assauts redoutables, dont le plus fameux 
est le siège qu'il soutint pendant seize mois au début 
du xvii® siècle contre une armée de trente mille Polo- 
nais. 

C'est, avec Moscou, et les villes de la Volga supérieure, 
l'endroit où s'évoque avec le plus d'intensité le passé,^ 
la Russie des boïards, des grands-ducs de Moscou, des 



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VOYAGE A MOSCOU 97 

premiers tsars, et où s'explique le mieux la formation 
historique du peuple russe. 

La famille impériale assiste à un Te Deum, et se pros- 
terne devant les reliques de saint Serge, le fondateur 
du couvent. L'archimandrite remet alors à l'empereur 
une icône peinte sur un fragment du cercueil de ce 
saint, un des plus vénérés de toute la Russie. Jadis 
cette image accompagpait toujours les tsars dans leurs 
campagnes. Sur Tordre de l'empereur, elle sera trans- 
portée au Grand Quartier Général et placée dans 
« l'église de campagpe • du conmiandant en chef des 
troupes russes. 

L'empereur, l'impératrice et leurs enfants se rendent 
ensuite dans la petite église de Saint-Nicon, puis ils 
s'arrêtent quelques instants dans les anciens apparte- 
ments des patriarches. Mais le temps presse et nous 
devons renoncer à visiter l'ermitage de Gethsémané, 
qui se trouve à une petite distance du monastère, et 
où, selon un usage encore fréquent en Russie, certains 
ermites se font enfermer dans des cellules souterraines 
murées. Ils y vivent ainsi dans le jeûne et la prière, 
parfois jusqu'à la fin de leurs jours, complètement 
retranchés de ce monde et ne recevant leur nourriture 
que par un guichet, seul moyen de communication 
avec leurs semblables qui leur soit laissé. 

La famille impériale prend congé de l'archimandrite 
et quitte le couvent, accompagpée jusqu'à l'enceinte 
extérieure par une foule de moines qui se pressent autour 
4es voitures. 



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CHAPITRE X 
LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 



Nous rentrâmes le 22 août à Tsarskoïé-Sélo, où 
l'empereur allait être obligé de séjourner quelque temps 
avant de pouvoir se rendre au G. Q, G. (Grand Quartier 
Généaral). Les décisions les plus graves exigeaient sa 
présence à proximité immédiate de la capitale. 

Malgré Teffroyable responsabilité qui pesait srur lui, 
l'empereur ne fit jamais preuve d'autant de fermeté, 
de décision et de consciente énergie que pendant cette 
période du début de la guerre. Jamais sa personnalité 
i^ «'«ffirina avec phis d'autorité. On avait Hmpression 
qu*il s'était donné corps et âme à la tâche formidable 
qui contestait à mener la Russie à la victoire. On sentait 
en lui comme un rayonnement de force intérieure et 
une volonté tenace de vaincre, qui gagnait tous ceux 
qui l'approchaient. 

Ûempereur était un modeste et un timide, il était 
de ceux qiU hésitent constamment par excès de scru- 
pules, et qui, par l'effet d'une sensibilité et d'une déli- 
catesse exagérées, ne se décident que difficilement à 
imposer leur volonté. Il doutait de lui-même et était 
persuadé qu'il n'avait pas de chance. Sa vie, hélas 1 
paraissait prouver qu'il n'avait pas entièrement tort. 
De là ses incertitudes et ses doutes. Mais cette fois 



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LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 09 

il semblait bien que quelque chose était chau^ en luL 
D*où lui venait donc cette confiance ? 

C'est que» d'une part, l'empereur avait foi en la sain- 
teté de la cause qu'il défendait» — les événements de la 
fin de juillet lui avaient donné l'occasion de percer à 
jour la duplicité allemande dont il avait failli être vie-* 
time, — et que» d'autre part» il n'avait jamais été aussi 
près de son peuple ; il se sentait comme porté par luL 
Son voyage à Moscou lui avait montré combien cette 
guerre était populaire et combien on lui était recon- 
a^ssant d'avoir» par son attitude digne et ferme» 
relevé encore aux yeux de l'étranger le prestige de la 
nation. Jam^ l'enthousiasme des masses ne s'était' 
manifesté avec une telle spontanéité et une telle am- 
pleur, n avait le sentiment d'avoir le pays tout entier 
dernàre lui et il esp^ait que les dissensions politiques, 
qui avaient pris fin en présence du danger commun^ 
ne reparaîtraient pas tant que durerait la guerre. 

Le désastre de 3oldau» en Prusse orientale» survenu 
quelques jours après son retour de Moscou» n'avait 
pas branlé sa confiance. Il savait que la cause de ca 
grand malheur avait été la concentration insuffisante 
des troupes et l'extrême précipitation avec laquelle 
l'armée du général Samsonof avait dû pénétrer en 
territoire allemand» pour attirer sur elle une partie des 
forces ennemies et d^ager ainsi le front occidental. 
Mais cette dMaite avait été compensée une semaine 
fins tard par la \âctoire de la Marne. Il ne fallait donc 
pas regretter ce sacrifice puisqu'il avait, sauvé la France 
et i^ar contrecoup la Russie. U est vrai qu'on aur^t 
pu obtenir ce même résultat avec moins de pertes et 
<pie le comaonandement russe n'était pa3 e^œmpt de 
tout reproche» mais c'était là un de ces malheurs conmie 



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100 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 

il peut toujours s'en produire au commencement d'une 
campagne. 

L'empereur gardait donc toute sa confiance et toute 
son énergie. Dès le début de la guerre, et malgré l'op- 
position de personnages influents, il avait interdit la 
fabrication et la vente de l'alcool. C'était là une perte 
très sensible pour le Trésor, et cela à un moment où 
l'on allait, plus que jamais, avoir besoin d'argent. 
Mais sa conviction avait été plus forte que toutes les 
objections qu'on lui avait présentées. Il avait fait acte 
personnel aussi en cherchant à remplacer les ministres 
impopulaires par des hommes auxquels les sympathies 
de la Douma semblaient acquises. Il voulait marquer 
par là son désir sincère d'une collaboration plus réelle 
avec la représentation nationale. 

Le 3 octobre, l'empereur était parti pour le G. Q. G., 
où il avait passé trois jours, et, après une courte visite 
aux troupes de la région de Brest et de Kovno, il était 
rentré à Tsarskoïé-Sélo. A partir de ce moment il 
entreprit des tournées périodiques au front et à l'inté- 
rieur, visitant les différents secteurs de cette immense 
armée, les ambulances et les hôpitaux militaires, les 
usines de l'arrière, tout ce qui, en un mot, jouait un 
rôle dans la conduite de cette guerre formidable. 

L'impératrice, dès le début, s'était consacrée aux 
blessés, et elle avait décidé que les grandes-duchesses 
Olga Nicolaïévna et Tatiana Nicolaïévna la seconde- 
raient dans cette tâche. Elles suivaient donc toutes 
trois un cours d'infirmières et passaient chaque jour 
plusieurs heures à donner leurs soins à ceux qui étaient 
évacués sur Tsarskoïé-Sélo. Sa Majesté, tantôt avec 
l'empereur, tantôt seule avec ses deux flUes afaiées, 
était allée à plusieurs reprises visiter les établissements 



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LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 101 

de la Croix Rouge dans les villes de l'ouest et du centre 
de la Russie. Sur sa demande» de nombreux hôpitaux 
militaires avaient été créés et l'on avait organisé des 
trains sanitaires, spécialement aménagés pour l'éva- 
cuation souvent fort lente, vu les distances, des blessés 
vers l'arrière. Cet exemple avait été suivi, et jamais 
l'initiative privée ne s'était manifestée avec autant 
d'élan et de générosité. 

Enfin, un congés de tous les zemstvos ^ et de toutes 
les municipalités de Russie s'était réuni à Moscou 
pour grouper les forces du pays. Sous l'impulsion d'hom- 
mes énergiques et désintéressés, ce congés s'était 
transformé rapidement en une organisation puissante 
qui disposait de ressources inmienses^ et était à même 
de fournir une aide précieuse au gouvernement. 

n n'y avait jamais eu en Russie de mouvement 
comparable à celui-là par son ampleur et son patrio- 
tisme. Cette guerre était devenue celle de la nation. 

Septembre avait été marqué pour les armes russes 
par des alternatives de succès et de revers. Dans la 
Prusse orientale la défaite de Soldau avait été suivie 
de celle des Lacs de Mazurie, où la supériorité allemande 
s'était affirmée de nouveau. Par contre, en Galicie, les 
Russes s'étaient emparés de Lemberg et ils avaient 
poursuivi leur avance irrésistible, infligeant des pertes 
sérieuses à l'armée autrichienne qui s'était repliée sur 
les Carpathes. Le mois suivant, les Allemands avaient 
tenté de s'emparer de Varsovie, mais leurs assauts 
furieux étaient venus se briser contre l'admirable 



1. Dans 39 goayamements de la tinssie» le pauvolr exécutif était 
assisté par des étaU (x^msivos) qui s'occupaient des intérêts économiques 
du gouvernement, de la création d^écoles et d'hôpitaux, eta U y avait 
aussi des seniftoot de district dans ces mènes gouvernements. 



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902 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 

rèflfistanee des Russes. Les saerifiees» de part et d'antre, 
araieirt été conskMrables. 

Eb décembre, Pempereur partit pour le Caaease eA 
epfrait l'armée du sud. D dénrait passer quelque temps 
wat milieu de ces troupes qui luttaient, dans des eondi- 
tioiis extrêmement p^iibles, contre les Avisions turques 
massées à^la frontière de F Arménie; A son retour, il 
rejoignit à Moscou l'impératrice et tes enfemts qid 
8*ét^nt portés à sa rencontre. L'empereur visita les 
écoles mflitaires et se rendit à plusieurs reprises ai^ee 
Sa Majesté le grand-duc héritier et ses sœurs dans les 
bôpitaux et les infirmeries de la ville. 

L'enthousiaiNiie de la population, pendant les cinq 
jours que nous passâmes alors à Moscou, fut tout aussi 
vibrant qu'au mois d'août," et les souverains ne quit- 
tèrent qu^à r^ret randenne capitale moscovite, l'em- 
pereur pour se rendre au G. Q. G., et le reste de la 
famille pour rentrer à Tsarskolé-Sélo. 

Après les fêtes du Nouvel an, l'empereur continua 
ses v^ages périodiques au G. Q. G. et au front. L'armée 
se préparait pour la grande offensive qui devait avoir 
ffeu en mars. 

'Rendant tout eet Wver, la santé du tseffévitch fut 
très aatisfaisfimte et les leçons purent suivre leur cours 
régulier. Au début ûb printemps Sa Majesté m'annonça 
que Tempereur et eSe avedent déôdé de renotiœr ^our 
le moment, vu les efreonstances, à deovàer un vclspù' 
Miel à Alexis Nîcolaréviteh. Je me trouvât dènc, e(mtre 
mon attente, obligé d'assumer seul pendant un certain 
temps encore la lourde responssds^tè qui mlftooa^ait, 
et de chercher à^emédîej: de mon mieux, £^ux lacunes 
de l'édvntion dfu gnttd-dme hévitieti J'ayaîa leseoitipp 



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l£S SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE lOB 

Bient très net qu'il ffdlaÂt le faire sortiXt ne f<lt-ce que 
quelque» heures pw jour, de son milieu hetûtuel, et 
cberdier à le mettre eu contint clîraot avec la vie. Je 
me {^tKuurai une carte d'Ëtat-major d^ U contrée et 
je pus confiner une série d'exeursiona en automobile 
qui nous permirent de parcourir peu à peu tous les 
environs dans un rayon d'upe trentaine de Mlomètrea. 
Nous partions aussit^ après le déjeuna» nous arrêtant 
souvent aux abords des vUlagas que nous rencontrions» 
pour regarder travailler les paysans. AJexia Niccdid^ 
vitch aimait à les questionner et ils lui répondaient 
avec la bonhomie et la simplicité du wpujik russe, sans 
soupçonner le moins du monde à qui ils parlaient. Les 
ligues de chemin de fer de la banlieue pétersbourgeoise 
exerçaient une ^ande attraction sur Alexis Niçolal^ 
vitch. Il prenait le plus vif intérêt au mouvement des 
petites gares que nous traversions, aux travaux de 
réfection des voî«s, des ponts, etc. 

La police dtt palais s'sdarma de ces promenades qu) 
ayiôent lieu en dehors de la 2one gardée, et dont l'itin^ 
raire n'était jamais connu à Vavaoceu Je fus invité à 
me conformor aux règles établies, mais je n'en tins pas 
compte et ikos excursions continuèrent conune pmr le 
passé* La police alors modifia son service de surveillance, 
et, chaque fois que nous quittions le parc» nous étions 
sûrs de voir déboucher une automobile qui s'âançait 
mur nos traces. C'était une des plus grandes joies d'Alexis 
^colalévitch de chercher k la dépister ; nous y réus^ 
idntes parfois. 

J!étaÎ8 surtout préoccupé cependant de trouver, le 
moyen de donner: des camarades au grand-duc héritier. 
C'^ait là un problème dont la solution était fort malsi** 



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104 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 

sée. Les circonstances vinrent heureusement d'elles- 
mêmes combler en partie cette lacune. Le D' Dérèvenko 
avait un fils qui était à peu près du même ftge qu'Alexis 
Nicolaïèvitch. Les deux enfants firent connaissance et 
ne tardèrent pas à se lier d'amitié ; il n'y avait pas de 
dimanche, de jour de fête ou de congé qui ne les rap- 
prochât. Leurs rapports finirent par devenir journa- 
liers et le tsarévitch obtint même la permission d'aller 
en visite chez le D' Dérèvenko qui habitait une petite 
villa non loin du palais. H y passa souvent tout l'après- 
midi à jouer avec son ami et ses camarades dans l'inté- 
rieur modeste d'une famille bourgeoise. On critiqua 
beaucoup cette innovation, mais les souverains lais- 
sèrent dire ; ils étaient si simples eux-mêmes dans leur 
vie privée qu'ils ne pouvaient qu'encourager les mêmes 
goûts chez leurs enfants. 

Cependant la guerre avait apporté un changement 
assez notable dans notre existence ; la vie déjà austère 
du palais l'était devenue plus encore. L'empereur était 
souvent absent. L'impératrice qui, ainsi que ses deux 
filles afaiées, portait constanmient l'uniforme d'infir- 
mière, partageait son temps entre ses visites aux 
hôpitaux et les nombreuses occupations que lui valaient 
les organisations de secours aux blessés. Elle s'était 
beaucoup fatiguée au début de la guerre. Elle s'était 
dépensée sans compter, avec la fougue et l'ardeur 
qu'elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait. Bien que 
sa santé fût déjà très fortement éprouvée, elle faisait 
preuve d'un ressort étonnant. H semblait qu'elle puisftt 
un réconfort très grand dans l'accomplissement de la 
belle œuvre qu'elle^avait entreprise : elle y trouvait à 
la fois une satisfaction à son besoin de dévouement. 



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LES SIX PREiMIERS MOIS DE GUERRE 105 

et l'oubli des angoisses et des appréhensions que lui 
causait — même dans ses périodes d'accalmie — la 
maladie du tsarévitch. 

La guerre avait encore eu pour résultat» aussi réjouis- 
sant qu'inattendu» de reléguer Raspoutine au second 
plan. D était rentré de Sibérie, à la fin de septembre, 
complètement rétabli de la terrible blessure qui avait 
mis ses jours en si grand danger. Mais tout laissait 
supposer que depuis son retour il était un peu négligé ; 
en tout cas ses visites étaient devenues encore plus 
rares. D est vrai que, conmie Alexis Nicolalévitch 
s'était bien porté pendant tout l'hiver, on n'avait pas 
eu besoin de recourir à son intervention, et qu'ainû 
il s'était vu privé de ce qui faisait sa plus grande force. 

Néanmoins son pouvoir restait, malgré tout, très 
grand ; j'en avais eu la preuve, peu de temps auparavant, 
lors d'un terrible accident de chemin de fer qui avait 
failli causer la mort de M™« Wyroubova. Retirée presque 
sans vie de dessous les débris de son wagon, elle avait 
été ramenée à Tsarskolé-Sélo dans un état qui semblait 
désespéré. L'impératrice, consternée, s'était rendue 
immédiatement au chevet de celle qui était presque 
sa seule amie. Raspoutine, mandé en toute hâte, s'y 
trouvait également. L'impératrice voyait dans ce mal- 
heur une nouvelle preuve de la fatalité qui, elle ea 
avait le sentiment, s'acharnait avec tant de constance 
sur tous ceux qu'elle aimait. Et comme, dans son an- 
goisse, elle demandait à Raspoutine si M™« Wyroubova 
vivrait, il lui répondit : 

— Dieu te la laissera, si elle est utile à toi et au 
pays; si au contraire son action est nuisible, Dieu la 
reprendra ; moi-même je ne puis connaître ses desseins 
impénétrables. 



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106 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 

C'était là. U faut l'avofuer» une maipâère fort hsibîU 
de se tirer d'une question embarrassante. Si M^^ Wyrou^ 
bova se remettait de son accident» Raspoutine s'assu^ 
raît à tout jamais sa reconnaissance» puisque, grâce à 
lui» sa gtténson consacrerait en quelque sorte la mission 
qu'elle remplissait auprès de l'impératrice. Si elle, s^ic*- 
combaity Sa Majesté verrait diuis sa mort une mani^ 
festation des voies insondables de la Providence» et 
se consolerait plus facilement de sa perte K 

Son intervention avait valu à Raspoutine un re^gaia 
4'influence» mais œ ne fut que momentané; n)t»iffé 
tmit, il semblait bien que quelque chose avait changé 
et que son importance se trouvait dimviuée. Ma satis* 
faction était grande de le constater et je m'en r^ouôisais 
d'autant p!us que j'avais eu, peu de temps aupioravant, 
une longue conversation au sujet du stiwetz avec le 
mintstre de Suisse à Pétrograd K I^es précisions qu'il 
m'avait données au cours de notre entretien ne me pe]> 
mettaient plus de garder le moindre doute sur la véri- 
table personnafité de Raspoutine. C'était l»en, comme 
je l'avais supposé» ua mystique dévoyé qui possédât 
une sorte de puissance psychique; un dé^quilibré 
travaillé tour à tour par des désirs charnels et des aspi^ 
rations mystiques» un être capable après dea nuits 
d'orgie d'avoir des semaines d'extase reli^euse... Mais 
je n'avais jamais soupçonné» avant cette entr^^ue^ 
L'importanoe que l'on attribuait» non seulemesit dass 
les milieux russes» mais même dana les ambassiides et 
les légations de Pétrograd, au réle poUtique de Raa- 



1. M** Wyitnbova survéoot à ses Uestiires, sa convaleacenee lot 
iQCt longue et elle resta infirme à la suite de cet accident 

2. Le 31 août 1914, un ukase de Tempereur avait décrété que Saint- 
Pétenbourg 8'appelleralt désormais Pétrograd, 



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LES SIX PREMIERS MOIS DiB GUERRE 107 

poutine. On en exagérait beaucoup la portée» mais le 
fait sent que cette ittflueiice pût exister était une sorte 
à» défi à l'opinion pviUique. Dé pfais la présence de 
cet homme à )a cour était un sujet d'étonnement et 
4e scandale pour tous ceux qui connaissaient les dâior* 
déments de sa vie privée. Il y avait là, je m'en rendais 
compte, un danger très grand pour le prestige de Leurs 
Majestés, une arme que leurs ennemis chercheraient 
tôt ou tard à «nployer contre eux. 

Le seul remède eût été T^oignement de Raspoutine, 
mais quelle était la force capable de provoquer sa dis* 
grâce? Je connaissais . trop bien les causes profondes 
de son pouvoir sur rimpéraitrice pour ne pas craindre^ 
au contraire, si les circonstances lui étaient favorables, 
un retour de son influence. 

Ces six premiers mois de guerre n'avaient pas apporté 
les résultats qu'on en avait espérés, et tout faisait 
prévoir que la lutte serait très longue et fort dure. Des 
complications inattendues pouvaient surgir, car la 
prolongation de la guerre devait entraîner des diffi- 
cultés économiques très grandes qui risquaient de pro- 
voquer du mécontentement et des désordres. Tout cela 
préoccupait beaucoup l'empereur et l'impératrice ; ils 
s'en montraient fort soucieux. 

Comme toujours, aux moments de trouble et d'an- 
goisse, c'était dans la religion et dans l'affection de 
leurs enfants qu'ils puisaient le réconfort dont ils 
avaient besoin. Les grandes-duchesses avaient accepté, 
avec autant de simplicité que de bonne humeur, la vie 
de plus en plus austère qu'on menait au palais. Il est 
vrai que leur existence, si complètement dépourvue 
de ce qui fait l'agrément habituel de celle des jeunes 
filles, les y avait préparées. En 1914, lorsque la guerre 



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108 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 

éclata, Olga Nicolalévaa allait avoir dix-neuf ans et 
Tatiana Nicolaîévna venait de fêter son dix-septième 
anniversaire. Elles n'avaient jamais assisté à un bal, 
à peine avaient-elles pris part à une ou deux soirées 
chez leur tante, la grande-duchesse Olga Alexandrovna. 
£>ès le début des hostilités, elles n'eurent plus qu'une 
pensée : alléger les soucis et les angoisses de leurs parents 
en les entourant de leur amour qui se manifestait par 
les attentions les plus touchantes et les plus déUcates. 
Quel exemple, si on l'eût connue, que l'intime et 
digne tendresse de cette vie familiale, mais combien 
peu de gens la soupçonnèrent 1 II est vrai que, trop 
indifférente à l'opinion, elle se dérobait aux regards. 



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CHAPITRE XI 

RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE. 

L'EMPEREUR PREND LE COMMANDEMENT EN CHER 

INFLUENCE GRANDISSANTE DE L'IMPÉRATRICE. 

(Février à Septembre i9i5) 



Malgré les succès remportés en automne par les Russes 
en Galicie, la situation restait très indécise au printemps 
de 1915. De part et d'autre on s'était préparé à reprendre 
avec un nouvel acharnement la lutte dont les combats 
de janvier et de février n'étaient que le prélude. Du 
côté russe il semblait que toutes les mesures eussent 
été prises pour donner à l'armée le maximum de sa 
force combative et assurer son ravitaillement normal. 
Du moins l'empereur, sur la foi des rapports qui lui 
avaient été faits, se croyait-il assuré qu'il en était ainsi, 
et il avait mis tout son espoir dans cette campagne du 
printemps. 

Ce furent les Autrichiens qui commencèrent l'offen- 
sive, mais les Russes contre-attaquèrent avec vigueur 
et leur supériorité ne tarda pas à s'établir nettement 
sur tout le front. Pendant la première quinzaine de 
mars leur succès continua à s'affirmer. Le 19, ils s'empa- 
raient de la forteresse de Przemysl : toute la garnison 
et un butin de guerre considérable tombaient entre 
leurs mains. Ce fut dans tout le pays une joie immense. 



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110 RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE 

L'empereur rentra le 24 mars du G. Q. G. ; U était 
rayonnant. Le sort des armes allait-il décidément 
tourner en faveur de la Russie ? 

A la mi-avril les divisions russes couronnaient la 
crête des Carpathes et menaçaient les riches plaines de 
la Hongrie ; l'armée autrichienne était à bout de souffle. 
Mais ces succès avaient été achetés au prix de pertes 
énormes et la lutte en montagne se prolongeait dans 
des conditions extrtoientent péniUes même pour le 
vainqueur. De plus la prolongation de la guerre faisait 
sentir ses effets à l'intérieur du pays ; on commençait 
à souffrir de la cherté des vivres, et le manque de moyens 
de transport paralysait la vie économique. U fallait 
que la solution intervînt sans délai. 

Cependant l'Allemagne ne pouvait rester indifférente 
à l'effondrement de l'armée autrichienne^ rt dès que 
le danger lui était apparu nettement elfe s'était eSovoé» 
de le conjurer en prenant toutes les mesures qui étaient 
en son pouvoir. Plusieurs «mrps d'armée aUemands 
avaient été massés à Test 4e Oacervie et placés sous les 
ordres du général von Maekensen qii devait attaquer 
le flanc de l'année russe et chercher à couper de leur 
base les troupes opérant dans les Carpathes. L'offoasive 
ont ifeu an commencement de mai dt, sous la pression 
des Allemands, l'armée russe de la Galicie oeddentale 
fut obligée de se replier rapidement vers Test. D fallut 
se résigner à abandonner les défilés des Carpathes dont 
la possession avait coûté tant d'efforts, et redescendre 
dans la plaine. Les troupes se battirent avec un cou- 
rage et uiie endarance remarquables, mais elles man- 
quaient d'armes et de numition& La retraite continua : 
le 5 juin Pizemysl était repris, Lembeig ie 22. A la 
fin du mois presque toute la GaMcie — cette terre slaTe^ 



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RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE 111 

dont la conquête avait tant réjoui le coeur des Russes — 
était évacuée. 

Sur ces entrefaites les Allemands avaient entre{NriB 
une offensée vigoureuse en Pologne et ils avançaient 
rapidement, malgré la résistance acharnée des Russes. 
L^heure était grave : tout le front russe était ébranlé et 
reculait sous le choc des armées «ustro^allemandes» 
L'opinion publique était inquiète : on voulait savoir 
sur qui retombait la responsabilité de ces désastres, 
on cherchait les coupables, on réclamait des sanctions. 

L'empereur avait très douloureusement ressenti les 
événements. Le coup état rude pour lui, d'autant plus 
qu'il était loin de le prévoir, mais il se rai(fissait contre 
l'adversité. Le 25 juin, il destitua le ministre de la guerre, 
le général Soukhomlinoff qui, par son incurie criminelle, 
semblait bien être responsable de l'impossibilité où 
l'on s'était trouvé de ravitailler les troupes, et il la 
remplaça par le général PoBvanof. Le 27, il réunit, 
sous sa présidence, au G. Q. G., un Conseil auquel 
prirent part tous les ministres. Il fallait stimuler les 
énergies, mobiliser toutes les forces et toutes les res* 
sources du pays pour la lutte à outrance contre fenneim 
abhorré. La convocation de la Etouma fut décidée. 
La première séance eut lieu le 1«' août, jour anniver- 
saire de la déclaration de guerre de l'Allemagne à la 
Russie. L'attitude ferme et courageuse de l'assemUée 
contribua à calmer les esprits. Mais tout en conviant 
le pays entier à coopérer à la défeifôe de la patrie, la 
Douma démaîMiait que les coupables fussent recherchés 
et punis. Quelques jours plus tùrà l'empereur nommait 
utte « commission supérieure d'enquête » poor établir 
les responsabilités du désastre national. 

Pendant ce temps rbfFemâve allemande en Pologne 



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112 RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE 

avait continué à progresser; le 5 août, Varsovie était 
abandonné par les Russes qui se retiraient sur la rive 
droite de la Vistule. Le 17, Kovno était pris ; Tune après 
Tautre toutes les forteresses russes tombaient devant 
la ruée ennemie qu'aucun obstacle ne semblait plus 
capable d'arrêter. A la fin d'août, tout le gouvernement 
de Pologne était aux mains des Allemands. 

La défaite prenait les proportions d'une catastrophe 
qui mettait en péril l'existence même de la patrie. 
Arriverait-on à contenir le flot envahisseur ou allait-on 
être forcé, conmie en 1812, de se replier à l'intérieur 
du pays, abandonnant le sol russe à l'ennemi ? Tous 
les sacrifices consentis n'avaient-ils donc servi de 
rien ? 

La campagne souffrait des incessantes levées de 
troupes et des réquisitions ; l'agriculture manquait de 
bras et de chevaux. Dans les villes la cherté de la vie 
augmentait avec le désarroi des chemins de fer et 
l'afflux des réfugiés. Les propos les plus pessimistes 
circulaient de bouche en bouche, on parlait de sabotage» 
de trahison... L'opinion russe si versatile, si portée 
aux excès dans la joie conmie dans la tristesse, s'aban- 
donnait aux plus sombres prévisions. 

C'est au moment où la Russie traversait cette crise 
aiguë que Nicolas II résolut de prendre le conmiande- 
ment en chef de l'armée. 

L'impératrice poussait depuis des mois l'empereur à 
cette détermination, mais il avait toujours résisté à 
ses instances, car il lui répugnait de relever le grand* 
duc Nicolas du commandement qu'il lui avait donné. 
Lorsque la guerre avait éclaté, son premier mouvement 
avait été de se mettre à la tête de l'armée, mais, cédant 
aux prières de ses ministres, il avait renoncé à son 



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RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE 113 

désir le plus cher. H l'avait toujours regretté ; et main- 
tenant que les Allemands, après avoir conquis toute 
la Pologne, s'avançaient sur le sol russe, il lui semblait 
criminel de rester à l'arrière et de ne pas prendre une 
part plus iK^tive à la d^ense de son pays. 

L'empereur était rentré le 11 juillet du G. Q. G. et 
il avait passé deux mois à Tsarskolé-Sélo avant d'arriver 
à cette décision. Je transcris ici une conversation que 
j'eus avec lui le 16 juillet, parce qu'elle montre claire- 
ment quels étaient alors déjà les sentiments qui l'ani- 
maient. Il nous avait rejdnts ce jour-là, Alexis Nico- 
lalévitch et moi, dans le parc, il venait de raconter à 
l'enfant quelques impressions de son récent voyage à 
l'armée et, se tournant vers moi, il ajouta : 

— Vous ne sauriez vous figurer combien le séjour à 
l'arrière me pèse. Il semble que tout ici, jusqu'à l'air 
qu'on respire, détende les énergies et amollisse les carac- 
tères. Les bruits les plus pessimistes, les nouvelles les 
plus invraisemblables trouvent crédit et sont colportés 
dans tous les milieux. Ici on ne s'occupe que d'intrigues 
et de cabales, on ne vit que d'intérêts égoMes et mes- 
quins ; là-bas on se bat et l'on meurt pour la patrie. 
Au front, un sentiment domine tout : la volonté de 
vaincre ; le reste est oublié, et malgré les pertes, malgré 
les revers, on garde confiance... Tout honmie capable 
de porter les armes devrait être à l'armée. Pour moi 
je ne puis attendre le moment où j'aurai rejoint mes 
troupes ^ I 

L'impératrice sut exploiter ce désir ardent; elle 



1. C'est ce même sentiment qui lui faisait dire après son al>dication 
à on oifider de sa suite : < Et penser que maintenant que je ne suis plus 
empereur, on ne me laissera même pas aller me l>attre pour mon pays I • 
Cette plirase exprimait bien son sentiment intime. 

S 



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au RETRAITE DE L'ARMÉE ROSSE 

«'appliqua à vamcre les senilniles qtie x^eitakies' cdnsidé^ 
ràtioiis pouvaient, d'autre part, iœpirer. EHlewubiilait 
réki^semeht' da grànd^uo Niiocias quVlle ' aecùikait 
éttTvhâHer sions maid à ruiiér le t)i'ertige de I^lnpeiev 
et de chercher à provoquer à sott profit uàe ré^lutixMi 
de palais. En outré, sur la foi de rensi^gheiaetit$ qui lui 
étaicfut fournis parlVI^® Wyroubdva» elle liait persuadée 
que le G. Q. G. étaift te centre d'un com]^ot qui aviail 
ipour but de s'eaiparpr d'elle en rabsenoeî de l'empereurp 
et dé la rdépfm* dans un coùve&t« Le tsstr arirait pleine 
<Hmflance dans la foyauté du grand^luc Nicolas, il le 
fuseait încap«tttleide tout acte de félonie ;. ihais il était 
porté à admettre: sa compiicité ^ens la cabale dirigée 
contre l'impéi^atrice. Il ne céda toutefois que lorsque 
le sentknent iihpérïeux ipn le poussait à se mettre à 
la tété de l'armée fat devenu pour sa conscience une 
iïiiligation. En s^eks^^sgeant pensbundlement dans la 
lutte, il/ tint à moutcer quie là guêtre serait conduilè 
jusqu'ian boori:, et à affirmer sa foi inébranlable en la 
victoire! finale. Il estima que c^était son devoir, dans 
«cette heure tragicj[ue, dé payer de sa personne et d'as^ 
sihter, lui chef de l'État, toutes les responsabilités. D 
voulut kussî, par sa présence ou milieu d'elles, rendit 
confiance aux ctroùpes dont le moral était di)ranié par 
tine si longue suite de revers, et qui étaient lasses de 
jse battit contre un ennemi. dont la force principale 
eon^'ii^tidt dans la. supériorité de Son anùbment^ 

Malgré les derniers reculs, le prestige mHîtaiie du 
grand-duc Nicolas était considérable ^Russie. Pen- 
dant toute cette première année de guerre» il a\ait fait 
preuve de ferao^té et de' dédsiotiu Le fait de lui retirer 
son commandenient au moment d'une défaite parais- 
sait indiquer qu 'cm le tenait pour responsable et ^evttt 



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L^EMPEBEUR JKRK© WE COJfltfANOEMENT 115 

être iateârprété Comme un^ aaoction -aussi ipjuste poifr 
fies mérites qu'0flein$wte poiu: son honneur. L'emperei^r 
s'en rendait eonofte^t ne s*y était décidé qu'à contre- 
cœur. Il avait ea tout d's^bord Tintention de garder 
le grand^-dac atipréc de lui au G. Q. G.» mais cela aurait 
créé une situation délicate pour Tex-généralis^mc ; il 
prit le parti de le nommer lieutenants-général du Cau- 
case et comïnaEdant en chef de l'armée optant contije 
la Turquie. 

L'empereur fit part à ses ministres de is^a résolutiop 
de prendre le oonamandement en chef de l'armée dans 
un Conseil qui eut lieu à Tsarskoîé*Sélo quelques joui^s 
avant son départ pour le G. Q. G. Cette nouvelle pro- 
voqua une véritable eonstemation chez la plupart des 
asdstantâ» et ils s'efforcèrent de persuader l'emperei^r 
ide i^Bioncer à son projet. Ds lui montrèrent le grave 
iihconvéniént qu!il y aurait pour la bonne marche des 
affaires à ce qu'il fût, lui chef de l'État, presque cons- 
tanmient au G. Q. G., à plus de huit cents kilomètres 
du siège du gouvernement. Us allégu^ent ses nom- 
breuses occupations et lui demandéprent de ne pas se 
charger de nouvelles et écrasantes respcnsabilités. Ils 
le supplièrent enfin de ne pas se mettre à la tête des 
troupes dans un moment aussi critique ; c'était risquer 
de s'exposer, en cas d'iniïuccèSj à des attaques qui rui- 
neraient son prestige ^t son autorité. Mais l'emperei^r 
resta inébranlable. Plusieurs personnes de son entourage 
firent auprès de lui de nouvelles tentatives qui échouè- 
rent également, et le 4 septembre au soir il partit pour 
-MohUef oii se trouvait alors le G, Q. G. Le lendemain 
il signât le prikase par lequel il annonçait aux troupes 
qu'il assumait le commandement en chef et il ajoutait, 
4U1 bas, dç sa propre main : « :.. avec une foi absolue en 



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116 L'EMPEREUR PREND LE COMMANDEMENT 

la bonté de Dieu et une confiance inaltérable en la 
victoire finale, nous accomplirons notre devoir sacré 
en défendant jusqu'au bout notre Patrie et nous ne 
laisserons pas outra^r le sd de la Russie. » 

C'était réitérer le serment qu'il avait fait au début 
de la guerre et enga^r sa couronne dans la mêlée. 

En France et en Angleterre» cette nouvelle causa 
une surprise qui n'était pas exempte d'une certaine 
appréhension, mais on vit dans cet acte un ga^ qui liait 
irrévocablement l'empire russe, en la personne de son 
souverain, au sort de l'Entente, et cela au moment où 
une série de défaites auraient pu faire craindre l'appa- 
rition de tendances séparatistes. Tous les grands jour- 
naux des pays alliés soulignèrent l'importance de cette 
décision. Elle allait avmr, espàrait-on, une répercussion 
considérable sur le moral de l'armée russe et contribuer 
à l'obtention de la victoire finale. En Russie, toute la 
presse entonna un chant de triomphe, mais, en réalité, 
les avis sur l'opportunité de ce changement de conmian- 
dement furent au début assez partagés. A l'armée, la 
présence de l'empereur contribua, nous le verrons, 
à relever le courage des soldats et donna aux troupes 
un nouvel élan. 

L'histoire établira un jour qudles furent les consé- 
quences politiques et militaires de cette mesure qui, 
de la part de l'empereur, fut un acte de courage et de 
foi. 

Comme je l'avais craint, hélas 1 l'indifférence qu'on 
avait paru témoigner à Raspoutine durant l'hiver pré- 
cédent n'avait été que momentanée et fut suivie, au 
moment des désastres de mai, d'une recrudescence de 
son influence qui ne fit qu'augmenter par la suite. Ce revi- 



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INFLUENCE DE L'IMPÉRATRICE 117 

rement s'explique aisément. Au début de la guerre, 
l'empereur et l'impératrice» tout pénétrés de la grandeur 
de leur devoir, avaient vécu des heures exaltées par 
l'amour qu'ils portaient à leur peuple, et qu'ils sen- 
taient, en retour, monter de leur peuple jusqu'à eux. 
Cette fervente conmiunion les avait remplis d'espoir; 
ils avaient eu le sentiment d'être vraiment le centre 
de ce grand mouvement national qui soulevait la Russie 
tout entière. Les événements militaires des mois qui 
suivirent n'avaient pas ébranlé leur courage ; il avaient 
gardé pleine et intacte leur foi en cette offensive du 
printemps qui devait amener le succès définitif des 
armes russes. 

Aussi, lorsque se produisit la grande catastrophe, 
connurent-ils des jours d'indicible angoisse. Et l'impé- 
ratrice, dans sa souffrance, devait être irrésistiblement 
poussée à chercher un appui moral auprès de celui en 
qui elle voyait alors déjà, non seulement le sauveur de 
son fils, mais aussi le représentant du peuple, envoyé 
par Dieu pour sauver la Russie et son tsar. 

Ce n'est pas, comme on l'a dit, par ambition person- 
nelle ou par soif de pouvoir, que l'impératrice avait 
commencé à s'occuper de politique. Le mobile qui l'y 
poussa était d'ordre tout sentimental. Elle adorait 
son mari comme elle idolâtrait ses enfants, et son 
besoin de se dévouer à ceux qu'elle aimait était infinL 
Son seul désir était d'être utile à l'empereur dans sa 
lourde tâche et de l'aider dé ses conseils. 

Convaincue que l'autocratie était le seul ré^me qui 
convint à la Russie, l'impératrice estimait que de larges 
concessions libérales étaient prématurées. A son avis, 
seul un tsar en la personne duquel le pouvoir resterait 
centralisé était capable de galvaniser la masse inculte 



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118 INFLUENCE DE L'IMPÉRATRICE 

cbi peuple russe. Elle étail persuadée que pour le motijik 
l'empereur étsôt la représ^itàtion symbolique de l'unité» 
de la grandeur et de ta gloire' de là Russie/ k chef d6> 
l'empire et l'oint du Seigneiur. Toucher; à ses préroga- 
tives, c'était attenter à la foi du pv^sa» russe, c*iétait 
risquer de précipiter le pays dans les .pires catastrophes. 
Le tsar ne devait pas seulement régnerî il devait gou- 
verner l'État d'une main ferme et puissante. ; 

L'impératrice apporta au ncmveau devoir qu'elle 
is^mposait le même dévouement, la mâme viâllance, 
mais aussi, h^as ! le même aveu^ment qu'elle avait, 
manifestés dans sa lutte pour la vie de soa enfant. Elte; 
fut conséquente dans son aberration. Persuadée, conun6> 
je l'ai dit plus liaut, que la dynastiene pouvait trouver 
d'appui que dans le peuple et que Raspoùtiiie était 
relu de Dieu, — n'avait^lle pas éprouvé l'eflacariité 
de ses prières pendant la maladie de son fils ? — elle 
crut, dans sa confiance absolue, que cet humble paysan 
devait apporter le secours de ses lumières surnaturelles 
à celui qm tenait entre ses mains les destinées de l'em- 
pire des tsars. Fin et rusé comme il l'était, Raspoutine 
ne s'aventura qu'avee une extréqie prudence à donner 
des conseils politiqueSi Ileut toujours soin de se faire 
très exactement renseigner sur tout ce qui se passait 
à la cour et sur les sentiments intimes des souverains. 
Ses paroles prophétiques ne venaient donc, le plus 
souvent,^ que c(mfimier les vœux secrteits deillmp^a^ 
trice. De fait, ssms s'en douter, c'était elle qui inspirait 
c l'inspiré », mais ses propres désirs en passant par 
Raspoutine prenaient à ses yeux la force et Tautorité 
d'une révélation. 

