TREIZE ANNEES A LA COUR DE RUSSIE
(PSTERHOP. septembre im — EKÀTBONBOma. tIAl mt)
LE TRAGIQUE DESTIN
DE
NICOLAS II
ET DE SA FAMILLE '
PAS
PIERRE GILLIARD
ANCIEN PRÉCEPTEUR
DU GRAND-DUC HÉRITIER ALEXIS NICOLMÉVITCH
AvK 59 Phototmihia hm tute, 3 Fae-tùnOa. 2 Carta <f 3 Pbn dm h kxk
PAYOT & C, PARIS
106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1921
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LE GRAND-DUC HKRITIER ALEXIS NICOLAÏEVITCH,
AVEC SON CHIEN " JOY", SUR LE BALCON DU PALAIS ALEXANDRE.
TSARSKOÏÉ-SÉLO, SEPTEMBRE I914.
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AVANT-PROPOS
MÉMMI^WMéA
En septembre 1920, après trois ans de séjour en Sibérie,
fe pus enfin rentrer en Europe. Je gardais tout vibrant
le souvenir du drame poignant auquel favotis été intime-
ment mêlé, mais f emportais aussi t impression ^admi-
rable sérénité et de foi ardente que m'avaient laissée ceux
qui en avaient été les victimes.
Privé pendant de longs mois de toute communication
avec le reste du monde, f ignorais tout ce qui avait été
récemment publié sur Fempereur Nicolas II et les siens.
Ainsi que je ne tardai pas à m'en apercevoir, si quelques-
um de ces ouvrages témoignaient d'un sincère souci
^exactitude, et cherchaient à s'appuyer sur une sérieuse
documentation, — encore que leurs renseignements fussent
souvent erronés ou incomplets en ce qui concerne la famille
impériale, — la plupart des autres n'étaient qu'un tissu
d'absurdités et de mensonges, littérature de bas étage
etploitant les plus indignes calomnies \ Lorsque je pris
1. E tofflt, 9«tir iHMilrev kl valeiu de oei écrits, d^ sigaaler le tait
que, dans un de ces livres dont le récit tout entier est basé sur le témoi-
gnage oertlâé authentiqua dMtf témoin oealatté dû drame d'Ekaterîtt-
bourg, on peut lire la description de ma mort* 1 Tout 16 reste est à l'aye^
nant
A tous ceux qui ont le désir d'être renseignés sur la fin du règne de
NTcolbs II, Je recommande la lecture des articles^ remarquables qUe
ML Paléôltfgue, amtiassadeur û!^ ttsûce à PétrogiRîd, publie en ce moment
dans la Reçue des Deux-MondeM.
4. 6X 72& ^ ,
.,yitizedbyLiOOg[e
8 AVANT^PROPOS
connaissance de certains d* entre eux, je fus révolté; je
le fus bien plus encore en constatant avec stupeur qu'ils
avaient trouvé crédit auprès du grand public. Une réha-
bilitation de la personnalité morale des souverains russes
s'imposait ; il y avait là une œuvre de justice et d'équité
à accomplir. Je me décidai sur-le-champ à la tenter.
Telle fut l'origine des articles que fe publiai au commen-
cement de l'année, dans /'Illustration \ et qui, remaniés
et complétés, forment la matière de quelques chapitres du
présent ouvrage.
Cest le drame de toute une vie que fe vais essayer de
décrire, tel que fe l'ai tout d'abord pressenti sous les dehors
brillants d'une cour fastueuse, tel qu'il m'est ensuite
apparu pendant notre captivité, alors que les circonstances
me permettaient de pénétrer dans l'intimité des souverains.
Le crime d'Ekaterinbourg n'est en effet que l'aboutisse-
ment d'une cruelle destinée, le dénouement d'une des
tragédies les plus émouvantes qui aient été vécues. Je
voudrais dans les pages qui vont suivre m'efforcer d'en
montrer la nature et d'en retracer les étapes douloureuses.
Bien peu soupçonnèrent ce drame caché; pourtant son
importance au point de vue historique est capitale. La
maladie du grand-duc héritier domine toute la fin du
règne de l'empereur Nicolas II, et seule die Vexplique.
Elle est, sans qu'il y paraisse, une des causes principales
de sa chute, puisque d'une part elle permit Vemprise de
Raspoutine et que, d'autre part, die eut pour effd l'isole-
ment fatal des souverains repliés sur eux-mêmes, d
absorbés dans une préoccupation douloureuse qu'il fallait
cacher à tous les yeux.
1. Je tiens à remercier la rédaction de VlUmiralion, (|iii a eo l'ama-
bUité de nous prêter ies clicliés des cartes et des plans qui figurent
dans ce volume.
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AVANT-PROPOS »
J'ai cherché dans ce livre à faire revivre^ tels que je
les ai connus, Fempereur Nicolas 11 et les siens, m'effor-
çant de rester toujours impartial et d'exposer en toute
indépendance de jugement les événements dont j'ai été.
le témoin. Il se peut que, dans mon souci de vérité, je
fournisse à leurs ennemis politiques de nouvelles armes
contre eux, mais j'ai le ferme espoir que, de mon récit,
se dégagera leur véritable persormalité, car ce n'est pas
le prestige de leur dignité impériale qui m'a attiré à
eux, mais bien la noblesse de leurs sentiments et r admi-
rable grandeur morale dont ils ont fait preuve dans la
souffrance.
Avril 1921.
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CHAPITRE PREMIER
MES PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR
(Aut&mne 1905}
Au eours de Tautomne 1904, j'acceptai TofEre (pii
m'étidt faite de passer un an comme professeur de
français aufprès du duc Serge de Leuchtenbeing.
Le père de mon élèye, le dujc Georges de Leuchten'-
berg, était le petii-fils. d'Eugène de Beauhamais ; par
la mère, la grandeMluehesse Marie Nicolaïèvna, fille de
Nicolas I®', il était cousin de l'Empereur Nicolas IL
La famille se trompait alors dans la petite propriété
qu'elfe possédait sur les bords de la mer Noire et j
séfouma pendimt tout L'hiver. C'est là que nous sur^
prirent les tristes événements du pri]it^nx)s« de 1905
et que noos vécûmes tes heures tragiques provoquées
par la révolte de la flotte de la mer Noire, le bombarde*
ment de la côte, les pogroms, et la violente répression
qui suivit. Dès le début la Russie se révélait à moi
sous \m aspect terrible et chargé de menaces, prteage
ds9 horreurs et des^ souffrances qui m'y attendai^it.
Au commencement de juin, la famille vint s'établir
dans la belle viUa de SergMevskaïa Datcha que le duc
possédait à Péterhof. Le contraste était frappant :
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12 PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR
nous quittions la côte aride de la Crimée méridionale,
les petits villages tatares enfouis dans la montagne et
les cyprès poussiéreux, pour les inmienses forêts de
pins et l'exquise fraîcheur des bords du golfe de Finlande.
Péterhof avait été le séjour de prédilection de Pierre
le Grand, son fondateur. C'est là qu'il venait se reposer
des rudes labeurs que lui valait la construction de
Saint-Pétersbourg, cette ville que sa volonté fit surgir
comme par enchantement des marais de l'estuaire de
la Neva et qui allait devenir la rivale des grandes capi-
tales européennes.
Tout à Péterhof rappelle celui qui lui donna nais-
sance. C'est d'abord Marly dont il fit quelque temps sa
résidence, a maisonnette » posée au milieu de l'eau,
sur une bande de terre qui sépare deux grands bassins ;
puis, près du golfe, l'Hermitage, où il aimait à traiter
ses collaborateurs dans des festins arrosés de copieuses
libations. C'est aussi Monpiaisir, construction de goût
hollandais, qui était sa demeure favorite, et dont la
terrasse surplombe la mer : il est étonnant de cons-
tater combien ce o terrien » a aimé l'eau ! C'est enfin
le Grand Palais, qui, avec ses pièces d'eau et les belles
perspectives de son parc, devait, dans son idée, égaler
les splendeurs de Versailles.
Tous ces bâtiments, sauf le Grand Palais qu'on utilise
encore pour les réceptions, présentent l'aspect de ces
édifices abandonnés et vides auxquels seule l'évocation
du passé vient rendre la vie.
L'empereur Nicolas II avait gardé la prédilection
de ses ancêtres pour cet endroit exquis qu'est Péterhof^
et il venait, chaque été, habiter avec les siens le petit
tage d'Alexandria, entouré d'un parc touffu qui
rite des regards indiscrets.
i
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PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 13
La famille du duc de Leuchtenberg passa tout Tété
de 1905 à Péterhof. Les rapports entre Alexandria et
Serghievskaïa Datcha étaient fréquents, car une intime
amitié liait alors l'impératrice et la duchesse de Leuch-
tenberg. J'eus donc l'occasion de voir quelquefois les
membres de la famille impériale. A l'expiration de mon
contrat, on me proposa de rester auprès de mon élève
en qualité de précepteur et de me charger de l'enseigne-
ment du français aux grandes-duchesses Olga Nico-
laîévna et Tatiana Nicolaïévna, filles aînées de l'empe-
reur Nicolas IL J'acceptai et, après un court séjour en
Suisse, je rentrai à Péterhof, dans les premiers jours de
septembre. Quelques semaines plus tard, je débutai
dans mes nouvelles fonctions à la cour impériale.
Au jour fixé pour ma première leçon, une voiture du
palais vint me chercher pour me conduire au cottage
d' Alexandria où se trouvaient encore l'empereur et
Içs siens. Mais, malgré le cocher à livrée, la voiture aux
armes de la cour, et les ordres qui sans doute avaient
été donnés à mon sujet, j'appris à mes dépens que ce
n'était pas sans difficulté qu'on pénétrait jusqu'à la
résidence de Leurs Majestés. Je fus arrêté à la grille
du parc et il fallut quelques minutes de pourparlers
avant qu'on me laissât libre entrée. Je né tardai pas,
au tournant d'une allée, à apercevoir deux petites
constructions en briques reliées par un pont couvert.
Elles étaient d'une simplicité telle, que je les pris pour
des dépendances du palais. L'arrêt de la voitiu^ me
fit seul comprendre que j'étais arrivé à destination.
On m'introduit au deuxième étage, dans une petite
chambre, très sobrement garnie de meubles de style
aurais. La porte s'ouvre et l'impératrice entre, tenant
par la main ses deux filles Olga et Tatiana. Après
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14 PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR
quelques paroles aimables, elle pread place â la taUe,
et me tait signe de m' asseoir en face d'die; les enfants
s'instaUent des deux côtés.
L'impératrioe était encore fort belle À cette ëpocpie;
c'était une femme grande et sveite, au |M)rt de tôtd
superbe, maïs tout cela ae comptait plus dès qafim
avait rencontré ses yeux, de grands yeux gris^bleu
magnfiquement idvants où s^exprimaient toutes les
émotions d*une âme vibrante.
L'atnée des grandes-duchesses, Olga, Mette de dix
ans, très blonde, yeux pétillants de maliœ, nez légère-
ment rdevé, m'examinait avec im regard qui semblait
chercher dès la première mîmite le défaut de la cuirasse»
mais il se dégageait de cette en£ant une impressioB de
pureté et de franchise qui vous la rendait de prime
abord sympathique.
La seconde, Tatiana, ftgée de huit ans et demi, aux
ctieveux châtains, était plus jolie que sa sœur, mais
donnait l'impression de mohis d'ouverture, de franchise
et de spontanéité.
La leçon commence ; je sois étonné, gêné par la
irimptidté même d'une situation que j'avais imagée
tout autre. L'impératrioe ne perd pas une de mes*
paroles ; j'ai le sentiment très net qws ce n'est pas une
leçon que je donne, mais un examen que je subis. La
^sproportion qu^il y a entre mon attente et la réalité
me désoriente. Pour surcroît de malheur, je m'étais
figuré mes élèves beaucoup plus avancées qu'elles ne le
sont en réalité; j'avais choisi cpielques exercices : ils
se trouvent beaucoup trop difficiles ; ma leçon préparée
ne sert à rien, il faut improviser, user d*expédieMs.«.
Enfin, — à mon grand soulagement, — la pendule
sonnant l'heure vient mettre fin à mon épreuve.
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PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR Ib
Pendant les ftemaines qui smvirent, l'inqaérakiice
fMifita régulièrmmit aux leçons tks enf aorts auxqmelks
elle pr^iaît un intérêt visiUe. H lui anavait souvent»
leraque ses Mes nous avaient quittés» de discuter wrto
moi des moyens et des méthodes à eosployer pour l'en-»
mgjOiemfaA des laagi;ies vivantes» et je fits toujours
£ra(ppé du bon sens et de la perspieadté de ses réflexions*
J'ai gardé de ees débuts le souvesir d'uae kçon qui
eut Heu un ou deux jours anrant la promulgatmi ski
nauîfeste d'^netobre 1905, qui octroya la D(Mnna. L'im-*
pératrice avait pris place, ce jour-là, dans un &uteuil
pfès de la fenêtre ; d'emblée^, die m'avait paru absente
et pi^éoceopée ; sa figure trahissait malgré «Be le trouble
ée son âme. E31e fit des efforts visibles po«r ramener
sur nous ^on attention, mâb elle tomba bientât dms
une rêverie douloureuse, où elle s^disorba tout entière*
Sets ouvrage reposait sur ses ^genoux ; elle avait croisé
les oMins, son regard conune pecdu en ette*inême
suivait ses pensées, indiiïérent a«x ehoaes présentes...
Dloiab&tude, quand l'heure était achevée, je fermais
8Mm fivre et j'attendais qu'en se levant l'impératEtoe
me domiât la liberté de prendre congé. Mais, cette fois,
malgré le silence qui marquait la fin de nos occupa*
tiens, elle était si plongée dans sa méditation qu'elle
ne fit aucmn mouvement. Les minutes passaient, les
enfants s'impatientaient ; je rouvris mon livre et repris
msi lecture. Au bout d'un qusort d'heure seulement, une
des grandes-Hiuehesses, s' approchant de sa mèare, la
rapp^ â la coflÉdenoe de l'heure.
Au bout de quelques mois, l'impératrice se fit Bem-
placer à mes leçons par une de ses demoiselles d'hon-
neur, la princesse Obolenskî. Elle marquait aîna le terme
de cette sorte d'épreuve à laquelle elle m'avait s^wdiîa.
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16 PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR
Ce changement me soulagea, je dois l'avouer; je
me trouvais plus à mon aise en présence de la princesse
Obolenski» qui me seconda du reste avec beaucoup de
dévouement. Mais j'ai gardé, de ces premiers mois,
le souvenir très précis de l'intérêt extrême que l'impé-
ratrice, comme une mère toute attachée à son devoir,
portait à l'éducation et à l'instruction de ses enfants.
Au lieu de la tsarine hautaine et froide dont on m'avait
tant parié, je m'étais, à mon grand étonnement, trouvé
en présence d'une fenmie simplement dévouée à sa
tâche maternelle.
C'est à ce moment aussi que j'ai pu, à certains indices,
me rendre compte que la réserve dont tant de gens se
disaient blessés, et qui lui valait tant d'hostilité, était
plutôt l'effet d'une timidité naturelle, et comme un
masque de sa sensibilité.
Un détail montre bien le souci d'exactitude que l'im-
pératrice apportait à s'occuper de ses filles, et témoigne
aussi des égards qu'elle tenait à leur inspirer pour leurs
maîtres, en exigeant d'elles l'ordre qui est le premier
élément de la politesse. Tant qu'elle assista à mes
leçons, je trouvai toujours, à mon entrée, les livres et
les cahiers disposés avec soin sur la table devant la
place de chacune de mes élèves, et jamais on ne me fit
attendre un instant. D n'en fut pas toujours de même
dans la suite.
A mes premières élèves, Olga et Tatiana, vinrent se
joindre successivement, quand elles eurent atteint leur
neuvième année, Marie d'abord, en 1907, et Anastasie,
en 19091.
1. C'est en 1909 que prirent fin mes fonctions de précepteur auprès
du duc Serge de Leuchtenberg. J'eus alors plus de temps à consacrer k
mes leçons à la cour.
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r* ¥ l-J ,... £f|
L IMPERATRICE ALEXANDRA I KOUOROVN A ,
(,)r:ELQUES MOIS AVANT SON MARIAGE, KTK I><9t-
I.E GRAND-DUC UKRIHKR AI.KMS N I( Ol.A ll.\ IK II
A 15 MOIS 1905),
O
•:»>Sl^>^ :
j^
ALEXIS NICOLAÏEVlTCn,^DANS LE PARC DE TSARSKOÏE-SÉLO.
HIVER IQO8 A 1909.
LES QUATRE GRANDES-DUCHESSES. CRLMEE, I909.
(De gauche à droite : Anastasie, Tatiana, Marie et Olga.)
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PREMIÈRES LEÇONS A LA COUR 17
La santé de l'impératrice, éprouvée déjà par l'inquié-
tude que lui causait la menace suspendue sur la vie du
tsarévitch» l'empêcha de plus en plus de suivre les études
de ses filles. Je ne me représentais pas encore quelle
était la raison de son apparente indifférence et j'étais
disposé à lui en faire un grief, mais les événements
n'allaient pas tarder à me l'apprendre.
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CHATTlîlE H
ALEXIS NICOLAfÉVrrCH. — SÉJOURS "EN CRTMÊE
(Automne i9ii et Printemps i91i)
A SPALA
(Automne 19iî)
La famille impériale avait l'habitude de passer l'hiver
à Tsarskoïé-Sélo, jolie petite ville de villégiature à
quelque 20 kilomètres au sud de Pétrograd. Elle est
située sur une éminence dont la partie la plus élevée
est occupée par le Grand Palais» séjour favori de Cathe-
rine IL Non loin de là» dans un parc semé de petits
lacs artificiels» s'élève» à demi cachée par les arbres»
une construction beaucoup plus modeste» le palais
Alexandre. L'empereur Nicolas II en avait fait sa rési-
dence habituelle après les tragiques événements de
janvier 1905.
L'empereur et l'impératrice habitaient le rez-de-
chaussée d'une des ailes du palais et leurs enfants
l'étage au-dessus; le corps central comprenait des
salles d'apparat et l'aile opposée était occupée par
quelques personnes de la suite. C'est dans ce cadre qui
correspondait si bien à ses goûts modestes que vivait
la famille impériale.
C'est là qu'en février 1906 je vis pour la première
fois le tsarévitch Alexis Nicolaïévitch» alors âgé d'un
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ALEXJS 'MICfflLAIÉVUrCH 19
-an iet demi. ¥oioi dans xpidles ciroonstances. J^értais
venuiœ jcrumlà, oamme Jâ^adoitiide, :an pabds :ÀileKaDdi)e
-où mes fonçons m' appelaienft plusieurs Sois par semfidoe.
J'tsdtais terminer ma leçon ^avec Olga Nkobdévna,
-hnraque l'impératirioe >eiïtra, pcHtant dans ses 33ras ^le
grand-tdnc hévitier. Elle siavança vers nous :avec IHn-
tention iévidente de me montrer jodui ^ue je ne oonmos-
«ais pas encore. »0n voyait jpercer en eike la joie dânxr-
«dante d'une mère qui a vu enfin s'acoomplk mm 'voeu
le plus cher. On la sentait fière et heureuse de lahesanté
de son enfant. Le tsarévitch était alors, en effet, un
4es iplus superbes dsébès qu^on pM rêver, avec ses bcHles
Imudles èlondes, ses gnmds yeux ^s^jteu qu^ombra-
geaieut de longs fils irecoiirï)és. Il avait Je teint ifnos
et rosé d'un enfant ibiea poittant et i-eii ^voyait, quand
fil souriait, se dessiner dieux petites fossettes dans ses
^oaes pleines. Lorsque je in^approchâi de lui, il me
.regarda d'un air >sMeux ^et intimidé, 'et ^c'est  grand'
ipehse qu'il Be décida à Œne tendre sa petite :main.
Pesfdaiit cette |yremière entrevue, je wis :à plusieurs
•reprises rimpérotriDe tètrëindre le tsaré^ch :avec le
geste lendre d^^ne ^môre :qui fsemMe toujorn^ oraîniÊtee
pour ia vie ;de son «nfiant ; inais,vchez elle, jcette caresse
et le Tegard ^ il^accomimgnaît décelaient ;ime angoisse
'secrète si précise, si tpoignante, ^qoe j'en )fuB frappé sur
4'heure. Oe n'est que Inen longtemps iplus tard que je
"devais en comprendre le 'sens.
Etatns Aes '^mnées '4pû 'suîfvirent, j'eus i'occairâon ide
plus en plus fréquente de voir Alexis Nicolaïévitoli,
jcpû (échappait  son maftëlot et ^ccoiorait dans 4a ^salle
id'iâtiide de >ses sœum où ^)on ne lardait ^pas à venir )te
Techerc^etr. Pai^is, cependant, ses visites ceosaienft
subitement et, pendant ^n ^ten^ assea kmg, ^mt ne le
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20 ALEXIS NICOLAIÉVITCH
voyait plus. Chacune de ces disparitions provoquait
chez tous les habitants du palais un état de profond
abattement qui se trahissait chez mes élèves par une
tristesse qu'elles essayaient en vain de cacher. Lorsque
je les interrogeais, elles cherchaient à éluder mes ques-
tions et me répondaient d'une façon évasive qu'Alexis
Nicolaïévitch était indisposé. Je savais, d'autre part,
qu'il était atteint d'une maladie dont on parlait à mots
couverts et dont personne n'avait pu me préciser la
nature.
Conmie je l'ai dit plus haut, à partir de 1909, libéré
de mes fonctions de précepteur auprès du duc Serge
de Leuchtenberg, je pus consacrer plus de temps aux
grandes-duchesses. J'habitais Saint-Pétersbourg et me
rendais cinq fois par semaine à Tsarskolé-Sélo. Bien
que le nombre de mes leçons eût été considérablement
augmenté, les progrès de mes élèves étaient lents,
d'autant plus que la famille impériale faisait des séjours
de plusieurs mois en Crimée. Je déplorais de plus en
plus qu'on ne leur eût pas donné de gouvernante fran-
çaise, et à leur retour je constatais toujours qu'elles
avaient beaucoup oublié. Mademoiselle Tioutcheva, leur
gouvernante russe, malgré son grand dévouement et
sa connaissance parfaite des langues, ne pouvait suffire
à tout. C'est pour remédier à cet inconvénient que l'im-
pératrice me demanda d'accompagner la famille impé-
riale lorsqu'elle quittait TsarskoIé-Sélo pour un temps
prolongé.
Le premier séjour que je fis dans ces conditions fui
celui de Crimée, en automne 19n. J'habitais la petite
ville de Yalta avec mon collègue M. Pétrof, professeur
de russe, qui avait été invité également à continuer
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SÉJOURS EN CRIMÉE 21
son enseignement ; nous allions chaque jour à livadia
pour nos leçons.
C^était là un genre de vie qui nous plaisait fort, car,
en dehors de nos occupations, nous étions complète-
ment libres, et pouvions jouir du beau climat de la
« Riviera russe » sans être astreints aux formalités de
la vie de cour.
Au printemps de l'année suivante, la famille impé-
riale passa de nouveau quelques mois en Crimée. On
nous lo^a, M. Pétrof et moi, dans un petit pavillon
du parc de livadia. Nous mangions avec un certain
nombre d'officiers et de fonctionnaires de la cour, la
suite seule et quelques invités de passage étant admis
au déjeuner de la famille impériale qui, le soir, dînait
dans l'intimité.
Mais quelques ' jours après notre arrivée, l'impéra-
trice, voulant, comme je l'appris plus tard, marquer
par une délicate attention l'estime où elle tenait ceux
à qui elle confiait l'instruction de ses enfants, nous
fit inviter par le maréchal de la cour à la table impé-
riale.
Je fus très sensible au sentiment qui avait inspiré
ce geste ; mais ces repas nous imposèrent, au début
tout au moins, une contrainte assez fatigante, quoique
l'étiquette de la cour, dans le train des jours ordinaires,
ne fût pas très exigeante.
Mes élèves aussi semblaient ennuyées par ces longs
déjeuners ; et c'est avec plaisir que nous nous retrou-
vions dans la salle d'étude pour reprendre, en toute
simplicité de rapports, nos lectures de l'après-midi.
Je voyais assez peu Alexis Nicolaïévitch. Il prenait
presque toujours ses repas avec l'impératrice qui le
plus souvent restait chez elle.
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2& SÉJOURS EN CHCIHÉE
Nou& rantcâmes: le: 10; jiiiit à Tsaoskxrté^âélir' et !&
famille impériale se rendit peu après à Péterhof d'crtt
elle partait! ohaqua èbé: pour faire sur Ifi: Standard sa
croiBièrQ habituelle dans les fiords de la.Finlcmdfi;
Au commencement de^ septembre: 1912^. lai famille
impériale partit pour la forêt de Biélovèje ^ où die
passa quinze jours,, puisse rendit à SpaLa ^. en Pologne,
pour im séjour pluS) prolonge. C'est laque je lan^migob»
à: la fin de septembre avec M.. P^trol Peu apràs: umu
arrivée, l'impératrice m'annonça qu'elle désiraitt que
je commençasse; à m'ooeuper d'Aléa Nicolalé^'Clu
Je lui donnai ma première leçon le 2 octobre;, en prfr^
senoe de aa> mère. L'enfant — qui avait alors huit ana
et demi — ne savait pas un mot de français» et je pear
contrai dans mes débuts des difficulté» considéDables.
Mon enseignement fut bientôt interrompu^, car Alexis
Nînolaïévitch, qui dès l'abord m!avait semhlii souffrant,
dut bientôt s'aliter. Nous avions, été fl^appés, à notre
anivée, mon collègue et moin de la. pâleur de- l'enfant,,
et du fait qu'on le portait comme s'il eût été incapaUe:
de: marcher ^; Le mal dont il^ soufteait s'était donc; sans
douta,, aggravée...
Quelque jours. plus- tard, on. chuchotait que soa état
inspimit de vives inqulétudôs« et que l'on avait I4>pelé
de Saint-Pétersbourg les prafiesieurs Rauchfuas ^
1. Qiasse' tapérialei dans* Be gouvernement de* GrodAo. C'est \& seul
eB4n>lU av«c le- Cauoa>e<^ otkt l^onr rescomtre. enooreb raurochS) , le Idson.
d'Europe,, qui &.'est conservé jusqu'à nos jours dans ces immenses. lorêtf
couvrant prè6^ de 1.200 hecUffes^.
% Anciemie c^unst dermit r & Poloffie.
3. C'était en général le .maître d'équipage Dérévenko,. ancien matelot
du yacht impérial, Standard, qui portait- l'enfant, auquel il était attacUé'
depuis plusieurs années.
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Ai SRALA^ as
Elo4iMtf. Cependant la tie cantimmit oommd) pan le
pttséi^les poDttesidft-ohasse.aa'SUûcédaientv et lès invitéa%
étaient {dus. nomboeux que; jamais;.. Un- soin a{»éa.ler
dÊBer,, losi grandes^cbiohdMes Marie et AnMiaue Mcof--
Itiévna jouaient dana» lai saHa? à mangoi^ devant Leurs*
Majestés^ la mùbet^ et qi^apiM» inivâtési. deux, patitea
setoeai du Bàwgmut gmtiUmnoMi Faisant flonction de
sffiu^Seur, je m'étaia diasiiiMiLfr demîâre un. pana^^mt; ^(gt
sanmit de^ oaulisse;. et^en; mepenaHant un. p«ttu je;pauvaîs •
lyeroeivioir; au5. piMomes' rang; das speotataucs^r l'impépa^*
tiioe, animée et souriante^t osMaant »V8C aeaMoisins.
Lar.repfiésentajtion: temninée^, jp^ aortisi par ta piente^de
service et me trouvai dans le couloir devant la diambsct:
d'Alexift Nicolaïèyitchi dont, ksi plbintesi parvenaient
dtstînotement à mea oroillts. Brusquement;» j's^rçfiia
damant moi Kimpteatrica quii arrivait en» oourant^ mlfif**
VBnt à deux, mains, dans, sa^ hâte; sa laagae robr qui
l'embarrassait.. Ja nL'èfTagm: oontos: là- nuuv dia pasaan
àieôté de moi saaa4me.'n3manqnes;. Elle, avait te viaagr
bauteïyeraë et eoispé; dTangoissa. Jar natoumai dana la^
Bidtei: ;: lîanimatiom y était: intense^ les. laqnaîsi cai livréai
circulaient su^c das- pUteanx: iHdr rafca!0hiBBemants>;,
tout, le m^idei riait^ plaisantait ; la soinàe battait son
piain.. L!impéoatrice nntcacpidbqptefimkiutea plus tardt;:
elle avait repris son masque et s'efforçait, de* setum U:,
oea». qui s'empressaient au devant d/elle.. M)ûs. jfayais
remarqué ({ne l'ëmparein^.toist en. causant, sf était plaoé
dldîfâçoniàsurvdUerla^pDrte;^^ je saisis) an. passagftla^
ragard' désespéré quer l'impératriee luii j^to: du. saiiîk
Une;lieuie plus: tard je renJtarM chez moi,, enoore proton-
démenlî tnmUé par cette seéoie: qui. m'avait, fait, coisb^
pmndia tout ài conp' le .drame; der c^tb d€tid)la exisr^
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24 A SPALA
Cependant, quoique l'état du malade se fût encore
aggravé, la vie, en apparence, n'avait guère subi de
changement. Seule l'impératrice se montrait de moins
en moins souvent; mais l'empereur, dominant ses
inquiétudes, continuait ses parties de chasse, et les
dîners ramenaient chaque soir les hôtes habituels.
Le 17 octobre, le professeur Fîodrof arriva enfin de
Saint-Pétersbourg. Je le vis un instant le soir ; il avait
l'air très préoccupé. Le jour suivant, c'était la fête
d'Alexis Nicolalévitch. A part le service religieux, il
n'y eut aucune manifestation ; tout le monde, suivant
l'exemple de Leurs Majestés, s'efforçait de cacher ses
angoisses.
Le 19 octobre, la fièvre avait encore augmenté :
38<>7 le matin, 39® le soir. L'impératrice fit appeler le
professeur Fîodrof pendant le dhier. Le dimanche,
20 octobre, l'état ne fit qu'empirer. Il y eut cependant
au déjeuner quelques invités. Le lendemain enfin,
comme la température atteignait 39<^ et que le cœur
était très faible, le comte Frédériks demanda à l'empe-
reur de faire publier des bulletins de santé : le premier
fut expédié le soir même à Saint-Pétersbourg.
n avait donc fallu l'intervention du ministre de la
cour pour qu'on se décidât à avouer la gravité de l'état
du tsarévitch.
Pourquoi l'empereur et l'impératrice s'étaient-ils
imposé cette effroyable contrainte ? Pourquoi, alors
qu'ils n'avaient qu'un désir: être auprès de leur enfant
malade, s'étaient-ils astreints à paraître, le sourire aux
lèvres, au milieu de leurs hôtes ? C'est qu'ils ne voulaient
pas que l'on connût la nature du mal dont souffrait le
grand-duc héritier, et que, je l'avais compris, cette mala-
die avait à leurs yeux l'importance d'un secret d'État.
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A SPALA 25
Au matin du 22 octobre, l'enfant avait 39^1 de
fièvre. Cependant vers midi les douleurs diminuèrent
peu à peu et les médecins purent procéder à un examen
plus complet du malade qui s'y était refusé jusque-là,
à cause des souffrances intolérables qu'il endurait.
L'après-midi à trois heures, il y eut un service reli-
gieux dans la forêt; un grand nombre de paysans des
environs y assistèrent.
Depuis la veille on disait deux fois par jour des prières
pour la guérison du grand-duc héritier. Conmie il n'y
avait pas d'église à Spala, on avait, au début de notre
séjour, installé dans le parc une tente avec un petit
autel de campagne. C'est là que le prêtre officiait main-
tenant soir et matin.
Au bout de quelques jours pendant lesquels l'angoisse
étreignait tous les cœurs, la crise fut surmontée et l'en-
fant entra en convalescence ; mais cette convalescence
fut longue et l'on sentait, malgré tout, que l'inquiétude
continuait à peser. Conmie l'état du malade exigeait
une surveillance constante et très avisée, le professeur
Fiodrof avait fait venir de Saint-Pétersbourg un de ses
jeunes assistants, le chirurgien Wladimir Dérévenko \
qui resta depuis ce moment attaché à l'enfant.
Les journaux de l'époque ont beaucoup parlé de cette
maladie du tsarévitch; les récits les plus fantaisistes
ont couru à ce sujet. Je n'ai moi-même appris la vérité
que plus tard de la bouche du D' Dérévenko. La crise
avait été provoquée par une chute d'Alexis Nicolalé-
vitch à Biélovèje : en voulant sortir d'un petit bateau,
il était venu heurter de la hanche gauche contre le
bordagq et le coup avait occasionné une hémorragie
1. n portait le même nom de famille que le mattre d'équipage Déré-
▼enko, dont il a été question plus haut ; d'où des confusions fréquentes*
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26. A SFALA
intérim assez: id^oiidaiite. L'eofa&b était déjàien.voia.de
gDérisonbnquiuno'impFudeiBM vîoU àiS^piflteï aggravait
«ilittemeiit. son. état*. Uoe^ tumeur, aan^une. 86: f(H:maf
aa pli de: l'aine et fafliii amener, une grai^ in&etiom.
Ler 16 nttwmlH», avcH{.dtinfinie»«ptèeaiiîti0ni^ maia aansi
tropjdeilangeirdeoechnte» o&pvfaaongenàirameneirrenfaiit
dfibSpala/à'TàiarakkoIéhSéle eù;la*faeiilleï passa: tout I'hiv»r.«
L'état de santé d'Alexis Nicotoléviteb; exigeait decb
sainse médicaux; asmdus: et tuèa spèûaux». H était résnlté
de sai nudadie de Spala- une: at^ropUe temporaire dea
neoifa de lai jamher gauche <pii avait pesdUi en pmtss aa
sensibilité et restait repliée^^ aans qu'il £ût passible à»
reniant dfe: If étendre. H taUut done uni tTaitemMt da
massages et l'intervention d'un appareil ortltopédiquet
qiii^. gpadtieflemfldit,. ramena.la. jambe- & sa pesitéon nor-
rnide. Il va sans* dire qite^ dans ees ciroonstanees^, jjab
ne> pouvais. songer à raprendise nuMi oaoupatioas) auprôsr
àxb grand^uG hénbUer. Qette sitiiiaUon) se^ pirelongfJB
jnsqu'aux gcandea vaoanci^s^ éer 1913»
J)'a!Kaia> l'habitude: de- rentiien ehatopue été: esi^ Suisse;,
œtie^ année4à» l'impératnoe me: fitr savoîi^ quekioea
Jpun aiv:ant monidftpant, qu'elle avait l'intentian de.m^
confier, à nooon mtoniv les) fonetions de^ précepteur.
d'Ali»ds> Nieolalèvitah^ Cette nouvelle me oempUt, à la
ftt». de ^oie et de? orainte. J'étais- tria, heureux» de; la>
cMfittiQe qu'en me témoignait ; maia jjapprttiandfâs^la^
neponaabilitè qui aUait] peseri suri nra. Je^ sentabi/ toui-
tefois que je n'avais pas le. droit de me souatcaîre à^ lai
lQW)d0: tâehe qui m'ineombak,, puisque lea 0lreonstaa^eB7
liaient me peraiettne. d'avoir peut-être une influoice;
ditaete;. » petite fût^relle^, sur la forn^dion înteUeetiiellei
de celui qui serait un jour le souverain d'un des plus
g|:ands. Ëtata da L'Europe..
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CHAîeiniRE IHi
MEî? DIÉBUTS^ COMME PR^BPTEUR. — LA MALAB>œ:.
DV TSAfflÉYLTeH
{Automne iQiSy
JOe mntraî àf SEaintt-Pétôrabourg à. la. fin dii. meôst
dSlEtoût.. Lsê âumller impériale était en; Grimée. Je passai
k.hû ohcmoeOerifi étj Sa^ Mafeatè^ pouD mer mettre au
canmaDt des âsBanom airangements^ et jtr partis^ pouir
liiradia oicj'amimde SiSiptembres Jeffettxmvaif Ataxîsi
KKôoLaOfevâtck. pâlii et amaigri;. U était, eneore très, souf-
frant. Oni Ini faisaiti auBir. on tcaitemesA. de bauia* de-
hmiB. à: haute tempèisiture quii l'épcouvait beauooup^.
et: que: leu médedass avatentl ordonné pour fiaîre' difi^ar^
ratteœ lesi derniarsi trouUes césultanti de; Taocident der
Spalai
Je m'attendaki naturellement àc être* appelé; aupnôa.
dlB. Uimpératrice, à Eece3^rmr de aai bouohe de» instniic*'
tiens précises et des recommandations. Misds elle de^
meura invisible ; elle n'assistait pas aux repas. Elle me
fit seulement dire par Tatiana Nicolaïévna qjie, pen-
dant, lai dupée dn^ traiteaient, toute occupation nègidiàEe
avec Alexis NifeolaSÔvitcft était îiaipossîble ;, ellb me
priaUvpoim que l'enfanlLpûli slhabituer àimoi^del'a^
H. Mtw d^éviteF tpMte éK]iiiTiM|nf^ jei nfomf^olMrai Fcopresako. :. Sai
Majesté, qu'en pwBlMiU deorimpérBCriûaj.
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28 MES DÉBUTS COMME PRÉCEPTEUR
compagner dans ses promenades et de passer auprès
de lui le plus de temps que je pourrais.
J'eus alors un long entretien avec le D' Dérévenko :
il m'apprit que le grand-duc héritier était atteint
d'hémophilie, maladie héréditaire qui, dans certaines
familles, se transmet de génération en génération par
les femmes à leurs enfants mâles. Seuls les hommes en
sont victimes. Il m'expliqua que la moindre blessure
pouvait entraîner la mort de l'enfant, car le sang de
l'hémophilique n'a pas la faculté de se coaguler comme
celui d'un être normal. De plus, le tissu de ses artères
et de ses veines est d'une fragilité telle que tout choc,
tout heurt, tout effort violent peut amener une rupture
de vaisseau et occasionner une hémorragie fatale. Voilà
la terrible maladie dont souffrait Alexis Nicolalévitch,
menace perpétuelle suspendue sur sa tête : une chute,
un saignement de nez, une simple coupure, tout ce qui,
pour un autre enfant, n'aurait été qu'une bagatelle,
pouvait être pour lui mortel, n fallait donc l'entourer
de soins extrêmes, surtout pendant ses premières
années \ et, par une vigilance constante, tâcher de
prévenir tout accident. C'est pourquoi, sur les instances
des médecins, on lui avait donné conmie gardes du corps
deux anciens matelots du yacht impérial, le maître
d'équipage Dérévenko et son aide Nagomy, qui devaient
à tour de rôle veiller sur lui.
1. Environ 85 % des hémophlllques meurent dans leur enfance ou leur
jeunesse. Les risques de mort diminuent l>eauooup s'ils atteignent
l'Age d'homme. Cela s'explique aisément : un adulte sait prendre les
précautions qu'exige son état et les causes de traumatisme en sont de
beaucoup diminuées. Et quoique les hémophiliques soient incurables,
cela n'empêche pas certains d'entre eux de parvenir à un ftge avancé.
Les enfants d'Alexis Nicolalévitch auraient été exempts de cette terrible
maladie puisqu'elle ne se transmet que par les femmes.
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MES DÉBUTS COMME PRÉCEPTEUR 29
Mes premiers rapports avec l'enfant — dans mes
nouvelles fonctions — ne furent pas aisés. Je fus obligé
de parler russe avec lui, et de renoncer au français.
Ma position était délicate. N'ayant aucun droit, je
n'avais aucune prise.
Comme je l'ai dit, je fus d'abord étonné et déçu de
me sentir si peu soutenu par l'impératrice. Un mois
entier passa sans que j'eusse reçu d'elle aucune direc-
tion. J'eus l'impression qu'elle ne voulait pas intervenir
entre l'enfant et moi. Cela augmentait beaucoup la
difficulté de mes débuts ; mais cela pouvait avoir l'avan-
tage de me permettre, une fois la position conquise, de
m'y établir d'une plus libre et personnelle autorité.
J'eus à cette époque des moments de grand décourage-
ment, n m' arriva même de désespérer, et de me sentir
prêt à renoncer à la tâche entreprise.
Je trouvai, par bonheur, en la personne du D' Déré-
venko, un conseiller avisé, dont l'aide me fut précieuse.
U m'engagea à prendre patience. Il m'expliqua que,
par suite de ces perpétuelles menaces de rechute chez
l'enfant, et d'une sorte de fatalisme religieux qui s'était
développé en elle, l'impératrice s'en remettait à la
décision des circonstances, et renvoyait de jour en jour
une intervention qui risquait de faire souffrir inutile-
ment son fils, s'il ne devait pas vivre. Elle n'avait
pas le courage d'entrer en lutte avec l'enfant pour
m'imposer à lui.
Je comprenais du reste moi-même que les conditions
étaient défavorables ; mais il me restait, malgré tout,,
quelque espoir de voir un jour la santé de mon élève
s'améliorer.
Cette grave maladie, dont il relevait à peine, avait
laissé Alexis Nicolaîévitch très affaibli et nerveux.
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50 ME* THÊBUTS GOMME PRÉCEPTEUR
Cotait à »cette époque im'ienfantqid:auppuartait malaisé-
ment toute contrainte^ :il n'avait jamais été astrdait
-à une discipline régulière. J'étais à ses yeux cehzi ;qu%n
chargeait de lui îmrposer l'-enBui du travail et ^de l^^ât-
tention, et qui avait pour tâche de plier 'ssl volonté là
l'habitude de l'obâisBance. A la surveillance dont on
l'entourait déjà, mais qui lui permeittait de .ohercheDr
un refuge dans l'inactivîté, allait s'ajouter une exigence
qui 'forcerait cette dernière retraite. Sans qu'il len tetUt
^consDienœ, il le sentait d'instinct. J'jeiœ i!impre8siam
'très nette d^une animosité sourde ; (œla ^dAa ipaiSois
jusqu'à une (opposition décidée.
Je sentais peser sur moi une effrayante iresponsabilîté,
•car, malgré les précautions, il cétait impossible de pré-
venir tous !les accidents, il s''en produisit rtrds tdans :1e
cours du premier mois.
Cependant, ;au iur et à îmesure que lelseraps s'écoulait,
je voyais s'^afiermîr mon axitorité.; je .pouvais noter
«chez mon élève des élans de confiance toujouass plœ
fréquents, qui iétaient pour moi comme la promesse /de
rapports )bientdt affectueux.
A mesure que l'enfant s'ouvrait à moi, ije me rendais
mieux compte de la ridiesse de :sa n^Eture, »et je ;me
persnafdais ^de plus en plus qu'en présence de ;dons :ai
heureux il serait injuste 4e ne pas espérer.
Alexis Mcolaîévltcrh était alors Ain enfant de jneuf ^ois
€t demi, assez grand pour son âge ; il Vivmt te visa^
allongé et fin ; les traits «féficats, de beaux dieveux
dhdbam^aîr, eaux i^ftets icuivirâs, de ^grands yeux gris^-
Weu, qui Tappélaient ceux de «a mère. Il jouissait ptei-
uement de la vie — quand il le pouvait — en twrai
wqou tnifculeirt et joyeux. Très simple «de goûts, il
e tirait aucune hausse gloire du fait qu'il étâil grand*
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MES TXÉBUire COMME PDRÉGEPTBUR 31
•doc ibéaitier, — x;' était bien là ice à «quoi il ipeusait le
moins, — 'et'gon plw^aad bonheur était de jouer avec
tes file <âe "son matelot ^Dérévenko, tous deux un ipeu
-phiB jeunes que hii.
H avait >une grande vivacité d'esprit, du Taisonne-
mmt, ibeauooup de pénétration; il surprenait parfois
•parades que&tiions aondessus de son âge, qui témoignaieiiit
«d^^une âme ^dâlicate 'et intuitive. Je n'avais pas de pmne
à "oomprendre «que ^ceux qui d^étaient ipas torcés, comme
imfbi, 'de Ihii imposer ^une discipline, mais pouvment joiSr
-sans arrière-pensée de son Charme, i^'y d>anâonnassont
facilement. Sous le petit être capricieux du 'début, je
découvris un enfant an cœur tuatupellement aimant,
-et «ensible à 4a souffrance ipour -i^vnoir iéjk beaucoup
«ouBert »lui-même. I>ès que 'oeUte convidtion frft lîien
-é^ift^fie en moi, je pris oourage >^i l'avenir. Ma tftche
-erftt été aisée «i^'ilm^y avait pas Cfu 'l^entourage, les condi-
%i>ns du 'milieu.
J'entretenais, comme je Prii dit fflus baiït, ^d^excel-
*Biïts rapports awec le & Déi^évenko. Il était cependant
^m poiift siHp lequel nm^ n'étions 'pas d'accord. J^otti-
»maB5 que la présence perpétuelle du maître ^d'équipage
©érévenko ^ de son adjoiift Nagomy ^était nuisible à
3'eitfant. Cette force extérieure «qui iirtervenàit à chaque
instant pour écarter tout danger «empêchait, mQ sem-
•blaît-il, tes progrès de l'attention, le dév^oppement
nonsid de la vdlorité. ^Ge ^que l'on gagnait — 'peuft-€tpe
— en sécurité, l'e«f airt le perdait *en Téélle ^iscipffiHe.
H ^aurait oiiieux vtfu, ^à mon ^avis, lui Icdsser plhœ dlndé-
pendance, et l'habituer à trouver en lui-même l'énergie
de =réagir,^e son «propre chef, coritre'ses impdMoi».
D'^ailleurs, les qacciâeoAs ooiitinuaierit à *se pirodt^'
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32 LA MALADIE DU TSARÉVITCH
Il était impossible de tout prévoir ; et, plus la surveil-
lance se resserrait, plus elle paraissait gênante et humi-
liante à l'enfant, plus elle risquait de développer son
habileté à l'esquiver, et de le rendre sournois et dissi-
mulé. C'était le meilleur moyen de faire, d'un enfant
physiquement déjà si délicat, un être sans caractère,
sans empire sur soi, et, même moralement, un infirme.
Je parlai donc dans ce sens au D' Dérévenko. Mais
il était à tel point obsédé par la crainte d'une crise
fatale, et écrasé par la lourde responsabilité qu'il sen-
tait, comme médecin, peser sur lui, que je ne pus l'ame-
ner à partager ma conviction.
C'était aux parents, et à eux seuls, de prendre en
dernier ressort une décision qui pouvait avoir des consé-
quences aussi graves pour leur enfant. A mon grand
étonnement ils abondèrent dans mon sens, et se décla-
rèrent prêts à accepter tous les dangers d'une expé-
rience que je ne tentais pas moi-même sans m'engager
dans de terribles inquiétudes. Us avaient sans doute
conscience du tort que le système actuel causait à ce
qu'il y avait de plus précieux dans leur enfant ; et s'ils
l'aimaient d'un amour sans bornes, cet amour même
leur donnait la force de le laisser courir les risques d'un
accident dont les suites pouvaient être mortelles, plutôt
que de le voir devenir un honmie sans virilité et sans
indépendance morale.
Alexis Nicolalévitch fut enchanté de cette décision,
n souffrait, vis-à-vis de ses compagnons de jeux, de la
contrainte incessante à laquelle on le soumettait. H
me promit de répondre à la confiance qu'on lui témoi-
gnait.
Cependant, si convaincu que je fusse, une fois le
consentement obtenu mon appréhension n'en fut que
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LES GRANDES-DUCIIESSES MARIE ET ANASTASIE DANS LES
COSTUMES qu'on LEUR AVAIT CONl ECTIONNÉS FOUR JOUER UNE
SCÈNE DU "BOURGEOIS GENTILHOMME". SPALA, AUTOMNE I912.
L IMPERATRICE AU CHEVET D ALEX 18 N ICOLAIEVMCH PENDANT
LA GRAVE CRISE d'hÉMOPIIILIE QU'iL EUT A SPALA, AUTOMNE Igi2.
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l'flHRÉ
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I-ES QUATRE GRANDES-DTCITESSES CHERCHANT DES CHAMPIGNONS
DANS LA FORKT DK lilÉLOVÈjE, AUTOMNE I912
ALEXIS NICOLAÏEVITCII MOISSONNANT LE BLE QU IL AVAIT SEME
DANS I E PARC. PKTERIIOF, ÉTÉ I913.
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LA MALADIE DU TSARÉVITCH 33
plus vive. J'avais comme le pressentiment de ce qui
allait arriver...
Au début, tout se passa bien» et je conmiençais à me
tranquilliser quand, brusquement, l'accident redouté
se produisit. Dans la salle d'étude l'enfant, qui était
monté sur un banc, glissa et, en tombant, vint frapper
du genou droit l'angle d'un meuble. Le lendemain, il
ne pouvait déjà plus marcher. Le surlendemain, l'hé-
morragie sous-cutanée avait encore augmenté, et l'en-
flure qui s'était formée au-dessous du genou gagnait
rapidement le bas de la jambe. La peau distendue à
l'extrême s'était durcie sous la pression du sang extra-
vase qui comprimait les nerfs de la jambe et occasion-
nait ainsi une douleur lancinante qui augmentait
d'heure en heure.
J'étais atterré. Cependant ni l'empereur ni l'impé-
ratrice ne me firent l'ombre d'un reproche. Tout au
contraire, ils semblaient avoir à cœur de ne pas me
laisser désespérer d'une tâche que la maladie rendait
si périlleuse. Comme s'ils voulaient, par leur exemple,
m'engager moi-même à accepter l'inévitable épreuve,
et à me joindre à eux dans la lutte qu'ils menaient
depuis si longtemps, ils m'associèrent à leur souci avec
une touchante bienveillance.
L'impératrice se tenait auprès de son fils depuis le
début de la crise, se penchant sur lui, le caressant,
l'enveloppant de son amour, essayant par mille soins
d'alléger ses souffrances. L'empereur venait aussi dès
qu'il avait un moment de liberté. Il tâchait de récon-
forter l'enfant et de le distraire, mais la douleur était
plus forte que les caresses de la mère ou les récits du
père, et la plainte interrompue reprenait à nouveau.
De temps en temps la porte s'ouvrait et l'une des grandes-
3
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34 LA MALADIE DU TSARÉVITCH
duchesses, s'approchant sver ia pointe des pieds, veaftit
embrasser son petit frère, lui apportant >(xn]une une
lioii!T6e de tnifclieur et de santé. L'ettlmt oavrart un
3i»tâsit ses grands yeux déjà profondément «tués frar
te ^maladie et les refermait pt«sq«e aussitôt.
XM mattYi, je trouva la mère an ahe^et filiaL La mot
avait étpé t2>ès mauvaise; te docteisr Dénâvenko étiÉt
fotpiiert, icar lliémorragie u'jcvaît pas ^icom pu être
«rètée et la température montait. L*enâure avait fmt
4è nouveaux progrès et ks douleurs étaient «noore pte
ântdiërables <|ve la veiHe. Le tsarévitch, étendm dans
-vm Mt, ^nûssait dmilo^reus^nent ; sa tâte était tQ)-
fiayée contre le bras de sa mère et sa minœ figure exsan-
igae était devenue méocmnaissable. De temps en temps,
il arrêtait son gémissement et murmurait ce setil mot :
t ISaman I > dans lequd il exprimait tcorte sa sonfârance
M sa détresse. Et la mère baisait ses dieveux, son irdnt,
aes yeux, comme si cette caresse de ses lèvres eAt pru
4M>iild^r ses diouieurs et lui r^odre un peu de ia vie
•qui l'abandonnait. Oh l la torture de cette mène assis-
tant impvdssante au martyre de son enfant pendant
«ces longues lieures 4e mortelle angoisse, de «cette mare
^ sa^aift que c'était à 4:ûU9e d'elle qu'il soxiffrait, que
c'était elle qui lui avait transnûs la terrible laaladie
é, laquelle la science humaine ne pouvait lien I Comme
je le comprenais maintenant le drame secret de cette
-H^e, et combien il m'était facile de reconstituer les
^apes de ce long calvaire 1
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(SHAPITRE IV
L'IMPÉÏIATRICE ALEXANDRA FÉODOROYNA
Gedle qui fut rimpératrioe Alexandra Féodoro^na,
Alice de Hesse, quatrième enfant du grand-duc LouU
de Hesse et d'Alice d'An^eterre, fille cadette de la
rcme Vicfaaia, était née le 6 juin 1872 à Darmstadt.
Elle perdit sa mère de bonne heure et fut ^vée en
grande partie à la cour d'Angleterre, où elle ne tarda
pas à devenir la petite-fille pk^éf érée de la rei^e Victoria
qui rqporta »ir la bloade Alix toute la tendresse qu'elle
ovmt eue pour sa mère K
A l'âge de dix-sept ans, la jeuoe princesse fit un long
séjour en Russie, auprès de sa sœur aînée, Elisabeth»
qui avait épousé le grand-duc Serge Alexandroviteh*
frère d'Alexandre IIL Elle prit part à la vie de la cour»
assista aux parades, aux réceptions^ aux bals et, très
jolie, fut beaucoup fêtée.
Tout le moinde voyait déjà en elle la fiancée du grasui"
duc héritier; mais, contre l'attente générale, Alice de
Hesse rentra à Danncstadt sans qu'aucune ouverture
eât été faite. En coriçat-elle un certain d^ît ? Le fait
1. La i«ine VictorlJi n'aimait pas* les Attenands et avait pour l'^empe-
MOT Gottladme- SI une ayiertioa toute particiilttre qa'eUe oomiitiioiqna
à M petite-flUe, qaà teute sa Tie se sentit pins attMe vers i'AngletoiTC^
ta patrie matemetle, que vers f Aflemagiie. Bile était restée oependant
très attachée aux parents et anris ^'eile y avtit laissés.
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36 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA
est que, cinq ans plus tard, quand arriva la demande
oflBcielle, elle marqua quelque hésitation K Les fian-
çailles eurent lieu cependant à Darmstadt, dans le
courant de Tété 1894; elles furent suivies d'un séjour
à la cour d'Angleterre. Le grand-duc héritier rentra
ensuite en Russie. Quelques mois plus tard, la jeune
princesse était obligée de partir précipitamment pour
Uvadia où se mourait Alexandre III. Elle assista à
son agonie, et accompagna à travers toute la Russie,
avec la famille impériale, le cercueil qui ramenait à
Saint-Pétersbourg la dépouille mortelle de l'empereur
défunt.
Le transfert du corps, de la gare Nicolas à la cathé-
drale de Saint-Pierre et Saint-Paul, eut lieu par une
triste journée de novembre. Une fouie inmiense se
pressait sur le parcours du cortège funèbre s* avançant
dans la neige fondante et la boue qui recouvraient les rues ;
et l'on pouvait entendre, au passage, des fenmies du
peuple qui, tout en se signant dévotement, murmu-
raient en faisant allusion à la jeune tsarine : « Elle est
entrée chez nous derrière un cercueil ; elle apporte le
malheur avec elle. »
Il semblait en effet que dès les premiers jours le
malheur s'attachât, en Russie, aux pas de celle qu'on
avait surnommée dans sa jeunesse t Sunshine » —
rayon de soleil — à cause de sa gcdté et de sa radieuse
beauté.
Le 26 novembre, c'est-à-dire moins d'un mois après
la mort d'Alexandre III, le mariage était célébré au
1. n semble aussi que la perspective de devoir changer de reUgion
troublât fort la jeune princesse. Sa nature droite et tranche répugnait
à un acte que sa conscience n'eût pas approuvé. Le prêtre qui fut envoyé
à Darmstadt pour initier Alice de Hesse à la foi orthodoxe sut lui en
faire comprendre la beauté et la gagna à sa nouvelle religion.
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L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 37
milieu de la tristesse générale. Un an plus tard l'impé-
ratrice mettait au monde son premier enfant, une fille
à laquelle on donna le nom d'Olga.
C'est à Moscou, le 14 mai 1896, qu'eut lieu le couron-
nement des jeunes souverains. Déjà la fatalité semblait
s'acharner sur eux : on se rappelle que ces fêtes solen-
nelles furent l'occasion d'un effroyable accident qui
coûta la vie à de nombreuses victimes. Les paysans»
accourus de toutes parts, s'étaient massés pendant la
nuit sur le champ de Hodinskoîé où devait se faire
une distribution de cadeaux. Par suite d'une mauvaise
organisation, une panique se produisit, et plus de deux
mille personnes furent piétinées ou étouffées dans des
fondrières par la foule que la terreur avait gagnée.
Le matin, lorsque l'empereur et l'impératrice se
rendirent au champ de Hodinskoîé, ils ignoraient encore
complètement l'épouvantable catastrophe. Us n'ap-
prirent la vérité que plus tard, à leur retour en ville ;
encore ne la connurent-ils jamais entièrement. Ne com-
prenait-on pas, qu'en agissant ainsi, on dérobait aux
jeunes souverains l'occasion de manifester, d'un geste
spontané, leur pitié et leur douleur, et qu'on rendait
leur attitude odieuse en leur donnant l'air de rester
indifférents au malheur pubUc ?
Suivirent quelques années de bonheur familial pen-
dant lesquelles la fataUté semblait avdr desserré son
étreinte.
