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Full text of "Figures françaises et littéraires"

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Figures françaises 
et littéraires 



DU MÊME AUTEUR 

POÉSIE 

Les Poèmes de mes soirs, poésies (L,. Vanier, ôiit.) I vol. 

La Maison d'Exil, poésies (Mercure de France) I vc! . 

PORTRAITS. RÉCITS 

Portraits français, 1'^ série, XVHI" et XIX'^ siècles, préface de Paul et Victor Mar- 

gveritte (E. Sansot et C', édit.) 1 vo!. 

Portraits français, ?= série, XVÎI'. XVIII« et XIX« siècles (E. Sansot et C'^ édit.). . . I vol. 

Le dernier jour de Watte^u (E. Sansot et O', édil ) I vol . 

Muses et bourgeoises de jadis (Mercure de France) 1 vol . 

Portraits tendres et pathétiques (Mercure de France) I vol. 

Portraits de sentiment (Mercure de France) I vol . 

Aspects et figures de {crr.mes (la Renaissance du Livre) I vol. 

ESSAIS, VOYAGES 

Alaia-Foumier (Les amis d'Edouard) > > I vol . 

Francis Janunes et le s«ntimedt de la nature [Les Honulta et fet idées) (Mercure 

de France) 1 vcl. 

Dans les jardins et dacs les \-ille8 (E. Sansot et C", étliî.) I vol. 

Sites et personnages, préface de André Hallayt (Bernard Grasset, édit) 1 vol . 

La FoDtaine, textes choisis et comtnenté» {BiHiothhtle française) (Pion, Nouriit et C*, 

édi'.) 1 vol 

Pèlerinages de guerre, jadis et de nos jours (Perrin et C'*, édil.) 1 vol . 

Sous l'égide de la Marne, histoire d'une rivière (éditions Bossard) I vol. 

Villes meurtries de France : Villes du Laoanois et d'ûe-de-France (G. Van 

Œst et O", édil.) 1 vol. 

ART 

Chardin (0>llection Les Maiires de l'Art) (Pion, Nourrit et C", édit. ) 1 vol 

Scènes galantes des Artistss d j XVÏII' siècle (H. Piazza et C'=, édii.) 1 vol . 

Watteau et son école (BiA/io/Aàjue à /'/4r< eu XVII I^aèc/e (G. Van Œît et C", édil ) 1 vc!. 
J.-B. Greuz», peintre de la femme et de la jeune fille du XVIII' siècle (H. Piazza et 

C'% édit.) 1 ^ol. 

PUBLIÉ PAR LE MÈi'vIE 

Maurice de Guéria : Le Centaure suivi de La Bacchante, ouvrage précédé d'une 
notice (E. Sansot et C", édit.) 1 vol. 

Eugénie de Guérin : Reliquie, fragments choisis et précédés d une notice (£. Sansot 

et C'^ édit) 1 vol. 

M*"' d'Aulnoy, M'"' de Murât, M"<^ de la Force, etc. : Bonne* Fée* d'antan, 

choix de contes avec une introduction et des notes (E. Sansot et C", édit.) I vol 

A l'Est du Soleil et à l'Ouest de la lune, contes anciens du Nord recueillis et pré- 
facés (h Piazza et C", édit.) | vol. 

La ProTmçale, de J.-F. Regnard avec introduction et notes (éditions Bostard) I vol. 

La Vie et les avuitures de Robinson Cnuoi, avec préface (Société littéFsirc de 

France) 1 voL 



EDMOND PILON 



Figures françaises 
et littéraires 




PARIS 

LA RENAISSANCE DU LIVRE 

78, Boulevard Saint>Micbel, 78 



BIBLiaîHtCA J 



PQ 
ibl 



A 

GEORGES LECOMTE 

Hommage affectueux. 

E. P. 



// a été tiré de cet ouvrage 
12 exemplaires sur papier pur fil Lafuma. 



LETTRE-PREFACE 



Pourquoi, mon cher Pilon, souhaitez-vous que vos lecteurs 
se heurtent à quelques lignes de ma prose avant qu'ils se 
laissent bercer par les doux sons de flûte de voire si plaisante 
érudition? C'est parce que vous avez le goût du passé et que 
notre vieille camaraderie a déjà cette patine qui sollicite 
l'œil voluptueux de l'amateur d'art et l'invite à se pencher 
sur l'objet avec complaisance sin.n avec attendrissement. 

N'y aurait-il pas par hasard un quart de siècle que 
vous commenciez à nous enchanter, à /'Ermitage, avec vos 
premiers pèlerinages à Port-Royal ? Vous m' apparûtes., 
à cette époque-là, sous l'aspect d'un nouveau « promeneur 
solitaire », // me semblait que votre boîte d' herborisateur 
contenait avec des fleurettes quelques bons livres sérieux, 
de préférence anciens, et cachait aussi des trouvailles tou- 
jours insoupçonnées et faites par vous le long du chemin. 
Vous étiez toujours prêt à partir, pour peu qu'un joitr de 
loisir vous le permît, et l'on savait que vous ne prendriez pas 
vingt-quatre heures de congé sans nous rapporter un savou- 
reux article fleurant bon la campagne et le souvenir des 
grands hommes. 

Depuis lors, vous ne vous êtes pas lassé, votre goût n'a pas 
changé, mais votre connaissance de la carte routière s'est 
perfectionnée, et vous avez inspiré au grand public le goût 



8 LETTRE-PRÉFACE. 

qu'avaient jadis vos compagnons du Boulevard Saint-Michel 
à voir s'ouvrir la boîte aux surprises. 

Vous avez pris tout doucement dans l'histoire littéraire 
et dans l'érudition une place tout exceptionnelle. On aurait 
beaucoup de peine à vous classer, ce que les bonnes gens 
aiment tant cependant. Mais — et c'est encore une exception 
à vous favorable — ils ne vous en veulent point de les laisser 
en cet embarras. Et je crois que vous devez ce privilège à la 
grâce dont vous êtes orné : vous êtes poète ! Vous êtes si char- 
meur ; on vous pardonne tout, même de ne pas savoir au 
juste ce que vous êtes. 

Je vous vois amené à la poésie par ce sens qui fait presque 
tous les poètes: la vision. Vos yeux de fureteur savent se 
délecter. Vous auriez peut-être pu tout aussi bien peindre 
que vous savez décrire. Tout ce que vous apprenez pour nous 
de plus curieux, ce n'est pas tant de nous en faire part ou d'en 
tirer gloire qui votis presse, c'est de le transposer immédiate- 
ment en tableaux. — Puis-je ajouter., sans vous faire tort, 
qu'en plastique vous êtes de l'école qui, selon le précepte 
du grand Poussin, cherche la « délectation » plutôt que la 
stupeur de l'entendement »? 

Vous êtes aussi avide de savoir que vous êtes ennemi 
de la pédanterie. C'est une grande originalité. C'était une 
vertu très française. Nos chers et admirables moralistes, 
ayant à traiter des plus hautes vérités spirituelles., l'ont su 
faire presque en se jouant et sans dédaigner parfois de faire 
sourire. Quels grands hommes ! Lorsque vous vous avisez, 
vous, de nous initier à la biographie véritable d'un person- 
nage de La Bruyère, vous nous brossez une série de portraits 
charmants et, en fin de compte, vous nous laissez sous 
l'impression que nous avons lu un conte de fées. 

Peut-être est-ce vous qui nous réconcilierez avec cet art 
admirable qui consistait à nous faire sentir les vérités les 



LETTRE-PREFACE. 9 

plus graves en faisant tout bonnement se mouvoir des 
figures puériles, des marionnettes, des loups, des cigales. 
Ah ! que c'était joli de dire de belles, de bonnes et de grandes 
choses sans avoir l'air de faire entendre que le plus intéres- 
sant de tout cela c'est le monsieur qui les dit !... 

Vous me donnez envie de bavarder... Et je m'aperçois que 
je l'ai fait déjà trop longuement pour vous suivre, comme j'en 
avais l'intention, en ce « pèlerinage de Dominique » qu'il 
convient à toute âme bien née de faire aujourd'hui en répa- 
ration des injures... 

Croyez, mon cher Pilon, à ma fidèle sympathie. 

RENÉ BOYLESVE, 

de V Académie française. 



UN « CARACTÈRE » DE LA BRUYÈRE 



L'AMATEUR DE TULIPES 



I. — LE FLÛTISTE DESCOTEAUX 

Descôteaux est cet original dont La Bruyère s'est 
servi pour peindre son amateur de tulipes. Vous savez, 
le fameux passage : Le fleuriste a un jardin dans le fau- 
bourg ; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coti- 
cher ; vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu des 
tulipes. Eh bien ! cet homme singulier, debout au milieu 
d'un parterre diapré de belles fleurs, qui sourit et fait 
l'entendu, c'est Descôteaux le joueur de flûte, le même 
qui, — dans la société de Chapelle, — fréquenta chez les 
quatre amis. Parmi tant de curieux rassemblés par La 
Bruyère, qui se sont fait une loi de la mode et 
n'ont d'attachement au monde que « pour une seule 
chose qui est rare j>, il en est peu que l'auteur des Carac- 
tères ait décrits avec un tel relief, une vérité aussi saisis- 
sante et ce charme de coloris qui enchanta Vauve- 
nargues. 

Quand La Bruyère nous fait voir le fleuriste qui 
« ouvre de grands yeux », « qui se frotte les mains », 
qui n'a jamais vu sa tulipe si belle, ou son voisin 
l'amateur de fruits cueillant « artistement cette 
prune exquise », vous en offrant la moitié et disant : 



12 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

« Quelle chair ! Goûtez-vous cela? Cela est divin, » on 
surprend le secret de l'art du nouveau Théophraste et 
comment, en deux ou trois traits sobres, discrets mais 
justes, le peintre de tant de portraits achevés et toujours 
vrais sait camper ses personnages. Bussy-Rabutin, qui 
était d'un esprit et d'un caractère à bien comprendre La 
Bruyère, l'écrivait au marquis de Termes : « Il a travaillé 
d'après nature, et il n'yapas une description sur laquelle 
il n'ait eu quelqu'un en vue. » Pour le « fruitier », dont 
il a parlé avec lyrisme, on veut que ce soit La Sablière, 
le mari de la protectrice de La Fontaine. « O l'homme 
divin, dit-il, homme qu'on ne peut jamais assez louer et 
admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs 
siècles ! Que je voie sa taille et son visage pendant qu'il 
vit, que j'observe ses traits. » Et ces mêmes traits, cette 
même manie de poète et de gourmet, un peu sensuelle, 
voilà, comme disait Jules Lemaître, qu'avec « des détours 
et des recherches qui sont un délice », l'écrivain s'y 
attarde à propos du fleuriste qu'il va rendre célèbre. 

François Pignon, sieur des Costeaux ou Descôteaux, 
occupait, depuis 1662, c'est-à-dire vingt-cinq ans au moins 
avant que parussent les Caractères, les fonctions d'un 
des joueurs de musette et de hautbois de la chambre du 
Roi. Sur les registres des comptes du Trésor, on l'avait 
vu gratifié, en même temps que François Brunet, de 
cinquante livres en raison de ses talents, et c'était une 
attestation solennelle de ceux-ci qu'avait donnée, le 
9 avril 1688, le marquis de Seignelay : « Nous, Jean- 
Baptiste Colhert, marquis de Seignelay, certifions à tous 
ceux qu'il appartiendra que François Pignon-Descôteaux 
est pourvu d'une charge de hautbois et de fluste douce de la 
chambre du Roy et d'une charge de hautbois et musette de la 
grande écurie de Sa Majesté... » Descôteaux, ajoutera 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 13 

Mathieu Marais, qui le retrouvera non sans surprise et 
presque octogénaire, logé longtemps après, sous la 
Régence, au Luxembourg, est « le même qui a poussé la 
flûte allemande au plus haut point >> . 

La Bruyère n'était pas toujours aussi sourcilleux et 
craintif devant le monde qu'on s'est plu à le représenter 
communément et, bien que Boileau ait écrit de lui : « C'est 
un fort honnête homme, à qui il ne manquerait rien si la 
nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être, » 
le précepteur du petit-tils du grand Condé n'était pas 
aussi Alceste qu'on l'a dit, et ce n'est pas lui, comme 
Gorgibus, qui eût battu les violons et bâtonné les musi- 
ciens! Le ,ait est, si nous en croyons M. de Fougères, 
officier de la maison de Condé, qui eut plus d'une fois à 
Chantilly l'occasion d'observer notre philosophe, qu'il 
prenait parfois à M. de La Bruyère « des saillies de chanter 
et de danser surprenantes » . Sainte-Beuve, de son côté, 
assure qu' « on a tiré grand parti de quelques billets de 
M. de Pontchartrain », reprochant à La Bruyère les 
mêmes « accès de gaîté extravagante ». « Il se mettait 
parfois, dit Sainte-Beuve, à danser et à chanter, bien 
qu'il n'eût pas une belle voix. » Je gage que la « fluste » 
douce, ie hautbois et la musette de Poitou dont Descô- 
teaux joua plus d'une fois devant lui, dans les divertisse- 
ments de Sceaux et de Chantilly, ne furent pas sans 
influer sur ces dispositions naturellement gaies, l'esprit 
allègre et le sentiment vif, quoique discret, que La Bruyère, 
en homme de bonne compagnie, ressentait pour tous les 
plaisirs. De là sans doute, dans ce portrait du flûtiste, à 
côté d'une certaine malice, cette nuance de tendresse, ce 
discret sourire venant atténuer la pointe du crayon, le 
trait aigu du style. 

Un autre sentiment, qui leur est commun, celui de la 



14 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

danse et de la musique, lie et rapproche encore les deux 
hommes : La Bruyère s'exerce à balier et à chaTnter, tout 
cela assez mal, si nous en croyons les médisants; mais 
Descôteaux, lui, joue à ravir ! C'est qu'aussi bien cet 
homme-là ressemble au flûtiste que Watteau peindra un 
jour dans un paysage de rêve. Il a une façon adroite de 
faire parler son instrument ; et les sons les plus rares, les 
plus fines gammes, les plus harmonieux chants des airs 
et des bois, ceux même des rossignols, auxquels pourtant 
rien n'est comparable, ne peuvent arriver à surpasser 
Cette magie. La Bruyère, qui, — selon Dangeau, — enten- 
dra un jour Descôteaux jouer à côté de Vizé et de Phili- 
bert, chez M. le Duc, au petit Luxembourg, demeurera 
tout étourdi d'une grâce si insinuante, enfin de cette faci- 
lité vraiment unique avec laquelle le flûtiste, sur sa 
musette ou son hautbois, excelle à traduire, aussi bien 
que l'espoir ou l'appel des amants, les échos de la nature. 

A l'effet d'entendre une telle merveille, aussitôt que 
Descôteaux joue en un endroit, La Bruj'ère fait en sor e 
de s'y rendre; il écoute son virtuose ; il '^oûte à l'entendre 
à peu près autant de plaisir que M. de La Sablière en 
éprouvait à goûter ses prunes, et, comme tous deux, le 
philosophe et le musicien, se trouvent être également sim- 
ples, bien bourgeois, avec des petites mines, des habits 
modestes; que La Bruyère, bien que précepteur d'un 
prince, est demeuré aussi bonhomme qu'an temps où il 
logeait dans une mansarde séparée en deux par une tapis- 
serie, il faut voir notre auteur s'attacher aux pas du flû- 
tiste, l'examiner, le suivre, et, le plus adroitement du 
monde, « l'amener à parler ^ (i). 

Le fait est qu'entre eux il y a cette affinité, ce rapport 

(i) Ed. Fournier, La Comédie de J. de La Brttyire. 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. I5 

discret, mais intime des fleurs et des jardins. Un détail 
dont on ne se souvient pas assez et qui pourtant a sa 
valeur, c'est que La Bruyère, gentilhomme de M. le Prince 
et l'un des quarante de l'Académie, portait blason « d'azur 
à deux racines de bruyère ». Descôteaux, lui, n'avait pas 
d'armes; mais, s'il en eût possédé, elles eussent été 
« nuancées, bordées, huilées, à pièces emportées », et 
telles que l'auteur des Caractères veut que soient les 
tulipes : une musette de Poitou et une flûte s'y seraient 
vues, croisées dans les fleurs; et comme, après tout, ce 
sont là de belles armes pour un musicien, le flûtiste et le 
philosophe, tandis qu'ils traversent Paris pour atteindre 
au « petit jardin du faubourg », n'en ont pas fini de devi- 
ser sur cet instrument. 

Tantôt, c'est de flûtes d'Allemagne ou traversières qu'ils 
parlent, ou de flûtes de Suisse. Il y en a de petites et de 
grandes. Les unes sont légères, plaintives : ce sont les 
flûtes douces; les autres plus élevées, 'plus graves : ce sont 
les hautbois. Puis, il y a la flûte basse, la flûte longue ou 
courte donnant la tierce ou l'octave et jouant en la, en 
ré, tandis que les clarinettes jouent en ut, en fa. Enfin, il 
y a les pipeaux, les chalumeaux dont jouent les bergers 
de théâtre dans les pastorales et dont l'air si simple, si 
chaste, d'une seule venue, est pur comme un ciel 
d'été. 

La Bruyère, enveloppé de son manteau, affectant cet 
air grave et méditatif, pesant et « un peu soldat » qu'on 
lui a reproché, écoute le flûtiste. Il l'écoute. Mais le flû- 
tiste est aussi un fleuriste. Et justement, voilà le <j fau- 
bourg », ce faubourg Saint- Antoine où, selon le sieur du 
Pradel, auteur du Livre commode des adresses de Paris, 
habitent plus communément « les jardiniers qui font 
commerce de fleurs, arbres et arbustes pour l'ornement 

2 



l6 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

des parterres (i). » Centre embaumé de la culture qu'il 
adorait (2), ce faubourg, pour Descôteaux, est vraiment 
le refuge et, si l'on veut, le paradis. A la façon dont Des- 
côteaux, qui parlait tout à l'heure des espèces de flûtes, 
parle à présent des variétés de tulipes, La Bruyère s'en 
aperçoit bien. Ah ! l'accent, le ton qu'y met le music'en ! 
Et les transports qui le saisissent, qui l'agitent, une fois 
dans le court 1, au cœur du bouquetierl 

La Bruyère observe tout cela. Il contemple Descôteaux 
subitement muet d'admiration, debout « devant la Soli- 
taire » ; puis, de la Solitaire, qui est sombre, veinée, 
magnifique, il se porte à l'Orientale ; de là, il va à la 
Veuve ; il passe au Drap d'or ; de celle-ci il retourne à 
l'Agathe, d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, 
où il se lasse, où il s'assied, où (dit même La Bruyère) il 
« oublie de dîner » ! Et La Bruyère, à l'examiner, pense 
qu'il n'a rencontré qu'une seule fois en sa vie un amant 
des fleurs aussi fou que celui-là. C'était le sieur Caboust, 
avocat au Conseil (3) ; mais, tandis que le sieur Caboust 
n'avait en tête que les anémones, les ennémones, comme 
il disait, Descôteaux, lui, ne rêve et ne pense qu'à ses 
tulipes. 

Des tulipes il parle comme de personnes, de maîtresses 
qu'il aurait eues, avec transport, avec amour. Sur ces 
tulipes, il dit toutes sortes de belles choses : qu'elles sont 



^i) Abraham du Pradel, Livre commode (1692, in-12). 

(2) Ed. Fournikr, ibid. 

(3) Selon M. Servois (La Bruyère, t. II, coll. des Grands écri- 
vains), la clef de 1696 porte, en face du passage des Caractères 
réservé au fleuriste, cette indication : « M. Camboust, avocat au 
Conseil, ou des Costeaux fleuriste ; * pourtant « ces deux noms, 
qui appartiennent à deux personnages différents, n'en font plus 
qu'un dans la plupart des clefs suivantes, dont le premier est 
généralement écrit Caboust. » 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. I7 

fines, diaprées, veinées, jaspées, onctueuses ; que la 
tulipe est la reine des fleurs, qu'aucune autre ne la 
passe pour le coloris. Il ajoute, à ce propos, que l'es- 
pèce appelée Flamboyante, que M. de Montausier fit 
peindre par le peintre Robert pour la Guirlande de Julie 
d'Angennes, n'est pas la plus recherchée, mais que la 
variété appelée tulipe noire est la plus illustre. La Bruyère 
sait cela ; il sait que les Hollandais sont fous de tulipes ; 
mais les Persans, les Turcs le sont de même. 

A cette assurance donnée par le philosophe, notre flû- 
tiste exulte : il est heureux, mais il gronde aussi. Il gronde 
en songeant au médecin Bernier qu'il dit avoir connu 
jadis, dans la compagnie de Molière et de Chapelle, chez 
Gassendi. Ce Bernier s'en alla en Perse, à Chiraz, le plus 
beau pays du monde pour les fleurs ; cependant, dans les 
lettres que cet Esculape envoyait, de Chiraz, à Chapelle, 
il ne parlait même pas des tulipes ! Le sot homme ! Cela 
est-il possible? Et, des Persans, voilà Descôteaux qui en 
vient aux Turcs ! Ah ! les Turcs ! Ceux-là aiment les 
tulipes au point de composer des théâtres de ces fleurs 
Ce sont des gradins où, dit-il, on dispose des cages 
pleines d'oiseaux chanteurs ; de place en place il y a des 
lanternes multicolores ; et les tulipes sont exposées dans 
des bouteilles ou de menus vases, entre les oiseaux et les 
lanternes ; si bien que ce ne sont que chants, illumina- 
tions, couleurs. 

Cette fête des tulipes est, paraît-il, donnée tous les 
ans par les sultanes au Grand Seigneur. Descôteaux l'ex- 
plique avec force détails. Il dit encore que, comme le tur- 
ban des Turcs s'appelle tulipan, ils ont appelé cette fleur 
tulipe, en raison de sa ressemblance par la forme avec le 
turban; enfin, en Perse, ajoute-t-il, la tulipe est l'em- 
blème que les amants offrent à leur maîtresse ; et cela 



l8 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES, 

se conçoit, car il n'y a rien de plus rougissant, de plus 
tendre que la tulipe ; même il semble que les sentiments 
se reflètent et s'expriment avec une nuance délicieuse, 
dans son coloris. 

Tout ce que Descôteaux raconte là-dessus, au point, 
malgré l'heure, d'en « oublier de dîner », a bien de l'in- 
térêt. Et le gentilhomme de M. le Duc, ce philosophe qui 
a deux racines de bruyère dans ses armes, se penche avec 
surprise et admiration au-dessus des tulipes. Lui aussi, 
il découvre la Solitaire, il voit l'Orientale, il contemple 
l'Agathe et le Drap d'or; et le voilà en secret qui pense, 
tout en écoutant Descôteaux, que M™« de Boislandry, 
qu'il a célébrée sous le nom d'Arthénice et dont il a écrit 
qu'elle est « trop jeune et trop fleurie pour ne pas 
plaire » , offre, sur son front et sur son visage, un peu de 
la rougeur et de la fraîcheur de ces plantes divines. 

II. — UNE JOURNÉE CHEZ MOLIÈRE, A AUTEUIL 

Les jours où Descôteaux ne s'en allait pas, plus loin que 
le château de la Bastille, dans son jardin du faubourg ou 
ne restait pas chez lui à jouer de la flûte pour réjouir sa 
femme et ses deux garçons René et François-Xavier (i), 
il était une autre compagnie, celle-là bruyante, amusante, 
gaie, — et combien brillante ! — où se plaisait souvent 
le flûtiste. 

Ces sortes de rencontres n'avaient pas toujours lieu à 
la Croix de Lorraine ou au Mouton blanc, les cabarets 

(i) René, selon Jal {Dictionnaire biographique), fut appelé à 
recueillir la charge de son père. Quant à François-Xavier, il 
mourut jeune. Dans l'acte mortuaire le concernant, inscrit à 
Saint-Germain-l'Auxerrois, François Pignon, dit des Cousteaux, 
est qualifié de « hautbois du Roy ». 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. I9 

fréquentés de nos poètes ; elles se produisaient quelque- 
fois aussi à Auteuil, non pas comme on pourrait le croire, 
dans cette maison de Boileau où vint vivre le jardinier 
Antoine et que connaîtra La Bruyère, mais dans une 
autre demeure, ce petit pavillon que Molière avait loué 
au bout de Paris et dans le repos duquel, au milieu de 
ses amis, aimait à s'oublier parfois le grand comique (i) . 

Cette compagnie était celle qu'avaient formée Chapelle, 
Boileau, Racine, Molière, sous le nom de société des 
Quatre amis. La Fontaine, garçon de fantaisie et poète de 
même, appartenait aussi à cette association de doctes et 
joyeux hommes ; mais, sans l'abbé d'Olivet, qui l'a noté 
dans son Histoire de l'Académie, nous ne saurions pas que 
Descôteaux se mêlait aux agapes et prenait part aux 
discours de ces grands poètes. Grâce à l'abbé, nous le 
savons; nous savons que Descôteaux, les habits bar- 
bouillés de la terre de ses tulipes, enivré du souvenir de 
leurs couleurs, venait se placer parfois entre ces convives 
et qu'assis à côté de Despréaux, en face de Racine et de 
La Fontaine, il prenait un plaisir réel, pour la joie de ses 
bons et de ses grands amis, à jouer de la flûte douce ou 
du flageolet. 

Avec Descôteaux, allons donc à Auteuil, « Hauteuil », 
comme on écrivait alors ; allons-y par le bateau auquel 
on embarquait au Cours-la-Reine, qui passait devant les 
Bonshommes, en vue de Chaillot, et qui ne tardait pas, en 
moins d'une heure de navigation, à vous déposer au bas 
du « village délicieux (2). Alors; la compagnie ordinai- 
rement nombreuse, et qui se composait de gens de lettres 
et de comédie, s'engageait dans le sentier des Arche», 

(i) La maison de Molière était sise à peu près à l'angle que 
forment actuellement les rues d'Auteuil et Théophile-Gautier. 
(2) Le chanoine Legendre (cité par M. André Hallays). 



20 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

lequel « montait tout droit de la Seine au village, entre 
les Genovéfains et la paroisse » (i). Et ce sentier était un 
chemin de chèvres bordé de vignobles, fleurant la pim- 
prenelle et d'où l'on apercevait, à la découverte, en se 
retournant, aussi bien de l'amont que de l'aval, une vue 
surprenante sur la vallée de la Seine. 

A mesure que grimpaient les voyageurs, Chapelle, qui 
avait amené avec lui Descôteaux, Racine et le jeune 
acteur Baron, le << petit garçon » protégé par Molière, 
s'en allait en avant du cortège, discourant à mesure qu'il 
avançait de toutes sortes de sujets satiriques ou plaisants. 
A cinq ou six pas en arrière, venaient Gâches et La Fon- 
taine. Gâches était cet ami que La Fontaine, bien trop 
timide et nonchalant pour se souvenir de ses propres 
vers, conduisait avec lui à dessein de lui faire réciter des 
fables à sa place. Parfois, Gâches et La^ Fontaine hâtaient 
ensemble le pas, mais ce n'était ni Descôteaux, ni 
M. Racine, ni le petit Baron qui menaient la conversa- 
tion et montraient le chemin. Le plus volontiers, c'était 
Chapelle. 

Grimarest, le biographe de Molière, a dit que « quand 
Chapelle voulait se réjouir à Hauteuil, il y menait des 
convives pour lui tenir tête » . Le seul pourtant qui fût 
en état de le faire, en cet endroit, était Descôteaux. A 
mesure qu'on gravissait le sentier des Arches, ce n'étaient 
partout en effet que cultures, espaliers, vergers et toutes 
les variétés possibles de petits clos, potagers et parterres 
d'agrément. Chapelle disait que, depuis son voyage avec 
M. de Bachaumont et son séjour à Grouille chez M. d'Au- 
bijoux, il n'avait jamais rien vu de si plaisant que tous 
ces petits carrés de fleurs. Il disait encore que ce qui fai- 

(i) André Hallays, Auteuil au XVII» siècle, dans Paris 
(1913)- 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 21 

sait ressembler ^< Hauteuil » à Grouille, c'est qu'on y 
respirait un air salubie, qu'il y avait des sources, mais 
qu'une chose au moins à « Hauteuil » l'emportait sur 
Grouille, c'étaient les vignobles. Et comme Grimarest 
écrit encore que M. Chapelle, « en revenant d'Hauteuil, 
[était] à son ordinaire bien rempli de vin », le vin étsdt 
le sujet sur lequel les uns et les autres prenaient plaisir 
à parler en suivant, sous un chaud soleil, les détours et 
méandres du sentier des Arches. Gâches soutenait que, 
seul, le petit jinglet de Montmartre avait le pouvoir de 
l'animer ; mais Racine et La Fontaine, qui s'étaient atta- 
blés plus d'une fois devant une bonne bouteille aux 
abords des Halles, ne savaient auquel, du cru d'Argen- 
teuil ou de celui de Pantin, donner la préférence. 

Sur un sujet aussi grave, les uns et les autres eus- 
sent pu longtemps discoiuir, d'autant plus que Chapelle, 
avec cet élan, cette fougue qui l'animait, n'avait de cesse 
de mêler la philosophie à ses propos et qu'à la fin on ne 
savait plus bien, en arrivant au bout du sentier, vis-à- 
vis la maison que Molière avait louée à M. de Beaufort, 
lequel, du système de Descartes ou du petit vin doux, 
faisait l'objet du débat. « Messieurs, disait Descôteaux, 
— un tuyau de flûte douce sortant de la poche de son 
habit, — je crois bien que voici Molière ; c'est lui qui 
va nous départager. » En effet, les amis n'étaient pas 
plutôt parvenus en haut de la pente que celui que So- 
maize a nommé « le premier farceur de France » venait 
de loin, dans leur direction, les bras ouverts. 

A peine fut-il mis au fait par les arrivants sur le cas 
de savoir lequel devait l'emporter du système de Des- 
cartes ou du vin de Pantin, Molière répondit qu'il n'y avait 
rien là qui fût de nature à s'opposer; qu'il venait bien de 
jouer aux quilles, pendant près d'une heure, avec Des- 



22 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

préaux et que cela ne les avait pas empêchés, Des- 
préaux et lui, durant qu'ils lançaient leurs boules, de 
s'exprimer sur la comédie et sur la satire. Il ajouta que 
c'était un exemple et que, si ses amis voulaient bien 
pénétrer dans sa demeure, il allait faire en sorte de leur 
démontrer que l'usage du vin doux et le goût d'un bon 
mets ne sauraient nuire aux spéculations de l'esprit 
cartésien. 

A cet effet, il ouvrit la porte et, tandis que le sieur 
Chrestien, portier de la Comédie et qui faisait aux grands 
jours chez son maître l'office de valet, accourait pour 
débarrasser les visiteurs de leurs manteaux, ces Messieurs 
pénétrèrent dans l'habitation. Le jardin était un peu en 
arrière, ce fameux jardin où Poquelin, pendant toute une 
heure, avait parlé une fois à Chapelle sur sa femme, où il 
s'était plaint d'Armande, où il lui avait avoué (c'est Gri- 
marest qui parle) qu'étant « né avec les dernières disposi- 
tions à la tendresse », et que, n'ayant rencontré que dédain 
et froideur de la part d'Armande, il n'y avait désormais 
rien qui pût le détourner du chagrin mortel qu'il avait 
ressenti à la suite des perfidies, des noirceurs et des 
trahisons de cette coquine. 

Dans ce même jardin, M. Despréaux, que ne ravageait 
pas tant de passion, mais qu'une âme sans trouble et un 
cœur paisible aidaient à se garder des orages, continuait 
tout tranquillement à jouer seul aux quilles au bout 
d'une allée. Ah! ce n'est pas à lui qu'une belle eût pu 
venir chanter pouilles comme au Barbouillée Mais, un 
petit jardin 

.... tout peuplé d'arbres verts, 

à l'image de celui qu'il venait de décrire dans sa 
satire des Embarras de Paris, occupait seul son cœur. 



UN CARACTERE DE LA BRU\'ÈRE. 23 

« Pour le distinguer de ses frères, écrira Louis Racine un 
jour en désignant l'auteur du Lutrin, on le surnomma Des- 
préaux, à cause d'un petit pré qui était au bout du jar- 
din » de ses parents à Crosnes, son village natal. Cette 
particularité d'un tour agreste devait plaire à Des- 
côteaux ; mais elle devait enchanter aussi Racine, que 
le bonhomme La Fontaine a peint, dans sa Psyché, sous 
le nom d'Acante et dont il a dit, à propos, qu'il « aimait 
extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages ». 

Tant de simiUtude dans les goûts et de rapports dans 
les sentiments firent que ces Messieurs n'étaient pas réu- 
nis depuis un moment ensemble, qu'ils se mirent à parler 
qui sur les fleurs, qui sur les arbres, qui sur les arrange- 
ments que M. Le Nostre avait entrepris déjà pour Vaux 
et qu'il projetait pour Versailles. Une saillie de Boileau 
fit, à ce moment, bien rire ces Messieurs; c'est quand il 
rapporta qu'ayant été une fois à la campagne chez Barbin, 
le fameux libraire, celui-ci l'avait conduit, après le repas, 
dans un jardin attenant à la maison mais si ridiculement petit 
qu'il semblait qu'on y étouffât. Et, comme l'auteur des 
Epîtres n'avait eu, aussitôt parvenu dans cet endroit, que 
l'idée de s'enfuir pour appeler son cocher et rentrer en 
ville, Barbin lui avait demandé avec surprise où il allait. 
« Je vais à Paris prendre l'air, » avait répondu Boileau, 
que l'exiguïté de ce petit domaine avait offensé. 

Tout en parlant de fruits, de fleurs, de vigne, enfin de la 
chose rustique tout au long, ces Messieurs rentrèrent dans 
la demeure où la servante La Forest, qui suppléait à tout 
en l'absence de M"e Molière, commençait de gronder sur 
le retard des convives. M. Despréaux, dans ce temps-là, 
avait déjà l'oreille dure et, bien que Descôteaux 
continuât de lui parler de ses tulipes et de la nécessité 
d'un terrain sablonneux, modéré, qui convînt aux 



24 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

oignons de ces plantes, le terrible railleur ne répondait 
pas toujours de façon suivie. Au reste, depuis un moment 
déjà, ce n'était plus que confusion autour de la table, 
tant par Chapelle qui s'était arrogé le gouvernement des 
bouteilles que par Molière lui-même, occupé de s'es- 
crimer et de pousser sa tierce, à la façon de M. Jour- 
dain, contre une volaille rebelle et de chair difficile. 

Assis vis-à-vis le maître de l'endroit, Gâches le flanquant 
à drqite, le petit Baron à gauche, le bonhomme La Fon- 
taine, le doux fahlier, satisfait de voir tant de person- 
nages se « ruer en cuisine » , ne savait trop qu'admirer le 
plus volontiers de la belle vaisselle plate que Molière avait 
gagnée avec l'argent de la Comédie et dans laquelle on le 
servait, de l'aile de poulet qui y vint prendre place ou de 
la diversité de tous les liquides groupés sur le vaisselier à 
la façon de ces recrues placées sur un rang que les ser- 
gents de M. de Louvois obligent à s'aligner à la parade. 
Rêveur absorbé, l'esprit tourmenté de toutes sortes 
d'images où les dieux, les bergers et les animaux s'as- 
semblent comme les figures de l'Arche autour de Noé, il 
était bien et toujours, au miHeu du repas, tel queTalle- 
mant l'a vu, « un garçon de belles lettres et qui fait des 
vers ». 

De la même plume facile, aisée, bien faite pour décrire 
es gens et les choses et dont il s'est servi pour camper 
Descôteaux dans son petit jardin du faubourg, La Bruyère 
a peint aussi La Fontaine. C'est, au chapitre des Juge- 
ments, dans les Caractères, le fameux passage : « Un 
homme paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas par- 
ler ni raconter ce qu'il vient devoir... ; » mais d'Oliveta 
laissé entendre que La Bruyère, emporté par l'abus du pitto- 
resque, avait fortement appuyé ses crayons et montré le 
fahlier sous un aspect un peu trop pesant pour celui qui 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 25 

a dit, de lui-même, qu'il était « chose légère » ; et c'est 
quand d'Olivet a écrit que, si « pourtant La Fontaine se 
trouvait entre amis et que le discours vînt à s'animer par 
quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauf- 
fait véritablement, ses yeux s'illuminaient ; c'était LaFon- 
taine en personne et non pas un fantôme revêtu de sa 
figure. » 

Mohère en étant venu, par les détours de la conversa- 
tion, et tandis qu'à grands coups de fourchette il frappait 
sur les plats, àparler des auteursde l'antiquité, ^ l'agréable 
dispute » dont parle d'Olivet ne tarda pas à se pro- 
duire. Et ce fut à propos de Térence. Le fait que Boileau 
fît grief à Molière d'altérer le langage de Térence en y 
mêlant de l'esprit de Tabarin, eut pour effet de courrou- 
cer Chapelle. Celui-ci prit fait et cause pour MqHère, réfuta 
Despréaux et, dans son emportement, alla jusqu'à se van- 
ter que c'était lui. Chapelle, qui « avait renversé la cruche 
à huile de Boileau » et lui avait mis « le verre à la main » ! 
— « Langage d'ivrogne ! » dit Boileau. — « Mais non, 
langage d'un sage! » répliqua La Fontaine. Et comme La 
Fontaine était familier avec Térence et qu'il avait donné 
lui-même naguère unetra-ductionàel' Eunuque du comique 
latin, ce fut un tournoi où chacun prit part. 