Avant la guerre, l'ihfluence politique de l'impératiice 
ne s'exerça que de façon très intermittente.; son action 



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INFLUENCE DE L'IMPÉRATRICE 119 

se borna surtout à provoquer Téloignement de ceux 
qui s'étaient déclarés contre le staretz. Dans les premiers 
piois qui suivirent l'ouverture des hostilités, la situation 
ne se modifia guère, mais à partir des grands revers du 
printemps 1915, et surtout, ajirès. que l'empereur eut 
assumé le commandement en chef des armées, l'impé- 
ratrice, pour venir eiv cidè àsoÀ époux <pi'elle sentait 
toujours plus accablé sous le pdds d'une responsabilité 
croissante, prit une part toujou^ plus grande aux affaires 
de l'État. Épuisée» eQmmft\ elle l'étatt, elle n'aspirait 
qu'au repos ; mais elle sacrifia sa quiétude personnelle 
à ce qu'elle crut être une obligation sacrée. 

Très réservée, et cependant très spontanée, épouse 
el mère avant tout, Ifimpératrioe iie.se fr<luvaît kéu- 
xmw^ q)UL'a«i< ïnUieu des muâ. .JmbnàËt et! artiste» éUé 
aimait laloeture et les arts. Elle.ser complaisait; à Iti 
Q»éditatiK)a et, a'iabsorbait souvent dans une vie intén 
neiire très intense dont elle ne sortait que lorsque lé 
4a]ig?r 8ppiKr9i»HÂt> fonçant alors sur rtd3sta€le/aveei 
W& ardeujT pasfûounée. EUe était douée des plus; belles 
qpialités Km^ieh^ et. fut toujours ^aidée par lei. plut 
nobles insjp^atiofis. Mais la souffrance l'avait. bitaée» 
elle n'était )plus que l'omlKne 4'ella-même et il lai arrivait 
souvent d'hoir des p^odes d'extase mystique, qui» 
lui faisi^t perdre la notioa exacte des choses et «dea 
g^ns.. Sa^ioi en la saSjateté de Raspoutine le prouve 
surabon^MWKieiit. 

Et c'eat aiasi. que,, voulant sauver son Kuari et l'enfadub 
qu'elle aimait phis que tout au m^nde, elle forgea de> 
aes {MTOpres mains l'instrument de; leur perte. 



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CHAPITRE XII 

NICOLAS II GÉNÉRALISSIME. 

ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU G. Q. G-. 

VISITES AU FRONT. 

(Septembre à Décembre i$i5) 



Le grand-duc Nicolas quitta le G. Q. G. le 7 sep- 
tembre, c'est-à-dire deux jours après Tarrivée de Tem- 
pereur. n partit pour le Caucase» emmenant avec lui 
le général Yanouchkévitch qui avait été remjrfaoé» peu 
de temps auparavant, comme premier quttrtier-mattre 
général des années russes, par le général Alexéief . Cette 
nomination avait été très bien accueillie dans les milieux 
militaires qui fondaient le plus grand espcnr sur ce 
général. C'était lui, en effet, qui avait conçu le plan 
des opérations de l'automne 1914 en Galide et il venait 
de donner, en qualité de conmiandant en chef du front 
nord-ouest, de nouvelles preuves de son tatent mili- 
taire. La tâche qui lui incombait était écrasante, car, 
par suite de l'avance irrésistible des Allemands, l'armée 
russe se trouvât dans une position très critique et les 
décisions qu'il fallait prendre étdent d'une exception- 
nelle gravité. Dès le début, l'empereur lui laissa la 
direction absolue des opérations, se contentant de le 
couvrir de son autorité et d'endosser la responsabilité 
de ses initiatives. 



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NICOLAS II GÉNÉRALISSIME 121 

Peu de jours après que Nicolas II eut assumé le 
commandement suprême» la situation s'aggrava subi- 
tement. Les Allemands, qui avaient massé de grandes 
forces au nord-ouest de Vilna, avaient réussi à percer 
le front russe» et leur cavalerie opérait sur les derrières 
de Tarmée, menaçant ses conmiunications. Le 18 sep- 
tembre» on semblait être à la veille d'un grand désastre. 
Cependant» grâce à l'habileté des dispositions qui furent 
prises et à l'endurance et l'hérobme des troupes» le 
danger put être écarté. Ce fut là le dernier effort des 
Allemands qui étaient eux-mêmes à bout de souffle. 
Dès les premiers jours d'octobre» les Russes rempor- 
taient à leur tour un succès sur les Autrichiens» et peu 
à peu l'immense front se stabilisait et l'on s'enterrait 
de part et d'autre. 

C'était la fin de la longue retraite qui avait commencé 
au mois de mai. Malgré tout» les Allemands n'avaient 
pas obtenu de résultat décisif; l'armée russe avait 
abandonné un terrain considérable» mais elle avait 
échappé partout^ l'étrdnte de l'ennemi. 

L'e mp e r e u r rentra le * octobre pour quelques jours 
à Tsarskolé-Sélo et il fut décidé qu'Alexis Nicolalévitch 
repartirait avec lui pour le G. Q. G.» car il avait le plus 
grand désir de faire voir aux troupes le grand-duc 
héritier. L'impératrice se soumit à cette nécessité ; elle 
comprenait combien l'empereur souffrait de son isole- 
ment : à l'une des heures les plus accablantes de son 
e^tence» il était privé de sa jdus grande jme» de sa 
famille. Elle savait quel réconfort il puiserait dans la 
présence de son fils. Mais son cœur sûgnait à la pensée 
du départ d'Alexis Nicolalévitch ; c'était la première 
fois qu'elle se séparait de lui et l'on peut s'ima^ner 



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laSï ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU G. Q. G. 

^d sacrifice, s'imposait cette « m^ qui ne ^ujttfit 
Jaacnais son enfant, ne fût-ce que pqur quelques nunut^fl^ 
sans se demander sryec angpisse si elle le retiovwi^rait 

Nous partîmes )e 14 octobre pour Mohilef ; .Viw^a* 
tiiee et les grandes-ducbesses vinrent nous, acçompa^ier 
à la gare. Au moment où je prenais cong^ d'elle Sa 
Majesté me demanda de hii écrire chaque, jour pow lui 
donner des nouvelles d'Alexis ^neolalévitdi. Je lui 
promis de me conformer scrupuleusement à son désir 
pendant toute la durée de notre absence. 



ftO/il .6/<iO*6 *2Smr^ 



« Je 87/ 



ff^,m*ênu.» •mmmmmm," 



^*Jg VOUS BEMËWÇlE 0£ TOUf MON CQEUy» PQlM VOS BOUS VOg UlC, 

— «l'eM^RASSe LE\P6TiT Bit! TENDREMENT «»iu.gXâMOAA* --' ^ 

■ ' .. ■ ■■■ ■ i i| 1 f 

Télégramme envosré par l'Impératrice^ le 5/lS octobre 1915, à Mohilef» on 
réponse à une lettre dans laquelle je lui avais adressé mes félidtatioiif 
et ioofaaiibB àiocctiion du jpur (Le fête dii grancUlnc héritlear. 



JLe lendemaîn noua nous arrêtions à Riegit^a, oti 
r^onpettur voulait i|Msaer en revue les troupes qui 
aiviient été reticèes. du front et qui étaient cantonnées 
dttis les environs. Tou& ces régiments avaient pris part 
àr la dure campagne de Galioie et des Carpathes» et leur 
e&otif avait été presque entièrement renouvdé à deux 
ou trois reprises. Mais, malgré les pertes tettiUes qu'ils^ 
avaient subies, ils défilèrent devant reii4)ere«ri avec 



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ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU O. Q. & ¥» 

un élan adminsâite* Il eat yrai qu'ils étaiesit aji repo^. 
depuis qndquiej^ aetnaines :et qu'Us avaient eu le tem^ 
de se.jretabettre de leurs iatîgues et de lefors ppriyatioiv»». 
C'était la première fois que le tsar posait en revue seSi 
troupes dèj^uia (fu'U en avaî£ pris le cqmmaM/eiQ/eiit ; 
dles voyaient donc on sa personne à la lois leur empe^ 
reur tt leur généralissûue. Après la o^émonie, il s'ap- 
procha Ats soldats et s'entretint famili^ment av^. 
pb^eurs d'entre eux» les questiontmat but les dun^ 
combats auxquels ils avaient pris part. Akx^ Nico^ 
lelévitch suivait son père pas à pas» écoutant avec UU) 
intérêt piassiônnè les récita de. ces. hommes qui tant. de 
feis avaient vu de près la morU Sa figure» expreasiver 
et mobile d'habitude» était. tendue d.an3 l'effort qu'il 
faisait pour ne pas perdre un seul mot die ee qu'ils racon- 
tiâent. Sa pi'ésence auxcdttés de l'empereur excitait 
l!intérêt des s^sldats et, j lorsqu/'il s'était éloignée on les^ 
entendait échanger à voix baase leurs relierons sur son 
âge» sa taille^ son expression. Mab ce qui les frappait le 
plus». c'était de voir que le tsarévitch portait un simple 
uniforme de soldat» qui ne se distinguait ea rien de. 
celui d'un enftot de troupe. 

Nous arrivâmes le 16.octob3*e à I^ohilef» petite ville 
de la Russie blanche» d'aspect très provincial, où le 
grand^duc Nicolas avait trans|>orté le G.^ Q. G. deux: 
mois auparavant» au moment de la grande . offensive 
allemande.. L'empereur habÂtsât la maison du gouvoi^ 
neur» eojûstruîte sur la falaise <pd doûtnine la rive gauche 
du Dniepr. Il y occupait au premier étage deux pièCea 
d'assez grande dimension» dont l'une lui servait de 
cahônet de travail et l'autra.de chambre à. coucher. Il 
avaft décidé que son fils partagerait ses appartements. 
On dressa donc le lit de camp d'Alexis Nic^laîévUcb: 



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124 ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU G. Q. G. 

à côté de celui de son ptoe. Quant à moi, on me logea, 
aimi qu'une partie de la suite militaire du tsar, dans le 
bâtiment du tribunal de district qui avait été désaffecté 
pour les besoins du G. Q. G. 

Notre vie s'organisa de la façon suivante. L'empereur 
se rendait tous les matins à neuf heures et demie à 
l'État-major; il y restait en général jusque vers une heure 
et je profitais de son absence pour travailler avec 
Alexis I^colalévitch dans son cabinet où, vu le manque 
de place, nous avions été obligés de nous installer. Le 
déjeuner avait lieu ensuite dans la grande salle de la 
maison du gouverneur. Il réunissait chaque jour une 
trentaine de convives parmi lesquds figuraient le 
général Alexéief, ses principaux collaborateurs, les 
chefs de toutes les missions militaires alliées, la suite, 
et quelques officiers de passage à Mohilef. Après le 
déjeuner, l'empereur expédiait les affaires urgentes, 
après quoi, vers trois heures, nous sortions en automo- 
Inle. Arrivés à une certaine distance de la ville, nous 
nous arrêtions et faisions à pied une promenade d'une 
heure dans les environs. Un de nos buts préférés était 
le joli bois de pins qui entoure le petit village de Salta- 
novka, où eut lieu, le 29 juillet 1812, une rencontre entre 
l'armée du maréchal Davout et les troupes du général 
Ralevsky^ Une chapelle conmiémorative élevée au 
bord d'un étang, non loin d'un vi^ix moulin, marque 
l'endroit qui fut le centre de la résistance des Russes. 

Au retour l'empereur se remettait au travail, tandis 
qu'Alexis Nicolalévitch préparait dans le cabinet de 



1. L'année française, dans sa maiche snr Moscou, occupa le 19 Juillet 
MohUei, et le maréctial Davout habita pendant quelques Jouis cette 
même maison du gouverneur où Tempereur s'était installé avec Alexis 
NloolalévHcli. 



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VISITES AU FRONT 125 

son père ses devoirs pour le lendemain. Un jour que 
j*y étais avec Im, selon mon habitude, Tempereur» se 
tournant vers moi, la plume à la main, m'interrompit 
dans ma lecture en me disant brusquement : 

— Si quelqu'un m'avait dit que je signerais un jour 
une déclaration de guerre à la Bulgarie, je l'aurais 
traité d'insensé... Et pourtant ce jour est arrivé. Mais 
je signe à contre-cœur, car j'ai la conviction que le 
peuple bulgare a été trompé par son roi et par les par- 
tisans de l'Autriche, et que, dans sa majorité, il est 
resté attaché à la Russie. Le sentiment de race se réveil- 
lera bientôt en lui et il comprendra son erreur, mais ce 
sera trop tard. 

Cet épisode montre bien quelle était la simplicité de 
notre vie au G. Q. G. et l'intimité qu'avaient créée les 
circonstances extraordinaires dans lesquelles je me 
trouvais. 

L'empereur désirant visiter les troupes avec le grand- 
duc héritier, nous partîmes le 24 octobre pour l'armée. 
Le lendemain matin nous arrivions à Berditchef, où 
le général Ivanof, commandant en chef du front sud- 
ouest, prit place dans notre train. Quelques heures plus 
tard nous étions à Rovno. C'est dans cette ville que le 
général Broussilof avait établi son État-major et nous 
devions nous rendre avec lui sur les lieux où les troupes 
avaient été rassemblées. Nous montâmes aussitôt en 
automobile, car la dii$tance à parcourir était de plus de 
vingt kilomètres. Au sortir de la ville, une escadrille 
d'aéroplanes nous rejoignit et nous escorta jusqu'au 
moment où nous aperçûmes les longues lignes grises des 
unités massées derrière une forêt. Un instant jhxs tard 
nous étions arrivés. L'empereur parcourut à pied avec 



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î2fe visrnts AU front 

1« tsarévitch tout le front des troupes, pms tes unités 
défilèrent les unes a^rès' les autres devant laL H fit 
^uite sortir des ran^s les officiets.et les soldats liésl- 
:gnés pour des récomplenses et leur remit là croix de 
l^nt-Geétges. ■ 

Quand la cérémonie prit fin, la nuit était tombée. 
Au retour, retnpereiur, ayant appiis du général Ivànof 
qu'un poste de* pansement se trouvait à peu de distancé^ 
décida de s'y rendre sur Theure. Nous nous én^Eagëâmeii 
•dans une forêt épaisse et Ment^ après tèùùs apercevions 
un petit bâtiment faiblement éclairé par la lueur rduge 
^eà^ torches. L'empereur, suivi d'Alexis NicôlaSévitch, 
pénétra dans la maison et s'approcha de tous les blessés 
qu'il questionna avec bonté. Son arrivée inppinée à 
une heure aussi tardive, dans un endroit si rapproché 
4u front, causait un étonnement qui se peignait stur 
tous les visages. Un soldat qu'on venait de recoucheir 
«ur son lit, après le pansement, regardait fixement 
Vempereur et, quand ce dernier se pencha sur lui, il 
^o*kiva ÈSL seule main valide pour tâter ses vêtements 
«t se persùiader que c'était bien le tsar qui était dévaiA 
ibi tt non Une ai^aritidn. Alexis Nkolalévitch se tenatt; 
im peu en arrière de son père, profondément ému par 
les gêmiésémehts qu'il entehdait et les soufira^ces qu'il 
«devinait autour de lui. 

Nous regagnâmes notre train qui partit aussitôt 
pour^^lê sud. Le lendemafn nous nous réveillâmes en 
Oalieié ; nous avions franchi pendant la nuit l'ànciehne 
frontière autrichienifê. L'empereur tenait à venir féli- 
citer les ti'oupes qui, grâce à dès prodiges de valeur et 
€ii dépit du manque d^ armes et de munitions, étaient 
parvenues à se maintenir ^a territoire ennemi. Nous 
quittâmes la voie ferrée ft Bogdanovka, et nous nous 



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VISITSS AU MONT 1* 

élevâmes peu à peâ jusqu'au i^lsAeaa imr leq[uel on avait 
Téuni des déftachemeiits dei tous les réginielats de Taniiée 
tlu général Chteherbatchef. La c^^éfitionie terminéci» 
t'empereur, réalisant d'écouter les représentations de 
son entoui'age, visita à cinq kilomètires des prendèràs 
^branchées» et dans un endrmt que pouvait afttdndre le 
feu de rartiUerie ennemie, le régknent Pétcfaersky. 
I^us rejoigiiâ^es ensuite les àiitOmobUes que nous 
avions laissées ddns la forêt, et nous nous dirigeâmes 
vers r armée du général Létchîtzky qui se trouvait à 
dnquante kilomètres de là. ^Au retour nous fûmes sui^ 
pris par la nuit ; un brouillard épiais recouvrait la can^ 
pagne, nous nous égarâmes et, â- deu^ reprises^ il fallut 
rebrousser chemin. Ënftn, après de nombreuses pért 
^ties, nous pûmes rejoindre la voie ferrée, mais ûouis 
nous trouvions à vingt-cinq kilomètres de l^endroit oà 
nous attendait notre train !... Deux heures plus tard 
nous partions pour 4e G. 0. G. 

L'emperetur emportait tle son ins^tion la meiUeute 
impressioii, c'était la première' fms qu'il avait plis 
contact aussi intimemeilkt avec les troupes et il était 
èeureux d'avoir pu constater par lui-même, presque 
sur la ligne de feu, le bon état des régiments et Texcel- 
ient esprit qui les animait. 

Nous rentrâmes à Mohilef le 27 octobre au sorr, 
et le ïeindemain matin Sa Majesté et les grandes-du- 
eliessés arrivaienft â leur tour au G. Q. G. L'impératrice 
et ses ffiles s'étàiJént an^êtées pendant leur voyi^ dans 
|)lusieurs villes des gouvernements de Tver, I%fcof et 
Mohilef, ^our y visiter les hôpitaux militah*es. ËUies 
Testèrent trois jours avec nous à Mohilef, pute toute la 
f^ÉÉ^e r^p^yrtit pour fsi^rskdlë-Sélo, où l'émpereùr 
^vait pa»3er quelques jours. 



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128 VISITES AU FRONT 

Je me suis longuement étendu dans les pages qui 
précèdent sur le premier voyage que l'empereur entre- 
prit avec le grand-duc héritier. Pour éviter de fasti- 
dieuses redites je me bornerai, dans la suite de mon 
récit, à quelques indications sommaires sur les visites 
que nous fîmes à Tarmée pendant le mois de novembre. 

Nous quittâmes Tsarskolé-Sélo le 9 novembre ; le 10 
nous étions à Réval où le tsar visita une flottille de 
sous-marins qui venait de rentrer. Les bateaux étaient 
couverts d'une épaisse couche de ^ace qui leur faisait 
une carapace étincelante. H y avait là aussi deux sub- 
mersibles an^ais qui, au prix d'immenses difficultés, 
avaient pénétré dans la Baltique et avaient déjà réussi 
à couler un certain nombre de bâtiments allemands. 
L'empereur remit la croix de Saint-Georges aux offi- 
ciers qui les conmiandaient. 

Le lendemain, à Riga, qui formait comme un bastion 
avancé dans les lignes allemandes, nous passâmes 
quelques heures au milieu des admirables régiments de 
tirailleurs sibériens, qui comptaient parmi les plus 
vaillantes troupes de l'armée russe. Ils défilant d'une 
allure superbe devant l'empereur, répondant à son 
salut par la phrase traditionnelle : « Heureux de servir 
Votre Majesté impériale », suivie d'acclamations fréné- 
tiques. 

Quelques jours plus tard nous étions à Tiraspol, 
petite ville à cent kilomètres au nord-ouest d'Odessa, 
où l'empereur passa en revue des unités de l'armée du 
général Chtcherbatchef. L'inspection terminée, le tsar, 
voulant se rendre compte par lui-même des pertes 
subies par les troupes, ordonna aux conmiandants des 
régiments de faire lever la main à ceux de leurs hommes 
qui se trouvaient dans les rangs depuis le début de la 



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VISITES AU FRONT 129 

campagne. L'ordre fut donné et c'est à peine si quelques 
mains s'agitèrent au-dessus de ces nûIliers de têtes : 
il y eut des compagnies entières où rien ne remua... 
Cet incident fit une très profonde impresâon sur Alexis 
I^colalèvitch ; c'était la première fois que la réalité 
lui faisait sentir d'une façon aussi directe toute l'horreur 
de la guerre. 

Le lendemain, 22 novembre, nous nous rendîmes à 
Réni, petite ville sur le Danube à la frontià^ de la 
Roumanie. H s'y trouvait de grands approvisionne- 
ments, car elle servait de base aux bateaux qui cher- 
chaient à ravitailler en vivres, armes et munitions la 
malheureuse Serbie que la trahison bulgare venait de 
livrer à l'invasion austro-allemande. 

Le jour suivant, près de Balta, en Podolie, l'empereur 
inspectait la fameuse division de cavalerie caucaiûenne 
dont les régiments s'étaient de nouveau couverts de 
^oire au cours de cette campagne. Il y avait là, entre 
autres, des cosaques du Kouban et du Térek, haut 
perchés sur leur selle, avec leiurs grands bonnets à poils 
qui leur donnaient un aspect farouche, et leurs longues 
piques effilées. Comme nous prenions le chemin du retour, 
cette masse de cavalerie s'ébranla tout à coup, déferia 
des deux côtés de la route, s'élança au galop, escaladant 
les coteaux, dévalant les pentes des ravins, franchissant 
les obstacles, et nous escorta jusqu'à la gare en une 
ruée formidable où hommes et bètes s'entrechoquaient 
et roulaient pêle-mêle sur le sol, et que dominait la 
clameur rauque des montagnards caucasiens. Spectacle 
à la fois grandiose et terrible, où se révélaient tous les 
instincts sauvages de Cette race primitive. 

Nous ne rentrâmes que le 26 novembre au G. Q. G. 

9 



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laO VTSITBS AU ERONT / 

mpcèB arirdir ptircôimi pdnesqne tout rimmenae famib 
ruise» id&Aajiiâr Baltique à hi mâr ik)ite. 
... • ' . ;: . . . .> : 

^ ViersiB 10 déo€nbi*e^ )nott8 apfnrtoMs que L'ttttpereat 
ttâit l'intention d'aller vimter les tè^sabnU de ltt;garde. 
qui Mataient aldrs irassembléB à la frontière de la Galick^ 
Le matin de notre départ, jeudi 16 décembre» ^Âléxià 
NiMlalévitth» iqui avait .puis tfroid la veille et Bouffirait 
Alun gros idnuËie'deiCerVttan» se mit à siagneriiu nez & 
la «uite d'uqivièkiit étèrnùemesL Je ilB appeler M 
prolesdeitr fKodtiel \ mais il. ne put parveniCià azfèter 
complètement rhémorragie. Nous nmis mtaKS en route» 
malgiré ce eoutretesçs, car tout avtdt été prépaaè 
pour l'arrivée de Tetapereilh; nsndant la nuit le mal 
empiva; lia tbitapfârature ttvait monté et le malade 
s'a£Eaiiriî8«dt. A trois heures dli matin le. pirofesseur 
Elodaoof» efiErayé die la respéosabilité'^ pesait ^fùr lui». 
se idécida à faire^ réveiller l'empeDdur et à htà demander 
de itebioosser thebiin jusqu'à Mohilpf où fl. pourrait 
nM^ier i*eiifant dteas de meillencea ûbnditîctnsi. 
^ )Lie iendemain nous étions de iietour an G. Q. 6^ mais 
L^âiat dutsuéiâtoli était devmiu on iaquiétaint ie/a'mi 
ééddâ. de (le; riadMierà Tdaiskôi^SélOi L'empereur ise 
deifedit toutefois. à d'ïËtatHUiàlar ioù ilpatea deuxilieuBes 
avee le ^général Aioséîèf» ]nds il Ti&t tuMiâ cquâidre et 
BOUS aous mîmes immédiatement en dronte. Ije.nslôur^à 
TsataikpIé^Stiô fût pâlticulièfement angoiesânt, icar ks 
fotrdels du (iHala^ déclinaient rrarpidemeriti^ Il iaUiit plu^ 



i. lit .^rdfMMor' l^dMf imocaaii^àgaÊâi rtmpmtir .dqas tons net 

épi 

tief 

Sélb. 



déplacements, dep^i» que pe derpier avait pris le Qomm%iidemeat en; 
chef des années.' Les ï)" Boikine et Dérévenko étaient restés à ^sârskoîé-* 



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VISOTBS AJML EROKT/ Qt 

les taoDDqsDiBif fi)âaiisi*iaI>«a1M % dntit scprims;: Jâ^wk 

dans sèaidfibK-^ dn'»iie poavHÉI ed;dffetip:ifliiBear conl|iièt 
toniBiiib éieiite -^'fiiPt ipîk de sjoofope -st îe.trps que 
c'était la fin. Vers le matin, cependant, une légère 
amélioration se produisit et l'hémorragie diminua. 
Nous arrivâmes enfin à Tsarskoïé-Sélo ; il était onze 
heures du matin. L'impératrice, en proie à une mor- 
telle angoisse, nous attendait avec les grandes-duchesses 
sur le quai de la gare. Avec d'infinies précautions, on 
transporta le malade jusqu'au palais. On parvint enfin 
à cautériser la plaie qui s'était formée à l'endroit où 
un petit vaisseau sanguin s'était rompu. L'impératrice 
n'en attribua pas moins aux prières de Raspoutine 
l'amélioration qui s'était produite, le matin, dans l'état 
du tsarévitch et elle resta persuadée que l'enfant avait 

été sauvé grâce à «nn intprvftntînn 

L'empereur resta quelques jours avec nous, mais il 
avait hâte de repartir, car il voulait profiter du calme 
relatif qui régnait dans tous les secteurs, pour visiter 
les troupes et prendre contact avec elles aussi intime- 
ment que possible. Ses voyages au front avaient admi- 
rablement réussi. Sa présence avait suscité partout le 
plus grand enthousiasme, non seulement parmi les 
soldats, mais aussi parmi les paysans qui, à chaque 
arrêt de son train, accouraient en foule des environs 
pour tâcher de voir leur souverain. L'empereur était 
persuadé que ses efforts devaient tendre avant tout à 
ranimer dans le peuple et dans l'armée le sentiment 
patriotique et l'attachement à sa personne. Les heures 
qu'il venait de vivre lui faisaient croire qu'il y était 



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132 VISITES AU FRONT 

parvenu et ceux qui i*accompagnaieiit le crurent comme 
hii. Était-ce une illusion ? Il faudrait bien mal connatbre 
le peujde russe et ignorer totalement combien le senti- 
ment monarcbique était profondémmt enraciné chez 
le nwujik, pour ne pas admettre que c'était la réalité; 



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CHAPITRE XIII 

L'EMPEREUR A LA DOUMA. - CAMPAGNE DE GALICIE 

NOTRE VIE AU G. Q. G. 

MÉCONTENTEMENT GRANDISSANT A L'ARRIÈRE 



L'empereur était reparti tout seul le 25 décembre 
pour le G. Q. G. et, trois jours plus tard, il avait passé 
en revue à la frontière de GaUcie les divisions de la 
garde qu'on y avait concentrées en vue d'une offensive 
prochaine. L'absence d'Alexis Nicolalévitch lui avait 
causé un réel chagrin, car il s'était fait d'avance une 
joie de le présenter à sa garde. H était ensuite rentré 
à Mohilef . 

Vers la fin de l'année 1915 la situation militaire de 
la Russie s'était beaucoup améliorée. L'armée avait 
mis à profit les mois qui avaient suivi l'arrêt de la grande 
offensive allemande — fin septembre 1915 — et, grâce 
aux immenses réserves dont disposait le pays, elle avait 
pu facilement compenser les lourdes pertes subies par 
die au cours de la retraite. Une fois encore les Alle- 
mands se voyaient frustrés des grands avantages qu'ils 
avaient escomptés et que les brillants succès du début 
de la campagne avaient semblé devoir leur assurer. 
Ils doutaient de plus en plus de venir à bout par les 
armes de la résistance opiniâtre que leur opposaient 



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134 L'EMPEREUR A LA DOUMA 

les Russes et, par une propagande habile et des intrigues 
savantes, ils cherchaient à provoquer à l'intérieur de 
la Russie des troubles qui hâteraient, espéraient-ils, la 
solution si ardemment désirée. Mais ils rencontraient 
en la personne if' ^emper^uir un obstacle insurmon- 
table à la réalisation de leurs desseins ; cet obstacle, il 
iaUai^ l'éeirtw, .. • ; , / ;.•(-:/ 

En prenant Ig comoxandiçimiyt d99 tivHipes, en risquant 
saiœivQHiie dans iat aiAlée,, le tsar^ af«Éti dièteitiiv?eniBnt 
enlevé à ses ennemis tout .espoir d'accommodement. 
On comprenait maintenant à Berlin que Nicolas II 
resterait fidèle jusqu'au bout à ses alliés, et que toute 
tentative de rapprochement viendrait se briser contre 
8É.votoht£.Jnébriantabl6 de onitiBuër fia gi^^ à tout 
prise; Oiv savait», de ptais;» que le* tsâf iiait) U sthl Itep 
qvi ' uHÎBsiBA/ les Afïérébids iKurties- de il'einpi» €t que, 
hâ tombée amcuiy poxxwvià orgmiséi no sevaît capaMe 
â?ra eiiq)ddier fe idémènabrebient etide o6Ajuf6fil!aûiv- 
cfaie. Tous les. efforts: du G. Q. &ijdlkmian4 tondiliat 
doacià ruiner Ifepresffigeide lu nioaareiiie àt<à proK^oqûor 
la chute de l'empereur. Pour atteindre ce bu)t,!il fâflaÉt 
«vaiiktbut compromettre le tsar aun yeèx-dè s6n^ peuple 
et de ses fàliés; L' AUemagne dfe|)iostât éa Etosiè <fc 
pwuftts taio5ieiis^ d'action et dlntfcrànattohyfèteUè ialt 
tout eln œuviispoor accrédifer l'r^i que remptvMT 
était disposés^ saltoter hiu giieri^e et' tp^conctareioiiié patte 
féparécl. Le tsar cbédida de couper caimt à cea intaiguciB 
etl'de déflonr nefitemenli ses in/taitibndv Lei 2 janvAit, 
U'IÙKoàtiA oiiû inapectaii Iw t^éjgimèartB: <iker rarméetdu 
gibéralXouropatkiive; ildemdiMysaharisiqgm anxtrràpes 
par' cttte' dëcUoratien isoittiiiieU&i' t •:. ^i. i 

. ':. Vous ik>uTez être biisn tranqWllW vcàtiàrJè ]e Fai décEstfé 
'i»idMN|tl de' la Iguerre, fe mwtkchmt parla J{Mdxi>tâiil(|ie 



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UEMPEREUfi A LA; DOUMA 135 

lKms.Q'»iO9œpm,chasaâau;Mà.(k)n0s inmtâiii&sikTdfltiMr 
WB^, et je 96 la concbraiqa'e^ parfait a€cor4,avec, uob 
Alliés auxquels nous ne sommes pas liés par des traita 
i^ulenxent» mai^ par une amitié sincère et par le sa9g I 

Nicolas II eonftrmtdt ainsi^ ^jpiUwi de.sm tiNiupes, 
rieo^agemeat solQnMl pm te 2 aoAti 1914 et. rbnoutidé 
lersqit'il: wsit assumé le coaUsMutemmit dfii ohof ées 
mnâesi imaaes* Le grayaoïeau^nt, désitaat (toasAr; ta 
I^ua graade pubti(ité/po88îl)l6iait)dkKqiirdd6 l'ompor^ 
le fit imparimw et distrilmer âuk règûtte&ts et daoti las 
cfio|ia0iM. 

Le tsar eoiriiiiiftà ses vimtes an finmjt et aiii G« Ql G. 
pendant Im moia de janmei et dto féMâer». -^ o'^ à 
MoUlef cp'il passa to lètes dAt/Kcawisl aoi; rusae^ -^ et 
a lenlxa à Trarskdié^Sélo. tel 21: ïévrièr». veîlte de la 
lèem;Kn:inire de la Doiima^ Ciaq jouis, ampanayânt^ l|a 
nouvelle de la prise de la forteresse é'Ecieroum» qoi 
pendant si longtemps avait été Le centre de résistance 
de. l'armée turque, était venue réjouir le cœur de tous 
tos^ Russes. Cétaiît là* eu eS^ ua bMu su^eès^ et l'oSeii- 
aive de rannée du Caucase cautinnait à> progresser 
rafyidèment. Le lendeâïain de son arrivée, le -tsar, comme 
il en avait manifesté llntentîon, se rendit, avec son 
frère le grand-duc Michel, au palais de Tauride où la 
.Daiin»a devait reprendra oe jomvlà seaîtravaux. C'était 
la: loremière fois que les représentants du peu$de rece- 
vaient la^ visite de leuc sDuveraîn» ^ tes milienu pdli- 
tiquQs àUcîbuaient une graisude importance à cet évé- 
.neMient désonnais histanqne. II témoègasaJ^ du dièsir 
ibutèm de Tempefeur 4e reoherchef; une eellabcvation 
pins intime avec la repcésentatidn nieitionale; et on lui 
en: saluait â'abtânt plus de gré (pie la co^fianee dans te 
gûuVedmeastent avait été ébranlée à l^suéte des reveos 



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136 L'EMPEREUR A LA DOUMA 

subis par Tannée «t des accusations écrasantes formtf- 
lées contre l'ancien ministre de la guerre, le général 
Soukhomlinof. 

Le tsar fut reçu à son arrivée au palais de Tauride 
par M. Rodzianko, prérident de la Douma, qui le con- 
duisit dans la salle Catherine, où il assista à un 7e 
Deum célébré à Toccasion de la prise d*Erzeroum. Se 
tournant ensuite vers les députés, Tempereur leur ex- 
prima toute la joie qu'il éprouvait à se trouver au 
milieu d*eux et sa conviction absolue de les voir, à l'heure 
tragique que traversait la Russie, unir tous leurs efforts 
et travailler en parfait accord pour le bien de la patrie. 
Une ovation formidable répondit à se^ paroles. L'em- 
pereur se retira après avoir visité les salles et les bureaux 
du palais de Tauride. Une demi-heure plus tard, le 
président ouvrant la séance de la Douma terminait 
son discours par ces paroles : 

... L'union directe du tsar et de son peuple, ce bienfait 
inestimable et indispensable à la prospérité de l'empire 
russe, est dès maintenant resserrée par un lien encore plus 
puissant. Cette heureuse nouvelle remplira de joie tous les 
cœurs, jusqu'aux coins les plus reculés de la terre russe et 
animera d'un nouveau courage nos glorieux soldats, défen- 
seurs de la patrie. 

n semblait, dans cette mémorable journée, que tous, 
souverain, ministres et représentants de la nation 
n'avaient qu'une pensée : Vaincre à tout prix I 

Le même soir l'empereur se rendit au Conseil d'État 
qui reprenait également ses travaux ce jour-là, puis il 
rentra à Tsarskolé-Sélo d'où il repartit le lendemain 
pour le G. Q. G. C'était l'époque de la grande ruée 
sur Verdun et il fallait que la Russie intervînt sans 
retard pour attirer sur elle une partie plus considérable 



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CAMPAGNE DE GALICIE 137 

des forces àUemandes. L'offensive fut décidée ; elle se 
déclencha vers le 15 mars dans les secteurs de Dvinsk 
et de Vilna, et fut tout d* abord couronnée de succès. 
Mais les Russes progressaient lentement, car les Alle- 
mands leur opposaient une résistance acharnée. En 
outre, les conditions du terrain étaient extrêmement 
défavorables. C'était Tépoque du dégel, les chemins 
étaient presque impraticables et les honmies avançaient 
dans la boue et les marécages. Dès le commencement 
d'avril, l'attaque russe faiblissait, pour cesser bientôt 
complètement. Cependant la diversion avait porté ses 
fruits et les Allemands s'étaient vus obligés d'amener 
des renforts considérables dans les secteurs menacés. 

Alexis Nicolalévitch était resté très affaibli à la suite 
de l'abondante hémorragie qui, en décembre, avait 
mis ses jours en si grand danger. H n'avait repris com- 
plètement ses forces qu'en février, mais l'impératrice, 
instruite par l'expérience, avait résolu de le garder à 
Tsarskolé-Sélo jusqu'au retour de la belle saison K 
J'étais loin de me plaindre de cette décision, car, 
malgré tous mes efforts, l'instruction du tsarévitch 
pâtissait de nos longs voyages au front. 

Nous ne repartîmes que le 17 mai pour le G. Q. G. 

1. Je tiens à noter id on petit incident qui se passa au début du prin* 
temps. Ion d'un des séjours que l'empereur fit à Tftarslrolé-Sélo entre 
ses visites au front U montre bien la nature des sentiments que le tsar 
nourrissait à l'égard de l'AUemagne et qu'il cherdiait à inculquer à 
son fils. Le tsarévitch jouait ce 1our-U dans le parc où se trouvaient éga- 
lement l'empereur et les grandes-dncliesses se glissa dorière la plus 
Jeune» sans qu'elle s'en aperçût, et lui lança A bout portant une grosse 
boule de neige dans le dos. Son père, qui avait assisté de loin à cette 
scène, f appela auprès de lui et le réprimanda sévèrement : « Honte à 
toi, Alexis I Tu t'es conduit comme un Allemand ; attaquer par derrière 
quelqu'un qui ne se défend pas, c'est vil, c'est lâche, laisse cela aux 
ABemandt I • 



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18S lOMBK'VlEl AiU G. O^XE 

mil Tcmpenur! dtoi^ait'faim un s^onir parDlangë.saos 
centrer à TsarstoïètSâo^ Qvînze joAm. apràs^ nblw 
mryée» — te 4 juÛL-t^^ làgramte (]fiènfiiv9^ Ai /génécd 
Bttiusniof àéhvAmk en GaUote. j^tfi T^usslt MUâÉiBietit 
et! le» nceèsi s'aooeiËtoèrentt euoorm lfi9 jouni ;su£ti««ta. 
Le frtmftaiiliiJQfaièd ^côdaîb noud lafiMsûm (toirjttmée 
oÉm/ti lécubdt daiks la^ àitétiism. <Id Lenilmrg.. Ii£ 
HfHô^ro^cteSr pabomàiets Êtaîtitaaâidéiable et la situaJttM 
ùesk Auiiicfaieiis daùfi. le sœJteinr de Lmitzk êUit tcès 
ûritûfiie. LaûQiiv^e de tôUe inlte ^vietoioNEfuJ;. reçue 
ajiKoieathimaiasinfi ax/C. Q. G.: Ce devait êtoel 11» da>- 
nitocT' giiande )^ . de Ueni^ereur. 
. Btopiiis iiotre retour ait G. Q.. Ql notre, vmi eféàsàt 
ordonnée à peu près de la même manière qu'au cours 
dé: nos! aéjbois précèd^Dts;. Je ne doimaia tout^oisi plus 
mes leçoûfi k Alexis I^obSèvitchi dbns le cabiaet de 
4maiv}ail der stin pèie, maisi dJaLnSinne petiAe^éràitda ipie 
BOUS, avions tEànsfomiée en jiàlte d^èbi»4e» ou dans une 
grandie tente dfeisséer dânsr le jardili et qui servait de 
àBii» àk manger^ C'est Ub cpie Fempel^eiir prenait ses 
n^ias. dèpuiS) qu'il fai^b ohsoid. N^us pi!ofiti(Hia des 
iMdles jonraées d!èté pour faire, de jettes premenâdts 
sur le Dniepr i mms' nous sewkiofi; d?ua petit. yâcM 
ipjûL avait été uns à notre: dispoaitjiota parle imnisCère 
des Voies et Communications. 

L'impérairi£e e,t les, grandes-ducbèsses faisaient de 
tempsi en* temps de odurtés vi^tes ett G. Q. G. Elles 
lûgeaiéni dans leur train» assistsôent au déjeuner de 
y empereur et prenaient part à nos ppomeiradesk Ije 
tjsar; en échaiige, dînait chez l'impél-àtrice et, quand H 
le» pouvait,. pMsait uoe pio^tieide la soirée av€e Im siea& 
tes' gràndçs-duçlièsses apprêfcîaient' f6rt ces visites* à 
Mohilef, — toujours trop brèves à leur gré,ci — (|ui 



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NOTRE YIE AU G. Q. & 139 

Tsaiaiént a^pôlter op petit ! chrtngfcmen t . : à: lew lôe 
jiioirotoiiè «t ail8tièi!aL'EU£s y JoBÎsùwisk da :be«»coitp 
.^lés de^ fibérté (^l'à^ TsànkcâèeSâo; La glurer de Mobile, 
immiiè c'est frâquàmmdnt le iiast en Rnœie^, étaîbtrès 
éloignée de' llEirvilie et se tDouYait piescpiè' eiD phiiBd* cam- 
pagne* Les/gcandësndiiGliesseeipÉofitaieiit de teHiBi ki- 
•ste ^dr reaére v&itè aux psjpfsans dfiSi ràviooQa ooi.à 
des: fomUUe» de cIminEiotsi.IjBail siknplidié xà.ls(ûs bcoodÊ 
spbatanée leur gagnaient t»«Sf ks' cœurs eÉ* comim 
-ettes adoraient le» eoiantfii an* lès y^yaiit tcm^teiars entons 
Pâes dHtne bande de mannote récoltés dans teuft prd-. 
menadêa eb qu^eUes bouitakait. de iionixma. 