Cependant la tâche de la jeune tsarine n'était pas
aisée. Elle avait à faire l'apprentissage de son métier
d'impératrke, et cela à la cour la plus fastueuse d'Eu-
rope, et la plus travaillée par les intrigues et les coteries.
Habituée à la vie simple de Darmstadt, et n'ayant subi,
du rigoureux cérémonial de la cour d'Angleterre que
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38 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA
ee qm pouvait toudier une princes» jeune et aimée qol
s'y était qa'&i héjma, die devint se sentir désemparée
en face de ses nouvettes obl^ations, et éblouie par nne
existence dont toâtes les proportions avaient subite-
ment ^angé^ Le sentiment de sa responsabilité et
l'ardent désir de se consacra an bien de L'immense
peuple, dont elle était devenue la souveraine, à la fois
exaltaient sa farvenr et rradaient ses gestes hésitants*
EUle n'aspirait pourtant qu'à glaner le cœur de ses
sujets. Mais elle ne sut pas le leur témoigner, et la
timidité naturelle dont elle souffrait vmt trahir set
intentions généreuses. Elle eut très rsqndemeàt le sen-
timent de son impuissance à se faire comprendre et
apprécier; sa nature spontanée ne tarda pas à être
rebutée par la froideur conventionndle de son entourage.
Ses initiatives se hairtaient i l'inertie ambiante^;
et quand, en retour de sa confismce, elle soUîdtait un
dévouement intelli^nt, une réelle bonne volonté» os
se dérobait derrière le facile empressement de la pc^
tesse impersonnelle des cours.
Malgré tous ses eBotts elle ne parvint jamais à être
banalement aimable, et à s'assimiler cet art qui consista
à effleurer tous les sujets avec une grâce saperficieUe^
C'est que l'impératrice était avant tout « ane sincère i^
et que chacune de ses paroles n'était que l'expression
de son sentiment intime. Se voyant incomprise elle ne
tarda pas à se replier sur elle-même. Sa fierté naturdie
fut blessée. ISIe renoaç a de i^s en plus aux fêtes et
aux réceptions qui étaient pour elle une contrainte
ïBÀolècMe. EHe adopta une attitude de réserve cfe-
Il EUe avait l'ardent détk d'améliorer le sort des fiâmes du peupla
en créant des hôpitaux et des maisons d'accouchement; elle voulait
6i9taller dev éo^les pfofessioAnelles, «le.
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L'IMPÉRATRICE ALEXANEffiA FÉODOHQVNA 3»
tas^e qu'on prit pwt de la hauteur cC du dédain. Mai»
ceEQx qui rapprochaient dans la moments de SQuf&raKe
comprirent tont ce qui se cachait de senâbitité et de
besoin de dévouement durrièce cette app«r^ite froi*
demr. Elle arvaii accepté aveo pleine conyicrlioa sa novr
velle retigMn» et elle y puisait un grand réconfort aux
heue» de trouble et d'angoisse^ Mais c'est surtoik
daiia l'atffectk» des. siens qu'elle trouvait un aliment
à sa tendresse, et c^est au milkw d^eux seulement
qu'elle se seoitait hcurouae.
La naissance d'Olga Nicolalévna avait été suivie de
cette de trois autres» filles plmsea de santé et (te vie qui
faisaient la joie de leurs parents. Cette joie cependant
n'était pas sans mélange» car le voeu secret de leur coenr
n'avait pas encore été réalisé ; il ne pouvait l'être qne
par In venue d'un fils, d^n héritier. La naissance
d*Anastaaie Nîcolaïêvna, la dernière des. grandes»
duchesses, avait été au premier moment une grosse
décepkiffii»... et les. années passaient. Enfin le 12 aoât
ISfM, en pleine guerre russo^japonaîse, nmpératrice
mit au nKxnde ce tts. si aondemnlent désiré. Ce fui une
jme sans bornes. D semblait que toutes les tristesses
passées étaient ouhbées et qu'une ère de bonheur allait
s'cttVfir pour eux. Hélas 1 ce ne fùl quhin court ripit
snivi des pires malheurs : c'était d'abord k massacre
de janvier sur la place du Palais d'Hivw, — dont le
souvenir devait les hanter, leur vie durant, comme un
horrible caudiemar, — puis la lamentable liquidation
de la guerre niBso^japonaise. Leur seule consolation
en ces jenrs sombres était leur enfant bien-aimé, mais
l'en n^avait pas tardé, hélas \ à s'apercevoir que le
tsarévitch était hémophilique. Depuis ce moment, la
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40 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA
vie de la mère n'avait plus été qu'une déchirante an-
goisse. C'est qu'elle la connaissait, cette maladie ter-
rible : elle savait qu'un oncle, un frère à elle et deux
de ses neveux en étaient morts. Depuis son enfance,
elle en avait entendu parler comme d'une chose ef-
frayante et mystérieuse contre laquelle les hommes ne
peuvent rien. Et voilà que son fils unique, cet enfant
qu'elle chérissait plus que tout au monde, en était
atteint et que la mort allait le guetter, le suivre pas à
pas, pour l'emporter un jour comme tant d'enfants
de sa famille. Oh 1 il fallait lutter, il fallait le sauver à
tout prix. Il était impossible que la science fût impuis-
sante ; le remède qui pouvait le sauver existait peut-
être et on le trouverait. Médecins, chirurgiens, profes-
seurs furent consultés : c'est en vain qu'ils essayèrent
tous les traitements.
Quand la mère eut compris qu'elle n'avait aucun
secours à attendre des hommes, elle n'eut plus d'espoir
qu'en Dieu. Lui seul pouvait accomplir le miracle.
Mais cette intervention, il fallait la mériter. Très pieuse
déjà, elle se jeta tout entière, avec la passion et la fougue
qu'elle apportait à toute chose, dans la religion ortho-
doxe, La vie au palais prit un caractère sévère, presque
austère. On évita les fêtes et l'on réduisit le plus possible
les manifestations extérieures auxquelles sont astreints
les souverains. La faniille s'isolait peu à peu de son
entourage et se repliait sur elle-même.
Cependant, entre chacune de ses crises, l'enfant
renaissait à la vie, recouvrait la santé, oubliait ses souf-
frances et reprenait sa gaieté et ses jeux. Jamais on
n'aurait pu croire alors qu'il fût atteint d'un mal impla-
cable qui pouvait l'emporter d'un instant à l'autre. Et,
chaque fois que l'impératrice le revoyait avec ses joues
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L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA 41
roses, chaque fois qu'elle entendait son rire joyeux,
qu'elle assistait à ses gambades, un immense espoir
emplissait son cœur et elle se disait : a Dieu m'a enten-
due, il a eu enfin pitié de ma douleur. » Mais brusque-
ment la maladie s'abattait à nouveau sur l'enfant, le
jetait sur son lit de souffrance, l'amenait jusqu'aux
portes de la mort.
Les mois passaient, le miracle attendu ne se produi*
sait pas et les crises se succédaient, cruelles, impi»
toyables. Les prières les plus ferventes n'avaient pas
obtenu la manifestation divine si passionnément implo-
rée. Le dernier espoir était déçu. Un découragement
infini emplit l'âme de l'impératrice, il lui sembla que
l'univers entier se retirait d'elle K
C'est alors qu'un simple paysan de Sibérie, Raspou-
tine, lui fut amené. Cet homme lui dit : « Crois en l'effi-
cacité de mes prières ; crois en la puissance de mon
intervention, et ton fils vivra I » La mère se cramponna
à l'espérance qu'il lui donnait, comme celui qui se noie
s'accroche à la main qu'on lui tend ; elle crut en lui
de toute la force de son âme. Depuis longtemps, d'ail-
leurs, elle était persuadée que le salut de la Russie et
de la dynastie viendrait du peuple, et elle s'imagina
que cet humble moujik était envoyé par Dieu pour
sauver celui qui était l'espoir de la nation. La puissance
de la foi fit le reste et, par un simple phénomène d'auto-
suggestion que favorisèrent certaines coïncidences for-
tuites, elle se persuada que le sort de son enfant dépen-
dait de cet homme.
Raspoutine s'était rendu compte de l'état d'âme de
1 La crainte perpétuelle d'un attentat contre l'empereur ou le grand-
duc héritier contribua aussi à user la résistance nerveuse de l'impé-
ratrice.
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42 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA
cette mère désespérée;, bdfiée par la hiitte, et qm seso^
Uiaôl parvenne i hi linûte de la scmfEeanee ; il comprit
tout le parti qu*îl en pouvait tirer et, par une habileté
diabidiqae» il arriva à lier en quelque aerte sa vie à
cdle de l'enfant.
On Be saurait, d'alUeuars, c<Micevoir cette emprise
morale de Raspoutine sur Timpératrice si Toa igst&r^
le rôle que jouent dans la vie religieuse du n^nde
orthodoxe ces honuDies qui ne sont lû prêtres, ai moines^
— bieik qu'on ait pris l'habitude de parler inq^rapie*
naent du t moine i^ Raspoutine, — et qu^on désigne sous
le nom de stranniki ou de startsi.
Le sirannik est un pèlerin qui as rend de menastère
en monastère, d'église eu é^ae,. reefaerchaat la vérité
et vivant des dons des fidèles. H s'en va ainsi à travers
rinunensité de la terre russe au hasard de seà inspi-
rations, ou attiré par la réputation de sttnteté des
lieux o«L des gens.
Le siarelz est un ascète, vivant en généaral dans un
monastère, mais padois aussi dans la soHtuâe» sorte de
conducteur d'âmes auquel on a recours dans les mo^
ments djs trouble et de souffrance* Il arrive souvent
que le staretz est un aaciea strùnidk qui a mis un
tenue à sa vk errante et se fixe quelque part pow
terminer ses joiurs dans la méditatioii et La prière.
Voici la définition qu'en donne Dostoievsky dans
le$' Frères KaromazQf :
Le staretz est celui qui s'empare de votre âme et de votre
volonté, et les fait siennes. En faisant choix d'un staretz
vous renoncez à votre volonté, vous la lui donnez en com-
plète obéissance, en plein renoncement. Celui qui prend sur
lui cette épreuve, celui qui accepte cette terrible école de la
vie, le fait librement, avec l'espoir qu'après cette longjae
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LTMPÉRATRICE ALEXANDRE FÉODOROVNA 43
«péiîeace il fiourra se valBcre hii-méine et devenir son
maître au point de pouvoir atteiudre. par cette obéissance
de toute sa vie, la complète liberté, c'est-à-dire s'affranchir
de soi et éviter le sort de ceux qm ont vécu toute une vie
sans parvenir à se trouver en eux-mêmes.
Dieu donne au staretz les indications qui sont néces-
saires pour votre bien et lui fait connaître les voies par
lesquelles il doit vous conduire au salut.
Le staretz est sur la terre le gardien de l'idéal et de
la vérité. D est le dépositaire de la tradition sacrée qui
doit se transmettre ainsi de staretz en staretz jusqu'au
jour de l'avènement du règne de la justice et de la
lumière.
Plusieurs de ces startsi se sont élevés à une très
remarquable hauteur morale et figurent au nombre
des saints de l'Église orthodoxe.
L'influence de ces hommes, qui vivent en quelque
sorte en marge du clergé, est considérable, de nos jours
encore, en Russie. En province et à la campagne elle
est bien plus grande que celle des prêtres et des
moines.
La conversion de l'impératrice avait été un acte de
foi sincère. La religion orthodoxe répondait pleinement
à ses aspirations mystiques et son imagination devait
être charmée par ses coutumes archaïques et naïves.
Elle l'avait acceptée avec toute l'ardeur des néophytes.
Raspoutine fut investi à ses yeux du prestige et de la
sainteté d'un staretz.
Telle était la nature des sentiments que l'impératrice
conçut à l'égard de Raspoutine, et qui furent si igno-
blement travestis par la calomnie. Ils avaient leur
source dans l'émotion la plus noble qui puisse remplir
le cœur d'une femme, l'amour maternel.
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44 L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA FÉODOROVNA
La fatalité voulut que celui qu'on parait de Tauréole
d'un saint fût en réalité un être indigne et pervers et
que, nous le verrons par la suite, l'influence néfaste
de cet homme fût une des causes principales de la mort
de ceux qui avaient cru trouver en lui leur salut.
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CHAPITRE V
RASPOUTINE
Si j'ai cru devoir m' attarder, dans le chapitre pré-
cédent, à parler d'événements qui eurent lieu en partie
avant mon entrée en fonctions à la grande cour, c'est
que seuls ils peuvent faire comprendre les raisons pro-
fondes qui ont rendu possible l'intervention de Ras-
poutine et lui ont permis de prendre sur l'impératrice
un pouvoir si grand.
J'aurais voulu n'exposer ici que les faits auxquels
j'ai été directement mêlé et n'apporter que mon témoi-
gnage personnel. La clarté de mon récit exige qu'il en
soit autrement. Je devrai, dans les pages qui vont suivre,
me départir une fois encore de la règle que je désirais
m'imposer. Il est en effet indispensable, pour l'intelli-
gence du lecteur, que je donne ici quelques détails sur
la vie et les débuts de Raspoutine et que je cherche à
démêler, parmi les nombreuses légendes qui se sont
accréditées à son sujet, ce qui me semble acquis à l'his-
toire.
A quelque cent cinquante verstes au sud de Tobolsk,
perdu dans les marais qui longent la Tobol, se trouve
le petit village de Pokrovskoîé. C'est là que naquit
Grigory Raspoutine. Son père s'appelait Efim ; comme
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46 RASPOUTINE
beaucoup de paysans russes à cette époque, il n'avait
pas de nom de famille. Les habitants du village dont il
n'était pas originaire lui avaient donné, à son arrivée,
le nom de Novy (le Nouveau).
Son fils Grigory mena dans sa jeunesse l'existence
de tous les petits paysans de cette région de la Sibérie,
que la nature ingrate du sol oblige souvent à vivre
d'expédients : comme eux il fut maraudeur, voleur...
D se distingua cependant bientôt par l'audace qu'il
apportait dans ses exploits, et son inconduite ne tarda
pas à lui valoir une réputation d'effréné libertin. On ne
le désigna plus que par le sobriquet de Raspoutine,
déformation du mot Raspoutnîk (le débauché) qui
devait lui rester en quelque sorte comme nom de famifle.
Les habitants des villages de Sbérie ont l'habitude
de louer des chevaux aux voyageurs qui traversent te
pays et de leur servir de guide et de cocher. Il arriva
ainsi un jour à Raspoutine de conduire au couvent de
Verkhoturié un prêtre qui lia conversation avec lui,
fut frappé de la vivacité de ses dons naturels, Tameca
par ses questions à lui faire confidence de sa vî$ désor-
donnée, et l'engagea à consacrer à Dieu une ardeur si
md employée. Cette exhortation produisit une impres^
Mon si grande sur Grigory qu'il panit vouloir abandon-
ner sa vie de débauche et de rs^îBes. U fit un long
séjour au monastère de Verkhoturié et se mit à fré-
quenter les lieux saints des environs^
Loi«qu11 rentra dans son village il semMait êtve
transformé, et les habitants eurent peine à reconnaître,
en cet homm^ lau maintien ^ave et à la mi$é «oistère,
l'agËCien mauvais sujet qu'avaient mndm oâèbre tant
de fâchewes aventures. On te voyait ellw de ^sillage en
village, répandant la bonne parole et faisant à qui
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RASPOUTINE 47
VMlait reotewlre de dongues (stations des livres BaistB»
tfÊ*U tirait de sa mendiée prodigieuse*
vLa créduiiltè publique, qu'il exploitait déyà d'usé
manière fort habile, ne tarda pas à ymt en iui un pM-
fiiète, «u être doué iàe facultés surnaturels, et possé-
4mÊSl k don de faine des miraoleB. B faut, pour oom-
-prendre cet engouemeoft si rapide, tenir «compte d'abovd
derétarange pouvoir de fascivalaon et de mi^gestiesi
^e possédait Baspoutine, €ft ensuite de la faoiitè Ji^«c
iaqueUe A'nnaginatioA populaire xusse subit l'attrait du
nerv«ii)euK.
Cependant ia vertu du nouveau saint ne «lonble pas
ïfiRrdr Jfésisté iknigtemps aux pmsBants assauts tque la
teutation livrait à sa cbair, et ii retamlxa dans ^son
dévergondage. H eét vrai <|uil memavt grande coirtriition
de ses fautes, mais cela ne l'empêchait pas de mcgob-
mencer. On trouvait donc déjà en lui, à cette époque,
ioe mélange de mystieisme et d'érotisme qui devait en
Jtarre un personnage «i dangereux.
Malgré tout, sa réputation s'étendait de pi» en plus.
On s'adressait à hii, on le faisait venir de kdn, non seu-
lement en SSbérie, mas même en Russie.
Ses pérégrinations l'amenèrent en&a jusqu'à Ssdnt-
l^i^rsbourg. il y fit, en 1905, la connaissance de l'ar-
chimandrite Théophane, recteur de l'Académie de
ttiéolo^, qui cnft discerner en hii les indices d'ime foi
'^aincèiie et d'ume itrôs grande humilîbé, ainsi que toutes
les «arques 4iq l'inspiration divine. Raspoutine fut
4ndimduit par ivà dans les oercks pieux de la capitale
où sa lïéputation de prophète l'avait déjà précédé. Il
n'eut pas de peine à profiter de ;la crédulité de'ces dévots
jqne leur raffinement même rendait superstitieux et
senûbles à rattrait de cette piété rustique ; on ne vit.
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48 RASPOUTINE
dans la grossièreté originelle du personnage, que l'inté-
ressante candeur d'un homme du peuple ; on était
rempli d'une profonde admiration pour la « naïveté »
de cette âme simple...
Raspoutine ne tarda pas à prendre un ascendant
très grand sur ses nouveaux adeptes ; il devint le fami-
lier de certains salons de la haute aristocratie péters-
bourgeoise, et fut même reçu par des membres de la
famille impériale qui chantèrent ses louanges à l'impé-
ratrice. Il n'en fallait pas davantage pour que le dernier
pas fût franchi : Raspoutine fut amené à la cour par
les intimes de Sa Majesté et sur la recommandation
personnelle de l'archimandrite Théophane. C'est là un
fait qu'il ne faut pas oublier; c'est ce qui devait le
mettre pour plusieurs années à l'abri des attaques de
ses adversaires.
Nous avons vu conmient Raspoutine, profitant du
désespoir qui rempUssait l'âme de l'impératrice, avait
su lier sa vie à celle du tsarévitch et prendre sur sa
mère une autorité de plus en plus grande. C'est que
chacune de ses interventions, qui semblait provoquer
une amélioration dans la maladie de l'enfant, venait
renforcer son prestige et augmenter la foi qu'on avait
dans sa puissance d'intercession.
Cependant, au bout d'un certain temps, Raspoutine
fut grisé par cette élévation inattendue; il crut sa
position assez solidement établie, perdit la prudence
*qu'il avait observée au début de son séjour à Saint-
Pétersbourg, — et retomba dans ses excès. Mais il le
fit avec une habileté qui donna longtemps le change
-sur sa vie intime. Ce n'est que peu à peu que le bruit
de ses turpitudes se répandit et trouva crédit. Quelques
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RASPOUTINE 49
voix timides s'élevèrent tout d'abord contre le stareiz ;
elles ne tardèrent pas à se faire de plus en plus nom-
breuses et assurées. Mademoiselle Tioutcheva, la gou-
vernante des grandes-duchesses, fut la première, à la
cour, à tenter de démasquer Timposteur. Ses efforts
vinrent se briser contre la foi aveugle de sa souveraine.
Parmi les faits qu'elle allégua contre Raspoutine, il
s'en trouva plusieurs que, dans son indignation, elle
n'avait pas suffisamment contrôlés et dont la fausseté
éclata aux yeux de l'impératrice. Voyant son impuis-
sance, et pour dégager sa responsabilité, elle demanda
qu'au moins Raspoutine ne montât plus à l'étage habité
par les enfants. L'empereur intervint alors dans le
débat et Sa Majesté céda, non pas que sa conviction
fût ébranlée, mais par désir de paix et par condescen-
dance pour une personne que, d'après elle, son zèle
étroit et son dévouement mêmes aveuglaient. Quoique
je ne fusse alors que simple professeur des grahdes-
duchesses, — ceci se passait dans le courant de l'hiver
1910 à 1911, — je fus mis au courant par Mademoi-
selle Tioutcheva elle-même des péripéties de cette lutte ^.
Mais j'avoue qu'à cette époque j'étais encore loin
d'admettre tous les bruits extraordinaires qui circu-
laient sur Raspoutine.
Au mois de mars 1911, l'opposition devenant de plus
en plus menaçante, le staretz jugea prudent de laisser
passer la tourmente et de disparaître pour quelque
temps. Il partit en pèlerinage pour Jérusalem.
A son retour à Saint-Pétersbourg, — dans l'automne
de la même année, — l'émotion ne s'était pas calmée
1. Les rapports entre Timpératrlce et M*'« Tioutcheva ne redevinrent
jamais ce qu'ils avaient été, et elle abandonna ses fonctions au printemp:.
de 1912:
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60 RASPOUTINE
et Raspoutine eut A sofutenir ks attaques d'un de ses
anoieHS protecteurs, l'évêque Hermogène, tpâ, par des
menaaes terribles, lui arraGha la promœse de xie plus
ireparaitffe à <la «our oà sa pBésenoe compromeftiait tes
aouverains. A peine dégagé de l*itreinte de celui qui
était allé jusqu'à le frapper, Baspoutine oounit se
plaindre à sa grande 'protectrice, Madame Wyroubova,
oompagae {ut^sque inséparable de Timpératrice. L -évdque
lut exilé dans un monastàre.
Tout aussi vains furent les efforts de l' archimandrite
Théophane qui ne .p<Htvait se consoler de 9'dtre porté
en qudque sorte garant de la haute vertu du skœelz
et d'avoir égaré les souverains par sa recommasidatiosi
persomielle. Il mit tout en oeuvre pour le démasquer
et ne réussit :qu'à se iaire ireiéguer dians le goifvcnunnent
ée Tauride.
C'est que iRaspoutine était parvenu à faire passer
-les «deux évêqnes pour des intrigants qui ;avaieat voulu
ae iservir de lui ^ooriinie d'un iBstmment et qui, jalouK
d'une faveur qu'ils jie pouvaient plus exploiter au profit
de leurs amlMtions pensonnelles, dierdiaient 'à provo-
quer sa ofaute.
« (L'humble payaan de Sibérie d était devenu un adver-
saire redoutable chez lequel le manque de sompules le
plus absolu s'alliait à «tne habilefté consommée. Admi-
rdiiement renseigné, ayant 4es créatures à lui npiussi
bien à la cour icpxt :4ahs llsntourage des ministres, il
avait soin, dès qif'il voyaiij; pioiniire un nouvel emiemi,
de pteftâre les devants en le desservant adroîtfltnent.
Puilb,^ sous fomie de prédictions, il annonçait les attaqués
dont il allait être l'objet, se gardant toutefois de dési-
gner d'aune façon trop précise sei5 adverssai^s. Aussi,
lorsque le coup était porté, la main qui le dirigeait ne
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RASPOUTINE 51
temét-eUe plus ^'une arme émoussée. Il lui arrivmt
souvent d:^iiiteroéder en faveur «de ceux qui d'avaient
calomnié, dèolarsori; wec une f^te Simniitè q«e ces
é|irouves et aient néoessaims à son «ahit. €e qui devait
conitrî3imer égal^nent à entretenir la oonfianoe avenue
qu'on hu gairtfa jusqu'à la fin, c'«st Je lait que l'empe-
reur ^et l'impératrice étaient «habitués à voir eenx aux-
. cpifids ils imontraient une attention particulière 'devenir
le point de mûre ^des 'intrigues et des cabales^ Ils saraient
qne oela seul suffisait pour les désigner aux ooops et
«ux .attaques des eavieiix. Us étaient donc persuadés
que la faveur toute spéciale qu'ils témoignaient i ain
Diiscur rmmfik devait déchaîner contre »lm toutes les
haines, ton/tes les j:alousies, «t faire de lui la vdctime >âes
pires calomnies.
Cependant le scandale sortait peu à peu du monde
religieux, on en pariait à mots couverts dans les milieux
politiques et diplomatiques, on y faisait allusion dans
les discours de la Douma.
Au printemps 1912, le comte Kokovtzof, alors pré-
sident du Conseil des ministres, se décida à intervenir
auprès de l'empereur. La démarche était d'autant plus
délicate que jusqu'à ce moment l'influence de Ras-
poutine ne s'était exercée que dans l'Église et le cercle
de la famille impériale ; c'étaient là deux domaines dans
lesquels le tsar n'admettait pas volontiers l'ingérence
de ses ministres.
L'empereur ne fut pas convaincu par cette démarche,
mais il comprit qu'une concession à l'opinion publique
était nécessaire : peu de temps après le départ de Leurs
Majestés pour la Crimée, Raspoutine quittait Saint-
Pétersbourg et prenait le chemin de la Sibérie.
Toutefois son pouvoir n'était pas de ceux que la
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52 RASPOUTINE
distance diminue. Bien au contraire elle ne pouvait
que rehausser le prestige du slardz en l'idéalisant.
Comme lors de ses absences précédentes, un échange
assez fréquent de télégrammes eut lieu, par l'intermé-
diaire de Madame Wyroubova, entre Pokrovskoïé et
les diverses résidences que la famille impériale occupa
successivement dans le courant de l'année 1912.
Absent, Raspoutine était plus puissant que présent.
C'est que son emprise psychique se fondait sur un acte
de foi et que la puissance d'illusion de ceux qui veulent
croire n'a pas de limite, — l'histoire de l'humanité est
là pour le prouver.
Mais que de souffrances, que d'effroyables malheurs
allaient résulter de cette aberration funeste !
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CHAPITRE VI
LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO. — MES ÉLÈVES
(Hiver 1913 à 1914)
C'est à Raspoutine que l'on imputa une fois de plus
l'amélioration qui se manifesta au bout de quelques
jours dans l'état de santé d'Alexis Nicolaïévitch, lors de
la terrible crise d'hémophilie que j'ai décrite plus haut.
Elle s'était produite, on s'en souvient, peu de temps
après le changement de régime que j'avais cru devoir
adopter pour le tsarévitch, et je m'en sentais en partie
responsable. Ma perplexité était très grande. Quand
j'avais pris ma décision, j'en avais bien envisagé les
redoutables dangers, et je m'étais cru la force de les
affronter; mais l'épreuve de la réalité était si terrible
que je me demandais s'il fallait persévérer... Et cepen-
dant j'avais le sentiment précis que c'était là une
impérieuse nécessité.
Au bout de deux mois de convalescence, — le réta-
bUssement était toujours fort lent, — l'empereur et
l'impératrice se montrèrent résolus à persister, malgré
les risques, dans la voie qu'ils avaient adoptée.
Les docteurs Botkine ^ et Dérévenko, quoique d'un
avis opposé, s'inclinèrent devant la volonté des parents
1. Le D' Botkine, fils du célèbre professeur Serge Botkine, était méde*^
cin de la cour.
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54 LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO
et acceptèrent courageusement cette décision qui aug-
mentait encore les difficultés d'une tâche déjà si ardue
et si ingrate. J'admirais profondément leur énergie et
leur abnégation. Ils étaient toujours sur le qui-vive,
dans l'attente perpétuelle de la crise possible ; et lorsque
l'accident s'était produit, c'était la lutte d'autant plus
redoutable pour eux qu'ils connaissaient l'insuffisance
des palliatifs dont ils disposaient. Enfin, quand, après
des nuits de veille, ils avaient la joie de voir leur petit
malade hors de danger, ce n'était pas à leurs soins,
mais à l'intervention miraculeuse de Raspoutine qu'on
BtttihvMt la guérison ! Mais, faisant abstraction de
teoÉ amour^prôipre, ils étaient soutenus par te sè^ti^
ment de profonde prtié que leur inspiraient les angoisse»
de^ parents et les tortures de cet enfant qui, à Fâge de
dix. ans, avait déjà enduré plus de souffrances que* bien
des* hommes touchant au terme de leur vie.
Notre séjour en Crimée s'était proiengé phis que die
coutuine à cause ëe la m^aladie d'Alexis NieolaSévitoh
et nous ne rentrâmes à Tsarskoïé-Sék) qic'en décembre.
Nous y passâmes tout l'hiver de 19^13 à 1914 La vie
y atvait un caractère beaucoup plus intime que dans
lesi autres résidéneest. La suite, à part la demoiselle
d'honneur de service et le commandant du> régiment
» combiné » \ n'habitait pas au paldis*; et la fanûlle,
àr moins de visirtes^ de parents^ prenait en général: ses
repas seule et sans le moindre af^parat.
Les leçonts*^ commençaient à neuf heures et étaient
1. Régiment chargé de la garde personnelle de l'empereur et formé
d'éiém'entâ de tous le$ régiments de la garde.
2. Les branches d'enseignement de. mon élève étaient à eette époi^pie
le russe, le français, l'aritlimétique, l'histoire, la géographie et la religion.
DH6 oottMtœnçar Tanglai» que plus t«rd< et û'eiA Jamais de leçons d^alle-
mand.
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LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO 55
inteiTompueft de ODzè heures à raidi. Noub sortioK don
en voiture, en traineao ou en automobile, puis le travail
repoenait jusqu'au déjeuner qui arait lieu à une heure.
L' après-midi bous passions toujours deux heures en
plein air. Les gcaodes^lucfaesses, et l'empereur qiiMd<
il était libre, venaient nous rejoindre et Alexis Nieo*
laîévitch s'amusait avec ses soenrs à faire des glissades
du haut d'une montagne de glace qu'on avait élevée
au bord< d'un petit lac artificiel. Il aimait aussi à jouer'
aYêc son âne, Vanka^ (Jeamiot)r qu'on attelait à un
petit traÎMau, et son cMen Joff, joli petit épagneai
marron foncé, court sur pâfttcs, dont les longues oreilles
soyeusest touchaient presque le sol. Vanfca était un
animal d'aune intelli^nce et d'une bouSonnerie sans
égales. Lorsqu'il avait été question de donner un âne
à Alexis Nicolaîévitch, on s'était vainement adressé
à tous les maquignons de Saint-Pétersbeurg ;' le cirque
Giniaelli avait alors consenti à se défaire d'un vieux
baudet que son grand âge rendait impropre à de non*
velles exhibitions. C'est ainsi que Vanka avsôt fait
son entrée à la cour et il avait l'air d' apprécier fort la
créeke impériale. Il nous amusait beaucoup, car il
avait dans son sac toifô les tours imaginables. C'est
ainsi, que, d'une manière très experte; il vous vidait les
poches dans l'espoir d'y découvrir quei^que friandise;
il marquait une prédilection toute spéciale pour les
vidUes balles de caoutchouc qu'il mâchonnait négli-
^nmient en fermait un oeil, tomme un vieux Yankee.
Ces denuc bêtes jouaient un grrnd rôle dans la vie
d'Alexis Nieolaféviteh, car il avait fort peu de distrao^
tions. H souffrait surtout du manque de camarades.
Les deux fils de son matelot Dérévenko, ses colnpagnons
de jeux habituels^ et aient beaucoup plus jeunes que
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56 LA VIE A TSARSKOIÉ-SÉLO
hiî et n'avaient ni l'instruction, ni le développement
désirables. Il est vrai que ses cousins venaient passer
quelquefois les dimanches et les fêtes avec lui, mais
ces visites étaient rares. J'insistai à maintes reprises
auprès de l'impératrice pour qu'on remédiât à cet état
de choses. On fît, à la suite de mes démarches, quelques
tentatives, mais elles ne donnèrent pas de résultat. Il
est vrai que la maladie dont souffrait Alexis Nicolaïé-
vitch rendait le choix de ses camarades extrêmement
difiicile. Heureusement que ses sœurs, comme je l'aï
dit plus haut, aimaient à jouer avec lui ; elles appor-
taient dans sa vie un élément de gaîté et de jeunesse
qui, sans elles, lui aurait fait cruellement défaut.
Pendant nos promenades de rrprès-midi, l'empereur
qui aimait beaucoup la marche faisait en général le
tour du parc en compagnie d'une de ses filles, mais il
lui arrivait aussi de se joindre â nous et c'est avec son
concours que nous construisîmes une immense tour de
neige qui prit bientôt l'aspect d'une forteresse imposante,
et nous occupa pendant plusieurs semaines.
A quatre heures nous rentrions et les leçons repre-
naient jusqu'au dîner qui avait lieu à sept heures pour
Alexis Nicolaïévitch et à huit heures pour le reste de
la famille. Nous terminions notre journée par la lecture
d'un de ses livres favoris.
Alexis Nicolaïévitch était le centre de cette famille
si étroitement unie, c'était sur lui que se concentraient
toutes les affections, tous les espoirs. Ses sœurs l'ado-
raient et il était toute la joie de ses parents. Quand il
se portait bien, le palais en était en quelque sorte
métamorphosé ; c'était comme un rayon de soleil qui
éclairait choses et gens. Doué des plus heureuses dispo-
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MES ÉLÈVES 57
sitions naturelles, il se serait développé d'une façon
tout à fait harmonieuse s'il n'avait été retardé par son
infirmité. Chacune de ses crises exigeait des semaines,
parfois des mois de ménagements, et, quand l'hémor-
ragie avait été abondante, il en résultait une anémie
générale qui lui interdisait, pour une période souvent
fort longue, tout travail intensif. On ne pouvait donc
mettre à profit que les répits que lui laissait la maladie,
ce qui, malgré sa vive intelligence, rendait son instruc-
tion fort malaisée.
Les grandes-duchesses étaient charmantes de fraî-
cheur et de santé. Il eût été difficile de trouver quatre
sœurs de caractère plus dissemblable, mais plus har-
monieusement unies par une amitié qui n'empêchait
pas l'indépendance personnelle et qui, malgré la diver-
sité de leurs tempéraments, les liait entre elles de la
façon la plus vivante. Des initiales de chacun de leurs
prénoms elles avaient formé comme un prénom col-
lectif : OTMA, et c'est sous cette signature commune
qu'elles offraient parfois leurs cadeaux et qu'il leur
arrivait souvent d'envoyer les lettres écrites par l'une
d'elles au nom de toutes.
On comprendra que je me laisse aller au plaisir de
narrer ici quelques souvenirs personnels. Cela me per-
mettra de faire revivre dans tout l'entrain, le naturel
et la gaîté de leur jeunesse, presque de leur enfance, ces
jeunes filles qui, au moment où d'autres s'épanouissent
à l'existence, furent victimes du sort le plus effroyable.
L'aînée, Olga Nicolaïévna, faisait preuve d'une intel-
Hgence très vive ; elle avait beaucoup de raisonnement
en même temps que de spontanéité, une grande indé-
pendance d'allure et des réparties promptes et amu-
santes. Elle me donna tout d'abord un peu de peine ;
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58 MES. ÉLÈVES
mais à nos esearmonches; Avk début succédèrent des
rapports empteints de la plus frmche cordialUé.
EUe saisissait tout sevec une extFéni0 rapicKiké ^t
savait donnée un tour crigiiE^ à ce qu'elle anrait c«m^
pnsi. Je me rap^Ie, entre autms, que, dans^ vaàe de
m» premières leçons de granunaire oii je lui expliquais
le> mécanisane des verbes et remploi des auxiliaire^
elle m'interrompit tout à coup en s'écriant : « Oh»
Monsieur, j'ai bien compris, tes auxiliaires, ce sont les
domestiques des verbes ; il n'y a que ce^ pauvre verbe
avoir qui doit se servir hii-même... »
Elle lisait beauèoup en dehors des leçonsw Lorsquf eUe
fut plus âgée;, chaque fois que je lui remettais un ou-
vrage^ j'avais la précaution — alléguant la difftculté
du tedDte on le peu d'iiàtérêt qu'il présentait — d'indi^
qaer en^ marge par des annotations les passages ou les
chapitrée qu'^e devait laisser de côté et dont je \m
donnais un court résumé.
Une omissioa de ma part me valut un des momente^
les plus désagréables de ma camère pédagogique; mais
grâee à la présence d'esprit de rempereuT, tout se ter-
mina mieux que je n'aurais pu le craindrs.
01]^ Nicolaîèvna lisait /es Misérables^ et était arrivée
à la description de la bataillede Waterloo. Au d^ut
dé la leçon elle me remît, selon sa coutume, la liste des
mots qu'elle n'avait pas coqipris. Quel ne fut pas mon
effroi d'y voir en toutes iettues te mot qm ftt la gloire
du héros qui commandait la gaitie. J'étais sûr pourtant
d'avoir pris toutes mea précautions... Je dlsmande le
livre pour vérifier mes annotations et je constate mo»
iHcroyaJQtte oublL Pour éviter une explication délicate»
je biffe le mot malencontreux et je rends la feuille à
Olga Nicdlaîevna qui s'écrie :
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IVffiB/ÈILÈVES 5»
'^^ Tmmi[ivajib B^éi^ bîfiEé: lé mot que }«i sus attér
demander bien à pti^a<| >:
LailimdKe tombant' à: mes pied» ne^ in'eût pas donoé
dé comnuitîxiai plue viotente...
— MauqsiK)!»! et^^â nlv^airépôndiiy apurèsim'aYoir âenvmdô
comment je> le savait, quel o'était ubi terme très éner-
giqfue qu'ii nei HaUàit pa» répétei^, mm que* dans ïou
bouche de ce général c'était le plus beau mot de la
langue it&nqsim.
Qudqotts^ lieurésr pdus'tapd; à la promenade, je ren-
cQiAvm Vempej^ixr^ dsui» le paco; il me prit à* Féeart
et^- dtt- tbn te ptas sérietiid, me dit :
— Monsieur,, voœ* ap^enes à mes ftUes un étrange
vMabùIaixie.*.
Je m'embàrras^s d<an8 des e^Hcatiofnst coçnfuses;
Mais Teihpéiîéur,. éetetant de ripe; reiprit:
•^ ABoas, Monsieur; ne vow tourmentess^ pos, y 9k
ttf&s bien, compris: ce qui s'était passré, et j'ai: répondu
à ma frfle qiie^ c'est là un dés titrer de gloire de l'aormée
française^
Tatic»iaf NicoWïevna^^ nature plutôt réservée, très
Inen équilibrée, avait die la volocnté^ ma»^ moins d'ou-^
vi^uT^ et de spontaiiéité que sa sœttr aînée. Elle
n'était pas a^fssr bien douée, mais elle rachetait cette*
infériorité par plus d'esprit de Miite et d*égalîté de
caractère. Elle était fort jolie, sans avoir teutefois le
charme d'Olga Nicolaïevna.
Si tant est que l'impératrice fît une différence entre
sest filles, Tatiouia Kîcolaïeviia était sa préférée. Ce
n^est pieis que ses scrars aimassent' moins letrr mère,
mais Tatiana Nicolaïevna savait l'entourer de soins
plus assidus et ne se lai^ait jamais aller à tm mfouve-
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60 MES ÉLÈVES
ment d'humeur. Par sa beauté, et le don qu'elle avait
de s'imposer, elle éclipsait en public sa sœur aînée
qui, moins attentive à sa personne, paraissait effacée.
Cependant ces deux sœurs s'aimaient tendrement; il
n'y avait qu'un an et demi de différence entre elles,
ce qui les rapprochait naturellement. On les appelait :
« les grandes »; tandis qu'on avait continué d'appeler
Marie Nicolaïevna et Anastasie Nicolaïevna : « les
petites ».
C'était une belle fille que Marie Nicolaïevna, grande
pour son âge, éclatante de couleurs et de santé; elle
avait de grands et magnifiques yeux gris. De goûts
très simples, pleine de cœur, elle était la complaisance
même; ses sœurs en abusaient peut-être un peu et
l'appelaient : « le bon gros toutou » ; elle en avait tout
le dévouement bénévole et un peu pataud.
Anastasie Nicolaïevna, au contraire, était très es-
piègle et assez fine mouche. Elle saisissait prestement
le ridicule, et on résistait mal à ses saillies. Elle était
un peu enfant terrible, défaut qui se corrigea avec l'âge.
Fort paresseuse, mais d'une paresse d'enfant très douée,
elle avait, en français, une excellente prononciation
et jouait de petites scènes de comédie avec un véritable
talent. Elle était si gaie et déridait si bien les fronts
les plus moroses que plusieurs personnes de l'entourage
avaient pris l'habitude de l'appeler «Sunshine», en sou-
venir du surnom qu'on avait autrefois donné à sa mère
à la cour d'Angleterre.
En somme, ce qui faisait le charme assez difficile à
définir de ces quatre sœurs, c'était leur grande sim-
pUcité, leur naturel, leur fraîcheur et leur instinctive
bonté.
Leur mère, qu'elles adoraient, était en quelque sorte
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4.' (fnC^ (k/Ç ù,
■h 9u^ /^ >*^
Autographe de la grandc-duchessc Oiga Nicolaïevna.
Livadia (Grimée), 13/26 mai 1914
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ME& ÉLÈVES 63
infaillible à leurs yeux; aevUe Olga Nioolaïevna eut
parfois quelques velléités d'indépendance. Elles étaient
pleines de prèvenanoes exquises pour die. D'un commun
accord lit de leur propre initiative, eUos s'étaient arran-
>gée6 de manière à ce que chacune d'eiles à tour de râle
fiât « de jour » auprès jde li^r mère, et hii tint compa-
{pûe. Quand l'impératrice était soulirante, cette qui
vemplissait œ devoir filia' se privait ainsi de toiile
sortie.
Leiurs rapports avec l'empereur étaient charmants.
U >était à la foi» pour elles l'empereur, leur pèi^ et un
camarade.
le sentHiieivt qu'elles éprourvaient pour lui se modi-
iiait ainsi suivant les circonstances, et sans qu'il y
eùi jamais confusion de « quaUté » et d'expression. Ce
sentiment allait de la vénération religieuse^ jusqu'à
l'abandon le plus confiant et à la plus cordiaSe amitié.
N'était-ôl pas toui^ :à tour celui devant qui les ministres,
les plus hauts dignitaires de l'Église, les grandsniucs
et leur mère même sHncMnaient avec respect, celui dont
le oo3ur paternel s'ouvrait avec tant de bonté à leurs
petnesi celui lenfia qui, loin des yeux indiscrets, savait
à l'occasion tsi gaiement s'associer à leur jeunesse ?
Sauf CHga NicoiaSevna, les grandes-duchesses étiaient
des élèves assez médiocres. Cela provenait en gràn^
partie du fait que, malgré mes demandes réitérées,
rimpératriee ne vouhit jamais prendre une gouvernante
française, craignant, sans douter, de voir quelqu'un
«'interposer entre elle et ses iilles. Le résultat, c^stque,
1. Dans le culte orUiodoxe, au moaieiit de rofltvtoiie, toisqnie' les
chantres se sont tns, le prêtre à l'autel proclame, au milieu du silence
solennel de l'assemblée agenouiUée, cette phrase : < le très pieux, le très
autocrate, le très grand souverain empereur >•
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64 MES ÉLÈVES
lisant le français, et l'aimant, elles n'ont jamais su le
parler avec facilité ^
L'état de santé de l'impératrice explique que l'ins-
truction de ses filles ait été un peu négligée. La maladie
d'Alexis Nicolaïévitch avait usé peu à peu sa force de
résistance. Au moment des crises, elle se dépensait
sans compter, avec une énergie et un courage remar-
quables. Mais, une fois le danger passé» la nature repre-
nait ses droits, et, pendant des semaines, elle restait
étendue sur une chaise longue, anéantie par l'efîort.
Olga Nicolaïevna ne répondit pas aux espérances que
j'avais fondées sur elle. Sa belle intelligence, ne trouvant
pas autour d'elle les divers éléments nécessaires à son
développement, au lieu de s'épanouir, tendait à s'étioler.
Quant à ses sœurs, elles n'avaient jamais eu que
peu dé goût pour les études, et étaient surtout douées
de qualités pratiques.
Les circonstances les habituèrent de bonne heure
toutes les quatre à se suffire à elles-mêmes, et à savoir
se contenter des seules ressources de leur bonne humeur
native. Combien peu de jeunes filles se fussent accom-
modées sans récrimination de leur genre dé vie, exempt
de toute distraction extérieure et qui ne pouvait tirer
quelque agrément que de la douceur, tant décriée de
nos jours, de l'intimité familiale!
1. Sa Majesté s'entretenait en anglais avec elles, l'empereur en russe
exclusivement. Aux personnes de son entourage, l'impératrice parlait
anglais ou français ; elle ne s'exprimait en russe (elle avait fini par le
posséder assez bien) qu'avec ceux qui ne comprenaient pas d'autre
.langue. Pendant toutes les années que j'ai passées dans Tintimlté de
la famille impériale, il ne m'est jamais arrivé d'entendre l'un de ses
membres faire usage de Tallcmand, à moins qu'il n'y fût forcé par les
circonstances : réceptions, Invités, etc.
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CHAPITRE VII
INFLUENCE DE RASPOUTINE. — M«« WYROUBOVA
MES PERPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES
(Hiver iQiS-W^, suite) .
Cependant, tandis que la maladie du tsarévitch
pesait d'un tel poids sur la famille impériale, et que la
faveur de Raspoutine, entretenue par cette inquiétude
même, continuait à grandir, les jours allaient leur train
paisible, en apparence, à Tsarskolé-Sélo.
J'étais encore, à cette époque, très mal renseigné sur
le staretz^ et je cherchais par tous les moyens à recueillir
des précisions sur lesquelles je pusse fonder avec quelque
raison mon jugement, carie personnage m'intriguait fort.
Mate ce n'était pas là chose aisée. Non seulement les
enfants ne me parlaient jamais de Raspoutine, mais ils
évitaient même, en ma présence, toute allusion à ce
qui eût pu déceler son existence. Je me rendais compte
qu'ils agissaient ainsi par ordre de leur mère. L'impé-
ratrice craignait sans doute que, étranger et non ortho-
doxe, je fusse incapable de comprendre la nature du
sentiment qu'elle et les siens éprouvaient pour le
staretz et qui les faisait le vénérer comme un saint. En
imposant à mes élèves ce silence, elle me permettait
d'ignorer Raspoutine, ou me faisait entendre qu'elle
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66 INFLUENCE DE RASPOUTINE
tenait à ce que je me comportasse comme si je l'igno-
rais ; elle prévenait ainsi de ma part toute possibilité
de prendre parti contre un être dont j'étais sensé ne
pas connaître même le nom.
J'avais pu d'ailleurs me convaincre du rôle insigni-
fiant que jouait Raspoutîne dans ïa vie d'Alexis Nico-
laïévitch. Le docteur Dérévenko m'avait, à maintes
reprises, raconté les réflexions plaisantes que le tsaré-
vitch avait faîtes devant lui sur Raspoutine. Ce per-
sonnage amusait son imagination d'enfant et piquait
sa curiosité, mais l'influence était nulle.
Depuis les protestations de M^i® Tioutchéva, Raspou-
tine ne montait plus chez les grandes-duchesses, et
ne j venait chez Alexis Nicolalériteh* que dans àe très
rares oécasions.
»0n craignait sans doute que je ne 1^ reno^ntrasse,
car les chambres que j'doeupaîs au .pàlai& étamit cou-»
tiguës à celles du tsarévitch. CojximeJ:'i9xig6ais du peir^
sonnel attaché à sa personne qu'il me tînt ou comrant
dès pkis petits incidents ' de sa vie, ces entremeà ne
pouvaient »roit lieu à mon' insu ^. -f
Les eof ants voyident Raspomtine chez kuns paroais,
mais à cetke époque déjà, ses visites au palais étaieiit
ttè». peu iréquented.i II se passait souvent des semâmes,
parfois un mois,' sans qu'on l'y appelât. On prit de :^lus
en; plus l'habitude de le convier chez M^^ Wj^rdulDovia
qui habitait une petite imaison, tout près du: palais
Alexandre; L'empereur et le gra»flWue héritier a'y
allaient presque jamais, et même là- les renpoatires
fareai* toujours assez espacées. ^ . , .
l. J'^?ipris ainsj q^e .du 1« jioivier 1914 iHsquîau jour dp sg ijwt,
en décembre 1916, Raspoutine ne vint que tro,is fois chez Alexis Nico-
teïéVilKîh.
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MADAME WYROKJBOVA 69
GanuBe je l'ai dît plus famt, c^Mak M(«a Wytcrriat^ya
cpi servait dïdtomédiaire* BaiJO& i'mqaénihîge «t Ha^»
pouftiine ; c'était elle qai.oeMettait aa léordte les ktblu
qa'oB loi' destinàîl 6k qui rapportait ses râpoasM.H^
leplas soÉiivnt orates — ai^palsâs^ > . t ' ^ .in*
Lm. apports icastre Sa Majéatè. jet M^^i Wymiliowil
ètaÎMd très intimes «t il ne ae pansait, poiir ainai direi
pas de jQwt que ceile^ ne vint fteÉi'in^pé^atrioe; <lertto
anatié^ renacHitait à Inen des. annéos. &!<>»• WymaiHnrsi
s'était mariée très- jeune. Son mari» bomiiie^ ûeieuj^
ivrogne invétéré, ne sut, d'emblée, qu'inspirer une
avorâon protoide^ à celle qu'il venait d'éponsfirx :>Ils
ae séparémnt et-M^ WyroidMiva sleffarça da tspuvot
dans ih' religion «n apaisement et une donsolatin. Scm
BiaUieiir la nçproc^^ de rimpévàtiiee'fqBi, pour avam
aoBuftért elk-Biéme, était attirée par la dovlaur «è
aimait à oousaier. Elle fut pin» éè pitié pour cèttb
jeofte femme si duremari: éprqfu^$éei raoouèilit dans
atm int&nité et se TattacSia pour lu ^vîe spar la bonté
fpi'elie* lui témoigtia.
Nature sentimentale *et m^atique, M^« Wyrooboira
conçut pour l'impératrice une: fetvenr sans 'réserirai
mais dangereuse àï cause de sa dévotion mômci, qtd
nmnquait de clairvoyance et du sens de la<réàlité; >>
L'impératrice à son tour se laissa de plus en: pins
gagner par ce dérvouement d'une ^ncérîté si paasiomiée.
Exclusive comme elle l'était, elle n'admettait guère
qu'on nç lui appartînt pas en entier*. E^e ne >s'ouvrfdt
complètement qu'aux amitiés qu'elle était sâi« de ^omi*
ner ; il fallait répondre à sa confiance par. un 4pq total
de 6ai-4nême; Elle nie ioomprit pietirt ce qu'il y avait
d'imprudent à encourager les manifestations de , cette
fidélité fanatique.
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68 MADAME WYROUBOVA
I^SM Wyroubova avait gardé une mentalité d*enfant»
et ses malheureuses expériences avaient exalté sa sen*
sibilité, sans mûrir sa réflexion. Dépourvue d'intelli-
gence et de discernement, elle se laissait aller à ses
impulsions; pour être inconsidérées» ses opinions sur
les gens et les choses n'en étaient que plus absolues.
Une impression suflBsait à fixer sa conviction bornée
et puérile ; immédiatement elle classait les gens, suivant
l'impression qu'ils avaient faite sur elle, en « bons »
et « mauvais » ; ce qui revenait à dire « amis » ou « en-
nemis ».
C'est sans calcul de profit personnel, par pure affec-
tion pour la famille impériale, et dans le seul désir de
lui venir en aide, que M™« Wyroubova cherchait à
renseigner l'impératrice, à la gagner à ses préférences
ou à ses préventions, à agir, par elle, sur les décisions
de la cour. Mais elle était, en réalité, l'instrument aussi
docUe et inconscient que néfaste d'un groupe de per-
sonnages peu scrupuleux qui se servaient d'elle pour
faire aboutir leurs intrigues. Elle était incapable d'avoir
une politique à elle ni des visées réfléchies, incapable
même de deviner le jeu de ceux qui l'employaient.
Manquant de volonté, elle subissait entièrement l'in-
fluence de Raspoutine et était devenue son plus ferme
appui à la cour K
Je n'avais pas encore eu l'occasion de voir le staretz
1. La « commission extraordinaire d'enquête » nommée par Kerensky
a établi l'inexactitude des bruits calonmieux répandus au sujet de ses
rapports avec Raspoutine.
Voir à ce propos le rapport de V. M. Roudnibf, un des membres de
cette commission : « La vérité sur la famille impériale russe. » Paris» 1920.
Le fait rapporté par lui m'a été confirmé pendant notre captivité de
Tsarskolé-Sélo par le colonel Korovitchenko, dont il sera question dans
la suite de cet ouvrage.
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MES PERPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES 0»
depuis que j'étais au palais» lorsqu'un jour qM je
m'apprêtais à sortir» je le croisai dans rantichâmlMne.
J'eus le temps de le dévisager pendant qu*U se débar-
rassait de sa pelisse. C'était un iionuiie de tttUe tievée»
à la figura émaciée» aux yeux gris-bleu très perçants
et enfoncés sous des sourcils embroussaillés. Il avait
de longs cheveux» ube grande barbe à la moufik et il
portait ce jour-là une blouse russe en soie Meue snrée
à la ceinture» un pantalon noir bouffant et de hautes
bottes.
Cette rencontre» qui ne se renouvela jamais» me laissa
une impression de malaise indéfinissable : pendant ks
quelques instants où nos regards s'étaient croisés»
j'avais eu nettement l'impression de me trouver en
présence d'un être malfaisant et troublant.
Cependant les mois passaient et j'avais la joie de
constater les progrès de mon âève. Il s'était attaché
i moi et s'effor^t de répondre à la confiance que je
lui témmgnais. J'avais encore beaucoup à lutter contre
sa paresse» mais le sentiment que la sonune de liberté
dont il disposait dépendait entièrement de l'usage
qu'il en faisait stimulait son énergie et fortifiait sa
volonté. Par bonheur l'hiver avait été bon» et il ne
s'était plus produit de crise grave après celle de Livadia.
Je savais bien que ce n'était là qu'un répit» mi^ je
constatais chez Alexis Nicolalévitch un effort sérieux
pour maîtriser sa nature impulsive et tuiimlente qui»
si souvent» hélas ! àviedt été cause d'accidents graves»
et je me demandais si je ne trouverais pas dans cette
maladie» si redoutable à d'autres églEurds» un auxiMldre
qui obligerait peu à peu l'enfant à se dominer» et qui
tremperait son caractère.
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m KES'PBBPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES
' ! 'Bout cetejm'èlait dt'imi très grani réeonff rt, maistîsiiiè
loe'fiMïtQS. cspeiidMit aueime ilfaisioîlinr leninmieaseB
êmoÊàUm tfe ma tftcbc; Jmms |e ft'aJrsM nûeu* me>-
pnsr MnAieti'k oriliBit contrafiéit mes cflafts.» J^«f«ia
àilHAter «mire la «Sattone senriie ée ia dMBtfetktté
«tradtdatielL'<iBaise< d'une partie ctojTenfaMimge. Cfétail
mêtaie poor iBDi> un gvamirsnîet dlétodiifinittiit és^ voir
oèmnent là aioipikitié' nratiiMHe d'iUeaiis i^caialèritoti
«Mit rétbtèjusfw4à: à Fattrait de cesèouanigeB fanflloH
dérées. • <
' &:ne soavieas iqu'ime dépiUat^va d^ paryian^iiDun
éris giRtmvaeniftiitft'da:<eéntre 4e te Phtssia 'nat wm JMV
apporter jée» càdcaOK- an: gnad-dnc héoitrai LeB;4Mài
hommes ipii ta cciinposaieaft, sur Viorûft donsé à^ïmiii;
basse par le «likrQ d'éqmpage 'Sérévenln^ se màmité^
à genoux devant Alexis Nicolaïévitch pour lui ofMr
Ml objetB qu'ils lad deskinaienlL Je ^remanpial Tkdr
eÉÛÊsnosat de ffeidaaHt qui aevait imtcmment rtn^gi^
e|, éès qisa noaB ff&mes aeola, jo'luii deninndafc sfékrlut
avait été à^âafeiatdB/ voir ces gaar agenniiiWéir lèétàÊâ
f^ IDh H'HOn^ rmaiB Dèrévanko dit xfoe <iadà déit*ébiB
(-^ Cest fldbsaMe^ii^cmpereur luÎNiiiêake . nfaimb pm
qu^oiv a nette Âr gepoiix djsvaidb hfi. Paiin|u«B a'eaHLpâh
^e»4rou3 pas BéiÉweakéitàtBgir ain^ ?