A la fin, cette discussion causa tant de bruit que la ser- 
vante La Forest, son torchon à la main, et le portier 
Chrestien, béants tous deux de stupeur et d'admiration, 
délaissèrent ensemble l'office pour venir écouter ce que les 
hôtes de leur maître racontaient de sublime sur Térence. 
Mais ce qu'il y a de piquant, c'est que Descôteaux, qu'on 
n'attendait pas en cette affaire, prit la parole et dit que 
ce qui lui faisait aimer l'auteur de l'Eunuque, c'est que son 
théâtre, comme celui de Molière, se prêtait aux accompa- 
gnements de la musique. « Cela est si vrai, dit-il, que Flac- 



26 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

cius, affranchi de Claudius, accompagnait le plus généra- 
lement les comédies de Térence sur la flûte. «> Molière, qui 
avait parlé déjà de flûtes dans l'Étourdi et, dans Dow Juan, 
fait dire un mot à Pierrot sur les joueurs de vielle, avoua 
qu'il n'y avait rien que les Romains aimassent autant 
qu'une mélodie langoureuse, adroite et discrète, accompa- 
gnant les paroles des acteurs sur la scène. « Mais, demanda 
le Bonhomme, extrêmement surpris que les flûtes 
parussent au milieu du banquet, et dans un moment 
qu'on n'attendait pas, quelles étaient ces flûtes ? » 

La Fontaine n'avait entendu, jusque-là, que les flûtes 
que les bergers de campagne jouent devant leurs trou- 
peaux. Mais Descôteaux ne tarda pas à le mettre au fait. 
« Tantôt, dit-il, quand la pièce était sombre, tragique, 
c'étaient des flûtes lydiennes dont jouaient les acteurs ; 
mais si, par bonheur, la pièce était gaie, animée, avec des 
entrées et des sorties comiques, c'étaient des flûtes 
tyriennes, plus joyeuses, que ceux-ci portaient à leurs 
lèvres. » 

A ces mots, Molière, qui venait de voir l'embouchure de 
l'un de ces instruments s'échapper de la poche arrière de 
l'habit du flûtiste, ne put se défendre d'intervenir. 
— « Je pense bien, dit-il, en se tournant vers Descôteaux, 
que c'est de la flûte tyrienne que vous allez être assez bon 
pour jouer à ces Messieurs! » Descôteaux balbutia, rougit, 
dit qu'il n'était pas préparé à tant d'honneur ; mais, quel- 
ques formes qu'il y mît, Molière ne le laissa pas qu'il n'eût 
consenti enfin à jouer. « Je jouerai donc pour vous, 
comme Flaccius jouait pour Térence, » dit Descôteaux 
avec modestie. A ces mots, prononcés sur un ton enga- 
geant, le « hautbois du Roy » se leva, tira de son habit 
sa flûte douce et il ne jouait pas depuis un instant que 
les convives autour de la table, Gâches, le petit Baron et 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 27 

notre Bonhomme, étaient plongés déjà dans l'extase. 
Molière et Chapelle, bouche bée, écoutaient le flûtiste. Boi- 
leau tendait l'oreille et de leur côté, la servante La 
Forest, le portier Chrestien, retenant leur souffle à force 
d'admirer, écoutaient aussi. 

Par une sorte de secret d'éloquence qui n'appartient 
qu'à la musique, on eût dit que Descôteaux s'efforçait à 
traduire sur sa flûte les appels de l'amour, la douleur et 
le dépit de l'abandon. Tantôt en effet la voix de l'ins- 
trument était suppliante ; d'autres fois, elle était plain- 
i tive ; enfin, on eût dit que des sanglots s'y mêlaient à la 
i joie et à la tendresse. Enfoncé dans son fauteuil, Molière 
j écoutait ; il écoutait tout cela qu'exprimait Descôteaux ; 
il pensait à sa coquette, il pensait à Armande. Il s'avouait 
que c'était une folie de l'aimer ; et, cependant, il la 
revoyait dans l'École des maris, cette « pièce de 
fiançailles » comme devait dire si joliment un jour 
M. Maurice Donnay, cette pièce où, tandis qu'elle avait 
été Léonor, il avait été Sganarelle. En même temps, il 
songeait à l'agrément, au charme qu'elle avait montrés, 
à ses mutineries, à ses bouderies et à ses grâces ! Et lui 
Sganarelle, lui Arnolphe, lui Alceste, lui qui avait bien 
trente ans de plus qu' Armande, il pensait à cette enfant 
qui se jouait de lui et, pourtant, lui avait pris le cœur. 

Longtemps, longtemps, Descôteaux joua. Il joua avec 
tendresse, avec sentiment et, sans le gros rire de Cha- 
pelle, qui éclata à la fin du concert, il en est plus d'un, 
— parmi ces beaux esprits, — qui se fût laissé aller à 
s'attendrir et à pleurer; mais le rire bruyant, le rire 
sonore du burlesque eut bien vite raison d'une mélancolie 
aussi poignante. Renversé au fond de son fauteuil, le 
regard fixe, intérieur et, comme s'il eût contemplé en 
rêve des bergers occupés à danser devant lui dans un bal 



28 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

champêtre, La Fontaine, malgré le bruit causé par Cha- 
pelle, demeurait immobile. Et c'est ici, je le crois bien, 
que se joua la scène que rapporte l'abbé d'Olivet, que 
Louis Racine raconte et à laquelle Descôteaux prit 
part. 

« J'ai parlé, dans mes Réflexions sur la -poésie, dit 
Racine le fils, d'un souper fait chez Molière pendant 
lequel La Fontaine fut accablé des railleries de ses meil- 
leurs amis, du nombre desquels était mon père. » Ce 
souper était justement celui où se trouva Descôteaux. 
Par les effets de la flûte de ce musicien, le Bonhomme se 
trouvait comme absorbé, c'est-à-dire qu'il ne voyait et 
n'entendait plus que son rêve intérieur. « Racine et Des- 
préaux, écrit alors d'Olivet [Histoire de l'Académie fran- 
çaise), pour le tirer de sa léthargie, se mirent à le rail- 
ler, >> et cela si vivement, ajoute l'abbé, qu'à la fin 
MoUère, qui était ce jour-là l'Amphitryon, « trouva que 
c'était passer les bornes. Au sortir de table, il poussa 
Descôteaux dans l'embrasure d'une fenêtre et lui parlant 
de l'abondance du cœur : Nos beaux esprits, dit-il, ont 
beau se trémousser, ils n' effaceront pas le Bonhomme (i). » 

S'il est vrai qu'il eût l'esprit lourd, obscurci de chimère, 
et tout occupé de pensées couleur de rose, La Fontaines 
au contraire du railleur Boileau, n'en avait pas moins 
l'oreille la. plu s fine du monde. Tout en feignant de 
rêver et de somnoler, il avait fort bien entendu ce 
qu'avaient dit de lui, à Va parte et prenant sa défense, le 
poète et le flûtiste. Et comme c'était un brave homme, 
encore que distrait et léger, il en garda à Molière et à 
Descôteaux un souvenir attendri et reconnaissant. De 

(i) Selon la version de Louis Racine, Molière eût dit à Descô- 
teaux : « Ne nous moquons pas du Bonhomme ; il vivra peut-être 
plus que nous. » 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 2g 

Molière, en effet, dont la mort survint à quelques années 
de là, il a laissé une belle épitaphe : 

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence, 
Et cependant le seul Molière y gît. 

Et pour Descôteaux ? Pour Descôteaux, il a fait mieux 
encore et, dans l'une des fables du livre X« de son 
recueil : les Poissons et le Berger qui joue de la flûte, il l'a 
repré^nté, j'imagine, ainsi que ce berger Tircis, vêtu 
comme un garçon de village, galant, tendre et tout 
occupé de jouer sur sa flûte douce, au fond d'un 
paysage, un air délicat. 

III. — PLAISIRS ET TOURMENTS D'UN FLÛTISTE 

Ces airs insinuants, rêveurs et qui pénètrent l'âme, 
comme nous l'avons vu pour La Fontaine, au point de 
l'envelopper et de la charmer, c'était la grande séduction 
dont le flûtiste usait sur son auditoire ; mais ce qui ajou- 
tait encore à cette séduction, c'est que Descôteaux, dans 
beaucoup de concerts où il prenait part, revêtait en réa- 
lité cet habit de Tircis ou de Céladon auquel, dans sa 
fable, a fait allusion le Bonhomme. A ce propos, Edouard 
Fournier, dans son très ingénieux et très curieux livre : 
la Comédie de Jean de La Bruyère, n'a pas laissé de nous 
donner plus d'un détail. « Les joueurs d'instruments, 
dit-il, paraissant alors sur la scène avec ces costumes 
d'acteurs qui sont un si grand attrait pour le regard 
des femmes, leurs bonnes fortunes allaient de pair avec 
celles des comédiens et des chanteurs. Descôteaux, pour 
sa part, en eut de célèbres qui méritèrent d'être mises 
en chansons. Philibert en eut plus encore, et ce fut son 
malheur. >> 



30 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

Philibert était ce flûtiste, rival et ami de Descôteaux, 
dont nous avons vu que Dangeau parle, dans son Journal, 
à l'occasion d'un concert donné chez M. le Duc. « Mon- 
seigneur, dit-il, alla tout seul dîner à Choisy et, ensuite, 
alla à l'Opéra à Paris trouver M"^' la Duchesse ; il n'était 
accompagné que de l'officier de ses gardes. Après l'Opéra, 
il alla souper avec elle au Petit Luxembourg où M. le Duc 
fit venir Descôteaux, Fiibert et Vizé pour la musique, 
Mezzetin et Pascariel pour quelques scènes italiennes. » 
C'était donc à la fois le concert et le théâtre, enfin, pour 
tout dire, un divertissement que M. le Duc (le petit -fils 
du grand Condé et l'élève de La Bru57ère) donnait, ce 
soir-là, à Monseigneur. 

Encore que le maître de musique, dans le Bourgeois 
gentilhomme, assure à i\L Jourdain qu' « une personne 
qui a de l'inclination pour les belles choses » se doit 
d'avoir « un concert de musique chez soi tous les mer- 
credis ou tous les jeudis », c'est un vendredi (le vendredi 
25 novembre 1694) qu'eut lieu au Luxembourg ce con- 
■cert de bergers mêlé de farces. Au sujet de ces dernières, 
il n'était personne alors qui en jouât de plus drôles que 
Pascariel et Mezzetin, le premier garçon natif de Messine 
et le second de Vérone, tous deux de la Comédie italienne. 
Cependant ces farces, par leur musique naïve et le 
comique assez trivial dont elles s'accompagnaient, étaient 
bien éloignées, pour les délicats, de présenter l'agrément 
du concert et, de ce côté, il n'y avait rien qui fût plus 
charmant à entendre et à voir que Descôteaux, Vizé et 
Philibert. 

La Bruyère, qui se trouvait, en sa qualité de précep- 
teur du Duc et de bel esprit, convié à cette soirée, n'a 
pas laissé d'observer Philibert faisant le fat et se livrant 
à son manège au milieu des belles personnes, au premier 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 3I 

rang desquelles étaient, comme toujours, cette maré- 
chale de La Ferté et cette comtesse d'Olonne que Saint- 
Simon a nommées en les blâmant. <i Prenez Bathylle... 
voudriez-vous le sauteur Colus... vous avez Dracon, le 
joueur de flûte... >> C'est de cette façon assez brutale que 
La Bruyère, en déguisant les vrais noms de Pécourt et de 
Beauchampsles danseurs, de Philibert le flûtiste, apeintles 
baladins et le musicien si chers aux coquettes de son temps. 

De Philibert, le Dracon s,i précieux à Lélie, La Bruyère 
a parlé de la façon la plus piquante du monde. C'est 
quand il a montré cette sorte d'attrait irrésistible que 
Dracon exerçait sur les cœurs. « Vous soupirez, Lélie, dit 
La Bruyère : est-ce que Dracon aurait fait un choix ou 
que malheureusement on vous aurait prévenue? Se 
serait-il enfin engagé à Césonie? ■>> Çésonie, c'était 
M"e de Briou, fille du Président des Aides et. dans sa 
Comédie de Jean de La Bniyàre, Edouard Fournier ne 
laisse pas de dire que cette belle personne « alla pour 
Philibert jusqu'à l'extravagance » . 

Hélas I pour M°^® Brunet, une bourgeoise contempo- 
raine de M 1^8 de Briou, recherchée, très riche, encore 
jeune et mariée au marchand Brunet, cela devait aller 
jusqu'au forfait et jusqu'au crime ■ La Bruyère, en effet, 
dans le même chapitre des Femmes où il touche, en pas- 
sant, à toutes ces folies, a parlé de Canidie l'empoison- 
neuse, de Canidie « qui a de si beaux secrets, qui promet 
aux jeunes femmes de secondes noces >>. Eh bieni cette 
Canidie, c'était la Voisin et, quand la justice eut décidé 
d'instruire le procès de cette mégère, on ne tarda pas à 
s'apercevoir que M"^^ Brunet, afin de convoler, — avec 
Philibert, — en de nouvelles noces, avait obtenu de 
Canidie qu'elle dépêchât, par une poudre savante, 
M, Brunet dans l'autre monde I 

3 



32 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

Épousé dans des circonstances devenues si tragiques, 
Dracon ou mieux Philibert eût bien, sans la protection 
la plus haute, c'est-à-dire celle du Roi lui-même, pu suivre 
la femme du marchand chez le questionnaire. C'est à ce 
moment que Descôteaux, qui savait son ami innocent de 
toute complicité avec W^^ Brunet, intervint pour aider 
Philibert à sortir d'embarras et le soutenir aux yeux du 
public. La fidélité et l'affection dont le musicien ami des 
fleurs témoigna dans cette aventure se montrèrent si 
chaleureuses que nombre de personnes qui avaient eu 
occasion d'applaudir déjà, l'un à côté de l'autre, le Tircis 
et le Céladon qu'étaient les flûtistes, en demeurèrent 
dans l'admiration. 

Tantôt au Luxembourg, chez M, le duc et devant 
MJ^^ la duchesse qui n'était autre que la gaie et badine 
M"® de Nantes, tantôt à Saint-Maur aussi chez M. le duc, 
à Sceaux chez le duc du Maine, il n'y avait pas de diver- 
tissements, d'opéras avec machineries, de comédies avec 
des airs où Descôteaux ne prît part. Quand c'était au 
Luxembourg (et c'est ainsi que La Bruyère l'avait vu) 
notre flûtiste se montrait dans le costume d'un berger du 
Poitou ; mais quand il allait à Chantilly se mêler avec les 
hautbois et les musettes qui jouaient devant Monsei- 
gneur, il était au nombre de ces musiciens « couronnés 
de chêne » dont Donneau de Vizé a parlé et dont il a dit, 
à propos du spectacle qu'ils avaient offert, que c'était 
Pécourt qui avait conduit leur ballet, M. de Lully le 
cadet qui avait composé les airs qu'ils avaient chantés, 
enfin Bérain, dessinateur ordinaire du cabinet du Roi, 
qu avait esquissé et cousu leurs habits. 

La Bruyère, homme de goût, sensible aux belles choses 
et qui n'en avait jamais fini de vanter, dans les spec- 
tacles de Chantilly, les surprises de « la chasse sur l'eau, 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 33 

l'enchantement de la Table, la merveille du Labyrinthe », 
ne se doutait pas, en écoutant Descôteaux jouer avec 
langueur du flageolet au bord du Canal, devant les pois- 
sons de M. le Prince, qu'il n'en avait plus que pour peu 
de saisons à écouter au crépuscule et sous un ciel pur ces 
airs délicats. Encore huit printemps, et le dr.c de Saint- 
Simon pourra en effet écrire (en 1696) que « le public per- 
dit un homme illustre par son esprit, par son style et par 
la connaissance des hommes, je veux dire La Bruyère 
qui mourut à Versailles après avoir surpassé Théo- 
phraste, en travaillant d'après lui, et avoir peint les 
hommes de notre temps, dans se ^ nouveaux Caractères, 
d'une manière inimitable. » On sait la façon inattendue 
dont cette mort survint. La Bruyère était là, souriant, 
heureux, parlant avec des amis ; tantôt c'était sur le 
quiétisme dont il s'était montré préoccupé au point de 
lui consacrer, en dernier lieu, quelques dialogues ; tantôt 
sur quelques figures qu'il se proposait de peindre encore 
et d'ajouter à ses Caractères. En cet instant, il était si con- 
fiant, si gai, si maîtie de lui qu'il semblait bien, et plus 
que jamais, ce « fort honnête homme, de très bonne 
compagnie, simple sans rien de pédant » que Saint- 
Simon a fait voir. Tout à coup, comme il allait se lever, 
sans doute pour appuyer de quelque geste, ainsi qu'il 
avait accoutumé de faire, le passage de son discours qui 
lui semblait mériter le mieux d'être compris, il chancela, 
« perdit la parole, sa bouche se tourna 0, et, comme 
l'apoplexie faisait son oeuvre, c'est à peine s'il eut la 
force de montrer avec son doigt l'endroit de sa tête où 
était son mal. 

Le soir même du 10 mai, malgré les soins que Fagon et 
Félix lui prodiguèrent, et plutôt même à cause de ces 
soins (car c'étaient bien des remèdes à la Purgon que 



34 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

cette saignée, ce vin d'émétique et ce lavement de tabac 
qu'on l'obligea de prendre!) il passa dans les bras de 
l'aumônier qui l'exhortait de ses prières. Encore un peu, 
et dans ce monde des morts dont Fontenelle, avec tant 
d'esprit et de finesse, avait écrit les Dialogues, il allait 
rejoindre Chapelle, MoUère et cet autre ami de Descôteaux 
qu'était le bonhomme La Fontaine. C'est dire assez qu'à 
ce divertissement de Sceaux dont M. de Malézieu, en 
sa maison de Châtenay, offrit la surprise à la propre 
sœur de M. le duc, M™^ la duchesse du Maine, et 
dans lequel les assistants eurent le pliisir d'entendre 
<< Des Costeaux » habillé en paysan exprimer sur la 
flûte et la viole des airs admirables, l'auteur des Carac- 
tères, au grand regret de ceux qui l'avaient admiré et 
aimé, ne prenait pas part. 

IV, — A SCEAUX, CHEZ LA DUCHESSE DU MAINE 

Malézieu, comme GourviUe, Santeul, l'abbé Genest et 
tant d'autres qui fréquentaient à la fois à Saint-Maur et 
à Sceaux, a été de la sociéié de La Bruyère. C'est un fait 
que La Bruyère et Malézieu, l'un précepteur de M. le duc, 
petit-fils du grand Condé, l'autre du duc du Maine, s'esti- 
maient et s'aimaient (i). Galant homme, bel esprit, rare 
ordonnateur des divertissements et des plaisirs, Nicolas 
de Malézieu vivait un peu à Sceaux comme Aladin au 
fond de son palais de prestige et d'enchantement. C'est 
dire qu'il n'y avait pas de fêtes sans Malézieu, ptis de 

(i) Voltaire rapporte que La Bruyère confia le manuscrit des 
Caractères à M. de Malézieu. « Le fait, écrit M. Allaire, dans son 
livre ; La Bruyère et la maison de Condé, nous paraît vraisem- 
blable. Tous deux Parisiens, presque du même âge, La Bruyère 
et Malézieu avaient embrassé le cartésianisme dans le même 
temps. » 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE, 35 

chasse, pas de théâtre, pas de conversation, pas de pro- 
menade, rien de plaisant ou de charmant qui se fît dans 
cette belle terre sans que M. de Malézieu y prît part, pré- 
parât les détails et conduisît l'ensemble. 

A la fois poète, acteur, philosophe, magicien, capable 
d'accomplir tous les miracles de la féerie, d'apprêter 
toutes les surprises d'un divertissement, de conduire une 
fête italienne avec des masques, une fête française avec 
des violons, tel était M. de Malézieu, celui qu'on appelait 
le Curé da.ns l'intimité, alors que, dans la même intimité, 
l'abbé Genest était Pégase, le duc de Nevers Amphion et 
le duc du Maine lui-même le Garçon. Intendant des biens, 
conseiller des esprits, M. de Malézieu, à Sceaux, disposait 
de tout, gouvernait tout, et, tant au temporel qu'au spi- 
rituel, régnait sur tout. « Il a une infinité de talents, 
écrivait de lui l'abbé Genest à Mii« de Scudéry, et il 
excelle en tous. Jurisconsulte, philosophe, mathématicien 
au premier degré, il possède parfairement les belles- 
lettres; il parle à charmer et il écrit comme il parle. ?> 

Ce que l'abbé Genest disait là de Malézieu, Fontenelle 
le pensait de son côté, La Bruyère de même et, plus tard, 
bien plus tard, M°»« de Staal-Delaunay en donna l'assu- 
rance. « A Sceaux, écrit cette charmante femme qui fut 
aussi pour ses maîtres dans l'adversité une suivante fidèle 
et courageuse, la décision de M. de Malézieu avait la 
même infaillibilité que celle de Pythagore parmi ses 
disciples. Les disputes les plus échauffées s'y terminaient 
au moment que quelqu'un prononçait : Il l'a ditl » — /^ 
l'a dit ! c'était le mot magique au moyen de quoi ce Mer- 
lin en perruque et cet Aladin à l'habit français imposait 
sa sentence. // l'a dit! Et, dans cette petite cour, qui 
avait son étiquette, ses lois et ses usages, M. de Malézieu 
étîdt écouté, consulté, obéi comme une sorte d'oracle. 



36 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

M. de Malézieu, arbitre dans les choses du théâtre 
autant que dans celles de la chorégraphie et de la 
musique, assurait-il que le sieur Allard sautait bien, qu'il 
n'y avait personne qui passât Pécourt pour la danse ou 
Descôteaux pour l'adresse à jouer de la flûte, aussitôt 
voilà Descôteaux, Pécourt et le sieur Allard devenus des 
prodiges, des phénix, des merveilles qu'il était de bon ton 
d'avoir entendus et vus. 

A une époque où il n'y avait rien de plus charmant 
que Sceaux, 

Sceaux, ce beau vallon, 
Que nous a vanté la fable (i), 

M. de Malézieu, dont l'âme était pastorale, songeait que 
ce serait une belle chose d'emprunter ce cadre exquis, 
cette belle vue, enfin tout le fond des jardins et des bois 
si délicieux, tant de Châtenay où était sa maison que de 
Sceaux où était celle du duc et de la duchesse du Maine, 
pour y produire quelque fête inouïe, quelque divertisse- 
ment admirable, enfin l'un de ces spectacles dont le Roi 
à Saint-Germain ou à Versailles, feu M. le Prince à Chan- 
tilly avaient été, depuis Fouquet, les seuls peut-être à 
étaler le faste, à oser la dépense. 

Ah ! la belle entrée de ballet que cela ferait, le jour où 
le carrosse de M"^® la duchesse du Maine, après avoir quitté 
Sceaux par l'allée royale, contourné les « quarreaux » de 
fleurs et suivi le grand canal, arriverait à Châtenay devant 
la maison de M. de Malézieu et que, confondus à des ber- 
gers et à des bergères, MM. Forcroy et Descôteaux, tous 
deux musettes) et hautbois de la chambre du Roi, salue- 
raient du bruit de leurs pipeaux cette princesse auguste ! 

(i) Chaulieu. 



UN CARACTERE DE LA BRUYERE. 37 

M. de Malézieu n'eut pas plutôt conçu ce projet qu'il 
chercha à le mettre à exécution et que, puisant a la fois 
dans Philémon et Baicis, l'idylle de La Fontaine, et dans 
l' Amour médecin de Molière, il composa un divertissement 
dont il ne restait plus, pour en ménager le spectacle au 
duc et à la duchesse, que d'en adapter le jeu à quelque 
prétexte. Il se trouva qu'à ce moment, Nicolas II de 
Malézieu, frère puîné de l'Intendant, prêtre et futur 
évêque de Lavaur, venait d'arriver à Châtenay. Il n'en 
fallait pas plus au Curé pour imaginer tout un cérémonial 
à l'effet d'amener le duc et la duchesse du Maine à venir 
entendre, en l'église du village et le dimanche 5 août 1703, 
la première messe chantée que célébrerait le cadet des 
Malézieu. 

« Malézieu, écrit Jal, qui a étudié l'origine et la généa- 
logie du futur évêque et de l'intendant, ne devait pas 
moins au duc du Maine que Philémon à Jupiter. » Il 
fallait donc que la gratitude autant que le respect, tout 
en faisant place à l'enjouement, s'exprimassent le mieux 
du monde dans toutes les circonstances d'un jour que le 
précepteur du duc du Maine souhaitait tout entier consacré 
à son élève. Dans cette intention, il n'y a rien que le Curé, 
aidé de Pégase qui était l'abbé Genest, ne prodiguât à 
profusion, tant par le spectacle que par le bal et la colla- 
tion, pour rendre accueillante à ses hôtes cette aimable 
maison que Louis- Auguste et Louise-Bénédicte de Bour- 
bon avaient fait élever à Châtenay pour leur vieil ami. 

.L'abbé Genest, celui qui seconda et aima toujours 
Malézieu, a écrit, de la vue de cette habitation, qu'elle 
était charmante. « Tout ce qui est aux environs ne 
semble fait que pour elle. On dirait que Sceaux et Berny 
n'ont été faits que pour lui rendre hommage de leurs par- 
terres, de leurs jardins et de leurs superbes bâtiments. » 



38 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES- 

Cette remarque de l'abbé Genest était si justifiée que, 
dès que MM. de Malézieu eurent disposé leur maison de 
Châtenay à l'effet de recevoir leurs hôtes, ce ne fut plus, 
dans tout le canton, qu'allées et venues de carrosses, 
bruits de grelots et claquements de fouets des cochers et des 
postillons amenant les visiteurs par les routes poudreuses. 

Il va de soi que Descôteaux était au nombre des exé- 
cutants du concert religieux et qu'il eut avec ses cama- 
rades, MM. Buter ne, Forcroy, les sieurs Desjardins, Le 
Peintre père et fils, tous de la musique du Roi, l'honneur 
et le plaisir d'assister à l'entrée, — dans l'église de Châ- 
tenay, non seulement du duc et de la duchesse de Nevers, 
mais encore de M°^^« de la Ferté et d'Artagnan, des 
duchesses de Rohan et de Lauzun, des marquises d'Antin 
et de Brouzolles, de M^^^^ de Barbezieux, de la comtesse 
de Chambonas, de M'"^ et M"e deCroissy, M. et M™® de 
Lassay, du président de Mesmes, et, — dans un grand 
mouvement de velours et de Soie, dans le fracas des 
épées, l'agitation des drageoirs et des éventails, — de 
toutes les personnes, écrit Donneaude Vizé, << distinguées 
par leur naissance et par leur mérite >>, qui avaient tenu 
à se montrer en ce grand jour. 

Toutefois, ce que Descôteaux n'avait jamais vu, ne 
reverrait peut-être jamais, qui tenait de la féerie, du pro- 
dige et ne pouvait être comparé à rien, ce fut 1 entrée 
tapageuse, bruyante de faste et d'élégance, que M™^ la 
duchesse du Maine, flanquée de son mari à droite, de 
M"e d'Enghien à gauche, sa petite chienne Jonquille 
jappant sur ses talons, fit en l'église de Châtenay. 

A peine M^^ la duchesse du Maine, toujours « vive et 
entreprenante >>, comme M°*® de Caylus l'a peinte, etit^elle 
passé le porche et gagné sa place an-devant de l'autel 
qu'à sa manière impérieuse de sourire ou de parler, de 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 39 

donner des ordres ou de frapper de sa canne à pomme 
d'or comme un Suisse, on vit bien qu'elle était cette petite- 
fille du Grand Condé faite pour l'agitation et le comman- 
dement. C'était, à ses côtés, un gentilhomme bien résigné 
que son époux. Plus petit que grand, la jambe contrefaite» 
une physionomie poupine, douce, enfouie plus qu'à 
moitié dans les flots d'une grande perruque à la Louis XIV, 
une épée enfantine lui pendant le long du corps, il 
donnait l'impression de l'effacement et de la faiblesse. A 
vrai dire, le plus prince des deux c'était elle, et l'on ne 
pouvait les voir l'un à côté de l'autre, elle dominatrice, 
lui respectueux, sans penser, avec Saint-Simon, que 
r « ascendant qu'elle avait sur lui était incroyable », et 
que, quoi qu'elle ordonnât, fût-ce tout ce qu'il y avait de 
plus absurde et de plus fou, il était prêt à obéir. 

Picola si, là ma pur gravi le ferite, <:< je suis -petite, il 
est vrai, mais je fais de profondes blessures. » Cette devise 
était tirée de l'Aminte du Tasse et le jour où M"*^ la 
duchesse du Maine avait institué à Sceaux cet ordre de 
la Mouche à miel, dont M, de Malézieu était le grand- 
maître, elle avait adopté cette devise pour elle. Le fait 
est que M"^^ du Maine, toute vêtue de cette fameuse robe 
de satin vert qui lui allait le mieux du monde, semblait, 
dans cette bourdonnante ruche de Sceaux, une reine 
véritable. Mais, de la reine des mouches à miel, Louise- 
Anne-Bénédicte avait bien aussi l'humeur, la mobilité et 
les contrastes. « Elle se courrouce et s'afflige, s'apaise et 
s'emporte vingt fois en un quart d'heure, » a dit d'elle 
Mme de Staal; et « comme elle parle avec éloquence mais 
avec trop de véhémence et de prolixité i^, Descôteaux qui 
savait, comme amateur de fleurs, ce qu'il en est des 
abeilles, voyait bien aussi que c'était une abeille bour- 
donnante que cette princesse et que, quoi qu'on fît pour 



40 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

retenir son attention, il n'y avait rien qui pût la fixer. 
Cela est si vrai qu'à peine M, de Malézieu eut commencé 
à chanter sa messe, aussitôt elle manifesta des signes 
d'impatience. Tantôt elle parlait bas à M^^® d'Enghein, 
elle prenait Jonquille sur ses genoux et la cajolait, ou 
bien, les yeux étincelants et la voix grondeuse, elle se 
mettait à morigéner M. du Maine. 

De l'office, qui fut mené jusqu'au bout assez ronde- 
ment, l'on ne tarda pas à passer à la collation, de la col- 
lation aux jeux et aux danses. Sur ces entrefaites, et 
comme il était près de huit heures du soir, M. l'abbé 
Genest « entra dans la galerie et vint dire fort sérieuse- 
ment à M"^e la duchesse du Maine qu'un Opéra était dans 
la cour avec toute sa troupe, qu'il avait appris en passant 
au Bourg-la-Reine que Leurs Altesses sérénissimes étaient 
à Châtenay et qu'il venait leur offrir un plat de son 
métier ». 

Aussitôt M™® du Maine, qui était chez M. de Malézieu 
comme chez elle puisque c'était elle-même qui avait 
présidé à tout dans l'agencement de la maison de Châ- 
tenay, ordonna qu'on la suivît dans cet « espace couvert 
et environné de toiles, que le comte Hamilton devait 
décrire un jour et dans lequel on avait élevé un théâtre 
dont les décorations étaient entrelacées de feuillages verts 
fraîchement coupés et illuminées d'une prodigieuse quan- 
tité de bougies». A peine la compagnie eut-elle pris place, 
Mme la, duchesse du Maine toujours placée au centre, 
M. du Maine à droite, M^^® d'Enghien à gauche et la 
petite chienne Jonquille couchée entre ses pieds, qu'aussi- 
tôt, dit Donneau de Vizé, « on vit paraître un homme 
dans un équipage fort extraordinaire ; mais malgré sa 
coëffure bizarre et sa longue barbe de crin, on reconnut 
que c'était M. de Malézieu i>. 



UN CARACTERE DE LA BRUYERE. 4I 

M. de Malézieu avait bien des talents ou plutôt, comme 
Qous l'avons dit, il les avait tous. Aussi se mit-il en 
devoir de tenir son rôle avec une verve, une facilité et un 
sang-froid qui eussent pu donner à penser qu'il n'avait 
fait, durant toute sa vie, comme l'opérateur de l'Amour 
médecin, que débiter de l'orviétan à toutes les personnes 
du parterre atteintes de gale, de rogne, de fièvre ou de 
goutte. « Allons !» dit-il, en faisant le magicien et frappant 
de sa baguette sur une « boette »; « allons! vite ma cas- 
sette, Pantomimas! Pantomimas! » 

Aussitôt, il parut un Arlequin portant une « boëlte » 
"plus grande que la précédente, remplie de plusieurs bou- 
teilles avec des écriteaux. L'une contenait de l'eau géné- 
rale, dont l'opérateur fît don à M. le duc. Avec cette 
eau, on possédait tous les talents, tous les secrets; on 
devenait invincible. La seconde bouteille était remplie 
d'esprit universel. « Il suffit, dit M. de Malézieu, toujours 
costumé en charlatan, d'en prendre pour avoir l'enjoue- 
ment, le badinage, la gaîté et l'à-propos, enfin tous les 
ornements de l'esprit. » C'est de la meilleure grâce du 
monde que M"»® la duchesse du Maine reçut entre ses 
mains un si grand présent. A M'^^ d'Enghien l'opérateur 
offrit de la poudre de Sympathie ; après quoi, il débita de 
l'Essence des élus ; mais ce que tout le monde s'accorda à 
trouver le plus sublime, fut quand, de la « boette » de 
l'Arlequin, il fît, — au moyen de sa baguette, — appa- 
raître, outre un flacon de Sirop violât, un paquet de 
pilules fistulaires. « J'appelle ce sirop Violât, dit M. de 
Malézieu, parce que, dès que j'en ai versé une goutte 
dans la main de qui que ce soit, il devient aussi excellent 
pour la viole que Marets et Forcroy. » Et « pour ces 
pilules, ajouta le magicien, n'allez pas vous persuader 
que ce soit pour guérir des fistules... je les nomme 



42 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

pilules fistulaires à cause de fistula qui signifie flûte. Vous 
allez voir la merveille qu'elles opèrent. J'en vais mettre 
une dans la bouche de mon Arlequin ; dès qu'elle aura 
touché ses lèvres, il jouera de la flûte comme Pan ou 
Descrteaux ! & 

Là-dessus, il se joua une piperie singulière, l'Arlequin 
voulant, par ses sauts et par ses gambades, éviter que 
M. de Malézieu lui ingurgitât la pilule. Ayant cependant 
consenti à céder, cet Arlequin, au grand ébahissement 
de la compagnie, se mit à jouer, sur la flûte d'Allemagne, 
un solo qui enchanta M™^ la duchesse du Maine, flatta 
l'ouïe de M^^^ d'Enghien, ranima M. le duc et ne laissa 
pas de communiquer à la petite chienne Jonquille une 
satisfaction évidente. « Vous croj^ez peut-être, continua 
M. de Malézieu, toujours en persiflant et se donnant delà 
voix, que je vous en impose et qu'Arlequin savait jouer 
de ces instruments. Il faut vous convaincre tout à 
fait. » 

A ces mots, M. de Malézieu s'avança au bord du 
théâtre. « Qu'on me fasse venir, dit-il, en désignant avec 
sa baguette le côté des coulisses, quelques-uns de ces 
paysans qui sont là-bas ! «> Alors, comme le raconte Don* 
neau de Vizé dans sa relation du Mercure galant, on 
poussa sur la scène deux paysans d'aspect naïf, les yeux 
ronds, la bouche éberluée, qui semblaient vraiment deux 
garçons du village de Châtenay. Ils se défendirent long- 
temps, l'un et l'autre, à faire usage des drogues que leur 
présentait l'enchanteur. Cependant ayant, par l'effet des 
cercles, conjurations et figures magiques, accepté, l'un 
de se frotter de sirop, l'autre de gober la pilule, le public 
ébahi ne tarda pas à voir que le miracle opérait et qu'à 
peine ces paysans eurent touché, le premier sa viole, le 
second la flûte sur laquelle il posa ses lèvres, aussitôt il 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 43 

l'y eut rien de plus harmonieux et de plus enchanteur 
lue l'air qu'on entendit. 

Donneau de Vizé, toujours dans sa Relation des FesUs, 
lonne le mot de l'énigme. « L'on n'eut pas, dit-il, 
jrand'peine à comprendre ce miracle quand on reconnut 
es deux paysans pour être MM. Forcroy et Descôteaux. »> 
l. Forcroy, avec une virtuosité merveilleuse, appuyait 
es lèvres sur le flageolet ; par l'harmonie qu'il arrachait 
. son instrument, il semblait qu'il donnât déjà l'illusion 
[ue c'était l'air de Philémon qu'il offrait au public. Ce 
ernier, avec Descôteaux, n'avait pas moins le sentiment 
e se trouver transporté dans la bergerie. 

Berger, Descôteaux l'était de toute sa personne, et 
ela, depuis ses gros sabots de village attachés de rubans 
.'azur jusqu'à son visage où se reflétaient la stupeur et 
ébahissement qu'il est convenu de donner, dans les 
péras, à nos villageois. Son habit de Colin lui seyait. 
ous cet aspect rustique, au delà de tout ce qu'on peut 
ire ; il portait un gilet et une cravate à fleurs du dessin 
i plus naïf; ses bas ressemblaient aux bas de François les. 
^as Bleus ; sa musette était une musette du Poitou et, 
our sa figure, épanouie sous son chapeau de comédie à 
rands bords, elle offrait la fraîcheur et le coloris de ces 
elles tulipes que M"*® la duchesse du Maine, dans les 
arterres de Sceaux arrangés par Le Nostre, avait plus 
'une fois admirées en se promenant, 

V, — DANS UN JARDIN, AU LUXEMBOURG 

Chaque fois que Descôteaux se remémorait ces fêtes 
plendides de Sceaux, cela ne laissait pas de s'accompa- 
ner en lui d'une tristesse secrète et qui provenait de 
ette pensée que M. de La Fontaine n'était plus là et, pas 



44 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

plus que La Bruyère, n'avait pu assister au triomphe 
final de Baucis et de Philémon, les deux vieillards aimés 
des dieux dont le Bonhomme, en des vers si beaux, avait 
chanté l'idylle. 

Vieillard, Descôteaux, avec les années, l'était devenu 
lui-même. Au temps où l'avocat Mathieu Marais le 
retrouva logé au palais du Luxembourg, toujours occupé 
de ses tulipes et de sa flûte douce, vingt ans s'étaient 
écoulés déjà depuis le jour fameux du concert donné par 
M. de Malézieu à M""® du Maine. Maintenant, le bon- 
homme Descôteaux était tout ridé, et, bien qu'il chantât 
encore en s'accompagnant, devant Mathieu Marais, des 
paroles de Verger, sa voix était devenue chevrotante. 
« Il a encore, écrit son auditeur, stupéfait de retrouver 
sous la Régence ce personnage de La Bruyère, il a encore 
au suprême degré le goût des fleurs, et c'est un des grands 
fleuristes de l'Europe. Il est logé au Luxembourg où on 
lui a donné un petit jardin qu'il cultive lui-même. » 

Cette coutume de loger au Luxembourg toutes sortes 
de personnes dignes d'être honorées par leur nom ou par 
leur mérite, mais à qui la fortune n'avait pas souri, 
demeura longtemps l'apanage de cette grande maison. 
Dans ce quartier docte, ombreux, charmant, qu'aimèrent 
toujours les sages et les philosophes, La Bruyère, « Mon- 
taigne mitigé », comme devait l'appeler un jour le même 
Mathieu Marais, avait habité lui aussi. C'était à l'époque 
où, devenu l'hôte du prince de Condé, il demeurait près 
des Fossés-Monsieur-le-Prince ; et comme, en ce temps 
de sa vie, ce quartier-là était plein de ses amis, qu'il 
n'avait que deux pas à faire d'un côté pour aller retrou- 
ver son protecteur Pontchartrain rue de Vaugirard, du • 
côté des Carmes, et, — du côté des Chartreux, — que 
deux pas dans un autre sens pour gagner la rue Saint- ■ 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 45 

Jacques où demeurait Michallet le libraire, on imagine le 
plaisir, si la mort n'était pas venue prématurément le 
frapper, que l'auteur des Caractères eût éprouvé à retrou- 
ver, dans ce milieu qui lui fut longtemps cher, le flûtiste 
Descôteaux. 