Malhéursusement la vie à. MoMM: apportaii. lin 
sérieux- retard aux études d'Âtexis NicolaïéfvitQfa ; m 
outi^, eUe était nuisiUe à sa; santâ; IL y cecevalL dcB 
impressioBB trop .nonobreiiiseeb et ttop violentes pmte 
«ne tiiatUFe^ aussi délicate^ ^net la: aiejine. E dey»A^ 
nerveux» distrait, incapable de tout: travail fructuoix. 
Je fis part àei mes^ observèAdoni^ à Fesiperetur. Tout en 
weonnaiissant kur bien*^mdè^ il m'otaff^ta que cçss 
ificonrvénientsi étaîent compenséSi par lé fait qu'Alesds 
NicoiaS&vitete perdait sa timidiiè et sa sauvagerie natih 
vtXtes^ et que^^ du spectacle des misèoes auxquelles il 
aursât assisté, il garderait^ sauvât darani, tuae borronr 
salutaire de la guerre. Mais plus notre séjour auJrant 
se ppolongesàtt plus je me cendais ccûiEqite' du; poôjùdice 
4fB& «1 liésùitait pour le.tBorèvitelU'Ma^pQsmon demnait 
difiieile et à ésux oa traispeprisies. j'avais: dûj intervEeMr 
très énergiquèment aii^rès de Ténfailt. J'eua le seiitS- 
ment que* Tempemur ine m'ap^uvâift pea ebtfiàcekaent 
et qu'il ne me soutenait pas autant: qu'ilj aurait pu. k 
taii^ Gomme j'étais extoéinesàmit f atigné piar Teffost 
des trois dsxtiiàreb années^ ^-^je n'avais paseUjde'Y»- 



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140 NOTRE VIE AU G. Q. G. 

cances depuis septembre 1913, — je me décidai à deman- 
der quelques semaines de congé. Mon collègue, M. Pétrof , 
vint me remplacer et je quittai le G. Q. G. le 14 juillet. 

Dès mon arrivée à Tsarskolé-Sèlo» Timpératrioe me 
fit appeler et j'eus avec elle un long entretien au cours 
duquel je m'efforçai de lui montrer les graves inconvé- 
nients qui résultaient pour Alexis Nicolalévitch de ces 
longs séjours au front. Elle me répon<Ut que Tempereur 
et elle s'en rendaient bien compte, mais qu'ils estimaient 
qu'il valait mieux sacrifier momentanément l'instruc-- 
tion de leur fils, au risque même de nuire à sa santé, 
que de le priver du bénéfice qu'il retirait d'autre part 
de sa vie à Mohilef. Elle me dit, avec une franchise 
qui m'étonna, que l'empereur avait tant souffert toute 
sa vie de sa timidité naturelle et du fait qu'ayant été 
tenu trop à l'écart il s'était trouvé, à la mort subite 
d'Alexandre III, fort mal préparé à son rôle de sou- 
V^ain, qu'il s'était promis d'éviter avant tout ces 
mêmes fautes dans l'éducation de son fils. Je compris 
que je me heurtais à une résolution bien arrêtée dans 
l'esprit des souverains et que je ne parviendrais pas 
à la modifier ; il fut convenu néanmoins que les leçons 
d'Alexis Nicolalévitch reprendraient d'une façon plus 
régulière à partir du mois de septembre et que je serais 
secondé dans mon travail. 

Notre conversation terminée, l'impératrice me retint 
à dtner, j'étais ce soir-là le seul invité. Après le repas, 
nous sortîmes sur la terrasse; c'était une belle soirée 
d'été calme et chaude. Sa Majesté s'était étendue sur 
sa chaise longue et tricotait, ainsi que deux de ses filles, 
des vêtements de laine pour les soldats. Les deux autres 
grandes-duchesses travaillaient à l'aiguille. Le principal 
sujet de notre conversation fut naturellement Alexis 



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MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE 141 

Nicolalévitch sur les faits et gestes duquel elles ne se 
lassaient pas de me questionner. Je passai ainsi une heure 
en leur compagnie dans ce cadre simple et paisiUe» 
mêlé tout à coup à Tintimité de cette vie familiale où 
l'étiquette ne m'avait permis de pénétrer que d'une 
façon si incomplète et si rare. 

Les jours suivants, je profitai de mes Idsirs pour 
faire de nombreuses visites et renouer des relations que 
mes voyages au front m'avaient forcé de né^iger. Je 
vis ainsi des personnes appartenant à différents milieux 
de la capitale et je ne tardai pas à me convaincre qu'un 
profond changement s'était opéré dans l'état des esprits 
pendant les derniers mois. On ne se contentait plus 
d'attaquer avec violence le gouvernement, on s'en 
prenait maintenant directement à la personne de l'em- 
pereur. 

Depuis la mémorable journée du 22 février 1916 où 
Nicolas II, animé d'un sincère désir de conciliation, 
était venu à la Douma, le désaccord qui existait entre 
le monarque et la représentation nationale n'avait fait 
que s'accroître. Le tsar hésitait depuis longtemps à 
accorder les concessions libérides qu'on lui demandait : 
il estimait que le moment était mal choisi et qu'il était 
dangereux de tenter des réformes en pleine guerre. Ce 
n'est pas qu'il tînt personnellement à ses prérogatives 
d'autocrate, car il était la simplicité et la modestie 
mêmes, mais il craignait les répercussions qu'un chan- 
gement aussi radical pourrait avoir dans des conjonc* 
tures d'une gravité incalculable. En déclarant, le 22 fé- 
vrier, qu'il était « heureux d'être au milieu des repré- 
sentants de son peuple », l'empereur avait exprimé 
ûncèrement sa pensée. En les conviant à « unir tous 



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lœ IlâZONTIEI^EMEm* J^ ]L!AIEERIÈaE: 

leorstefloits poqr le inmi jle la Patrie; àd^mtè^oiifiiiaE 
que tra^rersait^iéi*payç < fl les éhgêigdmt àKmk^ lem. 
dâÉKïiisiond poIHiipies^ i{ffmr ne ijdiis mrvs nfahm but a» 
la «vioixâre, «t à: hii>f lèse ^dréflit gimqu'à la ifiit de la gneasse.: 
Pourquoi pe ^litÂl pas î ce - joinvlà reagageBwnt isolesMidl 
d'octroyer au pays, dès que. les JÔTBimstaiiocs le p»-: 
mettraient, les libertés que réclamait la nation, pourquoi 
no'olfeBQlEâ^-ilfas âirégagnw par liearactei la<oiifiaiice 
de da. Doutant '^P^ sentail M i6clia{qHir.?.(Cfe8t que 
ceux qui i^ent«iandeiit r«yaiaiit miB(dtnB i'kigKOfiaibilité 
deve irendre>T»mi^té paEiluiraQâmade.èaisi^uaitioBjrèett& 

iLa 'viûfe rde Tompereur au ^alai^ de TaoïlSuie avait 
fait matbie! de )graBds espoirs^; )il8 a'avaiant pas «li.ii^ 
lendemain, ici dbn in'aimt q[ias tardé à s'aperce^pir )(|a^« 
rian h -âkait f cdiasgé^ La Jutke cnnkrô . thii ^ujvenDàmeiit 
reprit aussitôt, les revendications se firent de jour -en 
jour iplus -^ressailtes^ iks ^réorûinindtnms iphis violentes. 
ËgarépiEDriles &tBx.îenseigBan9eni)s.de eenkîqui.abaaaieal 
de taa ^iatSecaci^ île .tsarijontt iTok^dans l!op|)osibu)n de* 
laiDoiUmila i^ultat.derniÈiLâes^BéyoiuiiolmairBSfet^insd 
QénaeiUéy :ii s'imagina pôfuivioiT établir .son autorilé 
par ides imekirefc qifi ne Jfrefit qu^augmeoter lie niécaoh 
teBtttmen|) généiml. : . ; 

Ifatsi e^iQBt fltattput'CTBtie.lHmfiiratrice qu'on) jnenait 
campagne. (Les pires inabuatîaaa dncuIaSeot sap: :son. 
oDiiipfte atfûoitmiènQfâentrîàiirdàvier oràitt mâmaâaœiS) 
les îd^dcsi'qui. jusqu'akfta \eÀ âneaèçiit repatmièes: aivte 
naépiia. La t)réa»iice îde >Rlâfiptml^é,;à:ia cioau* :cattsait> 
cooitiiB je r«yais t)révti, Àxk !pcéyQdice;san8 cesse: '^nai*- 
dtefsfcaA porêttige'desTfiettveraîiisidt dlinliJBit Ueu/an^ 
otmwnpnt.aires^ les pliis mâiveillai^a. On. ne ^len .tenait' 
pafi*auGLfatiat|utS'dkigée9' jionite.éa^iTÎa privée »de rim«^ 



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IHÉGDNZENTEMEMT A lL'iUBRIÈ»E M3 

p&mtbrioe, on rm^ousait 'ôuveifteiMnt 4e geniiànopliifi&* 
et en labMÎt jBa4<^»die qaid> ses sTmiuAhiee pour TAlto^ 
Biagiie pouvaittiit iAeTniir mm danger paar te ;pay8. ije; 
mat de tndMOftiA^Ôiait pês eim»De sur 1m lèvies, msm 
dee 'Sous'ieiitQddfts.'iikiiis ^ t^Ue^ncM montraient que^ 
le soupçon r&'étidt. impiioité ;dal»^'^aiic«up d-espribk: 
C'étfldt là» je le: Ba(vâi&» ie rébultâL de la/ptopageade et 
des âlftri^ite lallemalides ^;i 

J'ai explii|tt6 ^ue tumt «pae le goluvteneiMnt> de- 
Berlin s'était rendu compte» en automne 1915, qu'il ne 
Yteikdraii ;jamfli8i à bout de ihi Russie tant qu'elle res- 
tcfirait mue aut(hir»dfiiton tsar, et que, depuis )ceimomenl>- 
Uu il nfavait plus eu qu'une pionsée : provoquer la 
Déivx)liftion (Jkii.âinèMralt Itiit^fai^è de Nieelas IL Ett 
rsiisOfi lies difficultés qu'Jis^ ctoeontraiêiit à atteindra 
directement le tsar, les Alleniands ai;:aient tourné kii» 
efierts i^ntre râmpéaratiqcev let commencé iaous fmain 
cxmlBe tUe une jeampague 4e drffamatîom rtnès.ihàbile^ 
ment conduiie rqui n'avait pas tardé à ^edufan^ ses 
effets. Us n'avaient reculé devant aucune calomnie. 
Us avaient repris le procédé classique qui a fait sps 
pseuvee au oouib del'histoine, et qui conaîete .à ûpi^per 
le monarque en la personne :dfe la souvwaiiie : il ert en 

(li J'««ais rea ViéccÉMàm do m^at ^«otÉrQincn moUnéneà ia flmde 
iai5..Je rea«oatrairiin>)m»,icl« dn «rtUs^^miJeuneoflader ^pil,:^:tMUt 
Mi>dpiBlbiitpiiati<pl6t^iit«lt ptptAiftfwrabèe kiïaLi(mnc.OmttmmL0ÊtÊtm 
mmeimt pMfoiidoiMUgntiiii ifârvi perBonnap étilt vdHaisiir ï ' m vé Êé 
dB>i]fla|>étatricenai4>«fler dcBcataïaDcièl >d« Ifaigent «uxiotQcfeK atté^ 
OMUMbeiiitrâltMimlt ânft.te:mêmeihépMwl rafllMn 411e jM et^ifiM 

fitoBs6é»a6Téclt;>}etlMBandtt*dea.|iBéaldinB. Une ênqaèbdiatvtdùaaèot 
eii6xoilflÉiimi'edba(KtMnBi» dfesiMtsutol TafWTtimt^éié.TBippoïïié^imal8 B 
lot ÉnqpoMiblé dp? ■•Jiumw» te «raèeviM iffMlPvtta (fil téMt'pomiÉii^ 
gMoeià (de-tas iMpten, ykiÉàn màtMmqûtm était dnafié^d'-aiie Miiata» 
ittGftèlla Lk Imtani iM^ovàil mil/ en yvIfeaMe >d'i»e •dM ^iioiBklNHBé» 
PMVooatiÉBs/argflBlaiéet 9crU« ««nitaitet mmt Y^ i 



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144 MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE 

effet toujours plus facile de nuire à la réputation d*une 
femme, surtout quand elle est étrangère. Comprenant 
tout le parti qu'ils pouvaient tirer du fait que Timpé* 
ratrice était une princesse allemande» ils avaient cher- 
ché, par de très habiles provocations, à la faire passer 
pour traître à la Russie. C'était le meilleur moyen de 
la compromettre aux yeux de la nation. Cette accusation 
avait trouvé un accueil favorable dans certains milieux 
russes et était devenue une arme redoutable contre la 
dynastie. 

L'impératrice était au courant de la campagne menée 
contre elle et elle en souffrait comme d'une profonde 
injustice, car elle avait accepté sa nouvelle patrie, de 
même que sa nouvelle religion, avec tout l'élan de son 
cœur : elle était russe de sentiments conmie elle était 
orthodoxe de convictions K 

Mon séjour à l'arrière me permit aussi de constater 
combien le pays souffrait de la guerre. Les fatigues et 
les privations avaient suscité un mécontentement 



1. Au moment où ]e rédige ces pages, J'en trouve la pleine conflrma- 
tUn dans le passage suivant tiré d'un article da M Paléologne, ambassa- 
deur de France à Pétrograd : La BuMtie de$ Ttan pendant la Grande 
Guerre (Heout des Deux-Mondes du 15 mars 1921): «Voilà plusieurs 
fois déjà que J'entends reprocher à l'Impératrlee d'avoir gardé sur le 
trtoe des ssrmpatkies, des préférences» un fond de tendresse pour 
l'Allemagne. La malheureuse fonme ne mérite en aucune manière 
cette Inctt^Mition, qu'elle connaît et qui la d éso l e . Alezan^ba Féo- 
dorowna n'est Allemande» ni d'esprit, ni de ccenr et ne l'a Jamais 
été... • Et plus loin : « Son éducation, son instruction, sa formation 
faitellectuelle et morale furent tout anglaises. Aujourd'hui encore, 
elle est Anglaise par son eactérleur, par son maintien, pu* un certain 
accent de raideur et de puritanisme, pu* l'austérité Intransigeante 
et militante de sa conscience, enfin par be a ucoup de ses habitudes 
iaHmes. A cela se borne d'alUeaii tout ce qnl subsiste de ses wiglnes 
occidentales. ILe fond de sa nature est devemi entièrement russe. D'abord, 
tt malgré la légende hostile que Je vois se fermer autour d'elle. Je ne 
doute pas de son patriotisme. Elle aime la Russie d'un fervent amour. * 



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MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE 145 

général. Par suite du .manque croissant de matériel 
roulant, le combustible, qui avait fait cruellement défaut 
en hiver, continuait à être hors de prix ; il en était de 
même des vivresi, et la cherté de la vie augmentait dans 
des proportions alarmantes. 

Je rentrai le 11 août au G. Q. G., extrêmement inquiet 
de tout ce que j'avais vu et entendu. Je fus heureux 
de retrouver à Mohilef une atmosphère très diff^nte 
de celle de Pétrograd et de pouvoir me retremper dans 
ce milieu qui résistait si fermement à l'esprit défaitiste 
de l'arrière. Cependant, et bien qu'il n'y parût pas au 
premier abord» on était, là aussi, assez préoccupé de 
la situation politique. 

Alexis Nicolaïévitch se montra très affectueux envers 
moi, à mon retour, — il m'avait écrit régulièrement 
pendant mon absence, — et l'empereur me reçut avec 
une extrême bienveillance. Je n'eus donc qu'à me féli- 
citer de m'être éloigné de mon élève pendant quelque 
temps, bien qu'il m'en eût coûté, et je me remis à ma 
tâche avec une nouvelle énergie. Mon collègue anglais, 
Mr. Gibbes, nous avait rejoints sur ces entrefaites et^ 
comme M. Pétrof restait avec nous, les leçons d'Alexis 
Nicolaïévitch allaient pouvoir reprendre de façon 
presque normale. 

Sur le front, les combats avaient cessé peu à peu 
dans les secteurs du nord et du centre ; ils ne se prolon- 
#geaient qu'en Galicie où les Russes continuaient à 
refouler l'armée autrichienne dont la défaite se fût 
depuis longtemps transformée en déroute si elle n'avait 
été soutenue par de nombreux régiments allemands. 

Cependant l'expérience de la campagne de 1916 avait 
prouvé au G. Q. G. russe qu'il n'arriverait pas à briser 

10 



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146 MÉG(M!4TENTEMENT A UARRIÈRE 

la résifltance de l'eiuieiiii et à remporter de victoire 
défiiutiv>e tant qu'on smilfrirait d'une aussi grande 
p6nuiie d'artiUexie. CSette infériorité rempècfaait d'ex^ 
pk»ter à fond les succès que la vaillance des troupes et 
leur supériorité numérique leur permettaient de remr 
porter au début de chaque offensive. Il fallait donc se 
résigner à attendre que le matériel promis par les 
Alliés, et dont les difficultés de transport avaient 
retardé Tarrivée» fût an^né à pied d'céuvre. 

La défaite autrichienne avait eu une r^rcussion 
profonde sur la Roumanie. Elle iBClinait de plus en 
phis à se rallier à la cause de l'Entente, mais elle hésitait 
encore à se jeter dans la mêlée. H fallut, ponir la faire 
sortir de son irrésolution, une forte pression du ministre 
de Russie à Bucarest K Le 27 aoM, enfin, eBe dédarait 
la guerre à TAutriche-Hongrie. La position de la Rou- 
manie était extrêmement difficile, elfe se trouvait 
isolée à Textrême flanc gauche de l'immense front russe 
dont elle était séparée par tes Cairpathes ; elle était 
menacée au nord et à l'ouest d'une attaque austro^ 
allemande et pouvait être prise à revers par les Bulgares. 
C'est ce qui se produisit, et le début d'octobre marqua 
le conamencement de la défaite qui devait se terminer 
par l'oc^^upation presque totale de la Roumanie. 

Dès que le danger lui était apparu, le G. Q. G. russe 
s'était efforcé de porter secours à l'année roumaine, 
mais les distances étaient immenses et les moyens de 
communication extrêmement défectueux. De plus^ la 
Russie n'était pas en mesure de faire de grands prâè- 



1. J'apprii, plot tard leuknicnt» qot pomr valncN^ la réÊktamn 
qn'U rencontrait à Bucarest» le ministre des affaires étrangèses, Stnnner, 
qui avait succédé à Sazonof, avait promis, sans en référer au G. Q. G. 
r Avol 4e tsOttpes «a Roanupie. 



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MÉCONTENTEMENT A UARRIÈRE 147 

vemento sur soa front, car, en cas de nécessité pressante» 
elle se serait vue dans l'impossibilité de récapërer à 
temps les divisions envoyées en Roumanie. Cependant, 
siur les instances de Tempereur, on y avait acheniné 
tons tes renforts dont on pouvait disposer. Maïs ce» 
troupes arriveraient-^es encore à temps poiur sauver 
Bucarest T 

Nous rentrâmes à Tsarskoïé-Sélo le 1«^ novembre. 
L'impression prodwte par le désastre ée la BsumaBie 
était considérable et Ton en rendait responsable le 
oiînistre des affaires étrangères. Sturmer avait succédé 
au commencement de Tannée à Gorémykine, comme 
président du Conseil des ministres. Sa nominaticm avait 
été mal accueillie et depuis lors il n'avait fait qu'accu- 
muler faute sur faute. C'est à la suite de ses intrigues 
que Sazonof, qui avait rendu de si grands services 
conmie ministre des affaires étrangères, avait dû se 
retirer, et Sturmer s'était empressé de prendre sa suc- 
cession, tout en conservant la présidence du Conseil. 
Son nom autant que ses actes le rendaient odieux. On 
r accusait de ne se maintenir au pouvoir que grâce 
à l'influence de Raspoutine. On allait jusqu'à dénoncer 
ses sympathies allemandes et à le soupçonner d'être 
favorable à une paix séparée avec l'Allemagne ^. Nico- 
las II se compromettait en conservant plus longtemps 
au pouvoir un ministre devenu suspect à tous. On 
espérait que le tsar finirait par comprendre qu'on le 
trompait une fois de plus, mais on craignait qu'il ne 



1. L'histoire établira un jonr quel fut le rôle de Sturmer : s'fl n'a 
pas cherché, comme tout semble cependant le prouver, à amener un 
rapprochement avec l'Allemagne, il n'en a pas moins causé un tort 
irrémédiable à son pays par son incurie criminelle et son manque absolu 
de scrupules. 



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148 MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE 

s'en aperçût trop tard, alors que le mal serait déjà 
irréparable K 



1. De par son éducation même, on souverain est l'iiomme le plus 
mal préparé à la tAcbe qui lui incombe, et il lui est, par la suite» impos- 
sible de remédier à ce déficit 

Plus il prétend régner, moins il est au courant de ce qui se passe : 
pour l'isoler de son peuple, on ne lui fournit que des renseignements 
tronqués, défigurés, t cuisinés ». Se rend-K>n compte de la force de résis- 
tance de l'entourage, de l'invincible apathie d'une bureaucratie que 
figent le traditionalisme et la routine ? Quelque volonté, quelque téna- 
cité quil déploie pour découvrir la vérité, arrive-t-il Jamais à la con- 
naître ? Napoléon, qui avait passé pourtant par l'école de la vie et qu! 
s'était élevé Jusqu'au trône à force de génie et d'audace, a subi le sort 
commun à tous les souverains. Dans les dernières années de son règne, 
savait-il encore ce qui se passait en France et avait-il gardé une notioD 
exacte des réalités ? 



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CHAPITRE XIV 

TENSION POLITIQUE. — MORT DE RASPOUTINE 
(Décembre iQiff) 



L'atmosphère politique était de plus en plus acca- 
blante et l'on sentait l'orage approcher. Le méconten- 
tement était devenu si général, que, malgré la censure, 
il commençait à se manifester dans la presse. Les dis- 
sensions se faisaient toujours plus profondes. Il n'y avait 
qu'un point sur lequel tout le monde était d'accord, 
c'était la nécessité de mettre fin à l'omnipotence de 
Raspoutine. Tous voyaient en lui le conseiller néfaste 
de la cour et le rendaient responsable des maux dont 
souffrait le pays. On l'accusait de tous les vices et de 
toutes les débauches, on en faisait un être immonde 
et répugnant aux allures fantastiques, capable de toutes 
les bassesses et de toutes les ignominies. Pour beaucoup, 
il était une émanation de Satan, l'Antéchrist dont la 
venue redoutée devait être le signal des pires cala- 
mités. 

L'empereur avait résisté longtemps à l'influence de 
Raspoutine. Au début, il l'avait toléré n'osant porter 
atteinte à la foi que l'impératrice avait mise en lui 
et où elle puisait l'espérance qui la faisait vivre. Il avait 
craint de l'éloigner, car si Alexis Nicolaïévitch avait 
succombé, il eût été sans doute aux yeux de la mère 



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150 TENSION POLITIQUE 

le meurtrier de son enfant. Mais il avait gardé une pru- 
dente réserve et il ne fut gagné que peu à peu aux idées 
de l'impératrice. On avait, à maintes reprises, essayé 
de le renseigner sur la véritable personnalité de Ras- 
poutine et de provoquer i'âoi^iement du staretz. Sou- 
vent ébranlé, le tsar n'avait jamais été convaincu K 

Le 7 novembre nous quittâmes Tsarskoié-Sélo et, 
après un court séjour à Mohilef, nous partîmes le 9 
pour Kief, où l'empereur devait rendre visite à l'impé- 
ratrice douairière. D y passa deux jours en compagnie 
de sa mère et de quelques-uns de ses parents, qui s'eflor- 
eèrent de lui montrer la gravité de la situation et mirent 
tout en œuvre pour le persuader d'y porter remède 
paor des mesures énergiques. L'empereur fut très fior* 
tement influencé par les avis qu'on lui donna ; janab il 
ne m'avait para aussi troublé, n se nsontra mteie, 
lui si maître de soi, nerveux, irascible et il lui arriva à 
deux ou trois reprises de brusquer Alexis Nicdâié- 
vitch. 

Nous rentrâmes le 12 au G. Q. G. et quelques jours 
après notre retour Sturmer s'effondrait enfin, à l'indi- 
cible joie de tous. L'empereur confia la présidence du 
Conseil à A. Trèpof que l'on savait partisan de réformes 
modérées et intelligentes. On reprit espoir. Malheoreu- 
sèment les intrigues continuaient. Les Allemands, se 
flattant qu'elles n'étaient que le prélude de troubles 
graves, avaient redoublé d'efforts, semant partout la 



1. n semblait qu'on sort £atiii s'obstinât à protéger RMpouifaie. 
On avait remis un jour à i'empereur un dossier relatant de façon très 
détaillée les excès du 9tarelz. En le parcourant il s'aperçut qu'au Jour 
•t â l'heure indiqués comme ceux auxqoids s'était passé un des laits 
consignés dans le rapport, Raspoutine se trouvait iustemeat à Tsarskolé- 
Sélo. Il n'en fallut pas davantage pour persuader l'empereur que tout 
ie mémoire n'était qu'un tiisu dt calomnies. 



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TENSION POLrriQfUE 151 

néflance et la svspidioii, et chardiant à oonqinnMttre 
d^faotiveineart la cour aux yepuc de lanatiiMi. 

Trépûl aTttt demandé à V^SÊOÎpeum ki rèvocatioii d« 
nînistre de l*iiitérieaf Protopopef ^ae sir compMtq 
incapacité et le fait qu'il était un adepte de Rasfiouttiie 
acraieiit nndu très impopidaire. Le prennent du Conseil 
sentait qall ne parviendrait pas à faire œuvre iCile 
si ce ministre restait à son poste, car tous les hoftosnèg 
piAtiques de qûlqœ valeur se récwaient et se dére^ 
bai«it aux responsalâlités de l'heure^ 

Les initiatives conragenaes de poÉiiotes tel^ (pie 
Sasonoi, Krivoehéine^ Samarnie, Igiiatie^ A. Trépof, 
pour ne citer que quelques-iins des demkrsv ne furent 
pas soutenues oanme elles anrsBeivt pu l'être. Si toute 
la pwtie consciente de la natîMi s'était groupée antoor 
d'eux, ils auraient en la force de cenjarer le péril graiH 
dissant, sans sortir de la légsUtë. Mais ils ne trouvèrent 
pas l'appui sur lequel ils auraient dé pouvoir compter ; 
les critiques, les intrigues, les rivalités de persoimes et 
de partis empêchèrent cette union qui iienle eàt pa 
être le sàktU Si on l'avait rèidisée, elle auiwt repvésenté 
une force telle, que l'action néfaste de Raspoutine et 
de ses adeptes en eût été paralysée. Malheurensement 
e&sLx qui le conqprirent lurent l'exception ; la ma|orité 
se désintéressa d'iine lutte ingrate et, par son abstorticm, 
Isjssa le champ libre aux aventuriers et aux intrigants. 
On ne s'efforça point de faciliter la tâche de ceux qpai, 
conscients du danger, avaient entrepris de sauver l'em- 
pereur miigré lui et de maintenir jusqu'à la fin de la 
pierre le régime chancelant. 

L'emper^ir avait tout d'abord acquiescé an désir 
de Trèpof, puisj, sous l'influence de Fimpératrice^ S 
s'était ravisé ei il attendait irrésolv, perplexe em face 



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152 MORT DE RASPOUTINE 

de la décision à prendre. Il avait été si souvent trompé 
qu'il ne savait plus en qui il pouvait avoir confiance, 
n se sentait isolé, abandonné de tous. Depuis qu'il avait 
pris le conunandement en chef de l'armée, il s'était 
dépensé sans compter. Mais la tâche qui lui incombait 
était trop lourde, elle le dépassait. Il en avait lui- 
même le sentiment et c'est ce qui faisait sa faiblesse 
vis-à-vis de l'impératrice, aussi avait-il fini par subir 
de plus en plus son ascendant. Cependant bon nombre 
des décisions prises par lui en 1915, et sa visite à la 
Douma en février 1916, montrent qu'à ce moment-là 
encore il savait lui résister quand il était persuadé que 
c'était pour le bien du pays. Il ne s'abandonna défini- 
tivement à son influence qu'en autonme 1916, alors 
qu'épuisé par la tension qui résultait de sa double 
responsabilité d'empereur et de généralissime, il ne se 
rendait plus compte, dans son isolement grandissant, 
des mesures à prendre pour sortir d'une situation qui 
s'aggravait de jour en jour. S'il avait été, en ce moment- 
là, mieux soutenu par les partis modérés, qui sait s'il 
n'eût pas trouvé en lui l'énergie de continuer la résis- 
tance ? 

Quant à l'impératrice, elle croyait sincèrement — 
sur la foi de Raspoutine — que Protopopof était l'homme 
qui pouvait sauver la Russie. Il fut maintenu et Trépof, 
voyant son impuissance, n'allait pas tarder à aban- 
donner son poste. 

Nous rentrâmes à Tsarskoïé-Sélo le 8 décembre. La 
situation devenait de jour en jour plus tendue. Ras- 
poutine qui sentait la haine s'amasser contre lui n'osait 
plus quitter le petit appartement qu'il occupait à 
Pétrograd. L'exaspération avait atteint son paroxysme» 



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MORT DE RASPOUTINE 153 

le pays attendait sa délivrance et souhaitait ardemment 
que quelqu'un vînt le débarrasser de celui qu'il consi- 
dérait conmie le mauvais génie de la Russie. Mais 
Raspoutine était bien gardé. U Tétait par la police 
impériale qui surveillait jour et nuit sa maison ; il 
Tétait également par les socialistes révolutionnaires qui 
comprenaient qu'il travaillait pour eux. 

Je ne crois pas que Raspoutine ait été, à proprement 
parler, un agent aux gages de l'Allemagne, mais il fut 
certainement un instrument redoutable entre les mains 
du G. Q. G. allemand qui, ayant tout intérêt à prolonger 
la vie d'un auxiliaire aussi précieux, l'avait entouré 
d'espions qui étaient en même temps ses gardes du 
corps. Les Allemands avaient trouvé en lui un moyen 
admirablement efficace de compromettre la cour, et 
ils l'avaient largement exploité. 

De nombreuses tentatives avaient été faites auprès 
de l'impératrice — et par les personnes les plus chères 
à son cœur — pour tâcher de lui ouvrir les yeux sur la 
véritable personnalité de Raspoutine : elles étaient toutes 
venues se briser contre la foi absolue qu'elle avait en 
lui. Cependant la grande-duchesse Elisabeth Féodo- 
rovna ^ voulut encore, en cette heure tragique, tenter 
un dernier effort auprès de sa sœur. Elle vint de Moscou 
avec l'intention de passer quelques jours à Tsarskoïé- 
Sélo au milieu de ceux qu'elle chérissait profondément. 
La grande-duchesse ÉUsabeth était de neuf ans plus 
âgée que l'impératrice et avait pour elle une tendresse 
presque maternelle. C'est chez elle, on se le rappelle, 



1. La grande-dacbesse Elisabeth Féodorovna avait fondé à Moscou 
une petite communanté religieuse dont elle était la supérieure. Elle 
y vivait retirée du monde, consacrant tout son temps à la prière et aux 
bonnes œuvres. 



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154 MORT DE RASPOOTINE 

que la jeune princesse avait fait son pcenùer séjour en 
&wsie ; c'est eHe qui» an début du règiM â'Atexnndra 
Féodorama» r«vait entourée de ses conadla et de sa 
sdlicitude attentiTe. Si souvent, d£|à, eHe avait essayé 
de désabuser sa sœur sans y parvenir 1 Pourtant elle 
espérait q«e» cette fois. Dieu lui donnerait la fbice de 
persuasion qui tan avait fait défaut îmsqu64à et hd 
permettrait de prévenir reffiroyable catastrophe qu'elle 
sentait tnnnipente> 

Dès son arrivée à Tsarskolé-âélo, eHe paria à Timpè- 
ratrice, s'efforçant, avec tant Tamour qu'elfe kii portail, 
de hii faire comprendre enfin son aveu^ement, la sup- 
pliant d'écouter ses avertissements, pour le saint ées 
siens et de son pays. L'împâratrice resta indaranlable 
dans sa confiance : eUe comprenait le sentiment qui 
poussait sa sœur à cette démarche, mais elle éprouvsât 
une peine infinie à la voir ajouter foi aux calomnies de 
ceux qui cherchaient à perdre le staretz^ et eUe la pria 
de ne pins revenir sur ce sujet. Connue la grande-dur 
ehesse insistait, l'impératrice coupa court L'entrevue 
était désormais sans objet. 

Qnelqnes heures j^us tard, la grande-dnchesse repre- 
nait le chemin de Moscou, la mort dans l'àiDe. L'impé- 
ratrice et ses filles l'aceompi^vèrent à la gaie. Les 
deux sœurs se séparèrent; efies gardaient intact le 
sentiment de tendresse infinie qui les unissait depuis 
leur enfance, mais elles comprenaient qu'entre elks 
quelque chose venait de se brisera Elks ne devaient 
plus se revoir. 



1. J« tien» ces MUâh de la koucte de M^^ ScfaMkler, lactike de 
ffaipénitilce, qui avmtl été amksefoèi auprès de la griDde-dadieHe 
fiMiabetk et pour laqaeHe cette dernière aiMÉI gardé une pr^Wide 
aflecUon. \ 



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MORT DE RASPOUTINE 155 

Nous repartîmes le 18 décembre pour Mohilef. Là 
aussi la situation avait empiré. La nouvelle de la prise 
de Bucarest était venue encore assombrir les esprits 
et paraissait justifier les perspectives les plus pessi-- 
mistes ; la Roumanie semblait perdue. 

On était oppressé, inquiet, on ressentait le malaise 
indéfinissable que l'ou éprouve à l'approche d'un danger 
ou d'une catastrophe, l'orage grondait sourdement. 
Soudain, comme un coup de foudre, éclata la nouvelle 
de la mort de Raspoutine K C'était le 31 décembre, et» 
le même jour, nous partions pour Tsarskoïé-Sélo. 

Je n'oublierai jamais la profonde énM>tion que j'éprou* 
vai ^1 revoyant l'impératrice. Sa figure bouleveiBéô 
trahirait, malgré elle» l'intensité de sa soufiranoe. Sa 
douleur était immense. On avait brisé sa fm, on avait 
tué celui qui seul pouvait sauver son enfant. Lui parti» 
tous les désastres, toutes les catastrophes Paient pos* 
Bibles. Et l'attente conunença» l'atttente torturante du 
malheur qui ne saurait être évité... 

1. Les drconstanoes de la mort de Raspoutine ont été retracées 
par les Joiimaux de l'époque. Il suffit de les rappeler ici très brièvement. 
Sa meit fut le résultat d^me conjuration à laquelle piteat part, entre 
autres, le grand-duc Dimitxi Pavlovitcb, oousin germain du tsar, le 
prince F. Youssoupof, dont la femme est la propre nièce de Nicolas II, 
un député monarchiste de la Douma, M Pourichkérlteh et le docteur 
Lazarevsky qui l'accompagnait Lt grand-duc voulait montrer par sa 
prts e a e c qa*U ne s'agtasKit pas d'un acte de tébelIloB oontre remi^ereur 
nais bien de l'exéoHtton d'wi oo«pat>le que la notion avait fogé, pana 
qail avait aboeé de la confiance 4e son aeuvierain. 

Raspoutfaie lut mis à mort dans la nuit •dn SO décembre. Le p ri n w 
TooMoopof était allé le cnerehcr^en autononile très tard dans la aoifée 
et f avait amené dies luL On tenta d'aterd de ^empoisonner, anis 
comme Teffet du toxique se faisait attendre, le prince Yooieoapaf et 
le député PourIchKévttcb le tuèrent è coupe de revolver. Son corps fut 
Jeté à la Neva, où on le retrouva deux Jours plus tant 



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CHAPITRE XV 

LA RÉVOLUTION. — ABDICATION DE NICOLAS II 
(Mars 19i7) 



Raspoutine n'était plus, le pays était vengé. Quelques 
hommes courageux avaient pris sur eux de faire dispa* 
raltre celui qui était devenu pour toute la nation un 
objet d'exécration \ On pouvait espérer, qu'après cette 
explosion de colère, les esprits allaient se calmer. Il 
n'en fut rien toutefois, et le conflit entre le tsar et la 
Douma allait au contraire prendre un caractère de plus 
en plus aigu. 

L'empereur était persuadé que toute concession de 
sa part, dans les circonstances présentes, serait consi- 
dérée comme un aveu de faiblesse qui, sans écarter 
les causes de mécontentement résultant des privations 
et des souffrances de la guerre, ne ferait que diminuer 

1. n 8'agit, bien entendu, de la partie consciente de la Russie. La 
masse inculte du peuple russe était assez indifférente à la personne de 
Raspoutine et, parmi ceux qui connaissaient son existence, un grand 
nombre lui étaient favorables. Sa mort fut considérée par plusieurs 
comme un acte de vengeance des courtisans, jaloux de leurs prérogatives. 
« Pour une fois qu un des nôtres était arrivé jusqu'au tsar, disaient-ils, 
les seigneurs l'ont tué. » 

Pour le moufik, les grands coupables étaient ceux qui séparaient le 
souverain de son peuple et l'empêchaient d'étendre ses faveurs jusqu'à 
eux Témoin ce dicton populaire : * Le tsar accorde, mais ses serviteurs 
n'octroient pas », par lequel il avait coutume d'exprimer sa confiance 
en la bonté du tsar et sa haine pour ceux qui l'entouraient 



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LA RÉVOLUTION 157 

son autorité, et risquait de hâter la révolution. L'oppo- 
sition de la Douma faisait ressortir l'incapacité et l'im- 
puissance du gouvernement, et n'apportait aucun re- 
mède à la situation. Les conflits s'aggravaient, les 
intrigues redoublaient, alors que seule l'union de toute 
la partie consciente de la nation eût pu paralyser 
l'action néfaste de Protopopof, et que les efforts de 
tous eussent été nécessaires pour conjurer la catastrophe 
imminente. Il est vrai que c'était exiger des classes 
dirigeantes qu'elles fissent preuve d'autant d'abné- 
gation que de patriotisme éclairé, mais les circonstances 
tragiques que traversait le pays et le sentiment du 
péril national auraient dû, semble-t-il, les en rendre 
capables. 

Comment ne comprenait-on pas en Russie ce qu'on 
discernait si bien en Allemagne, à savoir qu'une révo- 
lution livrerait fatalement le pays à ses ennemis ? 
« J'avais bien souvent rêvé, dit Ludendorff dans ses 
Souvenirs de guerre, la réalisation de cette révolution 
russe qui devait alléger nos charges militaires. Conti- 
nuelle chimère 1 Aujourd'hui, elle se produisait à 
l'improviste. Je me sentais soulagé d'un poids très 
lourd \ » L'Allemagne était le seul pays d'Europe qui 
connût la Russie, — elle en avait une notion plus 
exacte et plus complète que les Russes eux-mêmes, — 
elle s'était rendu compte depuis longtemps que le régime 
tsariste, malgré ses fautes, était seul capable de pro-* 
longer la résistance de la Russie. EUe savait que la 
chute du tsar la livrerait à sa merci ; et, par tous les 



1. Ludendorff : Souvenirs de guerre. T. II, p. 20 (2 voL in-S^ Payot,. 
Paris). Ce que Ludendorff ne dit pas, et pour cause, ce sont les efforta 
inlassables déployés par l'Allemagne pour provoquer cette révolution 
russe qui se produisit t à Timproviste ». 