>— ^ Je noisais pafc^p'jeiBfos&paî* < •
;IfisrtcrMMi aldfs aispite 'dif.iÉnttR d'équqiage «|
l^Uftant Alt dnolvaiîtéde se Tvairidtffivtèdece qui-était
pètar kd' ano. vèâtabte'icoirtraintie. -
vMAisice qai ^étiHi petEt^ètré pluBiv^àppeemcore» b*àiaiA
son isolMwat et leâ 'dveonsrtaivcies définvwidUcB' dàas
lesquelles se poursuivait son instrurtion. Je me lamlflîs
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MES* PERPLEXrrÉS PÉDAGOGTQUÏ» 71
comiMte «[Uil dévaUr ptMque» fsctaiemenrt ^n être* ahisi^
et que réduestkm 4fViA prince tendra faire ^ lui uii
^nreinconitAcA, qtd flilM pàt^pâ trouver hcn Aeitu vie
poiir li'aVdip tpa& ébè ^Ms sa jeoiièsfte «cuitiis A fe loi
eonamine; L'eMeigneimnt i^a^'a «eçcdt ne JMM êtrs
qu'artificicd, «endaiideùx crt itfogmatique. 11 rev6t mtst^
iMit te icsmrt^ abMlu et intransîgeânft du Gâftédilsme*
Gehi prcwienV de piuêieum ^eMBes r du d»)ix de^ pmfè»^
mdtn. An faftt que leur liberté d'expi?«di$ion e«Cllmitée
par tes ^ifmveMom âxt «ail^du ét'^ lei^ âgartl» que
réehn^ la penumn^të exeeptfotmelli^' de imn dèvet
dn ftti efiHit, qu'Hs dei^nt parcourir en uti «oaifem
d^Mmée» très restreint un vaiftte programme. «Gehi les
potisse mé(?ita&lement' à se i»ervh*'de fërttiide^;' ite
pvocèdettt par affimyatiens, et songent» itHnm à stinwrlef
die« leur #ève î^espflt de recherche et û'sâ^dfy^ eî
fes faibuHéâf decomp^^M, qu'à écârt^ér'ee qui pf^mU
fake maitre en Mi une curkisîté intempestive et 1^ geéC
des investigations non protocolaires.
Bn outre, un «mtant ékyé dans cec^ C€fnditi<^s est
piivè è%i élément qui jone un rMe capital d^s^fa
fosmatôon dû jugmnent ; il manque toujeurs dei^ cfifit^
naissances qu'on «eqiriert en deho» cte ren^eignemenl^
par la vie même, par le libre contact avec ses semblables»
les influences diverses et parfois contradictoires des
milieux, l'observation directe, la franche expérience des
gens et des choses, en un mot, par tout ce qui, au cours
des années, développe l'esprit critique et le sens des
réalités.
U faudrait, dans ces conditions, qu'un être fût doué
de facultés exceptionnelles pour arriver à voir clair,
à" penser juste, et à vouloir opportunément. Entre lui
et la vie il y a des cloisons étanches ; il ne peut concevoir
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72 MES PERPLEXITÉS PÉDAGOGIQUES
ce qui se passe derrière ce mur sur lequel on peint,
pour Tamuser et l'occuper, de f aUacieuses images.
Tout cela me préoccupait beaucoup, mais je savais
que ce n'était pas à moi qu'il incomberait, en définitive,
de remédier, dans la mesure du possible, à ces graves
inconvénients. C'était, en effet, la coutume dans la
famille impériale russe de donner au grand-duc héritier,
lorsqu'il atteignait sa onzième année, un vospitatiel
(éducateur) chargé de diriger l'instruction et l'éducation
du jeune prince. On le choisissait de préférence parmi
des militaires que leur carrière pédagogique semUait
désigner pour cette tâche lourde de responsabilités;
on la confiait, le plus souvent, à un gtoéral, ancien
directeur d'une école militaire. C'était là un poste très
envié en raison des prérogatives qu'il conférait, mais
surtout à cause de l'influence que ces fonctions per-
mettaient de prendre sur le grand-duc héritier, influence
qui souvent restait considérable pendant les premières
années de son règne.
Le choix de ce vospitatiel avait donc une importance
capitale : de lui allait dépendre la direction qui serait
donnée à l'éducation d'Alexis Nicolalévitch, et ce n'est
pas sans anxiété que j'attendais sa nomination.
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CHAPITRE VIII
VOYAGES EN CRIMÉE ET EN ROUMANIE
VISITE DU PRÉSIDENT POINCARÉ
DÉCLARATION DE GUERRE DE L'ALLEMAGNE
{AvriUJuilîet i9i4)
Au printemps 1914» comme les années précédentes,
la famille impériale partit potkr la Crimée. Nous arri-
vâmes à livadia le 13 avril, par une journée radieuse.
Nous étions conmie éblouis par le soleil qui inondait
à flots les grandes falaises tombant à pic dans la mer,
les petits villages tatares à demi terrés dans les flancs
dénudés de la montagne, et les mosquées toutes blanches
qui se détachaient avec un éclat intense sur les vieux
cyprès des cimetières. Le contraste avec ce que nous
venions de quitter était si violent que ce paysage,
quoique familier, nous apparaissait dans sa merve^euse
beauté et dans ce chatoiement de lumière, comme
quelque chose d'irréel et de féerique.
Ces séjours de printemps en Crimée étaient une dé-
tente exquise après les intenninables hivers péters-
bourgeois et nous nous en réjouissions des mois à
l'avance.
Sous prétexte d'installation, on se donna vacances
les premiers Jours et l'on en profita pour jouir pleine-
ment de cette nature splendide. Puis les leçons reprirent
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74 VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE
régulièrement. Mon coUègUe, M. Pétrof» nous accom-
pagnait comme les autres fois.
La santé d'Alexis Nicolaïévitch s'était beaucoup
améliorée pendant les derniers mois» il avait grandi
et pris un air de santé qui faisait Iq joie de tous.
Le 8 mai, l'empereur, voulant procurer un plaisir
à son fik^.déeîda que )'or profiterait d'une Journée
qui s'annomc^ particidièreDSQist radîewe pour monter
juaqa*à la «Pieire lou^s ». Noms parthoes ea automo-
bile, l'empereur, le grand^uc héritier, un officier du
Standard et moi. Le msdtre d'équipage Dérévenko et
le cosaque de service de l'empereur avaient pris place
dans la voiture qui nous suivait. Nous nous élevâmes
peu à peu sur les pentes des monts Jatta, à traversr de
b«tte& forêts de pins dsait le» troaos éMnaes; aiM
éesittes grisfttresi sur fond cvrvré, montaiefit! dreits ^
superbes Jusqu'au ddme de T^rdure qui tes mwarmt.
Nous atteigntades asser rapidement le but éé notre
tem%e : tum gpos r»cher rârpl^mbaftt in vatïée «t, qu*âi
s» couleur, on eût dit av^r été rouiUé ati oorvés éeé
amiées. s "^ • :
La journée était ^ beHe que l'empemur se ctéddfl
à yrotenger la ^mmienade^ Nous passràmes sur le wrsant
nord' des mcirts Jafla. B s*y trouvait encope de gfidnd)»
ohSDi^ de neigci, ei* Alexis I^Gcolalévitcbf ptit «n ptaAâf
très vif à y faire des g^ssades. H eouriit iautowrcfe nomi
jotiaat et lotdtrant, wùlant dans la neige et se: relevant
pour retombcir ^qudques instants plus tmti. 32ûntàà
tnoon, sembhdt41, rexubèranee de sa »aiture ot sa
joie de vivre ne s'étalent manifestées avec tan^t^d*^^
Aeiir: L'empeveittr suivait â^v^è «m bonheur waMÉfiBste
ks ' gambftè^d dTAteim Nkolafié^ôteh. Ob le •scffittaft
ppoisnddmeirt hsuiremc de 'constateor qm son fils avait
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VOVACES. EN CR1BIÉ8 ET RiEHIMANIE 75
vtoûiivsè4a^stmtô fit lès/forceridviiit ilAvah âtèipfivé
fmdMt là Imgtesxttid. CependMiL^lfl: cciiirito 'dé l'^.aBci^
dÊÊtto ad k «ptiÉtJÎt.psi cH:,. de tBm{te «n tem{is^ ilfniteri-
^niil pmqr mddôrar ia ^Taât£ a^ reniant: L'kviniiité
éhi grànd^dsc héritirr. était.< pour bâ, qumqu'lb lifjeii
pedât juOMs^ UM cause ^de goaiide scRifiran» let^irae
fottoecupiÉian inee^iaifte. . . >
La journée timt à sa tedfciioiis {ntnics à ragsèt k
efaraiRie^ jetoor. L-âmperear.fut très gai pendupt -tout
k tnLJeli;^ «a avait riioprenabh qius cette i {^Umètvdb
liberté conaacrèeà «on fils ^^ ocrait été lina tcèafjgraikk
joaisaaiice pDur lui. H avait ëciuappé po«r aMjèuf iiux
aèiK» d^ aon métier <te soàryerain, aux prévëaanoea
càt uBia e i iÉgglt paii» de saH* etitourage. Gxàm^ à l'nniirévu
dB'cetfce petite fugue, il étiBÔfarteênie patveuu à dèjoMf
hi>8urveiHlmœ 4fe la pol^oe dU;pal8BS, ipiil dsviiuBt
toujours autour de lui, — bien qu'elte «TbKerçâl'deffaçop
fosl xtiBcrète,, -^ «t qu/îl abfaoEDaîtv Une <fcâs< au^ mekis,
il lui avait été donné de vivrt comme lia simpk nortel:}
il paraissait détendu et reposât , i
iL'enqpereur, en tsmps Mdiuaîre, Toyait asatz peu
aeaxenfants; ae& oocnpakions et les exigences de k^ vie
de cour Tempêchaient de kàr doniier tout le t^B^
qu'H aurait désicâ km vouer. B «a'^taR^ «nJâèÉPement
Boaâisi à rimpâratinoè du scuii :de texir iaathiction <irt:^
dluiB les' irareB uioments dfiaitHmké qu'il passait ^a^pifMi
eux, il aiinBôt è jouir de <)eur piéseuce sans «rrièpc^
penée, en 46àte •liberté d'mspisL II s'eikvçait akrs
d'écarter le souci de la responsabilité immense qat
petitft anr lai ; il dieoclnt à oublifiEr quH était eai^iereur,
peur B^tfè fim ifu'un père.
Aucun incident important ne. vin*' marifacar nalm
vie monotone pendaal les sesittues qui saiviienty '
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76 VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE
Vers la fin du mois de mai, le bruit des prochaines
fiançailles de la grande-duchesse Olga Nicolalevna avec
le prince Carol de Roumanie \ se répandit à la cour.
Elle avait alors dix-huit ans et demi. Les parents, de
part et d'autre, semblaient favorables à ce projet que
les conjonctures politiques du moment rendaient très
désirable. Je savais également que le ministre des
affaires étrangères, M. Sazonof, mettait tout en oeuvre
pour qu'il aboutit, et que les derniers arrangements
devaient être pris lors d'une visite que la famille impé-
riale russe allait faire sous peu en Roumanie.
Au début de juin, un jour que je me trouvais seul
avec Olga Nicolalevna, elle me dit tout à coup avec la
franchise empreinte de tant de confiance et de simpli-
cité dont elle était coutumière et qu'autorisaient des
rapports remontant à l'époque où elle n'était encore
qu'une petite fille :
— Dites-moi la vérité. Monsieur, vous savez pourquoi
nous allons en Roumanie ?
Embarrassé, je répondis :
— Je crois que c'est une visite de politesse que
l'empereur va faire au roi de Roumanie, pour lui rendre
celle qu'il lui a faite autrefois.
— Oui, c'est peut-être le prétexte officiel, mais la
raison véritable... Ohl je sais bien que vous n'êtes
pas censé la savoir, mais je suis sûre que tout le monde
en parle autour de md et que vous la connaissez...
Et comme je faisais un signe de tête affirmatif,
elle ajouta :
— Eh bien ! si je ne veux pas, ce ne sera pas. Papa
m'a promis de ne pas me forcer... et moi, je ne veux
pas quitter la Russie.
1. Actuellement prince royal de Roumanie.
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VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE 77
— Mais vous pourrez y revenir aussi souvent que
vous voudrez.
— Je serais malgré toirt une étrangère pour mon
pays ; je suis russe et veux rester russe I
Le 13 juin nous nous embarquâmes à Yalta sur le
yacht impérial Standard^ et le lenilemain matin nous
arrivions à Constantza» le grand port roumain de la
mer Noire où devaient avoir lieu les solennités. Sur le
quai de débarquement, une compagnie d'infanterie
avec drapeau et musique rendait les honneurs mili*
taires, tandis qu'une batterie d'artillerie placée sur le
plateau qui domine le port faisait entendre le salut
ré^mentaire. Tous les bâtiments en rade étaient sous
grand pavois.
Leurs Majestés furent reçues par le vieux roi Carol,
la reine Elisabeth (Carmen Sylva) et les princes et
princesses de la famille royale. Après les présentations
d'usi^» on se rendit à la cathédrale ; un Te Deum y
fut ctiébré par Tévéque du Bas-Danube. A une heure»
tandis que les personnes de la suite étaient les hôtes du
président du Conseil des ministres, un déjeuner intime
réunissait les membres des deux familles. Il fut servi
dans le pavillon que Carmen Sylva avait fait construire
à l'extrémité de la jetée. C'était là une de ses résidences
préférées et elle y faisait chaque année de longs séjours.
Elle aimait à passer des heures entières à « écouter la
mer » sur cette terrasse qui semblait conune suspendue
entre le ciel et les flots» et où seuls les grands oiseaux
de mer venaient troubler sa solitude.
L'après-midi, Leurs Majestés offrirent un thé à bord
du Standard, et assistèrent ensuite à une grande revue
militaire.
Le soir à huit heures» tout le monde se réunit de
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78 VOYAGES EN CRIMËE ET ROUMi^NIE
Donveau poHr le dîner de gala qui fut aerd dans une
jolie salle construite à cette occasion. L'aspect. en était
ehaimnmt ; Im omob. et k {dafland iteetse Jiiaat, par-
semés de petites lampes électciqme* «diiçosées avoc go^tt^
k6 plantes vertes ef les ffents haimonieusèiiieÉX gniu-
pôes« tout cela fomak un ensemble dte coidenrs et 4»
ïgnes fort, agréable à TonL •
' L'empereur, ayant à ses oâiés la reiae Elisabeth «A
la prinœsse Mjvie ^ occupait le centpe d'mie longue
taSdc à laquelfe avaient pas plan quatra^vi^gt^uatre
oènivives« L'impératiôce^ «n faee «de laisse tro<n»t
entre lé rei Carol dt le prince Ferdiiûnd'^. Olga Nw(^
lalevna, assise' à. oôté du prince Carol; répondait aroo
sa bonne grâce habituelle à ses questions. Quant aux
trais autres grande»*duchessf s^ qui arrivaient diffici-
lement à x^achei^ l'ennui qu'elles éprouvÂent toujours
en pareille circônsftumce, aUes sd penekaient à tout
moment de mon ciUké et d*tm iooup d'oeHt amusé me dési^
gnaieilt leur sœur. Viers la fin du pepas qui se ^éroulaM:
aréiee iè oéréinbnijdikabibtiel» le rei^se leva pouriwibâiter
la< biehyeaue i* tf empereur, il s'exprima eh françain^
maia anrecf un fort accent aUen»ahd. L'empereur lui
rendit en français égéleiaent; 3 parlait d'ane façon
agréable, d'une voix bidn tînibréé et' harménieuse. Le
dtner tensmé, nous passikmes' Hsm une aut^ tsaile o(t
Lems Maîest es tinrent leap>cerde, et eeuK<iiiift^aienl
pas appelés «iinrès d'élks iieitiQ*dèient pas à se grouper
setecn^ies affinités des sympcifhies'oU le ha5ârâ>des ren-
contres. Mais la soiiiée fu* teouttéè, 'oar te S/wirfarrf
Aevdit. quitter Constantea lé four -même. 15^0 heare
plus taiU le yacdit pvéMât fa mer «t^ se dit$^êai)k sur
1. Aujourd'hui reine de Roumanie. ,
' 2. Le roi acttiel de Hoomanie. ' • * *
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VOYAiGES Elf.CRIMÔE ET ROUMANIE 79
Odeasa» X^ tendtemmn j'iq[>piis que te projet da mariais
étiw^j abandonoé ou) tout «tt nudids rat^utoér sûtit iffitf ;
fi9^ ^jMieîùsviia' avait eu ^aia dâ c^use^H *! : *
Le 15 juin, au matin, nou^ «mi^onSiâ Odessa ;<L*iO]iH
pcmur ^tasaa, cin nevi^Q le» broupetf djeiia ganûMn kpii
lu^iu^irat pcéseait^ées^par le général i)v)a»(tf, dommaiidaAt
d9 la ârjeonscciptiaii s4Utaii^e«
l^^iteiidi^iaam nom noua arrittoies {teaéœt qMlquea
]miî:^Bi 'è Kicliiaf^, en: BeiBarabie^. ' aêti id'assiilier ft
l'inaugoration xl'ua raoBumenti étevéi' à' la 'méDMÎitt
d'AleHandce l^^i ^ h IS nous* miUiom à TBar^knié^
Sélo. L'empereur y reçut deux jotuts pftta ^asd lâViaiia
da roi de Sai^e cpûr^nâillB cexneiDcief é» l'avoir dommé
ebe£ honoraires! d'tin de&Dé^flient3 de sa garder II ly
eut,, à cette oceafii^, une pAPâd^disvatit le QrandJPakds
de TsarskOilié^SëQ; ea fut la seuteMmatttfestatîckn esdté-
riaure qui marqua le eoart B^<e«U!^à ct^: iDonaôrquei
Le 28 juia# il. prenait dongéde la ËainiUiè'éiaipéiibte:'^
Peu aptiès. njoros partidna à notre tout fiosip Péterhof
où/ Jtuws nouis embarquâmes le H Juillet pour une courte
eroi^î^ dan3 le^ fionds. de la Emlande. h'Âi^xmnâma '
noiis eonduisit d^ Péterbof à Grosi0tadt où. noits^/atten-f
dait le StandamL Au mon^caib de monttr à bond,; le
tsarévitch prit tnal i&on.élan* et vint frugaper de ia chè^
ville le bas de L'escalîer qui menait à la ôotipée. Je.emâ
1. Qui aivaail pu prévoir (Uorsr q^^ pa^ ce{ mariage (d}e> aiufailf é<2l)JVo4
au, sort effroyable qui Tattendattl ,
% Quelques semaines plus tard» le roi de Saxe fût le ^'eul des t>ibi6eij
oefiD^d^, «yecie irand^dbc de-H«fi^e»lrèjD^4Q>i'impéi1atH€p;Al««Mni
Féodorovna, à tenter d'éviter une rupture avec la Russie. H iui répugnait
de «'associer à un acte d& violence envers' un pays dont lî Veiiâlt t^ette
VMX^ Qola ne fenipêclift pas d'alttema» apiès la décianattéa>de gOÊmi
de tenir les discours les plus belliqueux.
3» PalM Sf^ihi à mues. Le titaflot d'^an 4» Stoftotf ne iiit penûetiait
pas de venir nous prendieà-Béterhat '> m
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80 VOYAGES EN CRIMÉE ET ROUMANIE
tout d'abord que cet accident n'aurait pas de suite
f ftcheuse. Mais vers le soir l'enfant commença à souffrir
et les douleurs augmentèrent rajMdement t tout faisait
jn^mr une crise sérieuse.
Je me réveillai le lendemain en plein fiord finlandais.
Le site était exquis : une m^ couleur d'émeraude»
nuancée de jolis reflets clairs à la courbure des vagues,
et toute parsemée d'flots de granit rouge surmontés
de pins dont les troncs flambaient au soleil. Puis, au
second plan, le littoral avec ses longues bandes de sable
jaune, et ses forêts d'un vert sombre qui s'en allaient
très loin se perdre dans le ciel...
Je descendis chez Alexis Nicolalévitch ; la nuit avait
été très mauvaise; l'impératrice et le D' Botkine
étaient auprès de lui, impuissants à calmer ses tortures K
La journée s'écoula morne et lente. Depuis la veille
j'avais remarqué parmi les personnes de là suite une
agitation insolite. Je m'informai auprès du colonel D...
et j'appris que Raspoutine avait été victime d'un atten-
tat qui mettait sa vie en danger. Il était parti quinze
jours auparavant pour la Sibérie et, en arrivant à
Pokrovskolé, son village natal, il avait été frappé par
une jeune femme d'un coup de couteau au ventre ; la
blessure pouvait être mortelle. L'émoi était grand à
bord, ce n'étaient que chuchotements et conciliabules
mystérieux qui cessaient subitement à l'approche de
toute personne que l'on soupçonnait d'appartenir au
clan de Raspoutine. Le sentiment qui primait tous les
autres était l'espoir de se voir enfin délivré de cet être
malfaisant, mais on n'osait encore se laisser aller sans
réserve à la joie : ce danmé moujik semblait avoir l'ftme
1. Gm hémomiglct sont-oatanées sont particaUèreiiient dovkmreuset
quand elles se produisent dans une articulation.
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VISITE DU PRÉSIDENT POINCARÉ 81
chevillé^ au corps et Ton pouvait craindre qu'il n'en
réchappât K
Le 19 nous rentrâmes à Péterhof où était attendu
le président de la République française ; notre croisière
n'était qu'interrompue et nous devions la reprendre
sitôt après son départ. Alexis Nicolaïévitch, qui allait
mieux depuis deux jours, était encore incapable de
marcher et il fallut le porter au sortir du yacht.
Le lendemain après-midi le président de la Répu-
blique arrivait sur le cuirassé La France en rade de
Cronstadt où l'empereur était venu l'attendre. Ils
rentrèrent ensemble à Péterhof et M. Poincaré fut con-
duit dans les appartements qui avaient été préparés
à son intention au Grand Palais. Le soir un dîner de
gala fut donné en son honneur, l'impératrice et les
dames de sa suite y assistèrent.
Le président de la République fut pendstot quatre
jours l'hôte de Nicolas II et de nombreuses solennités
marquèrent son court séjour. L'impression qu'il fit
sur l'empereur fut excellente et j'eus personnellement
l'occasion de m'en convaincre dans les circonstances
suivantes.
M. Poincaré avait été invité à prendre part au dé-
jeuner de la famille impériale, dont il était le seul con-
vive. On le reçut sans le moindre apparat au petit
cottage d'Alexandria, dans le cadre intime de la vie
de tous les jours.
1. Raspoutine fut conduit à l'hôpital de Tioumen et opéré par un
spécialiste envoyé de Saint-Pétersbourg. L'intervention chirurgiicale
réussit admirablement et huit Jours plus. tard le malade était hors de
danger. Sa guérison fut considérée comme un miracle : ni le fer, ni le
poison ne pouvaient avoir raison de celui que Dieu protégeait visible-
ment t
6
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82 VISITE DU PRÉSIDENT POINCARÉ
Le repas terminé, Alexis Nicolaïévîtch vint me cher-
cher et m'exhiba, non sans une certaine fierté, le grand
cordon de la Légion d'honneur qu'il venait de recevoir
des mains du président de la République. Nous sor-
tîmes ensuite dans le parc où l'empereur ne tarda pas
à nous rejoindre :
— Savez-vous que je viens de parler de vous à
M. Poincaré ? me dit-il avec sa bonne grâce accou-
tumée. Il s'est entretenu un moment avec Alexis et
m'a demandé qui lui donnait ses leçons de français.
C'est un homme tout à fait remarquable, d'une haute
intelli^nce et, ce qui ne nuit jamais, un causeur bril-
lant. Mais ce que j'apprécie le plus, c'est qu'il n'a rien
du diplomate \ On ne remarque chez lui aucune rétî^
oence ; c'est net et franc, et Ton se sent d'emblée gagné
de confiance. Ah I si l'on parvenait à se passer de la
diplomatie, ce jour-là l'humanité aurait réalisé un
progrès inmiense I
Le 23 juillet, après un dîner d'adieu offert à Leuis
Majestés sur La France, le président quittait Cronstadt
à destination de Stockholm.
Le lendemain nous apprenions avec stupeur que
l'Autriche avait remis la veille au soir un ultimatum
à la Serbie K Je rencontrai l'après-midi l'empereur
dans le parc, il était préoccupé, mais ne semblait pas
inquiet.
1. L'empereur disait que la diplomatie a le secret de faire paraître
noir ce qui est blanc. U me cita un jour à ce iNX>pos cette définition que
Bismarck a donnée de l'ambassadeur : « Un homme envoyé dans un
pays étnmger pour y mentir au proût du sien », et il ajouta : f Us ne
fOBt pas tous de son école, Dieu m^rd ; mais les diplomates ont ie talent
4e oompliqner les questions les plus simples. •
% L'Atttrtehe retarda la remise de l'ultimatum jusqu'il moment
•ù il fut mstéfflellemeat imposstbie que la noHTdUe en parvtiA à Sidnt-
Pétersbourg avant le départ de Poincaré.
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DÉCLARATION DE GUERRE DE L'ALLEMAGNE 8B
Le 25, un Conseil extraordinaire est réuni à Krasûoïé-
Sédo sous la présidence de Fempereur. On décide d'ol^-
serrer une poUtiqi&e de conciliation, digne et ferme
totite£oid. Les journaux commentent avec passion la
démarche de TAutriebe.
Les jours suivants, le ton de la presse devient de ]^us
en plus violent. On accuse l'Autriche de vouloir écraser
la Serbie. La Russie ne peut laisser anéantir la petite
nation slave. Elle ne peut tolérer la suprématie austr<^-
aUemande dans les Balkans* L'honneur national est en jeu.
Cependant, tandis que les esprits s'échauffent, et
que la diplomatie met en branle tous les rous^s de ses
ehancelleries, des télégrammes angoissés partent du
eottage d'Alexandria pour la lointaine Sibérie où Ras-
poutine se remet lentement de sa blessure à l'hôpital
de Tloumen \ Ils ont tous à peu prés la même teneur :
« Nous sommes effrayés par la perspective de la guerre.
CroiS'tu qu'elte soit possible ? Prie pour nous. Soutiena-
notts de tes conseils. » Et Raspoutîne de répondre qu'il
faut éviter la guerre à tout prix si l'on ne veut pas
attirer les pires calamités sur la dynastie et sur le pays
tout entier. Ces conseils répondaient bien au vœu
intinie de l'empereur dont les intentions pacifiques ne
sauraient être mises 6n doute. Il faut Tavoir vu pendant
cette terrible semaine de la fin de juillet pour con^
prendre par quelles angoisses et quelles tortures morales
il a passé. Mais le moment était venu où l'ambition
et la perfidie germaniques devaient avoir raison de
ses dernières hésitations et sdlaient tout entraîner dans
la tourmente.
1. En hiver 191S-19, alors que je me trouvais à Tioumen, j'ai eu
sous les yeux la copie de ces télégrammes, dont U m'a été plus tard
Impossible de me procurer de nouveau le texte.
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84 DÉCLARATION DE GUERRE DE L'ALLEMAGNE
Malgré toutes les offres de médiation, et bien que le
gouvernement russe eût proposé de liquider l'incident
par un entretien direct entre Saint-Pétersbourg et
Vienne, nous apprenions le 29 juillet que la mobilisation
générale avait été ordonnée en Autriche. Le lendemain
c'était la nouvelle du bombardement de Belgrade et
le suriendemain la Russie répondait par la mobilisation
de toute son armée. Le soir de ce même jour, le comte
de Pourtalès, ambassadeur d Allemagne à Saint-Péters-
bourg, venait déclarer à Sazonof que son gouvernement
donnait un délai de douze heures à la Russie pour arrêter
la mobilisation, faute de quoi TAllemagne mobiliserait
à son tour K
Le délai accordé par l'ultimatum à la Russie expirait
le samedi, 1®' août, à midi. Le comte de Pourtalès ne
parut cependant que le soir au ministère des affaires
étrangères. Introduit chez Sazonof, il lui remit solen-
nellement la déclaration de guerre de l'Allemagne
à la Russie. Il était 7 heures 10; l'acte irréparable
venait de s'accomplir.
1 Le grand État-major allemand savait fort bien que rinterruption
de la mobilisation russe, vu son extrême complexité (immensité du pays,
petit nombre de lignes de ctiemins de fer. etc.), provoquerait une telle
désorganisation des services qu il faudrait trois semaines pour pouvoir
recommencer le mouvement Trois semaines d'avance pour l'Allemagne^
c'était la victoire assurée.
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CHAPITRE IX
LA FAMILLE IMPÉRIALE PENDANT LES PREMIERS
JOURS DE LA GUERRE. — VOYAGE A MOSCOU
(Août iOiU)
Au moment où cette scène historique se déroulait
dans le cabinet du ministre des affaires étrangères à
Saint-Pétersbourg, l'empereur, l'impératrice et leurs
filles assistaient à l'office du soir dans la petite église
d'Alexandria. En rencontrant l'empereur quelques
heures plus tôt, j'avais été frappé de son expression de
grande lassitude : il avait les traits tirés, le teint ter-
reux, et les petites poches qui se formaient sous ses
yeux quand il était fatigué semblaient avoir démesu-
rément grandi. Et maintenant il priait de toute son
âme pour que Dieu écartât de son peuple cette guerre
qu'il sentait déjà toute proche et presque inévitable.
Tout son être semblait tendu dans un élan de sa foi
simple et confiante. A côté de lui, l'impératrice, dont
le visa^ douloureux avait l'expression de grande souf-
france que je lui avais vue si souvent au chevet d'Alexis
Nicolaïévitch. Elle aussi priait ce soir-là avec une
ferveur ardente, comme pour conjurer la menace redou-
table...
Le service religieux tenniné. Leurs Majestés et les
grandes-duchesses rentrèrent au cottage d'Alexandria;
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86 LA FAMILLE IMPÉRIALE PENDANT
il était près de huit heures. L'empereur, avant de se
rendre à table, passa dans son cabinet de travail pour
prendre ^ connaissance des dépêches qui avaient été
apportées en son absence, et c'est ainsi qu'il apprit,
par un message de Sazooof, la déclaration de guerre de
l'Allemagne. H eut un court entretien par téléphone
avec son ministre et le pria de venir le rejoindre à Alexan^
dria dès qu'il en aurait la possibilité.
Cependant l'impératrice et les grandes-duchesses
attendaient à la salle à manger. Sa Majesté, inquiète
de ce long retard, venait de prier Tatiana Nicolaïévna
d'aller chercher son père, lorsque l'empereur, très pâle,
iq>pamt enfin et leur annonça, d'une voix qui malgré
loi trahissait son émotion, que la guerre était déclarée,
A cette nouvelle l'impératrice se mit à pleurer et le»
grandes-duchesses, voyant la désolation de leur mère,
fondirent en larmes à leur tour K
A neuf heures Sdzonof arrivait à Alexandria. Il j
fat retenu très longtemps par l'empereur qui re^t
sussi au oonrs de la soirée Sir G. Buehanan, ambassa-
deur de Grandes-Bretagne.
Je ne revis l'empereur que le lendemain, après le
dé}efoner, au moment où il vint embrasser le tsarévitch *
ayant de se rendre à la séance solennelle du Palais
d'Hiver d'où il devait, selon la coutume de ses ancêtres,
laneer un manifeste à son peuple pour lui annoncer la
guerre avec l'Allemagne. Il avait encore plus mauvais
visage que la veille, ses yeux brillaient comme sll avait
la fièvre. Il me dit qu'il venait d'apprendre que lea
1. Je tiens ces détails de la bouche de la grande-duchesse Anastasie
Nicolaïévna qui m'en fit le récit le lendemain.
Z, Aiex|fi NicolaSévitch, encore miU remis de son accident, avait
aggravé son état par une imprudence, n ne put donc accompagner ses
pafents à Saint-Pétersbourg. Ce (ut pour eux on gros erère-ccettr.
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LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE 87
AUemands avaient pénétré dans le Luxembourg et
attaqué les postes de douane français sans que la guerre
eAt été déclarée à la France.
Je transcris ici quelques-unes des notes que je pris
au jour le jour à ce inonient4à :
Lundi 3 août — L'empereur est venu ce matin eliM
Alexis Nicolalévitch ; il ^ait transfiguré. La cérémonie
d'hier a été l'occasion d'une manifestation cproidiose.
Lorsqu'il a paru sur le balcon du Palais d'Hiver, la
foule immense qui était massée sur la place s'est age-
nouillée et a entonné l'hymne russe. L'enthousiasme
de son peuple a montré au tsar à quel point cette guerre
était nationale.
J'apprends que l'empereur a fait hier au Palais
d'Hiver le serment solennel de ne pas conclure la pabi
tant qu'il restera un seul ennemi sur le sol de la Russie.
En prenant cet engagement devant le monde entieff,
Nicolas II marque bien le caractère de cette guerre :
c'est la lutte à outrance, la lutte pour l'existence.
L'impératrice s'est entretenue assez longuement avec
moi cet après-midi. Elle était dans un violent état,
d'indignation. Elle venait d'apprendre que, sur l'ordre
de Guillaume II, l'impératrice douairière de Russie
aviût été empêchée de continuer sa route sw Saint*
Péter^ourg et avait dû» de Berhn, se rendre à Copenr
hague.
^- Lui, un monarque, arrêter une imitatrice I
Comment a-t-il pu en arriver 1à ? U a tout à fiât ebMffi
depuis que le parti militariste, le parti qui hait la Russie,
a pris une influence prépondérante sur hû, mais je suis
sûre qu'il a été amené à la guerre contre sa velouté.
B y a été entraîné par le Krcmprinz qui s'était mis
ouvertement à la tête du parti militariste et panger-
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88 LA FAMILLE IMPÉRIALE PENDANT
maniste, et semblait désapprouver la politique de son
père, n a eu la main forcée par lui.
« Je ne l'ai jamais aimé à cause de son manque de
sincérité, il a toujours joué la comédie et il est si vani-
teux. U m'a constamment reproché de ne rien faire
pour l'Allemagne et il a mis tout en œuvre pour déta-
cher la Russie de la France \ mais je n'ai jamais cru
que c'était pour le bien de la Russie. Cette guerre !...
il ne me la pardonnera pas.
a Vous savez que l'empereur a reçu un télégramme
de lui avant-hier dans la nuit, plusieurs heures après
la déclaration de guerre, et ce télégramme demandait
« une réponse immédiate qui seule pouvait encore con-
jurer l'effroyable malheur ». D a cherché une fois de
plus à tromper l'empereur..., à moins que cette dépêche
n'ait été retenue à Berlin par ceux qui voulaient à
tout prix que la guerre eût lieu. »
Mardi 4 août. — L'Allemagne a déclaré la guerre à
la France et j'apprends aussi que la Suisse a mobilisé.
Je me rends à la légation afin d'y prendre les ordres
pour un départ éventuel.
Mercredi 5 août. — Je rencontre l'empereur dans le
parc; il m'annonce, tout joyeux, qu'à la suite de la
violation de la neutralité belge, l'Angleterre se rallie
à la bonne cause. De plus la neutralité de l'Italie semble
assurée.
— Nous avons déjà remporté une grande victoire
diplomatique, celle des armes suivra et, grâce à l'appui
1. Je ae puis pas dire que l'impératrice prouvât une sympathia
personnelle pour la France à laquelle ne l'attacbait aucun souvenir,
«t vers laquelle aucune affinité de tempérament ne la portait Elle ne
comprenait pas le tour d'esprit français, et prenait au sérieux toutes les
légèretés de plume de nos • inunoralistes i. Par contre, elle goûtait les
grands poètes du xix« siècle.
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LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE 89
de rAngleterre, elle viendra plus tôt qu'on ne peut le
croire. Les Allemands ont toute l'Europe contre eux,
sauf rAutriche. Leur insolence et leur despotisme ont
fini par lasser même leurs alliés : voyez les Italiens I
Le soir j'ai de nouveau une longue conversation avec
l'impératrice qui ne peut pas admettre que je parte
pour la Suisse.
— C'est absurde, vous n'y arriverez jamais, tous les
chemins sont coupés.
Je lui dis qu'un arrangement est intervenu entre
l'ambassade de France et la légation de Suisse et que
nous partirons tous ensemble par les Dardanelles.
— Le malheur est que si vous avez quelque chance
— fort minime d'ailleurs — d'arriver chez vous, vous
n'en avez aucune de revenir ici avant la fin de la guerre.
Et comme la Suisse ne se battra pas, vous resterez
chez vous à ne rien faire.
En ce moment le D' Dérévenko entre dans la salle
où je me trouve avec Sa Majesté. U tient à la main
les journaux du soir qui annoncent la violation de la
neutralité suisse par l'Allemagne.
— Encore ! mais c'est fou, c'est insensé, s'écrie
l'impératrice. Us ont complètement perdu la tête.
Et comprenant qu'elle ne peut maintenant me retenir,
elle n'insiste plus et se met à me parler avec bonté de
mes parents qui vont être pendant si longtemps sans
nouvelles de moi.
— Je n'ai moi-même aucune nouvelle de mon frère,
ajoute-t-elle. Où est-il ? En Belgique, sur le front
français ? Je tremble à la pensée que l'empereur Guil-
laume, par vengeance contre moi, ne l'envoie contre
la Russie, il est bien capable de cette vilenie 1... Oh I
c'est horrible la guerre I Que de maux, que de souf*
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M LA FAMILLE IMPÉRULE PENDANT
iranoes, mon Diea I... Que cleviendra l'Allemagne î
Quelle humiliation, quel écrasement 1 Et tout cela par
la faute des Hohenzollern, par suite de leur orgu^
fou et de leur ambkipn insatiable. Qu'ont-ils fait dQ
l'Allemagne de mon enfance ? J'ai gardé de mes pre-
mières années de si jolis souvenirs de Darmstadt, si
poétiques, si bienfaisants et j'y avais de tnen bons
amis. Mak, lors de mes derniers s^ours, l'Allemagne
m'est apparue comme un autre pays, comme un paya
mconnu et que je ne comprenais plus... Il n'y avait
que les vieux avec lesquels je me retrouvais conmie
autrefois en communion de pensée et de sentiments.
La Prusse a fait le malheur de l'Allenuig^e* On a trompé
le peuf^ allemand, on lui a inculqi^ des sentiments
éà haine et de vengeance qui n'étaient pas dans sa
nature... La lutte va être terrible» monstrueuse^ et
l'humanité marche au devant d'effroyables soufiFrai^ces...
Jeudi 6 août. — Je noe suis rendu ce matin en ville :
la violation de la neutralité suisse n'est pas confirmée
et semble très invraisemblable; le passage par lea
Dardanelles est impossible. Notre d^art est donc reur
voyé sans qu'on puisse prévoir quand, il auraUeu. Cette
incertitude me pèse.
Dimanche 9 avéL — L'empereur s'est de nouveau
entretenu assez longueme^it avec moi aujourd'hui. Il
m'a parlé, comme les jours précédents^ avec une con*
fiance et un abandon que seules les drcoBStanees
exceptionnelles que nous traversons peuvent expliquer.
Jamais ni lui, ni l'impératrice^ n'abordaient avec moi
de sujets poUtiques ou d'ordre intime. Mais 1^ événô^
ments prodigieux de ces jours derniers, et le fait quei
fa& été de si près mêlé à leurs soucis et à leuRs angoisses^
m'ont rapproché d'eux et ont fait tomber momentané-
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LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE Jl
ment les barrières conventionnelles de l'étiquette et
des usages de cour.
L'^npere«r me parie tout d'abord de la séance solen-
ndle que la Douma a tenue la veille. Il me dit la joie
immense que lui ont causée son attitude rteohie et
itigne, son ardent patriotisme.
— La Douma a été à la hauteur des circonstances^
elle a été vraiment l'expression de la nation, car le
peuple russe tout entier a ressenti l'injure que Im a
faite l'Allemagne. J'ai pleine confiance en l'avenir
maintenant... Pour moi» j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour éviter cette guerre et je me suis prêté à toutes les
concessions compatibles avec notre dignité et notre
honneur national... Vous ne pouvez vous figurer com-
bien je suis heureux d'être sorti de cette horrible incer-
titude, car je n'ai jamais enduré de torture semblable
à l'angoisse des jours qui ont précédé la guerre. Je suis
sâr qu'il se produira maintenant en Russie un num-
vement analogue à celui de la grande guerre de 1812.
Mercredi 12 août. — C'est l'anniversaire d'Alexis
Nicolalévitch qui a aujourd'hui dix ans.
Vendredi 14 aoUtt — Le grand*duc Nicolas Nico«
lHéviteh \ commandant en chef des armées russes est^
parti pour le front. Avant de quitter Péterhof, il est
venu à Alexandria pour présenter à l'empereur le pre-
mier trophée de guerre, ime mitrailleuse prise aux
Allemands dans un des combats qui ont marqué le
début des opérations à la frontière de la Prusse orien-
tale.
Samedi 15 août. — On m'a annoncé hier scrir que
L Le grand-duc Nicolas Nicolalévitcli, petit-ûlf de Nicolas I", avait
été nommé par l'empereur généralissime des armées russes, aussitôt
apfès la dédaration de guerre.
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«2 VOYAGE A MOSCOU
j'étais officiellement dispensé de rentrer en Suisse.
J'apprends que c'est le résultat d'une démarche que
Sazonof a fait faire à Berne, sur la demande de Sa
Majesté. Au reste, il est de plus en plus douteux que
les Suisses puissent partir.
La famille impériale doit se rendre le 17 à Moscou
où l'empereur, selon la coutume de ses ancêtres, désire
aller implorer sur lui et sur son peuple la bénédiction
de Dieu, à l'heure tragique que le pays traverse.
Lundi 17 août. — L'arrivée de Leurs Majestés à
Moscou a été l'un des spectacles les plus impression-
nants et les plus émouvants qu'il m'ait été donné de
voir jusqu'ici...
Après les réceptions d'usage à la gare, nous nous
acheminons en une longue file de voitures vers le
Kremlin. Une foule immense a rempli les places et les
rues, a escaladé les toits des boutiques, s'accroche en
grappes aux arbres des squares, aux devantures des
magasins, s'écrase aux balcons et aux fenêtres des
maisons et, tandis que toutes les cloches des sanctuaires
sonnent sans interruption, de ces milliers de poitrines
«'élève, formidable de grandeur religieuse et d'émotion
contenue, ce merveilleux hymne russe où s'exprime
la foi de tout un peuple :
Dieu, garde le Tsar I
Fort et puissant, règne pour notre gloire,
Règne pour Teflroi de nos ennemis. Tsar orthodoxe.
Dieu, garde le Tsarl
Sur le seuil des églises, dont les portes grandes ou-
vertes laissent apercevoir les lueurs des cierges qui
brûlent devant l'iconostase, les prêtres en habits sacer-
dotaux et tenant à deux mains leur grand crucifix
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VOYAGE A MOSCOU 93
d'or, bénissent au passage le tsar d'un large signe de
croix. L'hymne meurt et rensdt, montant conmie une
prière d'un rythme puissant et majestueux :
Dieu, garde le Tsar I
Le cortège arrive à la porte Ibérienne \ L'empereur
descend de voiture et, selon l'usage, entre dans la cha-
pelle pour baiser l'image miraculeuse de la Vierge
d'Ibérie. Il en ressort, fait quelques pas et s' arrêtés-
dominant la multitude immense. Sa figure est grave
et recueillie ; immobile il écoute la voix de son peuple
et semble communier avec lui. Une fois encore il a
entendu battre le cœur de la grande Russie...
Il se tourne ensuite du côté de la chapelle, se signe,
puis, se recouvrant, rejoint à pas lents sa voiture qui
disparait sous la vieille porte et gagne le Kremlin.
Alexis Nicolaïévitch se plaint beaucoup de nouveau
de sa jambe, ce soir. Pourra-t-il marcher demain ou
faudra-t-il qu'on le porte lorsque Leurs Majestés se
rendront à la cathédrale ? L'empereur et l'impératrice
sont désespérés. L'enfant n'a déjà pas pu assister k
la cérémonie du Palais d'Hiver. Il en est presque tou-
jours ainsi lorsqu'il doit paraître en public : on peut
être presque certain qu'une complication surviendra
au dernier moment. Il semble vraiment qu'un sort fatal
le poursuit.
Mardi 18 août. — Quand Alexis Nicolaïévitch a
constaté, ce matin, qu'il ne pouvait pas marcher, son
désespoir a été très grand. Leurs Majestés décident
1. C'est la porte par laquelle les tsars passaient toujours pour se
rendre au Kremlin lorsqu'ils venaient à Moscou. Elle conduit de la ville-
à la Place Rouge qui s'étend tout le long du mur est du Kremlin.
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«4
VOYAGE A MOSCOU
cependant qu'il assistera à la cérémasie ; il sera porté
par un des cosaques de l'empereiur. Mais c'est une
cruelle déception pour les parents qui eraignent de
voir s'accréditer dans le peuple l'idée que le grand-duc
héritier est infirme.
A onze heures» lorsque l'empereur paraît au haut
de l'Escalier Rouge, la foule immense qui se presse
«nr la place l'acclame frénétiquement. U descend len-
tement donnatot le bras à Timpératriee, s'arance, suiii
d'un long cortège, sur la passerelle qui relie le palais
à la cathédrale de l'Assomption et pénètre dans l'église
au milieu des ovations enthousiastes de la multitude^
Les métropolites de Kief , Saint-Pétersbourg et Moscou,
ainsi que le& hauts dignitaires du cler^ orthodoxe, sont
présents. A la fin de T office, les membres de la famille
impériale s'approchent l'un après l'antre des saintes
reliques qu'ils baisent pieusement, et se prosternent
devant les tombeaux des Patriarches. Ils se rendent
ensuite au monastère des Miracles pour prier sur ■•*
tombe de saint Alexis,
Long^temps encore après que Leurs Majestés tMV^
rentrées au palais, [a foule a continué à statiouncr
te place dans Tespoir de les revoir. Et lorsque
sommes sortis, plusieurs heures plus tsard, U ^
nous
•i
encore des centaines de paysans sur resplanai*^*
Jeudi 20 aoûL — L'enthousiasme ne ImX
de jour en jour. Il semble que le peuple dô
de posséder le tsar et désireux de le
temps possible^ veiiitle se l'attaL'bi!
de son affection. Les Aémon
en plus spontanées.
Nous sortons chaque^
Nîcoiaïévdtch et mox.
Parti
^^i
VOYAGE A MOSCOU 95
**^nt des Moineaux, d'où Ton a une vue superbe sur
^^ vallée de la Moskova et sur la ville des tsars. C'est
^® <îet endroit que Napoléon observa Moscou avant
^y entrer, le 14 septembre 1812. Le spectacle est
"^^ment grandiose : au premier plan, tout au pied de
*^ colline, le couvent de Novo-Diévitchy avec son
^ïiceinte fortifiée et ses seize tours à meurtrières; puis,
^^ peu en arrière, la Ville Sainte avec ses quatre cent
^^quante églises, ses palais et ses parcs, ses monastères
ïttourés de murs crénelés, ses coupoles dorées et ses
^bes aux couleurs vives et aux formes bizarres.
^ matin, comme nous rentrions de notre promenade
^^^tueiie, le chauffeur s'est vu obligé de stopper en
^^ ^^t dans une des rues assez étroites du quartier
avô- ^^^anskaïa, tant l'afïluence était grande. Il n'y
^^i^. M que des gens du peuple et des paysans des
^^^b ^'^3j venus en ville pour leurs affaires ou dans
^'ï^e^J'' rfe voir le tsar. Tout à coup des cris se font
^G : « l/héritîer t.,. L'héritier!... » La foule se
jaous entoure, nous serre de si près que nous
^^^/^^^Oii\rc*iTs bloqués, et comme prisonniers de ces
^^ ' ** *f ^ c:^s ouvriers, de ces marchands qui se bous-
t, gesticulent et se démènent pour mieux
itch. Des femmes et des enfants s'enhar-
ï peu» escaladent les marchepieds de la
i«î^j^^ent leurs bras au travers des portières
a ^ -S.O nt pïtrvenus à efUcurer l'enfant, s'écrient
juché t.*. j'ai touché l'héritier!... »
effrayé de la violence de ces
te jeté au fond de la voiture. Il
^imprévu de cette manifestation
ite des formes si excessives, et si
Il se rassure toutefois en voyant
/
it«* =
'K
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96 VOYAGE A MOSCOU
les bons sourires de ces braves gens, mais il reste confus»
gêné par l'attention dont il est l'objet» ne sachant que
dire ni que faire. Pour moi je me demande, non sans
angoisse, comment tout cela va finir, car je sais qu'aucun
service d'ordre n'est prévu pour les promenades du
grand-duc héritier, dont ni l'heure, ni l'itinéraire ne
peuvent être fixés à l'avance. Je commence à craindre
qu'un accident ne se produise au milieu de cette ef-
froyable cohue de gens qui s'écrasent autour de nous.
Cependant deux gros gorodovy (sergents de ville)
arrivent tout essoufflés, criant et tempêtant. La foule,
avec l'obéissance passive et résignée du moujik, oscille,
puis reflue lentement. Je donne alors au maître d'équi-
page Dérévenko, qui nous suivait dans une seconde
voiture, l'ordre de prendre les devants et nous parvenons
ainsi à nous dégager à tour de roues.
Vendredi 21 août. — Leurs Majestés, avant de rentrer
à Tsarskoïé-Sélo, ont tenu à se rendre au couvent de
Troïtsa, le plus célèbre des sanctuaires de Russie après
la vieille lame de Kief. Le train nous amène jusqu'à
la petite station de Serghievo, d'où nous gagnons en
voiture le monastère. Campé sur une hauteur, on le
prendrait, de loin, pour un énorme bourg fortifié, si
les clochers bariolés et les dômes dorés de ses treize
églises ne venaient révéler sa véritable destination.
Rempart de l'orthodoxie, il eut à subir au cours de son
histoire des assauts redoutables, dont le plus fameux
est le siège qu'il soutint pendant seize mois au début
du xvii® siècle contre une armée de trente mille Polo-
nais.
C'est, avec Moscou, et les villes de la Volga supérieure,
l'endroit où s'évoque avec le plus d'intensité le passé,^
la Russie des boïards, des grands-ducs de Moscou, des
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VOYAGE A MOSCOU 97
premiers tsars, et où s'explique le mieux la formation
historique du peuple russe.
La famille impériale assiste à un Te Deum, et se pros-
terne devant les reliques de saint Serge, le fondateur
du couvent. L'archimandrite remet alors à l'empereur
une icône peinte sur un fragment du cercueil de ce
saint, un des plus vénérés de toute la Russie. Jadis
cette image accompagpait toujours les tsars dans leurs
campagnes. Sur Tordre de l'empereur, elle sera trans-
portée au Grand Quartier Général et placée dans
« l'église de campagpe • du conmiandant en chef des
troupes russes.
L'empereur, l'impératrice et leurs enfants se rendent
ensuite dans la petite église de Saint-Nicon, puis ils
s'arrêtent quelques instants dans les anciens apparte-
ments des patriarches. Mais le temps presse et nous
devons renoncer à visiter l'ermitage de Gethsémané,
qui se trouve à une petite distance du monastère, et
où, selon un usage encore fréquent en Russie, certains
ermites se font enfermer dans des cellules souterraines
murées. Ils y vivent ainsi dans le jeûne et la prière,
parfois jusqu'à la fin de leurs jours, complètement
retranchés de ce monde et ne recevant leur nourriture
que par un guichet, seul moyen de communication
avec leurs semblables qui leur soit laissé.
La famille impériale prend congé de l'archimandrite
et quitte le couvent, accompagpée jusqu'à l'enceinte
extérieure par une foule de moines qui se pressent autour
4es voitures.
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CHAPITRE X
LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE
Nous rentrâmes le 22 août à Tsarskoïé-Sélo, où
l'empereur allait être obligé de séjourner quelque temps
avant de pouvoir se rendre au G. Q, G. (Grand Quartier
Généaral). Les décisions les plus graves exigeaient sa
présence à proximité immédiate de la capitale.
Malgré Teffroyable responsabilité qui pesait srur lui,
l'empereur ne fit jamais preuve d'autant de fermeté,
de décision et de consciente énergie que pendant cette
période du début de la guerre. Jamais sa personnalité
i^ «'«ffirina avec phis d'autorité. On avait Hmpression
qu*il s'était donné corps et âme à la tâche formidable
qui contestait à mener la Russie à la victoire. On sentait
en lui comme un rayonnement de force intérieure et
une volonté tenace de vaincre, qui gagnait tous ceux
qui l'approchaient.
Ûempereur était un modeste et un timide, il était
de ceux qiU hésitent constamment par excès de scru-
pules, et qui, par l'effet d'une sensibilité et d'une déli-
catesse exagérées, ne se décident que difficilement à
imposer leur volonté. Il doutait de lui-même et était
persuadé qu'il n'avait pas de chance. Sa vie, hélas 1
paraissait prouver qu'il n'avait pas entièrement tort.
De là ses incertitudes et ses doutes. Mais cette fois
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LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 09
il semblait bien que quelque chose était chau^ en luL
D*où lui venait donc cette confiance ?
C'est que» d'une part, l'empereur avait foi en la sain-
teté de la cause qu'il défendait» — les événements de la
fin de juillet lui avaient donné l'occasion de percer à
jour la duplicité allemande dont il avait failli être vie-*
time, — et que» d'autre part» il n'avait jamais été aussi
près de son peuple ; il se sentait comme porté par luL
Son voyage à Moscou lui avait montré combien cette
guerre était populaire et combien on lui était recon-
a^ssant d'avoir» par son attitude digne et ferme»
relevé encore aux yeux de l'étranger le prestige de la
nation. Jam^ l'enthousiasme des masses ne s'était'
manifesté avec une telle spontanéité et une telle am-
pleur, n avait le sentiment d'avoir le pays tout entier
dernàre lui et il esp^ait que les dissensions politiques,
qui avaient pris fin en présence du danger commun^
ne reparaîtraient pas tant que durerait la guerre.
Le désastre de 3oldau» en Prusse orientale» survenu
quelques jours après son retour de Moscou» n'avait
pas branlé sa confiance. Il savait que la cause de ca
grand malheur avait été la concentration insuffisante
des troupes et l'extrême précipitation avec laquelle
l'armée du général Samsonof avait dû pénétrer en
territoire allemand» pour attirer sur elle une partie des
forces ennemies et d^ager ainsi le front occidental.
Mais cette dMaite avait été compensée une semaine
fins tard par la \âctoire de la Marne. Il ne fallait donc
pas regretter ce sacrifice puisqu'il avait, sauvé la France
et i^ar contrecoup la Russie. U est vrai qu'on aur^t
pu obtenir ce même résultat avec moins de pertes et
<pie le comaonandement russe n'était pa3 e^œmpt de
tout reproche» mais c'était là un de ces malheurs conmie
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100 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE
il peut toujours s'en produire au commencement d'une
campagne.
L'empereur gardait donc toute sa confiance et toute
son énergie. Dès le début de la guerre, et malgré l'op-
position de personnages influents, il avait interdit la
fabrication et la vente de l'alcool. C'était là une perte
très sensible pour le Trésor, et cela à un moment où
l'on allait, plus que jamais, avoir besoin d'argent.
Mais sa conviction avait été plus forte que toutes les
objections qu'on lui avait présentées. Il avait fait acte
personnel aussi en cherchant à remplacer les ministres
impopulaires par des hommes auxquels les sympathies
de la Douma semblaient acquises. Il voulait marquer
par là son désir sincère d'une collaboration plus réelle
avec la représentation nationale.
Le 3 octobre, l'empereur était parti pour le G. Q. G.,
où il avait passé trois jours, et, après une courte visite
aux troupes de la région de Brest et de Kovno, il était
rentré à Tsarskoïé-Sélo. A partir de ce moment il
entreprit des tournées périodiques au front et à l'inté-
rieur, visitant les différents secteurs de cette immense
armée, les ambulances et les hôpitaux militaires, les
usines de l'arrière, tout ce qui, en un mot, jouait un
rôle dans la conduite de cette guerre formidable.
L'impératrice, dès le début, s'était consacrée aux
blessés, et elle avait décidé que les grandes-duchesses
Olga Nicolaïévna et Tatiana Nicolaïévna la seconde-
raient dans cette tâche. Elles suivaient donc toutes
trois un cours d'infirmières et passaient chaque jour
plusieurs heures à donner leurs soins à ceux qui étaient
évacués sur Tsarskoïé-Sélo. Sa Majesté, tantôt avec
l'empereur, tantôt seule avec ses deux flUes afaiées,
était allée à plusieurs reprises visiter les établissements
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LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE 101
de la Croix Rouge dans les villes de l'ouest et du centre
de la Russie. Sur sa demande» de nombreux hôpitaux
militaires avaient été créés et l'on avait organisé des
trains sanitaires, spécialement aménagés pour l'éva-
cuation souvent fort lente, vu les distances, des blessés
vers l'arrière. Cet exemple avait été suivi, et jamais
l'initiative privée ne s'était manifestée avec autant
d'élan et de générosité.
Enfin, un congés de tous les zemstvos ^ et de toutes
les municipalités de Russie s'était réuni à Moscou
pour grouper les forces du pays. Sous l'impulsion d'hom-
mes énergiques et désintéressés, ce congés s'était
transformé rapidement en une organisation puissante
qui disposait de ressources inmienses^ et était à même
de fournir une aide précieuse au gouvernement.
n n'y avait jamais eu en Russie de mouvement
comparable à celui-là par son ampleur et son patrio-
tisme. Cette guerre était devenue celle de la nation.