Mathieu Marais, qui précise à ce passage que c'est bien 
le joueur de flûte que La Bruyère a eu le dessein de 
peindre dans le curieux de tulipes (i), écrit, — à l'endroit 
de son Journal relatif au musette et hautbois de la 
chambre du Roi, — que celui-ci ne se contentait pas 
d'être musicien et fleuriste, mais qu'encore il voulait « être 
philosophe et parler Descartes «>. Cette fureur de Des- 
cartes, qui avait tant agité autrefois les gais compagnons 
d'Auteuil et dont La Bruyère a parlé lui-même, dans son 
livre, au chapitre des Esprits forts, n'avait jamais cessé 
un instant de tourner la tête à notre fleuriste ; mais, de 
toutes ces manies qui continuaient à faire du flûtiste un 
personnage singulier, la plus aimable était bien toujours 
cette passion des tulipes qui, grâce à La Bruyère, l'a fait 
Immortel. 

Mathieu Marais nous dit là-dessus de Descôteaux, en 
:e qui regarde ces plantes, que, parvenu à un âge extrême, 
.1 était resté d'une « curiosité outrée » ; mais cette curio- 
sité, quelque grande qu'elle fût, n'était que peu de chose 
îlle-même, en comparaison de la passion avec laquelle le 
Tîême homme continuait de s'occuper de l'espèce unique-, 
ie la rare tulipe chère à tant de personnes de l'époque, 
lussi bien de la France que de la Hollande. L'une des 
iurprises de sa vie, — et des plus belles, des plus éton- 
lantes restées dans ses souvenirs, — était celle qu'il avait 

(i) « La Bruyère, dit Mathieu Marais, ne l'a pas oublié dans 
es Caractères, sur cette curiosité outrée de ses tulipes qu'il 
taptise du nom qu'il lui plaît. » 



46 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

éprouvée, la fois inoubliable où, quittant son petit enclos 
de fleurs, Descôteaux s'était, à moins d'une demi4ieuede 
son faubourg, rendu à l'invitation de M. de La Sablière, 
son digne et puissant voisin. 

Ce voisin, en autonane. 
Des plus beaux dons que nous offre Pomone 
Avait la fleur, les autres le rebut... 

Ainsi La Fontaine, dans sa fable de l'Écolier, avait en 
se jouant tracé au passage la silhouette du mari de sa 
chère et bonne protectrice. Le fait est qu'en cette Folie- 
Rambouillet, appelée aussi par les amateurs domaine des 
Quatre-Pavillons et située à Reuilly, M. de La Sablière 
récoltait les prunes les plus belles qui fussent au monde. 
Cependant, encore que le soleil fût haut dans le ciel et le 
temps limpide, ce n'était pas de ses seules prunes que 
M, de La Sablière était occupé ce matin-là, tandis 
qu'autour de lui, gardiens de tant d'arbres chargés de 
fruits mûrs, les garçons du jardin s'empressaient fort 
sérieusement, les uns à faire des moulinets avec leurs bras, 
les autres à tirer des mousquetades à l'effet de chasser les 
oiseaux. Contrairement à ses habitudes, d'une activité 
toute rustique, M. de La Sablière lisait, et, pour qu'il 
n'entendît pas venir à lui le joueur de flûte dont les pas 
faisaient craquer le sable de l'allée, il fallait que sa lecture 
fût bien attrayante. A peine cependant, à discerner 
l'ombre que Descôteaux dans le soleil projetait sur le 
chemin et jusque sur le banc où il était assis, M. de La 
Sablière eut-il levé la tête qu'aussitôt il vit et reconnut le 
flûtiste, se leva, fut droit à lui, lui tendit le petit livre 
qui semblait causer sa jubilation, puis, plaçant le doigt 
sur la page, l'obligea à en lire le titre, lequel était, dans 
toute sa saveur naïve, éiinsi libellé : La Connaissance et . 



I 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYÈRE. 47 

culture parfaite des Tulipes rares, des Anémones extra- 
ordinaires, des Oreilles fins (sic) et des belles Oreilles d'ours 
panachés (sic). 
N'est-ce pas La Bruyère, étudiant toutes les sortes de 
( manies auxquelles sont enclins les curieux de tous les 
I les genres, qui parle de cet amateur d'oiseaux qui avait 
I donné pension à un homme dont tout le ministère était 
I de «siffler des serins au flageolet » ? Eh bien ! Descôteaux, 
( en rentrant ce jour-là dans son petit jardin du faubourg, 
j montra que, quelque original qu'il fût dans son genre, il 
I, aspirait à le devenir autant que cet amateur, c'est-à-dire 
! beaucoup plus qu'il n'était déjà. Jusqu'à ce que le soleil 
\' fût couché et les étoiles naissantes, debout dans ses sou- 
liers pleins d'herbe et les bras agités, il fît, à haute voix 
en effet, lecture devant ses tulipes du parfait Traité où 
M. de Valnay, contrôleur de la Maison du Roi et l'auteur 
de ce petit livre, expose toutes les raisons subtiles et déli- 
cates que les peuples, tant de l'Orient que de l'Occident, 
ont de cultiver et de chérir ces plantes... 

Le Luxembourg, tel que le plan de Turgot, entre le 
petit clos des Carmes et le potager des Chartreux, en a 
relevé le dessin, ne présente plus tout à fait cet air de 
régularité qu'on lui trouve à le considérer dans le dessin 
plus ancien de Pérelle. C'est-à-dire que, depuis que la 
duchesse de Berri, fille du Régent, en possède la partie la 
plus étendue, l'extrême netteté des massifs, la propreté 
des parterres, l'ordre même des quinconces ne sont plus 
aussi manifestes qu'au temps où La Fontaine, hôte de la 
duchesse douairière d'Orléans, et M. de La Bruyère 
s'attardaient, au long des promenades et parmi les pelotons 
ide nouvellistes, à deviser de compagnie. Du désordre, 
i certes, mais ce désordre n'est pas sans un certain charme 
et quand M'ûe de Caylus, hôtesse de ce noble asile, écri- 



48 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

vait, il y a peu d'années encore, à M">« de Maintenon, 
dans l'un des courts billets au style enjoué et simple qui 
ont sauvé sa mémoire : « J'entends dès le matin le chant 
du coq et le son des cloches de plusieurs petits couvents 
qui invitent à prier Dieu, » il faut reconnaître que c'était 
une bien heureuse Thébaïde que celle qu'avait choisie 
Descôteaux pour y finir ses jours. 

<i Je ne sais quand et où mourut Descôteaux, t> écrit 
Jal, qui fut cependant l'homme de France le plus au fait 
de tous les papiers de l'ancien état civil. Ce qu'il y a de 
certain, c'est qu'aux «premiers jours de novembre 1723 «>, 
Mathieu Marais le précise, l'original ayant servi de modèle 
au portrait tracé par La Bruyère existait encore. Cepen- 
dant, devenu vieux et noueux, desséché, presque végétal, 
à la façon de ce Philémon qu'il avait entrevu autrefois à 
Sceaux dans un opéra, Descôteaux cessait peu à peu 
d'appartenir au monde de la terre. Déjà, le chant du coq, 
le son des cloches des petits couvents du voisinage l'invi- 
tant à prier Dieu, venaient, comme autrefois pour M"^^ de 
Caylus, se mêler aux airs que, d'un souffle oppressé, il 
tirait encore de sa flûte. Et, de la sorte, au milieu de ce 
jardin « qu'on lui avait donné », devant les tuUpes ses 
filles, la flûte à la main, il était semblable à ce duc de 
Bourbon dont il est question dans les Mémoires de Mau- 
repas et qui était tellement fou de plantes et d'arbres 
qu'il s'imaginait que ses bras étaient devenus des 
branches, ses cheveux des feuilles et qui exigeait qu'on 
vînt tous les matins lui arroser les pieds et le passer au 
râteau comme s'il eût été lui-même une plante ou un 
arbre véritable. 

Un octogénaire plantait, 

à écrit, dans fûne de ses fables, ce bonhomme La Foa- 



i 



UN CARACTÈRE DE LA BRUYERE. 49 

taine que Descôteaux, au temps de sa jeunesse, avait tant 
aimé, et dont avec Molière, contre les saillies de Racine 
et de Boileau, il avait pris une fois la défense. L'octogé- 
naire! Sous les ombrages épais du Luxembourg, en ce 
déclin de la Régence, c'était désormais le bon flûtiste à 
la silhouette poétique, rêveuse, un peu faunesque que La 
Bruyère avait une fois en se jouant, et comme on cueille 
en passant une fleur ou un papillon, placé en cet endroit 
d-s Caractères qne Vauvenargues goûtait entre tous pour 
son frais coloris. 



REGNARD 
ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE 



Bien avant que M™® de Staël parût coiffée d'un turban, 
que M°^^ Chénier, la mère du tendre et malheureux André, 
se fît voir vêtue à l'ottomane, et que M^^^ Clairon, dans 
le rôle de Roxane, se montrât, aux yeux de Mcirmontel, 
« habillée en sultane, sans panier, les bras mi-nus et dans 
la vérité du costume oriental lo, nous avions eu, dès 
le xvii« siècle, dans les arts et les lettres, de bien jolies 
figures de Françaises habillées à la turque. 

D'abord nous avions eu Almahide ou l'esclave reine de 
Madeleine de Scudéry, Zaïde de M"» de La Fayette ; au 
théâtre, à côté de Roxane emportée, dans Bajazet, de 
passion et de vengeance, Racine avait dressé Atalide, 
Atalide dont la pudique figure offre déjà, sous son petit 
turban, un peu de la douceur résignée d'Esther ! Et puis, 
un peu partout, dans la réalité, dans le monde, à la cour 
même, l'orientalisme avait commencé de paraître.! Déjà, 
vers la fin du siècle, Galland, emmené à Constantinople 
par M. de Nointel, ambassadeur du roi auprès du Grand 
Seigneur, commençait de recueillir les dits de Shéhérazade ; 
et ce faillit bien aussi être une Shéhérazade toute parée 
de colliers d'ambre, d'une aigrette diaphane et vêtue à 
l'africaine, cette déUcieuse princesse de Conti, fiUe de 



ï 



REGNARD ET LA LITTERATURE BARBARESQUE. 5I 

Louis XIV et de M^^® de La Vallière, que Mouley-Ismaël, 
empereur du Maroc, fit — sur la vue d'un portrait — 
demander en mariage à son père, 1' « empereur de France 
et de Navarre » par Abdallah Ben Aïscha, son repré- 
sentant. 

On sait quel était le charme de M"^ de Conti, ce visage 
si parlant, si intéressant qu'elle tenait de sa mère, et 
cette molle démarche, si légère, si souple, qu' « une fleur 
n'aurait pas », dit La Fontaine, 

reçu l'empreinte de ses pas. 

Comme elle eût été agréable à considérer, vêtue à la 
turquesque ou la moresque, en jupe de soie, robe de 
mousseline tintante de sequins, et coiffée de cette petite 
toque si coquette que Favray et Liotard dormeront un 
jour à leurs beUes dames, que La Tour, beaucoup plus 
tard, inclinera si gentiment sur le front de son amie 
MUe Fel. 

Toutes si johes dans l'imprévu de leur costume, l'agré- 

nent des modes levantines, contrastent, aussitôt leur 

ipparition, par leur ton de langueur, leur air d'élégie, 

ivec les précieuses et les femmes savantes qui tinrent 

usque-là, dans les ruelles ou le pays du Tendre, si long- 

emps le sceptre de l'esprit et de la beauté. Aussi bien, 

violière dans le Bourgeois gentilhomme, Racine dans 

3ajazet, M™^ de La Fayette dans Zatde, La Fontaine 

nême, en représentant Psyché, après qu'elle eut ouvert 

a boîte fatale, devenue par l'artifice de la fumée « la plus 

•elle More du monde », avaient prêté de leur génie à 

ette peinture d'un Orient de passion et de fantaisie nou- 

eau dans les lettres. Mais bientôt, à leur suite et s'ins- 

irant d'une aventure réelle qui lui était arrivée dans sa 

îunesse, parut Regnard — Regnard et sa Provençale 



52 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

Elvire, la Provençale du poète des Folies amoureuses, 
de l'auteur du Distrait, des Menechmes, du Joueur, 
d' Attendez-moi sous l'orme et de tant de chefs-d'œuvre 
de notre théâtre, contraste, aussitôt son apparition, avec 
les Angélique, les Clarisse, les Lucile, les Isabelle, toutes 
héroïnes aimables et coquettes dont Regnard a peuplé 
par ailleurs ses comédies. Elvire, la Provençale, dans 
l'œuvre du maître comique, est vraiment une gracieuse 
et touchante figure, très à part, très délicate et dont son 
créateur semble avoir parlé avec à peu près autant de 
respect que Voltaire quand il déclarait, en écrivant Zaïre, 
qu'il voulait qu'il n'y eût rien au monde « de si turc, de 
si chrétien, de si amoureux » . Turc, le récit de la Pro- 
vençale l'est par son cadre africain, son décor barbaresque 
des plus exacts ; chrétien, il l'est par la pudeur, la fidé- 
lité de l'héroïne au souvenir de son mari ; mais amoureux, 
il l'est aussi par ce penchant caché, ce secret attache- 
ment que la Provençale, touchée par les soins de Regnard, 
nourrit en secret pour le poète. 

M. aux Cousteauxde Fercourt, jeune homme distingué, 
de belle mine, de bonne maison, plus tard conseiller au 
Présidial de Beauvais, devenu le compagnon obligé de 
Regnard dans la plupart de ses voyages et qui partagea 
avec lui, en Alger, les rigueurs de l'esclavage, a écrit, dans 
la relation de ces aventures où il fut mêlé de si près lui- 
même, que c'est au Corso de Bologne que son ami ren- 
contra, pour la première fois, au bras de son mari, la 
belle' madame de Prade. C'est à sa parole musicale, har- 
monieuse, à son accent du langage que le poète, qui fut 
frappé de tant de bonne grâce, de ce maintien aisé, char- 
mant, en même temps qu'enjoué et plein de retenue de 
la jeune femme, reconnut qu'Elvire était Provençale. 

En réalité, Elvire était native d'Arles. Son biographe 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 53 

va même jusqu'à nous dire qu'elle possédait une terre 
près d'Avignon, dans le Comtat ; et cela ne laisse pas, si 
l'on s'en rapporte à la réputation des filles d'Avignon, 
d'ajouter bien de l'agrément à cette personne. <« La Pro- 
vence est fort pauvre, avait dit Godeau, l'ancien fou de 
Julie, le cavalier de M^^ Paulet la lionne des ruelles, 
devenu évêque de Vence ; et comme elle ne porte que 
des jasmins et des orangers, on la peut appeler une 
gueuse parfumée ». Le Mistral de Calendàl, de Miréio, 
l'Aubanel des Filles d'Amgnon, le Paul Arène de Jean 
des Figues et de la Chèvre d'Or ne caractériseront plus 
tard pas mieux cette belle terre. De tous temps et depuis 
le roi René, de gentille mémoire, la Provence, la belle 
gueuse, a été ce paradis des parfums, de la musique, du 
chant, des danses. Bien avant le xv^ siècle, la grâce ner- 
veuse, pétillante de ses filles avait suscité déjà les cours 
galantes, des tournois amoureux; mais surtout c'est Arles, 
Arles sur le Rhône, Arles des Alyscamps et de Saint- 
Trophime qui s'offrait, en cette belle contrée, comme le 
port même des plaisirs. Quand Chapelle et Bachaumont, 
les deux pèlerins si lettrés et si charmants qui avaient 
entrepris, à travers la France, le plus plaisant et le plus 
sinueux des vo^'ages, arrivèrent à Arles venant de 
Montpellier, ils furent étonnés par tout ce qu'ils décou- 
vrirent d'agréable autant dans la cité que dans les per- 
sonnes, a Nous vîmes, disent-ils, cette belle et célèbre 
ville d'Arles qui, par son pont de bateaux, nous fit passer 
de Languedoc en Provence. La situation admirable de 
ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays ; et 
les dames y sont propres, galantes et jolies, mais si cou- 
vertes de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. 
Nous les vîmes toutes au Cours, faisant fort bien leur 
devoir avec quantité de Messieurs assez bien faits. » 



54 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

Voilà les dames d'Arles en 1656, époque du voyage de 
Chapelle et Bachaumont, cinq années avant que les 
ouvriers, fouillant le sol dans la cour de l'ancien Collège, 
eussent exhumé la plus belle Vénus qu'on eût vue encore 
avant celle de Milo, quinze années avant que M™« de 
Grignan, épouse de M. de Grignan le nouveau gouver- 
neur de Provence, eût fait — dans la « petite Rome » 
d'Ausone — son entrée au bruit du tambour et au son 
des fifres. Les savants et les lettrés d'Arles étaient 
demeurés, malgré ces trois lustres, si fiers d'une décou- 
verte chère à leurs cœurs latins, qu'il n'y a pas à douter 
que M. et M^^ de Grignan ne fussent, aussitôt leur 
arrivée, conduits devant la Vénus que la bonne ville, en 
façon de présent, n'avait pas offerte encore à Louis XIV. 
« douce Vénus d'Arles, ô fée de jeunesse, a chanté depuis 
— sur le mode voluptueux — Théodore Aubanel, ta 
beauté rayonne en toute la Provence. Fais belles nos filles. 
Sous cette brune chair, ô Vénus, coule ton sang. » 

Elvire, Madame de Prade, l'héroïne du récit de Regnard, 
était de ces filles-là dont parle le poète. Elle avait cette 
flexibilité, cette cadence dans la démarche, mais aussi 
cette pétulance, ce feu sourd dans les yeux tour à tour 
animés ou voilés qui tourna la tête à Regnard. « // sem- 
blait toujours, » dira ce dernier lui-même dans son récit 
en traçant le portrait d'Elvire, << quelque indifférente chose 
qu'elle pût dire, qu'elle demandât le cœur. » Voilà un joli 
mot, bien tendre et qui peint bien cette personne. Pour 
en entendre un autre aussi touchant, il faudra attendre 
un demi-siècle au moins et que Prévost paraisse avec sa 
Manon. 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 55 



II 

Quand Regnard, passant par Bologne, la ville aux fon- 
taines jaseuses, aux cours fraîches bordées d'arcades et 
de fleurs, rencontra pour la première fois M'"^ de Prade, 
il n'était pas encore Trésorier de France, ni Lieutenant 
des Eaux et Forêts, ni Capitaine du château de Dourdan, 
toutes charges dont il deviendra, à un âge plus mûr, 
l'heureux possesseur. Il ne faisait pas état de sa fortune, 
ni de ses biens, ni de ses titres et ne portait pas encore, 
comme il fera plus tard avec ostentation, sur la livrée de 
ses gens et les panneaux de son carrosse, ses armes aussi 
parlantes que celles de Fouquet : de gueules à un regnard 
{renard) rampant d'argent (i). Mais déjà, bien que de 
petite maison, né « soubs les pilliers des Halles », d'un 
père marchand de saline, d'une mère roturière et que le 
parrain qui le tint sur les fonds fût honorable homme 
Pierre Carru, gros marchand de morue et de harengs 
salés, il n'a rien de l'allure poissarde, égrillarde, à la 
Vadé. Fort au contraire, il est bel homme, bien tourné, 
élégant, ses manières sont avenantes, choisies, et le der- 
nier en date de ses biographes. M, Joseph Guyot, a pu 
dire qu'il était, dès ce moment-là déjà, « grand de taille, 
beau de visage, noble de maintien, la lèvre sensuelle et 
souriante, le menton carré, creusé d'une fossette, le 
regard franc » (2). Ce portrait, fort bien venu, ne dément 

(i) On retrouve aujourd'hui encore, au château de Vaux-le 
Vicomte, l'ancien château du surintendant, dans la chambre 
des Muses, l'écureuil de Fouquet portant au bout de son mu- 
seau la fameuse devise : Quo non ascendet (Jusqu'où ne montera 
t-ilpas?) toujours visible. 

(2) Le poète J. Fr. Regnard en son chasteau de Grillon, étude 
topographique, littéraire et morale suivie de la publication des 



^6 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

pas celui que le poète a tracé de lui-même, sous le nom 
de Zelmis, dans la Provençale : <? Zelmis, comme vous le 
savez, Mesdames, est un cavalier qui plaît d'abord ; c'est 
assez de le voir une fois pour le remarquer, et sa bonne 
mine est si avantageuse qu'il ne faut pas chercher avec 
soin des endroits dans sa personne pour le trouver 
aimable. >> Encore Regnard, modeste dans la description, 
en peignant Zelmis, ne parle pas de l'esprit ; et l'on sait 
que, là-dessus, il n'était passé par personne, pas même 
par Molière, souvent d'humeur sombre et pas toujours 
gai compagnon. « Il est proprement gai et plaisant, dit 
Sainte-Beuve qui ne se lasse pas, durant tout un lundi 
consacré à Regnard, de vanter « cette gaieté franche, 
ronde, inépuisable », cette « bonne humeur qui tenait à 
l'ancien fonds gaulois disparu » et dont l'auteur de tant 
de pièces mouvementées, pétillantes, heureuses, de 
jolies comédies d'un sel piquant, d'une verve intarissable, 
sans méchanceté et sans aigreur, est bien le représentant 
le plus expressif. 

Je vais rire de vous, riez aussi de moi, 

voilà l'un de ses mots et qui peint bien son caractère. 
Qu'on ajoute, chez cet épicurien, voluptueux, rieur, 
nourri de Tibulle, de Plante et que la mousse de l'Arioste, 
sous le ciel d'Italie, va bien griser un peu, un penchant 
marqué pour le jeu, la bonne chère, les plaisirs, le bal; 
et l'on comprendra le succès, auprès des hommes les 
moins indulgents, des femmes les plus prudes, de « ce beau 
Parisien élégant >> et comment, « avec son justaucorps 

Actes originaux, de scellés et inventaires après décès, par 
Joseph Guyot, membre de plusieurs sociétés savantes, auteur 
de la Chronique de Dourdan. A Paris, chez Alphonse Picard et 
fils (iVIDCCCC\lI). 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 57 

à la mode, sa veste d'écarlate; ses boutons de diamants, 
son cpée à poignée ciselée » (J. Guyot), ce fils de pois- 
sonniers, ce gamin de Paris, élevé dans le voisinage gour- 
mand des Halles, réalisa par deux fois, durant un double 
voyage en Italie, ces deux actions surprenantes et que 
la renommée prétend inconciliables, d'être heureux en 
amour et triomphant au jeu ! 

Le jeu, voilà d'abord quelle fut, dès le premier voyage 
que Regnard accomplit en Italie, âgé de dix-sept ans à 
peine, la plus folle, la plus vive des passions. Valère, le 
héros du Joueur, féru de cartes, tenant brelan, pour qui 
les échecs, le lansquenet et l'hombre ne cachent plus de 
secret et dont le poète écrit 

Qu'il a joué, qu'il joue et qu'il jouera toujours 

est bien le portrait de ce beau garçon, épris vers ce temps- 
là déjà de l'amour et du hasard et qui conduisit si bien ses 
affaires, durant son séjour à Venise, que, tandis qu'il cour- 
tisait les belles, il jouait gros jeu aux Ridotti, raflait la mise 
et revenait en France, tous frais payés, avec dix mille écus. 
L'amour du jeu, la tentation de ses combinaisons aven- 
tureuses, le disputaient déjà à ce moment dans son cœur 
à cet attrait des voyages qui devait faire de lui, pendant 
les dix ans de sa jeunesse, cette sorte de nomade, de 
cavalier errant dont le poète a dit lui-même [Tombeau de 
M. Boileau-Despréaux) que « du couchant à l'aurore », il 

Erra chez le Lapon ou rama sous le Maure. 

Selon Edouard Foumier (i), l'un des biographes les 
mieux informés de Regnard, le futur auteur comique ne 

(i) Edouard Fournier, Introduction aux Œuvres complètes de 
Regnard (Paris, 1875, gr. in-So). 



58 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

résista pas plus, durant son premier séjour vénitien, à ce 
démon du mouvement, du retour et de l'aller, qu'à celui 
du jeu : il accomplit, à bord d'une petite nef de la Répu- 
blique et sous la protection du lion de Saint-Marc, un 
voyage à Constantinople (i). Mais, à vrai dire, ce n'était 
là qu'un essai, les premiers tâtonnements d'un homme 
désigné pour des entreprises encore plus hardies et dont 
le caractère mobile, impulsif, ne devait pas plus résister 
aux surprises du cœur qu'à toutes les autres séductions 
de cette terre enchanteresse, facile, que l'Italie était déjà 
et qu'elle devait continuer d'être jusqu'aux heureux 
moments où Stendhal, cent ans plus tard, sut, à travers 
les visages de ses filles, les dames de Milan et de Brescia, 
en retrouver le charme et en goûter le plaisir. 

A Venise, nous sommes informés que Regnard, lors de 
son second séjour, fut reçu chez notre ambassadeur près 
de la Sérénissime République ; le comte Jean-Antoine 
d'Avaux, le grand négociateur de Ryswick. A Rome, il 
fréquente chez le beau- frère du comte, ce chevalier de 
Mesme dont il dira un jour, dans le Voyage de Hollande, 
qu'il périt frappé d'un coup de pierre ; mais, dans cette 
R ome des papes, ceux qu'il voit encore c'est notre 
ministre le duc d'Estrées, c'est ce curieux abbé BentivogHo 
dont les mœurs osées firent froncer le sourcil à Saint- 
Simon, mais qui, devenu nonce apostolique près de la 
Cour de France, n'en demeura pas moins le « cher abbé », 
le « favori d'Apollon », à la fois rimeur et prélat, auquel 

(i) D'où ces vers, à la fin de la VI« Epître, à Monsieur... où il 
se peint (à travers le souvenir de cet exploit audacieux pour son 
âge) comme : 

Un homme qui, poussé d'un désir curieux, 

Dès ses plus jeunes ans sut percer où l'aurore 

Voit de ses premiers feux les peuples du Bosphore 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 59 

Regnard dédia l'une des Epîires les plus sincères, les plus 
émues que composa jamais le poète. Toutefois, la maison 
que ce dernier se plaît le plus à fréquenter, la demeure 
parée de glycines, embellie de roses, peuplée des marbres 
et des tableaux des maîtres, où « l'on fait tous les jours 
des parties de jeu et de plaisir », c'est, à Bologne, celle 
de la marquise Angelini. Nous savons que c'est chez la 
marquise, lors de son second voyage dans la péninsule, 
que Regnard — qui venait de rencontrer au tournoi 
;\ime (Je Prade — revit encore cette dernière, se plaça 
adroitement à ses côtés pour jouer au trictrac et, durant 
ce temps-là, « lui dit cent choses agréables sur lesquelles 
elle eut occasion de faire paraître son esprit » . 

De l'esprit, El vire en avait, du pénétrant et du meilleur, 
non pas de cet esprit primesautier, léger, badin dont le 
prince de Ligne, parlant des personnages du théâtre de 
Regnard, a dit qu'ils étaient « obligés » d'en avoir, mais 
un esprit tout particuUer et bien à elle, féminin, courtois, 
fait de mots choisis, de jolies nuances et tel que, sur les 
bords du Rhône, il en vient aux filles, sous la coiffe brune, 
en écoutant — le soir — chanter les cigales. « amour, 
ô jeunesse ! s'écrie Bninel, l'enchanteur, dans l'Ile 
d'Alcine, la jolie comédie de Regnard, qtiand une fois us 
deux personnes-là se sont emparées d'un cœur, elles y causent 
bien des brouillamini ! » La jeunesse, l'cmiour 1 Elvire, 
mariée à M. de Prade, ne devait plus en connaître que le 
devoir. Mais Regnard ! Dans le roman de passion et 
d'esclavage qu'il allait vivre avec M™« de Prade, il était, 
aussitôt le début, plongé dans cet état de saisissement, 
de surprise où se fit voii; Consalve, le héros de M™® de 
La Fayette, quand, pour la première fois, sur le rivage 
de l'Espagne, après le naufrage de Zaïde, il aperçut sa 
maîtresse. Et les aventures, les déboires, les craintes, les 



6o FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

scrupules, l'espérance et l'infortune, enfin (comme dit 
Brunel) tous les brouillamini qui devaient résulter pour 
Regnard de cette rencontre, c'est ce qui constitue juste- 
ment le plus piquant, le plus tendre et le plus heureux 
de ce récit tant soit peu « masqué et romancé * (Sainte- 
Beuve) que le poète appela la Provençale. 



III 

Avant d'en arriver au séjour, bien un peu forcé, d'Elvire 
et de Zelmis, l'une devenue odalisque dans le sérail de 
Baba-Hassan, roi d'Alger, l'autre esclave au service 
d'Achmet-Thalem, notable de la même ville et tous deux 
captifs aux pays barbaresques, voyons un peu ce qu'étaient 
ces pays-là et la place qu'ils occupaient déjà, depuis un 
certain temps, dans la littérature de notre nation. A vrai 
dire, la dénomination de Barbarie ou d'États barbaresques 
fut longtemps assez indéfinie et put s'appliquer, à peu près, 
à tous les États arabes ou turcs du nord de l'Afrique. 
Toutefois, l'auteur de la Géographie deCrozat, en écrivant, 
dans la seconde moitié du xviii^ siècle, que la Barbarie 
« comprend les royaumes de Barca, de Tripoli, de Tunis, 
d'Alger, de Fez et de Maroc » (i) et M. Bonne, ingénieur 

^i) Cette opinion était aussi répandue en AngleteiTe. « La 
Barbarie est divisée en deux parties, écrit Simon Ockley : l'une 
est appelée Barbarie orientale ; elle comprend les États d'Alger, 
de Tunisie et de Tripoli. L'autre partie porte le nom de Bar- 
barie occidentale et, en Angleterre, celui de Barbarie méri- 
dionale. C'est un vaste pays qui fait partie du continent de 
l'Afrique et qui s'étend du nord au sud, depuis le cap Spartel, 
près du détroit de Gibraltar, jusqu'au fort d'Arguin, vers la côte 
de la Guinée. » Re'ation des Etats de Fez et du Maroc écrite par 
un Anglais qui a été longtemps esclave et traduite de l'anglais, pu- 
bliée par M. Simon Ockley, professeur e,i langue arabe dans l'Uni- 
versité de Cambridge (i 26). 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 6l 

hydrographe de la marine, en dressant « la carte de la 
partie septentrionale d'Afrique ou de la Barbarie t> , n'ont 
fait que confirmer ce que l'on savait déjà, cent ans plus 
tôt, au temps de Regnard. Par la même Géographie de 
Crozat, nous sommes informés encore que le roj^aume de 
Barca est dépendant du Grand-Seigneur, c'est-à-dire du 
Sultan ; ceux de Tripoli et d'Alger sont gouvernés par 
des deys placés également sous le sceptre du Grand- 
Seigneur ; mais leur indépendance fait que ces deys sont 
à peu près des rois ; quant au monarque fort riche, puis- 
sant et redoutable dont les États s'étendent à l'ouest du 
royaume d'Alger, de l'autre côté du détroit, face à l'Es- 
pagne, il ne s'appelle rien moins que du titre pompeux de 
Roi de Maroc et Empereur d'Afrique. 

C'est le Roi de Maroc et Empereur d'Afrique qui fit 
demander un jour, au Roi de France, la jolie main de 
|i£me la princesse de Conti, fille de Louis XIV ; mais, pour 
les deys de Tunis, d'Alger ou de Tripoli, ils en usaient 
d'autre sorte pour peupler les ha.rems et se trouver des 
épouses. Et c'était au moyen de caïques rapides, nefs 
diligentes, galéasses ou petites galères armées de canons 
et montées par d'intrépides brigands qu'ils écumaient les 
mers du Levant, d'Italie, de France et s'emparaient, tant 
sur les côtes que sur les flots, des femmes ou des jeunes 
filles dont la navigation, le naufrage ou le hasard faisaient 
leur proie. 

L'audace des corsaires, au service de Tunis, d'Alger ou 
de Maroc, était en effet telle que ce n'était pas seulement 
en pleine mer, en vue de Nice ou des îles d'Hyères (i) que 
sévissaient ces bandits audacieux ; mais encore, quelque 

(i) Sur ie brigand^ige des pirates barbaresques dans ie« Iles 
tHyères on lira avec fruit ie travail de M. Emile jAliA>iDiE2 
Les Ues d^Hyères (Éd. da Litre mensuel). 



62 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

inouï que cela paraisse de nos jours, leurs incursions se 
portaient également sur le littoral, tant méditerranéen 
qu'océanique, et c'était souvent au vu et au su de tous 
que ces brigands, abordant en plein jour au rivage, 
armés de mousquets, de cimeterres, le turban en bataille, 
se précipitaient, pour les emporter jusqu'à leurs vaisseaux, 
sur les femmes et les enfants. 

Une charmante lettre, écrite d'Angoumois par ce même 
Godeau, futur évêque de Vence, dont nous parlâmes plus 
haut à propos de la Provence, lettre écrite en 1649 à son 
ami Guez de Balzac, est, à ce propos, bien expressive. 
« Cette mer, écrit Godeau, en faisant l'éloge de son séjour 
dans cette province, nous est assez proche pour nous appor- 
ter ses commodités et assez éloignée pour ne craindre les 
pirates d'Alger. C'est une chose bien honteuse Pour la 
France que de voir la liberté avec laquelle ces ennemis 
du nom chrétien la courent depuis la perte de nos galères. 
Tous les jours nous apprenons qu'ils ont fait des esclaves 
en terre, et ravagé de petits lieux qui sont situés sur le bord 
sans trouver aucune résistance. » «Les Chrétiensqui battirent 
les barbares gémissent maintenant dans leurs prisons, 
ajoute Godeau. Ces corsaires ne font point d'autre commerce 
que de la liberté de nos garçons et de la pudicité de nos 
filles. » 

Par de vieux auteurs, notamment Guillaume Postel et 
Nicolas de Nicolaï, nous sommes informés avec quelle 
audace et souvent quelle cruauté en usaient déjà, dès le 
temps de la Renaissance, dans ces sortes de rapts, les 
pirates tartaresques et turquesques (i). L'exemple à 

(i) Guillaume Postel, Histoires orientales, principalement des 
Turcs ou Turchiques, et Scythiques, ou Tartaresques, et autres qui 
en sont descendus (1560). Nicolas de Nicolaï, Navigations et 
pérégrinations orientales ; Nicolas de Nicolaï ou de Nicolay était 
« géographe du roi Henri II et gentilhomme de sa chambre ». 



i 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 63 

jamais fameux du plus grand écrivain que posséda 
jamais l'Espagne, le très admirable et illustre Miguel de 
Cervantes, capturé dans un combat naval, à bord de la 
galère El Sol portant pavillon espagnol, emmené à Alger, 
enfin vendu comme esclave au dey Assan-Aga, est le 
plus mémorable qui, dans ces sortes d'annales de la pira- 
terie, précéda ceux de Regnard, de Fercourt et de M™^ de 
Prade. Dès cette époque, qui marqua le déclin 
du XVI® siècle, jusqu'à la fin de l'Ancien régime, il n'y eut 
pas, en France, de circonstances où le théâtre et le roman 
ne cherchassent à utiliser ces aventures. 
Le premier avant Molière, Cyrano de Bergerac, dans 
I le Pédant joué, usa de l'un de ces épisodes ; et c'est lui 
qui mit, avant tout autre, dans la bouche de son person- 
nage, lequel est amené à payer cent pistoles pour le rachat 
de son fils, cette exclamation que Foquelin plaça jusqu'à 
dix fois, dans les Fourberies de Scapin, sur les lèvres du 
bonhomme Géronte : « Qu'allait-il faire danscette galère ?» 
ou bien : « Que diable allait-il faire dans la galère d'un 
Turc ? » Encore que ces Turcs, Mauresques, Sarrasins ou 
Tunisiens fussent les personnages les plus cruels du 
monde, qu'ils infligeassent la bastonnade, la torture, voire 
souvent le pal à leurs prisonniers, le mirage de l'Orient, 
le mystère — particulièrement en ce qui touche les 
femmes — des profonds harems, le chatoiement des cos- 
tumes, des armes (i), la poésie imagée, colorée d'un lan- 

(i) Cette recherche dans la vérité des costumes ne tarda pas 
d'être portée si loin au théâtre, que Favart, à propos de sa 
comédie des Sultanes, plus de vingt ans après la mort de Re- 
gnard, pouvait écrire : « Dans la comédie des Sultanes on vit 
pour la première fois les véritables habits des dames turques; 
ils avaient été fabriqués à Constantinople avec les étoffes du 
pays. Cet habillement, tout à la fois décent et voluptueux, 
trouva encore des contradicteurs. » 



64 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

gage fleuri et qui ne cessa (depuis Galland jusqu'à 
Gérard de Nerval (i) en passant par Montesquieu) 
d'enchanter et de captiver les Français, amenèrent bien 
souvent les écrivains et les poètes, pour le bien de leur 
fiction, à travestir la réalité de ces scènes si pénibles de 
l'esclavage. 

Avant que les Trois sultanes de Favart, les sultanes des 
Lettres persanes, de Zaïde, de Vile des esclaves de Mari- 
vaux, des contes galants de Prévost (2), des petits romans 
badins de Godart d'Aucourt (3), de Diderot ou de Cré- 
billon vinssent ajouter à notre riche patrimoine de tur- 
queries littéraires, nous avions eu de ces ouvrages, dont 
la Provençale demeure le type, où l'on voit que la ten- 
dresse s'ajoute à la douleur, que l'amour le dispute à la 
barbarie, et dans lesquels la « galanterie des Maures », 
comme dit M^^^ de La Fayette à la fin de Zaïde, apparaît 
subtile, ornée, voire même un peu précieuse. Les jolies 
compositions d'un éclat pittoresque, d'un sentiment exalté 
ou tendre que peindront un jour Lancret dans le 
Turc amoureux. Carie van Loo dans le Bâcha faisant 
peindre sa maîtresse, nous en découvrons les originaux 
dans plus d'un ouvrage écrit par l'un de ces Français cul- 
tivés, adroits ou amoureux, de l'espèce de Regnard et de 
Le Sage. 