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158 LA RÉVOLUTION 

moyens, elle chercfaait à la provoquer. C'est pourqnci 
y. eût faUn à tout prix faire durer josqu'à la fin de la 
gaerre le régime existant. La révotation ae «erait pn>- 
dttte fatalemeiit à ce moment-là, elle ne pouvait être 
^njurée que par Toctroi intimèdiat d'une constitutioa, 
et encore l... Mais la fatalité qui aveu^ait les souve^ 
rdns attait ^arer à son tour la nation* 

n y avait pourtant cbez Tempavur deux sentiments 
tout-puissants, — ses ennemis politiques eux-niéi&es le 
savaient, — auxquels tout Riose pouvait se r^er, 
c'était, d'une part, l'ammir qu'U éprouvait poiur son pays 
«t, d'autre part, sa votoaté bien arrêtée de poorraivre 
la guerre jusqu'au bout. Dans TaveuglemMit dtes pas- 
sions, on ne comprit pas quelle force morale représentait 
encore, malgré tout, poo? le peuple russe, un tsar 
irrévocablement décidé à vaincre ; on ne comprit pat 
que l'idée qu'il incarnait pour ks masses populaires 
pouvait seule mener le pays à la victoire et sauver la 
Bassie de l'asservissement à rAMemagne. 

La position da tsar était extraordinairement dif&cile^ 
Pour les extrémistes de dnrfte, qai voyaient leur salut 
dauB un compromis avec rAllemagne, il était robstacle 
imédactifale quil fallait écarter afin de lui substituer 
an autre souverain. Pour ceux de gauche qui voulaient 
la victoire, mais uwe victoire sans «oipereur, il était* 
l'cbstacte qu'il failart supprimer par la révolution. Et 
tandis que, par une propagande intensive à Tanière et 
aa front, ces derniers s'efforçaient de «Sfier les fond»*^ 
monts de la monarchie, — faisant ainsi à leur insu le 
jeu de l'Allemagne, — les partis modérés adoptaient 
la ligne de conduite la plus dangereuse, mais la plus 
conforme au caractère russe^ â ce fataEsme slave qui 
consiste à attendre que lea événements se produisent 



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LA RÉVOLUTION 15» 

et à espérer qu'une force pnmdentielie viendra ks 
diriger pour le Inen de tous : llnertie. On se coutoita 
d'opposer une i^ésistance passive, ne comprenant p» 
qu'en agissant ainsi on paralysait le pays* 

Quant au grand pubfic, ii était devenu, sans s'ea 
rendre compte^ Tagent docile des intrigues allemandes. 
Les bruits les jAva alarmants, acceptés et colportés par 
lui, créaient à l'arriére une mentalité antimonarclnte 
et défaitiste, une atmosphère de méfiance et de suspi- 
cion, (pii œ devaient pas tarder à avoir leur répercussion 
sur le front. Chacun donnait son coup de pioche au 
pilier central de l'édifice qui chancelait, et personne 
ne songeait à placer, en temps opportun, tes étais qui 
eussent pu en empêcher reffiondrement* On fit tout 
pour amener la révolntion, on ne fit rien pour en prè« 
venir les conséquences. 

On oublia que la Russie n'est pas seulement composée 
de qufaize à vingt millions d'hommes mars pour te 
régime parlementaire, mais qu'elle comprend aussi cent 
vingt à cent trente millions de paysans, la plupart 
incultes et inconscients, pcMiir lesquels le tsar restait 
l'oint du Seigneur, celui que Dieu avait choisi pour 
diriger les destinées de la grande Russie. Habitué dés 
sa plus tendre enfance à entendre le prêtre invoquer 
l'empereui à l'offertoire, un des moments les plus solen- 
nels du culte liturgique, le moujik dans son exaltation 
mystique devait lui attribuer un caractère quasi divin K 

Le tsar n'était pas le chef de l'Église russe, il en était 
le protecteur, le défenseur ; mais depuis que Pierre le ^ 
Grand avait supprimé le patriarchat, le peuple était 

1. Cette idée ne se* letrouve-t-elle pas dans le dicton populaire où 
se traduit la foi naïve du paysan russe et le sentiment de son impuissance : 
« Jusqu'à Dieu, e'est Uen àaat ; Jw^aii tsM; cTest bien loin. • 



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160 LA RÉVOLUTION 

enclin à voir en lui l'incarnation du pouvoir spirituel 
aussi bien que temporel. C'était une erreur, il est vrai, 
mais la confusion subsistait. C'est ce double aspect de 
la personne du souverain qui faisait la force du tsarisme 
au sein des masses profondes de la nation, et conmie le 
peuple russe est essentiellement mystique, le second 
facteur ne cédait point en importance au premier. Car 
dans l'esprit du moujik l'autocratie ne se séparait pas 
de l'orthodoxie. 

La révolution russe ne pouvait pas être uniquement 
une révolution politique ; elle devait nécessairement 
revêtir un caractère religieux. Le tsarisme en tombant 
devait créer dans la conscience politique et religieuse 
du peuple russe un trou béant, un appel d'air tellement 
formidable que, si l'on n'y prenait garde, il entraînerait 
dans sa chute tout l'organisme social. Pour le simple 
paysan, le tsar était à la fois l'incarnation de ses aspi- 
rations mystiques et une réalité en quelque sorte tan- 
gible, impossible à remplacer par une formule politique 
qui resterait pour lui une abstraction incompréhensible. 
Dans le vide causé par l'écroulement du tsarisme, la 
révolution russe — avec le besoin d'absolu et la recherche 
des extrêmes, inhérents à la nature slave, — devait se 
précipiter avec une violence telle, qu'aucune forme de 
gouvernement ne pourrait l'arrêter ; elle risquait fata- 
lement d'aboutir au néant politique et religieux, à 
l'anarchie. 

Pour conjurer cette éventualité redoutable, puisqu'on 
voulait la révolution, il eût fallu s'y préparer. Mais 
elle n'en comportait pas moins, même en temps de paix, 
un aléa formidable ; s'y risquer en pleine guerre devenait 
criminel. Nous sonmies tentés, nous autres Occidentaux, 
de juger des choses de la Russie d'après les classes diri- 



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LA RÉVCa.UTliDN 1« 

gçàntes avec lestiueUes Snous scHttiaeâs en iDontaot et qui r 
OBt atteint un degré de cutture <^ de civilisatioub égal 
au^ nôtre, mais nolia aubiioàs itrop souvent I03. millions . 
d'êtres frustes et ignorants sur lesquels ont seuls prise 
les sentiments les plus simplet^ et: les plus primitifs; 
le fétichisme tsariste en était Utt> exemple frappant. 

L'ambassadeur d' Angleterre» renseigné par des, hom- 
mes politiques russes dont on ne saurait suspecter le 
patriotisme, mais qui voyaient leur pays comme ils 
désiraient qu'il fût et noïi tel qu'il était, se laissa induire 
eh erreur. On ne tint pas compte des conditions très ; 
spéciales qui faisaient de la Russie un anachronisme 
religieux, poUtiqtie et social auqpiel aucune des for- 
mules, aucune des mesures de l'Europe occidentale 
ne pouvait convenir. On oublia que si dans tout pay^ 
en guerre une. révolutiiom provoque toujours au débuts 
par les flottements inévitabtea qui en résultent, un 
i^IaiUissement de la imUon, et diminue considérable*: 
ment la force combative de l'armée, ces effets allaient 
se produirefen Russie ayec mie intensité et une anipleur , 
accrue. L'erreur de l'Entente f esjt d'avoir cru que IC; 

1. Ludendorff exagère le rôle de l'Entente; dans la révolution russe, 
quand fl écrit : « En mars 1917 une révolution^ provoquée par rEntentè, ' 
renverta le tsar *. Le moisvfeitteKI fut sbutidut'èt non provoqué par^leà • 
Aillés Mais l.uden4orfl n^ontre bien ^eJl^ ^çn furoit les conséquencesr 
Immédiates pour l'Allemagne i t La révolution entraînait fatalement 
me diminution de la valeur miUtai^ ritUé, à9idblis#ait 'l'Ëntonu etl 
allégeait considérablement ^notre lourde tAfih^. h^ G*. Q- G. pot réaliser,^ 
sans délai, une économie importante de troupes et de munitions. Il 
put aosai eMkrsprendre «wr «ne plus gvanda échelle l'échange des dtvt-;, 
slont! I £t plus loin s • fin avril et en mal, %9%7$ en dépit de nptre victoire 
sur l'Alsae «t en Champagnis^ c'est la révplvitkp. russe. qui nous a sauvés. • 
(Ludandoril, SçugnUn éê^turrê, t. lU P .^ ^t 35,) Ainsi, de l'aveu 
même des AUanands» sans la révolution rm^ la g^oerre aurait fté ter^^ 
mioée ea automne 1917 et des millions de vies hiimidnes eussent ^té 
^IMigBéea. Se rmd-mi eonple de la forpe ^'aurait eup ^n traité de. 
V«nalllet signé par l'Entente avec la Russie ! L'Allemagne prise dans 

11 



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m LA KÊTOLimOK 



niwi v e ment qui m dhniMÉt au dédnt et fèiiicr 1M.7, 
éUdlE i^Bvi^ne pa|iiil#re. ■ n'c» faft tien, seiitea ks 
cImmb éirigeMtes y partioipèrMA; lu grande mmMi 
y lest» itraHfère; Ce fte fllit pet» comme cm Ta #1». 
une* kone 4e fond qui fesvwM la aMnarcUer ■Mi» Ueft 
la ckwle Al tsansme <pii soufeva aae Tagua: ai fioriai- 
daMe qu'elle englovCit la Rame et failiii aniMiarger 
les États ymma. 

Lr'empereitr apcèa ton Mlour d« G. Q. G. avait jMMiè 
4: TtarfllMè-Stto ht moia de yanviev ek de féTiîer ; il 
sestflst qae I» sitaaiiefi poKkiqae était da ptait en plaa 
tendue» mai» il n'ai#k paa eneoie pcada tout espoir. 
Le paye souffriM, il était tas ite: la gneirc et aspindt 
ardemnirat à la paix. U'oppositfon graniittait de ieur 
CD jeur et Tarage' gNvdaît; mais Nieelaa II espécait 
eneore, maigre toaAt qwe le sentiment patriartiqae 
l'empoFtenit sup les tuggestiens funestes que ks «i^ 
geisses de ll^m^ prétente faisciant naîtra dms ka 
esprits^ et que l'on w» "pouéiait pas inaqoer de oaaapiOH. 
mettm' par i» aeta irréfléchi ka résakats d\uie gnem 
qui avait tant coûté au pays. Il gardait intacte sa foi 
dans Tarmêe ; H &avai)t que le matériel envoyé de France 
et d'Angletenrei arrivaiÉ. ée façoa satisfaisanits et amé 
lîoraît les condîtibiiâ dans lèsqudtes efte combattaft. 
DofeaMbait lea^plua graaderesjKnsasw Les no«\;eUMt:wtéSr. 
qîie la Russie avédt créée* *u cotirs *& Vféhrw-^ et *' 

lûk' Aao n'Hkf pà écS«pp«f fl M» toM' de wiiMiei La Hfïï^MtXmumnatm 
pftr 9es coiHrèqôékiCM fitb^àikévtÊme) » JoCf^a fidB<i« aàisiM bras Ai' 
l'Al^magne : «lie y est réssair L ABttÊagae stmÊm^tMmmmamiÊ^éTgt^ 
nfaer et de titer pn»et' dé»- inÉmènses rts swm ^'Mi»' offcf ? ^m^,ma 

f La Rits^ trrté^ pM^édé à ane féargaidsaiaiB d» MOf aiMétfvl' 
atrgiàefitâit As ncfaéfe dt sas dMiioiU «t kà pnocuraH aa gwÉi^ ■umaài 
scîiWût de foreéi ■ ' • • ' » : ■ . - *.7 



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ULRÉVOLUTIOK tfiS 

4Uit pèrtaaéè qii'oiL senit; pvdt à se yoèndr» au prin- 
temps à bu grande offengivet des AHiés qfoi» m portant 
la csoup f afcak à rAHeam^jner sauTenàt la Russie. Enôora 
•qvdqaes semaÉnes» d) e^fefcait la victoiiie; 

Cepeadânt, l^eœpertmr hésitait à qaitter 'Tsarskcrirè^ 
Sâo» taai ia situation politique le préoccupait ; d'autre 
ptart û estimait que son départ ne pouvait plus être 
éiffàré et que son devoir ^obligeait à rejotiràre le G. 
a. G. Enfin, le îeudi 8 marsy le tsar se mit en route pont 
Motnief où il arriva le lendemain. Il avait i peine qwrtté 
lia capitale, que tes prenne» syikiptânies d'agitation it 
manifestaient dans ks quartiers ouvriers. Les usines 
se mirait en grève et le mouvement s'étendit rigide* 
ment les jours swvants. La population de Pétrog^ad 
amnt enduré de grandes privations au cours de l'hiver, 
<car^ par suite de la pénurie de matériel roulant, te transh 
|tort dea vivres» et du comlmstible ét$it devenu extrë* 
nsenient Afficile, et la situation ne témdaât pas à s'amé^ 
liorer* Le gouvernement ne sot prendre aucune mesure 
^pioçm à eabner l'effervescenecy et Protopopof ne fit 
-^n'exaspérer les: esprits ptar une action répressive de 
Im pokee, aussi stupide que crimhiefie. On avait égale- 
ment Ibit intervenir la troupe. Meist toas les réginimts 
Paient an fronrt, il n*y avait à Pètrograd que des élé* 
nàents en période d'instruction qui avaifent été forte- 
men«t travaillés par la propagande organi^ dans les 
casernes, malgré la surveillance. Les défections ne tar- 
dent pas à se produire et,, au^ bout de ttois jours d'une 
molle réi^taMe, les troupes passèrent les unes api^ 
lejs autres du côté d^es insurgés* Le 13, }a ville était 
presque entièrement entre les mains de»' révolution^ 
néïres et ià Douma procédait à la formation d'ujQ gour 
vernement provisoire* ; » , 



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164 ABDICATION DE NICOLAS II 

On ne se rendit pas compte tout d'aboird àiMoykif 
de la portée des événements qui se déroolaient à Pétro- 
grad. Toutefois, dès le samedi, 10 mars, le général 
Alexéief et quelques personnages de la suite de l'empe- 
reur tentèrent de réclàirer et l'engagèrent à octroyer 
sans délai les libertés que réclamait la nation. Mm& 
Nicolas II, trompé une fois de plus par les renseigne- 
ments volontairement incomplets ou inexacts de quelques 
inconscients de son entourage \ ne crut pas devoir 
écouter ces consâls^ Le 12, il devint impossible de 
cacher plus longtemps la vMté à l'empereur ; il comprit 
que des mesures extraordinaires s'imposaient, et il 
résolut de rentrer immédiatement à Tsarskolé-Sélo. 

Le train impérial quitta Mohilef dans la nuit du 12 
au 13, mais vingt-quatre heures plus tard, en arrivant 
à la gare de MalaSa Yichéra, on apprit que la station 
de Tosno, à cinquante kilomètres au sud de Pétrograd, 
était occupée par les insmrgés et qu'il était impossible 
d'atteindre Tsarskoïè-Sélo. D fallut rebrousser chemin. 

Le tsar décida de se rendre à Pskof où, se trouvait 
le général Roussky, commandant en thef du frcoit 
nord", il y arriva le 14 au soir. Mis par le général au 
courant des derniers événements de Pétrograd, l'empe- 
reur le chargea de faire savoir ,par téléphone à M. Hod- 
zianko qu'il était prêt à toutes les concessions si la 
Qouma ) estimait qu'elle^ pouvaient ramener l'ordre 

1. Le professeur Fiodrof, se rendant compte que chaque heure 4e 
miaré diminuait lés chances è'éviter la catastrophe hmninente, se mit 
à la recherche du généraJ V„ qui occupait un des poatet les pfus 4^fiH 
4an9 rentourage de l'empereur II le trouva juché sur une échelle, 
occupé è planter daiîs là parai un clou auquel 11 voulait suspendre un 
tableau Fiodrol Idi fli part de ses angoisses 'et It suppUii de se rendra 
sur-le-champ auprès de l'empereur. Mais le général le traita de • maniaque 
atteint de la phobie des révolutions • et, reprenant son marteau, continua 
l'opération hiterrompue par le malencontreux vliiteiir. ^ i 



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ABDICATION DE NICOLAS tl 105 

éaùB le pays. La réponse fut : H est trdpiarà. En était- 
JL réellement ainsi ? Le mouvement révolutionnaite 
^ait limité à Pétrograd et à ses environs immédiats. 
Et, malgré la propagande, le prestige du tsar était encore 
considérable à Tannée, et intact panm les paysans. 
X.*oetr(n d'une constitution et Tappui de la Douma 
ii'auraient-ils pas suffi pour rendre à Nicolas lï la popu^ 
larité dont il avait joui au début de la guerre ? 

La réponse de la Douma ne laissait à l'empereur 
qu'une alternative : abdiquer ou tenter de marcher 
sur Pétrograd avec les trpupes qui lui resteraient fidèles ; 
mais c'était la guerre civile en présence de l'ennemi... 
Nicolas II n'hésita pas et le 15 au matin il remettait 
au général Roussky un télégramme annonçant au pré- 
aident de la Douma son intention d'abdiquer en faveur 
4te son fils. 

Quelques heures plus tard il fit appeler dans son 
i^agon le professeur Flodrof et lui dit : 

— Serge Pétrovitch, répondez-moi franchement, la 
maladie d'Alexis est-elle incurable ? 

Le professeur Fiodrof, comprenant toute l'impor- 
tance des paroles qu'il allait prononcer, lui répondit : 

— Sire, la science nous apprend que c'est là un mal 
inguérissable. Ceux qui en sont atteints parviennent 
néanmoins parfois à un âge avancé. Cependant Alexis 
Nicolalévitch est à la merci d'un accident. 

L'empereur baissa tristement la tète et nmrnmra : 

— C'est bien ce que m'avait dit l'impératrice... Eh 
bien, puisqu'il en est ainsi, puisqu' Alexis ne peut pas 
être utile à son pays comme je le voudrais, nous avons 
le droit de le garder. 

Sa résolution était prise et le soir, quand arrivèrent 
de 'Pétrofgrad les représentants du gouvernement pro» 



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«16 ABDIOITION DE NICOLAS U 

sfiaoire et de la Douxm, il leur ranit l'acte 4'ftbdàDtiîûii 
qu'il avait rédigé à rava&ce» «t par lequd il. renoiiçait 
pour lui et pour 9oa fils au trôna île I^msie en iaveor 4e 
fcm fi^ te ^rendHliic Micfacd AkxandrovitclL 

Voici la traduction de ce doeu^mt qui» par aa nofataue 
et par l'ardent patriotisme qui a'en d^age» força 
l'admiration des enneno&s de l'empereinr : 

ACTE D'ABDICATION DE JL'EBfPEREUR NICOLAS. II 

Par la grâce de Dieu, nous, Nicolas II, empereur de toutes 
l6s Russies, tsar de Pologne, grand-duc de Finlande, etc., 
etc., à tous noft fid<èl6s sujets faisons savoir : 

En ces jours de grande lutte contre. Tennemi extérieur 
qui s'efforce depuis trois ans d'asservir notre Patrie, Dieu a 
tPonté bon d'envoyer à la Russie une nouvelle et terrBilc 
épreuve. Des troubles intérieurs menacent d'avoir «ne réper- 
i^ossion latale wr la marohe nttémure de cette ^mtm obs- 
tinée. Les destinées de la Ri^sie^ l|ho]ine4U' de notre héroïque 
armée^ le bonheur du peuple, tout l'avenir de notre chère 
Patrie veulent que la guerre soit conduite à tout prix jusqu'à 
une issue victorieuse. 

Notre cruel ennemi fait ses derniers efforts et le moment 
est proche ôà ootve vaillante année» de conccirt avec aat 
l^orieux Alliési, l'abattia définitivement. 

En ces jours décisifs pour l'existence de la Bussii^ npus 
croyons devoir, pour obéir à notre conscience, faciliter à 
notre peuple une étroite union et l'organisatîDn de toutes 
ses forces pour la réalisation rapide de la victoire. 

Cest ipourqnoi, d'aeoord avec la Do«ma dIEmpire, nous 
OBtimoas iém laire en abdiquant la couronne de^ TËtat et 
en déposant le pouvoir suprême. 

Ne voulant pas nous séparer de notre fils bien-aimè, nous 
léguons notre héritage à notre frère, le grand-duc Michel 
Alexandrovitch, en lui donnant notre bénédiction, au niomeîit 
4e son avènmient au trône. Nous lui demandons de gouverner 
SD Qleineionioa avec les repoisestasts deia naittai Mgdwit 



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1 AlIIJIUDriDNCD& JIKOnâSl II FAI7 

inriitoliin a^tfaUûrèa^ 'Ot rdéràmr) pMbr mLJmmeét 
inviolable am .^fw 4€i,to Pata^ Ma^^û^à^ . , . ,,^, 

>lous iaisons aj^pel à tous tes Jlsloy^^x 4^,ls^ Patrie» Jeur 
demandant d'accomplir leur devoir patnotique et sacfe en 
obéîssarit au tsar en ce pênariemtttneiAll*épTèirv^ nation^ 
'et «êe ràiSer, ^rec 4es Tèj^ésetAétrite^^aéîa 'iisftficm, * gûkler 
l^Étct viiiie ilani ia ^iPÔte :4fiâa yoa | é ritA iefeadfete gloèeeii i 
. Dieu ^§.1^ Rufi^I ; ,> ' ., ..'î :, .|j- .:k nir i^ 

Le tsar était tombé. L'Allemagne ièbfl&ft surJt >poitit 

pixivatt efflOMe.loi éttiappor^ fi ftftt; sufffipoili! ctola'i^ve 
kl parti» »M9Mie»fce «de ia natiMi^se mtmîsll; àttefoiis 
«fc)ëe ignmpftt aBâour éiL;grandkIâc!:liBqhfil k^ tb» p«r 
Oa yoltôil>é dôtoon Usére, — jjjnte idTâUicnkfam le dîMIt 
idaiMOMwU r^ vâiUtiiêËfie imin^vevaianCQtttitaiilMnBèl 
'data la) t^lrâie :accÊptiim *du terne. Bûia ii'i infÉnliiiil 
«pie ada HAy car ioit Alétait pig ioucoqq ten pntoetioe dl» 
ide ces pmÈùa ideometnaiti jpopÉd^iseBi^ipii âehap;)ent 
A îNnde ioglfne et fflrécqâtentles naiions dBBMàùgàtftBà 
^ rnsoeanu. La lévcAdiên^aitasaKliiMmBnQiriLil'»^ 
de la populatÎBft. pétevfibani^cKfce- >diuit tel mÉjoHe 
partie n'aurait pas hésité à se rallier au nouveau mo- 
narque si le gouvernement provisoire et la Douma lui 
en avaient montré l'exemple. L'armée, encore bien 
disciplinée, représentait une force considérable. Quant 
à la majorité de la nation, elle ignorait même que quelque 
chose se fût passé. 

Le désir de s'assurer le pouvoir et la crainte qu'inspi- 
raient les extrémistes firent qu'on laissa échapper cette 
chance ultime de prévenir la catastrophe. Le lendemain 
de l'abdication de l'empereur, le grand-duc Michel, 
sur le conseil de tous les membres du gouvernement 
provisoire, sauf deux, se désistait à son tour et remettait 



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118 îXBDICAVIOS DE NK^LAS II 

tà^one aisendilée oonliitudiite latàehe de décida qttdle 

serait désormais là forme un gouvemeâiënf. ' ^ 

^ "^1:* acte ïrrèihédiable était accompli. La disparition 

\^fi,tsar laissait dai^rân^e des masses un vide imiQen^ 

^gil'elles étaient impi^ssantes à combler. Elles restaient 

livréei à eUes^métiiefl^ désempai^ées et flottantes, en 

quête d'un idéal» d'une croyance tp pût remplacer ce 

qu'elles avaient perdu, et ne découvraient autour 

d'elles que néant. : ; 

L'Allemagne, pour àdievàr son eeuvre de destmetion, 
n!avait plus qu'à Ifiicher sur la Russie, après les avoir 
largement pourvu» d'or, Lénine et ses adeptes. Ceux^i 
ne songea:ent point apparier aux paysans de république 
démocratique ou d'assemblée comtituante; c'était, ils 
le savaient, peine perdue. Nouveaux prophètes, ils 
venaient prêcher la guerre isainte et «usayer d'entrahier 
ces millions d'êtres incultes par l'attrait d'une doctrine 
où les {dus beaux préceptes du Christ côtoient les pires 
sophismes, et qui, entre les mains des Juifs, aventuriers 
dir bolchévÈune, allait se traduire par l'asservisse* 
Lme^t du moii/î/r etla ruine de la patrie. 



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CHAPITRE XVI 



L'EMPEREUR NICOLAS II 



Nicolas II, désirant prendre congé de ses troupes» 
quitta Pskof le 16 mars et rentra au G. Q. G. H y sé- 
joiinia jusqu'au 21» habitant conune auparavant la 
maison du gouverneur» et recevant chaque jour le 
rapport du général Alexéief. L'impératrice douairière» 
Marie Féodorovna» était venue de Kief rejoindre Tem- 
pereur» et elle resta avec lui jusqu'au jour de son départ 
pour Tsarskolé-Sélo. 

Le 21» les conmiissaires envoyés par le gouvememeiit 
provisinre et par la Douma arrivèrent à MoMlef. Us 
chargèrent le général Alexéief d'annoncer au tsar que» 
par décision du gouvernement provisoire» il était mis 
en état d'arrestation et qu'ils avaient reçu mission de 
le ramener à Tsarskolé-Stto. Le wagon des conmiissaires 
fut attelé au train de l'empereur et le départ eut lieu 
le seir même. 

Avant de quitter le G. Q. G.» Nicolas II tint à prendre 
congé des troupes en leur adressant l'ordre du jour 
suivie : 



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170 L'EMPEREUR NICOLAS II 

Prikaze du chef de l'état-major 
du gombfandant en chef. 

8 (21) mars 1017. N^ 371. 

Je m'adresse à vous pour la dernière fois, soldats chers 
à mon cœur. Depuis que j'ai renoncé en mon nom et en celui 
de mon fils au trône de Hoaqie, le pouvoir a été transmis au 
gouvernement provisoire qui a été formé sur l'initiative de 
la Douma d'Empire. 

Que Dieu l'adde à ««mliiiiB te R»siB bob le chemin de la 
gloire et de la prospérité 1 Que Dieu vous aide, vous aussi» 
soldats glorieux, à défendre notre Patrie contre un ennemi 
cruel I Pendant deux ans et demi vous avez à toute heure 
supporté les fatigues d'un service pénible ; beaucoup de sang 
a été versée de £[rands efforts ont été accomplis et déjà l'heure 
est proche où la Russie et ses glorieux Alliés î)riseront d'un 
élan commun la dernière résistance tle Tiennenâ. 

Oette gtterve san «xemiAe •doit ètike cMdtttte iuiq(i?à la 
incteioé définitive. QoîoiMique soofB à la paix et k Hmm 
e^ ce meigteat est ti»Stoe à aa Patrie et la livre A l'ennemî. 
Je sais que tout soldat digne de ce nom pense comme moi. 

Accomplissez votre devoir, protégez notre chère et glorieuse 
Patrie, soumettez-vous au gouvernement provisoire, obéSsscK 
à vos chefs et souvenez-vous que tout i^lftchenent daos le 
MTMioe ne profite ifO^à l'enerai. 
. J!ii Jft.ie(m« GDitvioim que l'amour sans bomos ijpie ^mm 
ayez pour n4>treff;aadePatiÂe n'est pas éteint dans vos cœais. 
Que Dieu vous bénisse et que saint Georges^ le grand martyr, 
vous mène à la victoire 1 ' 

Nicolas. 
L$ chef SÊtai^ma^or^ 

Général AmoI^îI^. 

£a bette liieure tcagiqBe et dimloniieitta r^emp^oreiir 
n'avait qu'un désir : faciliter la tâche du gouveoMOUait 



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iL'EMPISHfiUB mCOlAS n 171 

ttiii r^rvttit détoèÉé^^-et M t^uto oMûlo éttit flpie les 

À'anaim. we iréftovoumoi iliâwuie doi^ l'eiHiemi pAt 
•faire Bon çvà&L < . ' 

Pir déeiaioft ihi fidmstre 4t fla giîeire^ cet luxire 4m 
fomr ne fat jwudâ portt i la ctenaiSMMiee énirompesi 



jPotiiKpios la fata]sté'Vttiki1>eUe cpie Kempemir Nko^ 
las II régnât au début du xx® siècle et i d'im âes dm^ 
meste Sesrplus tnmiMés que l'àîstiirÊi ait connas ? Doué 
est qualités peTBonaeites feinaniuàMes, il fut rincsav 
natmi de ce «|iie ht nature nifiae a ée pluB uoiile ùt de 
piœ chevaleresque, nuÉi il fut faible. D'une loyauté 
paifnte, il resta TeBotatre de Ijipacole^doimée. Sa. fidé- 
ifité auK jASiés, qui prxihiMriHMl canm sa Mort^; k 
fnmvB JsnralxmdHniment. li puépriaaît les pnoédés de 
la dipkmiatie et il était peu ùbA peur la lutte ; il fit 
écTMsè par les é\Fènements. 

NioolBB II était ua modeste et un timide ; il douta 
trop 4t hMHÊÊèmB : ^e là toutes âes infartiuies. Se» 
premier mouvement, ie pins soa'vent» éfcait >JYiste;le 
ntalheiÉr est^ qaHl j oédaît ranonent ;â icause de ttUê 
méfiance qu'il givait de lui-même. Il recherchait tes 
<3e3tse3s >de gon qull •esrtiimait plus oûUpétents ^que lui. 
Dés ce laonteat il ne •dowuaatt plus les questioma, dUet 
kd échappaient ; il hésitait mtre des wm opposés A 
finissait souvent par se vallser il celui qui HtA k ptes 
ertntflére à iSQUipropne Jœnttpient. 

I^'impératricé ccnmaksflftt |e caracbère knéaohi lée 
l^mpriKur. 0k«nit^.B0ns l'avons coastaté, que c'était 
ponr :efle «m 4evioir sâené de kii -monir en afée dans iu. 
leaerdc téahe jqai kâ était éohne* Son actieu sur l'empe*^ 



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172 L'EMPEHEUa NICOLAS il 

reur fat très grande et* presque toujours néfaste. IBle 
fit de la politique une question de sentiment et de per^ 
sminalités, et se laissa guider trop souvent par ses sjrm- 
pathies et ses antipathies, ou par celles de son entou^ 
rage. De nature impulsive, riînpératrice était njette 
à des engouements qui lui'faisaieiit accoôrder sa con- 
fiance la plus complète à ceux qu'elle croyait sincère- 
ment dévoués au pays et à la dynastie. Ce fut le cas 
pour Protopopof. 

L'empereur avait le souci d'être juste et le désir de 
faire le bien. S'il n'y parvint pas toujours, la faute en 
fut à ceux qui mirent tout en œuvre pour lui cacher la 
vérité et l'isoler de son peuple. Toutes ses initiatives 
généreuses vinrent se briser contre la résistance passive 
d'une bureaucratie toute-puissante, ou furent sabotées 
sdenmient par ceux auxquels il en confia la réalisaticm. 
D estimait que l'initiative personnelle, si puissante, si 
géniale fût-elle, n'est que bien peu de chose comparée 
aux forces supérieures qui dirigent le cours des événe- 
ments. De là chez lui une sorte de résignation mystique 
qui le portait à subir la vie plutôt que de chercher à 
la diriger. C'est là un des traits caractéristiques de l'âme 
russe. 

Homme d'intérieur, il aurait été parfaitement heu« 
réux s'il avait pu vivre conune un simple mortel, mais 
il s'était résigné à son sort et avait accepté avec une 
entière soumission la tâche surhumaine que Dieu lui 
imposait. H aimait son peuple et sa patrie de touteà les 
forces de son être ; ses prédilections allaient aux plus 
humbles de ses sujets, à ces mùujiks doirt il souhaitait 
sincèren^nt améliorer la condition. Tragique destinée 
que celle de ce souverain qui, durant tout smi règne, 



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L'EMPEREUR NICOLAS II 173 

n'aspira qu'à se rapprocher de son peuple et qui n'en 
trouva pas le moyen I H est vrai qu'il était bien gardé» 
et par ceux-là mêmes qui avaient intérêt à ce qu'il n'y 
réussît point K 

1. Ce fut un grand malheur pour l'empereur Nicolas II et pour l'Impé- 
ratrice Alexandra Féodorovna d'être montés sur le trône si Jeunes. 
Gomme Louis XVt et Marie-Antoinette^ ils auraient pu, eux aussi, 
s'écrier à leur avènement : « Mon Dieu 1 gardez-nous, protégez^nous I 
Nous régnons trop teunes. » 

L'histoire leur rendra fustice. Que n'a-t-on pas écrit sur Louis XVI, 
à l'époque de la Révolution française 7 Quelles accusations n'a-t-on 
pas portées contre lui ? De quelles calomnies ne l'a-t-on pas couvert 7 
Cependant les écoliers de France apprennent de nos Jours qu' c il était 
honnête et bon et avait le désir du bien t. ^alet BâooluHon et Empire^ 
page 312.) U en sera de même pour Nicolas II, avec cette différence 
en plus, qu'ayant repoussé toute compromission avec l'ennemi, tl est 
mort victhne de son attachement à son pays. 






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CHAPITRE XVII 

LA WÉV€LirPTON VUR DIT PALAIS ALEXANDRE 
RETOUR DE L'EMPEREUR A TSARSKOIÉ-SÉLO 



PMdmiii que les éyéatgmeaÂs érani«tiqmoi que j'ai 
décrits dans tes chapitres précédents se déroulaient àr 
Pskof et à Mohilef , rîovératiîet ei ses. enlaite, vestéa 
au palais Alexandre, vivaient des jours d'indicible 
angoisse. 

Comme nous l'avons vu, ce n'est qu'après de longues 
hésitations que l'empereur déjà inquiet s'était décidé, 
le 8 mars 1917, à quitter Tsarskolé-Sélo pour se rendre 
au G. Q. G- 

Son départ affecta tout particulièrement l'impéra- 
trice, car aux appréhensions que faisait naître la situar 
tion politique venaient s'ajouter les craintes que lui 
inspirait Alexis Nicolalévitch. Le tsarévitch, en effet, 
était alité depuis plusieurs jours, ayant la rougeole, 
et diverses complications étaient venues aggraver son 
état. Pour comble de malheur, trois des grandes-du- 
chesses étaient tombées malades à leur tour, et Marie 
Nicolalévna était seule à pouvoir seconder sa mère. 

Le 10 mars, nous apprenions que des troubles avaient 
éclaté à Pétrograd et que des collisions sanglantes 
s'étaient produites entre la police et les manifestants* 

C'est que, depuis plusieurs jours, la rareté des vivres 



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LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 175 

aMdt rascité um vMeixt miècouitmIttmcaA danfr tes q^av- 
tiers populaires. Des^ eertèges s'étaient fcormâs et la foute 
avait parcouru les rues de la ville en réclamafit du 
paiift. 

Je eo]»pri& que Sa Miq'esté était très préoccupée, ear, 
faisant exeeption à s« tè^ habitude, elie me paria 
des événeneats poétiques et ne #t que Protopopof 
accussdt les sodaUstes de cherelicf, par une* propagande 
active auprès de» ckenrâots, à e»qpécher le ra^ntaiUe*- 
ment de la trille afn d'^exciter te peupte^ k la révolu- 
tioa. 

Le 11, la situation devenait subvtemeni très critique 
et tes^ noHvctiea tes plus alarmantes^ nous? parvenaient 
OMip svr ccmpv L'énteuto. gagnait le centre de ta inUe 
et la trompe qw'oii avait' fait intervenir depuis !a<veilte»' 
résistait faièlemeivt. 

i^aipptis! é^atement qa'uii ukase de rempere«r était 
venu ofdonnet la sus^sensissi, de la Douma, maïs que, 
vu; le gravité disst événements, TassemMèe av«it ptesé 
outre à l'ordre de prorogatio» et décidé de ptncéder 
à Hf fernsation d'un Cetnitè exécutif cbargè dé rétabUr 
l^dïe« 

Les cMtlMtts repreiiaient avec plu» d'achamemesit 
exoeie te lendenuin, et les ioisurgés |)arveaspe^ i^ 
s'emparer de l'arsenal. Vers te^ scdr on ne téléphonait 
dei Pétrograd que tes^ éléments de résewel de plume^rs 
régtanénts tte Jm garde : les» ré^meats Paal^ Prèolkt aljetûilfiy, 
ebt'^ avaient faâfc causé copimittie avee ei»x; Cetike nou^^' 
voDe^ frappa de stapeua Vjjnjj^étsftricie. Iteipuis Ik^ i^ 
eHe étast extvémemeat î^jf^^tii^ ^^^ reiidast dom^tie de 
l'ismônënceida pénl^ ^ 

tour des chambres des Hiv>(^^^a^cYiesses ^ ^^^ d' Alelds^ 



^ 



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176 LA/RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 

Nieolalévitoh, doot TéUt de santé avttit encore empic^ 
s'efforçant de eacher aux malades Tangolsse qui la 
torturait. . 

Le 13, à 9 h. 1 /2 du matin, comme j'entre chez le 
tsarévitch, Tinipératride me fait signe de la suivre 
dans la salle à c6té. Elle m'annonce que la cajntale 
est, de fait, entre les mains des r^olutionnaires et que 
la Douma vient de constituer un gouvernement pro- 
visoire à la tête duquel se trouve Rodzianko. 

— La Douma s'est montrée à la hauteur des circons- 
tances, me dit-elle. Elle a compris enfin, je crois, le 
danger qui menace le pays, mais je crains que ce ne 
soit trop tard : il s'est formé un comité socialiste- 
révolutionnaire qui ne veut pas reconnaître l'autorité 
du gouvernement provisoire. Je viens de recevoir de 
l'empereur un télégramme m'annonçant son arrivée 
pour & heures du matin. Msds il désire que nous quit- 
tions T^arskoïé-S^o pour Gatchina ^ ou que nous nous 
portions à sa rencontre. Faites donc tout préparer pour 
le départ éventuel d'Alexis. , 

Les ordi^ sont donnés. Sa Majesté passe par de ter- 
ribles hésitations. Elle a fait savoir à Rodzianktf) la 
gravité de l'état du tsarévitch et des grandes^uchesstô. 
Ih répond : t Qusind une maison brûle, on commenœ 
par en emmener les midades. » 

A quatre heures, le docteur Dérévenko rentre idef 
l'hàpital et nous annonce que tout le réseau de ^oheûB^in 
de: fer des, environs de Pétrograd est déjà occupé par 
les révdutiônnaires, que nous ne pouvohs pas partir 
et cpi'il est peu probable que l'empereur puisse arriver. 

Le soir, vers neuf heures, la baronne de BuxImek 

1. Atrù« résidence Impériale; à 20 kùotiiètres au $ttd-oaeft de Petro- 



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la grande-duchesse tatiana nicolaievna assise a la limite 
qu'il Était interdit aux prisonniers de franchir dans le 

PARC de TSARSKOIÉ-SÉLO. 




ALEXIS îfiCOLAl^ 



''-\\ ,4>" 



REJOINDRE SA SŒA K, 



^ ^«;lf. TAlî^^^- 




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SALON DE L IMPKRATRICE AU PALAIS ALEXANDRE I AU MUR, 

" MARIE-ANTOINETTE ET SES ENFANTS ", TAIMSSERIE d'aPRKS 

LE TABLEAU DE M™*^ VIGÉE-LEBRUN, CADEAU DU GOUVERNEMENT 

FRANÇALS. 




SALLE DES PORTRAITS ; AU SECOND PLAN : SALLE EN HEMICYCLE. 



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LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 177 

veden entre chez moi. Elle vient d'apprendre que la 
garnison de Tsarskolé^ék) s'est matinée et que l'on 
tire dans la rue« H faut avertir rimpératrice qui est 
auprès des grandes-duchesses. Précisément, elle sort 
dans le couloir et la baronne la met au courant de la 
situation. Nous nous approchons des fenêtres. Nous 
voyons le général Rdssine qui, à la tête de deux com- 
pagnies ' du ré^ment combiné, prend position devant 
ie palais. J'aperçois également des marins de l'équipage 
de la garde et des cosaques de Tescorte. Les grilles, du 
parc ont été occupées par des postes renforcés, les 
hommes sur quatre rangs, prêts à tirer. 