Septembre avait été marqué pour les armes russes
par des alternatives de succès et de revers. Dans la
Prusse orientale la défaite de Soldau avait été suivie
de celle des Lacs de Mazurie, où la supériorité allemande
s'était affirmée de nouveau. Par contre, en Galicie, les
Russes s'étaient emparés de Lemberg et ils avaient
poursuivi leur avance irrésistible, infligeant des pertes
sérieuses à l'armée autrichienne qui s'était repliée sur
les Carpathes. Le mois suivant, les Allemands avaient
tenté de s'emparer de Varsovie, mais leurs assauts
furieux étaient venus se briser contre l'admirable
1. Dans 39 goayamements de la tinssie» le pauvolr exécutif était
assisté par des étaU (x^msivos) qui s'occupaient des intérêts économiques
du gouvernement, de la création d^écoles et d'hôpitaux, eta U y avait
aussi des seniftoot de district dans ces mènes gouvernements.
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902 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE
rèflfistanee des Russes. Les saerifiees» de part et d'antre,
araieirt été conskMrables.
Eb décembre, Pempereur partit pour le Caaease eA
epfrait l'armée du sud. D dénrait passer quelque temps
wat milieu de ces troupes qui luttaient, dans des eondi-
tioiis extrêmement p^iibles, contre les Avisions turques
massées à^la frontière de F Arménie; A son retour, il
rejoignit à Moscou l'impératrice et tes enfemts qid
8*ét^nt portés à sa rencontre. L'empereur visita les
écoles mflitaires et se rendit à plusieurs reprises ai^ee
Sa Majesté le grand-duc héritier et ses sœurs dans les
bôpitaux et les infirmeries de la ville.
L'enthousiaiNiie de la population, pendant les cinq
jours que nous passâmes alors à Moscou, fut tout aussi
vibrant qu'au mois d'août," et les souverains ne quit-
tèrent qu^à r^ret randenne capitale moscovite, l'em-
pereur pour se rendre au G. Q. G., et le reste de la
famille pour rentrer à Tsarskolé-Sélo.
Après les fêtes du Nouvel an, l'empereur continua
ses v^ages périodiques au G. Q. G. et au front. L'armée
se préparait pour la grande offensive qui devait avoir
ffeu en mars.
'Rendant tout eet Wver, la santé du tseffévitch fut
très aatisfaisfimte et les leçons purent suivre leur cours
régulier. Au début ûb printemps Sa Majesté m'annonça
que Tempereur et eSe avedent déôdé de renotiœr ^our
le moment, vu les efreonstances, à deovàer un vclspù'
Miel à Alexis Nîcolaréviteh. Je me trouvât dènc, e(mtre
mon attente, obligé d'assumer seul pendant un certain
temps encore la lourde responssds^tè qui mlftooa^ait,
et de chercher à^emédîej: de mon mieux, £^ux lacunes
de l'édvntion dfu gnttd-dme hévitieti J'ayaîa leseoitipp
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l£S SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE lOB
Bient très net qu'il ffdlaÂt le faire sortiXt ne f<lt-ce que
quelque» heures pw jour, de son milieu hetûtuel, et
cberdier à le mettre eu contint clîraot avec la vie. Je
me {^tKuurai une carte d'Ëtat-major d^ U contrée et
je pus confiner une série d'exeursiona en automobile
qui nous permirent de parcourir peu à peu tous les
environs dans un rayon d'upe trentaine de Mlomètrea.
Nous partions aussit^ après le déjeuna» nous arrêtant
souvent aux abords des vUlagas que nous rencontrions»
pour regarder travailler les paysans. AJexia Niccdid^
vitch aimait à les questionner et ils lui répondaient
avec la bonhomie et la simplicité du wpujik russe, sans
soupçonner le moins du monde à qui ils parlaient. Les
ligues de chemin de fer de la banlieue pétersbourgeoise
exerçaient une ^ande attraction sur Alexis Niçolal^
vitch. Il prenait le plus vif intérêt au mouvement des
petites gares que nous traversions, aux travaux de
réfection des voî«s, des ponts, etc.
La police dtt palais s'sdarma de ces promenades qu)
ayiôent lieu en dehors de la 2one gardée, et dont l'itin^
raire n'était jamais connu à Vavaoceu Je fus invité à
me conformor aux règles établies, mais je n'en tins pas
compte et ikos excursions continuèrent conune pmr le
passé* La police alors modifia son service de surveillance,
et, chaque fois que nous quittions le parc» nous étions
sûrs de voir déboucher une automobile qui s'âançait
mur nos traces. C'était une des plus grandes joies d'Alexis
^colalévitch de chercher k la dépister ; nous y réus^
idntes parfois.
J!étaÎ8 surtout préoccupé cependant de trouver, le
moyen de donner: des camarades au grand-duc héritier.
C'^ait là un problème dont la solution était fort malsi**
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104 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE
sée. Les circonstances vinrent heureusement d'elles-
mêmes combler en partie cette lacune. Le D' Dérèvenko
avait un fils qui était à peu près du même ftge qu'Alexis
Nicolaïèvitch. Les deux enfants firent connaissance et
ne tardèrent pas à se lier d'amitié ; il n'y avait pas de
dimanche, de jour de fête ou de congé qui ne les rap-
prochât. Leurs rapports finirent par devenir journa-
liers et le tsarévitch obtint même la permission d'aller
en visite chez le D' Dérèvenko qui habitait une petite
villa non loin du palais. H y passa souvent tout l'après-
midi à jouer avec son ami et ses camarades dans l'inté-
rieur modeste d'une famille bourgeoise. On critiqua
beaucoup cette innovation, mais les souverains lais-
sèrent dire ; ils étaient si simples eux-mêmes dans leur
vie privée qu'ils ne pouvaient qu'encourager les mêmes
goûts chez leurs enfants.
Cependant la guerre avait apporté un changement
assez notable dans notre existence ; la vie déjà austère
du palais l'était devenue plus encore. L'empereur était
souvent absent. L'impératrice qui, ainsi que ses deux
filles afaiées, portait constanmient l'uniforme d'infir-
mière, partageait son temps entre ses visites aux
hôpitaux et les nombreuses occupations que lui valaient
les organisations de secours aux blessés. Elle s'était
beaucoup fatiguée au début de la guerre. Elle s'était
dépensée sans compter, avec la fougue et l'ardeur
qu'elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait. Bien que
sa santé fût déjà très fortement éprouvée, elle faisait
preuve d'un ressort étonnant. H semblait qu'elle puisftt
un réconfort très grand dans l'accomplissement de la
belle œuvre qu'elle^avait entreprise : elle y trouvait à
la fois une satisfaction à son besoin de dévouement.
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LES SIX PREiMIERS MOIS DE GUERRE 105
et l'oubli des angoisses et des appréhensions que lui
causait — même dans ses périodes d'accalmie — la
maladie du tsarévitch.
La guerre avait encore eu pour résultat» aussi réjouis-
sant qu'inattendu» de reléguer Raspoutine au second
plan. D était rentré de Sibérie, à la fin de septembre,
complètement rétabli de la terrible blessure qui avait
mis ses jours en si grand danger. Mais tout laissait
supposer que depuis son retour il était un peu négligé ;
en tout cas ses visites étaient devenues encore plus
rares. D est vrai que, conmie Alexis Nicolalévitch
s'était bien porté pendant tout l'hiver, on n'avait pas
eu besoin de recourir à son intervention, et qu'ainû
il s'était vu privé de ce qui faisait sa plus grande force.
Néanmoins son pouvoir restait, malgré tout, très
grand ; j'en avais eu la preuve, peu de temps auparavant,
lors d'un terrible accident de chemin de fer qui avait
failli causer la mort de M™« Wyroubova. Retirée presque
sans vie de dessous les débris de son wagon, elle avait
été ramenée à Tsarskolé-Sélo dans un état qui semblait
désespéré. L'impératrice, consternée, s'était rendue
immédiatement au chevet de celle qui était presque
sa seule amie. Raspoutine, mandé en toute hâte, s'y
trouvait également. L'impératrice voyait dans ce mal-
heur une nouvelle preuve de la fatalité qui, elle ea
avait le sentiment, s'acharnait avec tant de constance
sur tous ceux qu'elle aimait. Et comme, dans son an-
goisse, elle demandait à Raspoutine si M™« Wyroubova
vivrait, il lui répondit :
— Dieu te la laissera, si elle est utile à toi et au
pays; si au contraire son action est nuisible, Dieu la
reprendra ; moi-même je ne puis connaître ses desseins
impénétrables.
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106 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE
C'était là. U faut l'avofuer» une maipâère fort hsibîU
de se tirer d'une question embarrassante. Si M^^ Wyrou^
bova se remettait de son accident» Raspoutine s'assu^
raît à tout jamais sa reconnaissance» puisque, grâce à
lui» sa gtténson consacrerait en quelque sorte la mission
qu'elle remplissait auprès de l'impératrice. Si elle, s^ic*-
combaity Sa Majesté verrait diuis sa mort une mani^
festation des voies insondables de la Providence» et
se consolerait plus facilement de sa perte K
Son intervention avait valu à Raspoutine un re^gaia
4'influence» mais œ ne fut que momentané; n)t»iffé
tmit, il semblait bien que quelque chose avait changé
et que son importance se trouvait dimviuée. Ma satis*
faction était grande de le constater et je m'en r^ouôisais
d'autant p!us que j'avais eu, peu de temps aupioravant,
une longue conversation au sujet du stiwetz avec le
mintstre de Suisse à Pétrograd K I^es précisions qu'il
m'avait données au cours de notre entretien ne me pe]>
mettaient plus de garder le moindre doute sur la véri-
table personnafité de Raspoutine. C'était l»en, comme
je l'avais supposé» ua mystique dévoyé qui possédât
une sorte de puissance psychique; un dé^quilibré
travaillé tour à tour par des désirs charnels et des aspi^
rations mystiques» un être capable après dea nuits
d'orgie d'avoir des semaines d'extase reli^euse... Mais
je n'avais jamais soupçonné» avant cette entr^^ue^
L'importanoe que l'on attribuait» non seulemesit dass
les milieux russes» mais même dana les ambassiides et
les légations de Pétrograd, au réle poUtique de Raa-
1. M** Wyitnbova survéoot à ses Uestiires, sa convaleacenee lot
iQCt longue et elle resta infirme à la suite de cet accident
2. Le 31 août 1914, un ukase de Tempereur avait décrété que Saint-
Pétenbourg 8'appelleralt désormais Pétrograd,
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LES SIX PREMIERS MOIS DiB GUERRE 107
poutine. On en exagérait beaucoup la portée» mais le
fait sent que cette ittflueiice pût exister était une sorte
à» défi à l'opinion pviUique. Dé pfais la présence de
cet homme à )a cour était un sujet d'étonnement et
4e scandale pour tous ceux qui connaissaient les dâior*
déments de sa vie privée. Il y avait là, je m'en rendais
compte, un danger très grand pour le prestige de Leurs
Majestés, une arme que leurs ennemis chercheraient
tôt ou tard à «nployer contre eux.
Le seul remède eût été T^oignement de Raspoutine,
mais quelle était la force capable de provoquer sa dis*
grâce? Je connaissais . trop bien les causes profondes
de son pouvoir sur rimpéraitrice pour ne pas craindre^
au contraire, si les circonstances lui étaient favorables,
un retour de son influence.
Ces six premiers mois de guerre n'avaient pas apporté
les résultats qu'on en avait espérés, et tout faisait
prévoir que la lutte serait très longue et fort dure. Des
complications inattendues pouvaient surgir, car la
prolongation de la guerre devait entraîner des diffi-
cultés économiques très grandes qui risquaient de pro-
voquer du mécontentement et des désordres. Tout cela
préoccupait beaucoup l'empereur et l'impératrice ; ils
s'en montraient fort soucieux.
Comme toujours, aux moments de trouble et d'an-
goisse, c'était dans la religion et dans l'affection de
leurs enfants qu'ils puisaient le réconfort dont ils
avaient besoin. Les grandes-duchesses avaient accepté,
avec autant de simplicité que de bonne humeur, la vie
de plus en plus austère qu'on menait au palais. Il est
vrai que leur existence, si complètement dépourvue
de ce qui fait l'agrément habituel de celle des jeunes
filles, les y avait préparées. En 1914, lorsque la guerre
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108 LES SIX PREMIERS MOIS DE GUERRE
éclata, Olga Nicolalévaa allait avoir dix-neuf ans et
Tatiana Nicolaîévna venait de fêter son dix-septième
anniversaire. Elles n'avaient jamais assisté à un bal,
à peine avaient-elles pris part à une ou deux soirées
chez leur tante, la grande-duchesse Olga Alexandrovna.
£>ès le début des hostilités, elles n'eurent plus qu'une
pensée : alléger les soucis et les angoisses de leurs parents
en les entourant de leur amour qui se manifestait par
les attentions les plus touchantes et les plus déUcates.
Quel exemple, si on l'eût connue, que l'intime et
digne tendresse de cette vie familiale, mais combien
peu de gens la soupçonnèrent 1 II est vrai que, trop
indifférente à l'opinion, elle se dérobait aux regards.
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CHAPITRE XI
RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE.
L'EMPEREUR PREND LE COMMANDEMENT EN CHER
INFLUENCE GRANDISSANTE DE L'IMPÉRATRICE.
(Février à Septembre i9i5)
Malgré les succès remportés en automne par les Russes
en Galicie, la situation restait très indécise au printemps
de 1915. De part et d'autre on s'était préparé à reprendre
avec un nouvel acharnement la lutte dont les combats
de janvier et de février n'étaient que le prélude. Du
côté russe il semblait que toutes les mesures eussent
été prises pour donner à l'armée le maximum de sa
force combative et assurer son ravitaillement normal.
Du moins l'empereur, sur la foi des rapports qui lui
avaient été faits, se croyait-il assuré qu'il en était ainsi,
et il avait mis tout son espoir dans cette campagne du
printemps.
Ce furent les Autrichiens qui commencèrent l'offen-
sive, mais les Russes contre-attaquèrent avec vigueur
et leur supériorité ne tarda pas à s'établir nettement
sur tout le front. Pendant la première quinzaine de
mars leur succès continua à s'affirmer. Le 19, ils s'empa-
raient de la forteresse de Przemysl : toute la garnison
et un butin de guerre considérable tombaient entre
leurs mains. Ce fut dans tout le pays une joie immense.
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110 RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE
L'empereur rentra le 24 mars du G. Q. G. ; U était
rayonnant. Le sort des armes allait-il décidément
tourner en faveur de la Russie ?
A la mi-avril les divisions russes couronnaient la
crête des Carpathes et menaçaient les riches plaines de
la Hongrie ; l'armée autrichienne était à bout de souffle.
Mais ces succès avaient été achetés au prix de pertes
énormes et la lutte en montagne se prolongeait dans
des conditions extrtoientent péniUes même pour le
vainqueur. De plus la prolongation de la guerre faisait
sentir ses effets à l'intérieur du pays ; on commençait
à souffrir de la cherté des vivres, et le manque de moyens
de transport paralysait la vie économique. U fallait
que la solution intervînt sans délai.
Cependant l'Allemagne ne pouvait rester indifférente
à l'effondrement de l'armée autrichienne^ rt dès que
le danger lui était apparu nettement elfe s'était eSovoé»
de le conjurer en prenant toutes les mesures qui étaient
en son pouvoir. Plusieurs «mrps d'armée aUemands
avaient été massés à Test 4e Oacervie et placés sous les
ordres du général von Maekensen qii devait attaquer
le flanc de l'année russe et chercher à couper de leur
base les troupes opérant dans les Carpathes. L'offoasive
ont ifeu an commencement de mai dt, sous la pression
des Allemands, l'armée russe de la Galicie oeddentale
fut obligée de se replier rapidement vers Test. D fallut
se résigner à abandonner les défilés des Carpathes dont
la possession avait coûté tant d'efforts, et redescendre
dans la plaine. Les troupes se battirent avec un cou-
rage et uiie endarance remarquables, mais elles man-
quaient d'armes et de numition& La retraite continua :
le 5 juin Pizemysl était repris, Lembeig ie 22. A la
fin du mois presque toute la GaMcie — cette terre slaTe^
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RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE 111
dont la conquête avait tant réjoui le coeur des Russes —
était évacuée.
Sur ces entrefaites les Allemands avaient entre{NriB
une offensée vigoureuse en Pologne et ils avançaient
rapidement, malgré la résistance acharnée des Russes.
L^heure était grave : tout le front russe était ébranlé et
reculait sous le choc des armées «ustro^allemandes»
L'opinion publique était inquiète : on voulait savoir
sur qui retombait la responsabilité de ces désastres,
on cherchait les coupables, on réclamait des sanctions.
L'empereur avait très douloureusement ressenti les
événements. Le coup état rude pour lui, d'autant plus
qu'il était loin de le prévoir, mais il se rai(fissait contre
l'adversité. Le 25 juin, il destitua le ministre de la guerre,
le général Soukhomlinoff qui, par son incurie criminelle,
semblait bien être responsable de l'impossibilité où
l'on s'était trouvé de ravitailler les troupes, et il la
remplaça par le général PoBvanof. Le 27, il réunit,
sous sa présidence, au G. Q. G., un Conseil auquel
prirent part tous les ministres. Il fallait stimuler les
énergies, mobiliser toutes les forces et toutes les res*
sources du pays pour la lutte à outrance contre fenneim
abhorré. La convocation de la Etouma fut décidée.
La première séance eut lieu le 1«' août, jour anniver-
saire de la déclaration de guerre de l'Allemagne à la
Russie. L'attitude ferme et courageuse de l'assemUée
contribua à calmer les esprits. Mais tout en conviant
le pays entier à coopérer à la défeifôe de la patrie, la
Douma démaîMiait que les coupables fussent recherchés
et punis. Quelques jours plus tùrà l'empereur nommait
utte « commission supérieure d'enquête » poor établir
les responsabilités du désastre national.
Pendant ce temps rbfFemâve allemande en Pologne
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112 RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE
avait continué à progresser; le 5 août, Varsovie était
abandonné par les Russes qui se retiraient sur la rive
droite de la Vistule. Le 17, Kovno était pris ; Tune après
Tautre toutes les forteresses russes tombaient devant
la ruée ennemie qu'aucun obstacle ne semblait plus
capable d'arrêter. A la fin d'août, tout le gouvernement
de Pologne était aux mains des Allemands.
La défaite prenait les proportions d'une catastrophe
qui mettait en péril l'existence même de la patrie.
Arriverait-on à contenir le flot envahisseur ou allait-on
être forcé, conmie en 1812, de se replier à l'intérieur
du pays, abandonnant le sol russe à l'ennemi ? Tous
les sacrifices consentis n'avaient-ils donc servi de
rien ?
La campagne souffrait des incessantes levées de
troupes et des réquisitions ; l'agriculture manquait de
bras et de chevaux. Dans les villes la cherté de la vie
augmentait avec le désarroi des chemins de fer et
l'afflux des réfugiés. Les propos les plus pessimistes
circulaient de bouche en bouche, on parlait de sabotage»
de trahison... L'opinion russe si versatile, si portée
aux excès dans la joie conmie dans la tristesse, s'aban-
donnait aux plus sombres prévisions.
C'est au moment où la Russie traversait cette crise
aiguë que Nicolas II résolut de prendre le conmiande-
ment en chef de l'armée.
L'impératrice poussait depuis des mois l'empereur à
cette détermination, mais il avait toujours résisté à
ses instances, car il lui répugnait de relever le grand*
duc Nicolas du commandement qu'il lui avait donné.
Lorsque la guerre avait éclaté, son premier mouvement
avait été de se mettre à la tête de l'armée, mais, cédant
aux prières de ses ministres, il avait renoncé à son
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RETRAITE DE L'ARMÉE RUSSE 113
désir le plus cher. H l'avait toujours regretté ; et main-
tenant que les Allemands, après avoir conquis toute
la Pologne, s'avançaient sur le sol russe, il lui semblait
criminel de rester à l'arrière et de ne pas prendre une
part plus iK^tive à la d^ense de son pays.
L'empereur était rentré le 11 juillet du G. Q. G. et
il avait passé deux mois à Tsarskolé-Sélo avant d'arriver
à cette décision. Je transcris ici une conversation que
j'eus avec lui le 16 juillet, parce qu'elle montre claire-
ment quels étaient alors déjà les sentiments qui l'ani-
maient. Il nous avait rejdnts ce jour-là, Alexis Nico-
lalévitch et moi, dans le parc, il venait de raconter à
l'enfant quelques impressions de son récent voyage à
l'armée et, se tournant vers moi, il ajouta :
— Vous ne sauriez vous figurer combien le séjour à
l'arrière me pèse. Il semble que tout ici, jusqu'à l'air
qu'on respire, détende les énergies et amollisse les carac-
tères. Les bruits les plus pessimistes, les nouvelles les
plus invraisemblables trouvent crédit et sont colportés
dans tous les milieux. Ici on ne s'occupe que d'intrigues
et de cabales, on ne vit que d'intérêts égoMes et mes-
quins ; là-bas on se bat et l'on meurt pour la patrie.
Au front, un sentiment domine tout : la volonté de
vaincre ; le reste est oublié, et malgré les pertes, malgré
les revers, on garde confiance... Tout honmie capable
de porter les armes devrait être à l'armée. Pour moi
je ne puis attendre le moment où j'aurai rejoint mes
troupes ^ I
L'impératrice sut exploiter ce désir ardent; elle
1. C'est ce même sentiment qui lui faisait dire après son al>dication
à on oifider de sa suite : < Et penser que maintenant que je ne suis plus
empereur, on ne me laissera même pas aller me l>attre pour mon pays I •
Cette plirase exprimait bien son sentiment intime.
S
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au RETRAITE DE L'ARMÉE ROSSE
«'appliqua à vamcre les senilniles qtie x^eitakies' cdnsidé^
ràtioiis pouvaient, d'autre part, iœpirer. EHlewubiilait
réki^semeht' da grànd^uo Niiocias quVlle ' aecùikait
éttTvhâHer sions maid à ruiiér le t)i'ertige de I^lnpeiev
et de chercher à provoquer à sott profit uàe ré^lutixMi
de palais. En outré, sur la foi de rensi^gheiaetit$ qui lui
étaicfut fournis parlVI^® Wyroubdva» elle liait persuadée
que le G. Q. G. étaift te centre d'un com]^ot qui aviail
ipour but de s'eaiparpr d'elle en rabsenoeî de l'empereurp
et dé la rdépfm* dans un coùve&t« Le tsstr arirait pleine
<Hmflance dans la foyauté du grand^luc Nicolas, il le
fuseait încap«tttleide tout acte de félonie ;. ihais il était
porté à admettre: sa compiicité ^ens la cabale dirigée
contre l'impéi^atrice. Il ne céda toutefois que lorsque
le sentknent iihpérïeux ipn le poussait à se mettre à
la tété de l'armée fat devenu pour sa conscience une
iïiiligation. En s^eks^^sgeant pensbundlement dans la
lutte, il/ tint à moutcer quie là guêtre serait conduilè
jusqu'ian boori:, et à affirmer sa foi inébranlable en la
victoire! finale. Il estima que c^était son devoir, dans
«cette heure tragicj[ue, dé payer de sa personne et d'as^
sihter, lui chef de l'État, toutes les responsabilités. D
voulut kussî, par sa présence ou milieu d'elles, rendit
confiance aux ctroùpes dont le moral était di)ranié par
tine si longue suite de revers, et qui étaient lasses de
jse battit contre un ennemi. dont la force principale
eon^'ii^tidt dans la. supériorité de Son anùbment^
Malgré les derniers reculs, le prestige mHîtaiie du
grand-duc Nicolas était considérable ^Russie. Pen-
dant toute cette première année de guerre» il a\ait fait
preuve de ferao^té et de' dédsiotiu Le fait de lui retirer
son commandenient au moment d'une défaite parais-
sait indiquer qu 'cm le tenait pour responsable et ^evttt
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L^EMPEBEUR JKRK© WE COJfltfANOEMENT 115
être iateârprété Comme un^ aaoction -aussi ipjuste poifr
fies mérites qu'0flein$wte poiu: son honneur. L'emperei^r
s'en rendait eonofte^t ne s*y était décidé qu'à contre-
cœur. Il avait ea tout d's^bord Tintention de garder
le grand^-dac atipréc de lui au G. Q. G.» mais cela aurait
créé une situation délicate pour Tex-généralis^mc ; il
prit le parti de le nommer lieutenants-général du Cau-
case et comïnaEdant en chef de l'armée optant contije
la Turquie.
L'empereur fit part à ses ministres de is^a résolutiop
de prendre le oonamandement en chef de l'armée dans
un Conseil qui eut lieu à Tsarskoîé*Sélo quelques joui^s
avant son départ pour le G. Q. G. Cette nouvelle pro-
voqua une véritable eonstemation chez la plupart des
asdstantâ» et ils s'efforcèrent de persuader l'emperei^r
ide i^Bioncer à son projet. Ds lui montrèrent le grave
iihconvéniént qu!il y aurait pour la bonne marche des
affaires à ce qu'il fût, lui chef de l'État, presque cons-
tanmient au G. Q. G., à plus de huit cents kilomètres
du siège du gouvernement. Us allégu^ent ses nom-
breuses occupations et lui demandéprent de ne pas se
charger de nouvelles et écrasantes respcnsabilités. Ils
le supplièrent enfin de ne pas se mettre à la tête des
troupes dans un moment aussi critique ; c'était risquer
de s'exposer, en cas d'iniïuccèSj à des attaques qui rui-
neraient son prestige ^t son autorité. Mais l'emperei^r
resta inébranlable. Plusieurs personnes de son entourage
firent auprès de lui de nouvelles tentatives qui échouè-
rent également, et le 4 septembre au soir il partit pour
-MohUef oii se trouvait alors le G, Q. G. Le lendemain
il signât le prikase par lequel il annonçait aux troupes
qu'il assumait le commandement en chef et il ajoutait,
4U1 bas, dç sa propre main : « :.. avec une foi absolue en
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116 L'EMPEREUR PREND LE COMMANDEMENT
la bonté de Dieu et une confiance inaltérable en la
victoire finale, nous accomplirons notre devoir sacré
en défendant jusqu'au bout notre Patrie et nous ne
laisserons pas outra^r le sd de la Russie. »
C'était réitérer le serment qu'il avait fait au début
de la guerre et enga^r sa couronne dans la mêlée.
En France et en Angleterre» cette nouvelle causa
une surprise qui n'était pas exempte d'une certaine
appréhension, mais on vit dans cet acte un ga^ qui liait
irrévocablement l'empire russe, en la personne de son
souverain, au sort de l'Entente, et cela au moment où
une série de défaites auraient pu faire craindre l'appa-
rition de tendances séparatistes. Tous les grands jour-
naux des pays alliés soulignèrent l'importance de cette
décision. Elle allait avmr, espàrait-on, une répercussion
considérable sur le moral de l'armée russe et contribuer
à l'obtention de la victoire finale. En Russie, toute la
presse entonna un chant de triomphe, mais, en réalité,
les avis sur l'opportunité de ce changement de conmian-
dement furent au début assez partagés. A l'armée, la
présence de l'empereur contribua, nous le verrons,
à relever le courage des soldats et donna aux troupes
un nouvel élan.
L'histoire établira un jour qudles furent les consé-
quences politiques et militaires de cette mesure qui,
de la part de l'empereur, fut un acte de courage et de
foi.
Comme je l'avais craint, hélas 1 l'indifférence qu'on
avait paru témoigner à Raspoutine durant l'hiver pré-
cédent n'avait été que momentanée et fut suivie, au
moment des désastres de mai, d'une recrudescence de
son influence qui ne fit qu'augmenter par la suite. Ce revi-
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INFLUENCE DE L'IMPÉRATRICE 117
rement s'explique aisément. Au début de la guerre,
l'empereur et l'impératrice» tout pénétrés de la grandeur
de leur devoir, avaient vécu des heures exaltées par
l'amour qu'ils portaient à leur peuple, et qu'ils sen-
taient, en retour, monter de leur peuple jusqu'à eux.
Cette fervente conmiunion les avait remplis d'espoir;
ils avaient eu le sentiment d'être vraiment le centre
de ce grand mouvement national qui soulevait la Russie
tout entière. Les événements militaires des mois qui
suivirent n'avaient pas ébranlé leur courage ; il avaient
gardé pleine et intacte leur foi en cette offensive du
printemps qui devait amener le succès définitif des
armes russes.
Aussi, lorsque se produisit la grande catastrophe,
connurent-ils des jours d'indicible angoisse. Et l'impé-
ratrice, dans sa souffrance, devait être irrésistiblement
poussée à chercher un appui moral auprès de celui en
qui elle voyait alors déjà, non seulement le sauveur de
son fils, mais aussi le représentant du peuple, envoyé
par Dieu pour sauver la Russie et son tsar.
Ce n'est pas, comme on l'a dit, par ambition person-
nelle ou par soif de pouvoir, que l'impératrice avait
commencé à s'occuper de politique. Le mobile qui l'y
poussa était d'ordre tout sentimental. Elle adorait
son mari comme elle idolâtrait ses enfants, et son
besoin de se dévouer à ceux qu'elle aimait était infinL
Son seul désir était d'être utile à l'empereur dans sa
lourde tâche et de l'aider dé ses conseils.
Convaincue que l'autocratie était le seul ré^me qui
convint à la Russie, l'impératrice estimait que de larges
concessions libérales étaient prématurées. A son avis,
seul un tsar en la personne duquel le pouvoir resterait
centralisé était capable de galvaniser la masse inculte
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118 INFLUENCE DE L'IMPÉRATRICE
cbi peuple russe. Elle étail persuadée que pour le motijik
l'empereur étsôt la représ^itàtion symbolique de l'unité»
de la grandeur et de ta gloire' de là Russie/ k chef d6>
l'empire et l'oint du Seigneiur. Toucher; à ses préroga-
tives, c'était attenter à la foi du pv^sa» russe, c*iétait
risquer de précipiter le pays dans les .pires catastrophes.
Le tsar ne devait pas seulement régnerî il devait gou-
verner l'État d'une main ferme et puissante. ;
L'impératrice apporta au ncmveau devoir qu'elle
is^mposait le même dévouement, la mâme viâllance,
mais aussi, h^as ! le même aveu^ment qu'elle avait,
manifestés dans sa lutte pour la vie de soa enfant. Elte;
fut conséquente dans son aberration. Persuadée, conun6>
je l'ai dit plus liaut, que la dynastiene pouvait trouver
d'appui que dans le peuple et que Raspoùtiiie était
relu de Dieu, — n'avait^lle pas éprouvé l'eflacariité
de ses prières pendant la maladie de son fils ? — elle
crut, dans sa confiance absolue, que cet humble paysan
devait apporter le secours de ses lumières surnaturelles
à celui qm tenait entre ses mains les destinées de l'em-
pire des tsars. Fin et rusé comme il l'était, Raspoutine
ne s'aventura qu'avee une extréqie prudence à donner
des conseils politiqueSi Ileut toujours soin de se faire
très exactement renseigner sur tout ce qui se passait
à la cour et sur les sentiments intimes des souverains.
Ses paroles prophétiques ne venaient donc, le plus
souvent,^ que c(mfimier les vœux secrteits deillmp^a^
trice. De fait, ssms s'en douter, c'était elle qui inspirait
c l'inspiré », mais ses propres désirs en passant par
Raspoutine prenaient à ses yeux la force et Tautorité
d'une révélation.
Avant la guerre, l'ihfluence politique de l'impératiice
ne s'exerça que de façon très intermittente.; son action
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INFLUENCE DE L'IMPÉRATRICE 119
se borna surtout à provoquer Téloignement de ceux
qui s'étaient déclarés contre le staretz. Dans les premiers
piois qui suivirent l'ouverture des hostilités, la situation
ne se modifia guère, mais à partir des grands revers du
printemps 1915, et surtout, ajirès. que l'empereur eut
assumé le commandement en chef des armées, l'impé-
ratrice, pour venir eiv cidè àsoÀ époux <pi'elle sentait
toujours plus accablé sous le pdds d'une responsabilité
croissante, prit une part toujou^ plus grande aux affaires
de l'État. Épuisée» eQmmft\ elle l'étatt, elle n'aspirait
qu'au repos ; mais elle sacrifia sa quiétude personnelle
à ce qu'elle crut être une obligation sacrée.
Très réservée, et cependant très spontanée, épouse
el mère avant tout, Ifimpératrioe iie.se fr<luvaît kéu-
xmw^ q)UL'a«i< ïnUieu des muâ. .JmbnàËt et! artiste» éUé
aimait laloeture et les arts. Elle.ser complaisait; à Iti
Q»éditatiK)a et, a'iabsorbait souvent dans une vie intén
neiire très intense dont elle ne sortait que lorsque lé
4a]ig?r 8ppiKr9i»HÂt> fonçant alors sur rtd3sta€le/aveei
W& ardeujT pasfûounée. EUe était douée des plus; belles
qpialités Km^ieh^ et. fut toujours ^aidée par lei. plut
nobles insjp^atiofis. Mais la souffrance l'avait. bitaée»
elle n'était )plus que l'omlKne 4'ella-même et il lai arrivait
souvent d'hoir des p^odes d'extase mystique, qui»
lui faisi^t perdre la notioa exacte des choses et «dea
g^ns.. Sa^ioi en la saSjateté de Raspoutine le prouve
surabon^MWKieiit.
Et c'eat aiasi. que,, voulant sauver son Kuari et l'enfadub
qu'elle aimait phis que tout au m^nde, elle forgea de>
aes {MTOpres mains l'instrument de; leur perte.
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CHAPITRE XII
NICOLAS II GÉNÉRALISSIME.
ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU G. Q. G-.
VISITES AU FRONT.
(Septembre à Décembre i$i5)
Le grand-duc Nicolas quitta le G. Q. G. le 7 sep-
tembre, c'est-à-dire deux jours après Tarrivée de Tem-
pereur. n partit pour le Caucase» emmenant avec lui
le général Yanouchkévitch qui avait été remjrfaoé» peu
de temps auparavant, comme premier quttrtier-mattre
général des années russes, par le général Alexéief . Cette
nomination avait été très bien accueillie dans les milieux
militaires qui fondaient le plus grand espcnr sur ce
général. C'était lui, en effet, qui avait conçu le plan
des opérations de l'automne 1914 en Galide et il venait
de donner, en qualité de conmiandant en chef du front
nord-ouest, de nouvelles preuves de son tatent mili-
taire. La tâche qui lui incombait était écrasante, car,
par suite de l'avance irrésistible des Allemands, l'armée
russe se trouvât dans une position très critique et les
décisions qu'il fallait prendre étdent d'une exception-
nelle gravité. Dès le début, l'empereur lui laissa la
direction absolue des opérations, se contentant de le
couvrir de son autorité et d'endosser la responsabilité
de ses initiatives.
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NICOLAS II GÉNÉRALISSIME 121
Peu de jours après que Nicolas II eut assumé le
commandement suprême» la situation s'aggrava subi-
tement. Les Allemands, qui avaient massé de grandes
forces au nord-ouest de Vilna, avaient réussi à percer
le front russe» et leur cavalerie opérait sur les derrières
de Tarmée, menaçant ses conmiunications. Le 18 sep-
tembre» on semblait être à la veille d'un grand désastre.
Cependant» grâce à l'habileté des dispositions qui furent
prises et à l'endurance et l'hérobme des troupes» le
danger put être écarté. Ce fut là le dernier effort des
Allemands qui étaient eux-mêmes à bout de souffle.
Dès les premiers jours d'octobre» les Russes rempor-
taient à leur tour un succès sur les Autrichiens» et peu
à peu l'immense front se stabilisait et l'on s'enterrait
de part et d'autre.
C'était la fin de la longue retraite qui avait commencé
au mois de mai. Malgré tout» les Allemands n'avaient
pas obtenu de résultat décisif; l'armée russe avait
abandonné un terrain considérable» mais elle avait
échappé partout^ l'étrdnte de l'ennemi.
L'e mp e r e u r rentra le * octobre pour quelques jours
à Tsarskolé-Sélo et il fut décidé qu'Alexis Nicolalévitch
repartirait avec lui pour le G. Q. G.» car il avait le plus
grand désir de faire voir aux troupes le grand-duc
héritier. L'impératrice se soumit à cette nécessité ; elle
comprenait combien l'empereur souffrait de son isole-
ment : à l'une des heures les plus accablantes de son
e^tence» il était privé de sa jdus grande jme» de sa
famille. Elle savait quel réconfort il puiserait dans la
présence de son fils. Mais son cœur sûgnait à la pensée
du départ d'Alexis Nicolalévitch ; c'était la première
fois qu'elle se séparait de lui et l'on peut s'ima^ner
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laSï ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU G. Q. G.
^d sacrifice, s'imposait cette « m^ qui ne ^ujttfit
Jaacnais son enfant, ne fût-ce que pqur quelques nunut^fl^
sans se demander sryec angpisse si elle le retiovwi^rait
Nous partîmes )e 14 octobre pour Mohilef ; .Viw^a*
tiiee et les grandes-ducbesses vinrent nous, acçompa^ier
à la gare. Au moment où je prenais cong^ d'elle Sa
Majesté me demanda de hii écrire chaque, jour pow lui
donner des nouvelles d'Alexis ^neolalévitdi. Je lui
promis de me conformer scrupuleusement à son désir
pendant toute la durée de notre absence.
ftO/il .6/<iO*6 *2Smr^
« Je 87/
ff^,m*ênu.» •mmmmmm,"
^*Jg VOUS BEMËWÇlE 0£ TOUf MON CQEUy» PQlM VOS BOUS VOg UlC,
— «l'eM^RASSe LE\P6TiT Bit! TENDREMENT «»iu.gXâMOAA* --' ^
■ ' .. ■ ■■■ ■ i i| 1 f
Télégramme envosré par l'Impératrice^ le 5/lS octobre 1915, à Mohilef» on
réponse à une lettre dans laquelle je lui avais adressé mes félidtatioiif
et ioofaaiibB àiocctiion du jpur (Le fête dii grancUlnc héritlear.
JLe lendemaîn noua nous arrêtions à Riegit^a, oti
r^onpettur voulait i|Msaer en revue les troupes qui
aiviient été reticèes. du front et qui étaient cantonnées
dttis les environs. Tou& ces régiments avaient pris part
àr la dure campagne de Galioie et des Carpathes» et leur
e&otif avait été presque entièrement renouvdé à deux
ou trois reprises. Mais, malgré les pertes tettiUes qu'ils^
avaient subies, ils défilèrent devant reii4)ere«ri avec
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ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU O. Q. & ¥»
un élan adminsâite* Il eat yrai qu'ils étaiesit aji repo^.
depuis qndquiej^ aetnaines :et qu'Us avaient eu le tem^
de se.jretabettre de leurs iatîgues et de lefors ppriyatioiv»».
C'était la première fois que le tsar posait en revue seSi
troupes dèj^uia (fu'U en avaî£ pris le cqmmaM/eiQ/eiit ;
dles voyaient donc on sa personne à la lois leur empe^
reur tt leur généralissûue. Après la o^émonie, il s'ap-
procha Ats soldats et s'entretint famili^ment av^.
pb^eurs d'entre eux» les questiontmat but les dun^
combats auxquels ils avaient pris part. Akx^ Nico^
lelévitch suivait son père pas à pas» écoutant avec UU)
intérêt piassiônnè les récita de. ces. hommes qui tant. de
feis avaient vu de près la morU Sa figure» expreasiver
et mobile d'habitude» était. tendue d.an3 l'effort qu'il
faisait pour ne pas perdre un seul mot die ee qu'ils racon-
tiâent. Sa pi'ésence auxcdttés de l'empereur excitait
l!intérêt des s^sldats et, j lorsqu/'il s'était éloignée on les^
entendait échanger à voix baase leurs relierons sur son
âge» sa taille^ son expression. Mab ce qui les frappait le
plus». c'était de voir que le tsarévitch portait un simple
uniforme de soldat» qui ne se distinguait ea rien de.
celui d'un enftot de troupe.
Nous arrivâmes le 16.octob3*e à I^ohilef» petite ville
de la Russie blanche» d'aspect très provincial, où le
grand^duc Nicolas avait trans|>orté le G.^ Q. G. deux:
mois auparavant» au moment de la grande . offensive
allemande.. L'empereur habÂtsât la maison du gouvoi^
neur» eojûstruîte sur la falaise <pd doûtnine la rive gauche
du Dniepr. Il y occupait au premier étage deux pièCea
d'assez grande dimension» dont l'une lui servait de
cahônet de travail et l'autra.de chambre à. coucher. Il
avaft décidé que son fils partagerait ses appartements.
On dressa donc le lit de camp d'Alexis Nic^laîévUcb:
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124 ARRIVÉE DU TSARÉVITCH AU G. Q. G.
à côté de celui de son ptoe. Quant à moi, on me logea,
aimi qu'une partie de la suite militaire du tsar, dans le
bâtiment du tribunal de district qui avait été désaffecté
pour les besoins du G. Q. G.
Notre vie s'organisa de la façon suivante. L'empereur
se rendait tous les matins à neuf heures et demie à
l'État-major; il y restait en général jusque vers une heure
et je profitais de son absence pour travailler avec
Alexis I^colalévitch dans son cabinet où, vu le manque
de place, nous avions été obligés de nous installer. Le
déjeuner avait lieu ensuite dans la grande salle de la
maison du gouverneur. Il réunissait chaque jour une
trentaine de convives parmi lesquds figuraient le
général Alexéief, ses principaux collaborateurs, les
chefs de toutes les missions militaires alliées, la suite,
et quelques officiers de passage à Mohilef. Après le
déjeuner, l'empereur expédiait les affaires urgentes,
après quoi, vers trois heures, nous sortions en automo-
Inle. Arrivés à une certaine distance de la ville, nous
nous arrêtions et faisions à pied une promenade d'une
heure dans les environs. Un de nos buts préférés était
le joli bois de pins qui entoure le petit village de Salta-
novka, où eut lieu, le 29 juillet 1812, une rencontre entre
l'armée du maréchal Davout et les troupes du général
Ralevsky^ Une chapelle conmiémorative élevée au
bord d'un étang, non loin d'un vi^ix moulin, marque
l'endroit qui fut le centre de la résistance des Russes.
Au retour l'empereur se remettait au travail, tandis
qu'Alexis Nicolalévitch préparait dans le cabinet de
1. L'année française, dans sa maiche snr Moscou, occupa le 19 Juillet
MohUei, et le maréctial Davout habita pendant quelques Jouis cette
même maison du gouverneur où Tempereur s'était installé avec Alexis
NloolalévHcli.
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VISITES AU FRONT 125
son père ses devoirs pour le lendemain. Un jour que
j*y étais avec Im, selon mon habitude, Tempereur» se
tournant vers moi, la plume à la main, m'interrompit
dans ma lecture en me disant brusquement :
— Si quelqu'un m'avait dit que je signerais un jour
une déclaration de guerre à la Bulgarie, je l'aurais
traité d'insensé... Et pourtant ce jour est arrivé. Mais
je signe à contre-cœur, car j'ai la conviction que le
peuple bulgare a été trompé par son roi et par les par-
tisans de l'Autriche, et que, dans sa majorité, il est
resté attaché à la Russie. Le sentiment de race se réveil-
lera bientôt en lui et il comprendra son erreur, mais ce
sera trop tard.
Cet épisode montre emmit dfii ohof ées
mnâesi imaaes* Le grayaoïeau^nt, désitaat (toasAr; ta
I^ua graade pubti(ité/po88îl)l6iait)dkKqiirdd6 l'ompor^
le fit imparimw et distrilmer âuk règûtte&ts et daoti las
cfio|ia0iM.
Le tsar eoiriiiiiftà ses vimtes an finmjt et aiii G« Ql G.
pendant Im moia de janmei et dto féMâer». -^ o'^ à
MoUlef cp'il passa to lètes dAt/Kcawisl aoi; rusae^ -^ et
a lenlxa à Trarskdié^Sélo. tel 21: ïévrièr». veîlte de la
lèem;Kn:inire de la Doiima^ Ciaq jouis, ampanayânt^ l|a
nouvelle de la prise de la forteresse é'Ecieroum» qoi
pendant si longtemps avait été Le centre de résistance
de. l'armée turque, était venue réjouir le cœur de tous
tos^ Russes. Cétaiît là* eu eS^ ua bMu su^eès^ et l'oSeii-
aive de rannée du Caucase cautinnait à> progresser
rafyidèment. Le lendeâïain de son arrivée, le -tsar, comme
il en avait manifesté llntentîon, se rendit, avec son
frère le grand-duc Michel, au palais de Tauride où la
.Daiin»a devait reprendra oe jomvlà seaîtravaux. C'était
la: loremière fois que les représentants du peu$de rece-
vaient la^ visite de leuc sDuveraîn» ^ tes milienu pdli-
tiquQs àUcîbuaient une graisude importance à cet évé-
.neMient désonnais histanqne. II témoègasaJ^ du dièsir
ibutèm de Tempefeur 4e reoherchef; une eellabcvation
pins intime avec la repcésentatidn nieitionale; et on lui
en: saluait â'abtânt plus de gré (pie la co^fianee dans te
gûuVedmeastent avait été ébranlée à l^suéte des reveos
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136 L'EMPEREUR A LA DOUMA
subis par Tannée «t des accusations écrasantes formtf-
lées contre l'ancien ministre de la guerre, le général
Soukhomlinof.
Le tsar fut reçu à son arrivée au palais de Tauride
par M. Rodzianko, prérident de la Douma, qui le con-
duisit dans la salle Catherine, où il assista à un 7e
Deum célébré à Toccasion de la prise d*Erzeroum. Se
tournant ensuite vers les députés, Tempereur leur ex-
prima toute la joie qu'il éprouvait à se trouver au
milieu d*eux et sa conviction absolue de les voir, à l'heure
tragique que traversait la Russie, unir tous leurs efforts
et travailler en parfait accord pour le bien de la patrie.
Une ovation formidable répondit à se^ paroles. L'em-
pereur se retira après avoir visité les salles et les bureaux
du palais de Tauride. Une demi-heure plus tard, le
président ouvrant la séance de la Douma terminait
son discours par ces paroles :
... L'union directe du tsar et de son peuple, ce bienfait
inestimable et indispensable à la prospérité de l'empire
russe, est dès maintenant resserrée par un lien encore plus
puissant. Cette heureuse nouvelle remplira de joie tous les
cœurs, jusqu'aux coins les plus reculés de la terre russe et
animera d'un nouveau courage nos glorieux soldats, défen-
seurs de la patrie.
n semblait, dans cette mémorable journée, que tous,
souverain, ministres et représentants de la nation
n'avaient qu'une pensée : Vaincre à tout prix I
Le même soir l'empereur se rendit au Conseil d'État
qui reprenait également ses travaux ce jour-là, puis il
rentra à Tsarskolé-Sélo d'où il repartit le lendemain
pour le G. Q. G. C'était l'époque de la grande ruée
sur Verdun et il fallait que la Russie intervînt sans
retard pour attirer sur elle une partie plus considérable
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CAMPAGNE DE GALICIE 137
des forces àUemandes. L'offensive fut décidée ; elle se
déclencha vers le 15 mars dans les secteurs de Dvinsk
et de Vilna, et fut tout d* abord couronnée de succès.
Mais les Russes progressaient lentement, car les Alle-
mands leur opposaient une résistance acharnée. En
outre, les conditions du terrain étaient extrêmement
défavorables. C'était Tépoque du dégel, les chemins
étaient presque impraticables et les honmies avançaient
dans la boue et les marécages. Dès le commencement
d'avril, l'attaque russe faiblissait, pour cesser bientôt
complètement. Cependant la diversion avait porté ses
fruits et les Allemands s'étaient vus obligés d'amener
des renforts considérables dans les secteurs menacés.
Alexis Nicolalévitch était resté très affaibli à la suite
de l'abondante hémorragie qui, en décembre, avait
mis ses jours en si grand danger. H n'avait repris com-
plètement ses forces qu'en février, mais l'impératrice,
instruite par l'expérience, avait résolu de le garder à
Tsarskolé-Sélo jusqu'au retour de la belle saison K
J'étais loin de me plaindre de cette décision, car,
malgré tous mes efforts, l'instruction du tsarévitch
pâtissait de nos longs voyages au front.
Nous ne repartîmes que le 17 mai pour le G. Q. G.
1. Je tiens à noter id on petit incident qui se passa au début du prin*
temps. Ion d'un des séjours que l'empereur fit à Tftarslrolé-Sélo entre
ses visites au front U montre bien la nature des sentiments que le tsar
nourrissait à l'égard de l'AUemagne et qu'il cherdiait à inculquer à
son fils. Le tsarévitch jouait ce 1our-U dans le parc où se trouvaient éga-
lement l'empereur et les grandes-dncliesses se glissa dorière la plus
Jeune» sans qu'elle s'en aperçût, et lui lança A bout portant une grosse
boule de neige dans le dos. Son père, qui avait assisté de loin à cette
scène, f appela auprès de lui et le réprimanda sévèrement : « Honte à
toi, Alexis I Tu t'es conduit comme un Allemand ; attaquer par derrière
quelqu'un qui ne se défend pas, c'est vil, c'est lâche, laisse cela aux
ABemandt I •
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18S lOMBK'VlEl AiU G. O^XE
mil Tcmpenur! dtoi^ait'faim un s^onir parDlangë.saos
centrer à TsarstoïètSâo^ Qvînze joAm. apràs^ nblw
mryée» — te 4 juÛL-t^^ làgramte (]fiènfiiv9^ Ai /génécd
Bttiusniof àéhvAmk en GaUote. j^tfi T^usslt MUâÉiBietit
et! le» nceèsi s'aooeiËtoèrentt euoorm lfi9 jouni ;su£ti««ta.
Le frtmftaiiliiJQfaièd ^côdaîb noud lafiMsûm (toirjttmée
oÉm/ti lécubdt daiks la^ àitétiism. <Id Lenilmrg.. Ii£
HfHô^ro^cteSr pabomàiets Êtaîtitaaâidéiable et la situaJttM
ùesk Auiiicfaieiis daùfi. le sœJteinr de Lmitzk êUit tcès
ûritûfiie. LaûQiiv^e de tôUe inlte ^vietoioNEfuJ;. reçue
ajiKoieathimaiasinfi ax/C. Q. G.: Ce devait êtoel 11» da>-
nitocT' giiande )^ . de Ueni^ereur.
. Btopiiis iiotre retour ait G. Q.. Ql notre, vmi eféàsàt
ordonnée à peu près de la même manière qu'au cours
dé: nos! aéjbois précèd^Dts;. Je ne doimaia tout^oisi plus
mes leçoûfi k Alexis I^obSèvitchi dbns le cabiaet de
4maiv}ail der stin pèie, maisi dJaLnSinne petiAe^éràitda ipie
BOUS, avions tEànsfomiée en jiàlte d^èbi»4e» ou dans une
grandie tente dfeisséer dânsr le jardili et qui servait de
àBii» àk manger^ C'est Ub cpie Fempel^eiir prenait ses
n^ias. dèpuiS) qu'il fai^b ohsoid. N^us pi!ofiti(Hia des
iMdles jonraées d!èté pour faire, de jettes premenâdts
sur le Dniepr i mms' nous sewkiofi; d?ua petit. yâcM
ipjûL avait été uns à notre: dispoaitjiota parle imnisCère
des Voies et Communications.
L'impérairi£e e,t les, grandes-ducbèsses faisaient de
tempsi en* temps de odurtés vi^tes ett G. Q. G. Elles
lûgeaiéni dans leur train» assistsôent au déjeuner de
y empereur et prenaient part à nos ppomeiradesk Ije
tjsar; en échaiige, dînait chez l'impél-àtrice et, quand H
le» pouvait,. pMsait uoe pio^tieide la soirée av€e Im siea&
tes' gràndçs-duçlièsses apprêfcîaient' f6rt ces visites* à
Mohilef, — toujours trop brèves à leur gré,ci — (|ui
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NOTRE YIE AU G. Q. & 139
Tsaiaiént a^pôlter op petit ! chrtngfcmen t . : à: lew lôe
jiioirotoiiè «t ail8tièi!aL'EU£s y JoBÎsùwisk da :be«»coitp
.^lés de^ fibérté (^l'à^ TsànkcâèeSâo; La glurer de Mobile,
immiiè c'est frâquàmmdnt le iiast en Rnœie^, étaîbtrès
éloignée de' llEirvilie et se tDouYait piescpiè' eiD phiiBd* cam-
pagne* Les/gcandësndiiGliesseeipÉofitaieiit de teHiBi ki-
•ste ^dr reaére v&itè aux psjpfsans dfiSi ràviooQa ooi.à
des: fomUUe» de cIminEiotsi.IjBail siknplidié xà.ls(ûs bcoodÊ
spbatanée leur gagnaient t»«Sf ks' cœurs eÉ* comim
-ettes adoraient le» eoiantfii an* lès y^yaiit tcm^teiars entons
Pâes dHtne bande de mannote récoltés dans teuft prd-.
menadêa eb qu^eUes bouitakait. de iionixma.
Malhéursusement la vie à. MoMM: apportaii. lin
sérieux- retard aux études d'Âtexis NicolaïéfvitQfa ; m
outi^, eUe était nuisiUe à sa; santâ; IL y cecevalL dcB
impressioBB trop .nonobreiiiseeb et ttop violentes pmte
«ne tiiatUFe^ aussi délicate^ ^net la: aiejine. E dey»A^
nerveux» distrait, incapable de tout: travail fructuoix.
Je fis part àei mes^ observèAdoni^ à Fesiperetur. Tout en
weonnaiissant kur bien*^mdè^ il m'otaff^ta que cçss
ificonrvénientsi étaîent compenséSi par lé fait qu'Alesds
NicoiaS&vitete perdait sa timidiiè et sa sauvagerie natih
vtXtes^ et que^^ du spectacle des misèoes auxquelles il
aursât assisté, il garderait^ sauvât darani, tuae borronr
salutaire de la guerre. Mais plus notre séjour auJrant
se ppolongesàtt plus je me cendais ccûiEqite' du; poôjùdice
4fB& «1 liésùitait pour le.tBorèvitelU'Ma^pQsmon demnait
difiieile et à ésux oa traispeprisies. j'avais: dûj intervEeMr
très énergiquèment aii^rès de Ténfailt. J'eua le seiitS-
ment que* Tempemur ine m'ap^uvâift pea ebtfiàcekaent
et qu'il ne me soutenait pas autant: qu'ilj aurait pu. k
taii^ Gomme j'étais extoéinesàmit f atigné piar Teffost
des trois dsxtiiàreb années^ ^-^je n'avais paseUjde'Y»-
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140 NOTRE VIE AU G. Q. G.
cances depuis septembre 1913, — je me décidai à deman-
der quelques semaines de congé. Mon collègue, M. Pétrof ,
vint me remplacer et je quittai le G. Q. G. le 14 juillet.
Dès mon arrivée à Tsarskolé-Sèlo» Timpératrioe me
fit appeler et j'eus avec elle un long entretien au cours
duquel je m'efforçai de lui montrer les graves inconvé-
nients qui résultaient pour Alexis Nicolalévitch de ces
longs séjours au front. Elle me répon<Ut que Tempereur
et elle s'en rendaient bien compte, mais qu'ils estimaient
qu'il valait mieux sacrifier momentanément l'instruc--
tion de leur fils, au risque même de nuire à sa santé,
que de le priver du bénéfice qu'il retirait d'autre part
de sa vie à Mohilef. Elle me dit, avec une franchise
qui m'étonna, que l'empereur avait tant souffert toute
sa vie de sa timidité naturelle et du fait qu'ayant été
tenu trop à l'écart il s'était trouvé, à la mort subite
d'Alexandre III, fort mal préparé à son rôle de sou-
V^ain, qu'il s'était promis d'éviter avant tout ces
mêmes fautes dans l'éducation de son fils. Je compris
que je me heurtais à une résolution bien arrêtée dans
l'esprit des souverains et que je ne parviendrais pas
à la modifier ; il fut convenu néanmoins que les leçons
d'Alexis Nicolalévitch reprendraient d'une façon plus
régulière à partir du mois de septembre et que je serais
secondé dans mon travail.
Notre conversation terminée, l'impératrice me retint
à dtner, j'étais ce soir-là le seul invité. Après le repas,
nous sortîmes sur la terrasse; c'était une belle soirée
d'été calme et chaude. Sa Majesté s'était étendue sur
sa chaise longue et tricotait, ainsi que deux de ses filles,
des vêtements de laine pour les soldats. Les deux autres
grandes-duchesses travaillaient à l'aiguille. Le principal
sujet de notre conversation fut naturellement Alexis
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MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE 141
Nicolalévitch sur les faits et gestes duquel elles ne se
lassaient pas de me questionner. Je passai ainsi une heure
en leur compagnie dans ce cadre simple et paisiUe»
mêlé tout à coup à Tintimité de cette vie familiale où
l'étiquette ne m'avait permis de pénétrer que d'une
façon si incomplète et si rare.
Les jours suivants, je profitai de mes Idsirs pour
faire de nombreuses visites et renouer des relations que
mes voyages au front m'avaient forcé de né^iger. Je
vis ainsi des personnes appartenant à différents milieux
de la capitale et je ne tardai pas à me convaincre qu'un
profond changement s'était opéré dans l'état des esprits
pendant les derniers mois. On ne se contentait plus
d'attaquer avec violence le gouvernement, on s'en
prenait maintenant directement à la personne de l'em-
pereur.