En réalité, quand Regnard nous fait voir Baba-Hassan, 
épris de M'^^ de Prade, en usant à l'endroit de sa captive 
avec une discrétion, une retenue extraordinaire, il ne fait, 
lui aussi, que peindre — avec un art digne de Lancret et 



(i) GÉRARD DE Nerval, Voyage en Orient, passim. 

(2) Voir, dans les Contes de l'abbé Prévost, diverses turque- 
ries, notamment ; Aventure d'une belle Musulmane, Histoire de 
Cidal Acmet, riche seigneur de Constantinople. 

(3) Claude Godart d'Aucourt, Mémoires turcs. 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 65 

de Van Loo, ses successeurs dans un autre art — ce bâcha 
courtois et policé, ce Turc amoureux. « Je m'aperçois, 
Mesdames, que vous tremblez pour El vire, écrit Regnard 
dans la. Provençale. Ce mot de Turc vous effraie; mais, 
ne craignez rien, cette belle est en sûreté et Baba-Hassan, 
qui possède toutes les qualités d'un parfait honnête 
homme, n'a pas moins de respect que de tendresse pour 
elle. » Il me semble que c'est bien un peu à travers une 
image de cette sorte, sous cet aspect galant imprévu que 
Le Sage, le cadet de Regnard et souvent son émule, a 
présenté, dans le Diable boiteux, l'histoire de dona Théo- 
dora, la belle Espagnole arrachée en pleine mer, par le 
Turc Aby Aly Osman, des flancs du vaisseau. « Aby 
A.1 y, avoue cette héroïne, dans le vif et plaisant roman de 
Le Sage, me regarda longuement avec quelque surprise 
ît, connaissant à mes habits que j'étais Espagnole, il me 
lit en langue castillane : « Modérez votre affliction. Madame, 
onsolez-vous d'être tombée dans l'esclavage ; ce malheur 
tait inévitable pour vous; mais, que dis-je, ce malheur! 
''est un avantage dont vous devez vous applaudir. Vous 
tes trop belle pour vous borner aux hommages des Chré- 
iens. » Et le dey Mezomorto, quand il se trouva en pré- 
ence de cette dame si jolie, capturée par Aby Aly, le 
orsaire à son service, ne laissa pas, lui aussi, de tourner 
un de ces gracieux selams dont les fils d'Allah possèdent 
i secret ingénieux et fleuri. « Il me semble, dit-il en 
ésignant dona Théodora, que son visage soit le soleil 
■fléchi et sa taille paraît être la tige du rosier planté dans 
jardin d'Eram. » 

Baba-Hassan, le Turc de Regnard, ne se comporte pas 

s-à-vis d'Elvire, la belle de Provence, avec moins de 

sj^ect et de soumission. Mais — et c'est ici le moment 

it s'arrêter à cette hypothèse — est-ce que Regnard. lui- 



66 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

même amoureux et lui-même captif, n'a pas transformé 
et forcé tout cela au point qu'à bien des passages de ce 
charmant livre la fiction apparaît, tant elle est 
embellie, purement romanesque? 



IV 

« Avoir été esclave à Alger, écrit plaisamment 
Sainte-Beuve à propos de l'accueil empressé que Regnard 
au cours de son voyage du Nord rencontra parla suite près 
du roi de Suède, c'était alors une aventure qui provoquait 
bien des questions. ?> Là-dessus Sainte-Beuve fait grief à 
Regnard de ce que l'auteur de la Provençale n'ait pas donné, 
de son séjour à Alger, de même qu'il le fit plus tard pour 
son voyage en Laponie, Pologne et dans les autres États, 
« un récit tout nu et sans ombre d'art ». Cependant, le 
critique des Lundis, sait bien que ce fut là, dans cette 
manière, au cours des siècles, l'un des artifices dont se 
plurent toujours à user les poètes et les voyageurs. Il n'y 
a pas si longtemps que, grâce à la publication, par 
M. Edouard Champion, an Journal de Juhen, domestique 
de M. de Chateaubriand, journal sobre, véridique et dé- 
pouillé d'art, nous avons été mis au fait de bien des exa- 
gérations, des travestissements, nous osons même dire 
des galéjades de René en ce qui concerne la relation 
de son Itinéraire de Paris à Jérusalem (i). Encore cet 
exemple n'est-il pas isolé et l'on n'en aurait pas fini si 
l'on voulait pousser à fond cet examen et faire en sorte 
de distinguer dans les plus beaux ouvrages, notamment 

(i) Note du voyage que j'ai fait avec M. de Chateaubriand, de ' 
Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris de 1806 à 1807, connu 
sous le nom de Julien dans quelques passages de son Itinéraire 
{Honoré Champion, 1904). 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 67 

les mémoires, les deux parts bien distinctes de la vérité 
i et de la légende. 

I En ce qui concerne la Provençale et tous les épisodes 
qui constituent latrame de cette jolie œuvre, un document 
est venu, du vivant même d'Edouard Fournier qui s'en est 
I servi, fortàpropos éclairer les érudits dans leurs recherches, 
r Nous voulons parler de ce grand cahier manuscrit in-4° 
jde 65 pages écrit, vers 1718, par l'un des plus fidèles com- 
tpagnons de Regnard, par ce M. aux Cousteaux de Fercourt 
1 qui demeura si lié avec le poète qu'il l'accompagna, par 
lia suite, dans plusieurs de ses voyages (i) et alla même 
lavec lui jusqu'en Laponie « se frotter à l'essieu du pôle ». 
ijM. aux Cousteaux de Fercourt, déjà âgé, «homme de grand 
[sens et de grande vertu » (Joseph Guyot), retiré comme 
i conseiller en son présidial de Beauvais, aimait — non sans 
I mélancolie — à se remémorer, au fond de sa province, les 
iventures de sa jeunesse ; aussi est-ce pour charmer ses 
Hoisirs que ce magistrat rédigea le précieux mémoire, con- 
sacré à lui-même et à Regnard et dans lequel il refait, de 
a fin de septembre 1768, date de leur capture par les bri- 
l^ands d'Alger, jusqu'à la fin d'avril 1779, date de leur 
•achat par les religieux lazaristes, la relation de ce qu'en 
eurs longues courses et leurs pires épreuves ils endurèrent 
ous deux. 

Il va de soi que Fercourt, n'étant pas amoureux et 
l'étant pas poète, n'avait pas les mêmes raisons de retra- 
;er les faits, de peindre les gens et de les représenter avec 
e même relief, cette même couleur dont Regnard, soutenu 
)ar un autre mobile, usa d'une manière charmante et plus 

(i) Voir tout le début û\i Voyage de Flandre et de Hollande : 
Nous partîmes de Paris le 26 avril 1681, par le carrosse de 
Jruxelles. Je fus coucher à Senlis où se devait rendre M. de Fer- 
ourt, etc. » De même le Voyage de Laponie, passim. 



68 - FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

libre. « Elvire, écrit le galant poète dans la Provençale, 
ayant terminé heureusement ses affaires à Rome, revenait 
en France ; et la fortune la conduisit à Gênes dans le 
même temps que Zelmis (venant de Florence) y arriva. 
Ils s'embarquèrent comme j'ai dit, sur ce vaisseau anglais 
et ce fut là que Zelmis reconnut l'aimable Provençale dont 
il se croyait bien éloigné. » Fercourt, lui, n'en dit pas si 
long. Il relate tout simplement que, parvenus à Gênes, son 
ami et lui « voulant pousser jusqu'à Marseille, s'embar- 
quèrent sur un navire qui s'y rendait. C'est, dit-il, ce qui 
les perdit ». Ici Fercourt et Regnard se trouvent d'accord. 
Leurs textes, depuis le moment du départ de Gênes jus- 
qu'à celui du combat que les corsaires leur livrèrent, enfin 
jusqu'à l'instant de leur capture à bord du navire britan- 
nique, se soutiennent l'un l'autre et se font écho. 

Regnard veut que le capitaine anglais, qui « n'était point 
amoureux comme lui », reconnut, tout de suite, à l'allure 
des vaisseaux, deux puissants coureurs qui lui avaient fait 
la chasse déjà depuis Alep. Aussi, écrit Fercourt, fit-il sou- 
per tout le monde de bonne heure, pour « éviter de faire 
fanal o ; mais, comme ils avaient eu l'imprudence, avant 
d'éteindre les feux, de ne s'approcher pas assez près des 
côtes de France, notamment de Villefranche et Nice, ports 
où ils eussent été à même de s'abriter, cette précaution 
ne fut pas suffisante à dissimuler leur présence en cet 
endroit. D'autant qu'à minuit il se leva une lune admirable 
et que ce spectacle, propre à exalter chez Regnard le sen- 
timent de sa tendresse à l'égard de M™® de Prade montée 
à bord à Gênes avec son mari, ne laissa pas d'être bien 
dangereux, d'un autre côté, pour la sécurité de l'équi- 
page. 

En effet, les deux mystérieux coureurs, profitant de ce 
beau clair de l'astre, ne tardèrent pas à se rapprocher du 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 69 

navire qui portait Elvire et Zelmis de la portée du canon 
et là, ils se mirent à les narguer et à les provoquer, dit 
Fercourt, à peu près comme le chat qui, avant de bon- 
dir, joue avec la souris. Nous savons que l'une des ruses, 
employées dans la circonstance par les Barbaresques, était 
d'amuser et de tromper leurs victimes désignées en leur 
donnant à croire qu'elles avaient affaire à d'autres Euro- 
péens. A cet effet, ajoute Fercourt, ils se divertirent à 
faire flotter, à l'avant de leurs vaisseaux, tous les pavillons 
de la Chrétienté, « celui d'Espagne après celui de France, 
celui de Hollande après celui d'Espagne » . Et Regnard 
— d'accord avec son ami — va même jusqu'à dire « qu'ils 
ôtèrent celui-ci pour mettre à sa place un hollandais, qui 
fut suivi d'un vénitien et d'un maltais ; ils arborèrent 
enfin, après tous ces jeux, l'étendard de Barbarie coupé 
en flamme au croissant descendant » ; toutefois, ce que ni 
Regnard ni Fercourt ne disent, c'est s'ils arborèrent le 
pavillon de Salé portant de gueules et taillé comme celui 
de Barbarie. Il existait en effet, nous apprend M. Paul 
Masson(i), une sorte de convention aux termes de laquelle 
les corsaires de Salé, en Maroc, et ceux d'Alger pouvaient 
se prêter mutuellement leurs pavillons ; et c'était par 
cette feinte, dont ils usaient presque chaque fois, que les 
malheureux — arrachés de leurs vaisseaux le plus sou- 
vent après un dur combat — ne savaient pas d'abord de 
quelle sorte de maîtres ils devenaient esclaves, et si c'était 
à Salé de Maroc ou bien à Alger qu'allaient les emmener 
leurs vainqueurs. 

Les vaisseaux des brigands, ayant mis le cap vers le 
Sud, Fercourt, à l'aspect d'un port admirable dominé d'une 
ville en amphithéâtre composée de maisons blanches à 

(i) Paul Masson, Histoire des établissements et du commerce 
français dans l'Afrique barbaresque (Paris, 1903), 



70 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

toits plats et à terrasses, couronnée de minarets, et dans 
la rade duquel s'offraient jusqu'à la profusion une quan- 
tité de navires de toutes les sortes, ne douta pas qu'ils 
ne fussent amenés en cette ville fameuse d'Alger dont 
Regnard nous dit, dans son ouvrage, que le roi était 
Baba-Hassan (i). Mais, avant que Regnard, Fercourt, un 
religieux dominicain, une jeune personne fille d'un orfèvre 
de Paris, un « autre Français qui devint leur ami, dont ils 
rencontrèrent plus tard le frère à Delft o, enfin M. de Prade 
et sa femme, la belle Provençale, fussent conduits à Alger 
pour être vendus sur le Batistan, les malheureux passa- 
gers avaient dû subir toutes sortes d'outrages, supporter 
les menaces et les mortifications dont les Barbares ont cou- 
tume d'user, dans des cas pareils, envers leurs victimes. 
Peu après leur rencontre avec les deux coureurs, qui se 
montrèrent à eux pendant la nuit, les pauvres gens eurent 
à essuyer d'abord un combat des plus vifs. Ce combat, 
Regnard l'a décrit dansla Provençale, avec complaisance, 
et non sans s'y attribuer un rôle important ; mais son com- 
pagnon, aux Cousteaux de Fercourt, ne se montra pas 
moins héroïque. Si l'on en croit sa relation, pendant tout 
le temps que dura l'affaire, laquelle fut des plus chaudes, 
il servit « le même canon que le capitaine lequel, dans le 
plus fort du combat, fut tué à son côté par deux boulets 
attachés ensemble avec une petite barre de fer qui lui 
emportèrent l'épaule gauche et la tête ». 

Cette belle résistance ne servit de rien au navire anglais. 



(i) Enfin ils virent Alger, ville de charmant aspect, « excepté, 
dit Fercourt dans sa relation, pour ceux qui y entrent pour être 
mis aux fers ». Avant de rentrer à ce port d'attache, les cor- 
saires qui venaient de capturer Regnard et ses amis, trouvèrent 
encore moyen de s'emparer d'une barque, d'une tartane, et de 
faire prisonniers quelques pêcheurs sur les côtes de Sicile. 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 7I 

Les corsaires, qui avaient rejoint celui-ci « à la hauteur 
et à la vue des îles d'Hyères », disposaient d'un équipage 
de quatre cents hommes et, par un rapprochement sin- 
gulier dans les annales barbaresques, le capitaine turc qui 
montait l'un des deux bateaux corsaires se trouvait être 
précisément ce même Messo-Morto ou Mezomortoqui, plus 
tard, devint dey et dont Le Sage nous dit (le Diable boi- 
teux) qu'il se comporta si galamment avec dona Théo- 
dora (i). Regnard, qui n'est pas, dans la circonstance, 
aussi précis que Fercourt, a donné — dans son récit — le 
nom de Mustapha à son Barbaresque ; mais il n'y a pas 
à douter que Mustapha ne soit, dans la circonstance, le 
même personnage que Mezomorto ; et nous reconnaissons 
encore ce dernier à ce trait que, maître obligeant, H en 
usa, vis-à-vis de la belle Provençale, « avec, dit Regnard, 
des manières très honnêtes et qui n'avaient rien de turc». 
Aux Cousteaux de Fercourt, malgré la concision de 
son récit, ne laisse pas, d'autre part, en nommant Elvire, 
de s'attarder complaisamment sur cette sorte de fatalité 
qui, dit-il, « paraissait lier depuis un an leur destinée (à 
Regnard et à lui) à celle de cette jeune dame ». Le fait 
est que la persistance singulière qui, depuis Bologne jus- 
qu'à Rome et Gênes, avait amené Zelmis à se rencontrer 
partout avec Elvire, ne manquait pas d'avoir quelque 
chose de troublant. Le hasard, ici, n'est pas tout. Il 
semble bien qu'en cette affaire, il fut aidé par l'amour. 
Et, quoi qu'en aient dit les commentateurs du récit de 
Fercourt, il fallait qu'il y eût, dans ce sentiment qui rame- 
nait sans cesse l'une auprès de l'autre, avec une attraction 
si évidente, deux personnes bien faites pour se rapprocher, 
un penchant autrement vif, une inclination autrement 

(i) « Il se fit nommer, en 1683, dey d'Alger dans le temps que 
M. Duquesne bombarda la ville. » Fercourt, Relation. 



72 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

forte que tout ce que peut, dans des cas pareils, autc 
riser ce hasard même. 



C'est avec raison que M. Joseph Guyot, parlant de l'un 
des chefs-d'œuvre de Regnard, sa jolie comédie des 
Ménechmes, écrit que le poète en emprunta le sujet à 
Plaute qui, comme lui, fut captif et comme lui, mis au 
service d'un maître farouche, se trouva employé aux tra- 
vaux les plus rudes. Un autre auteur, M. L. Brédif, 
n'a pas avec moins de vérité établi ce rapprochement que 
Regnard, captif à Alger, n'eut pas à y souffrir moins de 
rigueurs que son génial et fameux devancier, le grand 
Miguel Cervantes (i). 

Cervantes — cela est connu — avant que les Pères de 
la Merci tentassent de le racheter, avait essayé de s'enfuir 
d'Alger et de gagner Oran, ville dans laquelle se tenait 
une petite garnison espagnole; mais l'auteur de Don 
Quichotte, n'ayant pas réussi dans sa tentative, avait été 
repris par la milice du dey et, comme il arrivait dans ces 
cas-là, quand des chrétiens esclaves étaient ressaisis et 
ramenés à leur ancien maître, Cervantes fut mis à la tor- 
ture. Après quoi les Barbaresques le jetèrent dans un 
cachot où ils l'enchaînèrent et le laissèrent de longs mois. 
Pareille aventure ne devait pas manquer d'arriver aux 
Français vendus à Achmet-Thalem, car enfin à quoi 
devaient songer des Chrétiens tombés aux mains de pareils 
monstres, sinon chercher à s'enfuir? 

Regnard, dans la Provençale, a tiré parti de cet épisode 
et montré de quelle façon ils avaient tenté de se soustraire, 

i) L. Brédif, Mélanges : deux hommes de lettres au bagne 
d'Alger: Regnard et Cervantes (Paris, 1910), 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 73 

Mme de Prade et lui, au joug si cruel des tyrans d'Alger. 
« Le coup manqua, écrit Edouard Fournier, sans que Fer- 
court nous dise comment ; mais ce qui ne manqua 
pas (aussitôt qu'ils furent ramenés chez îeur maître) ce 
furent les représailles du caractère le plus outrageant. 
A peine en effet, au lendemain de leur retour, Fercourt 
eut-il paru le premier, sur la dernière marche du caveau 
où les esclaves avaient leur réduit, qu'Achmet-Thalem, 
porté au comble de la fureur, se jeta aussitôt sur lui, le 
saisit par le cou, lui cracha au visage et se mit à lui crier, 
en langage arabe : <» Perro sanza fede, gyaour, sentar 
ahaxo! » (Chien de Chrétien sans foi, couche-toi par 
terre ! » Ce disant, Achmet obligea Fercourt à s'étendre 
sur le sol et, les pieds tenus en élévation, à se laisser 
bâtonner. 

D'après les relations qu'aux Cousteaux de Fercourt 
rédigea longtemps après, retiré en son présidial de Beau- 
vais, du souvenir de ce mauvais moment, Regnard ne se 
serait pas comporté, sous les coups des Barbares, avec 
autant de fermeté que lui-même. Le futur conseiller au 
présidial rapporte, à cette occasion, qu'Achmet-Thalem, 
de crainte qu'Immona sa femme et Fatma sa belle-sœur, 
attendries par les cris des patients, ne vinssent à intercé- 
der en faveur de ceux-ci, les avait par son ordre éloignées 
toutes deux de la vue du supplice. Cette Immona est la 
personne qui, selon Regnard, se serait montrée éprise du 
poète au pont de chercher à le rendre infidèle à la belle 
Elvire. Regnard a même écrit, sur ces tentatives d'un 
genre bien passionné, des pages exquises et chaleureuses 
dont quelqu'un a pu dire avec vérité qu* a il n'y a point, 
dans le roman, ni même dans toutes les œuvres de 
Regnard, un récit plus naturel, plus coloré, écrit dans 
une langue plus ferme et plus vive que celui de l'amour 



74 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

de l'odalisque et de ses avances àZelmis (i). »Si l'on s'en 
rapporte au caractère des femmes de cette nation , cet épi- 
sode n'a rien que de vraisemblable et c'est un homme très 
au <ait des mœurs de l'Afrique en ces vieux temps, Pidou 
de Saint-Olon, ambassadeur de France près du roi de 
Maroc, qui a écrit que les esclaves mau-^esques, mais sur- 
tout celles qui sont d'origine juive, « aiment particulière- 
ment les Chrétiens à cause qu'ils ne sont pas circoncis et 
il n'y a point de stratagème dont quelques-unes ne se 
servent pour gagner les esclaves qui sont chez elles et qui 
ont la liberté d'entrer dans leur logis (2). » 

En dépit de certaines allégations de Regnard prétendant 
que son maître l'employa à faire la cuisine et à peindre 
des vaisseaux, nous apprenons (toujours par le manuscrit 
de Fercourt) que les besognes auxquelles étaient astreints 
les deux amis étaient d'un ordre beaucoup plus vil. A la 
vérité, ni Fercourt ni Regnard ne tournèrent, à l'exemple 
ancien de Plaute, la meule d'un boulanger; mais, tandis 
que Regnard dans la maison d'Achmet-Thalem cardait la 
laine, Fercourt la dévidait. Le seul adoucissement que 
Regnard obtint à sa condition date de l'instant où le poète 
se mit à confectionner, avec des brins d'osier, des cages à 
prendre les oiseaux. Comme ces cages étaient construites 
avec beaucoup d'industrie, Achmet-Thalem, le maître de 
Regnard, ne tarda pas à en faire le commerce ; et c'est ce 
que le poète lui-même, échappé de ses tribulations, devenu 
Trésorier de France, capitaine et bailli de Dourdan, se 
plut, par la suite, dans le billet suivant, à rappeler à 
Fercourt : « N'oublie pas surtout, cher ami, les doux 
moments que nous passions ensemble sur les degrés de 

(i) Gabriel Aymé, Étude sur les voyages de Regnard (Carcas- 
sonne, 1886). 
(2) Pidou df, Saint-Olon, État présent de l'Empire du Maroc. 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 75 

nosire puante et sombre demeure, toy en tirant la laine 
d'une main vive et légère, moy faisant des prisons aux 
oy seaux. » 

Une telle existence, faite d'un grossier labeur, agrémen- 
tée de coups, de menaces et qui se compliquait encore, 
chez Regnard, d'un amour contrarié, eût pu devenir mor- 
telle à nos personnages. Mais, comme il arrivait presque 
toujours en des cas semblables, la bonté, le zèle et le 
dévouement des religieux, tant de l'ordre de la Merci que 
de celui de Saint-Lazare, ne tardèrent pas à s'employer 
au mieux de l'intérêt, de la défense, enfin de la libération 
des prisonniers. L'un de ceux qui ont fait le plus, au 
xvii« siècle, pour le bien de la religion, le soulagement 
et la consolation des malheureux, le bon Vincent de Paul, 
avait été ému au plus haut point de l'état misérable dans 
lequel les Maures, aussi bien ceux de Maroc que d'Alger, 
maintenaient les captifs de leurs rapines. Dans le dessein 
de remédier à une condition si humiliante et si peu digne 
du nom d'hommes, Vincent de Paul résolut d'instituer à 
Tunis, voire à Alger, ville dans laquelle jadis il avait été 
retenu prisonnier lui-même, une mission de religieux laza- 
ristes qu'il nomma mission de Barbarie. 

Cette mission ne tarda pas d'acquérir, grâce à la dili- 
gence, à l'énergie et à l'inlassable sacrifice de ceux qui la 
composaient, une telle réputation d'efficacité que le roi 
ordonna, dès ce moment, que la fonction de consul de 
France dans cette contrée serait toujours remplie par les 
Lazaristes. M. Paul Masson nous informe que ceux-ci 
furent d'abord, et dans l'ordre chronologique, les frères 
Barreau, Dubourdieu et Jean Le Vacher. Selon les dires 
de Fercourt (et bien que Regnard dans la Provençale attri- 
bue cette intervention à M. Dussault, « consul de la nation 
française 0), c'est bien au P. Le Vacher que Fercourt, 



76 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

Regnard et ?v'°i® de Prade durent leur libération. 
Homme d'une piété sublime et le plus grand saint qui 
fût alors chez les Lazaristes et même dans le monde après 
Vincent de Paul, le P. Le Vacher n'hésita pas, malgré la 
répugnance qu'il éprouvait, à négocier avec Achmet-Tha- 
lem le rachat de ses compatriotes. « Courage, Monsieur, 
c'est Dieu même, avait écrit le fondateur de la mission 
de Barbarie à son saint disciple (lettre de 1655), c'est 
Dieu même qui vous a établi au lieu et à l'emploi où vous 
êtes. » Les événements ne tardèrent pas, après de longs 
mois de la captivité la plus rude, à justifier, aux yeux de 
Fercourt, de Regnard et de sa belle maîtresse, ces paroles 
adressées par Vincent de Paul au P. Le Vacher, Ce der- 
nier, grâce à l'avis qu'il avait fait passer en France de 
l'état d'esclavage auquel étaient réduits ces pauvres gens, 
ne tarda pas à recevoir, tant de la famille de Fercourt 
que de celle de Regnard, la somme nécessaire au rachat, 
soit, pour chacune des rançons, environ 12000 livres. 
Grâce aux 2 000 livres que le reUgieux réussit à faire 
rabattre, par Achmet-Thalem, sur les 12000 qu'exigeait 
le forban pour le prix auquel il estimait Regnard, le 
P. Le Vacher fut encore assez heureux pour négocier le 
rachat de M"»* de Prade. 

Ce qu'il y eut de plaisant, sinon pour de Prade, au 
moins pour le constant, sincère et parfait amant qu'était 
Regnard, c'est que le P. Le Vacher, ayant épuisé le peu 
de fonds dont il disposait encore à racheter la jeune 
femme, il ne lui resta plus en poche une pistole pour rache- 
ter le mari. Regnard, par l'effet de cette circonstance, ne 
recouvrait donc pas seulement la liberté, c'était en même 
temps une maîtresse aimée, choisie entre les plus tendres, 
qu'il retrouvait libre de tous liens et que — de retour à 
Arles — il espéra un moment pouvoir épouser. Ce qui 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 77 

rendait cette entreprise des plus faciles, c'est que M™« de 
Prade, qui n'avait point revu son mari depuis leur arri- 
vée à Alger et leur séparation au marché des esclaves 
{Balistan), croyait, pour tout de bon, qu'il était mort. 

Toute cette aventureuse, cocasse, attendrissante et déli- 
cate histoire se serait donc achevée comme un conte de 
féerie et la félicité de ce couple aimable eût été portée au 
comble si, tout à coup, sans crier gare et dans l'instant 
même qu'Elvire et Zelmis s'apprêtaient à convoler, sous 
le ciel de Provence, en de justes noces, de Prade, racheté 
de son côté par d'autres religieux, ne fût reparu, sem- 
blable en son épouvantail à ce Commandeur que Poquelin, 
pour la confusion de don Juan, a placé dans sa pièce. 
« Jamais, écrit Regnard, on ne vit un moment pareil, 
tout le monde devint immobile. Elvire regardait de Prade 
sans rien <iire. Zelmis considérait Elvire sans parler, et 
de Prade jetait les yeux tantôt sur sa femme et tantôt 
sur Zelmis. » C'était là une situation comme il y en a peu 
et de laquelle Zelmis ne pensa sortir qu'en disparaissant. 
Il y a lieu de croire que c'est à l'indiscrétion de ce mari 
gênant que Regnard pensa un jour, sinon dans la fable, 
du moins dans le titre, quand il imagina, pour l'une de 
ses œuvres théâtrales, cette comédie du Retour imprévu 
dans laquelle il conta le retour d'un bonhomme de père 
qu'on n'attendait plus et dont la résurrection vint vive- 
ment troubler un fils prodigue occupé à manger son 
bien. 

Quoi qu'il en soit de cet épilogue, et si l'on fait état de 
la fortune qui attendait plus tard Regnard dans ses succès 
de poète et ses fonctions élevées de tous les ordres, on 
peut se demander si celui qui aima avec tant de fidélité, 
de constance et de ferveur dans la passion, put oublier 
jamais la belle Provençale} Sans doute, par la suite des 



78 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES 

ans et la dissipation d'un monde où sa franchise et sa 
belle humeur devaient provoquer partout les plaisirs, on 
peut dire que Regnard rencontra, du côté des femmes, 
des succès nombreux, choisis et dignes d'un homme en 
qui le mérite personnel s'augmentait encore du prestige 
et du rayon de la gloire. Aux confidences qu'il a glissées 
un peu partout, non seulement dans son théâtre, mais 
aussi dans ses voyages en prose et en vers, dans les épîtres 
dédiées aux plus chers, aux meilleurs de ses amis, un 
BentivogHo, un du Vaulx, nous surprenons souvent dans 
cet ordre du cœur, des aveux d'un tour bien déUcat. 

Dans l'épître à l'abbé Bentivoglio notamment, il y a 
des accents qui ne trompent pas, et quand Regnard, dans 
deux vers de cette épître, écrit de la beUe à laquelle il 
pense : 



Je languis, je me plains quand je vois ses appas, 
Je ne soufîre pas moins quand je ne les vois pas. 



il fait songer à La Fontaine, au La Fontaine des Elégies, 
comme lui inconstant et comme lui amoureux. « Des 
attachements comme celui qui l'enchaîna, pendant plu- 
sieurs années, à la belle Lallemand » et dont parle 
M. Joseph Guyot dans son livre, le poète en eut de 
diverses sortes ; mais le Uen auquel il fut le plus long- 
temps fidèle et qu'il observa jusqu'à la mort fut celui qui 
le rapprocha des deux demoiselles Loyson, « des plus 
belles et des plus spirituelles, écrit Titon du Tillet (le 
Parnasse français), qui ont fait l'ornement des spectacles 
et des promenades de Paris 0. Tant en son hôtel de la 
rue de RicheUeu à Paris qu'en son logis de Grillon auprès 
de Dourdan, Doguine qui était blonde et Tontine, la brune 
joliment décoiffée, dont il a écrit ; 



REGNARD ET LA LITTÉRATURE BARBARESQUE. 79 

Ses cheveux sont en onde 
Et fort négligemment flottent à gros bouillons 
Sur sa gorge d'albâtre... 

occupèrent sa pensée et firent battre son cœur. Pour ces 
deux sœurs, rivales dans le plaisir et dans la beauté, 
Regnard a composé de bien jolis airs, des brunettes comme 
il disait ; pour elles, il a exercé sa verve et montré son 
talent. Ce que l'on a moins fait remarquer c'est, dans le 
Carnaval, l'un de ses « divertissements » inspirés par les 
jolies parades de la comédie vénitienne, l'embarras avec 
lequel il fait dire à Léandre, dont le choix oscille entre 
Isabelle et Léonore, ces vers qui peignent bien son hési- 
tation à choisir entre Tontine et Doguine : 

Quand je vous vois ensemble, 
L'amour qui dans vos yeux tous ses charmes rassemble 

Est également triomphant : 
Entre deux beaux objets qui tous sçavent me plaire. 

Le choix est difficile à faire 

Et l'un de l'autre me défend... 

Fontenelle, plus tard, dans un couplet dédié aux deux 
sœurs Loyson, ne s'exprimera pas plus galamment ni 
mieux. 

Et cependant, qui sait? Qui sait si le Trésorier de 
France et lieutenant des chasses, le poète et le drama- 
turge applaudi, dans son facile bonheur, ne regrettait 
rien du passé ? Qui sait si parfois, durant un soir heureux 
de l'été, Regnard, par la fenêtre ouverte de son beau cabi- 
net de Grillon, ne s'accoudait pas devant les parterres, ne 
se Iciissait pas aller à rêver, en écoutant les jets d'eau, 
à tout un rappel de sa jeunesse? Alors, tout comme 
MM. Bachaumont et Chapelle, les garçons joyeux, il se 
plaisait de nouveau, par un retour de tendresse, à penser 
à ces Artésiennes qui sont « propres, galantes, jolies ^, 

6 



80 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

aussi bien tournées que la Vénus de leur ville et qui, le 
soir, à l'heure où s'est tu le grillon, vont sur le cours, au 
bord du Rhône, deviser, rire et coqueter avec « quantité 
d<2 messieurs assez bien faits » . 

Le retour de De Frade n'avait pas permis que Regnard 
fûtd'e ces messieurs-là — que nommant les deux drilles — 
et M. Joseph Guyot, au cours de son remarquable et beau 
livre, €n parlant, à propos du poète, « de déceptions et 
de voyages qui ont blasé l'esprit et le cœur », accoentue 
bien volontiers un regret que nous croyons sincère chez 
Regnard. Ce dernier pensa toujours à ia belle Provençale. 
Cela est si vrai qu-è c'est bien longtemps après son retour 
de captivité que Regnard composa le récit de ses aven- 
tures et que, dans les minutes d'abandon et de mélancolie 
si rares chez ce joyeux homme, un Duché, un du Vaulx, 
voire l'acteur Poisson, intimes du poète, ses hôtes ou ses 
voisins de campagne, surprirent plus d'une fois Zelmis 
méditant devant les chaînes de son esclavage qu'il avait 
portées à Alger, sous les yeux d'Elvire. N'e^t-ce point 
M. Guyot qui a dit, toujours au sujet de notre poète, que 
« celui qui a été captif des Turcs l'a été plus d'uiîe fois 
aussi de son génie » ? 

Jamais ce génie, composé de nuaimces, de sourire, -de 
dharme, voire même de tendresse, n'a été, dans lan 
ordre tout particuUer, phis apparent — chez Regnard — 
que dans la Provençale. C'est un fait que d'une aventure 
de sa jeunesse, 'd'un -épisode de sa vie, celui-ci (comme 
l'entend Sainte-Beuv«) a composé un roman. Maiis ce 
romaTi même, après ceux de Madame de La Fayette, 
avant -que parût crelui de Prévost, n'ëtablit-il pas, du 
xrv'ii- au xvni« siècle, dans le genre tout 'sentimental, ncras 
dirions aujourd'hui psychologique, un Ken -charmant et 
subtH, une continuité délicate? 



UN CHRONIQUEUR 



CiiASTELLAlN 



C'est un petit vin de Beauiie ; on Ta recueilli en sep- 
tenabre sur les coteaux dorés tandis que, sur les ceps 
d'automne, diantaieut ,et voletaient les griyes. -C'est un 
ciiçLud élixir. A petites gorgées tu en bois un pichet, mon 
j»ait-re. Cela fait, tu -prends doucement ta plume ; tes 
afnaiiîs s'agitent, longues et belles; ton visage glaibre, 
.comme rasé de près par le barbier Olivier, s'anime de 
cikateur. Q.ne vas-tu célébrer cette fois, sur le vélin, dis- 
nous, vieux chroniqueur : les Dames de rhétorique, les 
Deux Félicités ou madame la Vierge sur le front blanc de 
qtti des peintres ont placé l'auréole des anges ? Que non 
pas ! Tu as bu un coup de vin de Beaune ; aussi ne bro- 
"deras-tu cett« fois, comme banderoles s'enroulent, ton 
:beau langage de .devises aux -dames et aux bienheureux ; 
triais toi, -Georges Chastellain, « escuier, panetier ,de 
Monseigneur de I>uc », tu composeras un peu ta Chro- 
nique de Bourgogne. Mon vieux maître, ce clair matin est 
:à tonpi'ince. 

C'est un vin yelouté du cru de Beaune. Cho, cette •&&[.- 
«aote de tacomté d'Alost (i), à cheveux roux, à tendres 

(i) Georges Chastellain, le chroniqueur des ducs de Bou,r- 
gogne, était natif d'Alost dans la Flandre orientale. 



82 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

yeux et à beaux seins t'en a, dans ton pichet, versé par- 
dessus l'épaule. Ton regard en est étincelant, ton cœur 
en est tout réchauffé. Bon panetier, c'est le temps de 
donner ton pain cuit; brave écuyer, c'est l'heure de tracer 
tes récits. 

Vois, par la baie ouverte, se propager jusqu'aux clairs 
fonds bleus, le fin paysage de collines. L'air est suave, 
les lointains limpides; au-dessus des sillons, de doux 
nuages avancent. Et c'est comme si, de l'horizon jusqu'à 
ton visage, venait parmi les fleurs et parmi les blés roux, 
un long tapis admirable. 

D'abord c'est une vaste campagne que tu vois : des 
plaines ensemencées, de petits tertres, une rivière avec 
des saules ; puis des boqueteaux, des vignobles, une 
autre plaine plus étendue. Une poursuite au gibier 
commence : il y a des chasseresses et des chasseurs et, de 
même que dans les tentures de fil d'Arras, des veneurs 
conduisant les hardes, les fauconniers avec les faucons. 
L'andouiller en avant, un grand cerf s'élance ! Et la bande 
des chiens blancs, la bande des chiens noirs bondissent 
sur ses pas... 

La tenture avance, avance vers toi, tissée de haute 
lice. 

Voici la ville de Dijon, toute dominée de flèches et de 
clochers, avec Saint Bénigne et Saint PhiHbert, les 
pignons des moutiers, et, comme dans les images, la Tour 
de Bar et le Logis du Roi; voici la vallée d'Ouche et la 
ville semble, au-dessus d'elle, droite comme une nef. 

Dans le mur du rempart, tel un œil qui regarde, une 
petite poterne s'entr'ouvre. C'est par là que le grand cerf 
s'élance ! Mais après le cerf, il y a la chasse ; après la 
chasse il y a les soldats armés des lances et des espadons; 
il y a les archers avec les arcs; et, par-dessus leurs têtes, les 



UN CHRONIQUEUR : CHASTELLAIN. 83 

pavois s'éploient! Vêtu, à tons violents, de belles pièces 
de couleurs, entouré des varlets, chevauche Philippe 
Pot ; et, par devant lui, messire de Clève- et messire de 
Crèvecœur. A leur suite se pressent les dames en huques 
et en hennins; puis une cavalcade admirable commence; 
des ménétriers, en avant, jouent des airs de noce. Une 
procession fastueuse, précédée d'os de saints qu'on porte 
dans des châsses, paraît à la suite. Des bannières claquent 
au vent ; passent des croix enluminées, des diacres avec 
des torches, puis de gras et beaux moines chantant du 
latin. 

De ton œil fin et vif, animé du feu de ton cru bourgui- 
gnon, ^oi tu suis du regard la belle histoire, la légende 
que tissent les mots sous tes mains, les fils d'or et d'ar- 
gent, les fils pourpres et bleus emmêlés sous tes doigts. 

Par la poterne passent les cavaliers ; un papegaut vole 
sur le ciel bien tissé... 