A ce moment nous apprenons par téléphone que les 
mutins s'avancent dans notre direction et qu'ils vieni^nt 
de tuer un factionnaire à moins de 500 mèCrès du palais. 
Les coups de fu^ se font de {dus en plus rapprochés, 
une collision semble inévitable. L'impératrice, affolée 
à l'idée que le sang va être répandu sous ses yeux, sort 
avec Marie Nicolaïévna et s'approche çl^s soldats pour 
les exhorter au calme. Elle supplie qu'on parlemente 
avec les insurgés. Le moment est solennel. L'angoisse 
étreint tous les cœurs. Une imprudence, et c'est ie corps 
à corps suivi de carnage. Cependant, des officiers s'in- 
terposent des deux côtés et l'on se met à discuter. Les 
paroles de leurs anciens chefs et l'attitude résolue de 
ceux qui sont restés fidèles en imposent a^x nmtins. 

L'excitation tombe peu à peu et l'on finit par déter^ 
miner une zone neutre entre les deux camps. 

La nuit se passe ainsi et, le matin, des ordres formels 
du gouvernement provisoire viennent mettre fin à cette 
«tuation angoissante. 

Dans l'après-midi Sa Majesté fait appeler le grand- 
duc Panl et lui demande, s'il sait où est l'empereur. Le 

12 



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17S LA RÉVOLUTION VUET DU PALAIS 

grand-duc l'ignoîe. Aux questions (|ue Timpâratrioe hû 
pose sur la situation, il répond que, 4eul« l'octroi immè* 
(fiot d'une constitution peut encore» à son avis, conjurer 
lé dan^r« L'impératride se ranga à cotte opinion, loais 
elle est impuissante, car* depuis^ la veille^ elle ne peut 
plus conunumquer avec i'empereur. 

La jourhéeSdu 15 se passe dans t'att^te oppressée 
dBS: éVénenients; Dans la nUit, à 3 h. 1/2, le docteujr 
Botkihe est appelé au téléphone par un des membapes 
du gouvernement provisoire qui lui deimande des nou^ 
veiles d^ Alexis NicolaSévitch. (Le bruit de sa raort 
s'était répandu en viU^ comme noui» l'apprenons phi3. 
tard.) 

Le suppBce de l'impératrice continue le lendemain. 
C^t le Ireiissème jour» qu'elle est aaoSi nouvelle^ ds 
l'empereur et lïon angoisse s'augmente du lait de son 
inacâen , foixièe K . 

A la fin de l'après*midi, la nouvelle. de. l'abdicatiQU 
ê^ Fenipereur parvient au palais. L'impératrice 1^ 
repousse comme un Imiit menaonger. Mais un peu plus 
tard le grand-duc Paul vient la lui . confirmer. EUe se 
reluse encore à y croire et c'est seulement sur les prè- 
dsions qu'il lui donutô que Sa Majesté se rend ^fin 
à r^évidenoe. L'empereur a. abdiqué la ;V^e au ^r 
à Pskof en faveur de son frère, le grandrdujc MîcheL 
, Le désespoir de l'impératrice d^asse tout ce qu'on 
peut imaginer. Mais son grand courage ne Tabandonne 
pas. Je la.revds^ le soir, cliez Alexis Nicolalévitch. Son 

1. Les tortures de l'impératrice en ces jours de ihortelle angoisse 
où, sans nouvelles de l'empereur, elle se d^espérait au chevet de son 
enfant malade, dépassèrent tout ce qu'on peut Imaginer. EUe avait 
atteint la limi^ extrême de la résistance humaine c'était la dernière 
épreuve d'où allait se dégager cette merveilleuse, cette lumineuse sérénité 
qÊâ deiidt la s^tenir, elle «i teiiens, jusqu'au )oiir de Imr moH. ; 



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LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 179 

visage est ravagé, mais, par une force de viofavté presque 
rarbonudiie, eHe a tenu à venir comme d*li;&bitude 
auprès des enfants, afin que rien ne trouUe les lenneB 
Hftiiades qui ignorent tcMrt œ tpà s*est passé ûepms le 
départ de l'empereur pour le G. Q. G. 

Tard dans la nuit, nous apprenons que le grand^uc 
Ifichel 3'est désisté «t (pie c'est l'AssemUée constituante 
qui devra décider du sort de la Bvssie. 

Je retrouve le iendenïaiii l'impératrice chez Alexis 
Nicolaîévitch. Elle est calme, mais très pAle, BUe a 
effroyablement maigri et vieilli tm ce^ qnekpies jours. 

L'a^èsHoiidi, Sa Majesté neçoit un tâégrsmme de 
l'empereur où il cherche à la tranquilliser ethii annoncé 
qu'il attend à Mofaîkf Farrivée prochaine de Timp^a- 
trice douairiàre. 

Trois jours passent. Le 21, à 10 II 1 /2 du maitin, 
Sa Majesté me fait appeler et me dit que le ^néral 
Kormlof est venu lui faire savoir, de la pstrt du giciver'- 
nement provisoire, que l'empereur et elle sont mis en 
état d'arrestation, et que tous crax qui ne veulent pas 
accepter le Tégaaat de la prison doivent avoir quitté le 
paltts avant quatre heur®. Je réponds que je suis 
décidé à rester. 

— ^ L'empareur rentre demain, il faut avertir Alexis, 
il fiait tout lui dire... Voulez-vous le faire ? Moi je vais 
aller parler aux petites. j 

On voit combien elle souffre à l'idée de Téttiotion 
qu'elle va causer aux granctes-ducfaesses, roitedes, en 
leur anaoDçant Tabdicatlon de leur pto, émotion qui 
risque d'aggravier leur état. 

Je 'rentre chez Alexis Nicolaîévitch et jt hii dis que 
l'empereur va revenir le lendemain de Mohilef et qtrïl 
n'y retournera phiB. > 



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180 LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 

— Poorqum ? 

— Parce que roire papa ne veut plus être comman-^ 
dant en chef. 

Cette nouvelle TafFecte vivement, car il aimait beau- 
coup à aller au G. Q. G. 
Au bout d'un certain temps» j'ajoute : 

— Vous savez, Alexis Nicolalévitch, votre père ne 
veut plus être empereur. 

n me regarde, étonné, cherchant à lire sur ma figure 
ce qui se passe. 

— Comment ? Pourquoi ? 

— Parce qu'il est très fatigué et qu'il a eu de grandes 
difficultés ces derniers temps. 

— Ah ! oui I Maman m'a dit qu'on avait arrêté son 
train quand il voulait venir ici. Mais papa sera de 
nouveau empereur après ? 

Je lui explique alors que l'empereur a abdiqué en 
faveur du grand-duc Michel, lequel s'est désisté à son 
tour. 

— Mais alors, qui est-ce qui sera empereur ? 

— Je ne sais pas, maintenant personne... 

Pas un mot sur lui, pas une allu^on à ses droits 
d'héritier. D est très rouge et ému. 
Au bout de quelques minutes de silence, il me dit : 

— Mais alors, s'il n'y a plus d'empereur, qui est-ce 
qui va gouverner la Russie ? 

Je lui explique qu'il s'est formé un gouvernement 
provisoire qui devra s'occuper des affaires de l'État 
jiiusqu'à la réunion de l'Assemblée constituante et qu'a^ 
lors, peut-être, son oncle Michel montera sur le trône. 

Une fois de plus, je suis frappé de la modestie de cet 
enfant. 

A quatre heures, la porte du palais se ferme. Nous 



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RETOUR DE L'EMPEREUR 181 

sommes prisonniers I Le régiment combiné a été rdevé 
par un régiment de la garnison de Tsarskolé-Stio, et 
les soldats qui sont en f i^on ne sont plus là pour nous 
protéger, mais pour nous garder. 

Le 22» à onze heures du matin, l'empereur arrive enfin, 
accompagné du prince Dolgorouky, maréchal de la 
cour, n monte immédiatement ch^ les enfants où 
rimpératrice l'attend. 

Après le déjeuner, il entre dans la chambre d'Alexis 
Nicolalévitch, où je me trouve à ce moment, et m'aborde 
avec sa simplicité et sa bienveillance halntuelles. Mais^ 
à voir son visage pâli et amaigri, on comprend combien 
il a effroyablement souffert, lui aussi, pendant son 
absence. 

Le retour de l'empereur fut, malgré les circonstances, 
un jour de grand bonheur pour les siens. L'impératrice 
et Marie Nicolalévna, aussi bien que les enfants malades^ 
lorsqu'ils avaient été mis au courant de la situation, 
avaient éprouvé à son sujet tant de crainte et d^anxiété i 
C'était pour eux une grande consolation de se trouver 
tous réunis alors qu'ils étaient à durement éprouvés* 
Il leur semblait (pie leur douleur en était aU^ée et 
que l'immense amour qu'ils ayaient les uns pour li)8 
autres était une forcé capable de leur faire supporter 
toutes les souffrances. 

Malgré la maîtrise de soi ^ Ivà^ était habituelle, 
l'empereur li'arrivait pas à cacher son profond ébràh* 
lement, mais il se remettait rapidement au milieu de 
r affection des siens. U leur consacrait la majeure partie 
de ses journées et, le reste du temps, il lisait où se pré- 
menait avec le prince Dolgorouky. On lui avait interdit, 
an début, Vaécès dû parc et on n^e lUi avait laissé quç 



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182 RETOiOR DE L'EMPEREUR 

I» jouissance d'im pietit jardin, aitenasit au palan» 
eacoce c&ûNtrt de nage et estousé d'un cordon de seit* 
tincfles. Maî& l'empeiew atcqpitaià tontes ces rigoeurs 
avec une sérénité et une grandeur d'âme rmarquables. 
Jamais un mot de reproche ne sortit de ses lèvres. C'est 
qa%ri sentiment dominait aoi être» plus puissant même 
que tes Bens^ qui l'attachaitiit anx siens : l'amour de 
sm patjpa. Oa sentait qit'il était prêt à tout pardonnes 
à ceux qui lui infligeaient ces humiliatiiins» s'ils étateaf 
eapatales de sauver la Ruusste. 

: L'impératrke passait presque tooi ^c» temps éiiasdne 
9mt mue dudse longme dans la chambra des grandes* 
ducfaesass m ches Alezia fififiolàîèviick. Les émotkma 
ek les angoisses Favaient épiMsée pfaysâquem^Eit, mais» 
depuis le retour de l'empereur, un grand apaisement 
m«rak s'était f att es. elte et ette vivait d'une vie intérieure 
très intense, pariant peu, cédant enfin à ce besoin 
ÎHipèrieax. det repas qui la solMdtait dqpuis km^empsu 
Ette étdik heuieuse de ne plus avoir à hit&ei^ et de pou- 
voir se consacrer tout entière à ceux qa'elle ainuÉI 
^«B si grand amour» Stmle Marie NicolalévDa lui don^r 
naît encore de l'inquiétude. Elle était tombée malsAe 
beannenp phis tard que scii socnrs et san état s'était 
aggmvé par suita d'nne jmeumonie de Batacelefft. perm* 
aknae:; sau oq[aBfanie^ qumqmt très robnsfce, amt de la 
peine à reprendre le dessus. Elle était, d'flâitenra,. vtetinu 
dnaa prsfre génénuitéw Cette jenne tHi» de dix-a9|d ans 
s'élaifc dèpenée sans eamptei pendant les; Jouiméca 
rivohilSoaiiaires. EJàb m^sàt éM la {rihis .faine stmftieai 
de an mèren Dana lainnit du 13 mars», die avait cammia 
yinq>mdencn es siartior avec L'knpérakriee ponr aUec 
parler aux: soldats^ s^enyasent aînsfc an fimd, akors 
qn^eUa ressentait .les fremidres atteiriÉeii de la tn^lidieu 



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RETOUR DE L'EMPEREUR 113 

Par bonheur, les autres enfants allaient mieux et se 
trouvaient déjà en pleine période de convalescence. 

Notre captivité à Tsarskoïé-Sélo ne semblait pas 
devoir être de longue durée et il était question de notre 
prochain transfert en Angleterre. Mais les jours pas- 
saient et notre départ était sans cesse renvoyé. C'est 
que le gouvernement provisoire était obUgé de compter 
avec les éléments avancés et qu'il sentait son autorité 
lui échapper peu à peu. Nous n'étions pourtant qu'à 
quelques heures de chemin de fer de la frontière finlan- 
daise, et la nécessité de passer par Pétrograd était le 
seul obstacle sérieux. D semblait donc qu'en agissant 
avec déciskm et dans le {dus grand secret, il n'eût pas 
été difficile de faire gagner à la f anûUe impériale im 
des ports de la Finlande et de l'emmener à l'étranger. 
Mais on avait peur des responsabilités et personne 
n'osait se compromettre. La fatidité, une lois de phia, 
faisait bonne garde I 



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/ 
CHAPITRE XVIII 

CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 
{Mars-Août i9î7 



La famille impériale demeura à TsarskoIé^Sélo jus- 
qu'au mois d'août 1917. Pendant les cint} mois de cet 
internement» que je passai auprès d'elle, j'ai tenu un 
journal de notre vie commune. On comprendra qu'un 
sentiment de délicatesse m'empéché de le reproduite 
intégralement. Je tiens à éviter autltfit que possible de 
mettre en cause les vivants. Je me départirai néanmoins 
de cette réserve lorsqu'il s'agira d'épisodes faisant res- 
sortir le caractère de l'empereur et des siens, ou les 
sentiments qui les animaient pendant ces longs mds 
d'épreuve K 

Dimanche 1«' avril. — Alexis Nicolaïévitch se sentant 
beaucoup mieux, nous sommes allés ce matin à l'église 
où se trouvaient déjà Leurs Majestés, les grandes-du-^ 
chesses Olga et Tatiana et les quelques personnes de 
la suite qui partagent notre captivité. Lorsque le prêtre 



1. Les pages qui vont suivre» ainsi que celles du chapitre précédent» 
ont paru dans i' Ulustration en décembre 1920 et Janvier 1921. Je donne 
cependant ici des extraits plus nombreux de mon Journal En outre, 
J'id complété certaines parties de mon récit et fait quelques retouches 
de détail. 



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L EMPEREUR, SES ENFANTS ET LEURS COMPAGNONS DE CAPTIVITE ENTRE- 
PRENNENT DE TRANSFORMER UNE PELOUSE DU PARC EN JARDIN POTAGER. 

MAI 1917. 

Près de la petite construction en planches, l'Impératrice en blanc, avec une ombrelle, 

et deux des Grandes-Duchesses. Au troisième plan, à droite, l'Empereur Nicolas 11. 

Au fond, le Palais Alexandre. 



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L EMPEREUR TRAVAILLANT AU JARDIN POTAGER ; PERRIERE 

LUI, l'officier de garde ; A DROITE, LE MATELOT NAGORNY ; 

AU FOND, LA COMTESSE HENDRIKOF. 




L IMIMCRATRICE, KN FA[ TKUiL ROULANT, TRAVAILLE A UN OU- 
VRAGF. DE ItRODERIE, EN RKGARDANT SA FAMILLE JARDINER. 



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LA GRANDE-DUCHESSE TATIANA, ATDKE D UN SOLDAT DE LA 

GARDE, TRANSPORTANT, SUR UNE CIVIÏÏRE, DES MOTTES DE 

GAZON. 




tOVJ^A^^^'^'^^^^^^ ^'^ TRONC d'un 
ARBRE nrv- y^^*^" ^oMENT D AUATTRE. 



L EMPEREUR ET LE DOMR:s;t«. 



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LES GRANDES-DUCHESSES TATIANA ET ANASTASIE POUSSANT 
UN TONNEAU d'aRROSAGE JUSQu'aU JARDIN POTAGER. JUIN I917. 




L ENTOURAGE DE LA FAMILLE IMPERIALE A TSARSKOIE-SELO, 

PENDANT l'Été de 191 7. 

Do gauche à droite, derrière la comtesse Benkendorf assise : le prince 

Dolgorouky, la comtesse Hendrikof, la baronne de Buxhoeveden, 

M"« Schneider, le comte Benkendorf et le D"" Dérévenko. 



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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 185 

a prié pour le succès de l'armée russe et des années 
alliées, l'empereur et Timpératriee se sont mis à genoux 
et toute l'assemblée a suivi leur exemple. 

Il y a quelques jours, comme je sortais de chez Alexis 
Nicolaîëvitch, j'ai rencontré une dizaine de soldats 
qui rôdaient dans le couloir. Je m'approchai d'eux et 
leur demandai ce qu'ils voulaient. 

— Nous voulons voir l'héritier. 

— Il est au lit et on ne peut pas le voir. 

— Et les autres ? 

— Ds sont aussi souffrants. 

— Et le tsar, où est-il ? 

— Je ne sais pas. 

— Ira-t-il se promener ? 

— Je l'ignore, mais, allons, ne restez pas ici, il ne 
faut pas faire de bruit à cause des malades I 

Us sont alors retournés sur leurs pas» marchant sur 
la pointe des pieds et parlant; à voix basse.. Ljss voilà 
donc, ces soldats que l'on nous dépeint comme de 
farouches révolutionnaires, haïsi»ant leyr ex-empereur 1 

Mardi 3 avril. — Kérensky ^t vi^nu aujourd'hui 
pour la première fois au palais. II a parcouru toutei^ les 
chambres et vérifié tous Ids postes, de sentinelles, vou- 
lant s' assurer par luî^même que nous sommes bien 
gardés. Avant de partir, il a eu un as^;^ loog^e^tpeti^n 
avec l'empereur et l'impératrice. ^ I 

Mercredi 4 avril. — Alexis Nicolaïéyiteh.m'a raieonté 
l'entretien que Kérensky a eu hier avec l'empereur «t 
l'impératrice. 

> Toute la famille était réunie dans les appartements 
4es grandesrduchesses* Kérendky entrç et se. présepte 
en disant : : < •: > > . 

— Je. stris le7pro<îureur géûéf d Kérensky* ' j. 



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186 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 

Puis 3 serre la main à tout le monde. Se tournant 
ensuite vers rimpératriee, il lui dit : 

— La reine d'Angleterre fait demander des nouvelles 
de Tex-impératrice. 

Sa Majesté rougit violemment. C'est la première fds 
qu'on la désigne de la sorte. Elle répond qu'elle ne va 
pas mal, mais qu'elle soufflre du cœur, comme d'haï»- 
tude. Kérensky reprend : 

— Ce que je commence, je le poursuis toujours jus- 
qu'au bout, avec toute mon énergie. J'ai voulu tout 
voir par moi-même, tout contrôler, afin de pouvoir le 
rapporter à Pétrograd, et cela vaudra mieux peur 
vous. 

Ensuite il prie l'empereur de passer dans la chambre 
voisine, parce qu'H désire lui parter en tété à tête. B 
entre le premier, et l'empereur le suit. 

Après son départ^ Tempereur raconte qu'à peine seul 
avec lui, Kérensky lui dit : 

— Vous saver que je suis airivé à faire abolir la 
peine de mort... Je Tai fait, bien qu'un grand nombte 
tie mes camarades aient péri victimes de leurs convic- 
tions. 

Voulut^ par là faire étalage de sa magnanimité et 
insinuer qu'il sauve la vie à l'empereur quoique celui-<ci 
ne Tait pas mérité ? 

n parle ensuite de notre départ qu'il espère encore 
pouvoir organiser. Quand, où, comment ? Il n'en sait 
tien lui-même, et il demsuide qu'on n'en parle pas. 

Pour Alexis Nicolaïévitch le choc a été très rode» 
îl ne s'était pas encore re^idu compte de leur nouvelle 
sHuatioU. C'est la prends fois quil voit son pèare rece^ 
voir des ordres et obéir comme un subordonné. 

Détail à noter, Kénnslty est arrivé au palais dans une 



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CniQ SHHS DE CAPTIVITÉ A TSÂRSKOIÉ-SÉLO 187 

ctes automobiles pariicufiéres de l'empereur, et conduit 
par un chauffeur du garage impérial. 

Vetêdtidi 6 mrU. — Uemi^reiir m'a fait part aujour- 
d'hui 4e la profonde tristesse quil ressent en Ssant les 
journaux. Cest la mine de Tarmée ; plus de hiérarchie 
ni de discipliiie. Les ofBders crsigiteftt leurs soldats et 
sent espionnés par eux. On sent que rempereur souffre 
beaocoiup de Teflefidreaient de cette année qu'il aîme 
tant. 

Dtmandie 9 émit. *— Aptes la ttiesse, Kérensky 
mmonoe à fempefenr qii*& est obKgé de le séparer de 
nmfpératric^ qu'il derra vivre à part et fie pc^urra 
reiT Sa Majesté' qu'aux repes et à la condition qu'on 
parle exclusivement russe. Le thè pourra égidem^nil 
être pris en conmiun, mais en présence d'un officier, 
pmsqu'^ancun domestique n*y assisite. 

Un peu ptus tard, l'unpératrice, très émue, s*approehe 
de moi et me dit : 

— A^ comme c^a vis-à-vis de l'empereur, lui faire 
cette vâeme après qu'il s'est sacrifié et qu'il a abdiqué 
pofur éviter la guerre civile, comme c'est ma}, crasme 
c'^st mesquin ( L^empereur n'a pas voulu que le sang 
d'un seul Russe f4t versé pour hii. H a toujours été 
^êt k renoncer à tout s'il avait eu la certitude que 
e'étiA peur le bien de la Russie. 

Au bout d^un instant eHe a repris : * 

— Otri, il faut supporter encore cette horrible amer- 
tume. 

^ Ltmâi 9 ami. -r- Rapprends que Kérensky sivsll 
d^dtord Pintentlon d'isoler t'fmpératriee, mais qu^ott lui 
a fait remarquer qu'il était inhumain de Séparer une 
mèate de ses enfants malades ; c'est alers qu'A s'est 
ééeidé à prendre cette niesure contre l'empereur. 



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J88 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 

13 avril vendrai saint — Le soir, toute la famSle se 
confesse. 

Samedi 14 avril — Le matin, à neuf heures et demie, 
messe et sainte communion, he soir» à onze heures et 
demie, tout le monde se réunit à Téglise pour le service 
de nuit. Le colonel Korovitchenko, commandant du 
palais et ami de Kérensky, et les trois officiers de la 
garde sont aussi présents. L'office dure jusqu'à deux 
heures, puis Ton se rend dans la bibliothèque pour y 
écha?ager les fâicitations traditionnelles. L'empereur, 
selon la coutume russe, embrasse tous les hommes pré- 
sents, y compris, le eonmiandant du pidaîs et l'officier 
de la garde qui est resté avec lui. Ces. deux hommes ne 
peuvent caeher l'émotion qu'ils ressentent à ce geste 
spontané. 

On prend ensuite place autour d'une t$J)le ronde pour 
le repas de la nuit de Pâques. Leurs Majestés sont en 
face l'une de l'autre. Nous sommes dix-^epit personne^ 
y compris les deux officiers. Les grandes-duchesses Olga 
et Afarie sont absentes, ainsi qu'Alexis Nicolalévitch. 
L'c^simation relative qui régnait au début tombe rapi- 
dement et la convers^ion languit. Sa Majesté ^st p^* 
ticuliérement silendeuse. Ëst-K^e tristesse ou fatigue ? 

Dimanche 15 avril, Pâques. — Novis sortons pçur la 
première fois avec Alexis Nicolalévitch sur la t^r^tisse 
devant le palais. Superbe journée de printemps. 
. Le soir» à sept heures, seryieç religieux en haut, dans 
les appartements des enfants. Nous ne sonmies qu'uiiie 
^gPA^aine d^; personnes. Je remarque* q9e t'empeirçur 
9e I signe jHeuseipent au momeoi qU Ip, prêtre pr^ pour 
le gouv^rnenaffit provi3(4re. 

î ^ Lfè Içqdemf^i le temps étant très )ieau, nous nortfms 
dans 1q parc oii Ton nqus loitori^ maintenant à ipous 



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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÊLO 189 

promener, suivis d'officiers de la garde et de faction* 
nairés. 

Désirant prendre un peu d'exercice physique, nous 
nous amusons à dégager, de la glace qui les recouvre,' 
les écluses de l'étang. Une foule de soldats et de civilu 
ne tarde pas à s'assembler le long de la grille du parc 
et nous regardé travailler. Au bout d'un certain temps, 
l'officier de garde s'approche de l'empereur et lui dit 
que le commandant de la garnison de Tsarskoïé-Sélo 
Vient de l'avertir qu'il craint une manifestation hostile 
ou même un attentat contre les membres de la famille 
impériale» et qu'il nous demande de ne pas rester à 
l'endroit ©ù nous sommes. L'empereur lui répond qu'il 
n'a aucune crainte et que ces braves gens ne le gênent 
nullement. 

Mercredi 18 mril. — Toutes les fois que nous sortons, 
quelques soldats, baïonnette au canon, commandés par 
un officier, nous entourent et nous suivent pas à pas. 
Nous avons l'air de forçats au milieu de leurs gardiens. 
Les instructions changent tous les jours, ou peut-être 
les officiers les interprétent-ils chacun à sa façon t 

Comme nous rentrions cet après-midi au palais, après 
notre promenade, la sentinelle en faction devant la 
porte a arrêté l'empereur en lui disant : 

— Mon colonel, on ne passe pas. 

L'officier qui nous accompagnait est al^rs intervenu. 
Alexis Nicolalévitch a rougi très fort en voyant le soldat 
arrêter son père. 

Vendredi 20 avril — Nous nous promenons mainte- 
nant régulièrement deux fois par jour : le matin de 
onze heures à midi, et l'après-midi de deux heures et 
demie à cinq heures. Tout le monde se^réunit dans la 
salle en hémicycle et nous attendons que le cominandant 



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19Q CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-S&X> 

de lia garde tdenne nous imvm les porties qui donnent 
sur le parc. Nous sortons ; l'officier de service et le» 
soldats emboîtent le pas dwriàre nous et «otoarent 
l'endroit où nous nous arrêtons pour travaîU^. L'impô*- 
catrice et les grandes-duchesses Olga et Mtrie gaordent 
encore la chambre* 

, Dimanche 22 auriZ. — Intecdietion d'aller jusqu'à 
l'éiang; n(ms devons rester près du palais et Aie pas 
dépasser le rayon qui nous a été fiieé. Nous apercevons 
de loin une foule de plusieurs centaines de curieux qui 
cherchent à nous vair. 

Mercredi 25 avril. — Kérensky est revenu au palaisi. 
Le docteur Botkine en a profité pour lui demander 
s'il ne serait pas possible de transiter là famille impé^ 
riale à livadia, à cause de la santé des enfants. Kérensky 
répoad qm c'ert tout à fiait in^iossihlè pour le moment» 
B se rend ensuite chez Leurs Majesté*» où il reste assee 
longtemps. L'attitude de Kérensày "vis-à^^ de l'empe» 
reur n'est jdusce qu'elle était ^i début et il ne se donne 
plus des airs de, justicier. Je suis persuadé qu'il coiiuBenoe 
à comprendre ce qu'est l'^npereur tt à subir son asoen- 
dâ»t mtoal»! oomme c'est le cas pour tous oemx qui 
l'approcbénL K^^nsky a demandé aujL journaux de 
mettre fin à la. campagne qu'ils mènent contre rempe-- 
reur et surtout contre l'impératriee. Ces calomaies ne 
font que verser de l'huile sur le leu. Il a le sentiment 
de éa responsabilité à l'égard det dapti&L Cependaiit 
pas un mot sur notre départ pour l'étrange. CeiaL 
prouve son impuissance. 

Diihoiushe 29 amil. r^ Le: soir, lotigue ecôiversation 
awe Leurs Majestés au sujet des leçàns d'^Àlexis Nteo-^ 
lalévHch. :I1 faut bien trouver Imeisohition» puisque nous^ 
n'avtons plus de professéursl.L^empâreur se chargera dati 



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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO m 

l'histokd et de la g^o^râpUe et l'impératripe 4e la reli- 
gbn. Les autres brancbes seront réparties entre la 
baronne Buxhoev^ien (ang^^ûis)» M^^ Schneider (aitth* 
mtétique), le docteur Botkiifê (russe) et mqi. 

Lundi* 30 avril. — Ce nia|tin, l'empereur en m'ab^r^ 
dant m'a salué d'un : « Bonjoiur^ mon cher coUé^e« » 
— D vient de donner sa première leçon à AJ/b^ Nîçck 
laièvitch. — Toujours la mdme sérénité, le mtoie AOWi 
de se montrer afitctuèuâfi envers ceux qui partirent ^qn. 
iflfiortune. Il est pour nous uo exemple et un enoom^a^ 
gemeht.' . 

J'ai donné à Tatiana Nicoltfevna pour le faiee l|re 
à ses parents l'article des Débats signé A;. G» (Ai^wtOi 
Gtauvain)» du 18 mars. 1917. 

On sent que le régime auquel nous somus^s soumis 
devient toujours plus sévère. 

Mardi 1^» mai. — C'est la première fois qu^ la Russie 
ttte le 1«' mai. Nous enten(k)As le bruit des faitfares 
et voyons passer le long des grilles du parc de iQpgs 
cortèges de manifestants. 

Ce soir, l'empereur m'a rendu le Journal 4t$ D^kats 
qui parle de son abdication. U me dit que l'opératrice 
et hii ont lu avec plaisir cet article où, r<mx)herche à 
âtre équitidïle envers lui, et dont le ton .G<mtraste a¥^; 
celui des journaux anglais. 

Jeudi 3 mat — L'empereUr me» dit le soir que les 
nMvsUes ne sont pas bonnes ces demîei? jours. I«es 
partis extrémistes exigent que la Eïanoe et TAngletene 
déclarent vouloir faire la paix a sans .anneyion fà qou^ 
tribution ». Les déserteurs sont de plus en fk^ mmir 
breux et l'armée fond. Le gouvememenj^^.porovisoke, 
aur*441 la force de continu^ la gueratl ? ; , 



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192 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 

L'empereur suit avec un intérêt poignant les événe- 
ments ; il est inquiet, mais il espère encore que le pays 
se ressaisira et restera fidâe aux Alliés. 

Dimanche 13 mai. — C'est le second jour que nous 
nous occupoiis à créer un jardin potager dans une des 
pelouses du parc. NoUft avons conmiencé par enlever 
le gazon dont nous transportons les mottes sur des 
civières pour les mettre en tas. Tout le monde s'est mis 
au' travail : la famille, nous, et les domestiques qui, 
depuis quelque temps, sortent avec nous. Plusieurs 
soldats de la garde sont même venus nous aider I 

L'empereur a l'câr très préoccupé ces derniers jours, 
n m'a dit en rentrant de la promenade : 

— Il paraît que Roussky a donné sa démission. Il 
avait demandé à ce qu'on passât à l'offensive (on prie, 
on n'ordonne plus I) ; les comités de soldats ont refusé. 
Si c'est vrai, c'est la fin I Quelle honte ! Se défendre 
et ne pas attaquer, cela équivaut à un suicide I Nous 
allons laisser écraser nos Alliés, puis ce sera notre 
tour. 

Lundi 14 mai. — L'empereur est revenu sur notre 
conversation de la veille et il a ajouté : 

— Ce qui me donne un peu d'espoir, c'est que chez 
nous on aime à exagérer. Je ne puis croire qu'au front 
l'armée soit ce qu'on dit ; en deux mois elle ne peut être 
tombée à ce point. 

Jeudi lÈ mai. — n semble que l'on sorte de la grave 
erise gouvernementale qui dure][depuis une quinzaine 
•de jours. Les nouvelles de Pétrograd paraissent être 
moins mauvaises. Le nouveau Conseil des ministres, 
reconstitué avec quelques représentants des soldats et 
•des ouvriersi arrivera peut-être à établir son autorité. 
£n attendant, l'anarchie gagne partout du terrain. 



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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 193 

Samedi 19 mai. *— AnniverMÎre de Tempereur {qua- 
raate-neuf ans), messe et félicitations. 

Dimanche 27 mai. — Depuis quelque temps on ne 
nous donne que très peu de bois et il fait extrêmement 
froid partout. M"^« Narichkine (grande-maîtresse de la 
cour) est tombée malade et on Ta emmenée aujourd'hui» 
son état de santé exigeant des soins qu'on ne peut lui 
donner ici. Elle est désespérée à l'idée de nous quitter» 
car elle sait qu'on ne lui permettra plus de rentrer au 
palais. 

Samedi 2 juin. — Nous continuons à travailler tous 
les jours au jardin pota^r. Nous l'arrosons au moyen 
d'un tonneau que nous traînons à tour de rôle. 

Dimanche 10 juin. — Les enfants jouaient il y a 
quelques jours sur leur île. <Ilôt artificiel, au milieu 
d'un petit lac.) Alexis Nicolaïévîtch s'exerçait à manier 
son petit fusil auquel il tient beaucoup parce que c'est 
celui que l'empereur reçut de son père, quand il était 
enfant. Un officier s'approche de nous. Il m'avertit 
que les soldats ont décidé d'enlever au tsarévitch son 
fusil et qu'ils vont venir le lui prendre. En entendant 
cela, Alexis Nicolaïévîtch pose son jouet et rejoint 
l'impératHce assise sur le gazon à quelques pas de nous. 
Un instant après, l'officier de service arrive avec deux 
soldats et exige qu'on leur reinette « l'arme » qu'ils 
réellement* J'essaie de m*interposer et de leur faire 
comprendre qu'il s'agit non d'une arme, mais d'un 
jouet. Peine perdue : ils s'en emparent. Alexis Nico- 
laïévîtch se met à sangloter. Sa mère me prie de tenter 
encore un effort pour convaincre les soldats, mais je 
ne réussis pas nûeux que la prenûère fois et ils s'éloignent 
avec leur trophée. 

13 



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1S4 CINQ MOIS DE CAPTiyrrÉ. A TSABSKOlfirSÔLQ 

Um â«Bii«*faeiire fAus tard l'offieier de scrvéoe m*«ltire 
à l'écart, et me prie de dire au taarévitdi qu'il est déaolè 
die ce qa'ii a dû £iîm« ^yaut cherché, en vain à diasuader 
les aokbitflw il a: préféré i^mr lui-méoie arviec %nx^ afia 
d'éviter qiteltiufi graestéreté de hsm part. 
..Le eato«el KdiytiiiBky ^ a été conJkrarié en apiireaa»t 
l'idPKudent, et il a rapporté pièce à pièce te petit fusilt à 
Alexis Niealalévitch qui ne s'en sert plus que dans sa 
chambre. 

Vendredi 15 juin. — Nous avons achevé depuis qud* 
que temps le potager, qui est devenu superbe. Nous 
avoœ toua lea légun^^a imaginateles et cinq conta cheux. 
Les domestiquas ont créé à htm tour.d^ Kautoe côté 
du palais un jardîn oik U& pourront cultiver ce qu'ils 
voudront. Noua semaiea allés leur aider à labourer, 
r^fidpereur a>issi. 

Pour occuper nos loisirs^ maintenant que nous avees 
terminé nos travankx à» jardinage, nous avions demandé 
et obtenu l'automation de. ooaper ka arbres secs du 
pare. Ne«s allons ainai d'un endroit à l'autre, survis 
par ujie gard^ qui se déplace avec nous. Noua commen* 
çims à devenk d'aasez. habiles bûcherons. Gela fera um 
pcoïvijsion de hm pour l'hivei: peocbEaia I 

Vendredi 2H juin, t-^, Gomi»s: les grandearducbeases 
perdaient tous leurs cheveuk i la suite. 4e teur maladie» 
on leur a complètement rasèla téta* Lorsqu'ellea sactent 
datts le parc» elles portent dm chapMai» arrangés de 
manière à di^mnwler La. chose. Au moment ob >'aUais 
les photographier, sur un signe d'Olga Micolaièyaa,.dles 
ont prest^m^nt enlevé leurs cha|ieEauix.. J'ai protieiaté, 
maisi elles. ont iiasiaté, fort asausées à Tid^ie.de se voir 

1. Le colonel kbbyUnsky remptaçaît depiiis peu le celonel Koro- 
vitchenko en qualité de commandant du palais^ 



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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 195 

lepiésentéet 30us cet aspeet et d'aasister H la suipriae 
indignée de leurs parents. — Leur humour réparait» 
malgré tout, de temps en temps. C'est le fait de leur 
exubérante jeunesBe. 

Dimanche 24 juin. — Lea joura se sucoèdeat, toua 
semblables, partagés entre les leçons et les promenadea. 
L'empereur m'a raconté ce matin un incident assez 
comique, qui eat venu rompre la monotonie de notre 
réclusion. 

n lisait à haute voix, hier so&r, dans la salle rouge 
où se trouvaient l'impératrice et les grandes-ducheases. 
Tout à coup» vers onze heures, entre un domestique 
qui, fort troublé, annonce que le coounandant de la 
garde demande à être reçu inuuédiatement par l'empe^ 
reur. Ce dernier pense qu'il s'agit d'événements très 
graves survenus à Pétrograd, — on attendait une grande 
manifestation en armes des bolcheviks contre le gou- 
vemement provisoire» — et il donne l'ordre d'introduire. 
L'officier entre, accompagné de deux sous-officiers. Il 
expKque qu'il a été appelé par le coup de feu d'une 
sentinïeUe qui, du parc, a remarqué des sigaaux rouges 
et verts partant de la chambre occupée par la famille. 
Ahurissement général. Quels signaux ? Que signifie tout 
cela ? Vive émotion, chez l'impératrice et les grandes- 
duchesses. L'officié ordonne alors de fermer herméti- 
quement lès rideaux — il fait une chaleur étouffante — > 
et va pour se retirer. A ce moment un des sous-officiers 
qui l'accompagnent s'avance et donne l'explication du 
mystère. La grande-duchesse Anastasie Nicolalévna est 
assise sur le bord de la fenêtre et travsélle à l'aiguille. 
C'est elle qui, en se penchant pour prendre sur la table 
les petits objets dont elle a besoin pour son ouvrage, 
masque et démasque tour à tour deu;x lainpes à abat- 



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196 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 

jour vert et rouge qui éclairent Tempereur. L'officier se 
retire confus. 



Lundi 2 juillet. — Nous apprenons qu'une offensive 
a été déclenchée dans la région de Tamopol et qu'elle 
se développe avec succès. 

Mardi 3 juillet. — Te Deum à Toccasion des événe- 
ments militaires qui semblent présager une grande 
victoire. L'empereur, radieux, apporte à Alexis Nico- 
lalévitch les journaux du soir et lui lit le texte des com- 
muniqués. 

Jeudi 12 juillet. — Les nouvelles du front ne sont pas 
bonnes. L'offensive qui avait si heureusement débuté 
tourne au désavantage des Russes. 

Dimanche 15 juillet. — Rien de nouveau dans notre 
captivité. Les seules distractions sont les promenades. 
Il fait très chaud et, depuis quelques jours, Alexis 
Nicolalévitch se baigne dans l'étang qui entoure l'Ile 
des enfants. C'est une grande joie pour lui. 

Mercredi 25 juillet. — L'échec prend des proportions 
toujours plus considérables. Le recul s'accentue. L'em- 
pereur en est très affecté. 

Jeudi 9 août. — J'apprends que le gouvernement 
provisoire a décidé le trimsfert de la famille impériale. 
Le lieu de destination est tenu secret. Nous espérons tous 
que ce sera la Crimée. 

Samedi 11 août. — On nous a fait savoir que nous 
devions nous munir de vêtements chauds. Ce n'est donc 
pas vers le Sud qu'on nous dirige. Grosse déception. 

Dimanche 12 août (30 juillet v. s.), — Anniversaire 
d'Alexis Nicolalévitch (treize ans). Sur la demande de 
l'impératrice, on a apporté pour la messe l'icône mira- 



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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 197 

culeufte de la Sainte Vierge de l'église de Znamenia. 
Notre départ est fixé à demain. Le colonel Kobylinski 
me confie en grand secret que Ton nous transfère à 
Tobolsk. 

Lundi 13 août. — Nous devons être prêts pour minuit, 
vient-on nous dire ; le train est commandé pour une 
heure. Derniers préparatifs. Visite d'adieu à l'île des 
enfants, au jardin potager, etc. Vers une heure du matin, 
tout le monde est réuni dans la salle en hémicycle, 
encombrée de bagages. Le grand-duc Michel est venu 
avec Kérensky et a eu une entrevue avec l'empereur 
qui a été très heureux de revoir son frère avant son 
départ. 