Depuis la mémorable journée du 22 février 1916 où
Nicolas II, animé d'un sincère désir de conciliation,
était venu à la Douma, le désaccord qui existait entre
le monarque et la représentation nationale n'avait fait
que s'accroître. Le tsar hésitait depuis longtemps à
accorder les concessions libérides qu'on lui demandait :
il estimait que le moment était mal choisi et qu'il était
dangereux de tenter des réformes en pleine guerre. Ce
n'est pas qu'il tînt personnellement à ses prérogatives
d'autocrate, car il était la simplicité et la modestie
mêmes, mais il craignait les répercussions qu'un chan-
gement aussi radical pourrait avoir dans des conjonc*
tures d'une gravité incalculable. En déclarant, le 22 fé-
vrier, qu'il était « heureux d'être au milieu des repré-
sentants de son peuple », l'empereur avait exprimé
ûncèrement sa pensée. En les conviant à « unir tous
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lœ IlâZONTIEI^EMEm* J^ ]L!AIEERIÈaE:
leorstefloits poqr le inmi jle la Patrie; àd^mtè^oiifiiiaE
que tra^rersait^iéi*payç < fl les éhgêigdmt àKmk^ lem.
dâÉKïiisiond poIHiipies^ i{ffmr ne ijdiis mrvs nfahm but a»
la «vioixâre, «t à: hii>f lèse ^dréflit gimqu'à la ifiit de la gneasse.:
Pourquoi pe ^litÂl pas î ce - joinvlà reagageBwnt isolesMidl
d'octroyer au pays, dès que. les JÔTBimstaiiocs le p»-:
mettraient, les libertés que réclamait la nation, pourquoi
no'olfeBQlEâ^-ilfas âirégagnw par liearactei la<oiifiaiice
de da. Doutant '^P^ sentail M i6clia{qHir.?.(Cfe8t que
ceux qui i^ent«iandeiit r«yaiaiit miB(dtnB i'kigKOfiaibilité
deve irendre>T»mi^té paEiluiraQâmade.èaisi^uaitioBjrèett&
iLa 'viûfe rde Tompereur au ^alai^ de TaoïlSuie avait
fait matbie! de )graBds espoirs^; )il8 a'avaiant pas «li.ii^
lendemain, ici dbn in'aimt q[ias tardé à s'aperce^pir )(|a^«
rian h -âkait f cdiasgé^ La Jutke cnnkrô . thii ^ujvenDàmeiit
reprit aussitôt, les revendications se firent de jour -en
jour iplus -^ressailtes^ iks ^réorûinindtnms iphis violentes.
ËgarépiEDriles &tBx.îenseigBan9eni)s.de eenkîqui.abaaaieal
de taa ^iatSecaci^ île .tsarijontt iTok^dans l!op|)osibu)n de*
laiDoiUmila i^ultat.derniÈiLâes^BéyoiuiiolmairBSfet^insd
QénaeiUéy :ii s'imagina pôfuivioiT établir .son autorilé
par ides imekirefc qifi ne Jfrefit qu^augmeoter lie niécaoh
teBtttmen|) généiml. : . ;
Ifatsi e^iQBt fltattput'CTBtie.lHmfiiratrice qu'on) jnenait
campagne. (Les pires inabuatîaaa dncuIaSeot sap: :son.
oDiiipfte atfûoitmiènQfâentrîàiirdàvier oràitt mâmaâaœiS)
les îd^dcsi'qui. jusqu'akfta \eÀ âneaèçiit repatmièes: aivte
naépiia. La t)réa»iice îde >Rlâfiptml^é,;à:ia cioau* :cattsait>
cooitiiB je r«yais t)révti, Àxk !pcéyQdice;san8 cesse: '^nai*-
dtefsfcaA porêttige'desTfiettveraîiisidt dlinliJBit Ueu/an^
otmwnpnt.aires^ les pliis mâiveillai^a. On. ne ^len .tenait'
pafi*auGLfatiat|utS'dkigée9' jionite.éa^iTÎa privée »de rim«^
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IHÉGDNZENTEMEMT A lL'iUBRIÈ»E M3
p&mtbrioe, on rm^ousait 'ôuveifteiMnt 4e geniiànopliifi&*
et en labMÎt jBa4<^»die qaid> ses sTmiuAhiee pour TAlto^
Biagiie pouvaittiit iAeTniir mm danger paar te ;pay8. ije;
mat de tndMOftiA^Ôiait pês eim»De sur 1m lèvies, msm
dee 'Sous'ieiitQddfts.'iikiiis ^ t^Ue^ncM montraient que^
le soupçon r&'étidt. impiioité ;dal»^'^aiic«up d-espribk:
C'étfldt là» je le: Ba(vâi&» ie rébultâL de la/ptopageade et
des âlftri^ite lallemalides ^;i
J'ai explii|tt6 ^ue tumt «pae le goluvteneiMnt> de-
Berlin s'était rendu compte» en automne 1915, qu'il ne
Yteikdraii ;jamfli8i à bout de ihi Russie tant qu'elle res-
tcfirait mue aut(hir»dfiiton tsar, et que, depuis )ceimomenl>-
Uu il nfavait plus eu qu'une pionsée : provoquer la
Déivx)liftion (Jkii.âinèMralt Itiit^fai^è de Nieelas IL Ett
rsiisOfi lies difficultés qu'Jis^ ctoeontraiêiit à atteindra
directement le tsar, les Alleniands ai;:aient tourné kii»
efierts i^ntre râmpéaratiqcev let commencé iaous fmain
cxmlBe tUe une jeampague 4e drffamatîom rtnès.ihàbile^
ment conduiie rqui n'avait pas tardé à ^edufan^ ses
effets. Us n'avaient reculé devant aucune calomnie.
Us avaient repris le procédé classique qui a fait sps
pseuvee au oouib del'histoine, et qui conaîete .à ûpi^per
le monarque en la personne :dfe la souvwaiiie : il ert en
(li J'««ais rea ViéccÉMàm do m^at ^«otÉrQincn moUnéneà ia flmde
iai5..Je rea«oatrairiin>)m»,icl« dn «rtUs^^miJeuneoflader ^pil,:^:tMUt
Mi>dpiBlbiitpiiati<pl6t^iit«lt ptptAiftfwrabèe kiïaLi(mnc.OmttmmL0ÊtÊtm
mmeimt pMfoiidoiMUgntiiii ifârvi perBonnap étilt vdHaisiir ï ' m vé Êé
dB>i]fla|>étatricenai4>«fler dcBcataïaDcièl >d« Ifaigent «uxiotQcfeK atté^
OMUMbeiiitrâltMimlt ânft.te:mêmeihépMwl rafllMn 411e jM et^ifiM
fitoBs6é»a6Téclt;>}etlMBandtt*dea.|iBéaldinB. Une ênqaèbdiatvtdùaaèot
eii6xoilflÉiimi'edba(KtMnBi» dfesiMtsutol TafWTtimt^éié.TBippoïïié^imal8 B
lot ÉnqpoMiblé dp? ■•Jiumw» te «raèeviM iffMlPvtta (fil téMt'pomiÉii^
gMoeià (de-tas iMpten, ykiÉàn màtMmqûtm était dnafié^d'-aiie Miiata»
ittGftèlla Lk Imtani iM^ovàil mil/ en yvIfeaMe >d'i»e •dM ^iioiBklNHBé»
PMVooatiÉBs/argflBlaiéet 9crU« ««nitaitet mmt Y^ i
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144 MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE
effet toujours plus facile de nuire à la réputation d*une
femme, surtout quand elle est étrangère. Comprenant
tout le parti qu'ils pouvaient tirer du fait que Timpé*
ratrice était une princesse allemande» ils avaient cher-
ché, par de très habiles provocations, à la faire passer
pour traître à la Russie. C'était le meilleur moyen de
la compromettre aux yeux de la nation. Cette accusation
avait trouvé un accueil favorable dans certains milieux
russes et était devenue une arme redoutable contre la
dynastie.
L'impératrice était au courant de la campagne menée
contre elle et elle en souffrait comme d'une profonde
injustice, car elle avait accepté sa nouvelle patrie, de
même que sa nouvelle religion, avec tout l'élan de son
cœur : elle était russe de sentiments conmie elle était
orthodoxe de convictions K
Mon séjour à l'arrière me permit aussi de constater
combien le pays souffrait de la guerre. Les fatigues et
les privations avaient suscité un mécontentement
1. Au moment où ]e rédige ces pages, J'en trouve la pleine conflrma-
tUn dans le passage suivant tiré d'un article da M Paléologne, ambassa-
deur de France à Pétrograd : La BuMtie de$ Ttan pendant la Grande
Guerre (Heout des Deux-Mondes du 15 mars 1921): «Voilà plusieurs
fois déjà que J'entends reprocher à l'Impératrlee d'avoir gardé sur le
trtoe des ssrmpatkies, des préférences» un fond de tendresse pour
l'Allemagne. La malheureuse fonme ne mérite en aucune manière
cette Inctt^Mition, qu'elle connaît et qui la d éso l e . Alezan^ba Féo-
dorowna n'est Allemande» ni d'esprit, ni de ccenr et ne l'a Jamais
été... • Et plus loin : « Son éducation, son instruction, sa formation
faitellectuelle et morale furent tout anglaises. Aujourd'hui encore,
elle est Anglaise par son eactérleur, par son maintien, pu* un certain
accent de raideur et de puritanisme, pu* l'austérité Intransigeante
et militante de sa conscience, enfin par be a ucoup de ses habitudes
iaHmes. A cela se borne d'alUeaii tout ce qnl subsiste de ses wiglnes
occidentales. ILe fond de sa nature est devemi entièrement russe. D'abord,
tt malgré la légende hostile que Je vois se fermer autour d'elle. Je ne
doute pas de son patriotisme. Elle aime la Russie d'un fervent amour. *
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MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE 145
général. Par suite du .manque croissant de matériel
roulant, le combustible, qui avait fait cruellement défaut
en hiver, continuait à être hors de prix ; il en était de
même des vivresi, et la cherté de la vie augmentait dans
des proportions alarmantes.
Je rentrai le 11 août au G. Q. G., extrêmement inquiet
de tout ce que j'avais vu et entendu. Je fus heureux
de retrouver à Mohilef une atmosphère très diff^nte
de celle de Pétrograd et de pouvoir me retremper dans
ce milieu qui résistait si fermement à l'esprit défaitiste
de l'arrière. Cependant, et bien qu'il n'y parût pas au
premier abord» on était, là aussi, assez préoccupé de
la situation politique.
Alexis Nicolaïévitch se montra très affectueux envers
moi, à mon retour, — il m'avait écrit régulièrement
pendant mon absence, — et l'empereur me reçut avec
une extrême bienveillance. Je n'eus donc qu'à me féli-
citer de m'être éloigné de mon élève pendant quelque
temps, bien qu'il m'en eût coûté, et je me remis à ma
tâche avec une nouvelle énergie. Mon collègue anglais,
Mr. Gibbes, nous avait rejoints sur ces entrefaites et^
comme M. Pétrof restait avec nous, les leçons d'Alexis
Nicolaïévitch allaient pouvoir reprendre de façon
presque normale.
Sur le front, les combats avaient cessé peu à peu
dans les secteurs du nord et du centre ; ils ne se prolon-
#geaient qu'en Galicie où les Russes continuaient à
refouler l'armée autrichienne dont la défaite se fût
depuis longtemps transformée en déroute si elle n'avait
été soutenue par de nombreux régiments allemands.
Cependant l'expérience de la campagne de 1916 avait
prouvé au G. Q. G. russe qu'il n'arriverait pas à briser
10
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146 MÉG(M!4TENTEMENT A UARRIÈRE
la résifltance de l'eiuieiiii et à remporter de victoire
défiiutiv>e tant qu'on smilfrirait d'une aussi grande
p6nuiie d'artiUexie. CSette infériorité rempècfaait d'ex^
pk»ter à fond les succès que la vaillance des troupes et
leur supériorité numérique leur permettaient de remr
porter au début de chaque offensive. Il fallait donc se
résigner à attendre que le matériel promis par les
Alliés, et dont les difficultés de transport avaient
retardé Tarrivée» fût an^né à pied d'céuvre.
La défaite autrichienne avait eu une r^rcussion
profonde sur la Roumanie. Elle iBClinait de plus en
phis à se rallier à la cause de l'Entente, mais elle hésitait
encore à se jeter dans la mêlée. H fallut, ponir la faire
sortir de son irrésolution, une forte pression du ministre
de Russie à Bucarest K Le 27 aoM, enfin, eBe dédarait
la guerre à TAutriche-Hongrie. La position de la Rou-
manie était extrêmement difficile, elfe se trouvait
isolée à Textrême flanc gauche de l'immense front russe
dont elle était séparée par tes Cairpathes ; elle était
menacée au nord et à l'ouest d'une attaque austro^
allemande et pouvait être prise à revers par les Bulgares.
C'est ce qui se produisit, et le début d'octobre marqua
le conamencement de la défaite qui devait se terminer
par l'oc^^upation presque totale de la Roumanie.
Dès que le danger lui était apparu, le G. Q. G. russe
s'était efforcé de porter secours à l'année roumaine,
mais les distances étaient immenses et les moyens de
communication extrêmement défectueux. De plus^ la
Russie n'était pas en mesure de faire de grands prâè-
1. J'apprii, plot tard leuknicnt» qot pomr valncN^ la réÊktamn
qn'U rencontrait à Bucarest» le ministre des affaires étrangèses, Stnnner,
qui avait succédé à Sazonof, avait promis, sans en référer au G. Q. G.
r Avol 4e tsOttpes «a Roanupie.
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MÉCONTENTEMENT A UARRIÈRE 147
vemento sur soa front, car, en cas de nécessité pressante»
elle se serait vue dans l'impossibilité de récapërer à
temps les divisions envoyées en Roumanie. Cependant,
siur les instances de Tempereur, on y avait acheniné
tons tes renforts dont on pouvait disposer. Maïs ce»
troupes arriveraient-^es encore à temps poiur sauver
Bucarest T
Nous rentrâmes à Tsarskoïé-Sélo le 1«^ novembre.
L'impression prodwte par le désastre ée la BsumaBie
était considérable et Ton en rendait responsable le
oiînistre des affaires étrangères. Sturmer avait succédé
au commencement de Tannée à Gorémykine, comme
président du Conseil des ministres. Sa nominaticm avait
été mal accueillie et depuis lors il n'avait fait qu'accu-
muler faute sur faute. C'est à la suite de ses intrigues
que Sazonof, qui avait rendu de si grands services
conmie ministre des affaires étrangères, avait dû se
retirer, et Sturmer s'était empressé de prendre sa suc-
cession, tout en conservant la présidence du Conseil.
Son nom autant que ses actes le rendaient odieux. On
r accusait de ne se maintenir au pouvoir que grâce
à l'influence de Raspoutine. On allait jusqu'à dénoncer
ses sympathies allemandes et à le soupçonner d'être
favorable à une paix séparée avec l'Allemagne ^. Nico-
las II se compromettait en conservant plus longtemps
au pouvoir un ministre devenu suspect à tous. On
espérait que le tsar finirait par comprendre qu'on le
trompait une fois de plus, mais on craignait qu'il ne
1. L'histoire établira un jonr quel fut le rôle de Sturmer : s'fl n'a
pas cherché, comme tout semble cependant le prouver, à amener un
rapprochement avec l'Allemagne, il n'en a pas moins causé un tort
irrémédiable à son pays par son incurie criminelle et son manque absolu
de scrupules.
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148 MÉCONTENTEMENT A L'ARRIÈRE
s'en aperçût trop tard, alors que le mal serait déjà
irréparable K
1. De par son éducation même, on souverain est l'iiomme le plus
mal préparé à la tAcbe qui lui incombe, et il lui est, par la suite» impos-
sible de remédier à ce déficit
Plus il prétend régner, moins il est au courant de ce qui se passe :
pour l'isoler de son peuple, on ne lui fournit que des renseignements
tronqués, défigurés, t cuisinés ». Se rend-K>n compte de la force de résis-
tance de l'entourage, de l'invincible apathie d'une bureaucratie que
figent le traditionalisme et la routine ? Quelque volonté, quelque téna-
cité quil déploie pour découvrir la vérité, arrive-t-il Jamais à la con-
naître ? Napoléon, qui avait passé pourtant par l'école de la vie et qu!
s'était élevé Jusqu'au trône à force de génie et d'audace, a subi le sort
commun à tous les souverains. Dans les dernières années de son règne,
savait-il encore ce qui se passait en France et avait-il gardé une notioD
exacte des réalités ?
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CHAPITRE XIV
TENSION POLITIQUE. — MORT DE RASPOUTINE
(Décembre iQiff)
L'atmosphère politique était de plus en plus acca-
blante et l'on sentait l'orage approcher. Le méconten-
tement était devenu si général, que, malgré la censure,
il commençait à se manifester dans la presse. Les dis-
sensions se faisaient toujours plus profondes. Il n'y avait
qu'un point sur lequel tout le monde était d'accord,
c'était la nécessité de mettre fin à l'omnipotence de
Raspoutine. Tous voyaient en lui le conseiller néfaste
de la cour et le rendaient responsable des maux dont
souffrait le pays. On l'accusait de tous les vices et de
toutes les débauches, on en faisait un être immonde
et répugnant aux allures fantastiques, capable de toutes
les bassesses et de toutes les ignominies. Pour beaucoup,
il était une émanation de Satan, l'Antéchrist dont la
venue redoutée devait être le signal des pires cala-
mités.
L'empereur avait résisté longtemps à l'influence de
Raspoutine. Au début, il l'avait toléré n'osant porter
atteinte à la foi que l'impératrice avait mise en lui
et où elle puisait l'espérance qui la faisait vivre. Il avait
craint de l'éloigner, car si Alexis Nicolaïévitch avait
succombé, il eût été sans doute aux yeux de la mère
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150 TENSION POLITIQUE
le meurtrier de son enfant. Mais il avait gardé une pru-
dente réserve et il ne fut gagné que peu à peu aux idées
de l'impératrice. On avait, à maintes reprises, essayé
de le renseigner sur la véritable personnalité de Ras-
poutine et de provoquer i'âoi^iement du staretz. Sou-
vent ébranlé, le tsar n'avait jamais été convaincu K
Le 7 novembre nous quittâmes Tsarskoié-Sélo et,
après un court séjour à Mohilef, nous partîmes le 9
pour Kief, où l'empereur devait rendre visite à l'impé-
ratrice douairière. D y passa deux jours en compagnie
de sa mère et de quelques-uns de ses parents, qui s'eflor-
eèrent de lui montrer la gravité de la situation et mirent
tout en œuvre pour le persuader d'y porter remède
paor des mesures énergiques. L'empereur fut très fior*
tement influencé par les avis qu'on lui donna ; janab il
ne m'avait para aussi troublé, n se nsontra mteie,
lui si maître de soi, nerveux, irascible et il lui arriva à
deux ou trois reprises de brusquer Alexis Nicdâié-
vitch.
Nous rentrâmes le 12 au G. Q. G. et quelques jours
après notre retour Sturmer s'effondrait enfin, à l'indi-
cible joie de tous. L'empereur confia la présidence du
Conseil à A. Trèpof que l'on savait partisan de réformes
modérées et intelligentes. On reprit espoir. Malheoreu-
sèment les intrigues continuaient. Les Allemands, se
flattant qu'elles n'étaient que le prélude de troubles
graves, avaient redoublé d'efforts, semant partout la
1. n semblait qu'on sort £atiii s'obstinât à protéger RMpouifaie.
On avait remis un jour à i'empereur un dossier relatant de façon très
détaillée les excès du 9tarelz. En le parcourant il s'aperçut qu'au Jour
•t â l'heure indiqués comme ceux auxqoids s'était passé un des laits
consignés dans le rapport, Raspoutine se trouvait iustemeat à Tsarskolé-
Sélo. Il n'en fallut pas davantage pour persuader l'empereur que tout
ie mémoire n'était qu'un tiisu dt calomnies.
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TENSION POLrriQfUE 151
néflance et la svspidioii, et chardiant à oonqinnMttre
d^faotiveineart la cour aux yepuc de lanatiiMi.
Trépûl aTttt demandé à V^SÊOÎpeum ki rèvocatioii d«
nînistre de l*iiitérieaf Protopopef ^ae sir compMtq
incapacité et le fait qu'il était un adepte de Rasfiouttiie
acraieiit nndu très impopidaire. Le prennent du Conseil
sentait qall ne parviendrait pas à faire œuvre iCile
si ce ministre restait à son poste, car tous les hoftosnèg
piAtiques de qûlqœ valeur se récwaient et se dére^
bai«it aux responsalâlités de l'heure^
Les initiatives conragenaes de poÉiiotes tel^ (pie
Sasonoi, Krivoehéine^ Samarnie, Igiiatie^ A. Trépof,
pour ne citer que quelques-iins des demkrsv ne furent
pas soutenues oanme elles anrsBeivt pu l'être. Si toute
la pwtie consciente de la natîMi s'était groupée antoor
d'eux, ils auraient en la force de cenjarer le péril graiH
dissant, sans sortir de la légsUtë. Mais ils ne trouvèrent
pas l'appui sur lequel ils auraient dé pouvoir compter ;
les critiques, les intrigues, les rivalités de persoimes et
de partis empêchèrent cette union qui iienle eàt pa
être le sàktU Si on l'avait rèidisée, elle auiwt repvésenté
une force telle, que l'action néfaste de Raspoutine et
de ses adeptes en eût été paralysée. Malheurensement
e&sLx qui le conqprirent lurent l'exception ; la ma|orité
se désintéressa d'iine lutte ingrate et, par son abstorticm,
Isjssa le champ libre aux aventuriers et aux intrigants.
On ne s'efforça point de faciliter la tâche de ceux qpai,
conscients du danger, avaient entrepris de sauver l'em-
pereur miigré lui et de maintenir jusqu'à la fin de la
pierre le régime chancelant.
L'emper^ir avait tout d'abord acquiescé an désir
de Trèpof, puisj, sous l'influence de Fimpératrice^ S
s'était ravisé ei il attendait irrésolv, perplexe em face
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152 MORT DE RASPOUTINE
de la décision à prendre. Il avait été si souvent trompé
qu'il ne savait plus en qui il pouvait avoir confiance,
n se sentait isolé, abandonné de tous. Depuis qu'il avait
pris le conunandement en chef de l'armée, il s'était
dépensé sans compter. Mais la tâche qui lui incombait
était trop lourde, elle le dépassait. Il en avait lui-
même le sentiment et c'est ce qui faisait sa faiblesse
vis-à-vis de l'impératrice, aussi avait-il fini par subir
de plus en plus son ascendant. Cependant bon nombre
des décisions prises par lui en 1915, et sa visite à la
Douma en février 1916, montrent qu'à ce moment-là
encore il savait lui résister quand il était persuadé que
c'était pour le bien du pays. Il ne s'abandonna défini-
tivement à son influence qu'en autonme 1916, alors
qu'épuisé par la tension qui résultait de sa double
responsabilité d'empereur et de généralissime, il ne se
rendait plus compte, dans son isolement grandissant,
des mesures à prendre pour sortir d'une situation qui
s'aggravait de jour en jour. S'il avait été, en ce moment-
là, mieux soutenu par les partis modérés, qui sait s'il
n'eût pas trouvé en lui l'énergie de continuer la résis-
tance ?
Quant à l'impératrice, elle croyait sincèrement —
sur la foi de Raspoutine — que Protopopof était l'homme
qui pouvait sauver la Russie. Il fut maintenu et Trépof,
voyant son impuissance, n'allait pas tarder à aban-
donner son poste.
Nous rentrâmes à Tsarskoïé-Sélo le 8 décembre. La
situation devenait de jour en jour plus tendue. Ras-
poutine qui sentait la haine s'amasser contre lui n'osait
plus quitter le petit appartement qu'il occupait à
Pétrograd. L'exaspération avait atteint son paroxysme»
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MORT DE RASPOUTINE 153
le pays attendait sa délivrance et souhaitait ardemment
que quelqu'un vînt le débarrasser de celui qu'il consi-
dérait conmie le mauvais génie de la Russie. Mais
Raspoutine était bien gardé. U Tétait par la police
impériale qui surveillait jour et nuit sa maison ; il
Tétait également par les socialistes révolutionnaires qui
comprenaient qu'il travaillait pour eux.
Je ne crois pas que Raspoutine ait été, à proprement
parler, un agent aux gages de l'Allemagne, mais il fut
certainement un instrument redoutable entre les mains
du G. Q. G. allemand qui, ayant tout intérêt à prolonger
la vie d'un auxiliaire aussi précieux, l'avait entouré
d'espions qui étaient en même temps ses gardes du
corps. Les Allemands avaient trouvé en lui un moyen
admirablement efficace de compromettre la cour, et
ils l'avaient largement exploité.
De nombreuses tentatives avaient été faites auprès
de l'impératrice — et par les personnes les plus chères
à son cœur — pour tâcher de lui ouvrir les yeux sur la
véritable personnalité de Raspoutine : elles étaient toutes
venues se briser contre la foi absolue qu'elle avait en
lui. Cependant la grande-duchesse Elisabeth Féodo-
rovna ^ voulut encore, en cette heure tragique, tenter
un dernier effort auprès de sa sœur. Elle vint de Moscou
avec l'intention de passer quelques jours à Tsarskoïé-
Sélo au milieu de ceux qu'elle chérissait profondément.
La grande-duchesse ÉUsabeth était de neuf ans plus
âgée que l'impératrice et avait pour elle une tendresse
presque maternelle. C'est chez elle, on se le rappelle,
1. La grande-dacbesse Elisabeth Féodorovna avait fondé à Moscou
une petite communanté religieuse dont elle était la supérieure. Elle
y vivait retirée du monde, consacrant tout son temps à la prière et aux
bonnes œuvres.
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154 MORT DE RASPOOTINE
que la jeune princesse avait fait son pcenùer séjour en
&wsie ; c'est eHe qui» an début du règiM â'Atexnndra
Féodorama» r«vait entourée de ses conadla et de sa
sdlicitude attentiTe. Si souvent, d£|à, eHe avait essayé
de désabuser sa sœur sans y parvenir 1 Pourtant elle
espérait q«e» cette fois. Dieu lui donnerait la fbice de
persuasion qui tan avait fait défaut îmsqu64à et hd
permettrait de prévenir reffiroyable catastrophe qu'elle
sentait tnnnipente>
Dès son arrivée à Tsarskolé-âélo, eHe paria à Timpè-
ratrice, s'efforçant, avec tant Tamour qu'elfe kii portail,
de hii faire comprendre enfin son aveu^ement, la sup-
pliant d'écouter ses avertissements, pour le saint ées
siens et de son pays. L'împâratrice resta indaranlable
dans sa confiance : eUe comprenait le sentiment qui
poussait sa sœur à cette démarche, mais elle éprouvsât
une peine infinie à la voir ajouter foi aux calomnies de
ceux qui cherchaient à perdre le staretz^ et eUe la pria
de ne pins revenir sur ce sujet. Connue la grande-dur
ehesse insistait, l'impératrice coupa court L'entrevue
était désormais sans objet.
Qnelqnes heures j^us tard, la grande-dnchesse repre-
nait le chemin de Moscou, la mort dans l'àiDe. L'impé-
ratrice et ses filles l'aceompi^vèrent à la gaie. Les
deux sœurs se séparèrent; efies gardaient intact le
sentiment de tendresse infinie qui les unissait depuis
leur enfance, mais elles comprenaient qu'entre elks
quelque chose venait de se brisera Elks ne devaient
plus se revoir.
1. J« tien» ces MUâh de la koucte de M^^ ScfaMkler, lactike de
ffaipénitilce, qui avmtl été amksefoèi auprès de la griDde-dadieHe
fiMiabetk et pour laqaeHe cette dernière aiMÉI gardé une pr^Wide
aflecUon. \
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MORT DE RASPOUTINE 155
Nous repartîmes le 18 décembre pour Mohilef. Là
aussi la situation avait empiré. La nouvelle de la prise
de Bucarest était venue encore assombrir les esprits
et paraissait justifier les perspectives les plus pessi--
mistes ; la Roumanie semblait perdue.
On était oppressé, inquiet, on ressentait le malaise
indéfinissable que l'ou éprouve à l'approche d'un danger
ou d'une catastrophe, l'orage grondait sourdement.
Soudain, comme un coup de foudre, éclata la nouvelle
de la mort de Raspoutine K C'était le 31 décembre, et»
le même jour, nous partions pour Tsarskoïé-Sélo.
Je n'oublierai jamais la profonde énM>tion que j'éprou*
vai ^1 revoyant l'impératrice. Sa figure bouleveiBéô
trahirait, malgré elle» l'intensité de sa soufiranoe. Sa
douleur était immense. On avait brisé sa fm, on avait
tué celui qui seul pouvait sauver son enfant. Lui parti»
tous les désastres, toutes les catastrophes Paient pos*
Bibles. Et l'attente conunença» l'atttente torturante du
malheur qui ne saurait être évité...
1. Les drconstanoes de la mort de Raspoutine ont été retracées
par les Joiimaux de l'époque. Il suffit de les rappeler ici très brièvement.
Sa meit fut le résultat d^me conjuration à laquelle piteat part, entre
autres, le grand-duc Dimitxi Pavlovitcb, oousin germain du tsar, le
prince F. Youssoupof, dont la femme est la propre nièce de Nicolas II,
un député monarchiste de la Douma, M Pourichkérlteh et le docteur
Lazarevsky qui l'accompagnait Lt grand-duc voulait montrer par sa
prts e a e c qa*U ne s'agtasKit pas d'un acte de tébelIloB oontre remi^ereur
nais bien de l'exéoHtton d'wi oo«pat>le que la notion avait fogé, pana
qail avait aboeé de la confiance 4e son aeuvierain.
Raspoutfaie lut mis à mort dans la nuit •dn SO décembre. Le p ri n w
TooMoopof était allé le cnerehcr^en autononile très tard dans la aoifée
et f avait amené dies luL On tenta d'aterd de ^empoisonner, anis
comme Teffet du toxique se faisait attendre, le prince Yooieoapaf et
le député PourIchKévttcb le tuèrent è coupe de revolver. Son corps fut
Jeté à la Neva, où on le retrouva deux Jours plus tant
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CHAPITRE XV
LA RÉVOLUTION. — ABDICATION DE NICOLAS II
(Mars 19i7)
Raspoutine n'était plus, le pays était vengé. Quelques
hommes courageux avaient pris sur eux de faire dispa*
raltre celui qui était devenu pour toute la nation un
objet d'exécration \ On pouvait espérer, qu'après cette
explosion de colère, les esprits allaient se calmer. Il
n'en fut rien toutefois, et le conflit entre le tsar et la
Douma allait au contraire prendre un caractère de plus
en plus aigu.
L'empereur était persuadé que toute concession de
sa part, dans les circonstances présentes, serait consi-
dérée comme un aveu de faiblesse qui, sans écarter
les causes de mécontentement résultant des privations
et des souffrances de la guerre, ne ferait que diminuer
1. n 8'agit, bien entendu, de la partie consciente de la Russie. La
masse inculte du peuple russe était assez indifférente à la personne de
Raspoutine et, parmi ceux qui connaissaient son existence, un grand
nombre lui étaient favorables. Sa mort fut considérée par plusieurs
comme un acte de vengeance des courtisans, jaloux de leurs prérogatives.
« Pour une fois qu un des nôtres était arrivé jusqu'au tsar, disaient-ils,
les seigneurs l'ont tué. »
Pour le moufik, les grands coupables étaient ceux qui séparaient le
souverain de son peuple et l'empêchaient d'étendre ses faveurs jusqu'à
eux Témoin ce dicton populaire : * Le tsar accorde, mais ses serviteurs
n'octroient pas », par lequel il avait coutume d'exprimer sa confiance
en la bonté du tsar et sa haine pour ceux qui l'entouraient
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LA RÉVOLUTION 157
son autorité, et risquait de hâter la révolution. L'oppo-
sition de la Douma faisait ressortir l'incapacité et l'im-
puissance du gouvernement, et n'apportait aucun re-
mède à la situation. Les conflits s'aggravaient, les
intrigues redoublaient, alors que seule l'union de toute
la partie consciente de la nation eût pu paralyser
l'action néfaste de Protopopof, et que les efforts de
tous eussent été nécessaires pour conjurer la catastrophe
imminente. Il est vrai que c'était exiger des classes
dirigeantes qu'elles fissent preuve d'autant d'abné-
gation que de patriotisme éclairé, mais les circonstances
tragiques que traversait le pays et le sentiment du
péril national auraient dû, semble-t-il, les en rendre
capables.
Comment ne comprenait-on pas en Russie ce qu'on
discernait si bien en Allemagne, à savoir qu'une révo-
lution livrerait fatalement le pays à ses ennemis ?
« J'avais bien souvent rêvé, dit Ludendorff dans ses
Souvenirs de guerre, la réalisation de cette révolution
russe qui devait alléger nos charges militaires. Conti-
nuelle chimère 1 Aujourd'hui, elle se produisait à
l'improviste. Je me sentais soulagé d'un poids très
lourd \ » L'Allemagne était le seul pays d'Europe qui
connût la Russie, — elle en avait une notion plus
exacte et plus complète que les Russes eux-mêmes, —
elle s'était rendu compte depuis longtemps que le régime
tsariste, malgré ses fautes, était seul capable de pro-*
longer la résistance de la Russie. EUe savait que la
chute du tsar la livrerait à sa merci ; et, par tous les
1. Ludendorff : Souvenirs de guerre. T. II, p. 20 (2 voL in-S^ Payot,.
Paris). Ce que Ludendorff ne dit pas, et pour cause, ce sont les efforta
inlassables déployés par l'Allemagne pour provoquer cette révolution
russe qui se produisit t à Timproviste ».
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158 LA RÉVOLUTION
moyens, elle chercfaait à la provoquer. C'est pourqnci
y. eût faUn à tout prix faire durer josqu'à la fin de la
gaerre le régime existant. La révotation ae «erait pn>-
dttte fatalemeiit à ce moment-là, elle ne pouvait être
^njurée que par Toctroi intimèdiat d'une constitutioa,
et encore l... Mais la fatalité qui aveu^ait les souve^
rdns attait ^arer à son tour la nation*
n y avait pourtant cbez Tempavur deux sentiments
tout-puissants, — ses ennemis politiques eux-niéi&es le
savaient, — auxquels tout Riose pouvait se r^er,
c'était, d'une part, l'ammir qu'U éprouvait poiur son pays
«t, d'autre part, sa votoaté bien arrêtée de poorraivre
la guerre jusqu'au bout. Dans TaveuglemMit dtes pas-
sions, on ne comprit pas quelle force morale représentait
encore, malgré tout, poo? le peuple russe, un tsar
irrévocablement décidé à vaincre ; on ne comprit pat
que l'idée qu'il incarnait pour ks masses populaires
pouvait seule mener le pays à la victoire et sauver la
Bassie de l'asservissement à rAMemagne.
La position da tsar était extraordinairement dif&cile^
Pour les extrémistes de dnrfte, qai voyaient leur salut
dauB un compromis avec rAllemagne, il était robstacle
imédactifale quil fallait écarter afin de lui substituer
an autre souverain. Pour ceux de gauche qui voulaient
la victoire, mais uwe victoire sans «oipereur, il était*
l'cbstacte qu'il failart supprimer par la révolution. Et
tandis que, par une propagande intensive à Tanière et
aa front, ces derniers s'efforçaient de «Sfier les fond»*^
monts de la monarchie, — faisant ainsi à leur insu le
jeu de l'Allemagne, — les partis modérés adoptaient
la ligne de conduite la plus dangereuse, mais la plus
conforme au caractère russe^ â ce fataEsme slave qui
consiste à attendre que lea événements se produisent
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LA RÉVOLUTION 15»
et à espérer qu'une force pnmdentielie viendra ks
diriger pour le Inen de tous : llnertie. On se coutoita
d'opposer une i^ésistance passive, ne comprenant p»
qu'en agissant ainsi on paralysait le pays*
Quant au grand pubfic, ii était devenu, sans s'ea
rendre compte^ Tagent docile des intrigues allemandes.
Les bruits les jAva alarmants, acceptés et colportés par
lui, créaient à l'arriére une mentalité antimonarclnte
et défaitiste, une atmosphère de méfiance et de suspi-
cion, (pii œ devaient pas tarder à avoir leur répercussion
sur le front. Chacun donnait son coup de pioche au
pilier central de l'édifice qui chancelait, et personne
ne songeait à placer, en temps opportun, tes étais qui
eussent pu en empêcher reffiondrement* On fit tout
pour amener la révolntion, on ne fit rien pour en prè«
venir les conséquences.
On oublia que la Russie n'est pas seulement composée
de qufaize à vingt millions d'hommes mars pour te
régime parlementaire, mais qu'elle comprend aussi cent
vingt à cent trente millions de paysans, la plupart
incultes et inconscients, pcMiir lesquels le tsar restait
l'oint du Seigneur, celui que Dieu avait choisi pour
diriger les destinées de la grande Russie. Habitué dés
sa plus tendre enfance à entendre le prêtre invoquer
l'empereui à l'offertoire, un des moments les plus solen-
nels du culte liturgique, le moujik dans son exaltation
mystique devait lui attribuer un caractère quasi divin K
Le tsar n'était pas le chef de l'Église russe, il en était
le protecteur, le défenseur ; mais depuis que Pierre le ^
Grand avait supprimé le patriarchat, le peuple était
1. Cette idée ne se* letrouve-t-elle pas dans le dicton populaire où
se traduit la foi naïve du paysan russe et le sentiment de son impuissance :
« Jusqu'à Dieu, e'est Uen àaat ; Jw^aii tsM; cTest bien loin. •
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160 LA RÉVOLUTION
enclin à voir en lui l'incarnation du pouvoir spirituel
aussi bien que temporel. C'était une erreur, il est vrai,
mais la confusion subsistait. C'est ce double aspect de
la personne du souverain qui faisait la force du tsarisme
au sein des masses profondes de la nation, et conmie le
peuple russe est essentiellement mystique, le second
facteur ne cédait point en importance au premier. Car
dans l'esprit du moujik l'autocratie ne se séparait pas
de l'orthodoxie.
La révolution russe ne pouvait pas être uniquement
une révolution politique ; elle devait nécessairement
revêtir un caractère religieux. Le tsarisme en tombant
devait créer dans la conscience politique et religieuse
du peuple russe un trou béant, un appel d'air tellement
formidable que, si l'on n'y prenait garde, il entraînerait
dans sa chute tout l'organisme social. Pour le simple
paysan, le tsar était à la fois l'incarnation de ses aspi-
rations mystiques et une réalité en quelque sorte tan-
gible, impossible à remplacer par une formule politique
qui resterait pour lui une abstraction incompréhensible.
Dans le vide causé par l'écroulement du tsarisme, la
révolution russe — avec le besoin d'absolu et la recherche
des extrêmes, inhérents à la nature slave, — devait se
précipiter avec une violence telle, qu'aucune forme de
gouvernement ne pourrait l'arrêter ; elle risquait fata-
lement d'aboutir au néant politique et religieux, à
l'anarchie.
Pour conjurer cette éventualité redoutable, puisqu'on
voulait la révolution, il eût fallu s'y préparer. Mais
elle n'en comportait pas moins, même en temps de paix,
un aléa formidable ; s'y risquer en pleine guerre devenait
criminel. Nous sonmies tentés, nous autres Occidentaux,
de juger des choses de la Russie d'après les classes diri-
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LA RÉVCa.UTliDN 1«
gçàntes avec lestiueUes Snous scHttiaeâs en iDontaot et qui r
OBt atteint un degré de cutture <^ de civilisatioub égal
au^ nôtre, mais nolia aubiioàs itrop souvent I03. millions .
d'êtres frustes et ignorants sur lesquels ont seuls prise
les sentiments les plus simplet^ et: les plus primitifs;
le fétichisme tsariste en était Utt> exemple frappant.
L'ambassadeur d' Angleterre» renseigné par des, hom-
mes politiques russes dont on ne saurait suspecter le
patriotisme, mais qui voyaient leur pays comme ils
désiraient qu'il fût et noïi tel qu'il était, se laissa induire
eh erreur. On ne tint pas compte des conditions très ;
spéciales qui faisaient de la Russie un anachronisme
religieux, poUtiqtie et social auqpiel aucune des for-
mules, aucune des mesures de l'Europe occidentale
ne pouvait convenir. On oublia que si dans tout pay^
en guerre une. révolutiiom provoque toujours au débuts
par les flottements inévitabtea qui en résultent, un
i^IaiUissement de la imUon, et diminue considérable*:
ment la force combative de l'armée, ces effets allaient
se produirefen Russie ayec mie intensité et une anipleur ,
accrue. L'erreur de l'Entente f esjt d'avoir cru que IC;
1. Ludendorff exagère le rôle de l'Entente; dans la révolution russe,
quand fl écrit : « En mars 1917 une révolution^ provoquée par rEntentè, '
renverta le tsar *. Le moisvfeitteKI fut sbutidut'èt non provoqué par^leà •
Aillés Mais l.uden4orfl n^ontre bien ^eJl^ ^çn furoit les conséquencesr
Immédiates pour l'Allemagne i t La révolution entraînait fatalement
me diminution de la valeur miUtai^ ritUé, à9idblis#ait 'l'Ëntonu etl
allégeait considérablement ^notre lourde tAfih^. h^ G*. Q- G. pot réaliser,^
sans délai, une économie importante de troupes et de munitions. Il
put aosai eMkrsprendre «wr «ne plus gvanda échelle l'échange des dtvt-;,
slont! I £t plus loin s • fin avril et en mal, %9%7$ en dépit de nptre victoire
sur l'Alsae «t en Champagnis^ c'est la révplvitkp. russe. qui nous a sauvés. •
(Ludandoril, SçugnUn éê^turrê, t. lU P .^ ^t 35,) Ainsi, de l'aveu
même des AUanands» sans la révolution rm^ la g^oerre aurait fté ter^^
mioée ea automne 1917 et des millions de vies hiimidnes eussent ^té
^IMigBéea. Se rmd-mi eonple de la forpe ^'aurait eup ^n traité de.
V«nalllet signé par l'Entente avec la Russie ! L'Allemagne prise dans
11
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m LA KÊTOLimOK
niwi v e ment qui m dhniMÉt au dédnt et fèiiicr 1M.7,
éUdlE i^Bvi^ne pa|iiil#re. ■ n'c» faft tien, seiitea ks
cImmb éirigeMtes y partioipèrMA; lu grande mmMi
y lest» itraHfère; Ce fte fllit pet» comme cm Ta #1».
une* kone 4e fond qui fesvwM la aMnarcUer ■Mi» Ueft
la ckwle Al tsansme <pii soufeva aae Tagua: ai fioriai-
daMe qu'elle englovCit la Rame et failiii aniMiarger
les États ymma.
Lr'empereitr apcèa ton Mlour d« G. Q. G. avait jMMiè
4: TtarfllMè-Stto ht moia de yanviev ek de féTiîer ; il
sestflst qae I» sitaaiiefi poKkiqae était da ptait en plaa
tendue» mai» il n'ai#k paa eneoie pcada tout espoir.
Le paye souffriM, il était tas ite: la gneirc et aspindt
ardemnirat à la paix. U'oppositfon graniittait de ieur
CD jeur et Tarage' gNvdaît; mais Nieelaa II espécait
eneore, maigre toaAt qwe le sentiment patriartiqae
l'empoFtenit sup les tuggestiens funestes que ks «i^
geisses de ll^m^ prétente faisciant naîtra dms ka
esprits^ et que l'on w» "pouéiait pas inaqoer de oaaapiOH.
mettm' par i» aeta irréfléchi ka résakats d\uie gnem
qui avait tant coûté au pays. Il gardait intacte sa foi
dans Tarmêe ; H &avai)t que le matériel envoyé de France
et d'Angletenrei arrivaiÉ. ée façoa satisfaisanits et amé
lîoraît les condîtibiiâ dans lèsqudtes efte combattaft.
DofeaMbait lea^plua graaderesjKnsasw Les no«\;eUMt:wtéSr.
qîie la Russie avédt créée* *u cotirs *& Vféhrw-^ et *'
lûk' Aao n'Hkf pà écS«pp«f fl M» toM' de wiiMiei La Hfïï^MtXmumnatm
pftr 9es coiHrèqôékiCM fitb^àikévtÊme) » JoCf^a fidB<i« aàisiM bras Ai'
l'Al^magne : «lie y est réssair L ABttÊagae stmÊm^tMmmmamiÊ^éTgt^
nfaer et de titer pn»et' dé»- inÉmènses rts swm ^'Mi»' offcf ? ^m^,ma
f La Rits^ trrté^ pM^édé à ane féargaidsaiaiB d» MOf aiMétfvl'
atrgiàefitâit As ncfaéfe dt sas dMiioiU «t kà pnocuraH aa gwÉi^ ■umaài
scîiWût de foreéi ■ ' • • ' » : ■ . - *.7
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ULRÉVOLUTIOK tfiS
4Uit pèrtaaéè qii'oiL senit; pvdt à se yoèndr» au prin-
temps à bu grande offengivet des AHiés qfoi» m portant
la csoup f afcak à rAHeam^jner sauTenàt la Russie. Enôora
•qvdqaes semaÉnes» d) e^fefcait la victoiiie;
Cepeadânt, l^eœpertmr hésitait à qaitter 'Tsarskcrirè^
Sâo» taai ia situation politique le préoccupait ; d'autre
ptart û estimait que son départ ne pouvait plus être
éiffàré et que son devoir ^obligeait à rejotiràre le G.
a. G. Enfin, le îeudi 8 marsy le tsar se mit en route pont
Motnief où il arriva le lendemain. Il avait i peine qwrtté
lia capitale, que tes prenne» syikiptânies d'agitation it
manifestaient dans ks quartiers ouvriers. Les usines
se mirait en grève et le mouvement s'étendit rigide*
ment les jours swvants. La population de Pétrog^ad
amnt enduré de grandes privations au cours de l'hiver,
<car^ par suite de la pénurie de matériel roulant, te transh
|tort dea vivres» et du comlmstible ét$it devenu extrë*
nsenient Afficile, et la situation ne témdaât pas à s'amé^
liorer* Le gouvernement ne sot prendre aucune mesure
^pioçm à eabner l'effervescenecy et Protopopof ne fit
-^n'exaspérer les: esprits ptar une action répressive de
Im pokee, aussi stupide que crimhiefie. On avait égale-
ment Ibit intervenir la troupe. Meist toas les réginimts
Paient an fronrt, il n*y avait à Pètrograd que des élé*
nàents en période d'instruction qui avaifent été forte-
men«t travaillés par la propagande organi^ dans les
casernes, malgré la surveillance. Les défections ne tar-
dent pas à se produire et,, au^ bout de ttois jours d'une
molle réi^taMe, les troupes passèrent les unes api^
lejs autres du côté d^es insurgés* Le 13, }a ville était
presque entièrement entre les mains de»' révolution^
néïres et ià Douma procédait à la formation d'ujQ gour
vernement provisoire* ; » ,
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164 ABDICATION DE NICOLAS II
On ne se rendit pas compte tout d'aboird àiMoykif
de la portée des événements qui se déroolaient à Pétro-
grad. Toutefois, dès le samedi, 10 mars, le général
Alexéief et quelques personnages de la suite de l'empe-
reur tentèrent de réclàirer et l'engagèrent à octroyer
sans délai les libertés que réclamait la nation. Mm&
Nicolas II, trompé une fois de plus par les renseigne-
ments volontairement incomplets ou inexacts de quelques
inconscients de son entourage \ ne crut pas devoir
écouter ces consâls^ Le 12, il devint impossible de
cacher plus longtemps la vMté à l'empereur ; il comprit
que des mesures extraordinaires s'imposaient, et il
résolut de rentrer immédiatement à Tsarskolé-Sélo.
Le train impérial quitta Mohilef dans la nuit du 12
au 13, mais vingt-quatre heures plus tard, en arrivant
à la gare de MalaSa Yichéra, on apprit que la station
de Tosno, à cinquante kilomètres au sud de Pétrograd,
était occupée par les insmrgés et qu'il était impossible
d'atteindre Tsarskoïè-Sélo. D fallut rebrousser chemin.
Le tsar décida de se rendre à Pskof où, se trouvait
le général Roussky, commandant en thef du frcoit
nord", il y arriva le 14 au soir. Mis par le général au
courant des derniers événements de Pétrograd, l'empe-
reur le chargea de faire savoir ,par téléphone à M. Hod-
zianko qu'il était prêt à toutes les concessions si la
Qouma ) estimait qu'elle^ pouvaient ramener l'ordre
1. Le professeur Fiodrof, se rendant compte que chaque heure 4e
miaré diminuait lés chances è'éviter la catastrophe hmninente, se mit
à la recherche du généraJ V„ qui occupait un des poatet les pfus 4^fiH
4an9 rentourage de l'empereur II le trouva juché sur une échelle,
occupé è planter daiîs là parai un clou auquel 11 voulait suspendre un
tableau Fiodrol Idi fli part de ses angoisses 'et It suppUii de se rendra
sur-le-champ auprès de l'empereur. Mais le général le traita de • maniaque
atteint de la phobie des révolutions • et, reprenant son marteau, continua
l'opération hiterrompue par le malencontreux vliiteiir. ^ i
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ABDICATION DE NICOLAS tl 105
éaùB le pays. La réponse fut : H est trdpiarà. En était-
JL réellement ainsi ? Le mouvement révolutionnaite
^ait limité à Pétrograd et à ses environs immédiats.
Et, malgré la propagande, le prestige du tsar était encore
considérable à Tannée, et intact panm les paysans.
X.*oetr(n d'une constitution et Tappui de la Douma
ii'auraient-ils pas suffi pour rendre à Nicolas lï la popu^
larité dont il avait joui au début de la guerre ?
La réponse de la Douma ne laissait à l'empereur
qu'une alternative : abdiquer ou tenter de marcher
sur Pétrograd avec les trpupes qui lui resteraient fidèles ;
mais c'était la guerre civile en présence de l'ennemi...
Nicolas II n'hésita pas et le 15 au matin il remettait
au général Roussky un télégramme annonçant au pré-
aident de la Douma son intention d'abdiquer en faveur
4te son fils.
Quelques heures plus tard il fit appeler dans son
i^agon le professeur Flodrof et lui dit :
— Serge Pétrovitch, répondez-moi franchement, la
maladie d'Alexis est-elle incurable ?
Le professeur Fiodrof, comprenant toute l'impor-
tance des paroles qu'il allait prononcer, lui répondit :
— Sire, la science nous apprend que c'est là un mal
inguérissable. Ceux qui en sont atteints parviennent
néanmoins parfois à un âge avancé. Cependant Alexis
Nicolalévitch est à la merci d'un accident.
L'empereur baissa tristement la tète et nmrnmra :
— C'est bien ce que m'avait dit l'impératrice... Eh
bien, puisqu'il en est ainsi, puisqu' Alexis ne peut pas
être utile à son pays comme je le voudrais, nous avons
le droit de le garder.
Sa résolution était prise et le soir, quand arrivèrent
de 'Pétrofgrad les représentants du gouvernement pro»
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«16 ABDIOITION DE NICOLAS U
sfiaoire et de la Douxm, il leur ranit l'acte 4'ftbdàDtiîûii
qu'il avait rédigé à rava&ce» «t par lequd il. renoiiçait
pour lui et pour 9oa fils au trôna île I^msie en iaveor 4e
fcm fi^ te ^rendHliic Micfacd AkxandrovitclL
Voici la traduction de ce doeu^mt qui» par aa nofataue
et par l'ardent patriotisme qui a'en d^age» força
l'admiration des enneno&s de l'empereinr :
ACTE D'ABDICATION DE JL'EBfPEREUR NICOLAS. II
Par la grâce de Dieu, nous, Nicolas II, empereur de toutes
l6s Russies, tsar de Pologne, grand-duc de Finlande, etc.,
etc., à tous noft fid<èl6s sujets faisons savoir :
En ces jours de grande lutte contre. Tennemi extérieur
qui s'efforce depuis trois ans d'asservir notre Patrie, Dieu a
tPonté bon d'envoyer à la Russie une nouvelle et terrBilc
épreuve. Des troubles intérieurs menacent d'avoir «ne réper-
i^ossion latale wr la marohe nttémure de cette ^mtm obs-
tinée. Les destinées de la Ri^sie^ l|ho]ine4U' de notre héroïque
armée^ le bonheur du peuple, tout l'avenir de notre chère
Patrie veulent que la guerre soit conduite à tout prix jusqu'à
une issue victorieuse.
Notre cruel ennemi fait ses derniers efforts et le moment
est proche ôà ootve vaillante année» de conccirt avec aat
l^orieux Alliési, l'abattia définitivement.
En ces jours décisifs pour l'existence de la Bussii^ npus
croyons devoir, pour obéir à notre conscience, faciliter à
notre peuple une étroite union et l'organisatîDn de toutes
ses forces pour la réalisation rapide de la victoire.
Cest ipourqnoi, d'aeoord avec la Do«ma dIEmpire, nous
OBtimoas iém laire en abdiquant la couronne de^ TËtat et
en déposant le pouvoir suprême.
Ne voulant pas nous séparer de notre fils bien-aimè, nous
léguons notre héritage à notre frère, le grand-duc Michel
Alexandrovitch, en lui donnant notre bénédiction, au niomeîit
4e son avènmient au trône. Nous lui demandons de gouverner
SD Qleineionioa avec les repoisestasts deia naittai Mgdwit
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1 AlIIJIUDriDNCD& JIKOnâSl II FAI7
inriitoliin a^tfaUûrèa^ 'Ot rdéràmr) pMbr mLJmmeét
inviolable am .^fw 4€i,to Pata^ Ma^^û^à^ . , . ,,^,
>lous iaisons aj^pel à tous tes Jlsloy^^x 4^,ls^ Patrie» Jeur
demandant d'accomplir leur devoir patnotique et sacfe en
obéîssarit au tsar en ce pênariemtttneiAll*épTèirv^ nation^
'et «êe ràiSer, ^rec 4es Tèj^ésetAétrite^^aéîa 'iisftficm, * gûkler
l^Étct viiiie ilani ia ^iPÔte :4fiâa yoa | é ritA iefeadfete gloèeeii i
. Dieu ^§.1^ Rufi^I ; ,> ' ., ..'î :, .|j- .:k nir i^
Le tsar était tombé. L'Allemagne ièbfl&ft surJt >poitit
pixivatt efflOMe.loi éttiappor^ fi ftftt; sufffipoili! ctola'i^ve
kl parti» »M9Mie»fce «de ia natiMi^se mtmîsll; àttefoiis
«fc)ëe ignmpftt aBâour éiL;grandkIâc!:liBqhfil k^ tb» p«r
Oa yoltôil>é dôtoon Usére, — jjjnte idTâUicnkfam le dîMIt
idaiMOMwU r^ vâiUtiiêËfie imin^vevaianCQtttitaiilMnBèl
'data la) t^lrâie :accÊptiim *du terne. Bûia ii'i infÉnliiiil
«pie ada HAy car ioit Alétait pig ioucoqq ten pntoetioe dl»
ide ces pmÈùa ideometnaiti jpopÉd^iseBi^ipii âehap;)ent
A îNnde ioglfne et fflrécqâtentles naiions dBBMàùgàtftBà
^ rnsoeanu. La lévcAdiên^aitasaKliiMmBnQiriLil'»^
de la populatÎBft. pétevfibani^cKfce- >diuit tel mÉjoHe
partie n'aurait pas hésité à se rallier au nouveau mo-
narque si le gouvernement provisoire et la Douma lui
en avaient montré l'exemple. L'armée, encore bien
disciplinée, représentait une force considérable. Quant
à la majorité de la nation, elle ignorait même que quelque
chose se fût passé.
Le désir de s'assurer le pouvoir et la crainte qu'inspi-
raient les extrémistes firent qu'on laissa échapper cette
chance ultime de prévenir la catastrophe. Le lendemain
de l'abdication de l'empereur, le grand-duc Michel,
sur le conseil de tous les membres du gouvernement
provisoire, sauf deux, se désistait à son tour et remettait
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118 îXBDICAVIOS DE NK^LAS II
tà^one aisendilée oonliitudiite latàehe de décida qttdle
serait désormais là forme un gouvemeâiënf. ' ^
^ "^1:* acte ïrrèihédiable était accompli. La disparition
\^fi,tsar laissait dai^rân^e des masses un vide imiQen^
^gil'elles étaient impi^ssantes à combler. Elles restaient
livréei à eUes^métiiefl^ désempai^ées et flottantes, en
quête d'un idéal» d'une croyance tp pût remplacer ce
qu'elles avaient perdu, et ne découvraient autour
d'elles que néant. : ;
L'Allemagne, pour àdievàr son eeuvre de destmetion,
n!avait plus qu'à Ifiicher sur la Russie, après les avoir
largement pourvu» d'or, Lénine et ses adeptes. Ceux^i
ne songea:ent point apparier aux paysans de république
démocratique ou d'assemblée comtituante; c'était, ils
le savaient, peine perdue. Nouveaux prophètes, ils
venaient prêcher la guerre isainte et «usayer d'entrahier
ces millions d'êtres incultes par l'attrait d'une doctrine
où les {dus beaux préceptes du Christ côtoient les pires
sophismes, et qui, entre les mains des Juifs, aventuriers
dir bolchévÈune, allait se traduire par l'asservisse*
Lme^t du moii/î/r etla ruine de la patrie.