Et puis, voici d'autres soldats et d'autres gens ! Voici 
des trompettes et des hérauts d'armes vêtus de blanc, de 
pers et d'écarlate ; voilà des écuyers, voilà des enfants- 
pages; voilà les haquenées à l'amble. Et, par delà les 
pages et les cavaliers, s'avance une mule poussive brim- 
quebalant à petits pas, tout de guingois, un vieux cava- 
lier gris. 

Vois, mon maître ! Cet homme en mantel de gros vair, 
ganté de louveteau, dos voûté, figure glabre soas son 
chapeau d'images, c'est ta « vieille araigne », c'est 
Messer Louis Onze ! Mordjoie! Montjoie! crient les petites 
gens autour de lui, ou Noël! Noël ! Lui baise sa pate- 
nôtre. Et dans ses bas de futaine, ses mauvais houseaux, 
il marche en avant des autres. Et toi, au passage, tu le 
portraitures en nuances de poussière, en lignes de nuées 
ou en fils de brouillard ; car de vives couleurs, de laines 



84 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

optflentes, de drap éelatant^ d'étincelàrits joyaiii-, d'épée 
à poignée d'or ornée de diamants, tu ne veux qtte pour 
Monseigneur le Duc l Gelui-là — mieux que Philippe de 
Gomines ne sut faire — tu le peindras à riobles lignes, à 
teintes fauves et à beaux traits : le front houssu, les* yeux 
ardents et le regard téméraire, la bouche sensuelle, le 
col robuste et la Toison battant sur la poitrine ample. 
Leal F tançais avec mon prince! dis tu, tissant toujours à 
beaux mots d'historien comme un tisseur ferait achevant 
sa tenture. Leal Français, sincère et droit, fier et fidèle I 
C'est cela, bon serviteur ! 



UN POÈTE DES CHAMPS 



OLIVIER DE SERRES 



Mon maître, je te vois debout, en habit de velours, une 
grappe et des pampres à la main. Par-dessus ton épaule, 
vers le fond de l'estampe, s'enfuit le paysage ; un pota- 
ger à droite, un bouquetier à gauche, le ruchier d'un 
côté et la treille de l'autre composent un harmonieux 
décor à ta figure. Au loin, des gens vont et viennent, les 
uns portant des cuves, d'autres semant du grain, divers 
battant du blé ; il en est qui, suivant les époques, labourent 
la terre ou lient les gerbes; plus loin, celui-ci épampre 
les mûriers et celui-là reçoit le miel des abeilles. 

Mon maître, tourne un peu la tête; contemple ton gra- 
cieux Pradel en Vivarais : le Théâtre des Champs se joue 
là sous tes yeux. Toi qui connais le sens des saisons, le 
cadran des cultures, la raison qui fait que d'une petite 
graine il naît un grand arbre, tu en es l'acteur principal, 
mon maître. 

Tandis que, dans ton siècle, beaucoup allaient vêtus 
d'armures, la croix sur l'épaule et l'épée au côté, toi tu 
marchais modestement, en petite collerette et coiffé ras, 
dans un chemin de buis ; la bêche et le râteau étaient tes 
seules armes ; de combats tu ne livrais qu'à la terre opi- 
niâtre. La rude maîtresse que tu t'étais donnée là, mon 
maître ! Tantôt chaude à l'été comme une déesse lascive, 



86 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

l'hiver elle était glacée sous tes pas ; au printemps, du fes- 
ton des fleurs tu parais son sein nu; à l'automne, ainsi 
qu'une bacchante, elle répandait partout une teinte ver- 
meille. Mais, qu'elle fût froide ou ardente, sans voile ou 
parée, toi toujours tu l'aimais. 

D'abord, à force de vivre près des champs, dans les 
vergers et les vignobles, d'habiter sous un chaume de 
ferme, de te lever au chant du coq, tu devins sobre et 
frugal, bon aux autres et réservé avec toi-même. Oh ! le 
sentiment délectable que tu acquis des choses, l'habitude 
que tu contractas d'obéir à l'égal et doux rythme des 
heures, au calendrier toujours le même de la nature. 

A tes parents, tes amis et tes serviteurs tu ne parlas 
bientôt plus que par sentences et selon que t'enseignait 
la sagesse. « Que chacun, disais-tu, fasse sa charge sans 
bruit, vivant honnêtement »; « Hésiode, Caton, Varron, 
Columelle et autres anciens auteurs de rustication, tu 
liras toujours » ; « de nèfles et de châtaignes tu feras 
cueillette à l'automne » ; « avant la Saint-Martin tu ren- 
treras les fruits » ; ou bien, prononçais-tu encore, « ména- 
ger un chemin dans la vigne c'est mieux atteindre aux 
grappes. » Ainsi à tous et à toi-même dispenses-tu des 
préceptes ; ta vie est telle qu'un terrain fécond, disposé 
avec choix, suivant le sens du sol et des cultures. 

Pareil au tâcheron qui fait sa journée, tu vas, droit 
devant toi sans faiblir, mon maître. La taille et la greffe 
des arbres dans les espaliers, le labour de la terre, 
le geste des semailles, le soin charmant des fleurs 
occupent tes instants. Ferme et robuste tu vas parmi ton 
domaine. Et lui, ton gentil Pradel, contemple-le dès 
l'avril, orné de parterres, en juin étincelant de verdure, 
riche — en août — des plus vives richesses ; en septembre 
le faisan n'offre pas de plus chaude parure que lui ; et. 



UN POÈTE DES CHAMPS : OLIVIER DE SERRES. 87 

l'hiver, l'écureuil des bois qui casse et croque des 
faînes n'a pas de couleurs plus rousses que les siennes ! 

Toi, de même qu'un botaniste qui ferait son herbier, tu 
notes tout cela; et souvent, tandis que le raisin fermente 
dans le cellier, que les fruits mûrissent dans le fruitier, 
que les figues sèchent sur les claies, mon doux ménager, 
tu composes ton livre. 

Il arrive aussi, par les soirs d'été, quand tout repose 
au Pradel endormi, au moment secret où d'autres se 
glissent au lit des servantes, que tu médites encore, plus 
ardent et plus inspiré. Tu te dresses alors de toute ta 
taille ; tu vas vers ton vieux bahut de noyer ; tu l'ouvres 
et prends les Géorgiques à l'endroit où Virgile fait chan- 
ter les abeilles. Alors près de toi, autour, de ton front et 
jusque dans ton cœur tout bourdonne, palpite et vit d'un 
bruit d'ailes. Dans ton rêve apparaît le monde de Dieu 
sous sa diaprure de fleurs et sa vêture de vert ; et les 
fontaines où pousse le cresson elles aussi bourdonnent, 
comme si leurs petites vagues étaient des abeilles et que 
leurs flots pressés fussent le miel des dieux ! De tant de 
bruits, de chants et de murmures, tu demeures un peu 
étourdi ; et c'est comme quand le dimanche, assis sur 
un banc de buis, sous un arceau de feuillage, en avant de 
ta porte, tu savoures dans un gobelet d'argent un petit 
cru clairet de cante-perdrix ! 

Olivier, l'olivier est ton arbre ! Son fruit est huileux, son 
feuillage argentin brille et frissonne au vent sur les 
coteaux du sud. Mais l'oranger, l'oranger à la suave 
odeur tel que tu le connus dans le parc de Heidelberg, le 
meurier blanc dont se nourrissent les bêtes à soie, et la 
vigne aussi sont tes arbres amis. La vigne ! Tu sais la 
tailler et l'ébourgeonner, la faire grimper, et bien l'expo- 
ser. ^ Les petits vins verdelets, dis-tu, sont plus propres 



88 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

poiir l'été que l'hiver » ; mais tu conseilles, l'hiver, <> les 
muscats picquardants ». 

C'est pourquoi, sur le Tond de ton petit Pradel en Viva- 
rais, dans l'estampe ancienne que montre ton livre, je te 
vois à l'instant que tu tournes un peu la tête, debout, en 
habit de velours, l'olivier sur ton front, une grappe et des 
pampres à la main. 



LA MÊRË DE JACQUES AMYOT : 



MARGUERITE DES AMOURS 



C'est un amour 
Dont vous embellirez la terre, 

C'est un amour 
A qui vous donnerez le jour. 
(de Lattaignant. ) 



Dana cette galerie des « plus belles femmes », de celles 
qui par leur esprit et leur grâce donnèrent tant de lustre 
à notre nation, il y a bien des Marguerites : Marguerite 
d'Anjou, Marguerite de Provence. Plus tard, il y eut celle- 
là qu'on nomma Margot et qui fut épousée par le Vert- 
galant ; enfin, reine entre toutes, il y eut Marguerite de 
Navarre, la badine et la gaie, celle qui contait et rimait 
rondement, aimait de même, et qui fut nommée la Mar- 
guerite des Marguerites. 

Mais la Marguerite dont je veux parler ici, encore 
qu'éclose au bouquetier français, n'était ni princesse ni 
reine ; elle ne portait pas de robe blasonnée, n'était pas 
-coiffée d'une huque à aigrette et ne marchait pas les pieds 
chaussés à la poulaine. Cependant, elle était fort accorte, 
et, bien que vêtue de pauvre futaine et l'épouse d'un bou- 
langer, elle était la plus fine et fraîche femme qui fût 
digne de mettre au monde un poète. Et comme ce poète 
auquel elle donna naissance, le 30 octobre 1513, en sa 
bonne ville de Melun, ne fut rien moins que l'illustre et 



90 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

savant Amyot, je vous laisse à penser si le sort, en la 
nommant de son nom de jeune fille Marguerite des 
Amours, avait bien ménagé une mère délicieuse au poète 
qui fit si bien parler les bergers et dialoguer d'amour les 
pâtres. Si je faisais le portrait de Marguerite des Amours 
et que j'entreprisse de la montrer devant vous couronnée 
d'un petit « chapel » de fleurs, cotillon simple et souliers 
plats, je voudrais — pour l'honorer à travers son fils — 
que ce fût avec ces mots si fins, ces expressions toutes 
coquettes et enjolivées, enfin toute cette charmante parure 
à l'aide desquels, plus tard, le petit chevrier d'écolier, 
devenu un grand auteur, traça à travers Héliodore et 
Longus, les images de la douce Chariclée et de Chloé la 
tendre. C'est-à-dire que pour portraiturer Marguerite 
des Amours, ses joues rondes et vermeilles, son front poli, 
ses yeux de l'éclat le plus doux, sa bouche toute pareille 
à un œillet ouvert, il me faudrait demander au vieux 
maître de me prêter son langage et ces vocables exquis, 
au tour folâtre, au moyen de quoi il peignit avec appli- 
cation les portraits de ces nymphes aimables courant sur 
les pas de Daphnis ou sur ceux de Théagène. 

De la sorte, je ferais voir ses cheveux crespelés, son 
menton duveté comme pêche et son col ouvert caressé de 
ce « petit béat de zéphir » dont Amyot a parlé lui-même 
en nommant Chloé avec gentillesse. Et puis, ce que j'en- 
tendrais montrer encore, ce serait Marguerite des Amours 
occupée de son petit garçon avec autant de sollicitude 
et de tendresse que Daphnis l'était de ses chevreaux ! 

Le voilà donc ce petit levron, ce petit bouquin, ce petit 
biquet qu'elle porta amoureusement neuf mois dans son 
flanc et qui joue maintenant à casser des flûtes et piper 
les oiseaux durant que, dans le fournil du boulanger son 
père, on entend maître Amyot soufflant comme Vulcain 



LA MÈRE DE JACQUES AMYOT. QI 

sur le brasier et peinant à pétrir la pâte ! Ne savez-vous 
pas que ce petit bonhomme, ce petit berger couronné de 
pampres et qui se montre déjà sensible au chant du merle 
et au concert du grillon, ne se plaira pas toujours à se 
barbouiller les lèvres de la lie des grappes et du miel des 
ruches ; mais ce qu'il aimera à connaître et goûter un peu 
plus tard, devenu un grand garçon > avant même les 
amourettes, ce sera le suave langage, celui que savent les 
clercs et que l'on enseigne à Paris, non loin de la Cité, 
au bas de la Montagne Sainte-Geneviève, en ce collège du 
Cardinal-Lemoine déjà si réputé alors. 

Ah ! le rude déchirement que ce fut, pour cette mère 
adorable, le jour où il lui fallut se séparer de son marmot 
et l'envoyer en ce lieu docte, aux soins des bateliers ! De 
même que l'on voit les bergers, dans le récit de Longus, 
suspendre des « chapeaux de fleurs » en hommage aux 
figures des dieux, ainsi Marguerite des Amours et son 
enfant Jacques s'en allèrent dédier à saint Nicolas, patron 
des écoliers, un épi de blé et une branchette de pin. 
Après quoi, la bonne mère, les y eux plus pleurants 
qu'une fontaine, étreignit très fort son garçon contre 
elle et, comme on voit que Lycœnion fit présent à 
Daphnis d'une flûte harmonieuse, d'une gaufre à miel 
et d'une panetière de peau, on vit Marguerite des 
Amours offrir au mignon qui devait être un jour abbé 
de BeUozane, évéque et précepteur des enfants de 
France, un pipeau sonore, une galette craquante, une 
escarcelle et, enfin, dans celle-ci, glisser deux deniers 
tournois. A l'instant où le chaland quitta Melun, allant 
du côté de l'aval dans le sens de Paris, elle agita longtemps 
la main en signe d'adieu. Debout au milieu des mariniers, 
le petit Jacques, à mesure que s'éloignait le bateau, voyait 
disparaître l'image de cette mère bien-aimée, de cette 



92 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

bianeh€ Marguerite au nom des Amours, si bonne et 
si belle qui l'avait tant de fois, étant petit marmouset, 
réchauffé de ses lèvres et bercé de ses chansons. 

Nourri de grec et de latin, rompu aux billevesées 
d'école, le petit biquet de ^leiun ne tarda pas, tant il avait 
l'esprit prompt et vif, l'entendement éveillé, à briller 
parmi les jeunes clercs, dans ce Collège du Cardinal où il 
passait maintenant de longues heures penché sur les livres 
ou à entendre les maîtres. Bientôt, les blondettes délurées 
qui vont autour des écoles, dans la rue Saint-Jacques, 
regarder effrontément les garçons de Soi"bo-nne jusque 
sous leur toque, ne tardèrent pas à le considérer avec 
intérêt. Mais lui n'avait qu'une joie, qu'un bonheur au 
monde : c'était, selon la tradition, -de recevoir chaque 
semaine — des mains du batelier de Melun — un gros 
pain pétri par le boulanger son père, et quelques gâteries 
apprêtées par sa mère. 

Du Collège du Cardinal Lemoine, il ne reste pluSj depuis 
bien longtemps, que le souvenir. Maisee souvenir est grand 
puisqu'il rappelle le temps où l'illustre Arayot étudia, 
grandit -et vécut dans son ombre. Pour ma part, tout 
remué de ces images, je ne descends jamais cette 'longue 
rue -du même nom et ne traverse jamais la Seine, du côté 
■de l'ile Saint-Louis, vers le Port-aux-Pommes, sans 
^n'arrêter à considéra si, sur l'u-n des bateaux venant de 
Melun et gli,5sant sur 'le fleuve, ne se trouve pas, assise à 
l'avant, une grande et belle femme toute semblable à 
Marguerite des Amours et qui, dans sa panetière, \4ent 
apporter â son petat garçon, écolier à Paiis, un gâteau 
iait au fm.ë\, atne galette craquante et un pain d&ré. 



LE PÈRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ 



LE BARON DE CHANTAL 



La surprise des voyages, cette surprise qui apportait 
au regard d'un Stendhal un imprévu et un enchante- 
ment perpétuels, ne réside pas seulement dans la beauté 
des paysages, la cadence de la mer, le mouvement des 
forêts ; mais encor.e elle emprunte aux vieux mausolées, 
aux habitations anciennes, à tout le détail des pierres 
intactes ou brisées de jadis, un rappel du passé, un sou- 
venir de lliistoire. Les annales de la France, ainsi qu'au- 
tant de témoins d«s âges, sont inscrites de la sorte à 
tous les vestiges des naonuments. 

Cela est si vrai qu'a peine débarqué, voici quelque 
temps -dans cette île de Ré, d"* aspect un peu grisâtre et 
•monotone, aux longs rivages, tout en marais salants, en 
routes plates et en petits vignobles, je n'avais que deux 
pas â faire, à l'intérieur de la vénérable église fortifiée de 
Saint -Martin, pour découvrir dans Tombre d^un pilier 
et décMffreT aussitôt, sur une pierre toute moderne 
<< réédifiée par les soins de l'oi-dre de la Visitation, des 
familles alliées de Rabuti-n et Frémycrt; «>, cette iTiscri|)- 
tion qui concentre, qui ramasse en elle, si l'on peut 
^re, toute une phase de notre passé Tmlitaire -et Feïi- 
^eux, tout un moment ïameux de nos lettres : 



94 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

CY GIT 

CELSE BÉNIGNE DE RABUTIN 

CHFVALIER, BARON DE CHANTAL 

FILS DE CHRISTOPHE DE RABUTIN, BARON DE CHANTAL 

ET DE JEANNE-FRANÇOISE FREMYOT 

, FONDATRICE DE l'oRDRE DE LA VISITATION 

CANONISÉE LE \^ AOUT I767, 

ALLIÉ A LA FAMILLE DE SAINT-BERNARD, 

PÈRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ, 

NÉ EN 1597, 

TUÉ LE 22 JUILLET 1627 

A LA POINTE Dii SABLANCEAUX (iLE DE RÉ) 

EN S'OPPOSANT A LA DESCENTE DES ANGLAIS 

A LA TÊTE DE l'ESCADRE DE GENTILSHOMMES VOLONTAIRES 

qu'il commandait sous le MARQUIS DE TOYRAS 

APRÈS UNE LUTTE DE SIX HEURES 

DANS LAQUFLLE IL REÇUT VINGT-SEPT BLESSURES 

ET EUT TROIS CHEVAUX TUÉS SOUS LUI 

IL FUT RENVERSÉ DANS LA MÊLÉE. 

IL LAISSA UN NOM CHER A LA RELIGION, 

A LA PATRIE ET AUX LETTRES. 

REQUIESCAT IN PAGE 

Cette inscription empreinte dans la pierre et que 
seules sans doute, par les soirs d'hiver, quand l'Océan 
est déchaîné et les barques en perdition, viennent inter- 
roger les femmes des pêcheurs rhétais, tout à coup elle 
venait de dresser devant moi, en dehors du temps et 
comme s'il eût été là vivant devant mes yeux, ce petit 
gentilhomme de la vieille France, dévoué à Dieu et à 
son roi, qui fit en son temps si vaillamment son devoir 
contre l'envahisseur et que nous apercevons désormais, 
dans le recul des âges, placé entre deux femmes divines : 
cette sainte Chantai, sa mère, disciple de saint François 
de Sales, fondatrice de l'Ordre de la Visitation, et sa 
fille, cette charmante, cette savante, cette vivante 
Mme de Se vigne qui eut bien souvent, dans la manière 
de tenir la plume, de ce naturel et de cet esprit que 
lui-même apportait à manier l'épée. 



LE PÈRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 95 

« II y avait, a dit du baron de Chantai son cousin 
Bussy, bretteur et drôle qui s'y connaissait, un tour à 
tout ce qu'il disait qui réjouissait les gens ; mais ce n'était 
pas seulement par là qu'il plaisait ; c'était encore par 
l'art et par la grâce dont il disait les choses ; tout jouait 
en lui. i> Et c'était à ce jeu de son cœur, à ce jeu aiguisé 
de son esprit, si représentatif de notre nation, que je 
pensais encore, à quelques pas de Saint-Martin, tandis 
qu'au petit musée local installé dans le vieil hôtel des 
Cadets gentilshommes de la marine, je contemplais les 
planches magnifiques d'un burin plein de relief où 
Jacques Callot, à la demande du roi Louis XIII, a repré- 
senté les phases des sièges fameux de Vile de Ré et de La 
Rochelle. Partout, dans ces œuvres d'un mouvement 
hardi, d'une rare puissance d'animation, ce ne sont que 
brûlots chargés, galères ramantes hérissées de lances 
tattues par les flots (i), petits voiliers du genre de ceux 
que nous voyons encore de nos jours s'en aller loin à la 
pêche ; mais les uns et les autres couverts de soldats 
armés de mousquets, de matelots avec des sabres et 
des grenades se portant, les uns à l'attaque, les autres à 
la défense ; sur la grève de l'île, depuis Sablanceaux 
jusqu'aux bastions de Saint- Martin en passant par le 
fort de la Prée, s'aperçoivent, en regard de ceux de la 
mer, les gens de Messieurs de Toiras s'opposant par la 
force à la violence des assaillants. Nul doute qu'au pre- 
mier rang de ces braves, non loin des frères Robin et Paul 
de Toiras, tous deux lieutenants du roi, le baron de 
Chantai ne fasse vaillante figure. En effet, encore que sa 
mère, veuve de Christophe II de Chantai, fût devenue 
pieuse dame, édifiante et sainte, lui savait bien, par 

(i) « Une nef voguant sur des flots agités », cette image, aujour- 
d hui encore, se retrouve dans les armes de l'île de Ré. 



96 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

l'exemple de ses ancêtres, plutôt qu'une oraison ce que 
valait un coup de lame appliqué avec adresse (i). En 
ce jour ardent de bataille, Celse-Bénigne en assena 
de furieux et de bien sentis, mais lui-même, atteint de 
tous côtés, perdant le sang par vingt-sept blessures, ren- 
versé et frappé dans la mêlée des gens de France et de 
ceux de Buckingham, ne tarda pas de succomber. 

Au moment où il tomba, droit à son poste, M. de 
Chantai était dans son année vingt-septième, marié à 
Marie de Coulanges et père d'une fillette, dernier rejeton 
de l'arbre des Rabutin, qui n'avait pas deux ans. Dès 
que la sainte des saintes, la pure brebis du troupeau de 
M. de Genève, Jeanne de Chantai, apprit la nouvelle 
d'une mort si funeste, avec beaucoup d'humilité elle 
remercia Dieu de cette épreuve qui lui enlevait un fils. 
D'abord, à la faveur de la prière, elle se rappela le 
passé, la scène tragique, à Dijon, dans la maison du pré- 
sident Frémyot son père, le jour où elle quitta tout et 
franchit même le corps du petit Celse-Bénigne, de « l'en- 
fant de l'holocauste », comme elle disait dans son sacri- 
fice, pour s'élancer vers Dieu et vers le cloître ; puis, un 
moment après, s'étant ressaisie, elle pensa à l'avenir, à 
l'enfant qui demeurait, à la mignonne Marie de Rabutin. 
Elle en écrivit aussitôt à sa bru, Marie de Coulanges, la 
veuve éplorée, parlant du « gage » de ce mariage sitôt 
anéanti, du « dépôt que venait de placer entre ses 
mains la Providence, 

(i) Dans son beau livre consacré à B us sy- Rabutin (1909) 
E. Gérard-Gailly écrit, de Christophe II de Rabutin, l'époux de 
Jeanne Chantai, qu'il transmit à son fils Celse-Bénigne « l'incor- 
rigible frénésie de sa race « ; et il ajoute : « Et le fils, qui devait 
mourir à Ré à 27 ans, fut digne du père : duelliste impénitent, 
amoureux de complots, étourdi, d'une prose spirituelle comme le 
sera celle de sa fille, la divine marquise. » 



LE PÈRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 97 

Le « gage », le « dépôt » sacré dont l'aïeule parlait 
ainsi à Marie de Coulanges, c'était la fillette qui devait 
devenir un jour, sous le règne suivant, l'cpistolière, l'au- 
teur fameux des Lettres. Tout cela comporte bien du tra- 
gique et bien de l'honneur, bien de la gloire aussi ; et 
c'était à cela que je pensais il y a quelque temps, sous 
le sole.l, entre les ceps de vigne et les figuiers, des- 
cendant à Saint-Martin-de-Ré cette tiède et calme rue 
Bdron-de-Chantal, attenante à la vieille et charmante 
place Louis-XIV , et dont le nom, suscité devant moi 
par la pierre d'un tombeau, venait d'animer à mes yeux 
tant de souvenirs, de ressusciter tant de spirituels et 
fiers personnages d'un temps fertile en actions hautes et 
nobles en saillies de la conversation et en mots du cœur. 



UN ACTEUR DE MOLIÈRE 



MONSIEUR DES AIRS=GALANTS (^) 



Parmi tant de garçons de la troupe de Molière que ce 
grand comique aimait volontiers à mêler à ses acteurs il 
n'en était pas. Monsieur des Airs-galants, dont le nom 
fût plus joli que le vôtre. Avec ce nom-là porté sur la 
scène, et dans le temps que les figures de ballet se for- 
maient autour de vous pour vous inviter à danser, il me 
semble — costumé à la mauresque, le teint basané, la 
taille ployante et mobile, le jarret tendu et le sourire aux 
lèvres — que vous étiez ie plus agréable damoiseau qu'on 
pût voir. 

N'est-ce pas Tallemant, nommant Bassompierre, qui 
écrit de ce gentilhomme, célèbre par ses bonnes fortunes 
et ses bons mots, qu'il était à la cour ce que Bel Accueil 
est dans le Roman de la rose ? Eh bien ! dans le ballet du 
Sicilien, confondu dans la même parade avec les gens de 
cour et les comédiens, je crois bien — Monsieur des Airs- 
galants ! — encore que les marquis de Rassan et de 
Villeroy, M. le Grand et le Roi lui-même fussent du 
divertissement, que vous étiez aussi ce garçon de bon 

(i) M. des Airs-galants est indiqué par Molière au nombre des 
personnages vêtus à la mauresque qui « ont récité, dansé et 
chanté » dans le ballet du Sicilien ou l'Amour peiniie. 



UN ACTEUR DE MOLIÈRE. 99 

accueil, courtois et avantageux, que TaDemant a 
nommé à propos de son héros. 

Sur ce décor de Messine, devant le ciel nocturne 
« habillé en Scaramouche » dont Molière a parlé dans 
sa pièce, vous faisiez voir aux yeux du public le talent 
le plus remarquable à baller et à sauter. 

Quoi que vous entreprissiez d'exprimer ce soir-là au 
moyen de vos pas, ceux-ci ne laissaient pas d'être les 
plus éloquents qu'on vit jamais au théâtre. Tantôt 
mimant les soupirs d'Adraste, tantôt les fureurs de don 
Pèdre, vous saviez, rien qu'en arrondissant le bras, en 
pivotant comme il faut sur le talon ou rejetant de côté 
avec un grand air votre manteau sicilien, vous donner 
dans le regard cet air suppliant et tendre et d'autres 
fois courroucé que les acteurs prêtent à l'ordinaire aux 
figures de l'amour et de la jalousie. 

La belle Grecque, dans ce divertissement que Molière 
avait composé exprès pour le roi, c'était M^^^ de Brie ; 
vous savez que M*^'- de Brie était grande, bien faite, 
jolie, et Beauchamps ajoute qu'elle dansait et chantait très 
bien. Dans cette comédie du Sicilien ou l'Amour peintre, 
Mlle de Brie jouait la coquette amoureuse. Elle la 
jouait aussi bien que vous jouiez le galant, c'est-à-dire 
qu'en minaudant, souriant, dégageant à propos de ses 
habits le plus qu'il lui était possible de ses bras, de sa 
gorge et de ses épaules, elle était la personne la plus 
piquante qu'on pût souhaiter dans cet emploi. Et vous. 
Monsieur, et vous ? Quand M^^^ de Brie, toute pétillante 
d'enthousiasme et de tendresse, allait jusqu'à s'écrier : 
'< Ce gentilhomme me paraît le plus civil du monde ! » 
il me semble que c'était à vous, plus encore qu'à Lagrange 
jouant le rôle d'Adraste, qu'allaient ses façons; mais, 
surtout, quand elle ajoutait, toujours dans sa tirade, 

BIBLIOTHECA 



100 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

que les Français « ont quelque chose en eux de poli, de 
galant » que n'ont pas les autres peuples, il était beau de 
penser que ce personnage si poli, si avenant, représen- 
tant les Français aimables et de ton courtois, dans la 
pensée de M^^^ de Brie, Monsieur, ce ne pût être que 
vous ! 

Monsieur des Airs-galants, si le sort vous eût fait naître 
cinq ou dix ans plus tôt, il me paraît bien que vous 
eussiez été de ces gens que CoUetet nommait des « plu- 
mets » et Scarron des « damoiseaux huppés », c'est-à- 
dire que vous eussiez été de ces fats importuns, de ces 
galants guindés et empanachés, parlant de façon pré- 
cieuse, appliqués à paraître et, par leurs airs convenus, 
se rendant manifestement insupportables aux yeux des 
gens. 

Le portrait à'iphis, l'homme de la mode, qu'a peint 
La Bruyère : « Il a la main douce, il l'entretient avec 
une pâte de senteur ; il a soin de rire pour montrer ses 
dents; il fait la petite bouche... il regarde ses jambes, il 
se voit au miroir... », voilà quel eût été le vôtre. Mon- 
sieur des Airs-galants si, par une heureuse fortune, le 
goût, votre bon goût inné, ne vous eût retenu sur cette 
pente fatale où des poètes comme Chapelain, des con- 
teurs de sornettes comme les Scudéry, des baladins 
comme Pécourt ou Le Basque glissèrent facilement par 
affectation. 

Le goût — Monsieur des Airs-galants — ce goût qui 
est la mesure et l'ordre de toutes choses, aussi bien de la 
danse que du reste, a aidé à composer de vous, dans le 
Sicilien, une figure d'un maintien aisé, modeste, sans 
rien de glorieux, mais simplement la plus plaisante et 
la plus aimable qui convînt à votre personnage. Et c'est 
bien à vous, autant qu'à iphis, que La Bruyère eût pu 



UN ACTEUR DE MOLIÈRE. lOI 

prêter ce « mouvement de la tête » , cet << adoucissement 
dans les yeux », enfin cette molle démarche que nous 
aimerons à retrouver un jour dans ce petit ouvrage Se 
peinture fait à votre ressemblance, qui représente un gar- 
çon indifférent, vêtu de soie et de satin zinzolin, coifïé 
d'un bicorne, s'essayant comme vous à baller, comme 
vous faisant l'enjôleur et qui, trait pour trait, façon 
pour façon, semble esquisser, avec toute la décence et 
le maintien imaginables, les mêmes pas du menuet, 
qu'avec des airs si galants, si tendres, vous dansâtes jadis 
vous-même, devant toute la cour, dans le divertissement 
de l'Anwuy peintre. 



AUTOUR DE M^^ DE SÉVIGNÉ 



MADAME DE SÉVIONÉ A CHAULNES 



Chaulnes et la compagnie que j'y 
ai vue me revient souvent au cœur. 
(FÉNELOI4, Lettre, 1709). 



Entre le vallon modéré de la Tortille et celui plus 
étendu de la Somme, s'élevant au-dessus de la dévasta- 
tion des prairies, défiant la bombe et l'obus, le villageois 
clocher de Combles se dressait, avant la dernière et 
grande guerre, au-dessus du bouquet défeuillé des 
ormeaux. Et ce clocher, qui n'était guère qu'un pi- 
geonnier, tant il était simple, éleva longtemps, au ver- 
sant d'une colline modeste, en plein pays de Santerre, 
une protestation muette et courageuse. 

Pour Chaulnes, le << lieu très enchanté » de M"^^ de 
Se vigne, le « beau séjour » de Coulanges, le princier 
domaine tout voisin de Combles où passèrent, ne fût-ce 
qu'une nuit et un jour, les hôtes les plus opulents d'un 
siècle extraordinaire, l'ennemi ne laissa pas un instant 
d'en profaner la gloire. En 1914 comme en 1870, il y 
pénétra ; et cependant dans cette vieille demeure des 
seigneurs de Chaulnes, dépendante de l'intendance 
d'Amiens, des bailliage et élection de Péronne, les souve- 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. I03 

nirs de l'histoire continuent à se lever du sol ancien, des 
pierres vénérables et de tous les vestiges pour opposer 
au présent la magnificence et le rayonnement à peine 
éteints des vieux âges. Non pas que la guerre dût épar- 
gner Chaulnes, en ce temps-là plus qu'au nôtre (i) ; en ces 
pays de marches, carrefours de divers peuples, les armées 
avaient toujours passé, causant bien des ravages; mais 
ceux-ci ne subsistaient jamais au delà d'un temps assez 
court ; et c'est alors que Chaulnes reprenait sa physio- 
nomie joyeuse, son accueillant visage et que tout ce qu'on 
peut imaginer de plus puissant se donnait rendez-vous 
sous ses charmilles. 

Défaites-vous de l'envie 
De Paris et de la Cour, 
Demeurez en Picardie : 
Chaulne est un si beau séjour!... 

Ce couplet de Coulanges, composé sur l'air Je ne sau- 
rais, trahit assez la prédilection qu'éprouvait, à l'endroit 
de Chaulnes, la société la plus élevée d'un temps assez 
peu sensible aux beautés rustiques. Il faut remarquer 
qu'il en est des pays comme des hommes ; le succès qui 
s'attache aux personnes illustres rejaillit volontiers sur 
les biens dont ils sont maîtres. De cette sorte, la fortune 
de Chaulnes est due tout entière à ses possesseurs ; et 
l'on peut dire, en parlant de ce domaine, que la faveur 
dont il jouit par la suite auprès des délicats provient, en 

(i) Le vieil et naïf historien Jehan Patte le relate volontiers 
dans son Jout-nal. En 1695, écrivait-il, « les Espagnols passè- 
rent l'iau (la Somme) à Bray et vinrent pillier le chastiau de 
Chaunes, et prendre Madame prisonnière et la mirent à rançon, 
ayant tout p llié le chastiau et emmené tout le bled qui estoit 
dedans... et pillèrent aussi une grande partye du pays de 
Santer... » 



104 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

partie, de la réputation de la branche cadette de la 
maison de Luynes. 

Honoré d'Albert, duc de ce nom, connu longtemps à la 
cour sous le sobriquet de Cadenet, qui se montra plein de 
bravoure au siège d'Arras, était le frère du fameux 
Charles, marquis d'Albert et duc de Luynes, grand fau- 
connier de France et favori de Louis XlII. Autant par 
la situation de son aîné que par ses vertus propres, 
Honoré d'Albert obtint le bâton de maréchal et fut créé 
duc de Chaulnes. C'est sous son toit, dans sa demeure de 
Picardie, que Louis XIII, accompagné d'Anne d'Au- 
triche, s'arrêta du 3 au 11 juin 1632, au retour de Calais. 
Le cardinal de Richelieu lui succéda un peu plus tard. 
On était en 1640 ; et comme, dans ce temps-là, la guerre 
ensanglantait déjà la contrée, le ministre était venu à 
Chaulnes dans le dessein d'en suivre l'action au plus 
près des armées. Celles-ci, stimulées par la présence du 
cardinal, se comportèrent si bien que Bapaume, sur un 
« front » assez semblable à celui qui nous couvrit depuis, 
ne tarda pas d'être enlevé. Le cardinal en fît l'occasion 
d'un Te Deum, lequel fut chanté avec grand éclat, tant à 
Chaulnes que dans tous les pays du bailHage. 

Un peu plus tard, le 9 juillet 1671, Louis XIV, reve- 
nant du Quesnoy, avec la reine sa femme et plusieurs 
princes, alla dîner à Magny (i), chez la duchesse de 
Chaulnes. Celle-ci était la propre amie de M°^® de Sévigné; 
et cela laisse à penser la faveur qui s'attacha dès lors au 
duché-pairie, faveur qui se prolongea au xviii® siècle 
et ne connut de déclin qu'à la Révolution. 

Du château lui-même, abattu depuis lors, l'on ne con- 
serva que deux pavillons et l'avant-cour. Pour le beau 

(i) Magny : l'un des fiefs de la maison de Chaulnes, situé 
entre Noyon et Ham. 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. I05 

pavé que les ducs de Chaulnes avaient fait établir à 
grands frais pour communiquer avec la route de Flandre, 
il ne dut d'être épargné qu'à la bienveillance des agents 
des ponts et chaussées qui voulurent bien le confondre à 
la route départementale. Mais des toits orgueilleux, des 
antiques tourelles, du système hydraulique qui circulait 
de tous côtés, des grilles forgées portant les armes de la 
maison de Chaulnes: d'azur au chevron d'or accompagné 
de trois clous de la Passion de même, ne survivent plus 
que les débris. Aussi bien, l'un des historiens les plus éru- 
dits de cette contrée si fertile en souvenirs, l'abbé Paul 
de Cagny, l'a pu dire au cours d'un vaste et parfait 
ouvrage : « Une pensée de tristesse et de regret s'empare 
de l'esprit, lorsqu'on promène ses regards sur les lieux 
solitaires où s'élevait autrefois le somptueux palais de 
Chaulnes ». « Ce somptueux palais », l'un des plus beaux 
de la France ancienne, comme Vaux, comme Marly ou 
Bellevue, a connu le triomphe. De nos jours, la guerre 
acheva d'anéantir jusqu'aux traces de son passé : mais ce 
passé resplendit de tant de magnificence, il est habité de 
formes si charmantes, tant d'attrayantes figures se 
dégagent de son histoire, qu'on ne peut, malgré le temps 
et les désastres, s'empêcher de venir, jusque dans ses 
ruines, interroger les ombres. 

II 

De toutes ces ombres anciennes et délicates, qui com- 
posent ici une galerie aimable, la plus célèbre, la plus 
rare, mais aussi, par tous les dons de l'esprit et du corps, 
l'amour maternel et le talent, la plus exquise, la plus 
française, est M™® de Se vigne. 

Il n'y avait personne au monde — après M°^® de Gri- 



I06 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

gnan bien entendu — que M°*« de Sévigné affectionnât 
autant que M^^^ de Chaulnes. << M™^ de Chaulnes, a écrit 
Emile Faguet, était peut-être, avec M°^® de La Fayette. 
l'amie la plus intime de M"^® de Sévigné. » Mais, tandis 
que M^"® de La Fayette ne possédait, pour toute cam- 
pagne, que ce joli jardinet du Petit-Luxembourg qui lui 
donna peut-être l'idée du cabinet de verdure de la Prin- 
cesse de Clèves, M^^ la duchesse de Chaulnes, tant en 
Picardie qu'en Bretagne, étendait son pouvoir sur des 
terres nombreuses. 