Le train qui doit nous emmener n'est pas encore 
arrivé. Il paraît qu'il y a des complications avec les 
cheminots de Pétrograd qui soupçonnent qu'il est des- 
tiné à la famille impériale. Les heures passent dans une 
attente de plus en plus fatigante. Pourrons-nous partir ? 
On commence à en douter. (Cet incident montre l'im- 
puissance du gouvernement.) Enfin, vers cinq heures, 
on nous annonce que tout est prêt. Nous prenons congé 
de ceux de nos compagnons de captivité qui ne peuvent 
pas partir avec nous \ Les cœurs se serrent à la pensée 

1. C'étaient le comte et la comtesse Benckendorf que leur grand ftge 
et rétat précaire de leur santé empêciiaient de nous suivre ; la baronne 
de Buxhœveden retenue par la maladie et qui devait nous rejoindre, 
dès qu'elle le pourrait, à Tobolsk, et un certain nombre de serviteurs. 
Kérensky avait fait demander à l'empereur s'il désirait que le comte 
Benckendorf fût remplacé. L'empereur avait répondu que si le général 
Tatichtchef venait partager sa captivité» il en serait très heureux. 
En apprenant le désir de son souverain. Je général Tatichtchef ne prit 
que le temps de mettre ordre à ses affaires, et quelques heures plus tard 
Il partait, sa valise à la main, pour Tsarskolé-Sélo. Nous le trouvâmes 
dans le train au moment du départ Le générai Tatichtchef n'avait aucune 
charge de cour ; il était un des nombreux généraux aides de camp de 
l'empereur. 



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1^ CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOBÊ-SÉLO 

de quitter Tsarokolé-Sëlo, auquel tant de souvenirs 
nous attachent, et ce départ pour l'incoBnu est emprekit 
d'une ^ande tristesse. Au moment où les automobiles 
qui nous emportent sortent du parc, nous sommes 
entourés par un détachement de cavalerie qui nous 
escorte jusqu'à la petite gare d'Alexandrovka. Nous 
prenons place dans les voitures qui sonrt très confor- 
tables. Une demi-heure se passe, puis le train s'ébranle 
lentement. D est 6 heures moins 10. 



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CHAPITRE XÏX 

NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 
{Août-Décemhrê iOiTy 



Quelles raisons avaient dèddé le Conseil (tes ministli^ 
à transporter la famille impériale à Tobolsk ? Il eist 
difidie de le déterminer. Lorsque Kérensky annonça 
ce transfert à l'empereur, il en expliqua la nécessité eti 
disant que le gouvernement provisoire avait résolu de 
prendre des mesures énergiques contre les bolcheviks ; 
il allait en résulter une période de troubles et de conflits 
armés dont la famille impériale pouvait être la première 
victime; il était donc de son devoir de la mettre à 
l'abri des événements. On a prétendu d'autre part 
que ce fut un acte de faiblesse vis-à*vis des extrémistes, 
qui, inquiets de voir se dessiner dans l'armée un mou- 
vement en faveur de l'empereur, exigeaient son exil en 
Sibérie. Quoi qu'il en soit, le voyage de la famille impé- 
riale de Tsarskoïè^lo à Tobolsk s'effectua dans de 
bonnes conditions et sans incident notable. 

Partis le 14 août à 6 heures du matin, nous atteignions 
le 17 an sodr Tloumen — la station de chemin de fer 
la plus rapprochée de Tobolsk — et nous prenions 
place quelques h^ureâ plus tard sur le bateau RaaéÈ. 



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200 NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

Le lendemain, nous passions devant le village natal 
de Raspoutine, et la famille, réunie sur le pont, pouvait 
contempler la maison du staretz qui se détachait net- 
tement au milieu des isbas. Cet événement n'avait rien 
qui dût la surprendre, car Raspoutine avait prédit que 
cela serait, et le hasard des circonstances semblait une 
fois de plus venir confirmer ses paroles prophétiques. 

Le 19, vers la fin de l'après-midi, nous apercevions 
brusquement à l'un des tournants de la rivière la sil- 
houette dentelée du Kremlin qui domine Tobolsk, et 
un peu plus tard nous arrivions à destination. 

La maison qui devait nous recevoir n'étant pas prête, 
nous fûmes forcés de rester quelques jours sur le bateau 
qui nous avait amenés et, le 26 août seulement, nous 
nous installions dans notre nouvelle résidence. 

La famille occupait tout le premier étage de la mafeon 
du gouverneur, construction spacieuse et confortable. 
La suite habitait la maison Komilof, appartenant à 
un riche marchand de Tobolsk, qui se trouvait de 
l'autre côté de la rue et presque en face de la première. 
La garde était formée de soldats des anciens régiments 
de tirailleurs de la famille impériale, qui étaient venus 
de Tsarskoïé-Sélo avec nous. Us étaient sous les ordres 
du colonel Kobylinsky, homme de cœur qui s'était 
sincèrement attaché à ceux dont il avait la surveillance ; 
il fit tout ce qu'il put pour adoucir leur sort. 

Au début, les conditions de notre captivité furent 
çssez semblables à celles de Tsarskoîé-Séio. Nous avions 
tout le nécessaire. L'empereur et les enfants souffraient 
néimmoins du manque d'espace. Ils ne disposaient en 
effet pour leurs promenades que d'un potier fort 
exigu, et d'une cour qu'on avait créée en entourant 
d'une clôture une rue très large eji peu fréquentée 



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CAPTIVITE DE TOBOLSK 




A TOBOLSK, OU ILS FURENT INTERNÉS DE SEPTEMBRE I917 A AVRIL I918, 

LK TSAR ET SES ENFANTS ALLAIENT CHERCHER UN RAYON DU SOLEIL 

SIBÉRIEN SUR LA TOITURE d'uNE SERRE. 

De gauche à droite, les Grandes-Duchesses Olga et Anastasie, le Tsar et le Tsarévitch, 

la Grande-Duchesse Tatiana, debout la Grande-Duchesse Marie. I/Impératrice, 

souffrante, gardait la chambre. 



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L EMPEREUR SCIANT DU BOIS AVEC MOI, DEVANT LA PETITE 

SERRE AU-DESSUS DE LAQUELLE, A LA FIN DE l'iIIVER. NOUS 

AVIONS CONSTRUIT DEUX BANCS RUSTIQUES POUR NOUS 

ASSEOIR PLUS COMMODÉMENT AU SOLEIL. 




ALEXIS NICOLAÏEVITCH ASSIS SUR L ESCALIER DE LA MAISON DU 
GOUVERNEUR ; A COTE DE LUI, LE FILS DU D' DÉRÉVENKO QUE 
l'on autorisait, au début de notre SÉJOUR, A VENIR PAR- 
FOIS JOUER AVEC LE TSARÉVITCH. 



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DEVANT LA PORTE PRINCIPALE DE LA MAISON DU GOUVERNEUR, 

PENDANT LA PROMENADE DANS LA COUR. 
I^es quatre Grandes-Duchesses. Le Tsarévitch. L'olT. de garde. L'Empereur. 




l.E SALON DE L IMPKRATRICK. 
AUX MURS LES PORTRAllS DES ENFAN'IS. 



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NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 201 

bordant au sud-est la maison d'habitation. C'était bien 
peu, et Ton y était exposé aux regards dés soldats, dont 
la caserne dominait tout Tespace qui nous était. réservé. 
Par coatre les personnes de l'entourage et les domes- 
tiques étaient plus libres qu'à Tsarskolé-Sélo, du moins 
au début, et pouvaient aller en ville ou dans les environs 
immédiats. . 

En septembre arriva à'Tobolsk le commissaire Pan- 
kratof, envoyé par Kérensky, Il était accompagné de 
on adjoint Nikolsky, coname lui ancien déporté poli- 
tique. Pankratof était un homme s^ssez instruit, de 
caractère doux, le type du sectaire illuminé. Il lit bonne 
impression sur l'empereur et par la suite se prit d'afifec- 
tion pour les enfants. Mais Nikolsky était une véritable 
brute dont l'action fut des «plus néfastes. Borné et 
entêté, il s'ingéniait à inventer chaque jour de nouvelles 
vexations. Dès son arrivée il exigea du colonel Koby- 
linsky que l'on nous obligeât à nous faire photographier. 
Comme ce dernier lui objectait que c'était superflu 
puisque tous les soldats nous connaissaient, — c'étaient 
les mêmes qui nous avaient gardés à Tsarskoïé-Sélo, — 
il lui répondit : « On nous a forcés à le faire jadis, main- 
tenant c'est à leur tour. » H fallut en passer par là et 
nous eûmes depuis ce moment notre carte d'identité 
avec photographie et .numéro matricule. 

Les services religieux eurent heu d'abord à la maison, 
dans la grande salle du premier éti^e. I^ prêtre de l'église 
de l'Annonciation, son diacre et quatre nonnes du couvent 
Yvanovsky étaient autorisés à venir pour l'office. Mais, 
comme il n'y avait pas d'autel. consacré, il était impos- 
sible de ctiébrer la messe. C'était là une grande priva- 
tion pour la famille. Enfin, le 21 septembre, à l'occasion 
de la fête de la Nativité de la Vierge, on autorisa pour 



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202 NOTRE CAPnVTTÉ A TOBOLSK 

la première fois lès piisonaiers à se rendre à Téglise. 
Us en épronyèrenil bemcoup de joie» mais cette conso- 
lation ne devait se renouveler que bien rarement* 

Ces jours-là on se levait de très bonne iMsmre et, 
quand tout le monde était réuni dans la cour» on sortait 
par une petite porte donnant sur le jardin pubBc que 
Ton traversait entre deux haies de soldats. Nous n'avons 
jamais assktè (|u'à la première messe du matin, presque 
seuls dans cette ^lise à peine éclairée par quelques cier- 
ges; le public était rigouveiisement exclu. m*est 
arrivé souvent à l'aller ou au retour de voir des gens 
se signer ou tomber à genoux au passif de Leurs 
Majestés. D'une manière générale, les habitants de 
Tobolsk étaient restés très attachés à la famille impé- 
riale et nos gardiens durent à maintes reprises intCT- 
venir pour les empêcher de stationner sous les fenêtres 
ou de se découvrir et de faire le signe de la croix en 
passant devant la maison. 

Cependant notre vie s'oi^ganisait peu à peu et nous 
étions arrivés, en mobilisant toutes les bonnes volontés, 
à reprendre l'instruction du tsarèvitch et des deux plus 
jeunes des grandes-duchesses. Les leçons commençaient 
à neuf heures et étaient interrompues de onze heures 
à midi pour une promenade à laquelle l'empereur pre- 
nait toujours part. Comme il n'y avait pas de salle 
d'étude, l'enseignement se faisait soit dans la grande 
salle du premier étage, soit chez Alexis l^icolaïévitch, 
ou dans ma chambre — j'habitais au rez-de-chaussée 
l'ancien cabinet du gouverneur. A une heure, tout le 
monde se réunissait pour le déjeuner. Toutefois l'impé- 
ratrice, lorsqu'elle était souffrante, prenait souvent ses 
repas chez elle avec Alexis Nicolalévitch. Vers deux 



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NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 203 

heures, nous sortions de nouveau, et Ton «e promenait 
ou Ton jouait jusqu^à quatre heures. 

L'empereur souffiraatr beaucoup du manque d'exercée 
physique. Le colonel Kobylinsky auquel il s'en était 
plaint fit amener des troncs «te bouleaux, acheta dies 
scies et des haches, et nous pûmes préparer le bois dont 
t)n avait besoin pour la ciôsine et les po^es. Ce fut là 
uïie de nos grandes distractions en plein ah* pendant 
notre captivité de Tobotek, et les grandes-duchesses 
elles-mêmes s'étaient passionnées pour ce nouveau sport. 

Après le thé les leçons reprenaient et se terminaient 
vers six heures et demie. Le dîner avait lieu une hewe 
-fixts tard, puis on montait prendre te café dans la 
grande sâUe. Nous avions tous été invités à passer ia 
sdrée avec la famille et cela devint bientôt une habitude 
pour plusieurs d'entre nous. On organisa des jeux et 
l'on singénia à trouver des distractions pour rompre 
ia monotonie de notre captivité. Lorsqu'il commença 
à faire très froid et que la grande saHe fut devenue 
inhabitable, nous nous réfugiâmes dans la chambre 
voisine qui était te salon de Sa Majesté, seule pièce 
vraiment confortable de la maison. L'empereur lisait 
souvent à haute voix pendant que les grande-duchesses 
travaillaient à l'aiguille ou Jouatent avec nous. L'im|^ 
ratrice faisait habitudtement une ou deux parties de 
bésigue avec le ^néral Tatichtchef, puis elte prenait à 
son tour un ouvrage, ou restait étendue sur sa chaise 
longue. Et c'est dans cette atmosphère de paix familiale 
que nous passions les faM&gues soirées d'hiver, comme 
perdus dans l'immensité de cette Sibérie lointaine. 

Une de nos plus grandes privations pendant notre 
captivité de Tobolsk était l'absence presque ab6<due 



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204 NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

de nouvelles. Les lettres ne nous parvenaient que très 
irrégulièrement et avec de grands retards. Quant aux 
journaux, nous en étions réduits à une méchante feuille 
locale, imprimée sur papier d'emballage, qui ne nous 
donnait que des télégrammes vieux de plusieurs jours 
et le plus souvent défigurés et tronqués. L'empereur, 
cependant, suivait avec angoisse les événements qui se 
déroulaient en Russie. U comprenait que le pays courait 
à sa perte. Un moment Tespoir lui était revenu lorsque 
le général Kornilof avait offert à Kérensky de marcher 
sur Pétrograd pour mettre fin à l'agitation bolchéviste, 
qui devenait de plus en plus menaçante. Sa tristesse 
avait été immense de voir le gouvernement provisoire 
écarter cette ultime chance de salut. C'était là, il le 
comprenait, le seul moyen d'éviter encore, peut-être, 
l'imminente catastrophe. 

J'entendis alors pour la première fois l'empereur 
regretter son abdication. U avait pris cette décision 
dans fespoir que ceux qui avaient voulu son éloigne- 
ment seraient capables de mener à bien la guerre et de 
sauver la Russie. Il avait craint que sa résistance ne 
fût l'occasion d'une guerre civile en présence de l'ennemi 
et il n'avait pas voulu que le sang d'un seul Russe fût 
> versé pour lui. Mais son départ n'avait-il pas été suivi 
à brève échéance de l'apparition de Lénine et de ses 
, acolytes, agents soudoyés de TAIlemi^e, dont la pro- 
pagande criminelle avait détruit l'armée et corrompu 
le pays ? D souffrait maintenant de voir que son renon- 
cement avait été inutUe et que, n'ayant eu en vue que 
le bien de sa patrie, il l'avait en réalité desservie en 
s'en allant. Cette idée devait le hanter toujours davan- 
tage et devenir pour lui, par la suite, une cause de grande 
anxiété morale. 



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NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 205 

Vers le 15 novembre, nous apprîmes que le gouverne- 
ment provisoire était renversé et que les bolcheviks 
s'étaient emparés du pouvoir. Mais cet événement n'eut 
pas de répercussion immédiate sur notre vie et ee ne 
fut, comme nous le verrons, que quelques mois plus 
tard que Ton songea à s'occuper de nous. 

Les semaines passaient et les nouvelles qui nous par- 
venaient étaient de plus en plus mauvaises. U nous était 
toutefois bien difficile de suivre les événements et d'en 
saisir la portée, car les données dont nous disposions 
ne nous permettaient ni d'en comprendre les causes ni 
d'en supputer les conséquences. Nous étions û loin, 
à tel point. isolés du monde entier I Et, à. nous arrivions 
encore à savoir à peu près ce qui se passait en Russie, 
nous ignorions presque tout de l'Europe. 

Cependant les doctrines bolchévistes avaient com- 
mencé leur œuvre de destruction dans le détachement 
qui nous gardait et qui jusque-là y avait assez bien 
résisté. Il était composé d'éléments très divers : les 
soldats du !«' et du 4« régiment étaient en majorité 
bien disposés pour la famille impériale et tout spécia- 
lement pour les enfants. Les grandes-duchesses, avec 
la simplicité qui faisait leur charme, aimaient à parler 
à ces hommes qu'elles sentaient comme elles rattachés 
au passé, elles les questionnaient sur leurs familles, 
leurs villages ou sur les combats auxquels ils avaient 
pris part pendant la grande guerre. Alexis Nicolaïévitch, 
qui était resté pour eux a l'héritier », avait, lui aussi, 
gi^né leur cœur et ils s'employaient à lui faire plaisir 
et à lui procurer des distractions. Une section du 4^ régi- 
ment, composée presque exclusivement de vieilles classes. 



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2M: NOTRE CAPTIVrrÉ A TOBQLSK 

se fabaîi tout particulièrement remiorquer par son atta* 
chement, et c'était toujours une ^ie pciur la fannlle 
de voir réapfMuraître ces braves gens. Ces jcmrs-là Tem- 
pcareur et ks enfants se rendaîent en eachette au corps 
de garde et s'entretenaient ou jouaient aux dames avec 
les soldats sans que jasiaîs l'un d'ratre eux se soit 
départi de la plus stricte correctio&u C'est là qu'ils 
furent surpris une fois par le cooiinîssaire Pankratof 
qui s'arrêta s&up^ait sur le pas de la porte, eonatd^attt 
à travers ses lunettes ce spectacle imprévu. L'empereur 
voyant son. air déconcerté lui fit signe de venir s'asseoir 
près de la table. Mais le commissaire ne se sentait 
évidemment pas à sa place : il marmonna quelques 
paroles inintelligibles et, tournant sur jses talons, s'en 
fut tout déconfit. 

Pankratof, je l'ai dit plus haut, était un sectaire imbu 
de principes hiunanitaires ; ce n'était pas tm mauvais 
homme. Dès, son arrivée, il avait organisé des leçons 
pieur les soldats, les initiant aux doctrines libérales et 
s'efforçant de développer leur patriotisme et leur 
civisme. Mais ses efforts se toumà:'ent contre lui Adver- 
saire convaincu des bolcheviks, il ne fit en réalité que 
leur préparer le terrain et. favoriser sans s'en rendre 
compte le succès de leurs idées. Il devait en être, conune 
on le verra, la première victime. 

Les soldats du 2« régiment s'étaient dès le début fait 
remarquer par leurs sentiments révolutionnaires; à 
TsarskoIè*Sélo déjà ils avaient causé aux: captifs de 
nombreux ennuis. Le eoup d'État bolché^ste. vint, 
augmenter leur puissance et leur audace; ila étaient 
parvenus h obtenir la formation, d'un « comité de sol- 
d^ » qui tendait à apporter à notre régime de nou^ 



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NOTRE CAPTIVITÉ A TOa(î>fcSK iJQ? 

veUop restiictioBa et à Sttbft4iitiw peu à peu s^a autorité 
à celle do. Cïotoiiel. Kobylia^ky» Nous eillmes la preuve 
dis son mauvma youlcdr à Toccasioa 4e Vfurivte de la 
baronae de^ Bvtxhœvedw (fin déceaitem v* s.)* EU^ 
avait pris part à min captivité de TrarskolérSélo et 
son état de santé seul l'avait empêchée .de partir avec 
nous. A peine rétablie, elle vint, avec l'autorisation de 
Kérensky, rejoindre Sa Majesté. Le comité des soldats 
refusa, net de la laisser entrer dans la maison et elle dut 
se loger en ville. Ce fut là un vif chagrin pour l'impé- 
ratrice et pour toute la famille qui avaient attendu son 
arrivée avec une grande impatience. 

Nous atteignîmes ainsi la fête de Noël. 

L'impératrice et les grandes-duchesses avaient pré- 
paré de leurs mains, pendant de longues semaines, un 
cadeau pour chacun d'entre nous et pour chacun des 
domestiques. Sa Majesté distribua plusieurs gilets de 
laine qu'elle avait tricotés elle-même : ainsi, par des 
attentions touchantes, -^eHe cherchait à témoigner sa 
reconnaissance à ceux qui étaient restés fidèles. 

Le 24 décembre, le prêtre vint à la maison pour les 
vêpres ; tout le monde se réunit ensuite dans la grande 
salle, et la joie des enfants fut grande d'offrir la « sur- 
prise » qui nous était destinée. Nous ne formions plus, 
on le sentait, qu'une grande famille ; on s'efforçait 
d'oublier les préoccupations, les tristesses de l'heure, 
pour jouir sans arrière-pensée, en toute communion des 
cœurs, de ces moments d'intimité sereine. 

Le lendemain, jour de Noël, nous nous rendîmes à 
l'église. Sur l'ordre du prêtre, le diacre entonna le 
Mnogolétié (prière pour la prolongation des jours de 
la famille impériale). C'était une imprudence qui ne 



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208 NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

pouvait qu'attirer des représailles. Les soldats, avec 
des menaces de mort, exigèrent la révocation du prêtre. 
Cet incident troubla le souvenir bienfaisant qu'on eût 
pu garder de cette journée. Il en résulta aussi pour nous 
de nouvelles vexations et la surveillance se fit encore 
plus rigoureuse. 




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CHAPITRE XX 

FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 
{Janvier-Mai 1918) 



A partir du 1 /14 janvier» j'ai repris mon journal que 
j'avais abandonné au moment de notre transfert à 
Tobolsk et je vais en donner quelques extraits comme je 
Vsi fait en relatant notre captivité de Tsarskoié-Sélo. 

Lundi 14 fantner (!«' janvier v. s.). — Nous sommes 
idlès ce matin à l'^se et c'est le nouveau prêtre qui 
a officié pour la première Mb. Quant au P^ Ys»^ 
silief (l'auteur de l'incident mentionné au chapitre pré- 
eédentX il a été relégué au monastère d'Abalatsky par 
l'archevêque Hermogène. 

Mercredi 16 janvier, -r- A deux heures de l'après-midi» 
le comité des soldats de notre garnison s'est réuni. Il 
a été décidé, par 100 voix contre 85, que l'on suppri- 
merait aux offiders et aux soldats leurs épaulettes. 

Jeudi 17 janvier. — Le colonel Kobylinsky est venu 
ce matinen costume civil, tant il lui répugne de porter 
son uniforme d'officier lians épaulettes. 

Vendredi 18 janvier. — Le prêtre et les chanteurs ^ 
sont venus à trois heures» C'est aujourd'hui la cérémonie 

1. Les quaitn «•unes qui venaient dianter an début avaieDt|[été 
remplacées par la diapelld d'une des égUsea.de Tobott. 

14 



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210 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

de la bénédiction des eaux et c'est la prenûère fois que 
le nouveau prêtre officie à la maison. Quand Alexis 
Nicolaîévitch eut baisé à son tour la croix que lui ten- 
dait le prêtre, celui-ci s'est penché et lui a donné un 
baiser sur le front. Après le dîner, le général Tatichtchef 
et le prince Dolgorouky s'approchent de l'empereur et 
le supplient d'enlever ses épaulettes, afin d'éviter une 
manifestoiâldfi vf olènte des siôMatSi Or sent comnàe une 
révolte chez l'emperwr» puis il échange un regard et 
quelques paroles avec l'impératrice ; il se domine et se 
résigne pour le salut des siens. 

Samedi 17 janvier. — Nous sonmies allés ce matin à 
régate* L'empereur pivaii m» une péUsM eancKAeikne 
ifui se porte tovjoura sâra épaulettes; Qéaat à Aleoda 
Nlcotalévitclw il aviM caelié les aicttiies sous son <t baehe^ 
Wê % (sorte de cache-nez caucaslien). L'inqiératrke m'a 
Hk aujourd'hui que l'empeimûr et eHè m'invitaîent à 
l^ndre avec eux dorénavant le thé da soir '^ lorsque 
je ne me sentirais plis tiôp» f atig«è par mes leçeins. Je 
ne me sate donc pas letiré lorsqu'à dix heàret les grandes* 
duchesses sont rentrées chez elles* (Akxis McolalèfHcb 
se couchait toujomrs à neuf heures.) 

ÎMnii 21 janvier. — Abondante dniié de neige, 
cette nultr Nous avoms comnenèé la cènstrubtton d'une 
«r montagne de gUee ». ' 

Vendredi 25 janvier (12 janvier v. s.). — Fête de 
Tatîanâ Nicolalénrna. Te Dmm à la maison. Belle 
journée d'hiver» soleil, ^ — tS^ H. Nous avons centimié, 
comme les jours précédents, à élever lia montagne de 

1 Leurs Majestés avaient l'habitude de retenir pour le thé. que l'im- 
péraUiee servait eUe-méme, la comtesse Hendrikof , demotoeSe d'itonaeilr, 
le générai Tatichtchef, le prince Dolgorouky et, quand leurs occupaUons 
le leur permettaieiit, if»^« Sctmetder «t le doottur Botidliéi. 99mùM aètnel- 
lement le seul «urvivimt de eei thés du soir à YMm^Ml 



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PINtDIL NOTRE CAPTIVITê A TOUOl^K 2tl 

gtaice^: et des soldats de la ^larde sont venus maw 
aider. : :":■; * ''•'-: 

Mercredis jatwier. -^ Ajujoiard'hui^ c'est le tour ds 
kl bonne seetioA du 4« ^régimeat L'enïpereur et les 
enfsntsi ont passé phistrars heures avec les soldats dans 
le corps de garde. . ' • 

- Srnnedi 2, féariet. ^^ Qâ^ IL au-dessous de zéro. Le 
prince D^lgoarouky et moi noi»> ayons* arrosé aujourd'hui 
ta BNntagne de glsibei N011& animis porté treate seaii^ 
Il faisait si froid cpiis l'eau geftait pendant le trajet du 
rcdûnet de la cuisinie h la montagne. Nos seaux et la 
montagne « fumaient ». Dès demain, les enfants pourront 
faire kurs gHssades. 

Luûét 4 février, — On dit que^ \e thennométoe est 
descendu cette nuit au-dessous de — 30® Réaunuuf 
(37^ centigrades)» Veiit terrible; La ehaml»e à eeucher 
des grandes^dnchasaes est une véiitaMe glacière. 

JUrerorMti 6 féprier. — II; pisoriât que, anr l'initiative du 
2^ régiment, les soldats ont déeidé q/a^ le commissfture 
Pankratof et son adjoint Nikolsky devaient quitter leuB 
poète;. 

Vendttdi 8 fémtr, — Le cnmité des soldats a résolu 
cet après4mdir de remplacer Pankratoi par un commis-» 
saire bolchevik qu'on ferait venir de Moscou. Les 9Sr* 
îsmes se gâtent de phis en plu$. D paraît que Kétat de 
goenre a cidssé entre la Russie stoviétique d'une part» 
FAUemagne, l'Autriche et la Bulgarie d'auto i^rt. 
L'armée est dissbutew mais 1 la paix' n'a pas encore été 
tn^iée par Lésine ei TrotSky. 

Mercredi IrS fiùrier. —: L'empereur m'annonce que», 
par suite de la démobtUsatioa de Taimée» phisieura 
classes ont été licenciées. Tous \m antiens soldats (les 



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212 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

meiHeurs) vont donc nous quitter. L*cmpéreur a Vmr 
très préoccupé de cette perspective; le changement 
peut avoir pour nous des sidtes très fâcheuses. 

Vendredi 15 février. — Un certain nombre de soldats 
sont déjà partis. Ils sont venus en cachette prendre 
congé de l'empereur et de la famille. 

Au thé du soir, chez Leurs Majestés, le général 
Tatichtchef ayant exprimé, avec cette franchise qu'au- 
torisaient les circonstances, son étonnement à constata 
combien intime et affectueuse était la vie de famille 
qui unissait entre eux Temperetir, Timpiràtrice et leurs 
enfants, Tempereur jeta en souriant un regard à l'im- 
pératrice : 

— Tu entends ce que vient de dire Tatichtchef ? 
Puis, avec sa bonté coutumière, que relevait une 

pointe d'ironie, il ajouta : 

— Si vous, Tatichtchef, qui étiez mon général aide 
de camp, et qui aviez tant d'occasions de vous renseigner, 
vous nous connaissiez si mal, comment .vo^lez-vons que 
rimpératrice et nm nous nous formalisions de ce qu'on 
dit cte nous dans les journaux ?.. 

Mercredi 20 février. — L'empereur m'annonce que 
les Allemands ont pris Reval, Rovno, etc.; et qu'ils 
continuent à avancer sur tout le front. On voit qu'il est 
profondémient aiîecté. 

Lundi 25 février. — Le colonel Kobjrtinsky a reçu 
un télégramme lui annonçant qu'à partir du 1^' mars 
« Mcolas Romanof et les siens devaient être mis à la 
ration des soldais, et que chaque membre de la famille 
recevrait 600 roubles par mois prélevés sur les intérêts 
de leur fortune personnelle ». Jusqu'à pr^nt toutes 
les dépenses étaient payées par TÊtat. Il va donc 
f^loir faire marcher toute la maison avec 4^200 roubles 



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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 218 

par mois» puisque la famille se compose de sept per* 
sonnes \ 

Mardi 26 février. — Sa Majesté m'a demandé dé 
Taider à tenir les comptes et à étid^r le budget de la 
famille. U lui reste quelques économies qu'elle avait 
faites sur l'argent qu'elle recevait pour sa toilette. 

Mercredi 27 février. — L'empereur nous annonce en 
plaisantant que, imisque tout le monde nonmie des 
commissions, il va, lui missi, en nommer une pour mener 
les affaires de la communauté. Elle se composera du 
général Tatichtchef, du prince Dolgorouky et de moi. 
Nous avons « siégé » cet après-midi et nous sommes 
arrivés à la conclusion qu'il fallait réduire le personnel. 
Cela nous serre le cœur ; il faudra renvoyer dix domes- 
tiques, dont plusieurs ont leur famille avec eux à 
Tobolsk. Quand nous annonçons cette nouvelle à Leurs 
Majestés, ncms voyons quel chagrin elle leur cause : 
il faudra se séparer de serviteurs que leur dévouement 
même va réduire à la nûsère. 

Vendredi 1®' mars. — Entrée en vigueur du nouveau 
régime. A partir d'aujourd'hui, le beurre et le café sont 
exclus de notre table conmie objets de luxe. 

Lundi 4 mars. — Le comité des soldats a décidé de 
détruire la montagne de glace que nous avions cons- 
truite (c'était une si grande distraction pour les en- 
fants I), parce que l'empereur et l'impératrice y étaient 
montés pour assister de là au départ des soldats du 
4« régiment. — Chaque jour de nouvelles vexations 
atteignent maintenant les personnages de l'entourage 
aussi bien que la famille. Voilà longtemps que nous ne 

1. Le rouble n'avait plus à ce moment-là qu'environ le cinquième 
de sa valeur normale. 



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21< FIN DE NOTRE CAiPTIVITÉ .A TCBOLSK 

powops flkm sortir qu'aceomiaigiiés par un soldat ; ii 
est probable qu'on va nous retrancher cette .donûère 
liberté. 

' Mardi 5 mars. ^^ Les soldats sont venus bier soir 
oonune des midfaiteurs (ear ils avaient bien le senti- 
ment qulls fttsaisnt une vilenie), défonc^^ la montagne 
i coups de {Hoohe. Les esfants sont désolés. . 

Vendredi 15 mors. — Les habitaats de la ville étant 
aa courant de notre sîtualiou nous font parvenir par 
divers moyens des œufs, des sucreries, des pfttissmes« 

Dimanche 17 mars. — Cést dimanche de CamavaL 
Tout le monde est en- iiease. Les traîneaux, passait et 
repassent sous nos fenêtres; bruits de clochettes, gr^ 
lots, harmonicas, chants... Les enfants regardent fcris^ 
tentent tous ces gens qui s' amusent. Depuis quelifw 
temps, ils commencent à s'ennuyer et leur captivité 
leur pèse. Ils tournât dans la cour entMirée de' ses 
hautes palissades pleines. Depuis que. leur montagne 
a été détruite, leur seule distraction est de sdex et de 
couper du bois. 

L'anrogance des soldats dépasse tout ce qulon peut 
imagiser ; on a remplacé ceux qui sont partis par des 
jeunes gens d'allure crapuleuse. 

Leurs Majestés, malgré leur angoisse qui augmente 
de jour en jour, gardent l'espoir que, panni leurs âd^esi» 
il s'en trouvera bien quelques-uns pour tenter de les 
d^vrer. Jamais les circonstances n'ont été plus propices 
à une évasion, car il n'y a pas encore de représentant 
du gouvernement bolchevique à Tobolsk. Il .serait f aeile, 
avec la complicité du ^onel Kobylinsky, d'avancei 
gagné à notre cause, de tromper la surveillaoes à La 
fois insolente et négligente de nos gardiens. Il suffirait 
de quelques hommes énergiques qui, 4u dehors, agi- 



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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 215 

raient avec méthode 6t xésolutioB.» Npus ovoaa îEsisté 
à plttûdurs reprises auprès de l'empereur pour qu'on 
se t&ftt prêt à touie éventualità» Il y met deux conditîoM 
<pti compliquent fort les i^ses : il n'admet pas que la 
ismMle soit séparée» ni qu'on quitte le iterritoifo de 
l'empire russe. 
L'impératrice me 4isait un jour à œ sujet : 

— Pour riben au mtonde* je ne. veux quitter la Rusûe» 
ear il me seonUe que si nous devions partir pour l'étran- 
ger» cesserait jQouper le dénier lien qui nous rattache au 
passé; il me semble «pie ce passé mourrait sans r^our* 

Ldwdi 18 moFs^ — La famille va faire conune d'habi- 
tuide ses dévotions peadw^t oette jH^emi^ semaine de 
eaii&oie. Il y a service religieux le matin et le soir. 
CoQune le$ chaoteurs ne peuvent venir à cause de leurs 
nombreuses œcupations» l'impératrice «t les grandes- 
duchesse^ chantent avec le diacre^ 

Mardi 19 mars. — On a parlé après déjeuner du traité 
de Bfest-IitovBk. qui vient d'être si^^ L'enq>ereur 
s'est exprimé à ce sujet avec une grande tristesse. 

— C'est une telle honte pour la Russie et cela équi- 
vaut à un wieide. Je n'aurais jamais cm que Temperew 
GoîUaun^^t k gouvernement allemand pussent s'abais- 
ser jusqu'à serrer la main de ces misérables qui ont 
trsèi leur pays. Mais je suis sûr que cela ne leur portera 
pas bonheur ; ce n'est pas cela qui les sauvera de la 
ruine 1 

, Le prince DolgQrouky ayant (Ut, un peu {dus tard, 
que les journaux parlai^it d'une clause par laquelle 
tes Allemands exigeaient x|ae la famille impâciale leur 
fût remise saine et sauve, l'empereur s'écria : 

— SS ce n'est pas une manoeuvre pour me discré- 
diter, c'est une injure qu'on me fait 1 



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216 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

L'impératrice ajouta, à mi-voix : 

— Après ce qu'Us ont fait à l'empereur, j'aime mieux 
mourir en Russie que d'être sauvée par les AllemMds i 

Vendredi 22 nuirs. — A neuf heures un quart, après 
le service du soir, tout le monde s'est confessé, les 
enfants, les domestiques, la suite, et enfin Leurs Majestés. 

Samedi 23 mars. — Nous sommes allés ce matin, à 
sept heures et demie, à l'église. Sainte Communion. 

Mardi 26 mars. — Un détachement de plus de cent 
gardes rouges est arrivé d'Omsk ; ce sont les premiers 
soldats maximalistes qui prennent garnison à ToboMc 
Notre dernière chance d'évasion nous est enlevée. Sa 
Majesté me dit cependant avoir des raisons de croire 
que, parmi ces hommes, U y a de nombreux offiders 
qui se sont engagés conmie simples soldats ; elle m'af- 
firme également, sans préciser comment elle le sait, 
qu'il y a trois cents officiers rassemblés à Tioumen. 

Mardi 9 aoril. — Le commissaire bolchevik, qui est 
arrivé d'Omsk avec le détachement, a exigé qu'on le 
laissât visiter la maison. Les soldats de notre garde 
ont refusé. Le colonel Kobylinsky est très inquiet, car 
il craint un conflit. Mesures de précaution ; patrouilles, 
postes doublés. Nous passons une nuit très agitée. 

Mercredi 10 avril. — Séance plénière de notre garde, 
où le commissaire bolchéviste exhibe ses pleins pou- 
voirs. U a le droit de faire fusiller, dans les vingt-quatre 
heures et sans jugement, tous ceux qui s'opposeront à 
ses ordres. On le laisse entrer dans la maison. 

Vendredi 12 avril. — Alexis Nicolaîévitch est resté 
au lit, car il rasent depuis hier une violente douleur 
^ l'aine, à la suite d'un effort. Il s'était si bien porté 
cet hiver 1 Pourvu que ce ne soit rien de grave ! 



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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 217 

Un soldtit de notre détachement, qui avait été envoyé 
à Moscou, est rentré aujourd'hui et a remis au colonel 
Kobylinslty un papier du Comité exécutif central bot* 
chéviste, lui intimant Tordre de nous mettre à un 
r^me plus sév^ encore. Le général Tatichtchef, le 
prince Dolgorouky et la comtesse Hendrikof doivent 
être transférés dans notre maison et considérés comme 
prisonniers. On annonce aussi l'arrivée prochaine d'un 
commissaire, avec pleins pouvoirs exceptionnels, qui 
amènera un détachement de soldats. 

Samedi 13 avril. — Tous ceux qui habitaient dans la 
maison Komilof : la comtesse Hendrikof, M^ Schneider, 
le général Tatichtchef, le prince Dolgorouky et M' Gib* 
bes \ déménagent chez nous. Seuls les docteurs Botkine 
et Dérévenko sont laissés en Uberté. Les douleurs 
d Alexis Nicolalévitch ont augmenté depuis hier. 

Lundi 15 avril. — Alexis Nicolalévitch a beaucoup 
souffert hier et aujourd'hui. C'est l'une de ses grandes 
crises d'hémophilie. 

Mardi 16 avril. ^— Le colonel KobyUnsky, l'offlcier de 
garde et quelques soldats sont venus faire une perqui- 
sition dans la maison. On a enlevé à l'empereur le poi- 
gnard qu'il portait avec son uniforme de cosaque. 

Lundi 22 avril. — Le commissaire de Moscou est 
arrivé aujourd'hui avec un petit détachement ; son nom 
est Yakovlef. Il a montré ses papiers au commandant 
et au comité des soldats. Le soir j'ai pris le thé chez 
Leurs Majestés. Tout le monde est inquiet, angoissé. 
On sent dans l'arrivée du commissaire une menace 
imprécise mais réelle. 

Mardi 23 avril. — A onze heures arrive le commis- 

1. Mon collègue. M' Gibbes, nous avait rejoints à Tobolsk dans lo 
courant do septembre. 



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218 FIN DE NOTRE: CAPTIVITÉ .A TOBOLSK 

aaûre YakoyleC D vi»te toute la «maJson, pws passe 
cbez Texop^i^ettr ^ s« ^rend avec lui chez Alexis Nico- 
lilévitch qui esi au lit. .N'ayant (4is pu voir l'impéra- 
trice qui u'iétait pas prête, il revii^t un peu plus tani 
avec sou adjoint, et fait une se(Qon4is visite à Alexis 
Nicolalévitelt. (H voulait faire constater» par son adjoint 
aussi, la maladie de Tenf ant^ En soârtant, il a demandé 
am commandant si nous avions beiamoup de bagsiges. 
S'agit-il donc d'un départ ? 

Mercredi 24 avrils — Nous sonun^ tpus très angoissés. 
Nous avons le sentiment que npus sonoones oubliés de 
t^ut le monde, abauctoaués À.nQusrmémes, et h la. merci 
de cet homme. Ëst*41 pos^i^e qiKi, persane ne fasse 
la oioindre tentative pour sajuver la famille ? Où sont- 
ils donc ceux qui sont restés fidâes à l'empereur? 
Pourquoi tardeut-ils? 

Jeudi 25 am'iL — Un peu avant trois, heures, conmie 
je passais dans le couloir^ j'ai ccoisè d^ux domestiques 
qui sanglotaient. Ils me disent que Yal^vlef est venu 
annoncer à l'empereur qu'il l'emmenai. Que se passe- 
t**il donc ? Je n^ose monter sans qu'on m'appelle et je 
rentre chez moi. Un instant plus tard» Tatiana Nico-» 
laîévna fr£^pe h ma poarte. EUe est en larmes et me dit 
que Sa Majesté n^ demande. Je la suis. L'impératrice 
est seule, très émue. EUe me confirme que Yako^^ef 
a été envoyé de Moscou pour en^w^^ l'empereur et 
que le départ aura lieu cette nuH. 

— Le commissaire assure qii'aucun mal n'arrivera 
à l'empereur et que si quelqu'un veut l'accompagner 
on ne s'y opposera pas. Je ne puis laisser partir l'empe- 
reur seul. On veut le séparer de sa famille com^ne alors K.. 