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CHAPITRE XVI
L'EMPEREUR NICOLAS II
Nicolas II, désirant prendre congé de ses troupes»
quitta Pskof le 16 mars et rentra au G. Q. G. H y sé-
joiinia jusqu'au 21» habitant conune auparavant la
maison du gouverneur» et recevant chaque jour le
rapport du général Alexéief. L'impératrice douairière»
Marie Féodorovna» était venue de Kief rejoindre Tem-
pereur» et elle resta avec lui jusqu'au jour de son départ
pour Tsarskolé-Sélo.
Le 21» les conmiissaires envoyés par le gouvememeiit
provisinre et par la Douma arrivèrent à MoMlef. Us
chargèrent le général Alexéief d'annoncer au tsar que»
par décision du gouvernement provisoire» il était mis
en état d'arrestation et qu'ils avaient reçu mission de
le ramener à Tsarskolé-Stto. Le wagon des conmiissaires
fut attelé au train de l'empereur et le départ eut lieu
le seir même.
Avant de quitter le G. Q. G.» Nicolas II tint à prendre
congé des troupes en leur adressant l'ordre du jour
suivie :
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170 L'EMPEREUR NICOLAS II
Prikaze du chef de l'état-major
du gombfandant en chef.
8 (21) mars 1017. N^ 371.
Je m'adresse à vous pour la dernière fois, soldats chers
à mon cœur. Depuis que j'ai renoncé en mon nom et en celui
de mon fils au trône de Hoaqie, le pouvoir a été transmis au
gouvernement provisoire qui a été formé sur l'initiative de
la Douma d'Empire.
Que Dieu l'adde à ««mliiiiB te R»siB bob le chemin de la
gloire et de la prospérité 1 Que Dieu vous aide, vous aussi»
soldats glorieux, à défendre notre Patrie contre un ennemi
cruel I Pendant deux ans et demi vous avez à toute heure
supporté les fatigues d'un service pénible ; beaucoup de sang
a été versée de £[rands efforts ont été accomplis et déjà l'heure
est proche où la Russie et ses glorieux Alliés î)riseront d'un
élan commun la dernière résistance tle Tiennenâ.
Oette gtterve san «xemiAe •doit ètike cMdtttte iuiq(i?à la
incteioé définitive. QoîoiMique soofB à la paix et k Hmm
e^ ce meigteat est ti»Stoe à aa Patrie et la livre A l'ennemî.
Je sais que tout soldat digne de ce nom pense comme moi.
Accomplissez votre devoir, protégez notre chère et glorieuse
Patrie, soumettez-vous au gouvernement provisoire, obéSsscK
à vos chefs et souvenez-vous que tout i^lftchenent daos le
MTMioe ne profite ifO^à l'enerai.
. J!ii Jft.ie(m« GDitvioim que l'amour sans bomos ijpie ^mm
ayez pour n4>treff;aadePatiÂe n'est pas éteint dans vos cœais.
Que Dieu vous bénisse et que saint Georges^ le grand martyr,
vous mène à la victoire 1 '
Nicolas.
L$ chef SÊtai^ma^or^
Général AmoI^îI^.
£a bette liieure tcagiqBe et dimloniieitta r^emp^oreiir
n'avait qu'un désir : faciliter la tâche du gouveoMOUait
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iL'EMPISHfiUB mCOlAS n 171
ttiii r^rvttit détoèÉé^^-et M t^uto oMûlo éttit flpie les
À'anaim. we iréftovoumoi iliâwuie doi^ l'eiHiemi pAt
•faire Bon çvà&L < . '
Pir déeiaioft ihi fidmstre 4t fla giîeire^ cet luxire 4m
fomr ne fat jwudâ portt i la ctenaiSMMiee énirompesi
jPotiiKpios la fata]sté'Vttiki1>eUe cpie Kempemir Nko^
las II régnât au début du xx® siècle et i d'im âes dm^
meste Sesrplus tnmiMés que l'àîstiirÊi ait connas ? Doué
est qualités peTBonaeites feinaniuàMes, il fut rincsav
natmi de ce «|iie ht nature nifiae a ée pluB uoiile ùt de
piœ chevaleresque, nuÉi il fut faible. D'une loyauté
paifnte, il resta TeBotatre de Ijipacole^doimée. Sa. fidé-
ifité auK jASiés, qui prxihiMriHMl canm sa Mort^; k
fnmvB JsnralxmdHniment. li puépriaaît les pnoédés de
la dipkmiatie et il était peu ùbA peur la lutte ; il fit
écTMsè par les é\Fènements.
NioolBB II était ua modeste et un timide ; il douta
trop 4t hMHÊÊèmB : ^e là toutes âes infartiuies. Se»
premier mouvement, ie pins soa'vent» éfcait >JYiste;le
ntalheiÉr est^ qaHl j oédaît ranonent ;â icause de ttUê
méfiance qu'il givait de lui-même. Il recherchait tes
<3e3tse3s >de gon qull •esrtiimait plus oûUpétents ^que lui.
Dés ce laonteat il ne •dowuaatt plus les questioma, dUet
kd échappaient ; il hésitait mtre des wm opposés A
finissait souvent par se vallser il celui qui HtA k ptes
ertntflére à iSQUipropne Jœnttpient.
I^'impératricé ccnmaksflftt |e caracbère knéaohi lée
l^mpriKur. 0k«nit^.B0ns l'avons coastaté, que c'était
ponr :efle «m 4evioir sâené de kii -monir en afée dans iu.
leaerdc téahe jqai kâ était éohne* Son actieu sur l'empe*^
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172 L'EMPEHEUa NICOLAS il
reur fat très grande et* presque toujours néfaste. IBle
fit de la politique une question de sentiment et de per^
sminalités, et se laissa guider trop souvent par ses sjrm-
pathies et ses antipathies, ou par celles de son entou^
rage. De nature impulsive, riînpératrice était njette
à des engouements qui lui'faisaieiit accoôrder sa con-
fiance la plus complète à ceux qu'elle croyait sincère-
ment dévoués au pays et à la dynastie. Ce fut le cas
pour Protopopof.
L'empereur avait le souci d'être juste et le désir de
faire le bien. S'il n'y parvint pas toujours, la faute en
fut à ceux qui mirent tout en œuvre pour lui cacher la
vérité et l'isoler de son peuple. Toutes ses initiatives
généreuses vinrent se briser contre la résistance passive
d'une bureaucratie toute-puissante, ou furent sabotées
sdenmient par ceux auxquels il en confia la réalisaticm.
D estimait que l'initiative personnelle, si puissante, si
géniale fût-elle, n'est que bien peu de chose comparée
aux forces supérieures qui dirigent le cours des événe-
ments. De là chez lui une sorte de résignation mystique
qui le portait à subir la vie plutôt que de chercher à
la diriger. C'est là un des traits caractéristiques de l'âme
russe.
Homme d'intérieur, il aurait été parfaitement heu«
réux s'il avait pu vivre conune un simple mortel, mais
il s'était résigné à son sort et avait accepté avec une
entière soumission la tâche surhumaine que Dieu lui
imposait. H aimait son peuple et sa patrie de touteà les
forces de son être ; ses prédilections allaient aux plus
humbles de ses sujets, à ces mùujiks doirt il souhaitait
sincèren^nt améliorer la condition. Tragique destinée
que celle de ce souverain qui, durant tout smi règne,
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L'EMPEREUR NICOLAS II 173
n'aspira qu'à se rapprocher de son peuple et qui n'en
trouva pas le moyen I H est vrai qu'il était bien gardé»
et par ceux-là mêmes qui avaient intérêt à ce qu'il n'y
réussît point K
1. Ce fut un grand malheur pour l'empereur Nicolas II et pour l'Impé-
ratrice Alexandra Féodorovna d'être montés sur le trône si Jeunes.
Gomme Louis XVt et Marie-Antoinette^ ils auraient pu, eux aussi,
s'écrier à leur avènement : « Mon Dieu 1 gardez-nous, protégez^nous I
Nous régnons trop teunes. »
L'histoire leur rendra fustice. Que n'a-t-on pas écrit sur Louis XVI,
à l'époque de la Révolution française 7 Quelles accusations n'a-t-on
pas portées contre lui ? De quelles calomnies ne l'a-t-on pas couvert 7
Cependant les écoliers de France apprennent de nos Jours qu' c il était
honnête et bon et avait le désir du bien t. ^alet BâooluHon et Empire^
page 312.) U en sera de même pour Nicolas II, avec cette différence
en plus, qu'ayant repoussé toute compromission avec l'ennemi, tl est
mort victhne de son attachement à son pays.
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CHAPITRE XVII
LA WÉV€LirPTON VUR DIT PALAIS ALEXANDRE
RETOUR DE L'EMPEREUR A TSARSKOIÉ-SÉLO
PMdmiii que les éyéatgmeaÂs érani«tiqmoi que j'ai
décrits dans tes chapitres précédents se déroulaient àr
Pskof et à Mohilef , rîovératiîet ei ses. enlaite, vestéa
au palais Alexandre, vivaient des jours d'indicible
angoisse.
Comme nous l'avons vu, ce n'est qu'après de longues
hésitations que l'empereur déjà inquiet s'était décidé,
le 8 mars 1917, à quitter Tsarskolé-Sélo pour se rendre
au G. Q. G-
Son départ affecta tout particulièrement l'impéra-
trice, car aux appréhensions que faisait naître la situar
tion politique venaient s'ajouter les craintes que lui
inspirait Alexis Nicolalévitch. Le tsarévitch, en effet,
était alité depuis plusieurs jours, ayant la rougeole,
et diverses complications étaient venues aggraver son
état. Pour comble de malheur, trois des grandes-du-
chesses étaient tombées malades à leur tour, et Marie
Nicolalévna était seule à pouvoir seconder sa mère.
Le 10 mars, nous apprenions que des troubles avaient
éclaté à Pétrograd et que des collisions sanglantes
s'étaient produites entre la police et les manifestants*
C'est que, depuis plusieurs jours, la rareté des vivres
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LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 175
aMdt rascité um vMeixt miècouitmIttmcaA danfr tes q^av-
tiers populaires. Des^ eertèges s'étaient fcormâs et la foute
avait parcouru les rues de la ville en réclamafit du
paiift.
Je eo]»pri& que Sa Miq'esté était très préoccupée, ear,
faisant exeeption à s« tè^ habitude, elie me paria
des événeneats poétiques et ne #t que Protopopof
accussdt les sodaUstes de cherelicf, par une* propagande
active auprès de» ckenrâots, à e»qpécher le ra^ntaiUe*-
ment de la trille afn d'^exciter te peupte^ k la révolu-
tioa.
Le 11, la situation devenait subvtemeni très critique
et tes^ noHvctiea tes plus alarmantes^ nous? parvenaient
OMip svr ccmpv L'énteuto. gagnait le centre de ta inUe
et la trompe qw'oii avait' fait intervenir depuis !a<veilte»'
résistait faièlemeivt.
i^aipptis! é^atement qa'uii ukase de rempere«r était
venu ofdonnet la sus^sensissi, de la Douma, maïs que,
vu; le gravité disst événements, TassemMèe av«it ptesé
outre à l'ordre de prorogatio» et décidé de ptncéder
à Hf fernsation d'un Cetnitè exécutif cbargè dé rétabUr
l^dïe«
Les cMtlMtts repreiiaient avec plu» d'achamemesit
exoeie te lendenuin, et les ioisurgés |)arveaspe^ i^
s'emparer de l'arsenal. Vers te^ scdr on ne téléphonait
dei Pétrograd que tes^ éléments de résewel de plume^rs
régtanénts tte Jm garde : les» ré^meats Paal^ Prèolkt aljetûilfiy,
ebt'^ avaient faâfc causé copimittie avee ei»x; Cetike nou^^'
voDe^ frappa de stapeua Vjjnjj^étsftricie. Iteipuis Ik^ i^
eHe étast extvémemeat î^jf^^tii^ ^^^ reiidast dom^tie de
l'ismônënceida pénl^ ^
tour des chambres des Hiv>(^^^a^cYiesses ^ ^^^ d' Alelds^
^
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176 LA/RÉVOLUTION VUE DU PALAIS
Nieolalévitoh, doot TéUt de santé avttit encore empic^
s'efforçant de eacher aux malades Tangolsse qui la
torturait. .
Le 13, à 9 h. 1 /2 du matin, comme j'entre chez le
tsarévitch, Tinipératride me fait signe de la suivre
dans la salle à c6té. Elle m'annonce que la cajntale
est, de fait, entre les mains des r^olutionnaires et que
la Douma vient de constituer un gouvernement pro-
visoire à la tête duquel se trouve Rodzianko.
— La Douma s'est montrée à la hauteur des circons-
tances, me dit-elle. Elle a compris enfin, je crois, le
danger qui menace le pays, mais je crains que ce ne
soit trop tard : il s'est formé un comité socialiste-
révolutionnaire qui ne veut pas reconnaître l'autorité
du gouvernement provisoire. Je viens de recevoir de
l'empereur un télégramme m'annonçant son arrivée
pour & heures du matin. Msds il désire que nous quit-
tions T^arskoïé-S^o pour Gatchina ^ ou que nous nous
portions à sa rencontre. Faites donc tout préparer pour
le départ éventuel d'Alexis. ,
Les ordi^ sont donnés. Sa Majesté passe par de ter-
ribles hésitations. Elle a fait savoir à Rodzianktf) la
gravité de l'état du tsarévitch et des grandes^uchesstô.
Ih répond : t Qusind une maison brûle, on commenœ
par en emmener les midades. »
A quatre heures, le docteur Dérévenko rentre idef
l'hàpital et nous annonce que tout le réseau de ^oheûB^in
de: fer des, environs de Pétrograd est déjà occupé par
les révdutiônnaires, que nous ne pouvohs pas partir
et cpi'il est peu probable que l'empereur puisse arriver.
Le soir, vers neuf heures, la baronne de BuxImek
1. Atrù« résidence Impériale; à 20 kùotiiètres au $ttd-oaeft de Petro-
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la grande-duchesse tatiana nicolaievna assise a la limite
qu'il Était interdit aux prisonniers de franchir dans le
PARC de TSARSKOIÉ-SÉLO.
ALEXIS îfiCOLAl^
''-\\ ,4>"
REJOINDRE SA SŒA K,
^ ^«;lf. TAlî^^^-
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SALON DE L IMPKRATRICE AU PALAIS ALEXANDRE I AU MUR,
" MARIE-ANTOINETTE ET SES ENFANTS ", TAIMSSERIE d'aPRKS
LE TABLEAU DE M™*^ VIGÉE-LEBRUN, CADEAU DU GOUVERNEMENT
FRANÇALS.
SALLE DES PORTRAITS ; AU SECOND PLAN : SALLE EN HEMICYCLE.
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LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 177
veden entre chez moi. Elle vient d'apprendre que la
garnison de Tsarskolé^ék) s'est matinée et que l'on
tire dans la rue« H faut avertir rimpératrice qui est
auprès des grandes-duchesses. Précisément, elle sort
dans le couloir et la baronne la met au courant de la
situation. Nous nous approchons des fenêtres. Nous
voyons le général Rdssine qui, à la tête de deux com-
pagnies ' du ré^ment combiné, prend position devant
ie palais. J'aperçois également des marins de l'équipage
de la garde et des cosaques de Tescorte. Les grilles, du
parc ont été occupées par des postes renforcés, les
hommes sur quatre rangs, prêts à tirer.
A ce moment nous apprenons par téléphone que les
mutins s'avancent dans notre direction et qu'ils vieni^nt
de tuer un factionnaire à moins de 500 mèCrès du palais.
Les coups de fu^ se font de {dus en plus rapprochés,
une collision semble inévitable. L'impératrice, affolée
à l'idée que le sang va être répandu sous ses yeux, sort
avec Marie Nicolaïévna et s'approche çl^s soldats pour
les exhorter au calme. Elle supplie qu'on parlemente
avec les insurgés. Le moment est solennel. L'angoisse
étreint tous les cœurs. Une imprudence, et c'est ie corps
à corps suivi de carnage. Cependant, des officiers s'in-
terposent des deux côtés et l'on se met à discuter. Les
paroles de leurs anciens chefs et l'attitude résolue de
ceux qui sont restés fidèles en imposent a^x nmtins.
L'excitation tombe peu à peu et l'on finit par déter^
miner une zone neutre entre les deux camps.
La nuit se passe ainsi et, le matin, des ordres formels
du gouvernement provisoire viennent mettre fin à cette
«tuation angoissante.
Dans l'après-midi Sa Majesté fait appeler le grand-
duc Panl et lui demande, s'il sait où est l'empereur. Le
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17S LA RÉVOLUTION VUET DU PALAIS
grand-duc l'ignoîe. Aux questions (|ue Timpâratrioe hû
pose sur la situation, il répond que, 4eul« l'octroi immè*
(fiot d'une constitution peut encore» à son avis, conjurer
lé dan^r« L'impératride se ranga à cotte opinion, loais
elle est impuissante, car* depuis^ la veille^ elle ne peut
plus conunumquer avec i'empereur.
La jourhéeSdu 15 se passe dans t'att^te oppressée
dBS: éVénenients; Dans la nUit, à 3 h. 1/2, le docteujr
Botkihe est appelé au téléphone par un des membapes
du gouvernement provisoire qui lui deimande des nou^
veiles d^ Alexis NicolaSévitch. (Le bruit de sa raort
s'était répandu en viU^ comme noui» l'apprenons phi3.
tard.)
Le suppBce de l'impératrice continue le lendemain.
C^t le Ireiissème jour» qu'elle est aaoSi nouvelle^ ds
l'empereur et lïon angoisse s'augmente du lait de son
inacâen , foixièe K .
A la fin de l'après*midi, la nouvelle. de. l'abdicatiQU
ê^ Fenipereur parvient au palais. L'impératrice 1^
repousse comme un Imiit menaonger. Mais un peu plus
tard le grand-duc Paul vient la lui . confirmer. EUe se
reluse encore à y croire et c'est seulement sur les prè-
dsions qu'il lui donutô que Sa Majesté se rend ^fin
à r^évidenoe. L'empereur a. abdiqué la ;V^e au ^r
à Pskof en faveur de son frère, le grandrdujc MîcheL
, Le désespoir de l'impératrice d^asse tout ce qu'on
peut imaginer. Mais son grand courage ne Tabandonne
pas. Je la.revds^ le soir, cliez Alexis Nicolalévitch. Son
1. Les tortures de l'impératrice en ces jours de ihortelle angoisse
où, sans nouvelles de l'empereur, elle se d^espérait au chevet de son
enfant malade, dépassèrent tout ce qu'on peut Imaginer. EUe avait
atteint la limi^ extrême de la résistance humaine c'était la dernière
épreuve d'où allait se dégager cette merveilleuse, cette lumineuse sérénité
qÊâ deiidt la s^tenir, elle «i teiiens, jusqu'au )oiir de Imr moH. ;
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LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS 179
visage est ravagé, mais, par une force de viofavté presque
rarbonudiie, eHe a tenu à venir comme d*li;&bitude
auprès des enfants, afin que rien ne trouUe les lenneB
Hftiiades qui ignorent tcMrt œ tpà s*est passé ûepms le
départ de l'empereur pour le G. Q. G.
Tard dans la nuit, nous apprenons que le grand^uc
Ifichel 3'est désisté «t (pie c'est l'AssemUée constituante
qui devra décider du sort de la Bvssie.
Je retrouve le iendenïaiii l'impératrice chez Alexis
Nicolaîévitch. Elle est calme, mais très pAle, BUe a
effroyablement maigri et vieilli tm ce^ qnekpies jours.
L'a^èsHoiidi, Sa Majesté neçoit un tâégrsmme de
l'empereur où il cherche à la tranquilliser ethii annoncé
qu'il attend à Mofaîkf Farrivée prochaine de Timp^a-
trice douairiàre.
Trois jours passent. Le 21, à 10 II 1 /2 du maitin,
Sa Majesté me fait appeler et me dit que le ^néral
Kormlof est venu lui faire savoir, de la pstrt du giciver'-
nement provisoire, que l'empereur et elle sont mis en
état d'arrestation, et que tous crax qui ne veulent pas
accepter le Tégaaat de la prison doivent avoir quitté le
paltts avant quatre heur®. Je réponds que je suis
décidé à rester.
— ^ L'empareur rentre demain, il faut avertir Alexis,
il fiait tout lui dire... Voulez-vous le faire ? Moi je vais
aller parler aux petites. j
On voit combien elle souffre à l'idée de Téttiotion
qu'elle va causer aux granctes-ducfaesses, roitedes, en
leur anaoDçant Tabdicatlon de leur pto, émotion qui
risque d'aggravier leur état.
Je 'rentre chez Alexis Nicolaîévitch et jt hii dis que
l'empereur va revenir le lendemain de Mohilef et qtrïl
n'y retournera phiB. >
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180 LA RÉVOLUTION VUE DU PALAIS
— Poorqum ?
— Parce que roire papa ne veut plus être comman-^
dant en chef.
Cette nouvelle TafFecte vivement, car il aimait beau-
coup à aller au G. Q. G.
Au bout d'un certain temps» j'ajoute :
— Vous savez, Alexis Nicolalévitch, votre père ne
veut plus être empereur.
n me regarde, étonné, cherchant à lire sur ma figure
ce qui se passe.
— Comment ? Pourquoi ?
— Parce qu'il est très fatigué et qu'il a eu de grandes
difficultés ces derniers temps.
— Ah ! oui I Maman m'a dit qu'on avait arrêté son
train quand il voulait venir ici. Mais papa sera de
nouveau empereur après ?
Je lui explique alors que l'empereur a abdiqué en
faveur du grand-duc Michel, lequel s'est désisté à son
tour.
— Mais alors, qui est-ce qui sera empereur ?
— Je ne sais pas, maintenant personne...
Pas un mot sur lui, pas une allu^on à ses droits
d'héritier. D est très rouge et ému.
Au bout de quelques minutes de silence, il me dit :
— Mais alors, s'il n'y a plus d'empereur, qui est-ce
qui va gouverner la Russie ?
Je lui explique qu'il s'est formé un gouvernement
provisoire qui devra s'occuper des affaires de l'État
jiiusqu'à la réunion de l'Assemblée constituante et qu'a^
lors, peut-être, son oncle Michel montera sur le trône.
Une fois de plus, je suis frappé de la modestie de cet
enfant.
A quatre heures, la porte du palais se ferme. Nous
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RETOUR DE L'EMPEREUR 181
sommes prisonniers I Le régiment combiné a été rdevé
par un régiment de la garnison de Tsarskolé-Stio, et
les soldats qui sont en f i^on ne sont plus là pour nous
protéger, mais pour nous garder.
Le 22» à onze heures du matin, l'empereur arrive enfin,
accompagné du prince Dolgorouky, maréchal de la
cour, n monte immédiatement ch^ les enfants où
rimpératrice l'attend.
Après le déjeuner, il entre dans la chambre d'Alexis
Nicolalévitch, où je me trouve à ce moment, et m'aborde
avec sa simplicité et sa bienveillance halntuelles. Mais^
à voir son visage pâli et amaigri, on comprend combien
il a effroyablement souffert, lui aussi, pendant son
absence.
Le retour de l'empereur fut, malgré les circonstances,
un jour de grand bonheur pour les siens. L'impératrice
et Marie Nicolalévna, aussi bien que les enfants malades^
lorsqu'ils avaient été mis au courant de la situation,
avaient éprouvé à son sujet tant de crainte et d^anxiété i
C'était pour eux une grande consolation de se trouver
tous réunis alors qu'ils étaient à durement éprouvés*
Il leur semblait (pie leur douleur en était aU^ée et
que l'immense amour qu'ils ayaient les uns pour li)8
autres était une forcé capable de leur faire supporter
toutes les souffrances.
Malgré la maîtrise de soi ^ Ivà^ était habituelle,
l'empereur li'arrivait pas à cacher son profond ébràh*
lement, mais il se remettait rapidement au milieu de
r affection des siens. U leur consacrait la majeure partie
de ses journées et, le reste du temps, il lisait où se pré-
menait avec le prince Dolgorouky. On lui avait interdit,
an début, Vaécès dû parc et on n^e lUi avait laissé quç
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182 RETOiOR DE L'EMPEREUR
I» jouissance d'im pietit jardin, aitenasit au palan»
eacoce c&ûNtrt de nage et estousé d'un cordon de seit*
tincfles. Maî& l'empeiew atcqpitaià tontes ces rigoeurs
avec une sérénité et une grandeur d'âme rmarquables.
Jamais un mot de reproche ne sortit de ses lèvres. C'est
qa%ri sentiment dominait aoi être» plus puissant même
que tes Bens^ qui l'attachaitiit anx siens : l'amour de
sm patjpa. Oa sentait qit'il était prêt à tout pardonnes
à ceux qui lui infligeaient ces humiliatiiins» s'ils étateaf
eapatales de sauver la Ruusste.
: L'impératrke passait presque tooi ^c» temps éiiasdne
9mt mue dudse longme dans la chambra des grandes*
ducfaesass m ches Alezia fififiolàîèviick. Les émotkma
ek les angoisses Favaient épiMsée pfaysâquem^Eit, mais»
depuis le retour de l'empereur, un grand apaisement
m«rak s'était f att es. elte et ette vivait d'une vie intérieure
très intense, pariant peu, cédant enfin à ce besoin
ÎHipèrieax. det repas qui la solMdtait dqpuis km^empsu
Ette étdik heuieuse de ne plus avoir à hit&ei^ et de pou-
voir se consacrer tout entière à ceux qa'elle ainuÉI
^«B si grand amour» Stmle Marie NicolalévDa lui don^r
naît encore de l'inquiétude. Elle était tombée malsAe
beannenp phis tard que scii socnrs et san état s'était
aggmvé par suita d'nne jmeumonie de Batacelefft. perm*
aknae:; sau oq[aBfanie^ qumqmt très robnsfce, amt de la
peine à reprendre le dessus. Elle était, d'flâitenra,. vtetinu
dnaa prsfre génénuitéw Cette jenne tHi» de dix-a9|d ans
s'élaifc dèpenée sans eamptei pendant les; Jouiméca
rivohilSoaiiaires. EJàb m^sàt éM la {rihis .faine stmftieai
de an mèren Dana lainnit du 13 mars», die avait cammia
yinq>mdencn es siartior avec L'knpérakriee ponr aUec
parler aux: soldats^ s^enyasent aînsfc an fimd, akors
qn^eUa ressentait .les fremidres atteiriÉeii de la tn^lidieu
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RETOUR DE L'EMPEREUR 113
Par bonheur, les autres enfants allaient mieux et se
trouvaient déjà en pleine période de convalescence.
Notre captivité à Tsarskoïé-Sélo ne semblait pas
devoir être de longue durée et il était question de notre
prochain transfert en Angleterre. Mais les jours pas-
saient et notre départ était sans cesse renvoyé. C'est
que le gouvernement provisoire était obUgé de compter
avec les éléments avancés et qu'il sentait son autorité
lui échapper peu à peu. Nous n'étions pourtant qu'à
quelques heures de chemin de fer de la frontière finlan-
daise, et la nécessité de passer par Pétrograd était le
seul obstacle sérieux. D semblait donc qu'en agissant
avec déciskm et dans le {dus grand secret, il n'eût pas
été difficile de faire gagner à la f anûUe impériale im
des ports de la Finlande et de l'emmener à l'étranger.
Mais on avait peur des responsabilités et personne
n'osait se compromettre. La fatidité, une lois de phia,
faisait bonne garde I
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/
CHAPITRE XVIII
CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO
{Mars-Août i9î7
La famille impériale demeura à TsarskoIé^Sélo jus-
qu'au mois d'août 1917. Pendant les cint} mois de cet
internement» que je passai auprès d'elle, j'ai tenu un
journal de notre vie commune. On comprendra qu'un
sentiment de délicatesse m'empéché de le reproduite
intégralement. Je tiens à éviter autltfit que possible de
mettre en cause les vivants. Je me départirai néanmoins
de cette réserve lorsqu'il s'agira d'épisodes faisant res-
sortir le caractère de l'empereur et des siens, ou les
sentiments qui les animaient pendant ces longs mds
d'épreuve K
Dimanche 1«' avril. — Alexis Nicolaïévitch se sentant
beaucoup mieux, nous sommes allés ce matin à l'église
où se trouvaient déjà Leurs Majestés, les grandes-du-^
chesses Olga et Tatiana et les quelques personnes de
la suite qui partagent notre captivité. Lorsque le prêtre
1. Les pages qui vont suivre» ainsi que celles du chapitre précédent»
ont paru dans i' Ulustration en décembre 1920 et Janvier 1921. Je donne
cependant ici des extraits plus nombreux de mon Journal En outre,
J'id complété certaines parties de mon récit et fait quelques retouches
de détail.
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L EMPEREUR, SES ENFANTS ET LEURS COMPAGNONS DE CAPTIVITE ENTRE-
PRENNENT DE TRANSFORMER UNE PELOUSE DU PARC EN JARDIN POTAGER.
MAI 1917.
Près de la petite construction en planches, l'Impératrice en blanc, avec une ombrelle,
et deux des Grandes-Duchesses. Au troisième plan, à droite, l'Empereur Nicolas 11.
Au fond, le Palais Alexandre.
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L EMPEREUR TRAVAILLANT AU JARDIN POTAGER ; PERRIERE
LUI, l'officier de garde ; A DROITE, LE MATELOT NAGORNY ;
AU FOND, LA COMTESSE HENDRIKOF.
L IMIMCRATRICE, KN FA[ TKUiL ROULANT, TRAVAILLE A UN OU-
VRAGF. DE ItRODERIE, EN RKGARDANT SA FAMILLE JARDINER.
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LA GRANDE-DUCHESSE TATIANA, ATDKE D UN SOLDAT DE LA
GARDE, TRANSPORTANT, SUR UNE CIVIÏÏRE, DES MOTTES DE
GAZON.
tOVJ^A^^^'^'^^^^^^ ^'^ TRONC d'un
ARBRE nrv- y^^*^" ^oMENT D AUATTRE.
L EMPEREUR ET LE DOMR:s;t«.
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LES GRANDES-DUCHESSES TATIANA ET ANASTASIE POUSSANT
UN TONNEAU d'aRROSAGE JUSQu'aU JARDIN POTAGER. JUIN I917.
L ENTOURAGE DE LA FAMILLE IMPERIALE A TSARSKOIE-SELO,
PENDANT l'Été de 191 7.
Do gauche à droite, derrière la comtesse Benkendorf assise : le prince
Dolgorouky, la comtesse Hendrikof, la baronne de Buxhoeveden,
M"« Schneider, le comte Benkendorf et le D"" Dérévenko.
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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 185
a prié pour le succès de l'armée russe et des années
alliées, l'empereur et Timpératriee se sont mis à genoux
et toute l'assemblée a suivi leur exemple.
Il y a quelques jours, comme je sortais de chez Alexis
Nicolaîëvitch, j'ai rencontré une dizaine de soldats
qui rôdaient dans le couloir. Je m'approchai d'eux et
leur demandai ce qu'ils voulaient.
— Nous voulons voir l'héritier.
— Il est au lit et on ne peut pas le voir.
— Et les autres ?
— Ds sont aussi souffrants.
— Et le tsar, où est-il ?
— Je ne sais pas.
— Ira-t-il se promener ?
— Je l'ignore, mais, allons, ne restez pas ici, il ne
faut pas faire de bruit à cause des malades I
Us sont alors retournés sur leurs pas» marchant sur
la pointe des pieds et parlant; à voix basse.. Ljss voilà
donc, ces soldats que l'on nous dépeint comme de
farouches révolutionnaires, haïsi»ant leyr ex-empereur 1
Mardi 3 avril. — Kérensky ^t vi^nu aujourd'hui
pour la première fois au palais. II a parcouru toutei^ les
chambres et vérifié tous Ids postes, de sentinelles, vou-
lant s' assurer par luî^même que nous sommes bien
gardés. Avant de partir, il a eu un as^;^ loog^e^tpeti^n
avec l'empereur et l'impératrice. ^ I
Mercredi 4 avril. — Alexis Nicolaïéyiteh.m'a raieonté
l'entretien que Kérensky a eu hier avec l'empereur «t
l'impératrice.
> Toute la famille était réunie dans les appartements
4es grandesrduchesses* Kérendky entrç et se. présepte
en disant : : < •: > > .
— Je. stris le7pro<îureur géûéf d Kérensky* ' j.
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186 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO
Puis 3 serre la main à tout le monde. Se tournant
ensuite vers rimpératriee, il lui dit :
— La reine d'Angleterre fait demander des nouvelles
de Tex-impératrice.
Sa Majesté rougit violemment. C'est la première fds
qu'on la désigne de la sorte. Elle répond qu'elle ne va
pas mal, mais qu'elle soufflre du cœur, comme d'haï»-
tude. Kérensky reprend :
— Ce que je commence, je le poursuis toujours jus-
qu'au bout, avec toute mon énergie. J'ai voulu tout
voir par moi-même, tout contrôler, afin de pouvoir le
rapporter à Pétrograd, et cela vaudra mieux peur
vous.
Ensuite il prie l'empereur de passer dans la chambre
voisine, parce qu'H désire lui parter en tété à tête. B
entre le premier, et l'empereur le suit.
Après son départ^ Tempereur raconte qu'à peine seul
avec lui, Kérensky lui dit :
— Vous saver que je suis airivé à faire abolir la
peine de mort... Je Tai fait, bien qu'un grand nombte
tie mes camarades aient péri victimes de leurs convic-
tions.
Voulut^ par là faire étalage de sa magnanimité et
insinuer qu'il sauve la vie à l'empereur quoique celui-<ci
ne Tait pas mérité ?
n parle ensuite de notre départ qu'il espère encore
pouvoir organiser. Quand, où, comment ? Il n'en sait
tien lui-même, et il demsuide qu'on n'en parle pas.
Pour Alexis Nicolaïévitch le choc a été très rode»
îl ne s'était pas encore re^idu compte de leur nouvelle
sHuatioU. C'est la prends fois quil voit son pèare rece^
voir des ordres et obéir comme un subordonné.
Détail à noter, Kénnslty est arrivé au palais dans une
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CniQ SHHS DE CAPTIVITÉ A TSÂRSKOIÉ-SÉLO 187
ctes automobiles pariicufiéres de l'empereur, et conduit
par un chauffeur du garage impérial.
Vetêdtidi 6 mrU. — Uemi^reiir m'a fait part aujour-
d'hui 4e la profonde tristesse quil ressent en Ssant les
journaux. Cest la mine de Tarmée ; plus de hiérarchie
ni de discipliiie. Les ofBders crsigiteftt leurs soldats et
sent espionnés par eux. On sent que rempereur souffre
beaocoiup de Teflefidreaient de cette année qu'il aîme
tant.
Dtmandie 9 émit. *— Aptes la ttiesse, Kérensky
mmonoe à fempefenr qii*& est obKgé de le séparer de
nmfpératric^ qu'il derra vivre à part et fie pc^urra
reiT Sa Majesté' qu'aux repes et à la condition qu'on
parle exclusivement russe. Le thè pourra égidem^nil
être pris en conmiun, mais en présence d'un officier,
pmsqu'^ancun domestique n*y assisite.
Un peu ptus tard, l'unpératrice, très émue, s*approehe
de moi et me dit :
— A^ comme c^a vis-à-vis de l'empereur, lui faire
cette vâeme après qu'il s'est sacrifié et qu'il a abdiqué
pofur éviter la guerre civile, comme c'est ma}, crasme
c'^st mesquin ( L^empereur n'a pas voulu que le sang
d'un seul Russe f4t versé pour hii. H a toujours été
^êt k renoncer à tout s'il avait eu la certitude que
e'étiA peur le bien de la Russie.
Au bout d^un instant eHe a repris : *
— Otri, il faut supporter encore cette horrible amer-
tume.
^ Ltmâi 9 ami. -r- Rapprends que Kérensky sivsll
d^dtord Pintentlon d'isoler t'fmpératriee, mais qu^ott lui
a fait remarquer qu'il était inhumain de Séparer une
mèate de ses enfants malades ; c'est alers qu'A s'est
ééeidé à prendre cette niesure contre l'empereur.
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J88 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO
13 avril vendrai saint — Le soir, toute la famSle se
confesse.
Samedi 14 avril — Le matin, à neuf heures et demie,
messe et sainte communion, he soir» à onze heures et
demie, tout le monde se réunit à Téglise pour le service
de nuit. Le colonel Korovitchenko, commandant du
palais et ami de Kérensky, et les trois officiers de la
garde sont aussi présents. L'office dure jusqu'à deux
heures, puis Ton se rend dans la bibliothèque pour y
écha?ager les fâicitations traditionnelles. L'empereur,
selon la coutume russe, embrasse tous les hommes pré-
sents, y compris, le eonmiandant du pidaîs et l'officier
de la garde qui est resté avec lui. Ces. deux hommes ne
peuvent caeher l'émotion qu'ils ressentent à ce geste
spontané.
On prend ensuite place autour d'une t$J)le ronde pour
le repas de la nuit de Pâques. Leurs Majestés sont en
face l'une de l'autre. Nous sommes dix-^epit personne^
y compris les deux officiers. Les grandes-duchesses Olga
et Afarie sont absentes, ainsi qu'Alexis Nicolalévitch.
L'c^simation relative qui régnait au début tombe rapi-
dement et la convers^ion languit. Sa Majesté ^st p^*
ticuliérement silendeuse. Ëst-K^e tristesse ou fatigue ?
Dimanche 15 avril, Pâques. — Novis sortons pçur la
première fois avec Alexis Nicolalévitch sur la t^r^tisse
devant le palais. Superbe journée de printemps.
. Le soir» à sept heures, seryieç religieux en haut, dans
les appartements des enfants. Nous ne sonmies qu'uiiie
^gPA^aine d^; personnes. Je remarque* q9e t'empeirçur
9e I signe jHeuseipent au momeoi qU Ip, prêtre pr^ pour
le gouv^rnenaffit provi3(4re.
î ^ Lfè Içqdemf^i le temps étant très )ieau, nous nortfms
dans 1q parc oii Ton nqus loitori^ maintenant à ipous
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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÊLO 189
promener, suivis d'officiers de la garde et de faction*
nairés.
Désirant prendre un peu d'exercice physique, nous
nous amusons à dégager, de la glace qui les recouvre,'
les écluses de l'étang. Une foule de soldats et de civilu
ne tarde pas à s'assembler le long de la grille du parc
et nous regardé travailler. Au bout d'un certain temps,
l'officier de garde s'approche de l'empereur et lui dit
que le commandant de la garnison de Tsarskoïé-Sélo
Vient de l'avertir qu'il craint une manifestation hostile
ou même un attentat contre les membres de la famille
impériale» et qu'il nous demande de ne pas rester à
l'endroit ©ù nous sommes. L'empereur lui répond qu'il
n'a aucune crainte et que ces braves gens ne le gênent
nullement.
Mercredi 18 mril. — Toutes les fois que nous sortons,
quelques soldats, baïonnette au canon, commandés par
un officier, nous entourent et nous suivent pas à pas.
Nous avons l'air de forçats au milieu de leurs gardiens.
Les instructions changent tous les jours, ou peut-être
les officiers les interprétent-ils chacun à sa façon t
Comme nous rentrions cet après-midi au palais, après
notre promenade, la sentinelle en faction devant la
porte a arrêté l'empereur en lui disant :
— Mon colonel, on ne passe pas.
L'officier qui nous accompagnait est al^rs intervenu.
Alexis Nicolalévitch a rougi très fort en voyant le soldat
arrêter son père.
Vendredi 20 avril — Nous nous promenons mainte-
nant régulièrement deux fois par jour : le matin de
onze heures à midi, et l'après-midi de deux heures et
demie à cinq heures. Tout le monde se^réunit dans la
salle en hémicycle et nous attendons que le cominandant
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19Q CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-S&X>
de lia garde tdenne nous imvm les porties qui donnent
sur le parc. Nous sortons ; l'officier de service et le»
soldats emboîtent le pas dwriàre nous et «otoarent
l'endroit où nous nous arrêtons pour travaîU^. L'impô*-
catrice et les grandes-duchesses Olga et Mtrie gaordent
encore la chambre*
, Dimanche 22 auriZ. — Intecdietion d'aller jusqu'à
l'éiang; n(ms devons rester près du palais et Aie pas
dépasser le rayon qui nous a été fiieé. Nous apercevons
de loin une foule de plusieurs centaines de curieux qui
cherchent à nous vair.
Mercredi 25 avril. — Kérensky est revenu au palaisi.
Le docteur Botkine en a profité pour lui demander
s'il ne serait pas possible de transiter là famille impé^
riale à livadia, à cause de la santé des enfants. Kérensky
répoad qm c'ert tout à fiait in^iossihlè pour le moment»
B se rend ensuite chez Leurs Majesté*» où il reste assee
longtemps. L'attitude de Kérensày "vis-à^^ de l'empe»
reur n'est jdusce qu'elle était ^i début et il ne se donne
plus des airs de, justicier. Je suis persuadé qu'il coiiuBenoe
à comprendre ce qu'est l'^npereur tt à subir son asoen-
dâ»t mtoal»! oomme c'est le cas pour tous oemx qui
l'approcbénL K^^nsky a demandé aujL journaux de
mettre fin à la. campagne qu'ils mènent contre rempe--
reur et surtout contre l'impératriee. Ces calomaies ne
font que verser de l'huile sur le leu. Il a le sentiment
de éa responsabilité à l'égard det dapti&L Cependaiit
pas un mot sur notre départ pour l'étrange. CeiaL
prouve son impuissance.
Diihoiushe 29 amil. r^ Le: soir, lotigue ecôiversation
awe Leurs Majestés au sujet des leçàns d'^Àlexis Nteo-^
lalévHch. :I1 faut bien trouver Imeisohition» puisque nous^
n'avtons plus de professéursl.L^empâreur se chargera dati
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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO m
l'histokd et de la g^o^râpUe et l'impératripe 4e la reli-
gbn. Les autres brancbes seront réparties entre la
baronne Buxhoev^ien (ang^^ûis)» M^^ Schneider (aitth*
mtétique), le docteur Botkiifê (russe) et mqi.
Lundi* 30 avril. — Ce nia|tin, l'empereur en m'ab^r^
dant m'a salué d'un : « Bonjoiur^ mon cher coUé^e« »
— D vient de donner sa première leçon à AJ/b^ Nîçck
laièvitch. — Toujours la mdme sérénité, le mtoie AOWi
de se montrer afitctuèuâfi envers ceux qui partirent ^qn.
iflfiortune. Il est pour nous uo exemple et un enoom^a^
gemeht.' .
J'ai donné à Tatiana Nicoltfevna pour le faiee l|re
à ses parents l'article des Débats signé A;. G» (Ai^wtOi
Gtauvain)» du 18 mars. 1917.
On sent que le régime auquel nous somus^s soumis
devient toujours plus sévère.
Mardi 1^» mai. — C'est la première fois qu^ la Russie
ttte le 1«' mai. Nous enten(k)As le bruit des faitfares
et voyons passer le long des grilles du parc de iQpgs
cortèges de manifestants.
Ce soir, l'empereur m'a rendu le Journal 4t$ D^kats
qui parle de son abdication. U me dit que l'opératrice
et hii ont lu avec plaisir cet article où, r<mx)herche à
âtre équitidïle envers lui, et dont le ton .G<mtraste a¥^;
celui des journaux anglais.
Jeudi 3 mat — L'empereUr me» dit le soir que les
nMvsUes ne sont pas bonnes ces demîei? jours. I«es
partis extrémistes exigent que la Eïanoe et TAngletene
déclarent vouloir faire la paix a sans .anneyion fà qou^
tribution ». Les déserteurs sont de plus en fk^ mmir
breux et l'armée fond. Le gouvememenj^^.porovisoke,
aur*441 la force de continu^ la gueratl ? ; ,
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192 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO
L'empereur suit avec un intérêt poignant les événe-
ments ; il est inquiet, mais il espère encore que le pays
se ressaisira et restera fidâe aux Alliés.
Dimanche 13 mai. — C'est le second jour que nous
nous occupoiis à créer un jardin potager dans une des
pelouses du parc. NoUft avons conmiencé par enlever
le gazon dont nous transportons les mottes sur des
civières pour les mettre en tas. Tout le monde s'est mis
au' travail : la famille, nous, et les domestiques qui,
depuis quelque temps, sortent avec nous. Plusieurs
soldats de la garde sont même venus nous aider I
L'empereur a l'câr très préoccupé ces derniers jours,
n m'a dit en rentrant de la promenade :
— Il paraît que Roussky a donné sa démission. Il
avait demandé à ce qu'on passât à l'offensive (on prie,
on n'ordonne plus I) ; les comités de soldats ont refusé.
Si c'est vrai, c'est la fin I Quelle honte ! Se défendre
et ne pas attaquer, cela équivaut à un suicide I Nous
allons laisser écraser nos Alliés, puis ce sera notre
tour.
Lundi 14 mai. — L'empereur est revenu sur notre
conversation de la veille et il a ajouté :
— Ce qui me donne un peu d'espoir, c'est que chez
nous on aime à exagérer. Je ne puis croire qu'au front
l'armée soit ce qu'on dit ; en deux mois elle ne peut être
tombée à ce point.
Jeudi lÈ mai. — n semble que l'on sorte de la grave
erise gouvernementale qui dure][depuis une quinzaine
•de jours. Les nouvelles de Pétrograd paraissent être
moins mauvaises. Le nouveau Conseil des ministres,
reconstitué avec quelques représentants des soldats et
•des ouvriersi arrivera peut-être à établir son autorité.
£n attendant, l'anarchie gagne partout du terrain.
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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 193
Samedi 19 mai. *— AnniverMÎre de Tempereur {qua-
raate-neuf ans), messe et félicitations.
Dimanche 27 mai. — Depuis quelque temps on ne
nous donne que très peu de bois et il fait extrêmement
froid partout. M"^« Narichkine (grande-maîtresse de la
cour) est tombée malade et on Ta emmenée aujourd'hui»
son état de santé exigeant des soins qu'on ne peut lui
donner ici. Elle est désespérée à l'idée de nous quitter»
car elle sait qu'on ne lui permettra plus de rentrer au
palais.
Samedi 2 juin. — Nous continuons à travailler tous
les jours au jardin pota^r. Nous l'arrosons au moyen
d'un tonneau que nous traînons à tour de rôle.
Dimanche 10 juin. — Les enfants jouaient il y a
quelques jours sur leur île. <Ilôt artificiel, au milieu
d'un petit lac.) Alexis Nicolaïévîtch s'exerçait à manier
son petit fusil auquel il tient beaucoup parce que c'est
celui que l'empereur reçut de son père, quand il était
enfant. Un officier s'approche de nous. Il m'avertit
que les soldats ont décidé d'enlever au tsarévitch son
fusil et qu'ils vont venir le lui prendre. En entendant
cela, Alexis Nicolaïévîtch pose son jouet et rejoint
l'impératHce assise sur le gazon à quelques pas de nous.
Un instant après, l'officier de service arrive avec deux
soldats et exige qu'on leur reinette « l'arme » qu'ils
réellement* J'essaie de m*interposer et de leur faire
comprendre qu'il s'agit non d'une arme, mais d'un
jouet. Peine perdue : ils s'en emparent. Alexis Nico-
laïévîtch se met à sangloter. Sa mère me prie de tenter
encore un effort pour convaincre les soldats, mais je
ne réussis pas nûeux que la prenûère fois et ils s'éloignent
avec leur trophée.
13
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1S4 CINQ MOIS DE CAPTiyrrÉ. A TSABSKOlfirSÔLQ
Um â«Bii«*faeiire fAus tard l'offieier de scrvéoe m*«ltire
à l'écart, et me prie de dire au taarévitdi qu'il est déaolè
die ce qa'ii a dû £iîm« ^yaut cherché, en vain à diasuader
les aokbitflw il a: préféré i^mr lui-méoie arviec %nx^ afia
d'éviter qiteltiufi graestéreté de hsm part.
..Le eato«el KdiytiiiBky ^ a été conJkrarié en apiireaa»t
l'idPKudent, et il a rapporté pièce à pièce te petit fusilt à
Alexis Niealalévitch qui ne s'en sert plus que dans sa
chambre.
Vendredi 15 juin. — Nous avons achevé depuis qud*
que temps le potager, qui est devenu superbe. Nous
avoœ toua lea légun^^a imaginateles et cinq conta cheux.
Les domestiquas ont créé à htm tour.d^ Kautoe côté
du palais un jardîn oik U& pourront cultiver ce qu'ils
voudront. Noua semaiea allés leur aider à labourer,
r^fidpereur a>issi.
Pour occuper nos loisirs^ maintenant que nous avees
terminé nos travankx à» jardinage, nous avions demandé
et obtenu l'automation de. ooaper ka arbres secs du
pare. Ne«s allons ainai d'un endroit à l'autre, survis
par ujie gard^ qui se déplace avec nous. Noua commen*
çims à devenk d'aasez. habiles bûcherons. Gela fera um
pcoïvijsion de hm pour l'hivei: peocbEaia I
Vendredi 2H juin, t-^, Gomi»s: les grandearducbeases
perdaient tous leurs cheveuk i la suite. 4e teur maladie»
on leur a complètement rasèla téta* Lorsqu'ellea sactent
datts le parc» elles portent dm chapMai» arrangés de
manière à di^mnwler La. chose. Au moment ob >'aUais
les photographier, sur un signe d'Olga Micolaièyaa,.dles
ont prest^m^nt enlevé leurs cha|ieEauix.. J'ai protieiaté,
maisi elles. ont iiasiaté, fort asausées à Tid^ie.de se voir
1. Le colonel kbbyUnsky remptaçaît depiiis peu le celonel Koro-
vitchenko en qualité de commandant du palais^
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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 195
lepiésentéet 30us cet aspeet et d'aasister H la suipriae
indignée de leurs parents. — Leur humour réparait»
malgré tout, de temps en temps. C'est le fait de leur
exubérante jeunesBe.
Dimanche 24 juin. — Lea joura se sucoèdeat, toua
semblables, partagés entre les leçons et les promenadea.
L'empereur m'a raconté ce matin un incident assez
comique, qui eat venu rompre la monotonie de notre
réclusion.
n lisait à haute voix, hier so&r, dans la salle rouge
où se trouvaient l'impératrice et les grandes-ducheases.
Tout à coup» vers onze heures, entre un domestique
qui, fort troublé, annonce que le coounandant de la
garde demande à être reçu inuuédiatement par l'empe^
reur. Ce dernier pense qu'il s'agit d'événements très
graves survenus à Pétrograd, — on attendait une grande
manifestation en armes des bolcheviks contre le gou-
vemement provisoire» — et il donne l'ordre d'introduire.
L'officier entre, accompagné de deux sous-officiers. Il
expKque qu'il a été appelé par le coup de feu d'une
sentinïeUe qui, du parc, a remarqué des sigaaux rouges
et verts partant de la chambre occupée par la famille.
Ahurissement général. Quels signaux ? Que signifie tout
cela ? Vive émotion, chez l'impératrice et les grandes-
duchesses. L'officié ordonne alors de fermer herméti-
quement lès rideaux — il fait une chaleur étouffante — >
et va pour se retirer. A ce moment un des sous-officiers
qui l'accompagnent s'avance et donne l'explication du
mystère. La grande-duchesse Anastasie Nicolalévna est
assise sur le bord de la fenêtre et travsélle à l'aiguille.
C'est elle qui, en se penchant pour prendre sur la table
les petits objets dont elle a besoin pour son ouvrage,
masque et démasque tour à tour deu;x lainpes à abat-
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196 CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO
jour vert et rouge qui éclairent Tempereur. L'officier se
retire confus.
Lundi 2 juillet. — Nous apprenons qu'une offensive
a été déclenchée dans la région de Tamopol et qu'elle
se développe avec succès.
Mardi 3 juillet. — Te Deum à Toccasion des événe-
ments militaires qui semblent présager une grande
victoire. L'empereur, radieux, apporte à Alexis Nico-
lalévitch les journaux du soir et lui lit le texte des com-
muniqués.
Jeudi 12 juillet. — Les nouvelles du front ne sont pas
bonnes. L'offensive qui avait si heureusement débuté
tourne au désavantage des Russes.
Dimanche 15 juillet. — Rien de nouveau dans notre
captivité. Les seules distractions sont les promenades.
Il fait très chaud et, depuis quelques jours, Alexis
Nicolalévitch se baigne dans l'étang qui entoure l'Ile
des enfants. C'est une grande joie pour lui.
Mercredi 25 juillet. — L'échec prend des proportions
toujours plus considérables. Le recul s'accentue. L'em-
pereur en est très affecté.
Jeudi 9 août. — J'apprends que le gouvernement
provisoire a décidé le trimsfert de la famille impériale.
Le lieu de destination est tenu secret. Nous espérons tous
que ce sera la Crimée.
Samedi 11 août. — On nous a fait savoir que nous
devions nous munir de vêtements chauds. Ce n'est donc
pas vers le Sud qu'on nous dirige. Grosse déception.
Dimanche 12 août (30 juillet v. s.), — Anniversaire
d'Alexis Nicolalévitch (treize ans). Sur la demande de
l'impératrice, on a apporté pour la messe l'icône mira-
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CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOIÉ-SÉLO 197
culeufte de la Sainte Vierge de l'église de Znamenia.
Notre départ est fixé à demain. Le colonel Kobylinski
me confie en grand secret que Ton nous transfère à
Tobolsk.
Lundi 13 août. — Nous devons être prêts pour minuit,
vient-on nous dire ; le train est commandé pour une
heure. Derniers préparatifs. Visite d'adieu à l'île des
enfants, au jardin potager, etc. Vers une heure du matin,
tout le monde est réuni dans la salle en hémicycle,
encombrée de bagages. Le grand-duc Michel est venu
avec Kérensky et a eu une entrevue avec l'empereur
qui a été très heureux de revoir son frère avant son
départ.
Le train qui doit nous emmener n'est pas encore
arrivé. Il paraît qu'il y a des complications avec les
cheminots de Pétrograd qui soupçonnent qu'il est des-
tiné à la famille impériale. Les heures passent dans une
attente de plus en plus fatigante. Pourrons-nous partir ?
On commence à en douter. (Cet incident montre l'im-
puissance du gouvernement.) Enfin, vers cinq heures,
on nous annonce que tout est prêt. Nous prenons congé
de ceux de nos compagnons de captivité qui ne peuvent
pas partir avec nous \ Les cœurs se serrent à la pensée
1. C'étaient le comte et la comtesse Benckendorf que leur grand ftge
et rétat précaire de leur santé empêciiaient de nous suivre ; la baronne
de Buxhœveden retenue par la maladie et qui devait nous rejoindre,
dès qu'elle le pourrait, à Tobolsk, et un certain nombre de serviteurs.
Kérensky avait fait demander à l'empereur s'il désirait que le comte
Benckendorf fût remplacé. L'empereur avait répondu que si le général
Tatichtchef venait partager sa captivité» il en serait très heureux.
En apprenant le désir de son souverain. Je général Tatichtchef ne prit
que le temps de mettre ordre à ses affaires, et quelques heures plus tard
Il partait, sa valise à la main, pour Tsarskolé-Sélo. Nous le trouvâmes
dans le train au moment du départ Le générai Tatichtchef n'avait aucune
charge de cour ; il était un des nombreux généraux aides de camp de
l'empereur.
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1^ CINQ MOIS DE CAPTIVITÉ A TSARSKOBÊ-SÉLO
de quitter Tsarokolé-Sëlo, auquel tant de souvenirs
nous attachent, et ce départ pour l'incoBnu est emprekit
d'une ^ande tristesse. Au moment où les automobiles
qui nous emportent sortent du parc, nous sommes
entourés par un détachement de cavalerie qui nous
escorte jusqu'à la petite gare d'Alexandrovka. Nous
prenons place dans les voitures qui sonrt très confor-
tables. Une demi-heure se passe, puis le train s'ébranle
lentement. D est 6 heures moins 10.
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CHAPITRE XÏX
NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
{Août-Décemhrê iOiTy
Quelles raisons avaient dèddé le Conseil (tes ministli^
à transporter la famille impériale à Tobolsk ? Il eist
difidie de le déterminer. Lorsque Kérensky annonça
ce transfert à l'empereur, il en expliqua la nécessité eti
disant que le gouvernement provisoire avait résolu de
prendre des mesures énergiques contre les bolcheviks ;
il allait en résulter une période de troubles et de conflits
armés dont la famille impériale pouvait être la première
victime; il était donc de son devoir de la mettre à
l'abri des événements. On a prétendu d'autre part
que ce fut un acte de faiblesse vis-à*vis des extrémistes,
qui, inquiets de voir se dessiner dans l'armée un mou-
vement en faveur de l'empereur, exigeaient son exil en
Sibérie. Quoi qu'il en soit, le voyage de la famille impé-
riale de Tsarskoïè^lo à Tobolsk s'effectua dans de
bonnes conditions et sans incident notable.
Partis le 14 août à 6 heures du matin, nous atteignions
le 17 an sodr Tloumen — la station de chemin de fer
la plus rapprochée de Tobolsk — et nous prenions
place quelques h^ureâ plus tard sur le bateau RaaéÈ.