M. le duc de Chaulnes, en même temps qu'il était ch'- 
telain à Chaulnes, avait été nommé, par le roi, au gouver- 
nement de Bretagne (i). Il en résultait, pour le gouverneur 
autant que pour Madame sa femme, des allées et venues 
continuelles ; si bien qu'il y eut peu de grandes dames 
qui fissent, en ce temps-là, plus de voyages que M°^® de 
Chaulnes ; et, comme M"^^ de Chaulnes ne pouvait pas se 
séparer de M™^ de Sévigné, pour laquelle elle éprouvait 
un attachement de tous les jours, il en résultait que la 
plus charmante épistolière qu'on connut jamais, s'en allait 
à Chaulnes avec la gouverneuse. De Chaulnes, elles se 
rendaient de compagnie à Bourbon ; et, d'autres fois, aux 
Rochers par Rouen et Caen. C'étaient là des itinéraires 
qu'on retrouve, à tous les endroits des Lettres, décrits 
avec ce charme, cette aisance et ce relief dans tous les 



(i"i Au moment de la grande sédition de Bretagne, en 1675, 
M^' <= de Sévigné fut souvent amenée, dans sa Correspondance, à 
parler du duc de Chaulnes : « J'irai voir ces coquins qui jettent 
des pierres dans le jardin du patron (le duc de Chaulnes) », dit- 
elle en nommant les révoltés. Quand M"^® de Sévigné se rend en 
Bretagne, « le duc et la duchesse de Chaulnes, écrit 
M. André Hallays (En flânant : de Bretagne en Saintonge), lui 
prodiguent les marques de leur affection. Elle reçoit aux Rochers 
la duchesse qui est « une bonne et solide et vigilante amie ». 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. lO^ 

faits qui n'appartiennent qu'à il"® de Sévigné ; mais — 
de tous ces itinéraires — celui de Picardie étant le seul 
qui nous amène en droite ligne à Chaulnes, nous allons 
nous y arrêter le temps d'entendre rouler le carrosse, 
frissonner le vent sous la charmille ou, dans le grand salon 
du château, flamber le feu des sarments. 

« Je suis tellement en l'air et tellement partie de Paris, 
que je m'en vais me reposera Chaulnes ; M™® de Kerman 
prend le même parti. Ainsi voilà qui est fait, et nous 
partons demain. » C'est par cette lettre, écrite le 
13 avril 1689, à M"^® de Grignan, que la plus tendre et la 
plus belle des mères fait part à sa fille de sa résolution de 
se rendre au pays picard. A vrai dire, cette résolution est 
vieille de quatre ans. En 1685, déjà, tandis que les der- 
niers bruits de l'émeute contre le duc de Chaulnes finis- 
i saient de s'éteindre en Bretagne, M°*® de Sévigné, de sa 
; terre des Rochers, instruisait M™® de Grignan de ce 
■j projet de la duchesse qui 'a veut emmener à Chaulnes. 
t « Encore, dit-elle (lettre du 31 août 1689) que Chaulnes 
il ne soit pas comme les Rochers d'où elle donne ordre à 
(I bien des affaires », c'est une résidence assez convenable 
j| au repos, à la méditation, et, par le commerce de quelques 
esprits heureux, l'attrait du site et la paix de la cam- 
: pagne, le lieu du monde le plus propre à rêver à l'enfant 
* absente. 

A cette enfant, la plus chérie qui soit au monde, à 
Françoise-Marguerite, comtesse de Grignan, M™® de 
Sévigné ne peut pas se tenir d'apprendre à quel point 
elle ressent du plaisir à s'en aller ainsi vers le vieux do- 
maine où le duc de Chaulnes se montra si indu-trieux 
que, par sa volonté, un château splendide et des jardins 
de féerie se sont élevés sur un sol ingrat. En vérité, il y a 
quelque ressouvenir des longues carrossées du Roman 



I08 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

comique dans cette épistole, relatant le voyage de Paris 
à Chaulnes, envoyée de Picardie à M°^® de Grignan ; 
mais admirez la verve et l'esprit de ce début : << Me voici 
à Chaulnes, ma chère fille, et toujours triste de m'éloi- 
gner encore de vous... Je partis donc jeudi, ma chère 
comtesse, avec M°^® de Chaulnes et M™® de Kerman, 
Nous étions dans le meilleur carrosse, avec les meilleurs 
chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de four- 
gons, de cavaliers, de commodités, de précautions que 
l'on puisse imaginer. Nous vînmes coucher à Pont 
(Sainte-Maxence) , dans une johe petite hôtellerie et le 
lendemain ici. Les chemins sont fort vilains, mais cette 
maison est très belle et d'un grand air... » (Lettre du 
17 avril 1689.) 

A peine a-t-elle dit cela que la voici partie à nous tra- 
cer, de cette terre et de ce palais de Chaulnes où Fénelon 
devait venir de son côté (i), le tableau le plus rare et le 
plus achevé. Le temps n'est pas encore des plus beaux. 
« A peine, dit-elle, le vert vient-il montrer le nez : pas un 
rossignol encore... * Mais cette fraîcheur n'est pas une 
chose qui déplaît. Bientôt l'on ne vcit plus que M^^ de 
Se vigne se promenant, comme chez elle, au miUeu des 
jardins. << Tout, dit-elle en s'extasiant sur la maison de 
Chaulnes, est réguUer et magnifique ; un grand parterre 
en face, des bouUngrins vis-à-vi-- des ailes, un grand .et 

(i) Fénelon vint souvent, de Cambrai, visiter la terre de 
Chaulnes. « Les séjours qu'il fit dans ce lieu durant les dernières 
années de sa vie, écrit son biographe M. de Broglie, furent les 
plus heureux de cette laborieuse existence. » « Chaulnes, procla- 
mait de son coté le prélat, Chaulnes et la compagnie que j'y ai 
vue me revient souvent au cœur. » Un peu plus loin, non sans 
tristesse, en pensant à son exil et à ses regrets, il ajoutait 
« Heureux qui passe sa vie avec de telles personnes ! s'il ne 
valait mieux dire : Heureux qui demeure là où il se trouve 
content du pain quotidien avec toutes les croix quotidiennes. » 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. IO9 

d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins et un 
autre tout égaré au milieu du pré, qui est bien admira- 
blement nommé le solitaire, un beau temps, de beaux 
appartements, une vue agréable quoique plate, de beaux 
meubles que :e n'ai point vus, toutes sortes d'agréments 
et de commodités; enfin une n-'aison digne de tout ce que 
vous en avez ouï dire en vers et en prose. » 

Comme vers, nous avons ceux de Coulanges adressés 
au duc de Chaulnes sur les mérites du jet d'eau appelé le 
solitaire ; mais, en prose, nous ne possédons rien de plus 
remarquable que les quatre ou cinq lettres envoyées, 
durant son séjour de i68g, par M™^ de Sévigné à M™^ de 
Grignan. « Revenons à Chaulnes ; j'en connais la beauté,» 
écrira-t-elle, cinq ou six années après cette heureuse 
époque, à son cher Coulanges. Et cette « beauté », ce n'est 
pas tant, ici, le château que le parc, le palais princier 
que les jardins. Il est vrai que pour aménager les jardins 
et le parc, le duc de Chaulnes n'a point hésité à détour- 
ner les eaux, élever des pompes, creuser des canaux et 
que, pour mieux planter, « il a fait des allées tout au 
travers des choux ». 

Ah! ces allées! Il faut entendre, dans sa deuxième 
lettre (du 19 avril 1689), W^^ de Sévigné en vanter le 
sile ce et cette sorte de secrète et douce mélancolie que 
la marquise éprouve, à chaque fois qu'elle est seule, à 
l'abri de beaux arbres. « Je fus l'autre jour, confie-t-elle 
à M"^® de Grignan, me promener seule dans ces belles 
allées. M°^® de Chaulnes était enfermée avec notre 
Rochon, M°^^ de Kerman est délicate : je répétais donc 
four les Rochers. Je portais toutes ces pensées, elles soiit 
tristes : je sentais pourtant quelque plaisir d'être seule. 
Je relus trois ou quatre de vos lettres... » 

La voilà donc ici la mère adorable ! Elle se tourne tou- 



110 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

jours vers l'objet unique ! Et, même en ce lieu princier, 
si loin de son enfant, elle en revient encore à penser à 
la « belle comme un ange i>, à la « plus jolie », à celle dont 
elle est « la mère idolâtre t> ; et voilà que, pour un peu, 
ces allées de Chaulnes, si propices à des effusions, vont 
devenir aussi précieuses à son cœur que ces autres allées : 
l'Humeur de ma fille ou l'Humeur de ma mère dont elle 
aima tant, parmi ses jardins de Livry, des Rochers ou 
de Bourbilly, à fouler le sable étendu, d'un râteau égal, 
par le bon Pilois. 

M'"^ de Sévigné, nous le devinons par ces confidences, 
éprouvait autant de satisfaction à s'attacher aux endroits 
qu'aux personnes. Pour l'endroit, durant ce séjour si 
bref au n-,ilieu des Picards, c'est Chaulnes si recueilli, si 
vaste et si magnifique. « C'est dommage, dit-elle, toujours 
à sa fille (lettre du 22 avril i68q), de partir d'un lieu si 
beau et si charmant... ?> Mais, pour les personnes, elle 
éprouve aussi quelque chose d'amical et de tendre. La 
preuve en est dans les sentiments, d'une si complète et 
si douce indulgence, qu'elle ressent pour M'^e de Chaulnes. 

Le duc de Saint-Simon, qui fut un parfait médisant et 
le plus grand peintre de portraits écrits qu'on connut, a 
dit, de M™® de Chaulnes, qu'elle « était, pour la figure 
extérieure, un soldat aux gardes, et même un peu suisse, 
habillé en femme ; elle en avait le ton et la voix et des 
mots du bas peuple ^ ; mais cela ne manque pas de con- 
fondre, attendu que cette duchesse était de bonne maison, 
et qu'il n'y avait pas apparence que M"*® de Sévigné se 
fût prêtée jamais à quelque liaison peu digne de son rang 
et de son caractère. 

Quoi qu'il en soit, la quatrième des lettres, datée du 
24 avril, adressée par la bonne marquise à M"" de Gri- 
gnan, a trait, tout entière, à M™® de Chaulnes. « Nous 



MADAME DE SE VIGNE A CH AULNES. III 

pensions partir aujourd'hui, ma chère fille, mais ce ne 
sera que demain. M"*® de Chaulnes eut, avant-hier au 
soir, un si grand mal de gorge, tant de peine à avaler, 
une si grosse enflure à l'oreille, que M*"^ Kerman et moi, 
nous ne savions que faire. A Paris, on aurait saigné 
d'abord; mais ici, elle fut frottée à loisir avec du baume 
tranquille, bien bouchonnée, du papier brouillard par- 
dessus ; elle se coucha bien chaudement avec même un 
peu de fièvre : en vérité, ma fille, il y a du miracle à ce 
que nous avons vu de nos yeux. Ce précieux baume la 
guérit, pendant la nuit, si parfaitement, et de l'enflure et 
du mal de gorge et des amygdales, que, le lendemain, 
elle alla jouer à la fossette. » 

Sur cette espièglerie à ravir Molière (i). M™® de 
Sévigné achève à peu près le temps qu'elle s'était fixé à 
elle-même de rester à Chaulnes. Cette fois, c'en est fait 
de tant de beaux jours, et du bonheur de vivre, de mé- 
diter, de se promener, d'aller — sous le couvert des 
feuilles — écouter le plaintif jet d'eau soUtaire. M°*® la 
duchesse de Chaulnes ne peut pas, indéfiniment, demeurer 
éloignée du gouvernement de Bretagne. 

Bientôt, au déclin du beau mois du printemps, cette 
épouse modèle décide de partir. Sur ses ordres, le car- 
rosse, aménagé pour un long parcours, décrit une belle 
courbe et vient dans la cour d'honneur, s'arrêter devant 
le perron du château. Il faut y prendre place ; et c'est 
ce que fait M "^^ de Sévigné. « Nous partîmes de Chaulnes 
lundi et nous vînmes coucher à Amiens. » (Lettre à Mme de 
Grignan, en date du 27 avril.) Dans cette ville, l'inten- 

(i) « ... On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le 
frotta par tout le corps d'un certain onguent qu'il sait faire; et 
l'enfant aussitôt se leva sur ses pieds et courut jouer à la 
fossette. » {Le Médecin malgré lui, acte l", scène V). 

8 



112 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

dant de la province n'a pas cru mieux faire que de leur 
offrir, à M""® de Chaulnes et à elle, « un grand et bon 
souper maigre à cause de Saint-Marc » . 

M'^^ de Se vigne ne devait plus jamais en sa vie revenir 
à Chaulnes. Mais le souvenir qu'elle garda de cette de- 
meure, de son parc si vaste, de ses eaux, de ses arbres et 
de l'agrément de leur ombre apparaît dès lors, à tous les 
instants des Lettres où sont nommés le gouverneur et la 
gouverneuse. « Ces bons Chaulnes » ne laissèrent pas d'être, 
quelques années plus tard, pour M. et M°^® de Coulanges 
autant que pour la marquise elle-même, les plus hospi- 
taHers des amis. « Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin : 
c'est un Heu très enchanté. » Voilà ce qu'en 1695 écrivait, 
de Grignan, à son cher parent, M™^ de Sévigné. Et, dans 
« ce lieu très enchanté », mais que troubla depuis la 
grosse voix de la guerre, la jolie M°^6 de Coulanges, con- 
duite par son spirituel époux, vint vivre où vécut un 
instant comme elle la belle M™® de Sévigné. « Le roi doit 
partir le 24 de ce mois (de septembre) pour aller à Fon- 
tainebleau. M. et Ai^^de Chaulnes partent incessamment 
pour Chaulnes, et le bruit court que je vais avec eux. » 
C'est en ces termes que celle que M°^® de Sévigné avait 
surnommée, à cause de sa pétulance, tantôt le tourbillon, 
tantôt la feuille et d'autres fois la mouche, faisait part, 
à la mère de M°^^ de Grignan, de son bonheur de quitter 
les eaux de Forges pour la Picardie. 

L'une des raisons qui faisaient que l'intimité la plus 
grande existait entre les deux ménages des Coulanges et 
des Chaulnes était que Phihppe-Emmanuel de Coulanges, 
l'époux de l'espiègle tourbillon, avait accompagné en 
Italie, lors de son ambassade, M. le duc îfe Chaulnes. 
Aussi bien, depuis ce voyage mémorable, ces quatre per- 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. II3 

sonnes, si bien préparées pour s'entendre, ne se séparaient 
plus. A Paris, c'étaient des festins et c'étaient des fêtes : 
4 II y a tous les jours, écrivait la petite Coulanges à la 
marquise, de bons dîners à l'hôtel de Chaulnes, et une 
très bonne compagnie où vous êtes toujours désirée. » 
Mais, à Chaulnes, c'était une bien autre affaire ! De ce 
splendide et parfait séjour, ir'hilippe-Emmanuel écrivait, 
de moitié avec M™° de Chaulnes, toujours à l'automne 
de 1695, quelques billets charmants, tout pétillants de 
verve et chargés d'affection. « Me voici, lait savoir M. de 
Coulanges, à la date du 10 octobre, absolument aux gages 
de M"^^ la duchesse de Chaulnes; c'est ma bonne maî- 
tresse, quoique M. de Chaulnes m'assure que j'ai pris une 
étrange condition et que je sers une étrange maîtresse ; >> 
à quoi la gouverneuse, qui tenait la plume en même 
temps que Coulanges, ne pouvait s'empêcher d'ajouter 
avec modestie : « Nous voici, ma chère gouvernante, dans 
une maison qui n'est pas trop laide, et mon secrétaire 
(Coulanges) la trouve assez honnêtement meublée. » (A 
Chaulnes, le 10 octobre 1695). 

Hélas ! il en fut de ces badinages comme de toutes les 
choses fines, belles et gracieuses qui font l'ornement de 
la vie : le temps vint qui sécha l'encre à ces plumes si 
routines, si vives et si spirituelles. Bientôt le poids de 
l'âge ne tarda pas d'accabler le possesseur du domaine 
^e Chaulnes. En vain Coulanges écrivait-il: « Il s'est fait 
de grands changements à Chaulnes ; M. de Chaulnes aime 
son château comme sa vie, et ne le peut quitter. >> 

Il fallut bien pourtant que cette séparation se pro- 
duisît ; et c'est le 4 septembre 1698, neuf ans après le 
voyage de M™^ de Se vigne et trois ans après celui de 
Coulanges, que Charles Albeit d'Ailly, duc de Chaulnes, 
abandonnant sa femme, sa terre et ses biens, rendit au 



114 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

Dieu très haut son âme d'honnête homme. Pour M°^® la 
duchesse de Chaulnes, elle survécut à M™® de Sévigné, 
morte ei 1696, et à M. de Chaulnes; et c'est ce qui fait 
qu'Emile Faguet a pu écrire, en pensant à elle : « Les 
charmants souvenirs de Bretagne durent occuper sa 
vieillesse soUtaire dans le splendide et déserté château de 
Chaulnes. 

III 

La disparition de châtelains aussi regrettés qu'aimables 
ne fit point que le beau domaine de Picardie, sis en plein 
Santerre, à deux lieues de la Somme et tout près de la 
route de Flandre, demeurât privé d'hôtes et de visiteurs. 
De ces Chaulnes fastueux du grand siècle, la terre et la 
maison passèrent à d'autres possesseurs. Et c'étaient 
aussi de riches seigneurs et de puissants maîtres que ce 
Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, 
baron de Pecquigny, et qu'Anne-Marie- Joséphine de 
Mosson, son épouse. 

A la différence de son illustre prédécesseur, le duc 
Michel-Ferdinand ne recherchait ni les honneurs ni les 
charges. En raison de ses vertus, Louis XV l'avait sur- 
nommé l'honnête homme ; et c'était bien, en effet, un hon- 
nête homme que ce travailleur modeste, épris d'étude et 
de savoir et qui fit de Mairan, de Clairaut et de l'astro- 
nome Le Monnier, ses collègues de l'Académie des 
sciences, ses amis intimes. 

L'actuelle église de Chaulnes, frappée si cruellement par 
la guerre et dont l'édifice, construit de brique et de pierre, 
s'élevait il y a peu d'années encore avec élégance au- 
dessus des maisons du bourg, fut édifiée vers le milieu du 
XVIII® siècle, par les soins de Michel-Ferdinand. Dans 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. II5 

cette belle église, placée sous le vocable de saint Didier, 
de saint Ange et de saint Philippe de Néri, l'héritier de 
la maison de Chaulnes venait se livrer, d'une manière 
quotidienne, à la dévotion; mais, dans son château, 
c'était à quelque exercice de physique et de chimie que 
se consacrait le plus volontiers, du matin au soir, cet 
esprit curieux de tous les phénomènes de la nature. 

Il n'apparaît pas que cette double préoccupation de 
prière et de labeur convînt tout d'abord à la nouvelle 
M™® de Chaulnes. Mais c'était une originale que celle-ci, 
une créature considérée comme à peu près foUe. De dépit 
de ne pouvoir entreprendre, avec M. de Chaulnes, des 
expériences bien au-dessus de son savoir, elle « bouillait, 
elle séchcdt », nous disent les Concourt (i) ; enfin, ce que 
les sciences naturelles ne pouvaient lui procurer en 
honneur et plaisir, elle allait le demander à des aventures. 
Pour ajouter à ses ridicules, il ne faut pas manquer de 
dire que M™e de Chaulnes (M°^e ^u Deffand dit la Pec- 
guigny parce que M. de Chaulnes était baron de Pec- 
quigny !) n'était ni belle ni avenante. << C'était, nous font 
savoir les Souvenirs, contestés d'ailleurs, de M""® de 
Créquy, une grosse douairière toute bouffie, gorgée, 
soufflée, boursouflée de santé masculine et de sensibilité 
philosophique, qui se faisait ajuster et coiffer en petite 
mignonne, et qui zézayait en parlant pour se rajeunir. » 
Ses excentricités avaient le don d'amuser, et le peu d'in- 
dulgence dont ses contemporains, un Sénac de Meilhan, 
une M™^ du Defïand, ont l'un et l'autre fait montre dans 
des portraits bouffons qu'ils ont laissés de sa personne, 
est bien le témoignage que cette nature brouillonne, 
ardente et déséquilibrée en arrivait, par toutes sortes 

(i) Portraits ins du XVIII^ siècle. 



Il6 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

de bévues, d'éclats et de folies, à détourner d'elle les 
personnes les plus portées à l'aimer. 

Le portrait que M™« du Deffand, l'amie de Voltaire, 
de Walpole et de M"^^ de Choiseul, a tracé, dans sa galerie 
de grandes dames, de la duchesse de Chaulnes, est à 
jamais célèbre. 11 fait un pendant heureux à celui si 
volontairement ridicule et mordant de M'"^ du Châtelet. 
En vérité, l'une et l'autre de ces physionomies devaient 
également tenter M™^ du Deffand ; ces deux profils sont 
de la même encre ; et c'est une chose plaisante de voir 
que, tandis que la belle Emilie, l'Égérie de Voltaire, a 
« le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu » , la figure 
coiffée avec des pompons et des frisures, M™^ la duchesse 
de Chaulnes est une femme chimérique, à qui les tra- 
vaux abstraits de son mari ont tourné la tête et qui, tout 
en ajT^^ant « l'usage et l'apparence de tout, n'a la propriété 
ni la réalité de rien ». 

De l'union qu'elle avait contractée avec l'honnête et 
savant duc de Chaulnes, cette femme singulière avait eu 
un fils, appelé le vidame d'Amiens, le portrait tout 
craché de sa mère et, plus qu'elle encore, d'humeur 
batailleuse. << On ferait, disent les Souvenirs de M°^® de 
Créquy, un volume avec tous les détails de gâterie dont 
il a été l'objet.- » A trois ans, ce petit Chaulnes était un 
enfant déjà coléreux et autoritaire. « C'était lui, dit le 
prétendu auteur des Souvenirs, qui voulut absolument 
pisser sur un gigot de mouton qu'il voyait tourner à 
la broche, et la scène avait lieu dans une auberge 
de Picardie où les voyageurs du coche attendaient ce 
morceau de rôti pour le souper. L'enfant pleurait et 
sa mère envoya dire à l'hôtelier de le laisser faire, à 
condition que ce serait du côté du manche. » Cet enfant, 
d'une exigence si marquée, devint, par la suite, un fort 



MADAME DE SÊVIGNÊ A CMAULNES. tï7 

méchant homme. Ses dérèglemetits privés contribuèrent, 
pour une part aussi grande que les excès de sa mère, à 
faire mourir de chagrin le malheureux duc de Chaulnes. 
Comment un savant timoré, qui ne vivait qu'au milieu 
des objets d'un cabinet de physique et n'avait commerce 
qu'avec des gens aussi respectables et naïfs que lui, 
eût-il pu survivre à de tels désordres ? C'est ce qu'on ne 
saurait dire. A la vérité, M"^® de Chaulnes était une 
insupportable et terrible personne. Ses actions se ressen- 
taient de son caprice ou de son humeur ; et comme elle 
était toujours en mouvement et ébullition, tant d'esprit 
que de corps, elle ne tarda pas à tomber malade. Aux 
eaux de Forges, où l'envoyèrent les médecins, elle ne se 
montra pas plus modérée. M"^^ du Deffand eut occasion 
de l'y rencontrer, de l'observer et de la peindre une fois 
de plus avec ce trait, ce relief et cette vivacité vraiment 
dignes du modèle. << Elle est, dit-elle, en nommant la 
duchesse, toute la journée avec nos petites dames à 
jaboter comme une pie. » Mais ce qui porte à rire, c'est 
la façon de M°^^ de Chaulnes de se tenir à table. M^^ du 
Deffand nous dit qu'elle y à l'air comme folle. « Elle 
dépèce une poularde dans le plat où on la sert, ensuite la 
met dans un autre, se fait rapporter du bouillon pour 
mettre dessus, tout semblable à celui qu'elle rend, et puis 
elle prend un haut d'aile, ensuite le corps dont elle ne 
mange que la moitié ; et puis, elle ne veut pas qu'on 
retourne le veau pour couper un os, de peur qu'on amol- 
lisse la peau , elle coupe un os avec toute la peine possible, 
elle le ronge à demi, puis retourne à sa poularde ; après 
elle pèle tout le dessus du veau, ensuite elle revient à 
ronger sa poularde : cela dure deux heures. » 

A Chaulnes, dans son bourg picard ^ elle se tient aussi 
mal qu'à Forges, ruine à peu près le duc en jouant ses 



Il8 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

biens au cavagnole. La même furie, la même confusion 
ne l'abandonnent pas plus dans ses écrits que dans ses 
actes. De Chaulnes, dont elle est châtelaine, elle mande, 
le 7 mai 1746, au président Hénault qu'elle en use dans 
ses terres « comme à la campagne ». « On voisine, dit-elle, 
et quiconque n'est qu'à une petite lieue peut très bien 
se voir tous les jours. » Là-dessus, la voilà partie à conter 
une anecdote. C'est à propos de la femme du lieutenant 
du roi à Péronne, « bel esprit imbécile, précieuse et fort 
aigre » . « Elle nous entendait dire, explique-t-elle au pré- 
sident, qu'une petite fille que je venais de voir était 
toute nue, mais nue comme la main ; elle crut que cette 
expression tenait toujours et partout lieu de superlatif ; 
elle nous dit qu'elle s'ennuierait beaucoup tout l'été 
parce qu'elle allait dans une terre à elle où elle serait 
toute seule comme la main. » 

Ces jabotages, papotages et impertinences, ou, comme 
disent les Concourt en parlant de son style, cette « mousse 
qui a le débord d'un vin de souper », ne sont pas sans 
donner parfois aux billets de cette originale une saveur 
peu commune. Hénault le savait bien, qui prenait plaisir 
à les lire. Et c'est une chose piquante de retrouver, dans 
les lettres que M°^® de Chaulnes adressait au bon prési- 
dent, ces dispositions à propos de la guerre : « La guerre, 
écrit-elle, est un furieux obstacle à mon bonheur, et je 
vous proteste que je n'ai pas plus envie que vous de 
choisir le quartier des héros et de me mêler à leurs pro- 
menades. » Ainsi les lauriers de Fontenoy, de Raucoux, 
précédant ceux de Lawfeld, n'éveillaient pas en elle de 
sentiments bien belliqueux. « Puisqu'ils ont la rage de se 
battre, dit-elle, je trouve que la Flandre est mieux ima- 
ginée que toute autre frontière. » Ainsi, M°^® de Chaulnes, 
enfermée dans ses terres, vivait à proximité du « front » 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. IIQ 

de combat ; mais le « front », dans ce temps-là, à côté de 
ce qu'il fut depuis, ne présentait rien que d'aimable. 
Alors la science ne s'était pas emparée de la guerre ; elle 
n'en avait pas corrompu les principes ; la chimie, dont 
M. de Chaulnes se montra fervent, ne venait point 
opposer d'obstacle au courage. 

A l'issue du décès de Michel-Ferdinand d'Albert d' Ailly , 
duc de Chaulnes, lequel eut le bon goût de ne pas trop 
différer pour mourir, la duchesse de Chaulnes, la Pec- 
quigny, ainsi que M"^^ du Deffand la nomme, ne persista 
pas bien longtemps à demeurer à Chaulnes. Une si noble 
terre, un château rempli des grandes ombres de l'histoire 
et le respect de son nom ne furent point suffisants à la 
retenir dans l'accomplissement de nouvelles folies. Elle 
quitta Chaulnes, vint à Paris, connut M. de Giac, sorte 
de magistrat qui était bien, selon M^^^ de Créquy, 
« l'homme de justice le plus pédant, le plus risiblement 
coquet et le plus ennuyeux » qu'on pût voir. Elle s'amou- 
racha de ce personnage, lui livra son bien, lui donna son 
cœur ; puis, de tant d'excès, la tête à peu près perdue, 
elle dut, dit l'un de ses commentateurs, « se retirer au 
Val-de-Grâce, entre son chien et son perroquet » (i). Ce 
perroquet n'était pas celui de Vert-Vert, le modèle de 
Gresset ; mais ce qui convient à cette excentrique, cette 
«évaporée » comme dit M. Caussy, et achève de lapeindre, 
c'est qu'elle fit un jour venir à Chaulnes ce badin et 
piquant Gresset, lequel, étant né à Amiens et franc Picard, 
était de la contrée. Dans ce temps, bien avant que Giac 
la connût, elle s'était acoquinée au comte d'Argenson, 
d'Argenson la chèvre comme on l'avait surnommé, 
le ministre de la Guerre et, dit-on, c'est même à Chaulnes 

(i) Fernand Caussy, Lettres d'une évaporée (1743-1747) (La 
Revue Bl ue, 2 janvier 1909). 



120 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

queGresset, qui était psychologue, observa d'Argenson 
et le planta tout vif dans sa comédie du Méchant. De 
passer comme elle fit de M. de Chaulnes à d'Argenson, 
de d'Argenson à Giac et à d'autres sans doute, son esprit, 
par pièces et morceaux, s'en alla si bien qu'elle ne tarda 
pas de quitter elle-même ce monde. Et c'est ainsi que de 
l'honneur d'une antique maison il ne resta bientôt, pour 
un temps du moins, à peu près que l'ombre. 

IV 

Les lieux anciens, même les plus transformés par le 
temps, conservent de leur passé une sorte d'empreinte 
secrète et ineffaçable. Mais tandis que Combles bien 
avant la guerre n'était plus déjà qu'un gros bourg rural, 
agreste et paysan, Chaulnes n'avait pas cessé, malgré le 
labeur de l'industrie, de maintenir un peu de sa solennelle 
dignité seigneuriale. 

Sans doute, des charmilles sous le couvert desquelles 
M™6 de Sévigné vint rêver à M™e de Grignan, à l'ombre 
de qui Fénelon dut méditer ses fameuses Tables (i), 
il ne restait rien; et rien, ou à peu près, non plus des 
grands bâtiments; rien des allées, rien des canaux; enfin, 
des jets d'eau fameux, pas la moindre plainte. « La grille 
et les pauvres restes du château des ducs de Chaul- 
nes » (2), voilà ce qui avait survécu seulement de tant 
de grandeur, de tant de puissance et de majesté. 

Avec le temps, des forges et des ateliers s'étaient 

(i) C'étaient ces Taè/es chimériques, inspirées du gouvernement 
de Salente et sur le plan desquelles (selon Emmanuel de Broglie 
et Jules Lemaître) M. de Cambrai avait résolu de refondre la 
monarchie et de redresser le plan de l'État- 

(2) Ardouin-Dumazet, Voyages en France. 



MADAME DE SÉVIGNÉ A CHAULNES. 121 

installés dans la petite ville. Un marché s'était ouvert. 
Devant la statue de Lhomond, « professeur émérite au 
collège du Cardinal-Lemoine et grammairien », natif de 
Chaulnes, les fermiers des environs, jusqu'à la veille de 
la guerre dernière, venaient attacher leurs chevaux. La 
vie fastueuse, éblouissante et mouvementée de jadis 
s'éloignait peu à peu des mémoires, et ce n'était qu'à la 
Pentecôte, jour de la fête patronale, mais en ce jour seu- 
lement, que ceux qui se souvenaient pouvaient, par les 
traditions des aïeux, se rappeler, tout au moins de nom, 
le savant duc Michel-Ferdinand, sa comique, extrava- 
gante et funeste femme; mais, pour la duchesse précé- 
dente, amie de M°^® de Sévigné, il eût fallu remonter à 
des temps plus effacés, plus lointans encore. 

Cependant , plus durable que le domaine et les bâti- 
ments, que le château fastueux où tant d'hommes accueil- 
lants et spirituels, de femmes charmantes et originales 
vécurent dans le plaisir et l'amitié, il subsiste quand 
même le grand paysage ensemencé, cultivé, boisé, dominé 
de pentes et creusé de vallons, décrit dans les Lettres. Et 
voici, comme jadis, allant sur Péronne, cette belle 
Somme « faisant cent tours dans la prairie » dont aimait 
à parler M™® de Sévigné. Seuls, au milieu de tant 
d'espace, les hameaux demeurent silencieux; et seuls, 
dans les chemins creux, à travers les labours, les paysans 
picards, ces paysans au parler traînant et un peu sourd, 
dont le dialecte au « génie clair et méthodique *> enchan- 
tait Rivarol, continuent, comme si nul désastre ne 
s'était abattu sur ce beau coin de France, à mener au 
long des sillons leurs lents bœufs paisibles. 



AUTOUR DE FÉNELON ET DE CHATEAUBRIAND 



FÉNELON ET CHATEAUBRIAND 
A CAMBRAI 



Elle est bien habillée, 
La ville de Cambrai... 

{Vieille chanson.) 

Une des plus jolies villes du Nord 
blanche, propre et gaie... 

Ardouin-Dumazet. 



I 

Avant que Cambrai tombât, à l'automne de 1918, au 
pouvoir des Alliés, ceux-ci, depuis un mois déjà, par- 
venus au village de Quéant, se trouvaient en vue de 
la vieille cité chère à Fénelon, Les tours de la cathé- 
drale, la flèche de Sciint-Géry, le beffroi de la tour Saint- 
Martin, les vestiges de la tour gothique des Arquets, la 
maison de ville surmontée des deux petits dieux farni- 
liers : Martin et Martine sonnant les heures, se dres- 
saient devant eux, comme montrés en rêve, au travers 
du fin brouillard que l'Escaut, le fleuve nonchalant, 
l'Eauette déUcate, le rectiligne canal du Nord tissent 
maille à maille au-dessus de leurs eaux lentes. 

Ce qui se montrait ainsi, apparu de même que dans 



FÉNELON A CAMBRAI. 123 

une estampe, aux yeux des observateurs français et bri- 
tanniques, parmi les caprices et méandres des rivières, 
l'aspect des végétations, c'était bien déjà le « pays fertile 
et très peuplé >> vanté de l'abbé Vosgien, la terre du colza, 
du lin et du houblon, ce Cambrésis aux « sept cent 
soixante et quatre villages », dont Fénelon disait déjà, 
en son temps, à son ami le chevalier Destouches, qu'était 
formé son diocèse. Et cette contrée si riche, si fertile, 
d'air salubre et de beaux arbres, avec en son milieu la 
ville des moutiers et des chapelles, il semblait bien que 
ce fût la même dont Franz Van der Meulen peignit, voici 
plus de deux siècles, à l'occasion d'une autre guerre, la 
vue cavalière, le plan ordonné, vaste, aux lignes sobres 
et de traits nets. 

Peintre avisé, aux ressources multiples et pour qui 
tout détail a son prix, Van der Meulen ne fut jamais 
aussi grand artiste qu'entre Hainaut et Artois, aux portes 
de sa Flandre, le long des marches de son pays. Et cette 
vue de siège et prise de ville, bien rectifiée, avec (comme 
le veut Vauban) la description de tout le paysage à la 
portée da canon, où toutes choses jusqu'au moindre 
fossé, au plus petit moulin sont mises en place juste, à 
l'endroit qu'il faut, c'est bien lui qui l'a peinte et levés 
le mieux du monde. A la gauche de l'œuvre, voici, 
montrés par l'artiste, le camp et les tentes ; à droite, le 
bois, l'un de ces bois aux arbres minces, feuillus, un peu 
frissonnants et argentés comme Van der Meulen aimait 
tant à les peindre; un reu plus loin, au détour d'un 
coteau, une escorte de vivandières, un détachement da 
dragons et de chevau-légers se font voir par surprise ; 
enfin deux ou trois pelotons de troupe, précédés d'offi- 
ciers en grands panaches, surgissent en avant d i cadre ; 
et, juste au-dessus d'eux, sous un ciel de gros nuages, la 



124 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

ville de Cambrai, flanquée de sa citadelle moins beile 
que celle de Lille mais tout de même imposante, se 
dresse dans l'étroite ceinture de ses fossés, de ses redans 
et de ses bastions avec, au-dessus d'elle, ainsi qu'un 
diadème, l'ornement de son beffroi, de ses aiguilles de 
pierre et de ses tours. 

« On croit que le siège de Cambrai va se faire s> . C'est 
en ces termes que M.^^ de Sévigné, écrivant à M^"^ de 
Grignan, préludait, il y a moins de deux siècles et demi 
aujourd'hui, à l'action militaire autour de la bonne vdle. 
Le roi le désira t, à ce moment, d'autant plus qu'un 
succès de Monsieur, remporté sur l'ennemi au I\iont- 
Cassei, mettait les troupes françaises en meilleure dis- 
position d'attaquer. Racine, qui suivait l'armce, nous 
apprend assez bien ce qu'il en fut. « Le roi, dit-il, 
quoique avec un petit nombre d hommes, pressait forte- 
ment la citadelle ; et, malgré les sorties continuelles des 
assiégés, avait emporté tous les dehors, s'était approché 
du corps de la place, où il avait fait attacher les mineurs. 
Les assiégés, néanmoins, refusaient encore de se rendre ; 
mais, la mine ayant fait une brèche et le canon, d'un 
autre côté, ayant ruiné un bastion tout entier, ils deman- 
dèrent à capituler et n'osèrent s'exposer au hasard d'un 
assaut. Quoiqu'ils eussent attendu cette extrémité, le 
roi ne laissa pas de leur accorder une capitulation honO' 
rable, et le gouverneur (don Pedro de Zavala) eut la 
triste consolation de sortir de sa citadelle parla brèche. » 

Dans le temps que don Pedro s'éloignait, l'enteigne 
inclinée et peu fier d'abandonner une si belle place, M. de 
Vauban, précédé du comte d'Auvergne jouant la cha- 
made à grands coups sur un tambour, pénétrait dans la 
ville, l'épée haute. C'est lui et non du Metz, homme pour- 
tant réputé et lieutenant-généial, qui prit Cambrai. Et 



I 



FÉNELON A CAMBRAI. I25 

voilà comment Racine, bien informé, relate les détails 
de cette affaire : « Au siège de Cambrai, dit-il, Vauban 
n'était pas d'avis qu'on attaquât la demi- lune de la cita- 
delle. Du Metz, brava homme mais chaud et emporté, 
persuada au roi de ne pas différer davantage. Ce fut- 
dans cette contestation que Vauban dit au roi : <i Vous 
perdrez peut-être à cette attaque tel homme qui vaut 
mieux que la place. » Du Metz l'emporta, la demi-lune 
fut attaquée et prise; mais, les ennemis y étant revenus 
avec un feu épouvantable, ils la reprirent et le roi y 
perdit plus de quatre cents hommes et quarante officiers. 
Vauban, deux jours après, l'attaqua dans les formes et 
s'en rendit maître sans y perdre que trois hommes. Le 
roi iui promit qu'une autre fois, il le laisserait faire... » 
« Homme du plus prodigieux mérite » dans son art, 
comme Boileau a pensé, Vauban comprit ce qu'on pou- 
vait faire de Cambrai, Bouchain, Valenciennes, Condé, 
cités bâties sur i'iir^caut ; et ce sont elies — ces villes — 
protégées, bastionnées, cernées de glacis et douve ^ qu'il 
relia, de la mer à l'Escaut, et de l'Escaut à la Sambre et 
à la Meuse, par un système fortifié admirable. Ce 
système, Vauban, dans son fort langage d'ingénieur, 
un peu rude et plein de reUef, le nommait la barrière 
d'airain. 