1. L'impératrice faisait allusion à rabdicaUoi^ de i'pm^et^m. 



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FIN IWE NOTRE CAWIVITÉ A TOBQLSK m» 

On veut essayer de le pousser 4 quelque chose de mal 
en hii «donniaRt des înquiétudies pour Ja vie des lûeœ... 
L'emperfiur }eiir< ^st nécessaire ; Us sentent bieii ^qfs^ 
lui seul refâréefente la Rhasë^... A. deux nous serons plus 
forts .pour résister, et je dois être à ses côtés dans cette 
épreuve*.» Mnîs le petit est encore si malade... Si une 
complication survenait... Mon Dieu, quelle effroyable 
torture J..,. C'est ia première fois de ma vie que je ne 
sais pas ce, que |e dois faire ; je me suis toii^ours sentie 
inspirée chaque fob que j'ai dû prendre une dédsion, 
et mmntenant.je ne^ns rien... Mais Dieu ne permettra 
p&s ce dépait, il ne peut pas, il ne doit pas avoir lieu» 
Je suis srilre que cette nuit la débâcle se produira K.. 

Tatistna NioolHévna est intervenue à ce moment* 
là : . 

— Mais, maman, si papa doit quand même partir, 
il faut pourtant décider quelque <^hose.,. 

J'm soutenu alors Tatiana Nicolaîévna, disant qu'A* 
lexis Nicolaïévitch allait mieux et que nous aurions 
grand soin de lui... 

On sentait Sa Majesté torturée par l'indécision ; elle 
aUait et venait dans la chambre, elle eontlniMât à 
parler, mais eUe s'adressait à ^e^même plutôt qu'à 
nous. A la fin elle s'est approchée de moi et m'a dît : 

— Owâ, cela est mieux ainsi ; je partijrai avec l'em- 
pereur; je vous confie Alexis... 

L'esap^reur est rentré un instant plus tard ; l'impé- 
n^rice s'est portée au-devant de lui en disant : 
, — C'est décidé ; je partirai avec toi et Marie nous 
acc<»npagnera. . 

L'empereur rép<HEidit : 

1. Au tnduient de la débâcle, pendant quelques jours, la rivière était 
lttfnuichlBta]>le/; tt.tâllait BitXaa&te qu'on pAt rétabHr le bac 



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220 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A T(»OLSK 

— C'est bien, si tu le veux* 

Je suis redescendu chez moi et toute la journée s'est 
passée en préparatifs. Le prince £><dgorouky et le 
docteur Botkine ai^^ompagneront Leurs Majestés, ainsi 

que Tchémadourof 



/f çXyi/^-^ /^^^ 



(valet de chambre de 
l'empereur), Anna 
Démidova (femme de 
chambre de l'impéra^ 
trice) et Sédnief (valet 
de pied des grandes- 
duchesses). D a été 
décidé que huit offi- 
ciers et soldats de 
notre garde partiront 
avec eux. 

La famille a passé 
tout Taprés-midi au- 
tour du lit d'Alexis 
Nicolaîévitch. 

Le soir, à dix heures 
et demie, nous mon- 
tons prendre le thé. 
L'impératrice est as- 
sise sur le divan, ayant 
deux de ses filles à 
côté d'elle. Elles ont 
tant pleuré qu'elles ont le visage tuméfié. Chacun de 
nous cache sa souffrance et s'efforce de paraître calme. 
Nous avons le sentiment que, si l'un de nous cède, il 
entraînera tous les autres. L'empereur et l'impératrice 
sont graves et recueillis. On sent qu'ils sont prêts à 
tous les sacrifices» y compris celui de leur vie, si Dieu, 






Menus deê repoê de ia dernière lournée 
' VEmpe 
'du 25 auril (12 avril du ctdendrier 



passée par V Empereur à Toholsk, celle 



russe vieux style). 
12 avrn 1918. — Déjeuner: soupe aux 
betteraves: côtelettes de veau hachées, 
avec légumes. — Dîner : pommes de terre 
en robe de chambre, avec beurre ; jam- 
bon de porc frais, avec légumes. 



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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOTOLSK 221 

dans ses voies insondaUes,^ l'exige pour. le salut du 
pays. Jamais ils ne nous ont témoigné. plu$ de bênté 
et de soUkitude. 

Cette grandç sérénité» cette toi merveilleuse qui ^t 
la leur s'étend sur nous. 

A onze heures et demie, les domestiques se^ rassém* 
blent dans la grande salle. Leurs Majeatés et Marie 
Nicolalévna prennent congé d'eux. L'empereur emr 
brasse tous les hommes, l'impératrice toutes les femmes. 
Presque tout le nou>nde pleure. Leurs Majestés se retirent ; 
nous deâeeiidons tous dans tùb. chambre» 

A trois heures et demie, les voitures arrivent dans la 
cour. Ce sont d'horribles twraniaâsK Une seule» a une 
capote. Nous trouvons dans l'arriére-cour un peu de 
paille, que nous étendons dans le fond des voitures. 
Nous mettons un matelas dans celle qui est destinée 
à l'impératrice. 

A quatre heures, nous montons chez Leurs Majestés 
qui sortent à ce moment de la chambre d'Alexis Nico- 
lalévitch. L'empereur, l'impératrice et Marie Nico- 
lalévna prennent congé de nous. L'impératrice et les 
grandes-duchesses pleurent. L'empereur semble calme 
et trouve un mot encourageant pour chacun de nous ; 
il nous embrasse. L'imptoatrice, en me disant adieu, 
me prie de ne pas descendre et de rester auprès d'Alexis 
Nicolalévitch. Je me rends chez l'enfant qui pleure 
dans son lit. 

Quelques minutes plus tard, nous entendons le rou- 
lement des voitures. Les grandes^duchesses, en r^mon- 

1» Voiture de paysans tonnée d'une grande corbeille d'osier posée 
sur deux longs bâtons qui font offlee de ressorts, tl n'y a pîas de sièges ; 
on est assis ou couché dans le fond. 



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282 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

tant chez elles; passent ea Mft^tani devant ta porte 
4t ïwx frète... 

Samedi 27 avril. — Le cocher qui a cmidmt Fimpè* 
Tttrke jusqu'au premier relais apporte \m billeit de 
Marie Nicolalévna : les chemins sont (iéfonoés, les conn 
"dHtoiis du voyage 8o»t terribles. CenuneMt Timpéra- 
trieé pourfSHt-^eMe supp^Mfter le trajet t Quelte angoisse 
tm éprouve pour eux! 

Dimanche 28 a9riL — Le oolonet Hoby&hsky a reçu 
un tâlégrannne disamt que teut le n^ondie est Mèn arrryé 
à Tioumen, samedi soir, à neuf'hewres et dennei 

OtÊ â' placé dans )a grande sidle « Té^se de etmpagnè », 
le prêtre pourra servir la messe puisqu'il y a un autei 
consacré* 

Ls soir, arrive un second ' tété gi " «n me envoyé après le 
départ de Tioumen : xi Voyageons duns de bonnes con*^ 
ditions. Comment va le petit ? Que Dieu soit avec 
v«us. » 




La région de l'Oiiral, avec Tobolsk et Ekaterinbourg. 



Lundi 29 avril. — Les enfants ont reçu de Tioumen 
une lettre de l'impératrice. Le voyage a été très pénible. 
Chevaux dans l'eau jusqu'au poilriaîf au passa^^é dès 
rivières. Roues cassées à plusieurs^ sepiâsesy 



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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 223 

Mercredi l^ mai. — Alexis NicoLaïévitch 5*esl levéi 
Nagorny Ta p(Mtè jtisqu'à son fftifteuil j^nlant ; ou Vu 
^p^nm&oé att- sokll. 

Jeaii 9 incrf: — Toujours pas de nouvelles depius 
qu'ils ont quitté Tloumen. 06 so0t4Is ? Ils auraient 
défà pu arriver à Moscou mardi 1 

Vendredi 3 mm. — Le colonel Kobylinsky a reçu ta 
télégramme disant que les voyageurs ont été retenus 
à Ekaterinbourg. Que s^est41 passé t 
' Srnnedi 4 mai. — Triste veiHe de Pâques. On est 
oppressé. 

Dimanche 5 mai. — Pâques.. Toufôurs sans noti* 
veOes. 

Mardi 7 mai. — Les enfants ont enfin reçu ime lettre 
dnSkaletinbourg ^aËit que tout le monde est en bonne 
È&tdé, mais n^exi^quânt pas pourquoi on s'est arrêté 
dans- celte viHe. Que d'angoisse oik seirt eiïtre les i^nèsii 

Mercredi S mai. — Les officiers^et les soldais de notre 
gttrde qiù ont accompagné Leurs Majestés sont rentrée 
d'EkSElerinbourg. Os racontent que le train de Témpe^ 
renr a été entouré par des gardes rouges à son anivéë 
à Ekaterinbouîg et que fempereur, l'impératrice et 
Marie Nic^iiévna ont été incarcérés dans la maison 
Ipatief^ que le prince Dolgorouky est en prison» et 
qu'eux-mêmes n'ont été remis en liberté qu'après deux 
jours de détention. 

Samedi 11 mai. — Le colonel Kobylinsky a été 
écarté, et nous dépendons du Soviet de Tobolsk. 

Vendredi 17 mai. — Les soldats de notre garde ont 
été remplacés par des gardes rouges amenés d'Ekate- 
rinbourg par le commissaire Rodionof qui est venu 

1. Maison appartenant à un riche marchand de la ville. 



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224 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 

nous chercter. Le général Tatiehtchef et nu^t nous avons 
le sentiment é^ devoir retarder le plw po$qU>le notre 
départ ; mais les grandes-duchesses ont une teUe hâte 
de revoir leurs parents que nous n'avons pas morale- 
ment le droit d'aller ccmtre leur ardent dé«ir. 

Samedi 18 mai. — Vêpres. Le prêtre et les nonnes 
ont été déshabilla et fouillés sur Tordre du conunis- 
saire. 

Dimanche 19 mai (6 mai, v. s.). — Fête de l'empe- 
reur... Notre départ est fixé à demain. Le commissaire 
refuse de laisser venir le prêtre ; il interdit aux grandes- 
duchesses de fermer leur porte la nuit. 

Lundi 20 mai. — A onze heures et demie, nous quit- 
tons la maison et nous nous embarquons sur le Rouss. 
C'est le mâme bateau qui nous .^ amenés il y a huit 
mois avec i^eurs Majestés. La baronne de Buxhœveden 
qui a obtenu l' autorisation de: partir avec nous est 
venue nous rejoindre. jNous quittons Tobolsk à cinq 
heures. Le conmw^iifre jRodionçf enferme Alexis Nlco- 
lalévitch avec Nagomy dans sa cabine. Nous protes- 
tons : l'enfant est malade et le docteur doit pouvoir 
entrer chez lui à toute heure. 

Mercredi 22 mai. — Nous arrivons le matin à Tlou- 
men. 



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LE PRÊTRE CÉLÉBRANT LA MESSE DANS LA GRANDE SALLE DE 

LA MAISON DU GOLVERNEIR, QUELQUES JOURS APRÈS LE DEPART 

DE LEURS MAJESTÉS ; MAI I918. 




LE BATEAU FLl'VIAL " ROUSS , QUI TRANSPORTA L EMPEREUR ET 

SA FAMILLE DE TIOUMEN A TOBOLSK EN AOUT IQI/, ET LES ENFANTS 

DE TOBOI.SK A TIOUMEN EN MAI I918. 



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o 

o 

7^ 




LA MAISON IPATIEF, OU FUT INTERNÉE, PUIS MASSACRÉE, LA FAMILLE IMPÉRIALE RUSSE, A EKaTERINHOURG. 
Photojfraphie prise du côté de la Perspective Vosnessensky, après la construction de la première clùttire en planches. 



CHAPITRE XXI 



EKATERINBOURG 

MORT DE LA FAMILLE IMPÉRIALE. DANS LA NUIT 

DU 16 AU 17 JUILLET 1918 



En arrivant à Tloumen le 22 mai, nous fûmes inmié- 
diatement dirigés sous forte escorte vers le train spédid 
qui devait nous enmiener à Ekaterinbourg. Au moment 
d'y monter avec mon élève, je fus séparé de lui et relégué 
dans un wagon de quatrième classe, gardé, comme 
tous les autres, par des sentinelles. Nous atteignîmes 
dans la nuit Ekaterinbourg et l'on s'arrêta à une cer- 
taine distance de la gare. 

Le matin, vers neuf heures, plusieurs fiacres vinrent 
se ranger le long de notre train, et je vis quatre indi- 
vidus se diriger vers le wagon des enfants. 

Quelques minutes s'écoulèrent, puis Nagomy, le 
matelot attaché à Alexis Nicolalévitch, passa devant 
ma fenêtre portant le petit malade dans ses bras ; der- 
rière lui venaient les grandes-duchesses chargées de 
valises et de menus objets. Je voulus sortir, mais je 
fus brutalement repoussé dans le wagon par la senti- 
nelle. 

Je revins à la fenêtre : Tatiana Nicolaïévna s'avançait 
la dernière, portant son petit chien et traînant pénible- 
ment une lourde valise brune. H pleuvait et je la voyais 

15 



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226 EKATERINBOURG 

enfoncer à chaque pas dans la boue. Nagomy voulut 
se porter à son aide : fut violemment rejeté en arrière 
par un des commissaires... Quelques instants plus tard 
les fiacres s'éloignaient emportant les enfants dans la 
direction de la ville* 

Combien peu je me doutais que je ne devais plus 
revoir ceux auprès desquels j'avais passé tant d'an- 
nées I J'étais persuadé qu'on allait revenir nous cher- 
cher et que nous ne tarderions pas à les rejoindre. 

Cependant les heures s'écoulaient. Notre train fut 
ramené en gare, puis je vis passer le général Tatichtchef, 
la comtesse Hendrikof et M^^ Schneider qu'on emme- 
nait. Un peu plus tard, ce fut le tour de Volkof, valet 
de chambre de l'impératrice, de Kharitonof, chef de 
cuisine» du laquais Troup et du petit Léonide SèdniM, 
marmiton de quatorze ans. 

Sauf Yolkof, qui parvint à s'échapper plus tard» et 
le petit Sèdnief, qui fut épargné, aucun de ceux qui furait 
ramaenés ce jour-là ne devait sortir vivant des mains 
des bolcheviks. 

Nous attendions toujours. Que se passait-il donc ? 
Pourquoi ne venait-on pas nous prendre à notre tour ? 
Nous nous livrions déjà à toutes sortes d'hypothèses 
lorsque, vers cinq heures, le commissaire Rodionof, 
qui était venu nous chercher à Tobolsk, entra dans 
notre wagon et nous annonça que « l'on n'avait plus 
besoin de nous » et que « nous étions libres ». 

libres I Comment, on nous séparait d'eux ? Alors, 
tout était fini ! A l'excitation qui nous avait soutenus 
jusque-là succéda un profond découragement. Que 
fiJure ? Qu'entreprendre ? Nous étions accablés ! 

Je ne puis comprendre, aujtmrd'hui encore, ce qui a 
guidé les commissaires bokdiéfviks dans ce choix qui 



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EKATERINBOURG 227 

devait noua smver la vie. Pourquoi, par exemple* 
emmener en prison 1« comtesse Hendrikof alors qu'on 
laissait en liberté la baronne de Buxhoeveden, commà 
elle demoiselle d'honneur de l'impératrice ? Pourquoi 
eux, si pas nous ? Y a-t-il eu oonfuûon de noms ou de 
fonctions ? Mystère ! 

Le lendemain et les jours suivants, je me rendis aveio 
mon collègue chez les consuls d'Angleterre ^ et de 
Suède — le constil de France étant absent ; — il fallait 
à tout prix tenter quelque chose pour venir en aide aux 
prisonniers. Les deux consuls nous tranquillisèrent en 
nous disant' que des dés^œches avaient été entreprises 
et qu'ils ne croyaient pas à l'imminence du danger. 

Je passai devant la maison Ipatief dont on apercera 
le haut des fenêtres au-dessus de la muraille de plsoftchai 
qui l'emprisonnait. Je n'avais pas enc<Mre perdu twÉt 
espoir d'y entrer» car le docteur Dérévenko» qui avait 
été autorisé à visiter l'enfant, avait entendu le docteur 
Botkine demsuider au nom de l'empereur au commissaire 
Avdief, commandant de la garde, x]u'on me laissât les 
rejoindre. Avdief avait répondu qu'il en rMérerait à 
Moscou. En attendant» mes comparions et moi nous 
eampioQS tous* sauf le docteur Dérévenko qui avait pris 
logement en ville» dans le wagcm de quatrième classé 
qui nous avait amenés. Nous devions y rester plus d'un 
mois 1 

Le 26, nous recevions tordre de quitter sans dâiA 
le territoire du gouvernement de Perm — dont fait 
partie Ekaterinbourg — et de retofumer à Tobolsk. 



1. Je tiettB à rendn li«mmase à r^^titode tien courageuse du coassi 
4'AngleteiTe, M Preeton, qui ne craignit pea cfeatrar es lutte ouverte 
«vec les autoiités t>otohév!lqU(es, au rieque de compromettre sa séenrité 

persouuelle. 



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228 EKATERINBOURG 

On avait eu soin de ne nous donner qu'un seul docu- 
ment pour tous afin de nous tenir groupés, ce qui faci- 
litait la surveillance. Mais les trains ne marchaient plus, 
le mouvement antibolchévik des volontaires russes et 
tchèques ^ s'étendait rapidement, et la ligne était exclu- 
sivement réservée aux échelons militaires qu'on expé- 
diait en hâte sur Houmen. C'était un nouveau délai. 

Conmie je passais un jour en compagnie du docteur 
Dérévenko et de M' Gibbes devant la maison Ipatief, 
nous aperçûmes deux fiacres arrêtés qu'entouraient 
de nombreux gardes rouges. Quelle ne fut pas notre 
émotion en reconnaissant, dans le premier, Sèdnief 
(le valet de pied des grandes-duchesses) assis entre 
deux gardiens. Nagorny s'approchait du second. S'ap- 
puyant sur le bord de la voiture, monta sur le marche- 
pied et, conmie relevait la tète, nous aperçut tous 
trois inunobiles à quelques pas de lui. H nous regarda 
fixement pendant quelques secondes, puis, sans faire 
un geste qui pût nous trahir, s'assit à son tour. Les 
voitures partirent et nous les vîmes prendre le chemin 
de la prison. 

Ces deux braves garçons furent fusillés peu de temps 
après : tout leur crime avait été de n'avoir pu cacher 
leur indignation lorsqu'ils avaient vu les conmiissaires 

1. En mai 1918, les troupes tchéco-slovaques (composées de volon- 
taires, anciens prisonniers de guerre) qui» en raison du développement 
que leur avait donné Kerensky, formaient alors deux fortes divisions, 
se trouvaient échelonnées le long du transsibérien, de Samara à Vladi- 
vostok; on se préparait à les faire passer en France! Le grand État- 
major allemand, voulant empêcher ces troupes de rejoindre en Europe 
les forces alliées, intima aux bolchévistes l'ordre de les désarmer. A la 
suite d'un ultimatum qui fut repoussé par les Tchèques, la lutte éclata 
entre eux et les troupes bolcheviks conunandées par des oi&clers 
alle m ands. Des formations de volontaires russes ne tardèrent pas à se 
Joindre aux troupes tchéco-slovaques. Telle fut l'origine du mouvement 
qui» parti d'Omsk, gagna bientôt toute la Sibérie. 



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EKATERINBOURG 229 

bolcheviks s'emparer de la petite chaîne en or qui 
retenait les images saintes suspendues au lit d'Alexis 
Nicolalévitch malade. 

Quelques jours s'écoulèrent encore, puis j'appris par 
le docteur Dérévenko que la demande qui avait été 
faite à mon sujet par le docteur Botkine était rejetée. 

Le 3 juin» on attela notre wagon à l'un des nombreux 
trains d'affamés qui, de Russie, venaient chercher en 
Sibérie leur subsistance, et nous fûmes dirigés sur 
Houmen où nous arrivâmes le 15, après diverses péri- 
péties. Quelques heures plus tard, je fus mis en état 
d'arrestation à l'État-major bolchevik où j'avais dû 
me rendre afin d'obtenir un visa indispensable pour mes 
compagnons et pour moi. Ce n'est que par un concours 
fortuit de circonstances que je fus relâché le soir et 
pus regagner le wagon où ils m'attendaient. Noua 
vécûmes ensuite des jours d'indicible angoisse, à la 
merci d'un hasard qui eût révélé notre présence. Ce 
qui, probablement, nous sauva, c'est que, perdus dans 
la foule des réfugiés qui encombraient la gare de Tiou- 
men, nous réussîmes à passer inaperçus. 

Le 20 juillet, les blancs (c'est ainsi que l'on désignait 
les troupes antibolchéviques) s'emparaient de Tioimien 
et nous déUvraient des forcenés dont nous avions failli 
être les victimes. Quelques jours après, les journaux 
reproduisaient la proclamation affichée dans les rues 
d'Ekaterinbourg, annonçant que « la sentence de mort 
prononcée contre l'ex-tsar Nicolas Romanof avait été 
exécutée dans la nuit du 16 au 17 juillet, et que l'impé- 
ratrice et les enfants avaient été évacués et mis en lieu 
sûr ». 

Enfin, le 25 juillet, Ekaterinbourg tombait à son 
tour. A peine les conmiunications rétablies, — ce qui 



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m ekâtekindourg 

Art fart long» car la voie ferrée avait beaucoup souffert, 
-^ nous accourions. M' Gibbes et moi, pour nous mettre 
à la recherche de la famille impériale et de ceux de nos 
compagnons qui étaient restés à Ekaterinbourg. 

Le surlendemain de mon arrivée, je pénétrai pour la 
première fois dans la maison Ipatief. Je parcourus, au 
premier étage, les chambres qui leur avaient servi de 
prison ; elles étaient dans un désordre indescriptible. 
On voyait que Ton s'était efforcé de faire disparaître 
toute trace de ceux qui les avaient habitées. Des mon^ 
ceaux de cendres avaient été retirés des poêles. Ils con* 
tenaient une foule de menus objets à demi calcinés, 
tds que brosses à dents, épingles à cheveux, boutons, 
etc., au milieu desquels je retrouvai l'extrémité d'une 
brosse à cheveux portant encore visibles sur l'ivoire 
bmni les initiales de l'impératrice : A. 6. (Alexandra- 
Féodorovna) K S'il était vrai que les prisonniers eussent 
été évacués, ils avaient dû être emmenés tels qu'ils 
étaient, sans même pouvoir emporter aucun des objets 
de toilette les plus indispensables. 

Je remarquai ensuite sur le mur, dans l'embrasure 
d'une des fenêtres de la chambre de Leurs Majestés, le 
signe préféré de l'impératrice, le sauvasiika^ qu'elle 
faisait mettre partout comme porte-bonheur. Elle 
l'avait dessiné au crayon et avait ajouté dessous la 
date 17/30 avril, jour de leur incarcération dans la 
maison Ipatief. Le m^e signe, mais sans date, se 
retrouvait également sur le papier du mur, à la hauteur 

U La lettre 6 est le thêta grec, dont la prononciation, qui n'a pat 
d'équivalent en français, se rapproche plutôt du son / que du th, 

2. Le sauDostika est un symbole religieux de l'Inde qui consiste es 
une croix à branches égales, dont les extrémités sont recourbées à gauche; 
il elles le sont à droite, selon le mouvement apparent de translation du 
soleil, le signe est dit B9a$ttka. 



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EKATERINBOURG 251 

du lit occupé ssms doute ;par elle ou par Alexis Nico- 
Itfftvitch. Mais j'eus beau cheroher» il me fut impossible 
de découvrir la moindre indication qui pût nous ren- 
seigner sur leur sort. 

Je descendis ensuite à l'étage inf^eur dont la plus 
grande partie était en soushek>L Je pénétrai avec une 
émotion intense dans la chambre qui peut-être, — 
j'avais encore. un doute, — avait été le lieu de leur 
mort. L'aspect en était sinistre au delà de toute exprès- 
non. Le jour n'y pénétrait que par une fenêtre garnie 
de barreaux qui s'ouvrait dans le mur à hmiteur d'hom- 
me. Les parois et le plancher portaient de nombreuses 
traces de balles et de coups de baïonnette. On comprenait 
à première vue qu'un crime odieux avait été comnm là 
et que plusieurs personnes y avaient trouvé la mort. 
Mais qui ? Combien ? 

J'en arrivais à ctmre que l'empereur avait péri et, 
cela étant, je ne pouvais admettre que l'impératrice 
hd eût survécu. Je l'avais vue à Tobolsk, lorsque le 
conmiissaire Yakovlef était venu poiur emmener l'empe- 
reur, se jeter là où le danger lui apparaissait le plus 
grand. Je l'avais vue, après un supplice de plusieuxs 
heures pendant lesquelles ses sentiments d'épouse et 
de mère avaient lutté désespérément, abandonner, la 
mort dans Tâme, son enfant malade pour suivre son 
mari dont la vie lui semblait menacée. Oui, c'était là 
chose possible, il se pouvait qu'ils eussent suecombé 
tous deux, victimes de ces brutes. Mais les enfants? 
Massacrés, eux aussi ? Je ne pouvais le croire. Tout 
mon être se révoltait à cette idée. Et cependant tout 
{NTouvait que les victimes avaient été nombreuses. 
Alors ?... 

Les jours suivants, je continuai mes recherches à 



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232 EKATERINBOURG 

Ekaterinbourg, dans les environs» au monastère, par- 
tout où je pouvais espérer recueillir quelque indice. 
Je vis le père Storojef qui, le dernier, avait célébré un 
office religieux dans la maison Ipatief le dimanche 14^ 
soit deux jours avant la nuit terrible. Lui aussi, hélas I 
gardait bien peu d'espoir. 

L'instruction n'avançait que fort lentement. Elle 
avait débuté dans des circonstances extrêmement dif- 
ficiles, car, entre le 17 et le 25 juillet, les conmiissaires 
bolcheviks avaient eu le temps de faire disparaître 
presque toutes les traces de leur crime. Dès la prise 
d'Ekaterinbourg par les blancs, les autorités militaires 
avaient fait mettre une garde autour de la maison 
Ipatief et une enquête judiciaire avait été ouverte, 
mais les fils avaient été si habilement brouillés qu'il 
était bien difficile de s'y retrouver. 

La déposition la plus importante était celle de quelques 
paysans du village de Koptiaki, situé à 20 verstes au 
nord-ouest d'Ekaterinbourg. Us étaient venus déclarer 
que, dans la nuit du 16 au 17 juillet, les bolcheviks 
avaient occupé une clairière dans une forêt proche de 
leur village et qu'ils y étaient restés plusieurs jours. 
Us rapportaient des objets qu'ils avaient trouvés près 
d'un puits de mine abandonné, non loin duquel on 
voyait les traces d'un grand bûcher. Des officiers se 
rendirent dans la clairière indiquée et y découvrirent 
encore d'autres objets qui, comme les premiers, furent 
reconnus pour avoir appartenu à la famille impé- 
riale. 

L'enquête avait été confiée à Ivan Âlexandrovitch 
Serguéief, membre du tribunal d'Ekaterinbourg. EUe 
suivait un cours normal, mais les difficultés étaient très 



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EKATERINBOURG 233 

grandes. Serguéief inclinait de plus en plus à admettre 
la mort de tous les membres de la famille. Mais les corps 
restaient introuvables et les dépositions d'un certain 
nombre de témoins entretenaient l'hypothèse d'un 
transfert de l'impératrice et des enfants. Ces dépositions 
— comme ce fut établi par la suite — émanaient d'agents 
bolcheviks laissés à dessein à Ekaterinbourg pour égarer 
les recherches. Leur but fut partiellement atteint, car 
Serguéief perdit un temps précieux et fut long à s'aper- 
cevoir qu'il faisait fausse route. 

Les semaines passaient sans apporter de nouvelles 
précisions. Je me décidai alors à rentrer à Tioumen, le 
prix de la vie étant très élevé à Ekaterinbourg. Avant 
de partir, j'obtins cependant de Serguéief la promesse 
qu'il me rappellerait si un fait nouveau de quelque 
importance se produisait au cours de l'instruction. 

A la fin de janvier 1919, je reçus un télégramme du 
général Janin que j'avais connu à Mohilef alors qu'il 
était chef de la mission militaire française auprès du 
G. Q. G. russe. D m'invitait à venir le rejoindre à Omsk. 
Quelques jours plus tard, je quittai Tioumen, et, le 
13 février, j'entrai à la mission militaire que la France 
avait envoyée auprès du gouvernement d'Omsk \ 

L'amiral Koltchak, se rendant compte de l'importance 
historique de l'enquête qui se poursuivait au sujet de 
la disparition de la famille impériale, et désirant en 
connaître les résultats, avait chargé en janvier le général 

1. Les AUlés avaient résolu de tirer parti du mouvement antiboldié- 
▼ique qui s'était produit en Sibérie, et d'utiliser sur place les troupes 
tchéco-slovaques en créant, sur la Volga, contre les troupes germano- 
boldiéviques, un nouveau front qui pourrait faire diversion et retenir 
une partie des forces allemandes libérées par le traité de Brest-Litovsk. 
Pe là l'envoi par la France et l'Angleterre de missions civiles et militaires 
en Sibérie. Le gouvernement antibolchévique d'Omsk avait alors à sa 
tête l'amiral Koltchak. 



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234 MORT DE LA FAMILLE EtfPÉRIALE 

IMtériks de lui apporter d'Ekaterinbourg les {nèces de 
riiistruction, mnsi que tous les objets retrouvés. Le 
5 février, il faisait appeler Nicolas Alexiévitch Sokolof, 
« juge d'instruction poiur affaires particulièrement 
importantes ^ » et l'invitait à prendre connaissance de 
l'enquête. Deux jours plus tard, le ministre de la Jus- 
tiee, Starankévitch, chargeait ce dernier de continuer 
Tœuvre de Serguéief . 

C'est à ce moment que je fis la connaissance de 
M. Sokolof. Dès notre première entrevue, je compris 
que sa conviction était faite et qu'il ne gardait plus 
aucun espoir. Pour moi, je ne pouvais croire encore à 
tant d'horreurs. « Mais les enfants, les enfants ? lui 
eriais-je. — Les enfants, ils ont subi le même sort que 
tours parents. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute pour 
moi. — Mais les corps ? — C'est dans la clairière qu'il 
faut chercher, c'est là que nous trouverons la clef du 
mystère, car ce n'est pas simplement pour y brûler 
quelques vêtements que les bolcheviks y ont passé 
trois fours et trois nuits. » 

Hélas i les conclusions du juge dinstruction n'allaient 
pas tarder à être confirmées par la déposition d'un des 
principaux meurtriers, Paul Medviédef, qui venait 
d'être fait prisonnier à Perm. Sokolof étant à Omsk, 
ce fut Serguékf qui l'interrogea le 25 février à Ekate- 
rinbourg. Il reconnut formellement que l'empereur, 
l'impératrice et les dnq enfants, le D' Botkine et les 
trois domestiques avaient été tués dans le sous-sol de 
la maison Ipatief, au cours de la nuit du 16 au 17 juillet. 



1. n y avait en Russie trois catégories de Juges âtnstnictioii : a) Juges 
dinstmction ordinaires; b) Jnges dinstmction poor affaires impor- 
tantes ; c) Jnges d'instmction pour affaires particulièrement impur- 
tantes. 



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MORT DE LA FAMILLE IMPÉRIALE 235 

Mais il ne put, ou ne voulut donner aucune indication 
sur ce qu'on avait fait des corps après le meurtre. 

Je travaillai pendant quelques jours avec M. Sokolof, 
puis il partit pour Ekaterinbourg afin de continuer sur 
place l'enquête commencée par Serguéief. 

En avril, le général Ditériks qui rentrait de Vladi- 
vostok, — où il avait été envoyé en mission spéciale 
par l'amiral Koltchak, — vint le rejoindre et seconder 
ses efforts. A partir de ce moment, l'instruction allait 
faire de rapides progrès. Des centaines de personnes 
furent interrogées et, dès que la neige eut disparu, des 
travaux considérables furent entrepris dans la dsÉrière 
où les paysans de Koptiaki avaient retrouvé des objets 
ayant appartenu à la famille impériale. Le puits tte 
mine fut vidé et visité à fond. Les cendres et la terre 
d'une partie de la clairière furent passées au crible» 
tout le terrain environnant fut soigneusement examiné. 
On arriva à déterminer l'emplacement de deux grands 
bûchers et, plus vaguement, les traces d'un troisième... 
Ces recherches méthodiques ne tardèrent pas à amener 
des découvertes d'une extrême importance. 

Se consacrant tout entier à l'œuvre entreprise, faisant 
preuve d'une patience et d*un dévouement inlassables, 
M. Sokolof devait arriver en quelques mms à recons- 
tituer avec une méthode remarquable toutes les circons- 
tances du crime. 



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CHAPITRE XXII 

LES CIRCONSTANCES DU CRIME ÉTABLIES PAR 
L'ENQUÊTE 



Dans les pages qui vont suivre» j'exposerai les dr* 
constances du meurtre de la famille impériale» telles 
qu'elles ressortent des dépositions des témoins et des 
pièces de l'instruction. Des six forts volumes manus- 
crits où elle est consignée j'ai extrait les faits essentiels 
de ce drame au sulet duquel» hélas I ne subsiste plus 
aucun doute. L'impression que l'on ressent à la lecture 
de ces documents est celle d'un effroyable cauchemar» 
mais je ne me crois pas le droit d'en atténuer l'hor- 
reur. 

Vers la mi-avril 1918» Yankel Sverdlof, président du 
Comité exécutif central à Moscou» cédant à la pression 
de l'Allemagne \ envoya le conmiissaire Yakovlef à 
Tobolsk pour procéder au transfert de la famille impé- 
riale. Ce dernier avait reçu l'ordre de la conduire à 
Moscou ou à Pétrograd. H rencontra toutefois dans 
l'exécution de sa mission une résistance qu'il s'efforça 
de vaincre, ainsi que l'a établi l'enquête. Cette résis- 

1. La but que poursuivait l'Allemagne, c'était une restauration 
monardiique en faveur de l'empereur ou du tsarévitch, à la condition 
que le traité de Brest-Litovsk fût reconnu, et que la Russie devint 
falUée de l'Allemagne Ce plan échoua grftce à la résistance de rempe<* 
reur Nicolas II qui fut probablement victime de sa fidélité à ses AllÎ6s« 



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LES CIRCONSTANCES DU CRIME 237 

tance avait été organisée par le gouvernement régional 
de rOural, dont le siège était à Ekaterinbourg. C'est lui 
qui prépara, à Tinsu de Yakovlef, le guet-apens qui 
devait permettre de s'emparer de l'empereur à son pas- 
sage. Mais il paraît établi que ce projet avait reçu 
l'approbation secrète de Moscou. Il est plus que pro- 
bable, en effet, que Sverdlof joua double jeu et que, 
tout en feignant d'obtempérer aux instances du général 
baron de Mirbach, à Moscou, il s'entendit avec les 
commissaires d'Ekaterinbourg pour ne pas laisser 
échappier le tsar. Quo' qu'il en soit, l'installation de 
l'empereur à Ekaterinbourg fut une improvisation. En 
deux jours, le marchand Ipatief était délogé de sa mai- 
son, et l'on se mit à construire une forte clôture de 
planches qui s'élevait jusqu'au haut des fenêtres du 
deuxième étage. 

C'est là que furent conduits, le 30 avril, l'empereur, 
l'impératrice, la grande-duchesse Marie Nicolaïévna, le 
D'Botkine et les trois serviteurs qui les accompagnaient : 
Anna Démidova, femme de chambre de l'impératrice, 
Tchémadourof, valet de chambre de l'empereur, et 
Sèdnief, valet de pied des grandes-duchesses. 

Au début, la garde était formée de soldats que l'on 
prenait au hasard et qui changeaient fréquenunent. 
Plus tard, ce furent exclusivement des ouvriers de l'usine 
de Sissert et de la fabrique des frères Zlokazof qui la 
composèrent. Us avaient à leur tête le commissaire 
Avdief, commandant de « la maison à destination spé- 
ciale », — c'est ainsi que l'on désignait la maison Ipa- 
tief. 

Les conditions d'existence des prisonniers étaient 
beaucoup plus pénibles qu'à Tobolsk. Avdief était un 
ivrogne invétéré qui se laissait aller à ses instincts 



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238 LES CIRCONSTANCES DU CRIME 

grossiers et s'ingéniait avec ses subordonnés à infliger 
chaque jour de nouvelles humiliations à ceux dont il 
avait la garde. Il fallait accepter les privations, se sou^ 
mettre aux vexations» se plier aux exigences et aux 
caprices de ces êtres vulgaires et bas. 

Dés leur arrivée à Ekaterinbourg, le 23 mai, le tsa* 
révitch et ses trois sœurs furent conduits à la maison 
Ipatief où les attendaient leurs parente. Succédant aux 
angoisses de la séparation* cette réunion fut une jme 
unmense, malgré les tristesses de l'heure présente et 
l'incertitude d'un avenir menaçant. 

Quelques heures plus tard, on amenait également 
Kharitonof (chef de cuisine), le vieux Troup (laquais) 
«t le petit Léonide Sèdnief (marmiton). Le génial 
Tatichtchef, la comtesse Hendrikcrf, M^^ Schneider et 
Volkof, valet de chambre de l'impératrice, avaient été 
conduits directement en prison. 

Le 24, Tchémadourof, étant tombé malade, fut trans* 
téxé à l'infirmerie de la prison ; — on l'y oublia et 
c'est ainsi qu'il échappa miraculeusement à la mort. 
Quelques jours après, on emmenait à leur tour Nagomy 
«t Sèdnief. Le petit nombre de ceux qu'on avait laîâsés 
auprès des prisonniers diminuait rapidement. Piy: bon- 
heur il leur restait le D' Botkine dont le dévouement fut 
admirable et quelques domestiques d'une fld^té k 
ioute épreuve : Anna Demidova, Kharitonof, Troup et 
le petit Léonide Sèdnief. En ces jours de souffirance» la 
préaence du D' Botkine fut un grand réconfort pour les 
prisonniers ; il les entoura de ses soins, servit d'inter- 
médiaire entre eux et les commissaires et s'efforça de 
les protégea contre la grossièreté de leurs gardiens. 

L'empereur, l'impératrice et le tsarévitch occupaient 
la pièce qui forme l'an^ de la place et de la rudle 



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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 



230 



VoBBessensky ; les quatre grandes-duchesses, la chanibre 
voisine dont la porte avait été enlevée ; les premi^en 
nuits, n'ayant pas de lit, elles couchèrent sur le plancher. 
Le docteur Botkine dormait dans le salon et la fenune 
de chambre de l'impératrice dans la pièce qui est à 
l'angle de la ruelle Yosnessensky et du jardin. Quant 
aux autres captifs, ils s'étaient installés dans la cuisine 
et la salle adjacente. 




Perspective Vosnesseasky 

Plan du premier étage de la maison Ipatiet 

La nuit du meurtre, la famille impériale passa par la salle à manger et la 

cuisine et descendit l'escalier, à droite, au-dessous du mot Pcmaqe, 

L'état de santé d'Alexis Nicolaïévitch avait été 
aggravé par les fatigues du voyage ; il restait couché la 
majeure partie de la journée et, lorsqu'on sortait pour 
la promenade, c'était l'empereur qui le portait jusqu'au 
jardin. 

La famille et les domestiques prenaient leurs repas 
en commun avec les commissaires, qui habitaient au 



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240 



LES CIRCONSTANCES DU CRIME 



même étage qu'eux, vivant ainsi dans une promiscuité 
de toute heure avec ces hommes grossiers qui le plus 
souvent étaient ivres. 

La maison avait été entourée d'une seconde clôture 
de planches ; elle était devenue une véritable prison- 
forteresse, n y avait des postes de sentinelles à l'inté- 
rieur et à l'extérieur, des mitrailleuses dans le bâtiment 

et au j ardin. La cham- 
bre du conmiandant 
— la première en en- 
trant — était occupée 
par le commissaire 
Avdief, son adjoint 
Mochkine et quelques 
ouvriers. Le reste de 
la garde habitait le 
sous-sol, mais les 
hommes montaient 
souvent à l'étage su- 
périeur et pénétraient 
quand bon leur sem* 
blait dans les cham- 
bres où logeait la famille impériale. 

Cependant la religion soutenait d'une façon remar- 
quable le courage des prisonniers. Ils avaient gardé 
cette foi merveilleuse qui, à Tobolsk déjà, faisait l'admi- 
ration de leur entourage et qui leur donnait tant de 
force, tant de sérénité dans la souffrance. Ils étaient 
déjà presque détachés de ce monde. On entendait sou- 
vent l'impératrice et les grandes-duchesses chanter des 
airs religieux qui venaient troubler, malgré eux, leurs 
gardiens. 
Peu à peu, toutefois, ces gardiens s'humanisèrent au 




1-- 

Portf 

Chapelle <>1 ^^ilL* *-»i*A 

Ferspective Vosnessensky 

Plan de la propriété Ipatiet 



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LA MAISON IPATIEF, DU COTE DE LA RUELLE VOSNESSENSKY. 