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200 NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
Le lendemain, nous passions devant le village natal
de Raspoutine, et la famille, réunie sur le pont, pouvait
contempler la maison du staretz qui se détachait net-
tement au milieu des isbas. Cet événement n'avait rien
qui dût la surprendre, car Raspoutine avait prédit que
cela serait, et le hasard des circonstances semblait une
fois de plus venir confirmer ses paroles prophétiques.
Le 19, vers la fin de l'après-midi, nous apercevions
brusquement à l'un des tournants de la rivière la sil-
houette dentelée du Kremlin qui domine Tobolsk, et
un peu plus tard nous arrivions à destination.
La maison qui devait nous recevoir n'étant pas prête,
nous fûmes forcés de rester quelques jours sur le bateau
qui nous avait amenés et, le 26 août seulement, nous
nous installions dans notre nouvelle résidence.
La famille occupait tout le premier étage de la mafeon
du gouverneur, construction spacieuse et confortable.
La suite habitait la maison Komilof, appartenant à
un riche marchand de Tobolsk, qui se trouvait de
l'autre côté de la rue et presque en face de la première.
La garde était formée de soldats des anciens régiments
de tirailleurs de la famille impériale, qui étaient venus
de Tsarskoïé-Sélo avec nous. Us étaient sous les ordres
du colonel Kobylinsky, homme de cœur qui s'était
sincèrement attaché à ceux dont il avait la surveillance ;
il fit tout ce qu'il put pour adoucir leur sort.
Au début, les conditions de notre captivité furent
çssez semblables à celles de Tsarskoîé-Séio. Nous avions
tout le nécessaire. L'empereur et les enfants souffraient
néimmoins du manque d'espace. Ils ne disposaient en
effet pour leurs promenades que d'un potier fort
exigu, et d'une cour qu'on avait créée en entourant
d'une clôture une rue très large eji peu fréquentée
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CAPTIVITE DE TOBOLSK
A TOBOLSK, OU ILS FURENT INTERNÉS DE SEPTEMBRE I917 A AVRIL I918,
LK TSAR ET SES ENFANTS ALLAIENT CHERCHER UN RAYON DU SOLEIL
SIBÉRIEN SUR LA TOITURE d'uNE SERRE.
De gauche à droite, les Grandes-Duchesses Olga et Anastasie, le Tsar et le Tsarévitch,
la Grande-Duchesse Tatiana, debout la Grande-Duchesse Marie. I/Impératrice,
souffrante, gardait la chambre.
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L EMPEREUR SCIANT DU BOIS AVEC MOI, DEVANT LA PETITE
SERRE AU-DESSUS DE LAQUELLE, A LA FIN DE l'iIIVER. NOUS
AVIONS CONSTRUIT DEUX BANCS RUSTIQUES POUR NOUS
ASSEOIR PLUS COMMODÉMENT AU SOLEIL.
ALEXIS NICOLAÏEVITCH ASSIS SUR L ESCALIER DE LA MAISON DU
GOUVERNEUR ; A COTE DE LUI, LE FILS DU D' DÉRÉVENKO QUE
l'on autorisait, au début de notre SÉJOUR, A VENIR PAR-
FOIS JOUER AVEC LE TSARÉVITCH.
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DEVANT LA PORTE PRINCIPALE DE LA MAISON DU GOUVERNEUR,
PENDANT LA PROMENADE DANS LA COUR.
I^es quatre Grandes-Duchesses. Le Tsarévitch. L'olT. de garde. L'Empereur.
l.E SALON DE L IMPKRATRICK.
AUX MURS LES PORTRAllS DES ENFAN'IS.
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NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 201
bordant au sud-est la maison d'habitation. C'était bien
peu, et Ton y était exposé aux regards dés soldats, dont
la caserne dominait tout Tespace qui nous était. réservé.
Par coatre les personnes de l'entourage et les domes-
tiques étaient plus libres qu'à Tsarskolé-Sélo, du moins
au début, et pouvaient aller en ville ou dans les environs
immédiats. .
En septembre arriva à'Tobolsk le commissaire Pan-
kratof, envoyé par Kérensky, Il était accompagné de
on adjoint Nikolsky, coname lui ancien déporté poli-
tique. Pankratof était un homme s^ssez instruit, de
caractère doux, le type du sectaire illuminé. Il lit bonne
impression sur l'empereur et par la suite se prit d'afifec-
tion pour les enfants. Mais Nikolsky était une véritable
brute dont l'action fut des «plus néfastes. Borné et
entêté, il s'ingéniait à inventer chaque jour de nouvelles
vexations. Dès son arrivée il exigea du colonel Koby-
linsky que l'on nous obligeât à nous faire photographier.
Comme ce dernier lui objectait que c'était superflu
puisque tous les soldats nous connaissaient, — c'étaient
les mêmes qui nous avaient gardés à Tsarskoïé-Sélo, —
il lui répondit : « On nous a forcés à le faire jadis, main-
tenant c'est à leur tour. » H fallut en passer par là et
nous eûmes depuis ce moment notre carte d'identité
avec photographie et .numéro matricule.
Les services religieux eurent heu d'abord à la maison,
dans la grande salle du premier éti^e. I^ prêtre de l'église
de l'Annonciation, son diacre et quatre nonnes du couvent
Yvanovsky étaient autorisés à venir pour l'office. Mais,
comme il n'y avait pas d'autel. consacré, il était impos-
sible de ctiébrer la messe. C'était là une grande priva-
tion pour la famille. Enfin, le 21 septembre, à l'occasion
de la fête de la Nativité de la Vierge, on autorisa pour
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202 NOTRE CAPnVTTÉ A TOBOLSK
la première fois lès piisonaiers à se rendre à Téglise.
Us en épronyèrenil bemcoup de joie» mais cette conso-
lation ne devait se renouveler que bien rarement*
Ces jours-là on se levait de très bonne iMsmre et,
quand tout le monde était réuni dans la cour» on sortait
par une petite porte donnant sur le jardin pubBc que
Ton traversait entre deux haies de soldats. Nous n'avons
jamais assktè (|u'à la première messe du matin, presque
seuls dans cette ^lise à peine éclairée par quelques cier-
ges; le public était rigouveiisement exclu. m*est
arrivé souvent à l'aller ou au retour de voir des gens
se signer ou tomber à genoux au passif de Leurs
Majestés. D'une manière générale, les habitants de
Tobolsk étaient restés très attachés à la famille impé-
riale et nos gardiens durent à maintes reprises intCT-
venir pour les empêcher de stationner sous les fenêtres
ou de se découvrir et de faire le signe de la croix en
passant devant la maison.
Cependant notre vie s'oi^ganisait peu à peu et nous
étions arrivés, en mobilisant toutes les bonnes volontés,
à reprendre l'instruction du tsarèvitch et des deux plus
jeunes des grandes-duchesses. Les leçons commençaient
à neuf heures et étaient interrompues de onze heures
à midi pour une promenade à laquelle l'empereur pre-
nait toujours part. Comme il n'y avait pas de salle
d'étude, l'enseignement se faisait soit dans la grande
salle du premier étage, soit chez Alexis l^icolaïévitch,
ou dans ma chambre — j'habitais au rez-de-chaussée
l'ancien cabinet du gouverneur. A une heure, tout le
monde se réunissait pour le déjeuner. Toutefois l'impé-
ratrice, lorsqu'elle était souffrante, prenait souvent ses
repas chez elle avec Alexis Nicolalévitch. Vers deux
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NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 203
heures, nous sortions de nouveau, et Ton «e promenait
ou Ton jouait jusqu^à quatre heures.
L'empereur souffiraatr beaucoup du manque d'exercée
physique. Le colonel Kobylinsky auquel il s'en était
plaint fit amener des troncs «te bouleaux, acheta dies
scies et des haches, et nous pûmes préparer le bois dont
t)n avait besoin pour la ciôsine et les po^es. Ce fut là
uïie de nos grandes distractions en plein ah* pendant
notre captivité de Tobotek, et les grandes-duchesses
elles-mêmes s'étaient passionnées pour ce nouveau sport.
Après le thé les leçons reprenaient et se terminaient
vers six heures et demie. Le dîner avait lieu une hewe
-fixts tard, puis on montait prendre te café dans la
grande sâUe. Nous avions tous été invités à passer ia
sdrée avec la famille et cela devint bientôt une habitude
pour plusieurs d'entre nous. On organisa des jeux et
l'on singénia à trouver des distractions pour rompre
ia monotonie de notre captivité. Lorsqu'il commença
à faire très froid et que la grande saHe fut devenue
inhabitable, nous nous réfugiâmes dans la chambre
voisine qui était te salon de Sa Majesté, seule pièce
vraiment confortable de la maison. L'empereur lisait
souvent à haute voix pendant que les grande-duchesses
travaillaient à l'aiguille ou Jouatent avec nous. L'im|^
ratrice faisait habitudtement une ou deux parties de
bésigue avec le ^néral Tatichtchef, puis elte prenait à
son tour un ouvrage, ou restait étendue sur sa chaise
longue. Et c'est dans cette atmosphère de paix familiale
que nous passions les faM&gues soirées d'hiver, comme
perdus dans l'immensité de cette Sibérie lointaine.
Une de nos plus grandes privations pendant notre
captivité de Tobolsk était l'absence presque ab6<due
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204 NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
de nouvelles. Les lettres ne nous parvenaient que très
irrégulièrement et avec de grands retards. Quant aux
journaux, nous en étions réduits à une méchante feuille
locale, imprimée sur papier d'emballage, qui ne nous
donnait que des télégrammes vieux de plusieurs jours
et le plus souvent défigurés et tronqués. L'empereur,
cependant, suivait avec angoisse les événements qui se
déroulaient en Russie. U comprenait que le pays courait
à sa perte. Un moment Tespoir lui était revenu lorsque
le général Kornilof avait offert à Kérensky de marcher
sur Pétrograd pour mettre fin à l'agitation bolchéviste,
qui devenait de plus en plus menaçante. Sa tristesse
avait été immense de voir le gouvernement provisoire
écarter cette ultime chance de salut. C'était là, il le
comprenait, le seul moyen d'éviter encore, peut-être,
l'imminente catastrophe.
J'entendis alors pour la première fois l'empereur
regretter son abdication. U avait pris cette décision
dans fespoir que ceux qui avaient voulu son éloigne-
ment seraient capables de mener à bien la guerre et de
sauver la Russie. Il avait craint que sa résistance ne
fût l'occasion d'une guerre civile en présence de l'ennemi
et il n'avait pas voulu que le sang d'un seul Russe fût
> versé pour lui. Mais son départ n'avait-il pas été suivi
à brève échéance de l'apparition de Lénine et de ses
, acolytes, agents soudoyés de TAIlemi^e, dont la pro-
pagande criminelle avait détruit l'armée et corrompu
le pays ? D souffrait maintenant de voir que son renon-
cement avait été inutUe et que, n'ayant eu en vue que
le bien de sa patrie, il l'avait en réalité desservie en
s'en allant. Cette idée devait le hanter toujours davan-
tage et devenir pour lui, par la suite, une cause de grande
anxiété morale.
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NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 205
Vers le 15 novembre, nous apprîmes que le gouverne-
ment provisoire était renversé et que les bolcheviks
s'étaient emparés du pouvoir. Mais cet événement n'eut
pas de répercussion immédiate sur notre vie et ee ne
fut, comme nous le verrons, que quelques mois plus
tard que Ton songea à s'occuper de nous.
Les semaines passaient et les nouvelles qui nous par-
venaient étaient de plus en plus mauvaises. U nous était
toutefois bien difficile de suivre les événements et d'en
saisir la portée, car les données dont nous disposions
ne nous permettaient ni d'en comprendre les causes ni
d'en supputer les conséquences. Nous étions û loin,
à tel point. isolés du monde entier I Et, à. nous arrivions
encore à savoir à peu près ce qui se passait en Russie,
nous ignorions presque tout de l'Europe.
Cependant les doctrines bolchévistes avaient com-
mencé leur œuvre de destruction dans le détachement
qui nous gardait et qui jusque-là y avait assez bien
résisté. Il était composé d'éléments très divers : les
soldats du !«' et du 4« régiment étaient en majorité
bien disposés pour la famille impériale et tout spécia-
lement pour les enfants. Les grandes-duchesses, avec
la simplicité qui faisait leur charme, aimaient à parler
à ces hommes qu'elles sentaient comme elles rattachés
au passé, elles les questionnaient sur leurs familles,
leurs villages ou sur les combats auxquels ils avaient
pris part pendant la grande guerre. Alexis Nicolaïévitch,
qui était resté pour eux a l'héritier », avait, lui aussi,
gi^né leur cœur et ils s'employaient à lui faire plaisir
et à lui procurer des distractions. Une section du 4^ régi-
ment, composée presque exclusivement de vieilles classes.
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2M: NOTRE CAPTIVrrÉ A TOBQLSK
se fabaîi tout particulièrement remiorquer par son atta*
chement, et c'était toujours une ^ie pciur la fannlle
de voir réapfMuraître ces braves gens. Ces jcmrs-là Tem-
pcareur et ks enfants se rendaîent en eachette au corps
de garde et s'entretenaient ou jouaient aux dames avec
les soldats sans que jasiaîs l'un d'ratre eux se soit
départi de la plus stricte correctio&u C'est là qu'ils
furent surpris une fois par le cooiinîssaire Pankratof
qui s'arrêta s&up^ait sur le pas de la porte, eonatd^attt
à travers ses lunettes ce spectacle imprévu. L'empereur
voyant son. air déconcerté lui fit signe de venir s'asseoir
près de la table. Mais le commissaire ne se sentait
évidemment pas à sa place : il marmonna quelques
paroles inintelligibles et, tournant sur jses talons, s'en
fut tout déconfit.
Pankratof, je l'ai dit plus haut, était un sectaire imbu
de principes hiunanitaires ; ce n'était pas tm mauvais
homme. Dès, son arrivée, il avait organisé des leçons
pieur les soldats, les initiant aux doctrines libérales et
s'efforçant de développer leur patriotisme et leur
civisme. Mais ses efforts se toumà:'ent contre lui Adver-
saire convaincu des bolcheviks, il ne fit en réalité que
leur préparer le terrain et. favoriser sans s'en rendre
compte le succès de leurs idées. Il devait en être, conune
on le verra, la première victime.
Les soldats du 2« régiment s'étaient dès le début fait
remarquer par leurs sentiments révolutionnaires; à
TsarskoIè*Sélo déjà ils avaient causé aux: captifs de
nombreux ennuis. Le eoup d'État bolché^ste. vint,
augmenter leur puissance et leur audace; ila étaient
parvenus h obtenir la formation, d'un « comité de sol-
d^ » qui tendait à apporter à notre régime de nou^
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NOTRE CAPTIVITÉ A TOa(î>fcSK iJQ?
veUop restiictioBa et à Sttbft4iitiw peu à peu s^a autorité
à celle do. Cïotoiiel. Kobylia^ky» Nous eillmes la preuve
dis son mauvma youlcdr à Toccasioa 4e Vfurivte de la
baronae de^ Bvtxhœvedw (fin déceaitem v* s.)* EU^
avait pris part à min captivité de TrarskolérSélo et
son état de santé seul l'avait empêchée .de partir avec
nous. A peine rétablie, elle vint, avec l'autorisation de
Kérensky, rejoindre Sa Majesté. Le comité des soldats
refusa, net de la laisser entrer dans la maison et elle dut
se loger en ville. Ce fut là un vif chagrin pour l'impé-
ratrice et pour toute la famille qui avaient attendu son
arrivée avec une grande impatience.
Nous atteignîmes ainsi la fête de Noël.
L'impératrice et les grandes-duchesses avaient pré-
paré de leurs mains, pendant de longues semaines, un
cadeau pour chacun d'entre nous et pour chacun des
domestiques. Sa Majesté distribua plusieurs gilets de
laine qu'elle avait tricotés elle-même : ainsi, par des
attentions touchantes, -^eHe cherchait à témoigner sa
reconnaissance à ceux qui étaient restés fidèles.
Le 24 décembre, le prêtre vint à la maison pour les
vêpres ; tout le monde se réunit ensuite dans la grande
salle, et la joie des enfants fut grande d'offrir la « sur-
prise » qui nous était destinée. Nous ne formions plus,
on le sentait, qu'une grande famille ; on s'efforçait
d'oublier les préoccupations, les tristesses de l'heure,
pour jouir sans arrière-pensée, en toute communion des
cœurs, de ces moments d'intimité sereine.
Le lendemain, jour de Noël, nous nous rendîmes à
l'église. Sur l'ordre du prêtre, le diacre entonna le
Mnogolétié (prière pour la prolongation des jours de
la famille impériale). C'était une imprudence qui ne
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208 NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
pouvait qu'attirer des représailles. Les soldats, avec
des menaces de mort, exigèrent la révocation du prêtre.
Cet incident troubla le souvenir bienfaisant qu'on eût
pu garder de cette journée. Il en résulta aussi pour nous
de nouvelles vexations et la surveillance se fit encore
plus rigoureuse.
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CHAPITRE XX
FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
{Janvier-Mai 1918)
A partir du 1 /14 janvier» j'ai repris mon journal que
j'avais abandonné au moment de notre transfert à
Tobolsk et je vais en donner quelques extraits comme je
Vsi fait en relatant notre captivité de Tsarskoié-Sélo.
Lundi 14 fantner (!«' janvier v. s.). — Nous sommes
idlès ce matin à l'^se et c'est le nouveau prêtre qui
a officié pour la première Mb. Quant au P^ Ys»^
silief (l'auteur de l'incident mentionné au chapitre pré-
eédentX il a été relégué au monastère d'Abalatsky par
l'archevêque Hermogène.
Mercredi 16 janvier, -r- A deux heures de l'après-midi»
le comité des soldats de notre garnison s'est réuni. Il
a été décidé, par 100 voix contre 85, que l'on suppri-
merait aux offiders et aux soldats leurs épaulettes.
Jeudi 17 janvier. — Le colonel Kobylinsky est venu
ce matinen costume civil, tant il lui répugne de porter
son uniforme d'officier lians épaulettes.
Vendredi 18 janvier. — Le prêtre et les chanteurs ^
sont venus à trois heures» C'est aujourd'hui la cérémonie
1. Les quaitn «•unes qui venaient dianter an début avaieDt|[été
remplacées par la diapelld d'une des égUsea.de Tobott.
14
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210 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
de la bénédiction des eaux et c'est la prenûère fois que
le nouveau prêtre officie à la maison. Quand Alexis
Nicolaîévitch eut baisé à son tour la croix que lui ten-
dait le prêtre, celui-ci s'est penché et lui a donné un
baiser sur le front. Après le dîner, le général Tatichtchef
et le prince Dolgorouky s'approchent de l'empereur et
le supplient d'enlever ses épaulettes, afin d'éviter une
manifestoiâldfi vf olènte des siôMatSi Or sent comnàe une
révolte chez l'emperwr» puis il échange un regard et
quelques paroles avec l'impératrice ; il se domine et se
résigne pour le salut des siens.
Samedi 17 janvier. — Nous sonmies allés ce matin à
régate* L'empereur pivaii m» une péUsM eancKAeikne
ifui se porte tovjoura sâra épaulettes; Qéaat à Aleoda
Nlcotalévitclw il aviM caelié les aicttiies sous son <t baehe^
Wê % (sorte de cache-nez caucaslien). L'inqiératrke m'a
Hk aujourd'hui que l'empeimûr et eHè m'invitaîent à
l^ndre avec eux dorénavant le thé da soir '^ lorsque
je ne me sentirais plis tiôp» f atig«è par mes leçeins. Je
ne me sate donc pas letiré lorsqu'à dix heàret les grandes*
duchesses sont rentrées chez elles* (Akxis McolalèfHcb
se couchait toujomrs à neuf heures.)
ÎMnii 21 janvier. — Abondante dniié de neige,
cette nultr Nous avoms comnenèé la cènstrubtton d'une
«r montagne de gUee ». '
Vendredi 25 janvier (12 janvier v. s.). — Fête de
Tatîanâ Nicolalénrna. Te Dmm à la maison. Belle
journée d'hiver» soleil, ^ — tS^ H. Nous avons centimié,
comme les jours précédents, à élever lia montagne de
1 Leurs Majestés avaient l'habitude de retenir pour le thé. que l'im-
péraUiee servait eUe-méme, la comtesse Hendrikof , demotoeSe d'itonaeilr,
le générai Tatichtchef, le prince Dolgorouky et, quand leurs occupaUons
le leur permettaieiit, if»^« Sctmetder «t le doottur Botidliéi. 99mùM aètnel-
lement le seul «urvivimt de eei thés du soir à YMm^Ml
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PINtDIL NOTRE CAPTIVITê A TOUOl^K 2tl
gtaice^: et des soldats de la ^larde sont venus maw
aider. : :":■; * ''•'-:
Mercredis jatwier. -^ Ajujoiard'hui^ c'est le tour ds
kl bonne seetioA du 4« ^régimeat L'enïpereur et les
enfsntsi ont passé phistrars heures avec les soldats dans
le corps de garde. . ' •
- Srnnedi 2, féariet. ^^ Qâ^ IL au-dessous de zéro. Le
prince D^lgoarouky et moi noi»> ayons* arrosé aujourd'hui
ta BNntagne de glsibei N011& animis porté treate seaii^
Il faisait si froid cpiis l'eau geftait pendant le trajet du
rcdûnet de la cuisinie h la montagne. Nos seaux et la
montagne « fumaient ». Dès demain, les enfants pourront
faire kurs gHssades.
Luûét 4 février, — On dit que^ \e thennométoe est
descendu cette nuit au-dessous de — 30® Réaunuuf
(37^ centigrades)» Veiit terrible; La ehaml»e à eeucher
des grandes^dnchasaes est une véiitaMe glacière.
JUrerorMti 6 féprier. — II; pisoriât que, anr l'initiative du
2^ régiment, les soldats ont déeidé q/a^ le commissfture
Pankratof et son adjoint Nikolsky devaient quitter leuB
poète;.
Vendttdi 8 fémtr, — Le cnmité des soldats a résolu
cet après4mdir de remplacer Pankratoi par un commis-»
saire bolchevik qu'on ferait venir de Moscou. Les 9Sr*
îsmes se gâtent de phis en plu$. D paraît que Kétat de
goenre a cidssé entre la Russie stoviétique d'une part»
FAUemagne, l'Autriche et la Bulgarie d'auto i^rt.
L'armée est dissbutew mais 1 la paix' n'a pas encore été
tn^iée par Lésine ei TrotSky.
Mercredi IrS fiùrier. —: L'empereur m'annonce que»,
par suite de la démobtUsatioa de Taimée» phisieura
classes ont été licenciées. Tous \m antiens soldats (les
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212 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
meiHeurs) vont donc nous quitter. L*cmpéreur a Vmr
très préoccupé de cette perspective; le changement
peut avoir pour nous des sidtes très fâcheuses.
Vendredi 15 février. — Un certain nombre de soldats
sont déjà partis. Ils sont venus en cachette prendre
congé de l'empereur et de la famille.
Au thé du soir, chez Leurs Majestés, le général
Tatichtchef ayant exprimé, avec cette franchise qu'au-
torisaient les circonstances, son étonnement à constata
combien intime et affectueuse était la vie de famille
qui unissait entre eux Temperetir, Timpiràtrice et leurs
enfants, Tempereur jeta en souriant un regard à l'im-
pératrice :
— Tu entends ce que vient de dire Tatichtchef ?
Puis, avec sa bonté coutumière, que relevait une
pointe d'ironie, il ajouta :
— Si vous, Tatichtchef, qui étiez mon général aide
de camp, et qui aviez tant d'occasions de vous renseigner,
vous nous connaissiez si mal, comment .vo^lez-vons que
rimpératrice et nm nous nous formalisions de ce qu'on
dit cte nous dans les journaux ?..
Mercredi 20 février. — L'empereur m'annonce que
les Allemands ont pris Reval, Rovno, etc.; et qu'ils
continuent à avancer sur tout le front. On voit qu'il est
profondémient aiîecté.
Lundi 25 février. — Le colonel Kobjrtinsky a reçu
un télégramme lui annonçant qu'à partir du 1^' mars
« Mcolas Romanof et les siens devaient être mis à la
ration des soldais, et que chaque membre de la famille
recevrait 600 roubles par mois prélevés sur les intérêts
de leur fortune personnelle ». Jusqu'à pr^nt toutes
les dépenses étaient payées par TÊtat. Il va donc
f^loir faire marcher toute la maison avec 4^200 roubles
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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 218
par mois» puisque la famille se compose de sept per*
sonnes \
Mardi 26 février. — Sa Majesté m'a demandé dé
Taider à tenir les comptes et à étid^r le budget de la
famille. U lui reste quelques économies qu'elle avait
faites sur l'argent qu'elle recevait pour sa toilette.
Mercredi 27 février. — L'empereur nous annonce en
plaisantant que, imisque tout le monde nonmie des
commissions, il va, lui missi, en nommer une pour mener
les affaires de la communauté. Elle se composera du
général Tatichtchef, du prince Dolgorouky et de moi.
Nous avons « siégé » cet après-midi et nous sommes
arrivés à la conclusion qu'il fallait réduire le personnel.
Cela nous serre le cœur ; il faudra renvoyer dix domes-
tiques, dont plusieurs ont leur famille avec eux à
Tobolsk. Quand nous annonçons cette nouvelle à Leurs
Majestés, ncms voyons quel chagrin elle leur cause :
il faudra se séparer de serviteurs que leur dévouement
même va réduire à la nûsère.
Vendredi 1®' mars. — Entrée en vigueur du nouveau
régime. A partir d'aujourd'hui, le beurre et le café sont
exclus de notre table conmie objets de luxe.
Lundi 4 mars. — Le comité des soldats a décidé de
détruire la montagne de glace que nous avions cons-
truite (c'était une si grande distraction pour les en-
fants I), parce que l'empereur et l'impératrice y étaient
montés pour assister de là au départ des soldats du
4« régiment. — Chaque jour de nouvelles vexations
atteignent maintenant les personnages de l'entourage
aussi bien que la famille. Voilà longtemps que nous ne
1. Le rouble n'avait plus à ce moment-là qu'environ le cinquième
de sa valeur normale.
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21< FIN DE NOTRE CAiPTIVITÉ .A TCBOLSK
powops flkm sortir qu'aceomiaigiiés par un soldat ; ii
est probable qu'on va nous retrancher cette .donûère
liberté.
' Mardi 5 mars. ^^ Les soldats sont venus bier soir
oonune des midfaiteurs (ear ils avaient bien le senti-
ment qulls fttsaisnt une vilenie), défonc^^ la montagne
i coups de {Hoohe. Les esfants sont désolés. .
Vendredi 15 mors. — Les habitaats de la ville étant
aa courant de notre sîtualiou nous font parvenir par
divers moyens des œufs, des sucreries, des pfttissmes«
Dimanche 17 mars. — Cést dimanche de CamavaL
Tout le monde est en- iiease. Les traîneaux, passait et
repassent sous nos fenêtres; bruits de clochettes, gr^
lots, harmonicas, chants... Les enfants regardent fcris^
tentent tous ces gens qui s' amusent. Depuis quelifw
temps, ils commencent à s'ennuyer et leur captivité
leur pèse. Ils tournât dans la cour entMirée de' ses
hautes palissades pleines. Depuis que. leur montagne
a été détruite, leur seule distraction est de sdex et de
couper du bois.
L'anrogance des soldats dépasse tout ce qulon peut
imagiser ; on a remplacé ceux qui sont partis par des
jeunes gens d'allure crapuleuse.
Leurs Majestés, malgré leur angoisse qui augmente
de jour en jour, gardent l'espoir que, panni leurs âd^esi»
il s'en trouvera bien quelques-uns pour tenter de les
d^vrer. Jamais les circonstances n'ont été plus propices
à une évasion, car il n'y a pas encore de représentant
du gouvernement bolchevique à Tobolsk. Il .serait f aeile,
avec la complicité du ^onel Kobylinsky, d'avancei
gagné à notre cause, de tromper la surveillaoes à La
fois insolente et négligente de nos gardiens. Il suffirait
de quelques hommes énergiques qui, 4u dehors, agi-
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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 215
raient avec méthode 6t xésolutioB.» Npus ovoaa îEsisté
à plttûdurs reprises auprès de l'empereur pour qu'on
se t&ftt prêt à touie éventualità» Il y met deux conditîoM
<pti compliquent fort les i^ses : il n'admet pas que la
ismMle soit séparée» ni qu'on quitte le iterritoifo de
l'empire russe.
L'impératrice me 4isait un jour à œ sujet :
— Pour riben au mtonde* je ne. veux quitter la Rusûe»
ear il me seonUe que si nous devions partir pour l'étran-
ger» cesserait jQouper le dénier lien qui nous rattache au
passé; il me semble «pie ce passé mourrait sans r^our*
Ldwdi 18 moFs^ — La famille va faire conune d'habi-
tuide ses dévotions peadw^t oette jH^emi^ semaine de
eaii&oie. Il y a service religieux le matin et le soir.
CoQune le$ chaoteurs ne peuvent venir à cause de leurs
nombreuses œcupations» l'impératrice «t les grandes-
duchesse^ chantent avec le diacre^
Mardi 19 mars. — On a parlé après déjeuner du traité
de Bfest-IitovBk. qui vient d'être si^^ L'enq>ereur
s'est exprimé à ce sujet avec une grande tristesse.
— C'est une telle honte pour la Russie et cela équi-
vaut à un wieide. Je n'aurais jamais cm que Temperew
GoîUaun^^t k gouvernement allemand pussent s'abais-
ser jusqu'à serrer la main de ces misérables qui ont
trsèi leur pays. Mais je suis sûr que cela ne leur portera
pas bonheur ; ce n'est pas cela qui les sauvera de la
ruine 1
, Le prince DolgQrouky ayant (Ut, un peu {dus tard,
que les journaux parlai^it d'une clause par laquelle
tes Allemands exigeaient x|ae la famille impâciale leur
fût remise saine et sauve, l'empereur s'écria :
— SS ce n'est pas une manoeuvre pour me discré-
diter, c'est une injure qu'on me fait 1
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216 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
L'impératrice ajouta, à mi-voix :
— Après ce qu'Us ont fait à l'empereur, j'aime mieux
mourir en Russie que d'être sauvée par les AllemMds i
Vendredi 22 nuirs. — A neuf heures un quart, après
le service du soir, tout le monde s'est confessé, les
enfants, les domestiques, la suite, et enfin Leurs Majestés.
Samedi 23 mars. — Nous sommes allés ce matin, à
sept heures et demie, à l'église. Sainte Communion.
Mardi 26 mars. — Un détachement de plus de cent
gardes rouges est arrivé d'Omsk ; ce sont les premiers
soldats maximalistes qui prennent garnison à ToboMc
Notre dernière chance d'évasion nous est enlevée. Sa
Majesté me dit cependant avoir des raisons de croire
que, parmi ces hommes, U y a de nombreux offiders
qui se sont engagés conmie simples soldats ; elle m'af-
firme également, sans préciser comment elle le sait,
qu'il y a trois cents officiers rassemblés à Tioumen.
Mardi 9 aoril. — Le commissaire bolchevik, qui est
arrivé d'Omsk avec le détachement, a exigé qu'on le
laissât visiter la maison. Les soldats de notre garde
ont refusé. Le colonel Kobylinsky est très inquiet, car
il craint un conflit. Mesures de précaution ; patrouilles,
postes doublés. Nous passons une nuit très agitée.
Mercredi 10 avril. — Séance plénière de notre garde,
où le commissaire bolchéviste exhibe ses pleins pou-
voirs. U a le droit de faire fusiller, dans les vingt-quatre
heures et sans jugement, tous ceux qui s'opposeront à
ses ordres. On le laisse entrer dans la maison.
Vendredi 12 avril. — Alexis Nicolaîévitch est resté
au lit, car il rasent depuis hier une violente douleur
^ l'aine, à la suite d'un effort. Il s'était si bien porté
cet hiver 1 Pourvu que ce ne soit rien de grave !
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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 217
Un soldtit de notre détachement, qui avait été envoyé
à Moscou, est rentré aujourd'hui et a remis au colonel
Kobylinslty un papier du Comité exécutif central bot*
chéviste, lui intimant Tordre de nous mettre à un
r^me plus sév^ encore. Le général Tatichtchef, le
prince Dolgorouky et la comtesse Hendrikof doivent
être transférés dans notre maison et considérés comme
prisonniers. On annonce aussi l'arrivée prochaine d'un
commissaire, avec pleins pouvoirs exceptionnels, qui
amènera un détachement de soldats.
Samedi 13 avril. — Tous ceux qui habitaient dans la
maison Komilof : la comtesse Hendrikof, M^ Schneider,
le général Tatichtchef, le prince Dolgorouky et M' Gib*
bes \ déménagent chez nous. Seuls les docteurs Botkine
et Dérévenko sont laissés en Uberté. Les douleurs
d Alexis Nicolalévitch ont augmenté depuis hier.
Lundi 15 avril. — Alexis Nicolalévitch a beaucoup
souffert hier et aujourd'hui. C'est l'une de ses grandes
crises d'hémophilie.
Mardi 16 avril. ^— Le colonel KobyUnsky, l'offlcier de
garde et quelques soldats sont venus faire une perqui-
sition dans la maison. On a enlevé à l'empereur le poi-
gnard qu'il portait avec son uniforme de cosaque.
Lundi 22 avril. — Le commissaire de Moscou est
arrivé aujourd'hui avec un petit détachement ; son nom
est Yakovlef. Il a montré ses papiers au commandant
et au comité des soldats. Le soir j'ai pris le thé chez
Leurs Majestés. Tout le monde est inquiet, angoissé.
On sent dans l'arrivée du commissaire une menace
imprécise mais réelle.
Mardi 23 avril. — A onze heures arrive le commis-
1. Mon collègue. M' Gibbes, nous avait rejoints à Tobolsk dans lo
courant do septembre.
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218 FIN DE NOTRE: CAPTIVITÉ .A TOBOLSK
aaûre YakoyleC D vi»te toute la «maJson, pws passe
cbez Texop^i^ettr ^ s« ^rend avec lui chez Alexis Nico-
lilévitch qui esi au lit. .N'ayant (4is pu voir l'impéra-
trice qui u'iétait pas prête, il revii^t un peu plus tani
avec sou adjoint, et fait une se(Qon4is visite à Alexis
Nicolalévitelt. (H voulait faire constater» par son adjoint
aussi, la maladie de Tenf ant^ En soârtant, il a demandé
am commandant si nous avions beiamoup de bagsiges.
S'agit-il donc d'un départ ?
Mercredi 24 avrils — Nous sonun^ tpus très angoissés.
Nous avons le sentiment que npus sonoones oubliés de
t^ut le monde, abauctoaués À.nQusrmémes, et h la. merci
de cet homme. Ëst*41 pos^i^e qiKi, persane ne fasse
la oioindre tentative pour sajuver la famille ? Où sont-
ils donc ceux qui sont restés fidâes à l'empereur?
Pourquoi tardeut-ils?
Jeudi 25 am'iL — Un peu avant trois, heures, conmie
je passais dans le couloir^ j'ai ccoisè d^ux domestiques
qui sanglotaient. Ils me disent que Yal^vlef est venu
annoncer à l'empereur qu'il l'emmenai. Que se passe-
t**il donc ? Je n^ose monter sans qu'on m'appelle et je
rentre chez moi. Un instant plus tard» Tatiana Nico-»
laîévna fr£^pe h ma poarte. EUe est en larmes et me dit
que Sa Majesté n^ demande. Je la suis. L'impératrice
est seule, très émue. EUe me confirme que Yako^^ef
a été envoyé de Moscou pour en^w^^ l'empereur et
que le départ aura lieu cette nuH.
— Le commissaire assure qii'aucun mal n'arrivera
à l'empereur et que si quelqu'un veut l'accompagner
on ne s'y opposera pas. Je ne puis laisser partir l'empe-
reur seul. On veut le séparer de sa famille com^ne alors K..
1. L'impératrice faisait allusion à rabdicaUoi^ de i'pm^et^m.
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FIN IWE NOTRE CAWIVITÉ A TOBQLSK m»
On veut essayer de le pousser 4 quelque chose de mal
en hii «donniaRt des înquiétudies pour Ja vie des lûeœ...
L'emperfiur }eiir< ^st nécessaire ; Us sentent bieii ^qfs^
lui seul refâréefente la Rhasë^... A. deux nous serons plus
forts .pour résister, et je dois être à ses côtés dans cette
épreuve*.» Mnîs le petit est encore si malade... Si une
complication survenait... Mon Dieu, quelle effroyable
torture J..,. C'est ia première fois de ma vie que je ne
sais pas ce, que |e dois faire ; je me suis toii^ours sentie
inspirée chaque fob que j'ai dû prendre une dédsion,
et mmntenant.je ne^ns rien... Mais Dieu ne permettra
p&s ce dépait, il ne peut pas, il ne doit pas avoir lieu»
Je suis srilre que cette nuit la débâcle se produira K..
Tatistna NioolHévna est intervenue à ce moment*
là : .
— Mais, maman, si papa doit quand même partir,
il faut pourtant décider quelque <^hose.,.
J'm soutenu alors Tatiana Nicolaîévna, disant qu'A*
lexis Nicolaïévitch allait mieux et que nous aurions
grand soin de lui...
On sentait Sa Majesté torturée par l'indécision ; elle
aUait et venait dans la chambre, elle eontlniMât à
parler, mais eUe s'adressait à ^e^même plutôt qu'à
nous. A la fin elle s'est approchée de moi et m'a dît :
— Owâ, cela est mieux ainsi ; je partijrai avec l'em-
pereur; je vous confie Alexis...
L'esap^reur est rentré un instant plus tard ; l'impé-
n^rice s'est portée au-devant de lui en disant :
, — C'est décidé ; je partirai avec toi et Marie nous
acc<»npagnera. .
L'empereur rép<HEidit :
1. Au tnduient de la débâcle, pendant quelques jours, la rivière était
lttfnuichlBta]>le/; tt.tâllait BitXaa&te qu'on pAt rétabHr le bac
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220 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A T(»OLSK
— C'est bien, si tu le veux*
Je suis redescendu chez moi et toute la journée s'est
passée en préparatifs. Le prince £><dgorouky et le
docteur Botkine ai^^ompagneront Leurs Majestés, ainsi
que Tchémadourof
/f çXyi/^-^ /^^^
(valet de chambre de
l'empereur), Anna
Démidova (femme de
chambre de l'impéra^
trice) et Sédnief (valet
de pied des grandes-
duchesses). D a été
décidé que huit offi-
ciers et soldats de
notre garde partiront
avec eux.
La famille a passé
tout Taprés-midi au-
tour du lit d'Alexis
Nicolaîévitch.
Le soir, à dix heures
et demie, nous mon-
tons prendre le thé.
L'impératrice est as-
sise sur le divan, ayant
deux de ses filles à
côté d'elle. Elles ont
tant pleuré qu'elles ont le visage tuméfié. Chacun de
nous cache sa souffrance et s'efforce de paraître calme.
Nous avons le sentiment que, si l'un de nous cède, il
entraînera tous les autres. L'empereur et l'impératrice
sont graves et recueillis. On sent qu'ils sont prêts à
tous les sacrifices» y compris celui de leur vie, si Dieu,
Menus deê repoê de ia dernière lournée
' VEmpe
'du 25 auril (12 avril du ctdendrier
passée par V Empereur à Toholsk, celle
russe vieux style).
12 avrn 1918. — Déjeuner: soupe aux
betteraves: côtelettes de veau hachées,
avec légumes. — Dîner : pommes de terre
en robe de chambre, avec beurre ; jam-
bon de porc frais, avec légumes.
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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOTOLSK 221
dans ses voies insondaUes,^ l'exige pour. le salut du
pays. Jamais ils ne nous ont témoigné. plu$ de bênté
et de soUkitude.
Cette grandç sérénité» cette toi merveilleuse qui ^t
la leur s'étend sur nous.
A onze heures et demie, les domestiques se^ rassém*
blent dans la grande salle. Leurs Majeatés et Marie
Nicolalévna prennent congé d'eux. L'empereur emr
brasse tous les hommes, l'impératrice toutes les femmes.
Presque tout le nou>nde pleure. Leurs Majestés se retirent ;
nous deâeeiidons tous dans tùb. chambre»
A trois heures et demie, les voitures arrivent dans la
cour. Ce sont d'horribles twraniaâsK Une seule» a une
capote. Nous trouvons dans l'arriére-cour un peu de
paille, que nous étendons dans le fond des voitures.
Nous mettons un matelas dans celle qui est destinée
à l'impératrice.
A quatre heures, nous montons chez Leurs Majestés
qui sortent à ce moment de la chambre d'Alexis Nico-
lalévitch. L'empereur, l'impératrice et Marie Nico-
lalévna prennent congé de nous. L'impératrice et les
grandes-duchesses pleurent. L'empereur semble calme
et trouve un mot encourageant pour chacun de nous ;
il nous embrasse. L'imptoatrice, en me disant adieu,
me prie de ne pas descendre et de rester auprès d'Alexis
Nicolalévitch. Je me rends chez l'enfant qui pleure
dans son lit.
Quelques minutes plus tard, nous entendons le rou-
lement des voitures. Les grandes^duchesses, en r^mon-
1» Voiture de paysans tonnée d'une grande corbeille d'osier posée
sur deux longs bâtons qui font offlee de ressorts, tl n'y a pîas de sièges ;
on est assis ou couché dans le fond.
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282 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
tant chez elles; passent ea Mft^tani devant ta porte
4t ïwx frète...
Samedi 27 avril. — Le cocher qui a cmidmt Fimpè*
Tttrke jusqu'au premier relais apporte \m billeit de
Marie Nicolalévna : les chemins sont (iéfonoés, les conn
"dHtoiis du voyage 8o»t terribles. CenuneMt Timpéra-
trieé pourfSHt-^eMe supp^Mfter le trajet t Quelte angoisse
tm éprouve pour eux!
Dimanche 28 a9riL — Le oolonet Hoby&hsky a reçu
un tâlégrannne disamt que teut le n^ondie est Mèn arrryé
à Tioumen, samedi soir, à neuf'hewres et dennei
OtÊ â' placé dans )a grande sidle « Té^se de etmpagnè »,
le prêtre pourra servir la messe puisqu'il y a un autei
consacré*
Ls soir, arrive un second ' tété gi " «n me envoyé après le
départ de Tioumen : xi Voyageons duns de bonnes con*^
ditions. Comment va le petit ? Que Dieu soit avec
v«us. »
La région de l'Oiiral, avec Tobolsk et Ekaterinbourg.
Lundi 29 avril. — Les enfants ont reçu de Tioumen
une lettre de l'impératrice. Le voyage a été très pénible.
Chevaux dans l'eau jusqu'au poilriaîf au passa^^é dès
rivières. Roues cassées à plusieurs^ sepiâsesy
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FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK 223
Mercredi l^ mai. — Alexis NicoLaïévitch 5*esl levéi
Nagorny Ta p(Mtè jtisqu'à son fftifteuil j^nlant ; ou Vu
^p^nm&oé att- sokll.
Jeaii 9 incrf: — Toujours pas de nouvelles depius
qu'ils ont quitté Tloumen. 06 so0t4Is ? Ils auraient
défà pu arriver à Moscou mardi 1
Vendredi 3 mm. — Le colonel Kobylinsky a reçu ta
télégramme disant que les voyageurs ont été retenus
à Ekaterinbourg. Que s^est41 passé t
' Srnnedi 4 mai. — Triste veiHe de Pâques. On est
oppressé.
Dimanche 5 mai. — Pâques.. Toufôurs sans noti*
veOes.
Mardi 7 mai. — Les enfants ont enfin reçu ime lettre
dnSkaletinbourg ^aËit que tout le monde est en bonne
È&tdé, mais n^exi^quânt pas pourquoi on s'est arrêté
dans- celte viHe. Que d'angoisse oik seirt eiïtre les i^nèsii
Mercredi S mai. — Les officiers^et les soldais de notre
gttrde qiù ont accompagné Leurs Majestés sont rentrée
d'EkSElerinbourg. Os racontent que le train de Témpe^
renr a été entouré par des gardes rouges à son anivéë
à Ekaterinbouîg et que fempereur, l'impératrice et
Marie Nic^iiévna ont été incarcérés dans la maison
Ipatief^ que le prince Dolgorouky est en prison» et
qu'eux-mêmes n'ont été remis en liberté qu'après deux
jours de détention.
Samedi 11 mai. — Le colonel Kobylinsky a été
écarté, et nous dépendons du Soviet de Tobolsk.
Vendredi 17 mai. — Les soldats de notre garde ont
été remplacés par des gardes rouges amenés d'Ekate-
rinbourg par le commissaire Rodionof qui est venu
1. Maison appartenant à un riche marchand de la ville.
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224 FIN DE NOTRE CAPTIVITÉ A TOBOLSK
nous chercter. Le général Tatiehtchef et nu^t nous avons
le sentiment é^ devoir retarder le plw po$qU>le notre
départ ; mais les grandes-duchesses ont une teUe hâte
de revoir leurs parents que nous n'avons pas morale-
ment le droit d'aller ccmtre leur ardent dé«ir.
Samedi 18 mai. — Vêpres. Le prêtre et les nonnes
ont été déshabilla et fouillés sur Tordre du conunis-
saire.
Dimanche 19 mai (6 mai, v. s.). — Fête de l'empe-
reur... Notre départ est fixé à demain. Le commissaire
refuse de laisser venir le prêtre ; il interdit aux grandes-
duchesses de fermer leur porte la nuit.
Lundi 20 mai. — A onze heures et demie, nous quit-
tons la maison et nous nous embarquons sur le Rouss.
C'est le mâme bateau qui nous .^ amenés il y a huit
mois avec i^eurs Majestés. La baronne de Buxhœveden
qui a obtenu l' autorisation de: partir avec nous est
venue nous rejoindre. jNous quittons Tobolsk à cinq
heures. Le conmw^iifre jRodionçf enferme Alexis Nlco-
lalévitch avec Nagomy dans sa cabine. Nous protes-
tons : l'enfant est malade et le docteur doit pouvoir
entrer chez lui à toute heure.
Mercredi 22 mai. — Nous arrivons le matin à Tlou-
men.
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LE PRÊTRE CÉLÉBRANT LA MESSE DANS LA GRANDE SALLE DE
LA MAISON DU GOLVERNEIR, QUELQUES JOURS APRÈS LE DEPART
DE LEURS MAJESTÉS ; MAI I918.
LE BATEAU FLl'VIAL " ROUSS , QUI TRANSPORTA L EMPEREUR ET
SA FAMILLE DE TIOUMEN A TOBOLSK EN AOUT IQI/, ET LES ENFANTS
DE TOBOI.SK A TIOUMEN EN MAI I918.
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o
o
7^
LA MAISON IPATIEF, OU FUT INTERNÉE, PUIS MASSACRÉE, LA FAMILLE IMPÉRIALE RUSSE, A EKaTERINHOURG.
Photojfraphie prise du côté de la Perspective Vosnessensky, après la construction de la première clùttire en planches.
CHAPITRE XXI
EKATERINBOURG
MORT DE LA FAMILLE IMPÉRIALE. DANS LA NUIT
DU 16 AU 17 JUILLET 1918
En arrivant à Tloumen le 22 mai, nous fûmes inmié-
diatement dirigés sous forte escorte vers le train spédid
qui devait nous enmiener à Ekaterinbourg. Au moment
d'y monter avec mon élève, je fus séparé de lui et relégué
dans un wagon de quatrième classe, gardé, comme
tous les autres, par des sentinelles. Nous atteignîmes
dans la nuit Ekaterinbourg et l'on s'arrêta à une cer-
taine distance de la gare.
Le matin, vers neuf heures, plusieurs fiacres vinrent
se ranger le long de notre train, et je vis quatre indi-
vidus se diriger vers le wagon des enfants.
Quelques minutes s'écoulèrent, puis Nagomy, le
matelot attaché à Alexis Nicolalévitch, passa devant
ma fenêtre portant le petit malade dans ses bras ; der-
rière lui venaient les grandes-duchesses chargées de
valises et de menus objets. Je voulus sortir, mais je
fus brutalement repoussé dans le wagon par la senti-
nelle.
Je revins à la fenêtre : Tatiana Nicolaïévna s'avançait
la dernière, portant son petit chien et traînant pénible-
ment une lourde valise brune. H pleuvait et je la voyais
15
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226 EKATERINBOURG
enfoncer à chaque pas dans la boue. Nagomy voulut
se porter à son aide : fut violemment rejeté en arrière
par un des commissaires... Quelques instants plus tard
les fiacres s'éloignaient emportant les enfants dans la
direction de la ville*
Combien peu je me doutais que je ne devais plus
revoir ceux auprès desquels j'avais passé tant d'an-
nées I J'étais persuadé qu'on allait revenir nous cher-
cher et que nous ne tarderions pas à les rejoindre.
Cependant les heures s'écoulaient. Notre train fut
ramené en gare, puis je vis passer le général Tatichtchef,
la comtesse Hendrikof et M^^ Schneider qu'on emme-
nait. Un peu plus tard, ce fut le tour de Volkof, valet
de chambre de l'impératrice, de Kharitonof, chef de
cuisine» du laquais Troup et du petit Léonide SèdniM,
marmiton de quatorze ans.
Sauf Yolkof, qui parvint à s'échapper plus tard» et
le petit Sèdnief, qui fut épargné, aucun de ceux qui furait
ramaenés ce jour-là ne devait sortir vivant des mains
des bolcheviks.
Nous attendions toujours. Que se passait-il donc ?
Pourquoi ne venait-on pas nous prendre à notre tour ?
Nous nous livrions déjà à toutes sortes d'hypothèses
lorsque, vers cinq heures, le commissaire Rodionof,
qui était venu nous chercher à Tobolsk, entra dans
notre wagon et nous annonça que « l'on n'avait plus
besoin de nous » et que « nous étions libres ».
libres I Comment, on nous séparait d'eux ? Alors,
tout était fini ! A l'excitation qui nous avait soutenus
jusque-là succéda un profond découragement. Que
fiJure ? Qu'entreprendre ? Nous étions accablés !
Je ne puis comprendre, aujtmrd'hui encore, ce qui a
guidé les commissaires bokdiéfviks dans ce choix qui
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EKATERINBOURG 227
devait noua smver la vie. Pourquoi, par exemple*
emmener en prison 1« comtesse Hendrikof alors qu'on
laissait en liberté la baronne de Buxhoeveden, commà
elle demoiselle d'honneur de l'impératrice ? Pourquoi
eux, si pas nous ? Y a-t-il eu oonfuûon de noms ou de
fonctions ? Mystère !
Le lendemain et les jours suivants, je me rendis aveio
mon collègue chez les consuls d'Angleterre ^ et de
Suède — le constil de France étant absent ; — il fallait
à tout prix tenter quelque chose pour venir en aide aux
prisonniers. Les deux consuls nous tranquillisèrent en
nous disant' que des dés^œches avaient été entreprises
et qu'ils ne croyaient pas à l'imminence du danger.
Je passai devant la maison Ipatief dont on apercera
le haut des fenêtres au-dessus de la muraille de plsoftchai
qui l'emprisonnait. Je n'avais pas enc<Mre perdu twÉt
espoir d'y entrer» car le docteur Dérévenko» qui avait
été autorisé à visiter l'enfant, avait entendu le docteur
Botkine demsuider au nom de l'empereur au commissaire
Avdief, commandant de la garde, x]u'on me laissât les
rejoindre. Avdief avait répondu qu'il en rMérerait à
Moscou. En attendant» mes comparions et moi nous
eampioQS tous* sauf le docteur Dérévenko qui avait pris
logement en ville» dans le wagcm de quatrième classé
qui nous avait amenés. Nous devions y rester plus d'un
mois 1
Le 26, nous recevions tordre de quitter sans dâiA
le territoire du gouvernement de Perm — dont fait
partie Ekaterinbourg — et de retofumer à Tobolsk.
1. Je tiettB à rendn li«mmase à r^^titode tien courageuse du coassi
4'AngleteiTe, M Preeton, qui ne craignit pea cfeatrar es lutte ouverte
«vec les autoiités t>otohév!lqU(es, au rieque de compromettre sa séenrité
persouuelle.
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228 EKATERINBOURG
On avait eu soin de ne nous donner qu'un seul docu-
ment pour tous afin de nous tenir groupés, ce qui faci-
litait la surveillance. Mais les trains ne marchaient plus,
le mouvement antibolchévik des volontaires russes et
tchèques ^ s'étendait rapidement, et la ligne était exclu-
sivement réservée aux échelons militaires qu'on expé-
diait en hâte sur Houmen. C'était un nouveau délai.
Conmie je passais un jour en compagnie du docteur
Dérévenko et de M' Gibbes devant la maison Ipatief,
nous aperçûmes deux fiacres arrêtés qu'entouraient
de nombreux gardes rouges. Quelle ne fut pas notre
émotion en reconnaissant, dans le premier, Sèdnief
(le valet de pied des grandes-duchesses) assis entre
deux gardiens. Nagorny s'approchait du second. S'ap-
puyant sur le bord de la voiture, monta sur le marche-
pied et, conmie relevait la tète, nous aperçut tous
trois inunobiles à quelques pas de lui. H nous regarda
fixement pendant quelques secondes, puis, sans faire
un geste qui pût nous trahir, s'assit à son tour. Les
voitures partirent et nous les vîmes prendre le chemin
de la prison.
Ces deux braves garçons furent fusillés peu de temps
après : tout leur crime avait été de n'avoir pu cacher
leur indignation lorsqu'ils avaient vu les conmiissaires
1. En mai 1918, les troupes tchéco-slovaques (composées de volon-
taires, anciens prisonniers de guerre) qui» en raison du développement
que leur avait donné Kerensky, formaient alors deux fortes divisions,
se trouvaient échelonnées le long du transsibérien, de Samara à Vladi-
vostok; on se préparait à les faire passer en France! Le grand État-
major allemand, voulant empêcher ces troupes de rejoindre en Europe
les forces alliées, intima aux bolchévistes l'ordre de les désarmer. A la
suite d'un ultimatum qui fut repoussé par les Tchèques, la lutte éclata
entre eux et les troupes bolcheviks conunandées par des oi&clers
alle m ands. Des formations de volontaires russes ne tardèrent pas à se
Joindre aux troupes tchéco-slovaques. Telle fut l'origine du mouvement
qui» parti d'Omsk, gagna bientôt toute la Sibérie.
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EKATERINBOURG 229
bolcheviks s'emparer de la petite chaîne en or qui
retenait les images saintes suspendues au lit d'Alexis
Nicolalévitch malade.
Quelques jours s'écoulèrent encore, puis j'appris par
le docteur Dérévenko que la demande qui avait été
faite à mon sujet par le docteur Botkine était rejetée.
Le 3 juin» on attela notre wagon à l'un des nombreux
trains d'affamés qui, de Russie, venaient chercher en
Sibérie leur subsistance, et nous fûmes dirigés sur
Houmen où nous arrivâmes le 15, après diverses péri-
péties. Quelques heures plus tard, je fus mis en état
d'arrestation à l'État-major bolchevik où j'avais dû
me rendre afin d'obtenir un visa indispensable pour mes
compagnons et pour moi. Ce n'est que par un concours
fortuit de circonstances que je fus relâché le soir et
pus regagner le wagon où ils m'attendaient. Noua
vécûmes ensuite des jours d'indicible angoisse, à la
merci d'un hasard qui eût révélé notre présence. Ce
qui, probablement, nous sauva, c'est que, perdus dans
la foule des réfugiés qui encombraient la gare de Tiou-
men, nous réussîmes à passer inaperçus.
Le 20 juillet, les blancs (c'est ainsi que l'on désignait
les troupes antibolchéviques) s'emparaient de Tioimien
et nous déUvraient des forcenés dont nous avions failli
être les victimes. Quelques jours après, les journaux
reproduisaient la proclamation affichée dans les rues
d'Ekaterinbourg, annonçant que « la sentence de mort
prononcée contre l'ex-tsar Nicolas Romanof avait été
exécutée dans la nuit du 16 au 17 juillet, et que l'impé-
ratrice et les enfants avaient été évacués et mis en lieu
sûr ».
Enfin, le 25 juillet, Ekaterinbourg tombait à son
tour. A peine les conmiunications rétablies, — ce qui
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m ekâtekindourg
Art fart long» car la voie ferrée avait beaucoup souffert,
-^ nous accourions. M' Gibbes et moi, pour nous mettre
à la recherche de la famille impériale et de ceux de nos
compagnons qui étaient restés à Ekaterinbourg.
Le surlendemain de mon arrivée, je pénétrai pour la
première fois dans la maison Ipatief. Je parcourus, au
premier étage, les chambres qui leur avaient servi de
prison ; elles étaient dans un désordre indescriptible.