Ainsi, bien avant que d'être située devant le fossé Hin- 
denbourg, la ligne allemande de béton et de fer, Cambrai 
avait fait partie de cette barrière élevée par Vauban et 
dont N-ipolé m a pu dire justement qu'à plusieurs reprises 
elle sauva Paris. 



126 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 



II 

Pour bien aborder Cambrai, comprendre son activité 
et son commerce, entrevoir les formes de son labeur, il 
convient avant de pénétrer — comme Vauban — dans la 
place, de s'attarder d'abord aux campagnes, détours des 
eaux et des canaux, le long des champs où le lin et le 
chanvre abondent. Ce lin aux fî^rs bleues, ce chanvre 
aux tignasses fines et hautes pareilles aux quenouilles des 
aïeules, ce sont eux qui fournissent aux filatures et aux 
tissages cette mois-on abondante, cette récolte qui fit 
longtemps de Cambrai, dans le génie textile, la rivale 
fameuse de Lille et de Roubaix. 

L'air de cette contrée, subtil, transparent, les vapeurs 
légères de brouillard qui s'élèvent au-dessus de l'Escaut 
ont-ils inspiré aux Flamandes et aux Cambrésiennes le 
secret de ces tissus délicats, de ces linons aériens et de 
ces dentelles qui font la gloire ancienne de leurs cités ? 
Toujours est-il qu'à Gand, Cambrai et Valenciennes, les 
trois agglomérations riveraines du grand fleuve, les mé- 
tiers ne cessent de gémir, les navettes de glisser, les 
bobines de bouger, les aiguilles d'aller et de venir avec 
art aux mains des ouvriers et des ouvrières. Vosgien, en 
son temps, parle déjà des laines très fines et très esti- 
mées, des toiles que l'on envoie, du Cambrésis, en Espagne 
et en France. C'est dire assez le nombre des bras robustes, < 
des belles mains de femmes qui s'employèrent — de tous 
temps — dans Cambrai, à ces œuvres plaisantes. Une rue 
de Cambrai ne s'appelle pas en vain rue de l'Aiguille. Et 
c'est un fragile et patient travail que celui qui courba, 
depuis le célèbre Baptiste — inventeur de Ja toile de lin' 
très fine qui porte son nom -^ jusqu'aux tisseurs et tis 



FÉNELON A CAMBRAI. 127 

seuses de nos jours, tant de fronts charmants, de regards 
obstinés sur ces « toiles d'araigne i> translucides, 
blanches comme fils de la Vierge et dont le nuage de 
mousse, de brouillard et de soleil mêlés met si coquette- 
ment, sous forme de collerettes et de bonnets, une 
auiéole au front des filles de la ville. 

Les belles, les jolies Cambrésiennes aux parures 
Légères, avec leur air vif, éveillé, leurs façons adroites, 
s'accordent bien à ce décor délicat, choisi, de vieux 
monuments, de beaux arbres, où l'Escaut circule à flots 
lents et paresseux, le long des quais et sous les arches. 
Fénelon, le prince-évêque, lui qui fut le « cygne », le 
grand et Ulial cygne, en quelque sorte héraldique de cette 
contrée, l'a dit avec justesse : « C'est à Cambrai qu'on est 
sobre, sain, léger, content et gai en règle. » De la gravité, 
de la tenue, un ton de respect un peu marqué, voilà qui 
convient bien à ces populations ; mais à côté de cela 
cependant — et les ducasses, la fête du broquelet ou des 
dentellières le prouvent — subsistent toujours un certain 
air de plaisir, de badinage et la courtoisie chère aux vieux 
temps. 

Dans tous les siècles, et cela est juste, les Cambré- 
siennes ont mérité beaucoup d'hommages. Et quand 
Chateaubriand, envoyé par son père tenir garnison à 
Cambrai, au régiment de Navarre, nous dit que son cama- 
rade La Martinière venait le chercher à la chambrée 
pour « passer avec lui devant la porte d'une belle Cam- 
brésienne qu'il adorait » , nous ne sommes pas autrement 
surpris. Qu'était-eile ? Que faisait-elle, cette jeune femme 
qui retenait, à Cambrai dans ce temps-là, l'attention des 
galants? Une brodeuse, une mercière, sans doute l'une 
de ces marchandes à la mode du xviii® siècle, au 
minois frais, mutin, comme en avaient aimé et vanté tant 

y 



128 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES 

de fois ailleurs un Sterne, un Marivaux ou un Restif . De 
grands yeux de la transparence et du bleu profond des 
rivières, des cheveux d'un or éclatant comme en offrent 
les filles de la Fiandre et du Hainaut, mais surtout ce 
teint d'un blanc idéal, cette même carnation pure et 
nacrée que Watteau et Rubens fils de l'Escaut admirè- 
rent, plus d'une fois, à Anvers ou à Valenciennes, chez 
leurs modèles : voilà cette aimable et jolie personne. 

Chateaubriand, qui n'avait pas encore rencontré, dans 
sa vie, les femmes célèbres de plus tard, et qui venait de 
se montrer si nigaud avec M'°*® Rose, la marchande de 
modes qui l'avait (sur l'ordre de sa famille) amené de 
Rennes à Paris, était bien un peu impressionné. Encore 
qu'il prît soin, dans ses graves Mémoires, de nous assurer 
que c'était uniquement pour le compte de son camarade 
qu'il venait faire la cour à la « belle Cambraisienne *>, il ne 
dut pas laisser d'être assez volontiers épris lui-même. La 
preuve en est dans cette anecdote où il paraît bien que 
M. le chevalier semble jouer un peu, à la mode de Vadé, 
dans son uniforme tout neuf, le Belle-Rose ou le Jolicœur. 

En ce temps-là, M. de Chateaubriand, qui n'offrait pas, 
dans sa tenue, la rigueur de plus tard, était un peu bel- 
lâtre, et le régiment de Navarre, qui s'était illustré si 
souvent jadis, sous Turenne à Turckheim et, depuis, dans 
bien d'autres champs de combat de l'Europe, possédait 
de trop beaux états de service pour que les officiers y 
souffrissent, sans se plaindre, la discipline à la prussienne. 
4 Le petit chapeau, les petites boucles serrées à la tête, 
la queue attachée roide, l'habit strictement agrafé » 
étaient donc des usages de la toilette qui semblaient, au 
chevalier breton et à ses amis, du plus grand ridicule. 
Et comme, en cette année 1786, Frédéric II venait juste- 
ment de mourir, ces jeunes gens n'avaient de cesse de 



FÉNELON A CAMBRAI. Î^Q 

chercher à enterrer, avec lui, sa morgue, sa suffisance, la 
rigueur et la dureté de règlements imposés, par les succès 
de la Prusse, aux armées de l'Europe. 

Aussi, quand le soir descendait, enveloppant de ses 
voiles, autour de l'ancien palais archiépiscopal, les clo- 
chetons de Saint-Julien, de Saint-Géry, du Beffroi et de 
la chapelle du couvent Notre-Dame, l'enfant de Com- 
bourg, le o jeune homme entêté de chimères (i) o ne 
songeait plus qu'à briser ces entraves d'une tenue rigide. 
Alors, à cette heure nocturne (lui-même le dit), il « s'affu- 
blait d'un plus grand chapeau, le barbier descendait les 
boucles de ses cheveux, il déboutonnait et croisait les 
revers de son habit ». C'était, dit-il, dans ce « tendre 
négligé » qu'il allait faire sa cour, pour son ami La Mar- 
tinière, sous la fenêtre de la « cruelle Flamande ». 

— Bonjour, bonjour, mam'selle Jeannette. 
Je suis votre... turlutu ! 

Je suis votre Ion la derirette, 
Je suis votre berger! 

dit une chanson locale, fort en honneur au vieux temps, 
parmi les canonniers de la coulevrine, ks grenadiers de 
saint Félix, les arbalétriers et archers de la cité. Épris de 
vieux airs, des charmantes chansons des aïeux. Chateau- 
briand ne devait pas manquer, en déguisant sa voix et son 
costume, de chanter ainsi. Mais Mam'selle Jeannette, 
aussitôt de répondre, sans mordre à l'appât du galant ; 

— Mon berger n'a pas d'épaulettes 
Ni d'épée au... turlutu I 

Ni d'épée au... Ion la derirette 

Ni d'épée au côté... 

Môfl berger n'a pas d'épée ! 

(i) Chateaubriand, R»né. 



130 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

Un soir qu'il en était là, modulant le vieil air tendre et 
cherchant, à travers la chanson, à glisser des aveux, 
M. le comta d'Andrezel, major du régiment de Navarre 
et le plus rude homme qu'on pût voir, vint à passer pré- 
cisément à l'endioit où se trouvait le chevalier. De loin il 
reconnut le désordre et la fantaisie de sa toilette : le cha- 
peau trop grand, les boucles conquérantes et l'habit 
ouvert : « Qu'est-ce que cela, monsieur? dit-il à Chateau- 
briand. Vous garderez trois jours les arrêts. » Le cheva- 
lier ne se le fit pas répéter. Il rentra à son auberge où 
il trouva La Martinière. Tous deux achevèrent la soirée 
en jouant aux échecs, parlant d'amour et buvant, comme 
l'avoue l'auteur des Mémoires d' Outre-tombe, de « grands 
verres d'eau de groseille ». Les trois jours d'arrêts écoulés, 
le matin, à l'aube, M. de Mortemart, colonel du régi- 
ment (i), tombait en admiration devant M. de Chateau- 
briand instruisant les recrues sur la place d'Armes et 
jetant à ces garçons les commandements brefs et saccadés 
de la vieille théorie militaire : Prenez la cartouche ! Déchi- 
rez la cartouche ! Remettez la baguette ! Présentez la baïon- 
nette ! 

Il n'y avait pas de meilleur ofi&cier que M. de Chateau- 
briand. A peine arrivé à Cambrai, il avait franchi avec 
rapidité les grades inférieurs de caporal et de sergent. Son 
zèle à servir répondait aux vœux de sa famille. «Monsieur 
le chevalier, lui avait dit son père, en le chassant de Com- 
bourg, il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu 
pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de 
Navarre. Vous allez partir pour Rennes et, de là, pour 

(i) Victurnien-Bonaventure-Victor de Rochechouart, marquis de 
Mortemart, né en 1753, mort en 1823, commandait à Cambrai le 
régiment de Navarre. Chateaubriand le retrouva plus tard à 
l'armée des Princes. 



FENELON A CAMBRAI. 13 1 

Cambrai. Voilà cent louis ; ménagez-lo>. Je suis vieux et 
malade; je ii'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en 
homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. » 
Pendant les trois jours d'arrêts que lui avait infligés 
M. d'Andrezel, M. de Chateaubriand avait eu le loisir 
de méditer sur ces rudes préceptes; Cambrai fut bien le 
premier lieu du monde où il commença d'être sage. Aussi, 
plus tard, après les Cent jours, alors qu'il était devenu 
un personnage considérable et quand il traversa Cambrai 
avec le roi, eut-il la pensée délicate, le désir un peu doux 
et mélancolique de chercher à revoir la maison qu'il avait 
habitée, le café qu'il avait connu. Il ne put les retrouver; 
et pas davantage il ne retrouva, au travers des volets 
d'une autre demeure, la présence de la jolie fille de Cam- 
brai, de celle qui jadis avait fait battre, sous le bel uni- 
forme bleu et blanc du régiment de Navarre, son cœur de 
jeune officier. 



III 



Située au carrefour des grandes routes du Nord venant 
de Douai et Lille, Valenciennes et Bruxelles, au croise- 
ment des chemins partant d'Amiens et Arras d'un côté, 
de Maubeuge et de Namur de l'autre, Cambrai, de tous 
temps, s'emplit de la rumeur militaire. Mais jamais, sauf 
sans doute à l'heure de la dernière guerre, il ne connut ce 
t'imulte, ce mouvement et cette fièvre d'armée autant 
qu'en 1815, après ces Cents jours que vient de nous 
rappeler Chateaubriand. Alors, depuis la Flandre et le 
Brabant, à travers le Hainaut, le Cambrésis et l'Artois, 
! les dernières vagues du grand combat de Waterloo défer- 
laient sur la France. Les ennemis, disait-on, avançaient 



132 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

sur Cambrai (i). Et, partout, ce n'étaient plus que réj?i- 
ments en désordre, se repliant au cœur de la patrie, 
traînards au front bandé, aux uniformes en lambeaux, 
des convois de pauvres malades et les débris de l'armée 
géante, dispersés aux quatre vents de la défaite, s'abat- 
tant sur ce sol trempé du sang des races. 

Dans ce désarroi des régiments, ce reflux mêlé de toutes 
les armes, allaient pêle-mêle, au travers des champs 
encombrés de caissons et de chevaux morts, des cavaliers 
à pied, des soldats de la garde et des voltigeurs, Stendhal, 
évocateur ému de ces grands faits, veut que Fabrice del 
Dongo, le héros de sa Chartreuse, prît part — après Water- 
loo — à l'exode de l'armée sur Douai, sur Cambrai et 
Lille. «... Et d'où devra-t~il dire qu'il vient ? » demandci 
pour plus de sûreté, en assurant la retraite de Fabrice, 
la cantinière au caporal Aubr y. «... De Cambrai-sur-l' Es- 
caut, répond le capoi^al, c'est une bonne ville, toute Petite, 
entends-tu ? Où il y a une cathédrale et Fénelon... » 

Dans cette cathédrale, ancienne église de l'abbaye du 
Saint-Sépulchre, Chateaubriand, officier moins de trente 
ans avant Fabrice, était venu méditer dans le temps qu'il 
tenait garnison à Cambrai. Lui-même avoue, dans ses 
Mémoires, avoir relu Télémaque « auprès du tombeau de 
Fénelon ». C'était sans doute les jours où, dépité des 
visites à sa belle voisine, humilié des nasardes de M. d'An- 
drezel, il commençait déjà, quoique bien jeune, à souffrir 
dans son cœur si fier des froissements de la vie, de la 
rudesse et de la trivialité de ses compagnons. Personne, 
dans de pareils instants de mélancolie, n'était un plus sûr 

(i) Le 23 juin 1815, cinq jours après Waterloo, les Anglais 
vinrent mettre le siège devant Cambrai. Après trois jours de 
résistance, la ville capitula; les soldats entrèrent par la porte 
de Valenclennes. 



rÉNELON A CAMBRAI. t3:J 

Mentor, un plus tel exemple, et, pour un gamisaire, un 
meilleur conseiller que ce grand et beau préht auprès de 
qui, dans la cathédrale de Cambrai, venait se recueillir 
Chateaubriand. 

«... Une Petite demi-heure de lecture médité» de V Evangile 
le matin et, le soir, une lecture réglée des Entretiens de 
saint François de Sales vous suffiront, puisque vous avez 
peu de temps à vous. Employez le reste du temps libre à lire 
des livres d'histoire, de fortifications, et de tout le reste qui 
est utile à un homme de votre rang. Jamais un moment de 
vide... » C'est en ces teimes, inspirés de la piété et de la 
raison, que Fénelon, de son archevêché de Cambrai, 
aimait à morigéner, dans l'un de ces harmonieux et courts 
billets que le temps a recueillis, les officiers ses amis. Et, 
Dieu sait — le Dieu de ce beau Cycne ! — si, parmi ces 
derniers, le prélat comptait les plus hauts princes, les 
maréchaux de France, ies colonels, brigadiers, mestres et 
maréchaux de camp les plus valeureux etles plus nobles. 
« Tout ce qui passait de distingué à Cambrai, écrit Sainte- 
Beuve à propos (et presque toute l'armée y passait à 
chaque campagne durant ces guerres des dernières années 
de Louis XIV), voyait Fénelon, était traité par lui. o F.t 
nous savons avec quelle magnificence délicate, quelle 
cordialité et quel bon goût 1 

Habitues à obéir et à commander, ces rudes soldats qui, 
tous, étaient couverts de gloire, avaient fait de dures 
campagnes, qui ne redoutaient rien ni personne, ne lais- 
saient pas d'être surpris à la vue de ce prêtre, prince 
d'Eglise magnifique et qui, dans ce décor de Cambrai, 
paraissait vraiment prince et duc, l'évêque grand seigneur 
que Saint-Simon a fait voir, dans un portrait adouci, 
plein d'onction, de grandeur, à la physionomie toute 
rayonnante d'esprit, de grâce, de décence et surtout de 



134 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

finesse. Ses amis, les ducs de Ghevreuse et de Beauvil- 
liers, lui avaient bien enseigné ce que sont les camps, 
l'indulgence mêlée de fermeté ave 3 laquelle il y a Leu de 
mener les troupes. Et ce saint prélat, ce grand lettré, cet 
esprit exquis, nourri des plus fines fleurs et de ce qu'il y 
a au monde de plus rare et de plus beau, n'était ni dédai- 
gneux ni hautain. 

Envoyé par disgrâce aux marches de France, à la 
barrière comme Vaubm disait, son cœur pénétré de sou- 
mission n'avait conservé ni colère ni ressentiment ; mais, 
vivant au milieu des troupes, dans l'allée et venue, les 
marches et les contremarches de tous ces régiments 
constamment en assaut ou en conquête^ il respirait — lui 
prêtre — ce parfum de la poudre mêlée à son encens. Non 
seulement les hôpitaux, les soins des blessés et même les 
« bouillons » préparés par son ordre, selon Saint-Simon, 
pour les soldats malades, occupaient tous ses soins; mais, 
comme un vrai fourrier, il s'occupait aussi de ^'ordinaire. 
Cette assiduité et cette bonté étai' nt poussées si loin que, 
lors du carême de 1700, lui-même, dans l'un de ses man- 
dements épiscopaux, décida de dispenser l'armée des pri- 
vations que l'EgHse, durant ce temps de l'année, impose 
aux fidèles. Pour ses chères troupes, pour ses bonshommes, 
comme lui-même dans ses billets à Destouches appelait 
ses soldats, les soldats du roi, il veut les légumes, les œufs, 
le fromage et b beurre du Cambrésis. Ainsi l'armée, 
l'armée tout entière (et cela est bon à redire aujourd'hui !) 
durant tout le temps que Fénelon résida à Cambrai, 
resta sa préoccupation et son amour. Cet amour, cette 
vigil ince, l'armée, fière de son prélat, les lui rendait en 
vénération et en tendresse; « aussi, dit Saint-Simon, est- 
il incroyable jusqu'à quel point il devint l'idole des gens 
de guerre p. 



FÉNELON A CAMBRAI. 135 

« Cambrai est un lieu de grand abord et de grand pas- 
sage !> (Saint-Simon) ; et c'est par ce passage que Mon- 
seigneur, le cœur saignant, désemparé, assista, de 1706 à 
1709, à ce grand désordre, cette cohue d'arméa qui suivit 
Oudenarde, Ramillies et Malplaquet. <j Après Malpla- 
quet, écrit Jules Lemaître, Cambrai fut rempli de blessés, 
de fuyards, de paysans fuyant avec leurs troupeaux. 
Fénelon ouvrit toutes grandes les portes de son palais ; 
tout fut occupé : corridors, escaliers et chambres, les cours 
et les jardins remplis de bestiaux. Fénelon nourrissait 
tout ce monde à ses dépens. Il eut jusqu'à deux ce.it cin- 
quante officiers à table. ?> Pour cette table, elle était 
servie le mieux du monde, avec propreté, variété et un 
certain soin; c'était la frugalité dans l'abondance; et 
l'abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet, qui vint s'y asseoir, 
remarque qu'on y offrait le plus communément « plu- 
sieurs potages, de bon bœuf et bon mouton, des entrées 
et ragoûts de toutes sortes, un grand rôti, des perdreaux 
et autres gibiers en quantité et, de toute façon, un magni- 
fique fruit, des pêches et des raisins exquis quoique en 
Flandre » ; le tout présenté dans h une grande quantité de 
vaisselle d'argent, bien pesante et à la mode ». Pour 
Monseigneur, assez maigre, haut de taille et très sobre, il 
demeurait un peu incJiné à sa place, observant et man- 
geant peu, mais faisant manger les autres. 

Cependant, toujours tourmenté de ses bonshommes, il ne 
tenait pas longtemps à table. « Assidu aux hôpitaux et 
chez les moindres officiers » (Saint-Simon), il se rendait 
de place en place et de l'un à l'autre, accompjgné le plus 
souvent de ses trois fidèles : le pet^t abbé de Langeron, 
le grand abbé de Beaumont et le moyen abbé de Chante- 
rac. Puis, la guerre étant devenue le malheur de ces 
temps-là, Monseigneur ne faisait qu'accueillir des blessés. 



136 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

bénir des mourants ; et, sans canne ni manteau, ni galons, 
ni rien, mais en habits longs, violets, en simple soutane, 
il allait ainsi de l'un à l'autre, affectueux, actif, toujours 
emrressé en soins et consolation?, et de bonnes paroles, 
des mots tendres jaillis du cœur : un vrai père au milieu 
de ses enfants. 

Très au fait de l'armée, vrai grand seigneur, Fénelon ne 
badinait pas sur le devoir militaire. A M™® de Laval, 
sa parente, il écrivit très sévèrement au sujet de son fils, 
le petit Laval, qui ne voulait pas servir. « Il sera désho- 
noré sans ressources », disait-il. Et pour sss neveux. 
Messieurs les neveux, comme on disait à Cambrai dans 
l'entourage de Monseigneur, il exigeait qu'ils eussent en 
considération un état que lui-même, s'il n'eût été prêtie, 
eût adopté entre les autres. « Travaillez sans relâche à 
tout ce qui peut contribuer au bon état de votre régi- 
ment et au bien du service. » C'est en ces termes qu'il 
écrivait à son neveu, le petit marquis de Fénelon, un 
brave et joli garçon qui devait se battre courageusement 
à Landrecies et faire bien de l'honneur à son oncle. Car, 
pour les conseils, les préceptes, la morale la plus détachée 
et la plus haute, il n'eût pas été Mentor, s'il n'eût cher- 
ché, en tout et pour tout, à maintenir dans le devoir les 
uns et les autres; mais où son éloquence; sa sévérité, 
l'amour du bien public, en ce qui touche l'armée, se 
faisaient jour encore avec plus d'éclat, de chaleur et de 
patriotisme, c'était dans ces reproches adressés au 
prince qu'il aimait le plus au monde, ce jeune duc de 
Bourgogne dont une politique différente de la sienne 
l'avait éloigné à tout jamais. Et, de Cambrai, après tant 
de revers, de manœuvres maladroites, funestes au roi et 
à l'armée, il osait, sans hésitation, écrire à cet élève si 
tendre : « Vous n'avez peut-être pas as ez examiné le 



FÊNELON A CAMBRAI. 1^*} 

détail par vous-même ; vous n'êtes peut-être pas monté 
assez souvent à cheval pour visiter les postes importants ; 
vous n'avez peut être pas marché assez avant pour exa- 
miner les fourrages. C'est ce que j'entends dire à des 
officiers pleins de zèle pour vous... » 

A ces officiers, amis de Fénelon, l'archevêché était tou- 
jours ouvert. Beaucoup étaient de basse maisoni de petit.-» 
gentilshommes venus de leur province conquérir la 
fortune avec le grade. Monseigneur n'en faisait pas fi ; 
avec sa bonté infinie, sa grande indulgence, il les accueil- 
lait aussi bien que ceux qui portaient des titres; mais 
il faut avouer que toute sa préférence allait, par goût, 
à ceux de ces militaires qui avaient des lettres. Un petit 
mousquetaire, un peu frotté de latin, en lui parlant 
d'Horace et de Cicéron, l'eût bien vite conquis. Et nous 
constalons sans surprise que c'est grâce à l'ornement de 
son savoir, à la vivacité de son esprit, au charme imagé 
de sa conversation que l'un des officiers à l'armée des 
Flandres, Louis Camus, chevalier Destouches, dut de 
recevoir, à Cambrai, l'hospitalité de l'archevêque et de 
devenir, pour Fénelon, un familier et un ami. 

La guerre, dans ces temps-là, n'offrait pas, aux habi- 
tants des villes, la même horreur que de nos jours. C'était 
cependant, pour des marchands et des bourgeois, une 
épreuve assez rude que de supporter, avec ce qu'il 
entraine de dangers et de privations, un siège conduit 
par un ennemi expérimenté, patient, pourvu de moyens 
d'attaque. Les Lillois, sous Boufïlers, venaient justement 
de subir l'une de ces épreuves, si communes, à cette 
époque, dans l'Artois et dans les Flandres. Or, en 1712, 
Cambrai, Douai, cités si souvent prises et reprises, allaient 
de nouveau subir l'assaut. Il est vrai que c'était, cette 
fois, par les Français ; mais c'était justement ce i. ui 



138 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

causait les angoisses d'un prélat au fait des talents de nos 
artilleurs. Et le voilà ce billet charmant, courageux, joli, 
plaisamment railleur, écrit au son du canon et dans lequel 
Fénelon supplie son ami Destouches de ne pas garder ran- 
cune aux Jésuites qui l'ont fouetté jadis, alors qu'il n'était 
pas encore officier, mais un petit grimaud distrait sur les 
livres : « Les Jésuites craignent votre artillerie, Monsieur, 
pour leur collège de Douai. Ce collège est la principale res- 
source de toutes les études de cette frontière; par cette raison, 
le roi l'a toujours protégé avec de grandes attentions. Votis 
n'aimez point à faire du mal, et je suis sûr que vous épar- 
gnerez celui que l'absolue nécessité du service ne rendra pas 
inévitable. Vous me ferez un sensible plaisir en tâchant 
de sauver ces bâtiments qui sont utiles au public. Oubliez, 
de grâce, le fouet que ces bons Pères vous ont donné; vous 
le méritiez bien, vous ne l'avez pas eu souvent; il n'y paraît 
que trop ; souvenez-vous de leur indulgence. » 

Sainte-Beuve nous assure que Desouches était 
«homme d'esprit, cultivé et goûtait Vireiîe ». Il y a lieu 
de croire qu'il goûta aussi le badinage et sauva le collège 
de Douai. Au reste, c'était un franc luron et un bon 
vivant que l'artilleur. Il aimait la table, le \ in, et Sainte- 
Beuve avoue que sa dissipation ne se limitait pas à et s 
plaisirs. Lap:euve en e^t que Destouches aima beaucoup 
aussi M°^^ de Tencin et, que de cet amour il naquit un 
enfant, lequel ne fut aitre, plus tard, que le fameux phi- 
losophe et mathématicien d'Alembert (i). 

(i) Louis Camus, chevalier Destouches mourut en 1726, âgé 
de cinquante-huit ans. D'abord commissaire extraordinaire de 
l'artillerie, devint, après nombre d'actions d'éclat, colonel du régi- 
ment des bombardiers (1706), puis capitaine-général (1712). En 
1718, Destouches reçut le grade de maréchal de camp ; en 1720, 
il obtint la charge de directeur général des Écoles d'artillerie ; 
enfin, l'année qui précéda sa mort ^ 1725), le titre de commandeur 



FÉNELON A CAMBRAI. I39 

Un libertin comme Destouches, dans ce beau, pur et 
transparent grand coeurde Fénelon, forme un tien curieux 
contras' e avec l'abbé Langeron, le digne et ssint piètre, 
autre ami du prélat; mais, en Destouches, plus qu'en 
l'abbé Langeron, se faisaient voir ce prestige du lettré, 
cette moelle latine et tout ce fin sel des anciens dont M. de 
Cambrai était épris à li folie. Aussi bien ces lettres du 
prélat à Destouches, ces billets au cher ami, au cher 
bonhomme, sont-ils empreints de cette sage morale, de 
cette bonne humeur et de cette grâce fine et souriante 
dont Destouches, au travers d'Horace et de Virgil>, 
entendait la malice, a Je suis fort aise, mon cher bon- 
homme, écrit l'archevêque, de ce que vous êtes content 
d'une de mes lettres qu'oa vous a fait liie... » 

Ce n'est pas que, dans ces lettres, Fénelon promit bien 
bonne chère, lors d'un prochain séjour, à son artilieur, 
La frugalité cambrésienne, voilà ce dont il voudrait le 
persuader. A Cambrai, dit-il volontiers, « point de Fei- 
rand (célèbre cuisinier de l'époque) ; point d'entremets». 
Et ce sont les menaces d'un dîner Spartiate : a Je vou- 
drais, mon bonhomme, vous réduire à des choux verta 
avec un peu de lard fumé à la cheminée. >> Et, là-dessus, 

de l'ordre de Saint-Louis. « Le chevalier, écrit M. P. -M. Masson 
(dans son livre sur Madame de Tencin, Paris, 1909), aimait les 
plaisirs, la table et les femmes. > De toutes celles qu'il rencontra 
M°® de Tencin, l'ancienne chanoinesse, la même dont le frère 
devint plus tard cardinal et que Saint-Simon, qui connaissait 
ses déportements, appelle* la belle scélérate... d'une race de 
gueux », fut la préférée. S'il est vrai que M'°« de Tencin négligea 
de reconnaître, par la suite, l'enfant qu'elle avait fait aban- 
donner en 1717, à Paris, sur les marches de l'église Saint-Jean-le. 
Rond et qui devint d'Alembert, il n'en fut pas de même de Des- 
touches. Le maréchal de camp s'intéressa toujours au fils qu'il 
avait eu de la chanoinesse ; il aida jusqu'à sa mort à son entre- 
tien et même, par son testament, lui laissa une pension de 
I 200 livres. 



140 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

voilà Monseigneur lancé dan« Virgile. Enfin, il achève, 
répétsml ce précepte déjà tant de fois exprimé ; « La 
volupté use tous les goûts, et puis l'homme même qui la 
cherche ; soyez sobre. ? 

Quelqu'un qui devait bien rire, d'un large et franc 
rire d'ami, en recevant ces billets, quand très loin, au 
siège d'une autre place, debout à la queue de la tran- 
chée, il jetïdt le commandement, c'était le bon Destouches ; 
e^, qui sait si, dans le nuage de la poudre, l'artilleur, à 
ces moments-là, n'apercevait pas — non sans émotion — 
au fond du souvenir, Monseigneur, long, menu, maigre et 
beau, dressé devant sa table à écrire et — sa lettre 
achevée, après avoir signé de son titre princier : Fr. Arch. 
Duc DE Cambrai — apposant de sa main longue, blanche 
et fine, baguée d'améthyste, sur la cire fondante, son 
large sceau archiépiscopal. 



IV 

Parler de Cambrai sans parler de Martin et Martine, 
c'est un peu comme si l'on parlait de Douai sans nommer 
M. et Mme Gayant, le couple de géants; de la viUe de 
Bergues sans citer Lydéric ou de Valenciennes Sans mon- 
trer Binhin. Ces figures populaires, toutes hautes et 
empanachées, ont du faste et de la corpulence ; mais ce 
sont des personnages modestes et de beaucoup réduits que 
Martin et Martine. On a dit (et c'est bien ce qui convient 
à Cambrai-la- Vaillante !) que l'origine, toute guerrière, 
de ces personnages remontait aux temps médiévaux. 
Selon M. Maurice Bauchond, < Martin, forgeron de race 
maure, lors des guerres communales du moyen âge, s'of- 
frit à défendre Cambrai. Accompagné de sa femme Mar- 



I 



FÉNELON A CAMBRAI. I4I 

Une, il massacra l'ennemi à coups de marteau; le chef 
ennemi, frappé d'un choc terrible, ne sut pluscomn-ander 
et resta fou jusqu'à sa mort ; par la suite, Martine et 
Martin servirent de jacquemarts à une horloge du 
XVT siècle et sont restés les personnages légendaires du 
Cambrésis (i) ». Cette horloge, dont parle M, Bauchond, 
était due à Arnould Lefebvre ; mais c'est Ancelot Bridel, 
fondeur, qui fondit les figures dans i'étain. i Our Constan- 
tin, peinire, il les affubla à la mauresque, les coiffa du 
turban bianc, les revêtit de la jaquette bleue et, dans la 
main de Martin, il plaça un sabre. Un tel appareil 
n'empêcha pas que, lors du siège de Cambrai par 
Louis XIV, un boulet ne vînt briser l'horloge et casser 
la jambe à Martin. Un chaudronnier, maître Jean- 
Baptiste Taisne, la lui raccommoda, dit-on, moyennant 
le prix de 64 iivres tournois que lui vota le conseil de 
ville. 

Depuis, en l'honneur d'hôtes célèbres, pour la joie ou 
pour le deuil, le désastre ou le triomphe, l'on entendit, 
dans tous les temps, Martine et Martin exprimer leur 
plaisir ou leur peine dans un carillon. Et, d'abord, ce fut 
pour Vauban, puis pour Louis XIV, que leur marteau de 
métal, une fois réparé, frappa sur le disque; ce fut pour 
l'entrée de Fénelon, en 1695; et puis en 1712, au moment 
suprême où la France semblait perdue, ce fut pour le 
maréchal de Villars . 

Ce que l'on ne sait pas assez, c'est que Martin et Mar- 
tine, petits dieux d'une grande fête, ne demeurèrent pas 
étrangers à la préparation du grand jour de Dônain. C'est 
en effet au rythme de leur appel, au signal de leur balan- 
cier, que Lefebvre d'Orval, conseiller au Parlement de 

(i) Maurice Bauchond, Msrcuté d« Franc» (octobre X911). 



142 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

FJandre, clairvoyant citoyen, écrivit — de Cambrai — 
ces billets j)rophétiques qui donnèrent, au ministre de la 
Guerre Voysin et au maréchal, l'idée audacieuse d'atta- 
quer le camp ennemi situé sur l'Escaut. 

Dès le 27 mai, l'homme averti, de grand sens, qu'était 
d Or val faisait savoir au ministre : « Je me donne l'hon- 
neur de vous informer de l'état des choses depuis hier et 
d'une idée qui me paraît propre à étourdir les ennemis 
tout d'un coup sans rien risquer et en se mettant, au 
contrair:^, à l'abri de tou es insultes, . . Ce serait en passant 
la Sensée pour se camper depuis Valenciennes jusqu'à 
Arras. Il n'y aurait, dans cette situation, rien à craindre 
pour Arras ou pour Cambrai... » De Cambrai, la bonne 
ville, il fait savoir encore à Voysin, soutenant toujours 
cette idée d'un coup brusque contre le prince Eugène : 
<< Cette manœuvre donnerait de l'éclat aux armes du roi 
et avancerait la paix. » 

Pour l'honneur de la France et pour celui de Villars, 
cette manœuvre fut tentée. L'on sait quel en fut le 
triomphe, le grand, magnifique et décisif triomphe. 
« Loué soit Dieu! » s'écrie, de la même cité où Fénelon est 
en prière, le modeste et pieux d'Orval, l'artisan premier 
de ce grand jour. Aussitôt bi:n informé, le conseiller au 
Parlement, le 24 juillet, à 8 heures du soir, rédige à la 
hâte, au milieu de l'émoi provoqué dans Cambrai par la 
canonnade, cette lettre à Voysin dans laquelle il dit: 
« Le camp de Denain est absolument pris, tué et noyé. 
Parmi ces derniers on compte M. le prince de Holstein, 
gouverneur d3 Lille ; celui de Tournai est pris avec le 
canon, drapeaux et tout ce qu'il y avait... » 

Le soir même du 24, toute la nuit et le mafin du len- 
demain, des convo's de prisonniers et de blessés et, parmi 
ceux-ci, des officiers et soldats des régiments de Cham- ." 

I' 



FÉNELON A CAMBRAI. I43 

pagne, de Beauce, du Maine, de Navarre, de Royal marine 
et Royal des Vaisseaux affluèrent de toutes parts et 
remplirent les chapelles, hôpitaux, collèges et jusqu'aux 
bâtiments de l'Archevêché. 

Dans ce dernier lieu, Fénelon, comme tou ours, se pro- 
digua. Le P. Quirini, Italien et depuis cardinal, passant 
par Cambrai à ce moment-là, vit lui-même Monseigneur 
à l'œuvre, et cette bonté, cette adresse, cette vigilance 
dont le prélat donnait tout le jour l'exemple! Empressé, 
charmant, humain, duc et prélat, le premier de la ville, 
il ne s'attardait pas seulement auprès des grands chefs, 
des maréchaux, un Montesquieu ou un Villars; mais sa 
sollicitude embrassait à la fois officiers sans fortune ou 
soldats pauvres, jusqu'aux derniers, aux plus petits de 
ces héros. En pleine possession de lui-même, le cœur 
pris mais la tête libre, il trouve encore moyen, dans 
le désarroi, d'écrire à Destouches ses impressions: « Les 
bruits des caissons nous étourdissent nuit et jour. Je 
crains qu'avant de finir cette guerre, on ne fasse casser 
bien des têtes ; j'aurais grand regret à celles qui sont bien 
faitts. Bonsoir, Monsieur ! » 

Voilà, n'est-ce pas, qui sent bien sa bravoure et le 
sarg-froid d'un homme détaché de tout, éloigné de la 
gloire et sur qui l'âge même n'a plus d'action. Dieu sait 
pourtant si cette année-là fut cruelle à Fénelon. C est à 
Cambrai, dars l'Archevêché, au pied de l'autel, devant 
la croix, qu'il avait pleuré l'abbé Langeron, qu'à six jours 
de distar.ce, en cette année même (1712) il vint pleurer, 
depuis, ce qu'il avait connu, chéri et vénéré le plus au 
monde : la jeune duchesse de Bourgogne et le duc, son 
époux, futur monarque, grand prince, son orgueil, son 
espoir, le noble et beau lis coupé, presque aussitôt qu'ou- 
vert, sur la tige royale, « Je suis saisi d'horreur et de sai- 

10 



144 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

sissement. » Voilà son seul gémissement, sa seule 
plainte; puis, son beau front s'était incliné, les larmes 
avaient jailli de ses yeux. Ce jour-là, vraiment, Fénelon 
connut le fond de la douleur, il but, dans ce qu'elle a 
de plus acre, à la coupe amère. Et, pourtant (ceci est 
encore une marque de sa grande âme) il songe au milieu 
de tant de chagrins à partager avec des êtres chers son 
désespoir. « Ma tendresse m'alarme pjur vous et pour 
le Bon ! » fait-il savoir, de Cambrai, au duc de Che- 
vreuse. Le Bon, c'était le duc de Beauvilliers, gouverneur 
du duc de Bourgogne. Et c'est ainsi que lui-même, dans 
l'élan de son cœur familier, nommait ses amis : le Bon 
ou encore le Bonhomme ! Le Bonhomme, c'était — nous 
l'avons vu — le chevalier Destou:hes, celui-là même 
qu'en raison de son emploi dans l'artillerie, l'on avait 
surnommé Destouches-Canon. 