Au rez-de-chaussée, la fenêtre cintrée, entre deux arbres, est celle de la chambre du 

meurtre ; au-dessus, fenêtre de la chambre des Grandes-Duchesses ; les quatre fenêtres. 

iumelées deux par deux, à l'angle du premier étage, sont celles de la chambre de 

l'Empereur, de l'Impératrice et du Tsarévitch. 





LE SIGNE PRÉFÉRÉ DE l'iMPÉRATRICE LE " SUUVASTIKA " PORTE-BONHEUR, 
qu'elle avait DESSINÉ AU CRAYON DANS l'eMBRASURE d'uNE FENÊTRE DE 
SA CHAMBRE, A EKATERINBOURG, EN Y AJOUTANT LA DATE DU I7/3O AVRIL IQïS. 
A gauche, photographie de l'inscription placée sous une plaque de verre et quatre scellés. 
A droite, calque de la même inscription. 



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Y()i:r()v\-kv, d aprks une photographie verskk a L EN\)UETE. 




CHAMBRE DES GRANDES-DUCHESSES DANS L ÉTAT OU JE LA VIS QUAND 

JE PÉNÉTRAI DANS LA MAISON IPATIEF. ON DISTINGUE, SUR LE 

PLANCHER, LES CENDRES RETIRÉES DES POÊLES. 



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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 241 

contact de leurs prisonniers. Ds furent étonnés de leur 
simplicité, attirés par leur douceur» subjugués par leur 
dignité sereine et bientôt ils se sentirent dominés par 
ceux qu'ils avaient cru tenir en leur pouvoir. L'ivrogne 
Avdief lui-même se trouva désarmé par tant de grandeur 
d'âme ; il eut le sentiment de son infamie. Une profonde 
pitié succéda chez ces hommes à la férocité du début. 

Les autorités soviétiques, à Ekaterinbourg, compre- 
naient : 

a) le Conseil régional de TOuraU composé de 30 mem- 
bres environ dont le président était le commissaire 
Biéloborodof ; 

h) le Présidium, sorte de comité exécutif formé de 
quelques membres : Biéloborodof, Golochtchokine, 
Syromolotof, Saf arof, Voïkof, etc. ; 

c) la Tchrezvytchaîka^ dénomination populaire de la 
« Commission extraordinaire pour la lutte contre la 
contre-révolution et la spéculation », dont le centre est 
à Moscou et qui a ses ramifications dans toute la Russie. 
C'est là une organisation formidable qui est la base 
même du régime soviétique. Chaque section reçoit ses 
ordres directement de Moscou et les exécute par ses 
propres moyens. Toute Tchrezvytchaîka de quelque 
importance dispose d'un détachement d'hommes sans 
aveu : le plus souvent des prisonniers de guerre austro- 
allemands, des Lettons, des Chinois, etc., qui ne sont 
en réaUté que des bourreaux grassement rétribués. 

A Ekaterinbourg, la Tchrezvytchaîka était toute- 
puissante, ses membres les plus influents étaient les 
conmiissaires Yourovsky, Golochtchokine, etc. 

Avdief était sous le contrôle immédiat des autres 

16 



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242 LES CIRCONSTANCES DU CRIME 

oommissaires, membres du Présidium et de Ift Tdtrzx*- 
vgtchcâka. Us ne tardèrent pas à se rendre compte du 
ohangement qui s'était opéré dans les sentiments de^ 
gardiens 6 l'égard de leurs prisonniers et résolurent de 
praAdre det mesures radicales. A Moscou aussi on était 
inquiet» comme le prouve le télégraname suivant envoyé 
d'Ekaterinbourg par Biéloborodof à Sv«rdk>f et à 
Golochtchokine (qui se trouvait alors à Moscou) : 
« Syiomolotof vient de partir potir Moseou pour orga- 
niser l'affaire selon indications du centre. Apprében** 
sions vainetk Inutile s'inquiéter. Avdief révoqué. Moch- 
kiûe arrêté. Avdief remplacé par Yourovsky. Garde 
intérieure changée, d'autres la remplacent. » 

Ce télégramme est du 4 juillet. 

Ce même jour» en effet, Avdief et son adjoint Mochkine 
étaient arrêtés et remplacés par le conmiissaire You«^ 
rovsky, un Juif» et son seco&cU Nikouline. La garde» 
formée — comme il a été dît — exclusivement d'ouvriers 
russes» fut transférée dans une maison voisine» la maison 
Popof. 

Yourovsky amenait avec lui dix honunes — presque 
tous des prisonniers de guerre austro-allemands — 
« choisis » parmi les bourreaux de la TchrezvgtchcRka^ 
A partir de ce jour, ce furent eux qui occupèrent les 
postes intérieurs» les postes eixtérieurs continuant à être 
fournis par la garde russe. 

La « maison à destination spéciale )> était devenue 
une dépendante de la Tchrewfftchdika et la vie des pi»« 
soiiniers ne fut plus qu'un long martyre. 

A cette époque» la mort de la famille impériale avait 
déjà été décidée à Moscou. Le télégramme cité plus 
haut le fârouve* Syrbmolotof est parti pour Moscou 



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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 243 

ff afin d'organiser V affaire selon les indications du 
centre »... Il va rentrer avec Golochtchokine apportant 
les instructions et les directives de Sverdlof . Yourovsky, 
en attendant, prend ses dispositions. H sort plusieurs 
jours de suite à cheval, on le voit parcourir les environs, 
cherchant un endroit propice à ses desseins et où il 
puisse faire disparaître les corps de ses victimes. Et ce 
même honame, — cynisme qui dépasse tout ce qu'on 
peut imaginer, — s'en vient ensuite visiter le tsarévitch 
dans son lit I 

Plusieurs jours s'écoulent ; Golochtchokine et Syro- 
molotof sont rentrés, tout est prêt. 

Le dimanche 14 juillet, Yourovsky fait appeler un 
prêtre, le Père Storojef, et autorise un service religieux. 
Les prisonniers sont déjà des condanmés à mort aux- 
quels on ne saurait refuser les secours de la religion I 

Le lendemain, il donne l'ordre d'emmener le petit 
Léonide Sèdnief dans la maison Popof où se trouve 
la garde russe. 

Le 16, vers sept heures du soir, il ordonne à Paul 
Medviédef, en qui il avait toute confiance, — Medviédef 
était à la tête des ouvriers russes, — de lui apporter 
les douze revolvers, système Nagan, dont dispose la 
garde russe. Lorsque cet ordre est exécuté, il lui annonce 
que toute la famille impériale sera mise à mort cette 
nuit même et il le charge de le faire savoir plus tard 
aux gardes russes. Medviédef le leur conmiunique vers 
dix heures. 

Un peu après minuit, Yourovsky pénètre dans les 
chambres occupées par les membres de la famille impé- 
riale, les réveille, ainsi que ceux qui vivent ayec eux, 
et leur dît de se préparer à le suivre. Le prétexte qu'il 
leur donne est qu'on doit les enmiener, qu'A y a des 



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244 



LES CIRCONSTANCES DU CRIME 



émeutes en ville et qu'en attendant ils seront plus en 
sécurité à l'étage inférieur. 

Tout le monde est bientôt prêt, on prend quelques 
menus objets et des coussins, puis l'on descend par 
l'escalier intérieur qui mène à la cour d'où l'on rentre 
dans les chambres du rez-de-chaussée. Yourovsky 
marche en tête avec Nikouline, puis viennent l'empereur 
portant Alexis Nicolaïévitch, l'impératrice, les grandes* 
duchesses, le docteur Botldne, Anna Démidova, Khari- 
tonof et Troup. 




Perspective Vosnessensky 

Plan du rez-de-chaussée. 
La ligne pointillée indique le trajet parcouru par la famille impériale : descendue 
du premier étage, elle sortit dans la cour intérieure, remo ita quelques 
marches et retraversa toute la maison pour arriver dans la cLambi» où elle 
allait être massacrée. 

Les prisonniers s'arrêtent dans la pièce qui leur est 
indiquée par Yourovsky. Ils sont persuadés que l'on 
est allé chercher les voitures ou les automobiles qui 
doivent les enmiener et, conmie l'attente peut être 



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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 245 

longue, ils réclament des chaises. On en apporte trois. 
Le tsarévitch, qui ne peut rester debout à cause de sa 
jambe malade, s'assied au milieu de la chambre. L'em- 
pereur prend place à sa gauche, le docteur Botkine est 
debout à sa droite et un peu en arrière. L'impératrice 
s'assied près du mur (à droite de la porte par laquelle 
ils sont entrés), non loin de la fenêtre. On a mis un coussin 
sur sa chaise comme sur celle d'Alexis Nicolaïévitch. 
Elle a derrière elle une de ses filles, probablement 
Tatiana. Dans l'angle de la chambre, du même côté, 
Anna Démidova, — elle a gardé deux coussins dans 
ses bras. Les trois autres grandes-duchesses sont ados- 
sées au mur du fond et ont à leur droite dans l'angle 
Kharitonof et le vieux Troup. 

L'attente se prolonge. Brusquement Yourovsky rentre 
dans la chambre avec sept Austro-Allemands et deux 
de ses amis, les commissaires Ermakof et Vaganof, 
bourreaux attitrés de la Tchrezvytchaîka. Medviédef 
aussi est présent. Yourovsky s'avance et dit à l'empe- 
reur : « Les vôtres ont voulu vous sauver, mais ils n'y 
ont pas réussi et nous sommes obligés de vous mettre 
à mort. » Il lève aussitôt son revolver et tire à bout 
portant sur l'empereur qui tombe foudroyé. C'est le 
signal d'une dtoharge générale. Chacun des meurtriers 
a choisi sa victime. Yourovsky s'est réservé l'empereur 
et le tsarévitch. La mort est presque instantanée pour 
la plupart des prisonniers. Cependant Alexis Nicolaïé- 
vitch gémit faiblement. Yourovsky met fin à sa vie 
d'un coup de revolver. Anastasie Nicolaïévna n'est que 
blessée et se met à crier à l'approche des meurtriers; 
elle succombe sous les coups des baïonnettes. Anna 
Démidova, elle aussi, a été épargnée grâce aux coussins 
derrière lesquels elle se cache. Elle se jette de côté et 



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246 LES CIRCONSTANCES DU CRIME 

d'antre et finit par tomber à son tour sous les coups des 
assassins. 

Les dépositions des témoins ont permis à l'enquête 
de rétablir dans tous ses détails la scène effroyable da 
massacre. Ces témoins sont Paul Medviédef \ l'un des 
meurtriers ; Anatole Yakimof, qui assista certainement 
au drame, quoiqu'il le nie, et Philippe Proskouriakof 
qui raconte le crime d'après le récit d'autres spectateurs. 
Tous les trois faisaient partie de la garde de la maison 
Ipatief. 

Quand tout est terminé, les commissaires enlèvent 
aux victimes leurs bijoux, et les corps sont transportés 
à l'aide de draps de lit et des brancards d'un traîneau 
jusqu'au camion automobile qui attend devant la porte 
de la cour, entre les deux clôtures de planches. 

Il faut se hâter avant le lever du jour. Le funèbre 
cortège traverse la ville encore endormie et s'achemine 
vers la forêt. Le commissaire Yaganof le précède à 
cl]fôval, car il faut éviter toute rencontre. Comme on 
approche déjà de la clairière vers laquelle on se dirige, 
il voit venir à lui un char de paysans. C'est une fenune 
du village de Koptiaki, qui est partie dans la nuit avec 
son fils et sa bru pour venir vendre son poisson à la 
ville. Il leur ordonne aussitôt de tourner bride et de 
rentrer chez eux. Pour plus de sûreté, il les accompagne 
en galopant à côté du char, et leur interdit sous peine 

1. Medviédef fat fait prisonnier, lors de la prise de Perm par lea 
troupes antibolchéviques en février 1919. n mourut un mois plus tard 
à Ekaterinbourg du tyi^us exanthématique. U prétendait n'avoir assisté 
qu'à une parUe du drame et n'avoir pas tiré lui-même. (D'autres témoins 
afllrment le contraire.) C'est là le procédé classique auquel tous les assas- 
sins eeoQorent pour leur défense. 



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EnTirons d'Ekaterinbourg : la croix indique le lieu de l'incinération, dang un« clai- 
rière voisine des fondrières de Ganina. 



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PUITS DE MINE OU FURENT JETÉES LES CENDRES. 




TRAVAUX D EXPLORATION DU PUITS DE MINE. 



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M. SDKOLOF EXAMINANT LES CENDRES DU BUCHER LE PLUS 
RArPROCllK DU PUITS DE MINE. 



■ît 




Jr I -ir*i f i 'i^^i 



M. N. SOKOLOF, DEVANT LES TRACES D UN DES HICHER'S, AU PIED 
d'un VIEUX BOULEAU. 



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1,E I)" liOTKlNKQUI FUT MIS A MORT AVEC LA KAMII.l.E IMPERIALE. 



i 




i 




4 




ii 



GROUPE EXECUTE A TOBOLSK EN SEPTEMBRE I917, LORSQU ON 

NOUS OBLIGEA A NOUS FAIRE PHOTOGRAPHIER. 

De gîiuche à droite, au premier plan : M"e Schneider et la comtesse Hendrikof, 

fusillées à Perm ; au second plan : le général Tatichtchef et le prince Dolgorouky, 

fusillés à Ekaterinbourg. 



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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 249 

de mort de se retourner et de regarder en arrière. Mais 
la paysanne a eu le temps d'entrevoir la grande masse 
sombre qui s'avançait derrière le cavalier. Rentrée au 
village, elle raconte ce qu'elle a vu. Les paysans intri- 
gués partent en reconnaissance et viennent se heurter 
au cordon de sentinelles qui a été placé dans la forêt. 

Cependant, après de grandes difficultés, car les che- 
mins sont très mauvais, le camion a atteint la clairière. 
Les cadavres sont déposés à terre puis en partie déshar 
billes. C'est alors que les commissaires découvrent une 
quantité de bijoux que les grandes-duchesses portaient 
cachés sous leurs vêtements. Us s'en emparent aussitôt, 
mais dans leur hâte ils en laissent tomber quelques- 
uns sur le sol où ils sont piétines. Les corps sont ensuite 
sectionnés et placés sur de grands bûchers, dont la 
combustion est activée par de la benzine. Les parties 
les plus résistantes sont détruites à l'aide d'acide sulfu- 
rique. Pendant trois jours et trois nuits les meurtriers 
travaillent à leur œuvre de destruction sous la direction 
de Yourovsky et de ses deux amis Ermakot et Vaganof . 
On amène 175 kilogrammes d'acide sulturique et plus 
de 300 litres de benzine de la viUe à la clairière I 

Enfin, le 20 juillet, tout est terminé. Les meurtriers 
font disparaître les traces des bûchers, et les cendres 
sont jetées dans un puits de mine ou dispersées dans les 
environs de la clairière, afin que rien ne vienne révéler 
ce qui s'est passé. 

♦♦♦ 

Pourquoi ces hommes prennent-ils tant de soin à 
faire disparaître toute trace de leur action ? Pourquoi, 
alors qu'ils prétendent faire œuvre de justiciers, se 



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250 LES CIRCONSTANCES DU CRIME 

cachent*^ eomme des criminels ? Et de qui se cachent^ 
ils? 

C'est Paul Medvédiel qui nous le fait savoir dans sa 
déposition* Après le crime, Yourovsky s'approche de 
lui et lui dit : « Maintiens les postes extérieurs de peur 
que le peuple ne se révolte I » Et, les jours suivants, ks 
sentinelles continuent à monter la garde autour de la 
maison vide, comme si rien ne s'était passé, comme si 
les clôtures renfermaient toujours les prisonniers. 

Celui qu'il faut tromper, celui qui ne doit pas savoir, 
c'est le peuple russe. 

Un autre fait le prouve, c'est la précaution prise, le 
4 juillet, d'emmener Avdief et d'écarter la garde russe. 
Les commissaires n'avaient plus confiance en ces ouvrms 
des usines de Sissert et de la fabrique des f rares Zlokazof, 
qui s'étaient pourtant ralliés à leur cause et qui étaient 
venus s'enrôler volontairement pour a garder Nicolas 
le sanguinaire dw C'est qu'ils savaient que, seuls, ^m 
forçats ou des étrangers, des bourreaux salariés, con^ 
sentiraient à accomplir la beso^e infâme qu'ils leoi 
proposaient. Ces bourreaux furent : Yourovsky, un 
Juif, Medvédief, I^kouline, Ermakof, Yaganof, forçats 
russes, et sept Austro-*Allemands« 

Oui, c'est du peuple russe qu'ils se cachent, ces 
hommes qui prétendent en être les mandataires. C'est 
de lui qu'ils ont peur ; ils craignent sa vengeance. 

Enfin, le 20 juillet, ils se décident à parler et à annon- 
cer au peuple la mort de l'empereur, par une proclama- 
tion affichée dans les rues d'Ekaterinbourg. 

Cinq jours plus tard, les journaux de Perm publient 
La déclaration suivante : 



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ÉTABLffiS PAR L'ENQUÊTE 251 

DÉCISION 

du Présidium du Conseil régional des députés ouvriers» 

paysans et gardes rouges de l'Oural : 

Étant donné que les bandes tchécoHslovaques menacent 
la capitale rouge de l'Oural, Ekaterinbourg; étant donné 
que le bourreau couronné peut échapper au tribunal du 
peuple (on vient de découvrir un complot des gardes blancs 
ayant pour but l'enlèvement de toute la famille Romanof), 
le Présidium du Comité régional, en exécution de la volonté 
du peuple, a décidé : l'ex-tsar Nicolas Romanof, coupable 
devant le peuple d'innombrables crimes sanglants, sera 
fusillé. 

La décision du Présidium du Conseil régional a été exécutée 
dans la nuit du 16 au 17 juillet. 

La famille de Romanof a été transférée d'Ekaterinbourg 
dans un autre endroit plus sûr. 

Le Présidium du Conseil régional des députés ouvriers, 
paysans, et gardes rouges de l'Oural. 

DÉCISION 
du Présidium du Comité exécutif central de toutes les 
Russies, du 18 juillet, a. c 

Le Comité exécutif central des Conseils des députés ouvriers^ 
paysans, gardes rouges et cosaques, en la personne de son 
président, approuve l'action du Présidium du Conseil de 
rOural. 

Le Président du Comité exécutif central : 

Y. SVERDLOF. 

Dans ce document, on fait état d'une sentence de 
mort prononcée soi-disant par le Présidium d'Ekaterin- 
bourg contre l'empereur Nicolas IL Mensonge I Le 
crime, nous le savons, a été décidé à Moscou par Sverd- 
k)f, et ses instructions ont été apportées à Yourovsky 
par Golochtchokine et Syromolotof. 



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252 LES CIRCONSTANCES DU CRIME 

Sverdiof a été la tête et Yourovsky ie bras ; tous deux 
étaient juifs. 

L'empereur n'a été ni condamné, ni même jugé, — 
et par qui aurait-il pu l'être ? — il a été assassiné. 
Que dire alors de l'impératrice, des enfants, du docteur 
Botkine et des trois domestiques qui ont succombé 
avec eux ? Mais qu'importe aux meurtriers : ils sont 
sûrs de l'impunité ; la balle a tué, la flanmie a détruit 
et la terre a recouvert ce que le feu n'avait pu dévorer. 
Ob I ils sont bien tranquilles, aucun d'eux ne pariera, 
car ils sont liés par l'infamie. Et c'est avec raison, 
semble-t-il, que le conunissaire Yoîkof peut s'écrier : 
« Le monde ne saura jamais ce que nous avons fait 
d'eux I » 

Ces hommes se trompaient. 

Après quelques mois de tâtonnements, l'instruction 
entreprend des recherches méthodiques dans la forêt. 
Chaque pouce de terrain est fouillé, scruté, interrogé, 
et bientôt le puits de mine, le sol de la clairière et l'herbe 
des environs révèlent leur secret. Des centaines d'objets 
et de fragments d'objets, la plupart piétines et enfoncés 
dans le sol, sont découverts, identifiés et classés par 
Tinstruction. On retrouve ainsi entre autres : 

La boucle du ceinturon de l'empereur, un fragment 
de sa casquette, le petit cadre portatif qui contenait 
le portrait de l'impératrice — la photographie en a 
disparu — et que l'empereur emportait toujours avec 
lui, etc. 

Les boucles d'oreilles préférées de l'impératrice (l'une 
est brisée), des morceaux de sa robe, un verre de ses 
lunettes, reconnaissable à sa forme spéciale, etc. 



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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 253 

La boucle du ceinturon du tsarévitch, des boutons 
et des morceaux de son manteau» etc. 

Une quantité de petits objets ayant appartenu aux 
grandes-duchesses : fragments de leurs colliers, de leurs 
chaussures; boutons, crochets, pressions, etc. 

Six buses de corsets en métal, c six », chiffre qui parle 
de lui-même, si l'on se rappelle le nombre des victimes : 
rimpératrice, les quatre grandes-duchesses et A. Démi- 
dova, la femme de chambre de l'impératrice. 

Le dentier du docteur Botldne, des fragments de son 
lorgnon, des boutons de ses vêtements, etc. 

Enfin, des ossements et des fragments d'ossements 
calcinés, en partie détruits par l'acide, et qui portent 
parfois la trace d'un instrument tranchant ou de la 
scie ; des balles de revolver — celles qui étaient restées 
dans les corps, sans doute — et une assez grande quan- 
tité de plomb fondu. 

Lamentable énumération de reliques qui ne laissent, 
hélas I aucun espoir et d'où la vérité se dégage dans 
toute sa brutalité et son horreur. 

Le commissaire Voïkof se trompait : 9 Le monde sait 
maintenant ce qu'ils ont fait d'eux. » 

Cependant les meurtriers s'inquiètent. Les agents 
qu'ils ont laissés à Ekaterinbourg pour égarer les 
recherches les tiennent au courant de la marche de 
l'instruction. Ils en suivent pas à pas les progrès. Et 
quand ils comprennent enfin que la vérité va être 
connue, que le monde entier saura bientôt ce qui s'est 
passé, ils ont peur et cherchent à faire retomber sur 
d'autres la responsabilité de leur forfait. C'est alors 
qu'ils accusent les socialistes-révolutionnaires d'être les 
auteurs du crime et d'avoir voulu par là compromettre 



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254 LES CIRCONSTANCES DU CRIME 

le parti boldiévîque. En septembre 1919, vingt-huit 
personnes, accusées faussement d'avmr pris part au 
meurtre de la famille impériale, sont arrêtées par eux 
à Perm et jugées. Cinq d'entre elles sont condamnées 
à mort et exécutées. 

Cette odieuse comédie témoigne, une fois de plus, 
du cynisme de ces hommes qui n'hésitent pas à envoyer 
à la mort des innocents pour ne point encourir la res- 
ponsabilité d'un des plus grands crimes de l'histoire. 



♦% 



n me reste à parler de la tragédie d'Alapaevsk qui 
est étroitement liée à celle d'Ekaterinbourg et qui causa 
la mort de plusieurs autres membres de la famille 
impériale, 

La grande-duchesse Elisabeth Féodorovna, sœur de 
l'impératrice, le grand-duc Serge Mlchaïlovitch, cousin 
de l'empereur, les princes Jean, Constantin et Igor, 
fils du grand-duc Constantin, et le prince Palée, fils 
du grand-duc Paul, avaient été arrêtés au printemps 
1918 et conduits dans la petite ville d'Alapaevsk, 
située à cent cinquante verstes au nord d'Ekaterin- 
bourg. Une nonne, Barbe Yakovlef, compagne habituelle 
de la grande-duchesse, et S. Remes, secrétaire du grand- 
duc Serge, partageaient leur captivité. On leur avait 
donné pour prison la maison d'école. 

Dans la nuit du 17 au 18 juillet, vingt-quatre heures 
après le crime d'Ekaterinbourg, on vînt les chercher 
et, sous prétexte de les emmener dans une autre ville, 
on les conduisit en voiture à quelque douze verstes 
d'Alapaevsk. C'est là, dans une forêt, qu'ils furent mis 
à mort. Leurs corps furent jetés dans un puits de mine 



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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 256 

abandonné où on les retrouva, au mois d'octobre 191B, 
recouverts par la terre éboulée à la suite de l'explosion 
des grenades à main qui avaient mis fin aux souf- 
frances des victimes. 

L'autopsie n'a relevé des traces d'armes à feu que 
sur le corps du grand-duc Serge et l'enquête n'a pu 
établir avec exactitude comment ses compagnons furent 
tsm à mort« Il est probable qu'ils furent assommés à 
coups de crosses. 

Ce crime, d'une brutalité inouïe, fut l'œuvre du 
commissaire Safarof, membre du Présidium d'Ekate^ 
imbourg, qui ne fit d'ailleurs qu'exécuter les ordres de 
Moscou. 



*% 



Quelques jours après la prise d'Ekaterinbourg, alors 
c[u*t>n s'occupait de remettre en état la ville et d'enterrer 
les morts, on releva deux cadavres non loin de la prison* 
Sur l'un d'eux, on trouva un reçu de 80.000 roubles au 
nom du citoyen Dolgorouky et. d'après les descriptions 
des témoins, il semble bien que c'était là le corps du 
prince Dolgorouky. Quant à l'autre, on a tout lieu de 
croire que c'était celui du général Tatichtchef. 

L'un et l'autre sont morts, conmie ils l'avaient prévu, 
pour leur empereur. Le général Tatichtchef me disait 
un jour à Tobolsk : a Je sais que je n'en ressortirai pas 
vivant. Je ne demande qu'une seule chose, c'est qu'on 
ne me sépare pas de l'empereur et qu'on me laisse mourir 
avec lui. » Il n'a même pas eu cette suprême consola- 
tion. 

La comtesse Hendrikof et M^i© Schneider furent 
emmenées d'Ekaterinbourg quelques jours après le 



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256 LES CIRCONSTANCES DU CRIME 

meurtre de la famille impériale, et conduites à Perm. 
C'est là qu'elles furent fusillées dans la nuit du 3 au 
4 septembre 1918. Leurs corps furent retrouvés et iden- 
tifiés en mai 1919. 

Quant à Nagomy, le matelot d'Alexis Nicolaîévitch, 
et au laquais Ivan Sedniet ils avaient été mis à mort 
dans les environs d'Ekaterinbourg, au début de juin 
1918. Leurs corps furent retrouvés deux mois plus tard 
sur le lieu de l'exécution. 

Tous, du général au simple matelot, ils n'ont pas 
hésité à faire le sacrifice de leur vie et à marcher cou- 
rageusement à la mort. Et ce matelot, humble paysan 
d'Ukraine, n'avait pourtant qu'un mot à dire pour être 
sauvé. D n'avait qu'à renier son empereur 1 Ce mot, 
il ne l'a pas dit. 

C'est que, depuis longtemps, ils avaient, d'une âme 
simple et fervente, sacrifié leur vie à ceux qu'ils aimaient 
et qui avaient su faire naître autour d'eux tant d'atta- 
chement, de courage et d'abnégation. 



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ÉPILOGUE 



L'été de 1919 fut marqué par les grands revers qui 
devaient amener, quelques mois plus tard, la chute du 
gouveroement de l'amiral Koltchak. Les troupes bol- 
cheviques avaient repris Perm et menaçaient Ekaterin- 
bourg* n fallut se résigner à abandonner avant leur 
achèvement les travaux qu'on avait entrepris dans la 
clairière de Koptiaki. Le 12 juillet» la mort dans l'âme» 
N. Sokolof se décidait à partir pour Omsk. D y passa 
le m<»s d'août» puis, voyant que la situation s'aggravait 
encore» il continua sa route sur Tchita» tandis que je 
restais moi-même à Omsk. 

Qudques semaines après son départ» deux officiers 
russes se présentaient à la mission militaire française 
et demandaient à me parler. Us m'annoncèrent que le 
gtoéral D... avait une communication importante à me 
faire» et qu'il me priait de bien vouloir me rendre 
miprès dé lui. Nous prtmes place dans l'automobile 
qui nous attendait et» quelques instants plus tard» je me 
trouvais en sa présence. 

Le général D... m'informa qu'il désirait me faire voir 
un jeune garçon qui prétendait être le tsarévitch. Je 
savais en effet que depuis un certain temps le bruit de 
la survivance du grand-duc héritier s'était répandu à 
Omsk. On signalait sa présence dans un bourg de 
l'Altaï. On m'avait raconté que la population s'était 
portée au devant de lui avec enthousiasme» — les éco- 
liers avaient fait des collectes à son intention» — et 

17 



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258 ÉPILOGUE 

que le directeur de la poste lui avait offert, à genoux 
le pain et le sel. En outre, l'amiral Koltchak avait 
reçu un télégramme par lequel on le priait de venir 
en aide au soi-disant tsarévitch. Ces racontars m'avaient 
laissé indifférent. 

Craignant les troubles qui pouvaient résulter de ces 
circonstances, l'amiral avait fait amener à Omsk le 
« prétendant », et le général D... m'avait prié de venir^ 
estimant que mon témoignage constituerait une certi- 
tude et couperait court à la légende naissante. 

On entr'ouvrit la porte de la {uèce voisine et je pus 
considérer sans qu'il s'en aperçut un jeune homme plus 
grand et plus fort que le tsarévitch, qui me parut âgé 
de quinze à seize ans. Par son costume marin, par la 
couleur de ses cheveux et la manière dont il les arran- 
geait, il rappelait très vaguement, de loin, Alexis Nico- 
lalévitch. A cela, d'ailleurs, se bornait la ressemblance. 

Je fis part de mes observations au général D... On 
introduisit le jeune honmie. Je lui posai quelques ques- 
tions en français : il resta muet. Et conmie on insistait 
pour qu'il me répondit, il déclara qu'il comprenait tout 
ce que je disais, mais qu'il avait ses raisons pour ne 
parler qu'en russe. Je m'adressai alors à lui dans cette 
langue. Ce fut tout aussi inutile. Il allégua qu'il était 
décidé à ne plus répondre qu'à l'amiral Koltchak lui- 
même. Aini^ se termina notre confrontation K 

Le hasard avait mis sur mon chemin le premier des 
innombrables prétendants qui, pendant de longues 
années sans doute, seront un élément de trouble et 
d'agitation au sein de la masse ignorante et crédule des 
paysans russes. 

1. Peu de temps après mon départ, le prétendu tsarévitch finit par 
avouer son Imposture. 



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ÉPILOGUE 259 



♦% 



En mars 1920, je retrouvai le général Ditériks et 
N. Sokolof à Kharbine où ils étaient venus échouer 
comme moi après Teflondrement du gouvernement de 
l'amiral Koltchak. Leur émoi était grand, car la situa* 
tion en Mandchourie devenait de jour en jour plus 
précaire et l'on pouvait s'attendre d'un instant à l'autre 
à ce que le chemin de fer de l'Est chinois tombât entre 
les mains des rouges. Les espions bolcheviks pullulaient 
déjà dans la gare et ses environs. Que faire des docu- 
ments de l'enquête ? Où les mettre en lieu sûr ? Le géné- 
ral Ditériks et N. Sokolof s'étaient adressés au haut 
conmiissaire d'An^eterre, avant son départ pour Pékin, 
le priant de faire ramener en Europe les reliques de la 
famille impériale, ainsi que les pièces de l'enquête, et 
ce dernier avait demandé des instructions à son gou- 
vernement. La réponse se faisait attendre. Elle arriva 
enfin... elle était négative I 

C'est alors que je fis une démarche personnelle auprès 
du général Janin, pour le mettre au courant de la 
situation K 

— Je suis tout disposé, me dit-il, à vous venir en 
aide. Je ne puis le faire que sous ma propre responsa- 
bilité, puisque le temps me fait défaut pour en référer 
à mon gouvernement. Mais il ne sera pas dit qu'un 
général français aura refusé les reliques de celui qui 
fut le fidèle allié de la France. Que le général Ditériks 
me fasse une demande écrite où il exprime sa certitude 
de mon acquiescement ; je considérerais le doute comme 
désobligeant. 

1. La mission militaire française avait été évacuée pea & pea vers 
Pcit et se trouvait en ce moment à Khartiine. 



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260 ÉPILOGUE 

La lettre fut envoyée et le général Ditériks vint 
8*entendre avec le général Janin sur le mode de trans- 
mission du précieux dépôt à la personne qu'il lui dési- 
gnait en Europe. 

Deux jours après» le général Ditériks» ses deux offi- 
ciers d'ordonnance, N. Sokolof et md, nous chargions 
sur nos épaules les lourdes valises préparées à l'avance 
et nous nous dirigions vers le train du général Janin 
qui stationnait à une petite distance de la gare. Éche* 
lonnés à quelques pas les uns des autres» nous appro^ 
chions du quai» lorsque les derniers d'entre nous virent 
soudain surgir de l'ombre quelques individus qui nous 
accostèrent en criant : « Où allez-vous ? Que portez- 
vous dans ces valises ? » Comme nous pressions le pas 
sans répondre» ils firent mine de nous arrêter et nous 
intimèrent Tordre d'ouvrir nos valises. La distance à 
parcourir n'était heureusement plus très grande ; nous 
nous élançâmes au pas de course et» un instant plus 
tard» nous arrivions au wagon du général dont les sen- 
tinelles s'étaient portées à notre rencontre. 

Enfin toutes les pièces de l'instruction étaient en 
sûreté. Il était temps» puisque, comme nous venions 
d'en avoir la preuve» nous étions repérés. Une heure 
plus tard» nous nous glissions l'un après l'autre hors du 
train et passions inaperçus entre les wagons des éche- 
lons voisins. 

Le lendemain» le général Ditériks venait apporter 
au gtoéral Janin le coffret contenant les reliques de la 
famille impériale. 

Cela se passait le 19 mars 1920. 

Plus rien ne me retenait en Sibérie. J'avais le seat^- 



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ÉPILOGUE 261 

ment d'avoir rempli envers ceux auxquels m'attachaient 
de si poignants souvenirs, le dernier devoir qu*il me 
fût possible de leur rendre sur le sol même où s'était 
accomplie leur tragique destinée. Plus de deux ans 
s'étaient écoulés depuis qu'on m'avait éloigné d'eux à 
Ekaterinbourg... 

Ekaterinbourg I... Avec quelle émotion, au moment 
de quitter la Russie, je revivais jusqu'en leurs moindres 
détails les scènes douloureuses que ce nom évoquait 
devant mon esprit I Ekaterinbourg, ce fut pour moi 
le désespoir de sentir vains tous mes efforts, ce fut la 
séparation cruelle et brutale ; pour eux, ce devait être 
la dernière étape de leur long calvaire, deux mois de 
souffrances à endurer encore avant la suprême déli- 
vrance. 

C'était l'époque où l'Allemagne voulait triompher 
à tout prix et croyait enfin toucher à la victoire ; et; 
tandis que Guillaume fraternisait avec Lénine» ses 
armées tentaient encore une fois la ruée sur Paris. 

Dans cet efikmdrement total de la Russie, il y avait 
cependant deux points où l'on résistait encore; dans 
cette nuit profonde, il restait deux foyers où brillait 
la flanmie de la foi. 

C'était» d'une part, la vaillante petite armée de volon« 
taires du général Alexéief qui luttait désespérément 
contre les régiments soviétiques encadrés d'offiders 
allemands. Et c'était, d'autre part, derrière les clôtures 
de {danches qui l'emprisonnaient, l'empereur menant, 
lui aussi, son dernier combat. Soutenu par l'impératrice, 
il avait repoussé toutes les compromissions. Ils n'avaient 
plus rien à sacrifier que leur vie ; ib étaient prêts à la 
donner plutôt que de pactiser avec l'ennemi qui avait 
ruiné leur patrie en lui ravissant l'honneur. 



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282 ÉPILOGUE 

Et la mort vint. Mais il lui répugnait de séparer ceux 
que la vie avait si étroitement liés, et elle les prit tous 
les sept, unis dans une même foi et un même amour. 

Je sens bien que les événements ont parlé d'eux- 
mêmes. Ce que je pourrais ajouter maintenant, — si 
intensément que mon émotion ait été ravivée par le 
retour de ma pensée sur ces jours d'angoisse revécus 
parfois d'heure en heure, — ne paraîtrait que vaine 
littérature et sentimentalité hors de propos, auprès de 
la poignante signification des faits. 

Je tiens cependant à afiBrmer ici cette conviction : 
il est impossible que ceux dont je viens de parler aient 
subi en vain leur martyre. Je ne sais quand cela sera, 
ni comment cela se fera ; mais^ un jour ou l'autre, sans 
nul doute, quand la brutalité se sera conmie saignée 
elle-même dans l'excès de sa fureur, l'humanité tirera 
du souvenir de leurs souffrances une invincible force 
de réparation morale. 

Quelque révolte qu'on garde dans le cœur, et quelque 
juste que soit la vengeance, ce serait offenser leur 
mémoire que de souhaiter une expiation dans le sang. 

L'empereur et l'impératrice ont aru mourir martyrs 
de leur pays : ils sont morts martyrs de l'humanité. Leur 
réelle grandeur ne tient pas au prestige de leur dignité 
impériale, mais à l'admirable hauteur morale à laquelle 
ils s'étaient élevée peu à peu. Us étaient devenus une 
force d'idéal; et, dans leur dépouillement même, ils 
ont rendu un ^itouvant témoignage i cette merveilleuse 
sérénité de l'âme contre laquelle aucune violence, 
aiucune fureur ne peuvent rien, et qui triomphe jusque 
dans la m^. 



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TABLE DES MATIÈRES 



AVANT-PROPOS 7 

CHAPITRE PREMIER. — Mbs premières leçons a 

LA COUR (Automne Î90S) 11 

CHAPITRE II. — Alexis Nicolaiévitch. — Séjours 
en Crimée {Autcmiie 491 1 et printemps i9lS).., 

— A Spala (Automne Î9if) 18 

CHAPITRE III. — Mes débuts gomme précepteur. — 

La maladie du tsarévitch (^Automne 1913).... 27 

CHAPITRE rv. — L'iBfPÉRATRicB Alexandra Féodo- 

ROVNA 35 

CHAPITRE V. — Raspoutine 45 

CHAPITRE VI. — La VIE A Tsarskoié-Sélo. — Mes 

élèves. (.Hiver 1913 à 1914) 53 

CHAPITRE VII. — Influence de Raspoutine. — 
M"*« Wyroubova. — Mes perplexités péda- 
gogiques {Hiver 1913-1914, suite) 65 

CHAPITRE VIII. — Voyages en Crimée et en Rou- 
manie. — Visite du président Poincaré. — 

DÉCLARATION DE GUERRE DE L' ALLEMAGNE 

(Avril-Juillet 1914) 73 

CHAPITRE IX. — La famille impériale pendant 

LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE. — VOYAOE 

A Moscou (Août 1914) 85 

CHAPITRE X. — Les six premiers mois de guerre. . 98 

CHAPITRE XI. — Retraite de l'armée russe. — 
L'empereur prend le commandement en chef. 

— Influence grandissante de l'impératrice 
(Février à septembre 19isy » 109 



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2Ô4 tAÔLE DÈS MATiÈRËâ 

CHAPITRE XII. — Nicolas II oénéraussimb. ^ 
Arrivéb du tsarévitch au g. Q. g. — Visites 
AU FRONT {Septembre à décembre i9i5) 120 

CHAPITRE XIIL — L'bmperiujr a la Douma. — 
Campagnb db Galicib. — Notre vie au G. Q. G. 
— Mécontentement grandissant a l'arriére 
(1916) 133 

CHAPITRE XIV. — Tension poutique. — Mort de 

Raspoutine (Décembre 1916) 149 

CHAPITRE XV. — La révolution. — Abdication 

DE Nicolas II (Jk£ar# 1911) 156 

CHAPITRE XVI. — L'EMPEREUR Nicolas II 169 

CHAPITRE XVII. — La révolution vue du Palais 
Alexandre. — Retour de l'empereur a Tsars- 
koié-Sélo 174 

CHAPITRE XVIII. — Cinq mois de captivité a 

Tsarskoiê-Sêlo (Mars-août 1917) 184 

CHAPITRE XIX. — Notre captivité a Tobolsk 

(Août-décembre 1917) 199 

CHAPITRE XX. — Fin de notre captivité a To- 
bolsk (Janvier-mai 1918) 209 

CHAPITRE XXI. — Ekaterinbourg. — Mort de la 

FAMILLE impériale» DANS LA NUIT DU 16 AU 

17 JUILLET 1918 225 

CHAPITRE XXII. — Les circonstances du crime 

ÉTABLIES PAR L'ENQUÉTE 236 

ÉPILOGUE 257 



AbbevUle. — Impiinii«ie F. Paillart. 



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