On voyait que Ton s'était efforcé de faire disparaître
toute trace de ceux qui les avaient habitées. Des mon^
ceaux de cendres avaient été retirés des poêles. Ils con*
tenaient une foule de menus objets à demi calcinés,
tds que brosses à dents, épingles à cheveux, boutons,
etc., au milieu desquels je retrouvai l'extrémité d'une
brosse à cheveux portant encore visibles sur l'ivoire
bmni les initiales de l'impératrice : A. 6. (Alexandra-
Féodorovna) K S'il était vrai que les prisonniers eussent
été évacués, ils avaient dû être emmenés tels qu'ils
étaient, sans même pouvoir emporter aucun des objets
de toilette les plus indispensables.
Je remarquai ensuite sur le mur, dans l'embrasure
d'une des fenêtres de la chambre de Leurs Majestés, le
signe préféré de l'impératrice, le sauvasiika^ qu'elle
faisait mettre partout comme porte-bonheur. Elle
l'avait dessiné au crayon et avait ajouté dessous la
date 17/30 avril, jour de leur incarcération dans la
maison Ipatief. Le m^e signe, mais sans date, se
retrouvait également sur le papier du mur, à la hauteur
U La lettre 6 est le thêta grec, dont la prononciation, qui n'a pat
d'équivalent en français, se rapproche plutôt du son / que du th,
2. Le sauDostika est un symbole religieux de l'Inde qui consiste es
une croix à branches égales, dont les extrémités sont recourbées à gauche;
il elles le sont à droite, selon le mouvement apparent de translation du
soleil, le signe est dit B9a$ttka.
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EKATERINBOURG 251
du lit occupé ssms doute ;par elle ou par Alexis Nico-
Itfftvitch. Mais j'eus beau cheroher» il me fut impossible
de découvrir la moindre indication qui pût nous ren-
seigner sur leur sort.
Je descendis ensuite à l'étage inf^eur dont la plus
grande partie était en soushek>L Je pénétrai avec une
émotion intense dans la chambre qui peut-être, —
j'avais encore. un doute, — avait été le lieu de leur
mort. L'aspect en était sinistre au delà de toute exprès-
non. Le jour n'y pénétrait que par une fenêtre garnie
de barreaux qui s'ouvrait dans le mur à hmiteur d'hom-
me. Les parois et le plancher portaient de nombreuses
traces de balles et de coups de baïonnette. On comprenait
à première vue qu'un crime odieux avait été comnm là
et que plusieurs personnes y avaient trouvé la mort.
Mais qui ? Combien ?
J'en arrivais à ctmre que l'empereur avait péri et,
cela étant, je ne pouvais admettre que l'impératrice
hd eût survécu. Je l'avais vue à Tobolsk, lorsque le
conmiissaire Yakovlef était venu poiur emmener l'empe-
reur, se jeter là où le danger lui apparaissait le plus
grand. Je l'avais vue, après un supplice de plusieuxs
heures pendant lesquelles ses sentiments d'épouse et
de mère avaient lutté désespérément, abandonner, la
mort dans Tâme, son enfant malade pour suivre son
mari dont la vie lui semblait menacée. Oui, c'était là
chose possible, il se pouvait qu'ils eussent suecombé
tous deux, victimes de ces brutes. Mais les enfants?
Massacrés, eux aussi ? Je ne pouvais le croire. Tout
mon être se révoltait à cette idée. Et cependant tout
{NTouvait que les victimes avaient été nombreuses.
Alors ?...
Les jours suivants, je continuai mes recherches à
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232 EKATERINBOURG
Ekaterinbourg, dans les environs» au monastère, par-
tout où je pouvais espérer recueillir quelque indice.
Je vis le père Storojef qui, le dernier, avait célébré un
office religieux dans la maison Ipatief le dimanche 14^
soit deux jours avant la nuit terrible. Lui aussi, hélas I
gardait bien peu d'espoir.
L'instruction n'avançait que fort lentement. Elle
avait débuté dans des circonstances extrêmement dif-
ficiles, car, entre le 17 et le 25 juillet, les conmiissaires
bolcheviks avaient eu le temps de faire disparaître
presque toutes les traces de leur crime. Dès la prise
d'Ekaterinbourg par les blancs, les autorités militaires
avaient fait mettre une garde autour de la maison
Ipatief et une enquête judiciaire avait été ouverte,
mais les fils avaient été si habilement brouillés qu'il
était bien difficile de s'y retrouver.
La déposition la plus importante était celle de quelques
paysans du village de Koptiaki, situé à 20 verstes au
nord-ouest d'Ekaterinbourg. Us étaient venus déclarer
que, dans la nuit du 16 au 17 juillet, les bolcheviks
avaient occupé une clairière dans une forêt proche de
leur village et qu'ils y étaient restés plusieurs jours.
Us rapportaient des objets qu'ils avaient trouvés près
d'un puits de mine abandonné, non loin duquel on
voyait les traces d'un grand bûcher. Des officiers se
rendirent dans la clairière indiquée et y découvrirent
encore d'autres objets qui, comme les premiers, furent
reconnus pour avoir appartenu à la famille impé-
riale.
L'enquête avait été confiée à Ivan Âlexandrovitch
Serguéief, membre du tribunal d'Ekaterinbourg. EUe
suivait un cours normal, mais les difficultés étaient très
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EKATERINBOURG 233
grandes. Serguéief inclinait de plus en plus à admettre
la mort de tous les membres de la famille. Mais les corps
restaient introuvables et les dépositions d'un certain
nombre de témoins entretenaient l'hypothèse d'un
transfert de l'impératrice et des enfants. Ces dépositions
— comme ce fut établi par la suite — émanaient d'agents
bolcheviks laissés à dessein à Ekaterinbourg pour égarer
les recherches. Leur but fut partiellement atteint, car
Serguéief perdit un temps précieux et fut long à s'aper-
cevoir qu'il faisait fausse route.
Les semaines passaient sans apporter de nouvelles
précisions. Je me décidai alors à rentrer à Tioumen, le
prix de la vie étant très élevé à Ekaterinbourg. Avant
de partir, j'obtins cependant de Serguéief la promesse
qu'il me rappellerait si un fait nouveau de quelque
importance se produisait au cours de l'instruction.
A la fin de janvier 1919, je reçus un télégramme du
général Janin que j'avais connu à Mohilef alors qu'il
était chef de la mission militaire française auprès du
G. Q. G. russe. D m'invitait à venir le rejoindre à Omsk.
Quelques jours plus tard, je quittai Tioumen, et, le
13 février, j'entrai à la mission militaire que la France
avait envoyée auprès du gouvernement d'Omsk \
L'amiral Koltchak, se rendant compte de l'importance
historique de l'enquête qui se poursuivait au sujet de
la disparition de la famille impériale, et désirant en
connaître les résultats, avait chargé en janvier le général
1. Les AUlés avaient résolu de tirer parti du mouvement antiboldié-
▼ique qui s'était produit en Sibérie, et d'utiliser sur place les troupes
tchéco-slovaques en créant, sur la Volga, contre les troupes germano-
boldiéviques, un nouveau front qui pourrait faire diversion et retenir
une partie des forces allemandes libérées par le traité de Brest-Litovsk.
Pe là l'envoi par la France et l'Angleterre de missions civiles et militaires
en Sibérie. Le gouvernement antibolchévique d'Omsk avait alors à sa
tête l'amiral Koltchak.
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234 MORT DE LA FAMILLE EtfPÉRIALE
IMtériks de lui apporter d'Ekaterinbourg les {nèces de
riiistruction, mnsi que tous les objets retrouvés. Le
5 février, il faisait appeler Nicolas Alexiévitch Sokolof,
« juge d'instruction poiur affaires particulièrement
importantes ^ » et l'invitait à prendre connaissance de
l'enquête. Deux jours plus tard, le ministre de la Jus-
tiee, Starankévitch, chargeait ce dernier de continuer
Tœuvre de Serguéief .
C'est à ce moment que je fis la connaissance de
M. Sokolof. Dès notre première entrevue, je compris
que sa conviction était faite et qu'il ne gardait plus
aucun espoir. Pour moi, je ne pouvais croire encore à
tant d'horreurs. « Mais les enfants, les enfants ? lui
eriais-je. — Les enfants, ils ont subi le même sort que
tours parents. Cela ne fait pas l'ombre d'un doute pour
moi. — Mais les corps ? — C'est dans la clairière qu'il
faut chercher, c'est là que nous trouverons la clef du
mystère, car ce n'est pas simplement pour y brûler
quelques vêtements que les bolcheviks y ont passé
trois fours et trois nuits. »
Hélas i les conclusions du juge dinstruction n'allaient
pas tarder à être confirmées par la déposition d'un des
principaux meurtriers, Paul Medviédef, qui venait
d'être fait prisonnier à Perm. Sokolof étant à Omsk,
ce fut Serguékf qui l'interrogea le 25 février à Ekate-
rinbourg. Il reconnut formellement que l'empereur,
l'impératrice et les dnq enfants, le D' Botkine et les
trois domestiques avaient été tués dans le sous-sol de
la maison Ipatief, au cours de la nuit du 16 au 17 juillet.
1. n y avait en Russie trois catégories de Juges âtnstnictioii : a) Juges
dinstmction ordinaires; b) Jnges dinstmction poor affaires impor-
tantes ; c) Jnges d'instmction pour affaires particulièrement impur-
tantes.
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MORT DE LA FAMILLE IMPÉRIALE 235
Mais il ne put, ou ne voulut donner aucune indication
sur ce qu'on avait fait des corps après le meurtre.
Je travaillai pendant quelques jours avec M. Sokolof,
puis il partit pour Ekaterinbourg afin de continuer sur
place l'enquête commencée par Serguéief.
En avril, le général Ditériks qui rentrait de Vladi-
vostok, — où il avait été envoyé en mission spéciale
par l'amiral Koltchak, — vint le rejoindre et seconder
ses efforts. A partir de ce moment, l'instruction allait
faire de rapides progrès. Des centaines de personnes
furent interrogées et, dès que la neige eut disparu, des
travaux considérables furent entrepris dans la dsÉrière
où les paysans de Koptiaki avaient retrouvé des objets
ayant appartenu à la famille impériale. Le puits tte
mine fut vidé et visité à fond. Les cendres et la terre
d'une partie de la clairière furent passées au crible»
tout le terrain environnant fut soigneusement examiné.
On arriva à déterminer l'emplacement de deux grands
bûchers et, plus vaguement, les traces d'un troisième...
Ces recherches méthodiques ne tardèrent pas à amener
des découvertes d'une extrême importance.
Se consacrant tout entier à l'œuvre entreprise, faisant
preuve d'une patience et d*un dévouement inlassables,
M. Sokolof devait arriver en quelques mms à recons-
tituer avec une méthode remarquable toutes les circons-
tances du crime.
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CHAPITRE XXII
LES CIRCONSTANCES DU CRIME ÉTABLIES PAR
L'ENQUÊTE
Dans les pages qui vont suivre» j'exposerai les dr*
constances du meurtre de la famille impériale» telles
qu'elles ressortent des dépositions des témoins et des
pièces de l'instruction. Des six forts volumes manus-
crits où elle est consignée j'ai extrait les faits essentiels
de ce drame au sulet duquel» hélas I ne subsiste plus
aucun doute. L'impression que l'on ressent à la lecture
de ces documents est celle d'un effroyable cauchemar»
mais je ne me crois pas le droit d'en atténuer l'hor-
reur.
Vers la mi-avril 1918» Yankel Sverdlof, président du
Comité exécutif central à Moscou» cédant à la pression
de l'Allemagne \ envoya le conmiissaire Yakovlef à
Tobolsk pour procéder au transfert de la famille impé-
riale. Ce dernier avait reçu l'ordre de la conduire à
Moscou ou à Pétrograd. H rencontra toutefois dans
l'exécution de sa mission une résistance qu'il s'efforça
de vaincre, ainsi que l'a établi l'enquête. Cette résis-
1. La but que poursuivait l'Allemagne, c'était une restauration
monardiique en faveur de l'empereur ou du tsarévitch, à la condition
que le traité de Brest-Litovsk fût reconnu, et que la Russie devint
falUée de l'Allemagne Ce plan échoua grftce à la résistance de rempe<*
reur Nicolas II qui fut probablement victime de sa fidélité à ses AllÎ6s«
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LES CIRCONSTANCES DU CRIME 237
tance avait été organisée par le gouvernement régional
de rOural, dont le siège était à Ekaterinbourg. C'est lui
qui prépara, à Tinsu de Yakovlef, le guet-apens qui
devait permettre de s'emparer de l'empereur à son pas-
sage. Mais il paraît établi que ce projet avait reçu
l'approbation secrète de Moscou. Il est plus que pro-
bable, en effet, que Sverdlof joua double jeu et que,
tout en feignant d'obtempérer aux instances du général
baron de Mirbach, à Moscou, il s'entendit avec les
commissaires d'Ekaterinbourg pour ne pas laisser
échappier le tsar. Quo' qu'il en soit, l'installation de
l'empereur à Ekaterinbourg fut une improvisation. En
deux jours, le marchand Ipatief était délogé de sa mai-
son, et l'on se mit à construire une forte clôture de
planches qui s'élevait jusqu'au haut des fenêtres du
deuxième étage.
C'est là que furent conduits, le 30 avril, l'empereur,
l'impératrice, la grande-duchesse Marie Nicolaïévna, le
D'Botkine et les trois serviteurs qui les accompagnaient :
Anna Démidova, femme de chambre de l'impératrice,
Tchémadourof, valet de chambre de l'empereur, et
Sèdnief, valet de pied des grandes-duchesses.
Au début, la garde était formée de soldats que l'on
prenait au hasard et qui changeaient fréquenunent.
Plus tard, ce furent exclusivement des ouvriers de l'usine
de Sissert et de la fabrique des frères Zlokazof qui la
composèrent. Us avaient à leur tête le commissaire
Avdief, commandant de « la maison à destination spé-
ciale », — c'est ainsi que l'on désignait la maison Ipa-
tief.
Les conditions d'existence des prisonniers étaient
beaucoup plus pénibles qu'à Tobolsk. Avdief était un
ivrogne invétéré qui se laissait aller à ses instincts
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238 LES CIRCONSTANCES DU CRIME
grossiers et s'ingéniait avec ses subordonnés à infliger
chaque jour de nouvelles humiliations à ceux dont il
avait la garde. Il fallait accepter les privations, se sou^
mettre aux vexations» se plier aux exigences et aux
caprices de ces êtres vulgaires et bas.
Dés leur arrivée à Ekaterinbourg, le 23 mai, le tsa*
révitch et ses trois sœurs furent conduits à la maison
Ipatief où les attendaient leurs parente. Succédant aux
angoisses de la séparation* cette réunion fut une jme
unmense, malgré les tristesses de l'heure présente et
l'incertitude d'un avenir menaçant.
Quelques heures plus tard, on amenait également
Kharitonof (chef de cuisine), le vieux Troup (laquais)
«t le petit Léonide Sèdnief (marmiton). Le génial
Tatichtchef, la comtesse Hendrikcrf, M^^ Schneider et
Volkof, valet de chambre de l'impératrice, avaient été
conduits directement en prison.
Le 24, Tchémadourof, étant tombé malade, fut trans*
téxé à l'infirmerie de la prison ; — on l'y oublia et
c'est ainsi qu'il échappa miraculeusement à la mort.
Quelques jours après, on emmenait à leur tour Nagomy
«t Sèdnief. Le petit nombre de ceux qu'on avait laîâsés
auprès des prisonniers diminuait rapidement. Piy: bon-
heur il leur restait le D' Botkine dont le dévouement fut
admirable et quelques domestiques d'une fld^té k
ioute épreuve : Anna Demidova, Kharitonof, Troup et
le petit Léonide Sèdnief. En ces jours de souffirance» la
préaence du D' Botkine fut un grand réconfort pour les
prisonniers ; il les entoura de ses soins, servit d'inter-
médiaire entre eux et les commissaires et s'efforça de
les protégea contre la grossièreté de leurs gardiens.
L'empereur, l'impératrice et le tsarévitch occupaient
la pièce qui forme l'an^ de la place et de la rudle
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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE
230
VoBBessensky ; les quatre grandes-duchesses, la chanibre
voisine dont la porte avait été enlevée ; les premi^en
nuits, n'ayant pas de lit, elles couchèrent sur le plancher.
Le docteur Botkine dormait dans le salon et la fenune
de chambre de l'impératrice dans la pièce qui est à
l'angle de la ruelle Yosnessensky et du jardin. Quant
aux autres captifs, ils s'étaient installés dans la cuisine
et la salle adjacente.
Perspective Vosnesseasky
Plan du premier étage de la maison Ipatiet
La nuit du meurtre, la famille impériale passa par la salle à manger et la
cuisine et descendit l'escalier, à droite, au-dessous du mot Pcmaqe,
L'état de santé d'Alexis Nicolaïévitch avait été
aggravé par les fatigues du voyage ; il restait couché la
majeure partie de la journée et, lorsqu'on sortait pour
la promenade, c'était l'empereur qui le portait jusqu'au
jardin.
La famille et les domestiques prenaient leurs repas
en commun avec les commissaires, qui habitaient au
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240
LES CIRCONSTANCES DU CRIME
même étage qu'eux, vivant ainsi dans une promiscuité
de toute heure avec ces hommes grossiers qui le plus
souvent étaient ivres.
La maison avait été entourée d'une seconde clôture
de planches ; elle était devenue une véritable prison-
forteresse, n y avait des postes de sentinelles à l'inté-
rieur et à l'extérieur, des mitrailleuses dans le bâtiment
et au j ardin. La cham-
bre du conmiandant
— la première en en-
trant — était occupée
par le commissaire
Avdief, son adjoint
Mochkine et quelques
ouvriers. Le reste de
la garde habitait le
sous-sol, mais les
hommes montaient
souvent à l'étage su-
périeur et pénétraient
quand bon leur sem*
blait dans les cham-
bres où logeait la famille impériale.
Cependant la religion soutenait d'une façon remar-
quable le courage des prisonniers. Ils avaient gardé
cette foi merveilleuse qui, à Tobolsk déjà, faisait l'admi-
ration de leur entourage et qui leur donnait tant de
force, tant de sérénité dans la souffrance. Ils étaient
déjà presque détachés de ce monde. On entendait sou-
vent l'impératrice et les grandes-duchesses chanter des
airs religieux qui venaient troubler, malgré eux, leurs
gardiens.
Peu à peu, toutefois, ces gardiens s'humanisèrent au
1--
Portf
Chapelle <>1 ^^ilL* *-»i*A
Ferspective Vosnessensky
Plan de la propriété Ipatiet
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LA MAISON IPATIEF, DU COTE DE LA RUELLE VOSNESSENSKY.
Au rez-de-chaussée, la fenêtre cintrée, entre deux arbres, est celle de la chambre du
meurtre ; au-dessus, fenêtre de la chambre des Grandes-Duchesses ; les quatre fenêtres.
iumelées deux par deux, à l'angle du premier étage, sont celles de la chambre de
l'Empereur, de l'Impératrice et du Tsarévitch.
LE SIGNE PRÉFÉRÉ DE l'iMPÉRATRICE LE " SUUVASTIKA " PORTE-BONHEUR,
qu'elle avait DESSINÉ AU CRAYON DANS l'eMBRASURE d'uNE FENÊTRE DE
SA CHAMBRE, A EKATERINBOURG, EN Y AJOUTANT LA DATE DU I7/3O AVRIL IQïS.
A gauche, photographie de l'inscription placée sous une plaque de verre et quatre scellés.
A droite, calque de la même inscription.
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Y()i:r()v\-kv, d aprks une photographie verskk a L EN\)UETE.
CHAMBRE DES GRANDES-DUCHESSES DANS L ÉTAT OU JE LA VIS QUAND
JE PÉNÉTRAI DANS LA MAISON IPATIEF. ON DISTINGUE, SUR LE
PLANCHER, LES CENDRES RETIRÉES DES POÊLES.
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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 241
contact de leurs prisonniers. Ds furent étonnés de leur
simplicité, attirés par leur douceur» subjugués par leur
dignité sereine et bientôt ils se sentirent dominés par
ceux qu'ils avaient cru tenir en leur pouvoir. L'ivrogne
Avdief lui-même se trouva désarmé par tant de grandeur
d'âme ; il eut le sentiment de son infamie. Une profonde
pitié succéda chez ces hommes à la férocité du début.
Les autorités soviétiques, à Ekaterinbourg, compre-
naient :
a) le Conseil régional de TOuraU composé de 30 mem-
bres environ dont le président était le commissaire
Biéloborodof ;
h) le Présidium, sorte de comité exécutif formé de
quelques membres : Biéloborodof, Golochtchokine,
Syromolotof, Saf arof, Voïkof, etc. ;
c) la Tchrezvytchaîka^ dénomination populaire de la
« Commission extraordinaire pour la lutte contre la
contre-révolution et la spéculation », dont le centre est
à Moscou et qui a ses ramifications dans toute la Russie.
C'est là une organisation formidable qui est la base
même du régime soviétique. Chaque section reçoit ses
ordres directement de Moscou et les exécute par ses
propres moyens. Toute Tchrezvytchaîka de quelque
importance dispose d'un détachement d'hommes sans
aveu : le plus souvent des prisonniers de guerre austro-
allemands, des Lettons, des Chinois, etc., qui ne sont
en réaUté que des bourreaux grassement rétribués.
A Ekaterinbourg, la Tchrezvytchaîka était toute-
puissante, ses membres les plus influents étaient les
conmiissaires Yourovsky, Golochtchokine, etc.
Avdief était sous le contrôle immédiat des autres
16
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242 LES CIRCONSTANCES DU CRIME
oommissaires, membres du Présidium et de Ift Tdtrzx*-
vgtchcâka. Us ne tardèrent pas à se rendre compte du
ohangement qui s'était opéré dans les sentiments de^
gardiens 6 l'égard de leurs prisonniers et résolurent de
praAdre det mesures radicales. A Moscou aussi on était
inquiet» comme le prouve le télégraname suivant envoyé
d'Ekaterinbourg par Biéloborodof à Sv«rdk>f et à
Golochtchokine (qui se trouvait alors à Moscou) :
« Syiomolotof vient de partir potir Moseou pour orga-
niser l'affaire selon indications du centre. Apprében**
sions vainetk Inutile s'inquiéter. Avdief révoqué. Moch-
kiûe arrêté. Avdief remplacé par Yourovsky. Garde
intérieure changée, d'autres la remplacent. »
Ce télégramme est du 4 juillet.
Ce même jour» en effet, Avdief et son adjoint Mochkine
étaient arrêtés et remplacés par le conmiissaire You«^
rovsky, un Juif» et son seco&cU Nikouline. La garde»
formée — comme il a été dît — exclusivement d'ouvriers
russes» fut transférée dans une maison voisine» la maison
Popof.
Yourovsky amenait avec lui dix honunes — presque
tous des prisonniers de guerre austro-allemands —
« choisis » parmi les bourreaux de la TchrezvgtchcRka^
A partir de ce jour, ce furent eux qui occupèrent les
postes intérieurs» les postes eixtérieurs continuant à être
fournis par la garde russe.
La « maison à destination spéciale )> était devenue
une dépendante de la Tchrewfftchdika et la vie des pi»«
soiiniers ne fut plus qu'un long martyre.
A cette époque» la mort de la famille impériale avait
déjà été décidée à Moscou. Le télégramme cité plus
haut le fârouve* Syrbmolotof est parti pour Moscou
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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 243
ff afin d'organiser V affaire selon les indications du
centre »... Il va rentrer avec Golochtchokine apportant
les instructions et les directives de Sverdlof . Yourovsky,
en attendant, prend ses dispositions. H sort plusieurs
jours de suite à cheval, on le voit parcourir les environs,
cherchant un endroit propice à ses desseins et où il
puisse faire disparaître les corps de ses victimes. Et ce
même honame, — cynisme qui dépasse tout ce qu'on
peut imaginer, — s'en vient ensuite visiter le tsarévitch
dans son lit I
Plusieurs jours s'écoulent ; Golochtchokine et Syro-
molotof sont rentrés, tout est prêt.
Le dimanche 14 juillet, Yourovsky fait appeler un
prêtre, le Père Storojef, et autorise un service religieux.
Les prisonniers sont déjà des condanmés à mort aux-
quels on ne saurait refuser les secours de la religion I
Le lendemain, il donne l'ordre d'emmener le petit
Léonide Sèdnief dans la maison Popof où se trouve
la garde russe.
Le 16, vers sept heures du soir, il ordonne à Paul
Medviédef, en qui il avait toute confiance, — Medviédef
était à la tête des ouvriers russes, — de lui apporter
les douze revolvers, système Nagan, dont dispose la
garde russe. Lorsque cet ordre est exécuté, il lui annonce
que toute la famille impériale sera mise à mort cette
nuit même et il le charge de le faire savoir plus tard
aux gardes russes. Medviédef le leur conmiunique vers
dix heures.
Un peu après minuit, Yourovsky pénètre dans les
chambres occupées par les membres de la famille impé-
riale, les réveille, ainsi que ceux qui vivent ayec eux,
et leur dît de se préparer à le suivre. Le prétexte qu'il
leur donne est qu'on doit les enmiener, qu'A y a des
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244
LES CIRCONSTANCES DU CRIME
émeutes en ville et qu'en attendant ils seront plus en
sécurité à l'étage inférieur.
Tout le monde est bientôt prêt, on prend quelques
menus objets et des coussins, puis l'on descend par
l'escalier intérieur qui mène à la cour d'où l'on rentre
dans les chambres du rez-de-chaussée. Yourovsky
marche en tête avec Nikouline, puis viennent l'empereur
portant Alexis Nicolaïévitch, l'impératrice, les grandes*
duchesses, le docteur Botldne, Anna Démidova, Khari-
tonof et Troup.
Perspective Vosnessensky
Plan du rez-de-chaussée.
La ligne pointillée indique le trajet parcouru par la famille impériale : descendue
du premier étage, elle sortit dans la cour intérieure, remo ita quelques
marches et retraversa toute la maison pour arriver dans la cLambi» où elle
allait être massacrée.
Les prisonniers s'arrêtent dans la pièce qui leur est
indiquée par Yourovsky. Ils sont persuadés que l'on
est allé chercher les voitures ou les automobiles qui
doivent les enmiener et, conmie l'attente peut être
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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 245
longue, ils réclament des chaises. On en apporte trois.
Le tsarévitch, qui ne peut rester debout à cause de sa
jambe malade, s'assied au milieu de la chambre. L'em-
pereur prend place à sa gauche, le docteur Botkine est
debout à sa droite et un peu en arrière. L'impératrice
s'assied près du mur (à droite de la porte par laquelle
ils sont entrés), non loin de la fenêtre. On a mis un coussin
sur sa chaise comme sur celle d'Alexis Nicolaïévitch.
Elle a derrière elle une de ses filles, probablement
Tatiana. Dans l'angle de la chambre, du même côté,
Anna Démidova, — elle a gardé deux coussins dans
ses bras. Les trois autres grandes-duchesses sont ados-
sées au mur du fond et ont à leur droite dans l'angle
Kharitonof et le vieux Troup.
L'attente se prolonge. Brusquement Yourovsky rentre
dans la chambre avec sept Austro-Allemands et deux
de ses amis, les commissaires Ermakof et Vaganof,
bourreaux attitrés de la Tchrezvytchaîka. Medviédef
aussi est présent. Yourovsky s'avance et dit à l'empe-
reur : « Les vôtres ont voulu vous sauver, mais ils n'y
ont pas réussi et nous sommes obligés de vous mettre
à mort. » Il lève aussitôt son revolver et tire à bout
portant sur l'empereur qui tombe foudroyé. C'est le
signal d'une dtoharge générale. Chacun des meurtriers
a choisi sa victime. Yourovsky s'est réservé l'empereur
et le tsarévitch. La mort est presque instantanée pour
la plupart des prisonniers. Cependant Alexis Nicolaïé-
vitch gémit faiblement. Yourovsky met fin à sa vie
d'un coup de revolver. Anastasie Nicolaïévna n'est que
blessée et se met à crier à l'approche des meurtriers;
elle succombe sous les coups des baïonnettes. Anna
Démidova, elle aussi, a été épargnée grâce aux coussins
derrière lesquels elle se cache. Elle se jette de côté et
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246 LES CIRCONSTANCES DU CRIME
d'antre et finit par tomber à son tour sous les coups des
assassins.
Les dépositions des témoins ont permis à l'enquête
de rétablir dans tous ses détails la scène effroyable da
massacre. Ces témoins sont Paul Medviédef \ l'un des
meurtriers ; Anatole Yakimof, qui assista certainement
au drame, quoiqu'il le nie, et Philippe Proskouriakof
qui raconte le crime d'après le récit d'autres spectateurs.
Tous les trois faisaient partie de la garde de la maison
Ipatief.
Quand tout est terminé, les commissaires enlèvent
aux victimes leurs bijoux, et les corps sont transportés
à l'aide de draps de lit et des brancards d'un traîneau
jusqu'au camion automobile qui attend devant la porte
de la cour, entre les deux clôtures de planches.
Il faut se hâter avant le lever du jour. Le funèbre
cortège traverse la ville encore endormie et s'achemine
vers la forêt. Le commissaire Yaganof le précède à
cl]fôval, car il faut éviter toute rencontre. Comme on
approche déjà de la clairière vers laquelle on se dirige,
il voit venir à lui un char de paysans. C'est une fenune
du village de Koptiaki, qui est partie dans la nuit avec
son fils et sa bru pour venir vendre son poisson à la
ville. Il leur ordonne aussitôt de tourner bride et de
rentrer chez eux. Pour plus de sûreté, il les accompagne
en galopant à côté du char, et leur interdit sous peine
1. Medviédef fat fait prisonnier, lors de la prise de Perm par lea
troupes antibolchéviques en février 1919. n mourut un mois plus tard
à Ekaterinbourg du tyi^us exanthématique. U prétendait n'avoir assisté
qu'à une parUe du drame et n'avoir pas tiré lui-même. (D'autres témoins
afllrment le contraire.) C'est là le procédé classique auquel tous les assas-
sins eeoQorent pour leur défense.
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/Passage aS^-l ^'•
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:z^ 1^ "Êkatennbourq
;miivv^;;_^^
''''/'MV\v^\, ,, — ^
10 K""
EnTirons d'Ekaterinbourg : la croix indique le lieu de l'incinération, dang un« clai-
rière voisine des fondrières de Ganina.
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PUITS DE MINE OU FURENT JETÉES LES CENDRES.
TRAVAUX D EXPLORATION DU PUITS DE MINE.
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M. SDKOLOF EXAMINANT LES CENDRES DU BUCHER LE PLUS
RArPROCllK DU PUITS DE MINE.
■ît
Jr I -ir*i f i 'i^^i
M. N. SOKOLOF, DEVANT LES TRACES D UN DES HICHER'S, AU PIED
d'un VIEUX BOULEAU.
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1,E I)" liOTKlNKQUI FUT MIS A MORT AVEC LA KAMII.l.E IMPERIALE.
i
i
4
ii
GROUPE EXECUTE A TOBOLSK EN SEPTEMBRE I917, LORSQU ON
NOUS OBLIGEA A NOUS FAIRE PHOTOGRAPHIER.
De gîiuche à droite, au premier plan : M"e Schneider et la comtesse Hendrikof,
fusillées à Perm ; au second plan : le général Tatichtchef et le prince Dolgorouky,
fusillés à Ekaterinbourg.
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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 249
de mort de se retourner et de regarder en arrière. Mais
la paysanne a eu le temps d'entrevoir la grande masse
sombre qui s'avançait derrière le cavalier. Rentrée au
village, elle raconte ce qu'elle a vu. Les paysans intri-
gués partent en reconnaissance et viennent se heurter
au cordon de sentinelles qui a été placé dans la forêt.
Cependant, après de grandes difficultés, car les che-
mins sont très mauvais, le camion a atteint la clairière.
Les cadavres sont déposés à terre puis en partie déshar
billes. C'est alors que les commissaires découvrent une
quantité de bijoux que les grandes-duchesses portaient
cachés sous leurs vêtements. Us s'en emparent aussitôt,
mais dans leur hâte ils en laissent tomber quelques-
uns sur le sol où ils sont piétines. Les corps sont ensuite
sectionnés et placés sur de grands bûchers, dont la
combustion est activée par de la benzine. Les parties
les plus résistantes sont détruites à l'aide d'acide sulfu-
rique. Pendant trois jours et trois nuits les meurtriers
travaillent à leur œuvre de destruction sous la direction
de Yourovsky et de ses deux amis Ermakot et Vaganof .
On amène 175 kilogrammes d'acide sulturique et plus
de 300 litres de benzine de la viUe à la clairière I
Enfin, le 20 juillet, tout est terminé. Les meurtriers
font disparaître les traces des bûchers, et les cendres
sont jetées dans un puits de mine ou dispersées dans les
environs de la clairière, afin que rien ne vienne révéler
ce qui s'est passé.
♦♦♦
Pourquoi ces hommes prennent-ils tant de soin à
faire disparaître toute trace de leur action ? Pourquoi,
alors qu'ils prétendent faire œuvre de justiciers, se
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250 LES CIRCONSTANCES DU CRIME
cachent*^ eomme des criminels ? Et de qui se cachent^
ils?
C'est Paul Medvédiel qui nous le fait savoir dans sa
déposition* Après le crime, Yourovsky s'approche de
lui et lui dit : « Maintiens les postes extérieurs de peur
que le peuple ne se révolte I » Et, les jours suivants, ks
sentinelles continuent à monter la garde autour de la
maison vide, comme si rien ne s'était passé, comme si
les clôtures renfermaient toujours les prisonniers.
Celui qu'il faut tromper, celui qui ne doit pas savoir,
c'est le peuple russe.
Un autre fait le prouve, c'est la précaution prise, le
4 juillet, d'emmener Avdief et d'écarter la garde russe.
Les commissaires n'avaient plus confiance en ces ouvrms
des usines de Sissert et de la fabrique des f rares Zlokazof,
qui s'étaient pourtant ralliés à leur cause et qui étaient
venus s'enrôler volontairement pour a garder Nicolas
le sanguinaire dw C'est qu'ils savaient que, seuls, ^m
forçats ou des étrangers, des bourreaux salariés, con^
sentiraient à accomplir la beso^e infâme qu'ils leoi
proposaient. Ces bourreaux furent : Yourovsky, un
Juif, Medvédief, I^kouline, Ermakof, Yaganof, forçats
russes, et sept Austro-*Allemands«
Oui, c'est du peuple russe qu'ils se cachent, ces
hommes qui prétendent en être les mandataires. C'est
de lui qu'ils ont peur ; ils craignent sa vengeance.
Enfin, le 20 juillet, ils se décident à parler et à annon-
cer au peuple la mort de l'empereur, par une proclama-
tion affichée dans les rues d'Ekaterinbourg.
Cinq jours plus tard, les journaux de Perm publient
La déclaration suivante :
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ÉTABLffiS PAR L'ENQUÊTE 251
DÉCISION
du Présidium du Conseil régional des députés ouvriers»
paysans et gardes rouges de l'Oural :
Étant donné que les bandes tchécoHslovaques menacent
la capitale rouge de l'Oural, Ekaterinbourg; étant donné
que le bourreau couronné peut échapper au tribunal du
peuple (on vient de découvrir un complot des gardes blancs
ayant pour but l'enlèvement de toute la famille Romanof),
le Présidium du Comité régional, en exécution de la volonté
du peuple, a décidé : l'ex-tsar Nicolas Romanof, coupable
devant le peuple d'innombrables crimes sanglants, sera
fusillé.
La décision du Présidium du Conseil régional a été exécutée
dans la nuit du 16 au 17 juillet.
La famille de Romanof a été transférée d'Ekaterinbourg
dans un autre endroit plus sûr.
Le Présidium du Conseil régional des députés ouvriers,
paysans, et gardes rouges de l'Oural.
DÉCISION
du Présidium du Comité exécutif central de toutes les
Russies, du 18 juillet, a. c
Le Comité exécutif central des Conseils des députés ouvriers^
paysans, gardes rouges et cosaques, en la personne de son
président, approuve l'action du Présidium du Conseil de
rOural.
Le Président du Comité exécutif central :
Y. SVERDLOF.
Dans ce document, on fait état d'une sentence de
mort prononcée soi-disant par le Présidium d'Ekaterin-
bourg contre l'empereur Nicolas IL Mensonge I Le
crime, nous le savons, a été décidé à Moscou par Sverd-
k)f, et ses instructions ont été apportées à Yourovsky
par Golochtchokine et Syromolotof.
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252 LES CIRCONSTANCES DU CRIME
Sverdiof a été la tête et Yourovsky ie bras ; tous deux
étaient juifs.
L'empereur n'a été ni condamné, ni même jugé, —
et par qui aurait-il pu l'être ? — il a été assassiné.
Que dire alors de l'impératrice, des enfants, du docteur
Botkine et des trois domestiques qui ont succombé
avec eux ? Mais qu'importe aux meurtriers : ils sont
sûrs de l'impunité ; la balle a tué, la flanmie a détruit
et la terre a recouvert ce que le feu n'avait pu dévorer.
Ob I ils sont bien tranquilles, aucun d'eux ne pariera,
car ils sont liés par l'infamie. Et c'est avec raison,
semble-t-il, que le conunissaire Yoîkof peut s'écrier :
« Le monde ne saura jamais ce que nous avons fait
d'eux I »
Ces hommes se trompaient.
Après quelques mois de tâtonnements, l'instruction
entreprend des recherches méthodiques dans la forêt.
Chaque pouce de terrain est fouillé, scruté, interrogé,
et bientôt le puits de mine, le sol de la clairière et l'herbe
des environs révèlent leur secret. Des centaines d'objets
et de fragments d'objets, la plupart piétines et enfoncés
dans le sol, sont découverts, identifiés et classés par
Tinstruction. On retrouve ainsi entre autres :
La boucle du ceinturon de l'empereur, un fragment
de sa casquette, le petit cadre portatif qui contenait
le portrait de l'impératrice — la photographie en a
disparu — et que l'empereur emportait toujours avec
lui, etc.
Les boucles d'oreilles préférées de l'impératrice (l'une
est brisée), des morceaux de sa robe, un verre de ses
lunettes, reconnaissable à sa forme spéciale, etc.
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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 253
La boucle du ceinturon du tsarévitch, des boutons
et des morceaux de son manteau» etc.
Une quantité de petits objets ayant appartenu aux
grandes-duchesses : fragments de leurs colliers, de leurs
chaussures; boutons, crochets, pressions, etc.
Six buses de corsets en métal, c six », chiffre qui parle
de lui-même, si l'on se rappelle le nombre des victimes :
rimpératrice, les quatre grandes-duchesses et A. Démi-
dova, la femme de chambre de l'impératrice.
Le dentier du docteur Botldne, des fragments de son
lorgnon, des boutons de ses vêtements, etc.
Enfin, des ossements et des fragments d'ossements
calcinés, en partie détruits par l'acide, et qui portent
parfois la trace d'un instrument tranchant ou de la
scie ; des balles de revolver — celles qui étaient restées
dans les corps, sans doute — et une assez grande quan-
tité de plomb fondu.
Lamentable énumération de reliques qui ne laissent,
hélas I aucun espoir et d'où la vérité se dégage dans
toute sa brutalité et son horreur.
Le commissaire Voïkof se trompait : 9 Le monde sait
maintenant ce qu'ils ont fait d'eux. »
Cependant les meurtriers s'inquiètent. Les agents
qu'ils ont laissés à Ekaterinbourg pour égarer les
recherches les tiennent au courant de la marche de
l'instruction. Ils en suivent pas à pas les progrès. Et
quand ils comprennent enfin que la vérité va être
connue, que le monde entier saura bientôt ce qui s'est
passé, ils ont peur et cherchent à faire retomber sur
d'autres la responsabilité de leur forfait. C'est alors
qu'ils accusent les socialistes-révolutionnaires d'être les
auteurs du crime et d'avoir voulu par là compromettre
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254 LES CIRCONSTANCES DU CRIME
le parti boldiévîque. En septembre 1919, vingt-huit
personnes, accusées faussement d'avmr pris part au
meurtre de la famille impériale, sont arrêtées par eux
à Perm et jugées. Cinq d'entre elles sont condamnées
à mort et exécutées.
Cette odieuse comédie témoigne, une fois de plus,
du cynisme de ces hommes qui n'hésitent pas à envoyer
à la mort des innocents pour ne point encourir la res-
ponsabilité d'un des plus grands crimes de l'histoire.
♦%
n me reste à parler de la tragédie d'Alapaevsk qui
est étroitement liée à celle d'Ekaterinbourg et qui causa
la mort de plusieurs autres membres de la famille
impériale,
La grande-duchesse Elisabeth Féodorovna, sœur de
l'impératrice, le grand-duc Serge Mlchaïlovitch, cousin
de l'empereur, les princes Jean, Constantin et Igor,
fils du grand-duc Constantin, et le prince Palée, fils
du grand-duc Paul, avaient été arrêtés au printemps
1918 et conduits dans la petite ville d'Alapaevsk,
située à cent cinquante verstes au nord d'Ekaterin-
bourg. Une nonne, Barbe Yakovlef, compagne habituelle
de la grande-duchesse, et S. Remes, secrétaire du grand-
duc Serge, partageaient leur captivité. On leur avait
donné pour prison la maison d'école.
Dans la nuit du 17 au 18 juillet, vingt-quatre heures
après le crime d'Ekaterinbourg, on vînt les chercher
et, sous prétexte de les emmener dans une autre ville,
on les conduisit en voiture à quelque douze verstes
d'Alapaevsk. C'est là, dans une forêt, qu'ils furent mis
à mort. Leurs corps furent jetés dans un puits de mine
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ÉTABLIES PAR L'ENQUÊTE 256
abandonné où on les retrouva, au mois d'octobre 191B,
recouverts par la terre éboulée à la suite de l'explosion
des grenades à main qui avaient mis fin aux souf-
frances des victimes.
L'autopsie n'a relevé des traces d'armes à feu que
sur le corps du grand-duc Serge et l'enquête n'a pu
établir avec exactitude comment ses compagnons furent
tsm à mort« Il est probable qu'ils furent assommés à
coups de crosses.
Ce crime, d'une brutalité inouïe, fut l'œuvre du
commissaire Safarof, membre du Présidium d'Ekate^
imbourg, qui ne fit d'ailleurs qu'exécuter les ordres de
Moscou.
*%
Quelques jours après la prise d'Ekaterinbourg, alors
c[u*t>n s'occupait de remettre en état la ville et d'enterrer
les morts, on releva deux cadavres non loin de la prison*
Sur l'un d'eux, on trouva un reçu de 80.000 roubles au
nom du citoyen Dolgorouky et. d'après les descriptions
des témoins, il semble bien que c'était là le corps du
prince Dolgorouky. Quant à l'autre, on a tout lieu de
croire que c'était celui du général Tatichtchef.
L'un et l'autre sont morts, conmie ils l'avaient prévu,
pour leur empereur. Le général Tatichtchef me disait
un jour à Tobolsk : a Je sais que je n'en ressortirai pas
vivant. Je ne demande qu'une seule chose, c'est qu'on
ne me sépare pas de l'empereur et qu'on me laisse mourir
avec lui. » Il n'a même pas eu cette suprême consola-
tion.
La comtesse Hendrikof et M^i© Schneider furent
emmenées d'Ekaterinbourg quelques jours après le
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256 LES CIRCONSTANCES DU CRIME
meurtre de la famille impériale, et conduites à Perm.
C'est là qu'elles furent fusillées dans la nuit du 3 au
4 septembre 1918. Leurs corps furent retrouvés et iden-
tifiés en mai 1919.
Quant à Nagomy, le matelot d'Alexis Nicolaîévitch,
et au laquais Ivan Sedniet ils avaient été mis à mort
dans les environs d'Ekaterinbourg, au début de juin
1918. Leurs corps furent retrouvés deux mois plus tard
sur le lieu de l'exécution.
Tous, du général au simple matelot, ils n'ont pas
hésité à faire le sacrifice de leur vie et à marcher cou-
rageusement à la mort. Et ce matelot, humble paysan
d'Ukraine, n'avait pourtant qu'un mot à dire pour être
sauvé. D n'avait qu'à renier son empereur 1 Ce mot,
il ne l'a pas dit.
C'est que, depuis longtemps, ils avaient, d'une âme
simple et fervente, sacrifié leur vie à ceux qu'ils aimaient
et qui avaient su faire naître autour d'eux tant d'atta-
chement, de courage et d'abnégation.
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ÉPILOGUE
L'été de 1919 fut marqué par les grands revers qui
devaient amener, quelques mois plus tard, la chute du
gouveroement de l'amiral Koltchak. Les troupes bol-
cheviques avaient repris Perm et menaçaient Ekaterin-
bourg* n fallut se résigner à abandonner avant leur
achèvement les travaux qu'on avait entrepris dans la
clairière de Koptiaki. Le 12 juillet» la mort dans l'âme»
N. Sokolof se décidait à partir pour Omsk. D y passa
le m<»s d'août» puis, voyant que la situation s'aggravait
encore» il continua sa route sur Tchita» tandis que je
restais moi-même à Omsk.
Qudques semaines après son départ» deux officiers
russes se présentaient à la mission militaire française
et demandaient à me parler. Us m'annoncèrent que le
gtoéral D... avait une communication importante à me
faire» et qu'il me priait de bien vouloir me rendre
miprès dé lui. Nous prtmes place dans l'automobile
qui nous attendait et» quelques instants plus tard» je me
trouvais en sa présence.
Le général D... m'informa qu'il désirait me faire voir
un jeune garçon qui prétendait être le tsarévitch. Je
savais en effet que depuis un certain temps le bruit de
la survivance du grand-duc héritier s'était répandu à
Omsk. On signalait sa présence dans un bourg de
l'Altaï. On m'avait raconté que la population s'était
portée au devant de lui avec enthousiasme» — les éco-
liers avaient fait des collectes à son intention» — et
17
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258 ÉPILOGUE
que le directeur de la poste lui avait offert, à genoux
le pain et le sel. En outre, l'amiral Koltchak avait
reçu un télégramme par lequel on le priait de venir
en aide au soi-disant tsarévitch. Ces racontars m'avaient
laissé indifférent.
Craignant les troubles qui pouvaient résulter de ces
circonstances, l'amiral avait fait amener à Omsk le
« prétendant », et le général D... m'avait prié de venir^
estimant que mon témoignage constituerait une certi-
tude et couperait court à la légende naissante.
On entr'ouvrit la porte de la {uèce voisine et je pus
considérer sans qu'il s'en aperçut un jeune homme plus
grand et plus fort que le tsarévitch, qui me parut âgé
de quinze à seize ans. Par son costume marin, par la
couleur de ses cheveux et la manière dont il les arran-
geait, il rappelait très vaguement, de loin, Alexis Nico-
lalévitch. A cela, d'ailleurs, se bornait la ressemblance.
Je fis part de mes observations au général D... On
introduisit le jeune honmie. Je lui posai quelques ques-
tions en français : il resta muet. Et conmie on insistait
pour qu'il me répondit, il déclara qu'il comprenait tout
ce que je disais, mais qu'il avait ses raisons pour ne
parler qu'en russe. Je m'adressai alors à lui dans cette
langue. Ce fut tout aussi inutile. Il allégua qu'il était
décidé à ne plus répondre qu'à l'amiral Koltchak lui-
même. Aini^ se termina notre confrontation K
Le hasard avait mis sur mon chemin le premier des
innombrables prétendants qui, pendant de longues
années sans doute, seront un élément de trouble et
d'agitation au sein de la masse ignorante et crédule des
paysans russes.
1. Peu de temps après mon départ, le prétendu tsarévitch finit par
avouer son Imposture.
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ÉPILOGUE 259
♦%
En mars 1920, je retrouvai le général Ditériks et
N. Sokolof à Kharbine où ils étaient venus échouer
comme moi après Teflondrement du gouvernement de
l'amiral Koltchak. Leur émoi était grand, car la situa*
tion en Mandchourie devenait de jour en jour plus
précaire et l'on pouvait s'attendre d'un instant à l'autre
à ce que le chemin de fer de l'Est chinois tombât entre
les mains des rouges. Les espions bolcheviks pullulaient
déjà dans la gare et ses environs. Que faire des docu-
ments de l'enquête ? Où les mettre en lieu sûr ? Le géné-
ral Ditériks et N. Sokolof s'étaient adressés au haut
conmiissaire d'An^eterre, avant son départ pour Pékin,
le priant de faire ramener en Europe les reliques de la
famille impériale, ainsi que les pièces de l'enquête, et
ce dernier avait demandé des instructions à son gou-
vernement. La réponse se faisait attendre. Elle arriva
enfin... elle était négative I
C'est alors que je fis une démarche personnelle auprès
du général Janin, pour le mettre au courant de la
situation K
— Je suis tout disposé, me dit-il, à vous venir en
aide. Je ne puis le faire que sous ma propre responsa-
bilité, puisque le temps me fait défaut pour en référer
à mon gouvernement. Mais il ne sera pas dit qu'un
général français aura refusé les reliques de celui qui
fut le fidèle allié de la France. Que le général Ditériks
me fasse une demande écrite où il exprime sa certitude
de mon acquiescement ; je considérerais le doute comme
désobligeant.
1. La mission militaire française avait été évacuée pea & pea vers
Pcit et se trouvait en ce moment à Khartiine.
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260 ÉPILOGUE
La lettre fut envoyée et le général Ditériks vint
8*entendre avec le général Janin sur le mode de trans-
mission du précieux dépôt à la personne qu'il lui dési-
gnait en Europe.
Deux jours après» le général Ditériks» ses deux offi-
ciers d'ordonnance, N. Sokolof et md, nous chargions
sur nos épaules les lourdes valises préparées à l'avance
et nous nous dirigions vers le train du général Janin
qui stationnait à une petite distance de la gare. Éche*
lonnés à quelques pas les uns des autres» nous appro^
chions du quai» lorsque les derniers d'entre nous virent
soudain surgir de l'ombre quelques individus qui nous
accostèrent en criant : « Où allez-vous ? Que portez-
vous dans ces valises ? » Comme nous pressions le pas
sans répondre» ils firent mine de nous arrêter et nous
intimèrent Tordre d'ouvrir nos valises. La distance à
parcourir n'était heureusement plus très grande ; nous
nous élançâmes au pas de course et» un instant plus
tard» nous arrivions au wagon du général dont les sen-
tinelles s'étaient portées à notre rencontre.
Enfin toutes les pièces de l'instruction étaient en
sûreté. Il était temps» puisque, comme nous venions
d'en avoir la preuve» nous étions repérés. Une heure
plus tard» nous nous glissions l'un après l'autre hors du
train et passions inaperçus entre les wagons des éche-
lons voisins.
Le lendemain» le général Ditériks venait apporter
au gtoéral Janin le coffret contenant les reliques de la
famille impériale.
Cela se passait le 19 mars 1920.
Plus rien ne me retenait en Sibérie. J'avais le seat^-
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ÉPILOGUE 261
ment d'avoir rempli envers ceux auxquels m'attachaient
de si poignants souvenirs, le dernier devoir qu*il me
fût possible de leur rendre sur le sol même où s'était
accomplie leur tragique destinée. Plus de deux ans
s'étaient écoulés depuis qu'on m'avait éloigné d'eux à
Ekaterinbourg...
Ekaterinbourg I... Avec quelle émotion, au moment
de quitter la Russie, je revivais jusqu'en leurs moindres
détails les scènes douloureuses que ce nom évoquait
devant mon esprit I Ekaterinbourg, ce fut pour moi
le désespoir de sentir vains tous mes efforts, ce fut la
séparation cruelle et brutale ; pour eux, ce devait être
la dernière étape de leur long calvaire, deux mois de
souffrances à endurer encore avant la suprême déli-
vrance.
C'était l'époque où l'Allemagne voulait triompher
à tout prix et croyait enfin toucher à la victoire ; et;
tandis que Guillaume fraternisait avec Lénine» ses
armées tentaient encore une fois la ruée sur Paris.
Dans cet efikmdrement total de la Russie, il y avait
cependant deux points où l'on résistait encore; dans
cette nuit profonde, il restait deux foyers où brillait
la flanmie de la foi.
C'était» d'une part, la vaillante petite armée de volon«
taires du général Alexéief qui luttait désespérément
contre les régiments soviétiques encadrés d'offiders
allemands. Et c'était, d'autre part, derrière les clôtures
de {danches qui l'emprisonnaient, l'empereur menant,
lui aussi, son dernier combat. Soutenu par l'impératrice,
il avait repoussé toutes les compromissions. Ils n'avaient
plus rien à sacrifier que leur vie ; ib étaient prêts à la
donner plutôt que de pactiser avec l'ennemi qui avait
ruiné leur patrie en lui ravissant l'honneur.
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282 ÉPILOGUE
Et la mort vint. Mais il lui répugnait de séparer ceux
que la vie avait si étroitement liés, et elle les prit tous
les sept, unis dans une même foi et un même amour.
Je sens bien que les événements ont parlé d'eux-
mêmes. Ce que je pourrais ajouter maintenant, — si
intensément que mon émotion ait été ravivée par le
retour de ma pensée sur ces jours d'angoisse revécus
parfois d'heure en heure, — ne paraîtrait que vaine
littérature et sentimentalité hors de propos, auprès de
la poignante signification des faits.
Je tiens cependant à afiBrmer ici cette conviction :
il est impossible que ceux dont je viens de parler aient
subi en vain leur martyre. Je ne sais quand cela sera,
ni comment cela se fera ; mais^ un jour ou l'autre, sans
nul doute, quand la brutalité se sera conmie saignée
elle-même dans l'excès de sa fureur, l'humanité tirera
du souvenir de leurs souffrances une invincible force
de réparation morale.
Quelque révolte qu'on garde dans le cœur, et quelque
juste que soit la vengeance, ce serait offenser leur
mémoire que de souhaiter une expiation dans le sang.
L'empereur et l'impératrice ont aru mourir martyrs
de leur pays : ils sont morts martyrs de l'humanité. Leur
réelle grandeur ne tient pas au prestige de leur dignité
impériale, mais à l'admirable hauteur morale à laquelle
ils s'étaient élevée peu à peu. Us étaient devenus une
force d'idéal; et, dans leur dépouillement même, ils
ont rendu un ^itouvant témoignage i cette merveilleuse
sérénité de l'âme contre laquelle aucune violence,
aiucune fureur ne peuvent rien, et qui triomphe jusque
dans la m^.
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TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS 7
CHAPITRE PREMIER. — Mbs premières leçons a
LA COUR (Automne Î90S) 11
CHAPITRE II. — Alexis Nicolaiévitch. — Séjours
en Crimée {Autcmiie 491 1 et printemps i9lS)..,
— A Spala (Automne Î9if) 18
CHAPITRE III. — Mes débuts gomme précepteur. —
La maladie du tsarévitch (^Automne 1913).... 27
CHAPITRE rv. — L'iBfPÉRATRicB Alexandra Féodo-
ROVNA 35
CHAPITRE V. — Raspoutine 45
CHAPITRE VI. — La VIE A Tsarskoié-Sélo. — Mes
élèves. (.Hiver 1913 à 1914) 53
CHAPITRE VII. — Influence de Raspoutine. —
M"*« Wyroubova. — Mes perplexités péda-
gogiques {Hiver 1913-1914, suite) 65
CHAPITRE VIII. — Voyages en Crimée et en Rou-
manie. — Visite du président Poincaré. —
DÉCLARATION DE GUERRE DE L' ALLEMAGNE
(Avril-Juillet 1914) 73
CHAPITRE IX. — La famille impériale pendant
LES PREMIERS JOURS DE LA GUERRE. — VOYAOE
A Moscou (Août 1914) 85
CHAPITRE X. — Les six premiers mois de guerre. . 98
CHAPITRE XI. — Retraite de l'armée russe. —
L'empereur prend le commandement en chef.
— Influence grandissante de l'impératrice
(Février à septembre 19isy » 109
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2Ô4 tAÔLE DÈS MATiÈRËâ
CHAPITRE XII. — Nicolas II oénéraussimb. ^
Arrivéb du tsarévitch au g. Q. g. — Visites
AU FRONT {Septembre à décembre i9i5) 120
CHAPITRE XIIL — L'bmperiujr a la Douma. —
Campagnb db Galicib. — Notre vie au G. Q. G.
— Mécontentement grandissant a l'arriére
(1916) 133
CHAPITRE XIV. — Tension poutique. — Mort de
Raspoutine (Décembre 1916) 149
CHAPITRE XV. — La révolution. — Abdication
DE Nicolas II (Jk£ar# 1911) 156
CHAPITRE XVI. — L'EMPEREUR Nicolas II 169
CHAPITRE XVII. — La révolution vue du Palais
Alexandre. — Retour de l'empereur a Tsars-
koié-Sélo 174
CHAPITRE XVIII. — Cinq mois de captivité a
Tsarskoiê-Sêlo (Mars-août 1917) 184
CHAPITRE XIX. — Notre captivité a Tobolsk
(Août-décembre 1917) 199
CHAPITRE XX. — Fin de notre captivité a To-
bolsk (Janvier-mai 1918) 209
CHAPITRE XXI. — Ekaterinbourg. — Mort de la
FAMILLE impériale» DANS LA NUIT DU 16 AU
17 JUILLET 1918 225
CHAPITRE XXII. — Les circonstances du crime
ÉTABLIES PAR L'ENQUÉTE 236
ÉPILOGUE 257
AbbevUle. — Impiinii«ie F. Paillart.
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