Lors de ce siège de Douai où le prélat l'avait conjuré 
de ne pas bombarder trop la maison des Jésuites ses 
maîtres, le pauvre Destouches-Canon avait eu le bras 
froissé par l'éclat d'un boulet. L'on réussit, par la suite, 
à le transporter chez Monseigneur ; et c'est là que ce 
gaillard, franc luron et débauché, véritable enfant pro- 
d gue adoré de l'évêque, fut traité magnifique r^ent au 
lard et aux choux verts! C'est là que lui, l'artilleur, tou- 
jours agité en combats et en aventures, connut le repos, 
le sommeil, le bienfait de prier et de communier, enfin, 
comme Fénelon lui-même l'écrivait à Houdard de la 
Motte, le silence, la paix et « l'enchantement dans les 
vieux châteaux ! » 

Avec le temps, le bras de Destouches-Canon s'étant 
raccommodé à peu près, il fallut bien que l'artilleur son- 
geât à quitter Cambrai, retournât à ses camps et à ses 
amours ! Que d'occasions, dès lors, pour Fénelon, de 



à 



FÉNELON A CAMBRAI. 145 

s'entretenir de poésie, d'amitié, de religion et même de 
morale avec le BonJiomme ! La poste, à ce moment-là, 
n'en a pas fini de porter leurs billets. Dès novembre 1713, 
l'évêque de Cambrai écrit à son militaire : « Mon cher 
Bonhomme, la fin de la campagne approche » ; et, dès le 
début de 1714 : « Ce qui finit vos travaux commence les 
miens ! » Il entendait par là que la paix le mettait dans 
l'obligation de parcourir les sept cent soixante et quatre 
villages de son dioèse. Et, quelle tâche cela représentait 
à une telle époque, par un temps affreux, sur de mau- 
vaises routes ! 

Fénelon, dans ce temps-là, avait soixante-quatre ans. 
Par suite des chagrins et de l'âge, ses cheveux étaient 
devenus tout à fait blancs ; mais ils restaient fins, longs 
et soyeux. Et, toujours, il avait i cet air et ce bon goût 
qu'on ne tient que de l'usage», ce ton parlant qu'on 
voit dans ses portraits, beaucoup de noblesse, une élo- 
quence douce et persuasive, une bonté infinie et, par- 
dessus tout, cette prévenance si rare qui faisait qu'il « se 
mettait à la portée de chacun sans le faire sentir » . Sa 
condamnation dans l'affaire du quiétisme lui avait bien 
un peu nui chez les sots et les petits esprits ; mais les 
coups impitoyables que la mort avait frappés autour de 
lui étaient restés bien autrement durs à son cœur. Cela 
n'empêchait pas qu'il n'apportât beaucoup de jugement, 
de tendresse et d'érudition dans la correspondance qu'il 
échangeait, de son diocèse, avec Destouches et La Motte, 
les meilleurs de ses amis dans les belles-lettres. Tantôt 
c'était sur la morale, les Anciens, et tantôt sur les dieux 
d'Homère : « Que ne dirions-nous point là-dessus, faisait- 
il savoir à La Motte, si Cambrai pouvait vous posséder. s> 
Et La Motte, touché et tenté, de répondre : « Monsei- 
gneur, le parti en est pris ; je me ferai enlever par 



146 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

M. Destouches, dès qu'il voudra bien se charger de moi, 
et j'irai me livrer aux enchantements de Cambrai. «> 

En réalité, Destouches et La Motte mis à part, il n'y 
avait rien que Fénelon aimât autant que cette ville ; mais 
il faut le dire également : Monseigneur aimait aussi les 
villages et, parmi eux, sans doute, Marcoing-sur- 
l'Escaut, Masnières, Ribécourt, Fontaine-Notre-Dame, 
Anneux, Flesquières, Havrincourt, tous pays de la 
vallée du grand fleuve et dont, depuis que les Anglais et 
les Allemands s'y sont battus avec furie, il ne reste plus 
à peu près que le fantôme. 

L'on se souvient que c'est en allant ainsi, lui le grand 
pasteur, mitre, crosse, dans les humbles villages et jus- 
qu'au fond de son diocèse, qu'il faillit périr noyé, du 
fait de la roue d'un moulin qui, sur un pont, retint celle 
de son carrosse et le jeta à l'eau. « Je lisais un livre, dit- 
il, ayant mes lunettes sur le nez, mon crayon en main et 
mes jambes dans un sac de peau d'ours : tel à peu près 
était Archimède quand il périt à la prise de Syracuse. » 
Cette indulgence, ce détachement envers les faits 
brutaux de la vie étaient les mêmes dont il avait fait 
montre toujours envers les hommes. Là-dessus, il profes- 
sait la résignation chrétienne la plus désintéressée et la 
plus noble. Lui-même, dans un billet charmant de finesse 
grave envoyé, au moment delà mort de l'abbé Langeron, 
à la sœur Charlotte de Saint-Cyprien, carmélite, s'était 
laissé aller à parler de « cette joie de la foi ♦ qu'a nommée 
saint Augustin. Et c'était vraiment cette joie, cette illu- 
mination et ce sourire de la foi qui donnaient tant de 
beauté à son visage et de fraîcheur à son âme. Saint- 
Simon, si sévère aux grands, ne laisse pas une ombre au 
portrait de Fénelon. Il le dessine et le peint tout en 
lumière. « A tout prendre, dit-il, c'était un bel esprit et 



I 



FÉNELON A CAMBRAI. I47 

un grand homme. » Cygne, il n'a pas l'éclat mâle, les 
hautes vues, les grands coups d'ailes de son rival Bossuet ; 
mais ce cygne avait de quoi plaire d'une autre façon que 
cet aigle ; surtout quand Saint-Simon, parlant de Féne- 
lon, nous dit que ses vertus « le firent adorer de son 
peuple». Et ce peuple, ne l'oublions pas, était celai de 
Cambrai et du Cambrésis, ville de guerre, terre d'armée 
et, toutes deux à l'avancée de France, la barrière d'airain, 
aussi dignes, l'une et l'autre, la ville et la terre, de leur 
grand évêque ! 

V 

Des villages, des moulins, des bois inclinés doucement 
sur les pentes et sous lesquels passaient en chantant les 
ruisseaux, de toute cette nature modérée 

Faite à souhait pour Fénelon, 

la guerre, en bien des endroits autour de Cambrai, n'a 
laissé que des vestiges; mais cette nature même est si 
vivace, si féconde, toute cette contrée fertile repos sur un 
sol si généreux que les traces marquées par de longs 
combats se montrent çà et là, dans bien des cantons, 
déjà moins visibles. Ainsi la paix, la « profonde paix » à 
laquelle Fénelon, dans une lettre au fidèle Destouches, 
écrit — après des guerres sans nombre — qu'il aspirait 
déjà, elle retrouve sa raison dans la nature (i) ; et cette 
nature, nous savons bien que, pour le prélat au style tout 
pastoral, c'était — à côté de la foi — la consolatrice. 

M, Albert Thibaudet, qui se plut à étudier maintes fois, 
en de lucides pages, ce qu'il nomma sans beaucoup de 

(i) Lettre de Fénelon à Destouches (du 10 décembre 1711). 



148 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

ménagement la « légende fénelonienne » (i), a montré 
comment celle-ci reçut, au siècle qui suivit la mort de 
Louis XIV, son développement et son éclat. En fait, 
M. Thibaudet, à ce point de vue tout naturiste, ne sépare 
pas Fénelon de ses suivants littéraires : un Bernardin de 
Saint-Pierre et un Jean-Jacques Rousseau ; l'on peut 
même dire que tous trois, les suivants et le précurseur, 
il les assemble en une même famille. Toutefois, puisque 
nous en sommes à nommer Cambrai, à montrer Fénelon 
dans son cadre, à le présenter enfin dans ce milieu plein 
de rusticité où l'auteur du Génie du christianisme fut con- 
duit un jour à venir lui-même, n'oublions pas que Sainte- 
Beuve, avant M. Albert Thibaudet, avait mené plus loin 
encore, jusqu'à Chateaubriand en personne, ce rappro- 
chement de l'archevêque du xvii^ siècle et de certains 
hommes des temps nouveaux. 

C'est à la fin de l'un de ses Lundis les mieux venus, les 
plus nourris de cette moelle et de cette sève qui font 
toujours si substantielle cette vivante critique, et dans 
des pages où Sainte-Beuve, précisément, traite de ces 
Lettres et opuscules inédits de Fénelon qui contiennent des 
billets à Destouches et qui sont sous la plume du prélat 
tout ce qu'il y a au monde de plus riant et de plus 
aimable. « Littérairement, on a beaucoup loué et cher- 
ché à définir Fénelon, écrit Sainte-Beuve (le lundi 
ler avril 1850), mais nulle part, selon moi, avec une sensi- 
bilité d'expression plus heureuse et une plus touchante 
ressemblance que dans le passage suivant, où il s'agit 
autant de son style que de sa personne : « Ce qu'il fai- 
« sait éprouver n'était pas des transports, mais une suc- 
« cession de sentiments paisibles el ineffables : il y avait 

(i) Revue critique des idées et des livres (25 mai 192 1). 



Il 



FENELON A CAMBRAI. I49 

« dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, 
« je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle longueur 
« de grâces qu'aucune expression ne peut rendre. » Et, dit 
Sainte-Beuve, en rapprochant comme nous le faisons ici 
nous-même, Fénelon de Chateaubriand, « c'est Chactas 
qui dit cela dans les Natchez. » << Il est assez singulier, 
ajoute encore Sainte-Beuve, qu'une telle parole se ren- 
contre dans la bouche du sauvage américain, mais elle 
n'en est pas moins belle et parfaite, et digne qu'on l'in- 
scrive après les pages de Fénelon. » 

Et le rapprochement, tenté ici par Sainte-Beuve, 
s'accuse davantage, il devient plus étroit encore si l'on 
considère que Cambrai a été le point de jonction de ces 
deux êtres de séduction, de ces deux cœurs qui battirent 
si souvent d'un même orgueil et d'une même fièvre. La 
seule différence, entre le prélat nourri du fin suc des 
anciens et le jeune gentilhomme arrivé de Combourg, 
tenait, beaucoup plus qu'aux variations des croyances, 
aux gradations de la poésie, aux nuances du talent. 

Fénelon — nous le voyons par les billets au bonhomme 
Destouches — en revenait toujours (« nourri d'antiquité 
classique », a écrit Jules lemaitre), à Horace et à Vir- 
gile ; sa nature, comme celle qu'il a dépeinte dans Télé- 
maque, était ornée ; mais le jeune Breton arrivé de son 
manoir n'avait pas, dès l'abord, recours à de tels apprêts. 
Ses adieux à Combourg avaient ea quelque chose de 
farouche et d'ardent. Qu'on se souvienne du fameux pas- 
sage où, dit-il, après avoir reçu de son père, le rigide gen- 
tilhomme, la dernière étreinte, « il remonte la chaussée 
de l'étang » et revoit encore une fois, avant de quitter 
le château de ses ancêtres, « le ruisseau du moulin et la 
prairie ». Et cela, dit-il, pour a m'avancer sur une terre 
inconnue : le monde était devant moi ». 



150 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

Ce monde, après une vision fugace de Paris, ce fut 
précisément cette vieille ville si plaisante de Cambrai où 
tenait garnison le régiment de Navarre. « Arrivé en 
habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après, 
dit-il, j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir 
toujours porté. Mon uniforme était bleuet blanc, comme 
jadis la jaquette de mes vœux : j'ai marché sous les 
mêmes couleurs, jeune homme et enfant. » Tout ce 
chapitre si frais et si charmant sur Cambrai (dans les 
Mémoires) : les sorties avec La Martinière, les fredaines 
de sous-lieutenant, l'histoire de la belle Flamande, tout 
cela c'est du meilleur Chateaubriand. Et d'abord, ce qui 
rehausse ce chapitre, écrit tout entier à Berlin (Chateau- 
briand étant devenu ambassadeur), dans un exil maus- 
sade, c'est le regret de tout ce que le jeune René a laissé 
derrière lui ; c'est, une fois encore, a le ruisseau du 
moulin et la prairie » ; c'est la « chaussée de l'étang «> ; 
et ces « bruyères » des bois autour de Combourg, comme 
il en a le regret I 

Aussi, entendez sa joie, quand après la mort de son 
père, << haut et puissant messire René de Chateaubriand », 
il obtint Un congé, quitta Cambrai et revit enfin « les 
landes de sa Bretagne » ! En réalité son nid d'aigle, son 
Combourg des hiboux et des grands arbres, aux fenêtres 
grillées, aux tours féodales, c'était encore ce qui conve- 
nait le mieux à ce cœur aux mouvements désordonnés, 
épris d'espace et de nature sauvage. 

En vain, près du tombeau de Fénelon, dans la ville du 
vieux tisseur Baptiste et du vieux Monstrelet, au tinte- 
ment lent des heures marquées par Martine et Martin, 
les figures de jacquemarts, l'auteur de René, des Mémoires 
et de l'Itinéraire s'était-il attardé à relire Télémaque ; rien 
de ce << parfum qui prévient et s'insinue », de ce ton 



FÉNELON A CAMBRAI. I5I 

« délicat, fin et délié, très agréable que Sainte-Beuve 
admire chez le prélat à propos des Lettres spirituelles, 
ne semble avoir passé dans ce cœur d'orage. Et cepen- 
dant! Cependant, quand, aujourd'hui encore, on revient 
dans cette contrée, à toutes les places, dans toutes les 
rues du Cambrai de jadis : rues Saint-Ladre, de Tavelle, 
des Trois-Pigeons, des Chanoines, place au Bois, place 
d'Armes, dans le silence, dans la paix, dans ce grand 
calme qu'a troublé un instant la guerre, on se plaît à les 
évoquer côte à côte, les deux hôtes de la cité de Vauban : 
l'un vieillard, l'autre jeune homme; l'un mitre, souriant, 
familier, plein de bonne grâce et d'aménité, prince-évêque 
fastueux et prodigue, l'autre précisément l'un de ces 
garçons tels que le prélat les préférait : officier juvénile, 
un peu étourdi, petit gentilhomme, mais de vieille maison ; 
enfin tous deux, l'archevêque et le sous-lieutenant, à 
moins de cent ans l'un de l'autre et dans la même ville, 
de fières figures de lettres, des têtes hardies, promptes, 
avec un grain de chimère, et que des considérations sou- 
vent utopiques, dans bien des cas, conduisent et abusent. 



A PROPOS DU CENTENAIRE DE FROMENTIN 



LE PÈLERINAGE DE " DOMINIQUE " 



C'est dans un quartier bien cher à Fromentin, puisque 
c'est entre le Collège où il fit ses études et le Musée où 
sont exposés ses ouvrages, que s'élève à La Rochelle, à 
proximité de la vieille rue du Minage, ce temple désaffecté 
de l'Oratoire où Ferdinand Brunetière vint — il y a dix- 
sept ans, déjà! — au nom de la Revue des Deux Mondes, 
évoquer le souvenir de l'écrivain qui publia dans cette 
revue même les principales de ses œuvres : Une année 
dans le Sahel, les Maîtres d'autrefois et ce Dominique au- 
quel il ne travailla pas moins de deux années, qu'il re- 
mania tant de fois et qui demeure, après plus d'un demi- 
siècle, le miroir le plus fidèle et le plus touchant de sa 
jeunesse. Ce bâtiment de l'Oratoire, à la façade vénérable, 
aux pierres usées, fendillées, rongées çà et là par l'herbe, 
nous tenions à le voir d'abord; c'est là en effet, sous ces 
voûtes spacieuses, que parla Ferdinand Brunetière ; c'est 
là qu'il rendit hommage à la mémoire du voyageur, 
du peintre, du descriptif auquel nous devons tant de 
pages vivantes et nuancées, sur « ces paysages et cette 
atmosphère du pays d'Aunis », d'un charme rustique et 
d'une tranquille grandeur qui, chez Fromentin, servent 
de fond plus encore aux livres qu'aux tableaux. 

En venant ici, le 29 octobre 1903, Ferdinand Brune- 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. 153 

tière avait bien choisi l'époque de l'année qui convient 
le mieux à la commémoration du sobre et frémissant 
maître qui a dit, au début de Dominique, Qu'il était né 
« dans les brouillards d'octobre » et que ces brouillards 
avaient laissé sur son pinceau et dans son style quelque 
chose de leur brume voilée. Afin de célébrer le centenaire 
de cette naissance (Fromentin est né le 24 octobre 1820), 
nous eussions aimé nous aussi, comme notre illustre 
prédécesseur, venir à La Rochelle en cet automne que 
Fromentin a nommé la « triste et fervente saison », cette 
saison qui donne, à la campagne de cette région de 
France, une gravité de plus et qui était bien, tous ses 
livres, toutes ses lettres l'attestent, celle dont il recher- 
chait le plus volontiers la mélancolie, enfin dont les 
aspects vastes et monotones, d'une riche désolation, 
étaient bien de ceux qui faisaient naître en lui, montant 
du sol natal, le plus de réminiscences. 

Dans les Maîtres d'autrefois, ce livre où la sensibilité la 
plus aiguë se confond avec l'intelligence la plus avertie 
de la peinture, il est une page entre toutes expressive. 
C'est celle où Fromentin dit qu'il se fit conduire à 
Scheveningen dans les dunes de Hollande. « On traverse 
le village, dit-il. On a devant soi, plate, grise, fuyante 
et moutonnante, la mer du Nord. Qui n'est allé là ou n'a 
vu cela? On pense à Ruysdaël, à Van Goyen, à Van de 
Velde. On retrouve aisément leur point de vue. Je vous 
dirais, comme si leur trace y restait imprimée depuis 
deux siècles, la place exacte où ils se sont assis : la mer... 
à gauche, la dune échelonnée à droite... » Cette page 
est un modèle ; elle témoigne du religieux respect avec 
lequel Fromentin s'approchait des lieux mémorables où 
avaient vécu ses devanciers. A notre tour, dans un même 
esprit, guidé par une même pensée, nous irons, dans un 



154 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

instant, visiter le village de Saint-Maurice, ce village dont 
la situation à proximité de la mer devait rappeler si bien, 
du vivant même de l'artiste, le village de Scheveningen. 
Et de Saint-Maurice, jusqu'à Laleu, jusqu'à Vaugoin, les 
hameaux proches, la mer à gauche, Fa dune à droite, nous 
pourrons, nous aussi, déterminer les endroits où Fro- 
mentin vint tant de fois s'attarder de préférence. Par 
notations brèves, ramassées, puis par touches larges, à 
grands Itraits, nous referons à notre tour les étapes de 
cette longue vie de labeur et d'amour, et ce sol qui dégage 
« l'on ne sait quoi de local et de persistant » nous fera, 
sur l'artiste et sur l'écrivain, les mêmes confidences que 
« l'herbe fade, la dune pâle, la grève incolore, la mer lai- 
teuse, le ciel soyeux, nuageux, extraordinairement aériens 
de la Hollande lui firent à lui-même jadis sur Ruysdaël 
et sur Van de Velde. 



* 
* * 

D'abord, avant toute autre étape aux habitations de 
campagne de Dominique, avant d'entreprendre cette 
visite aux quartiers de la cité que le meilleur de ses chro- 
niqueurs appelle « la bonne ville » (i), nous nous ren- 
drons rue Dupaty, à la maison natale de Fromentin. De 
cette maison, entièrement démolie et remplacée par une 
autre, il ne subsiste, hélas ! que le souvenir, et si nous 
voulons nous la représenter, cette maison, telle qu'elle 
fut au temps où le docteur Fromentin, père d'Eugène, la 
possédait, il nous faudra aller, au Musée municipal, la 
contempler dans le dessin aquarelle que Jules Jourdan, 
un artiste rochelais, en a laissé. Nous verrons alors que, 

(i) La bonne ville de La Rochelle, par Georges Musset (1912). 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. I55 

suivant la tradition du pays, le logis des Fromentin, haut 
de trois étages, tout en saillie sur la rue, dominé d'un 
toit à lucarne, s'accotait selon l'usage sur les piliers de 
solides arcades. « A la mode d'autrefois, à chacun des 
piliers s'adossait une borne servant de montoir aux cava- 
liers, sous un anneau scellé pour attacher les bêtes. On 
entrait, sous l'arcade, dans une petite cour humide et 
surannée, suivie d'un jardin où l'on montait par trois 
marches (i). » Il s'en fallait de beaucoup que ce jardin 
étroit, d'un jour avare, enclos entre de hauts murs, fût 
comparable au jardin de prestige et de féerie, au domaine 
d'un charme enveloppant, discret, dont Fromentin a parlé 
dans Dominique, le jardin dont il a laissé, dans un concert 
d'oiseaux et un froissement de feuilles mortes, la descrip- 
tion d'une si insinuante grâce et d'une si douce intimité. 
Ce jardin-là, qui tient du conte lyrique et du récit de 
terroir, d'une saveur agreste, aux teintes d'automne, sur 
lequel passe en inclinant la cime des arbres le vent de la 
mer, il est à peine indiqué ici, dans le clos de cette mai- 
son, que l'aquarelle du peintre local ne laisse pas deviner, 
et pour en surprendre le bruissement et les murmures, en 
pénétrer l'ombre tiède et comme vivante, c'est moins ici 
qu'au jardin de Lafond d'abord, à celui de Saint-Maurice 
ensuite, qu'il nous faut aller. 

Le petit domaine de Saint-Maurice, acquis en 1815 par 
Antoine Toussaint, le grand-père paternel d'Eugène, 
constituait entre La Rochelle et le port actuel de 
La Pallice, où il existe toujours, en quelque sorte la rési- 
dence d'été, M. Pierre Blanchon dit fort agréablement la 
« borderie, » où la famille Fromentin venait, durant la 
belle saison et jusqu'aux vendanges, se reposer des soucis 

(i) Louis GiLLET, Eugène Fromentin {Revue de Paris, i^' août 
Ï905)- 



156 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

et des travaux des jours d'hiver ; quant à l'asile de 
Lafond, dont le docteur Fromentin avait été nommé le 
directeur en 1829 (il y resta jusqu'en 1858), le futur Domi- 
nique y passa, de même qu'à Saint-Maurice, une partie 
de son enfance frileuse, méditative, de garçonnet rêveur 
et délicat. 

C'est à une bonne lieue de La Rochelle, à l'extrémité 
d'un faubourg bordé de jardinets, de maisons basses, de 
fabriques de sabots d'aspect tout rural, qu'est situé 
le grand établissement fondé par le savant père du 
peintre ; nous nous y dirigeons d'abord, et c'est pour nous, 
en même temps que le prétexte à rendre hommage à un 
grand nom, une occasion nouvelle de saluer au passage 
quelques-unes de ces pierres vétustés, quelques-uns de 
ces graves et beaux monuments dont M. André Hallays 
a dit que les vieux Rochelais, sensibles au passé de leur 
ville, aiment à parler « avec une tendresse mélangée de 
fierté » . Sans être, par son ensemble assez lourd et qui 
surprend de la part de l'architecte Gabriel, l'un de ces 
témoins les plus caractéristiques d'autrefois, la cathédrale 
Notre-Dame n'en offre pas moins, à l'intérieur, l'une des 
surprises les plus heureuses que nous ayons éprouvées en 
ce voyage. Nous voulons parler de cette chapelle des 
marins d'un caractère si touchant, et sur les murs de 
laquelle sont disposés, en façon d'ex-voto, de nombreux 
tableaux de style n^f offerts, en remerciement et recon- 
naissance, à la Vierge protectrice des navigateurs. 

J'imagine que le petit Eugène Fromentin accompagna 
plus d'une fois dans ce sanctuaire si touchant, en venant 
de la rue Dupaty, cette bonne et pieuse mère qui, de tous 
ses parents, resta bien toujours et jusqu'à la fin l'être le 
plus près de son coeur. Avec quel sentiment de vive 
admiration ce petit bonhomme, dont l'imagination était 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. 157 

déjà éveillée, dut considérer ces panneaux peints de 
manière si gauche et sur lesquels sont représentés, sur la 
mer en tempête et sous un ciel d'orage, de malheureux 
marins, menacés de périr, en appelant à Dieu et à Notre- 
Dame. Et là, devant ces cadres dédorés, aux tableaux 
craquelés, usés par le temps, comme l'esprit de l'enfant, 
nourri déjà de chimère, dut vagabonder plus d'une fois à 
la vue de ces épisodes de nos annales maritimes : le dogre 
l' Aimable-Louise ou le navire la Gloire, perdus par gros 
temps loin du port ; le Bel-Amy, la frégate la Louise du 
Canada s'ouvrant mâts brisés sur les flots en furie ; enfin 
dans un appareil vraiment tragique, le trois-mâts le Saphir 
de La Rochelle, revenant de Saint-Domingue et tout près 
de sombrer avec son équipage. La première rencontre du 
petit Eugène avec l'Océan, cet Océan que, plus tard, 
dans Dominique, il semblera défier du sommet si élevé 
d'un phare, nous ne doutons pas qu'elle ne soit ici, dans 
cette chapelle, plus encore peut-être que sur ces quais du 
port au-devant desquels de lentes et paresseuses embar- 
cations aux voiles bigarrées, rappelant par leurs harmo- 
nieuses couleurs celles qu'il admira longtemps après sur 
le Nil, vinrent un peu plus tard éveiller en lui le désir des 
voyages, le goût du désert et faire naître enfin dans son 
cœur ce « spleen lumineux de l'Orient » dont Théophile 
Gautier dit qu'il subit si complètement un jour la domi- 
nation. 

* 

Par une heureuse fortune, l'aspect de l'établissement de 
Lafond, la façade de son bâtiment central d'une grande 
simplicité, les plantations qui en précèdent l'accès, l'ombre 
des vieux arbres, le recueillement, surtout le repos qui 



158 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

apporte tant d'apaisement à ces maux de l'intelligence 
dont c'est ici le refuge, rien de tout cela n'a changé depuis 
ces lointains jours où l'enfant qui devait être Dominique, 
quittant l'habitation de la rue Dupaty, abandonna 
La Rochelle pour venir résider avec ses parents dans cette 
grande demeure. En ce temps-là, — 1829, — le petit 
Eugène n'était encore que le bambin heureux occupé, 
avec les petits paysans du voisinage, à tendre des pièges 
aux oiseaux. Tandis que, retenu par les soins de sa 
charge, le docteur Fromentin se renfermait dans ses 
études cliniques (un pavillon de Lafond, de nos jours, 
porte encore son nom) et que M""* Fromentin, de son 
côté, se tenait confinée chez elle, l'enfant, par une sorte 
de contraste que soulignaient encore la délicatesse de sa 
nature et la recherche de ses manières, se laissait aller 
déjà à ces jeux violents mais surtout à ces courses vaga- 
bondes auxquelles, plus tard, il céda tant de fois et qui 
devaient, dans la maturité de sa vie, le conduire jusqu'au 
seuil brûlant du désert. 

« A dix ans, exposera plus tard Dominique à son confi- 
dent, je ressemblais à tous les enfants de Villeneuve ; j'en 
savais autant qu'eux, j'en savais un peu moins que leurs 
pères ; mais il y avait entre eux et moi une différence 
imperceptible alors et qui se détermina tout à coup : c'est 
que déjà je tirais de l'existence et des faits qui nous 
étaient communs des sensations qui toutes paraissaient 
leur être étrangères. >> Ainsi, de son père le savant, celui 
que sa spécialité limitait à l'ordre cérébral, le jeune Fro- 
mentin tenait déjà ce goût si aigu de l'analyse qui devait 
se manifester plus tard dans Dominique et communiquer 
à cette étude des sentiments un caractère si frémissant et 
tout moderne ; mais de sa mère, cette mère dont il dira 
qu'elle avait une « âme exquise *, il tenait cette haute 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. I59 

mesure, ces qualités de cœur et cette finesse de sensation 
qui devaient le disposer si bien à subir un jour les joies et 
les inquiétudes de l'art, enfin ces rudes orages que la pas- 
sion éveille avec tous ses tourments chez les êtres d'essence 
supérieure. « Tout dissipé que je fusse, et coudoyé et 
tutoyé par des camaraderies de village, au fond j'étais 
seul, dit-il encore, seul de ma race, seul de mon rang, et 
dans des désaccords sans nombre avec l'avenir qui 
m'attendait. f> Ces désaccords, surtout ceux qui naquirent 
entre le père et le fils à propos du choix de la profession 
embrassée par Eugène, nous savons qu'ils commen- 
cèrent à se manifester dans cette demeure et que c'est ici, 
à Lafond, que le docteur Fromentin exprima maintes 
fois cette réprobation dont Eugène souffrit tant et dont, 
dès l'automne de 1848, dans une lettre à son cher 
Armand du Mesnil, il disait, en pensant à l'opposition 
tenace qui lui était faite: « Je te l'ai dit, ils m'ont hébété, 
ils m'ont pétrifié, on m'a tué ! » 

Durant que nous songeons aux réminiscences d'un tel 
passé, tout à coup, entre les charmilles, nous apercevons 
la longue robe bleue, la croix d'argent et la haute coiffe 
blanche des religieuses qui sont, à Lafond, les gardiennes 
des pires misères morales ; malgré nous, nous pensons 
alors à ce goût de la retraite, à cet appel du cloître que 
Fromentin, après la mort de Madeleine, l'héroïne de son 
livre et de sa vie, ressentit un moment à l'exemple de son 
maître, le paysagiste Cabat. 

Dans un beau portrait qu'il a tracé plus tard du grand 
écrivain et peintre orientaliste, M. Louis Gonse écrit, de 
Fromentin, que sa physionomie avait pris avec le temps 
« un caractère très remarquable » et paraissait animée 
d'un regard scintillant et comme intérieur. « Quelque 
chose du cuit et de l'émacié des races du désert >> semblait, 

11 



6o FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

dit-il, avoir donné à son visage un peu du durcissement 
monastique. Ce durcissement des traits, du visage assez 
anguleux et tel que nous pourrons le contempler dans le 
buste par Ternois exposé au musîe de La Rochelle, ne se 
manifestera que par la suite, avec les années. « Une nature 
exquise, à en juger par son triste et souffrant visage », 
voilà comment, dans les Maîtres d'autrefois, Fromentin, 
de son côté, décrit Potter jeune homme, ce Paul Potter 
au talent simple et robuste auquel il rendit si bien justice 
dans son livre. Appliquée à lui-même, cette image, par 
plus d'un détail, pourrait convenir plus qu'on ne suppose 
à Fromentin. Sa nature, comme celle de Potter, était 
vraiment exquise et <> le vif penchant pour la vie cham- 
pêtre f> qu'il souligne chez le peintre rustique, était 
encore un rapport par lequel se ressemblent deux artistes 
si considérables ; toutefois, le « triste et souffrant visage » 
n'apparaît pas plus ici encore, sous les traits du garçonnet 
qui grandit dans le recueillement grave et concentré de 
cette grande demeure que dans ceux de l'adolescent qui 
devait vivre, à peu d'années de là, sous les tilleuls ombreux 
de Saint-Maurice, de si poignantes heures de détresse, de 
travail opiniâtre et de résignation. 

Pour venir à Saint-Maurice, nous eussions préféré, à 
tout l'épanouissement de l'été, l'un de ces après-midi de 
septembre qui succédaient jadis, dans cette contrée de 
vignobles, à l'époque des vendanges. Alors M. Domi- 
nique, le fusil sur l'épaule, précédé de ses chiens, s'en 
allait tantôt seul, tantôt avec le vieil André, du côté de 
la mer, le long des marais, chasser la bécasse et la perdrix. 
L'une de cestièdes et discrètes journées d'automne, d'une 
si douce coloration, comme il en est tant dans cette 
contrée, donnait à ce moment tout son prix au paysage, 
et c'était pour Dominique déjà vieilli, revenu de bien des 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. l6l 

regrets et marqué par bien des souffrances, un plaisir 
supérieur de contempler une fois de plus ce « grand pays 
plat », « nullement boisé, à peine onduleux », dont il a 
parlé avec tant d'amour, et de se livrer, tandis que sur le 
ciel gris se rassemblaient de petites compagnies de tour- 
terelles, à ce jeu des souvenirs dont il était possédé au 
point qu'il n'y avait pas pour lui, dans ces vastes terres , 
un guéret, une haie de tamaris ou de prunelliers, une levée 
dans les marécages, la flèche d'un colombier ou d'un 
moulin, qui ne fussent à ses yeux autant de témoins d'un 
passé que rien ne pouvait l'empêcher de revivre. 

Au lieu de cela, de cette sourde magie de l'automne et 
de sa grande mélancolie, c'est la brûlante ardeur d'un été 
torride, l'air surchauffé, cette poussière de simoun et ce 
bleu du ciel en fusion que l'hôte disparu de cette cam- 
pagne a connu jadis à Biskra ou à El Aghouat. Cette rue 
d'El Aghouat, qu'il a peinte une fois d'un pinceau chargé 
de toutes les vives teintes de l'Orient et qu'il a décrite 
« étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc et flam- 
boyante au soleil », nous pouvons imaginer un instant 
que c'est cette rue du village de Saint-Maurice, longue, 
pénible, serrée entre de petites cours, des habitations 
étroites et dont les épaisses masses rousses des vignes dis- 
parues ne forment plus la limite. 

« La Rochelle, située en plein pays de vignobles », dit 
une vieille ordonnance du temps de Charles VII . Ah î que 
cela est loin ! Si Dominique venait de nouveau habiter son 
Vieux logis des Trembles, il ne pourrait plus espérer 
achever ses jours à Saint-Maurice, « maire de sa com- 
mune et vigneron » ; la dévastation de l'industrie a passé 
ici ; elle a desséché les marais, tracé des routes, corrigé 
le paysage, et ce petit buisson de la colline avec le che- 
min creux qui n'était rien, mais qui était tout, puisqu*en 



102 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

passant il faisait penser à Ruj'sdaël, tout cela a disparu 
dans une sorte de grand cataclysme niveleur et désas- 
treux ; et pour le pressoir, ce pressoir dont Fromentin, 
au début de son ouvrage, a parlé comme d'un être vivant, 
composé de « charpentes, de madriers, de cabestans, de 
roues », de treuils gémissant dans « la moiteur des raisins 
pressés, la chaude exhalaison des vins qui fermentent », 
nous apprendrons tout à l'heure qu'il s'en est allé, lui 
aussi, de la maison de Saint-Maurice, pièce à pièce et 
morceau à morceau, avec les souvenirs. 

« Amie, ma divine et sainte amie, écrivait Eugène Fro- 
mentin durant l'été de 1844, après la mort de celle qu'il 
avait nommée Madeleine, je veux et vais écrire notre 
histoire commune, depuis le premier jour jusqu'au der- 
nier. » Cette « histoire » que le poète a portée en lui si 
longtemps, puisqu'il ne la réalisa dans le roman que près 
de vingt ans plus tard, « cette histoire toute simple, tout 
intérieure », comme dit Sainte-Beuve, nous savons que 
c'est ici, dans cette maison de Saint-Maurice, que Fromen- 
tin en a vécu quelques-unes des phases principales, qu'à 
l'aide de ses souvenirs d'enfance, des rappels de sa jeu- 
nesse, il l'a méditée, et que, le cœur pacifié, revenu de 
bien des affres et de bien des deuils, il en a mené à bien 
le long travail. 

L'une des hautes fortunes Uttéraires du siècle, Domi- 
nique, ce grand beau livre qu'aimait George Sand, que 
Sainte-Beuve a loué, que Flaubert assure avoir lu « tout 
d'un trait », dont Edmond Scherer a déclaré qu'il était de 
ceux qu'il relisait « une fois tous les ems », ce livre-là n'a 
pas, comme René, reçu son inspiration du site grandiose 
et tourmenté, du décor féodal d'un manoir ancien. Rien 
ici de Combourg, de son âpre grandeur, du fracas de ses 
légendes ; mais, bien au contraire, la rusticité, la simpli- 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. 163 

cité même, avec, dans l'ensemble de la construction à un 
rez-de-chaussée, quelque chose de cet aspect agreste, 
voire rural, que peuvent présenter à Milly la maison de 
Lamartine, celle de Mistral à Maillane, au Cayla la 
demeure paysanne d'Eugénie deGuérin. 

« Un logis campagnard dont les bâtiments bas, blan- 
chis à la chaux, séparent une cour d'entrée d'un vaste 
jardin », voilà comment M. Blanchon a vu la maison de 
Fromentin à Saint-Maurice et comment cette maison 
se présente réellement. La cour d'entrée est un vaste 
quadrilatère flanqué de communs à droite et à gauche, et 
dans sa nudité, sous le jour éclatant, donne tout à fait 
l'impression de ces cours silencieuses, envahies de soleil, 
des mas provençaux. Nous saluons, dès l'entrée, un figuier 
noueux, robuste, aux feuilles épaisses, dont, nous dit-on, 
Fromentin goûta des figues. 

Des hirondelles en troupe pressée poussées par le vent 
qui vient de la mer, font entendre de petits cris joyeux, 
et tandis qu'elles se posent, en secouant leurs fines ailes 
au long des gouttières, le cœur battant, nous songeons à 
ces lignes du Sahel, belles comme une élégie, et que Fro- 
mentin composa loin de la France, sous les palmiers de 
la caravane : « Connais-tu, ai-je dit à l'oiseau, sur une 
côte où j'aurais pu te voir, un village blanc dans un pays 
pâle, où l'absinthe amère croît jusqu'au bord des champs 
d'avoine? Connais-tu une maison silencieuse et souvent 
fermée, une allée de tilleuls où l'on marche peu, des sen- 
tiers sous un bois grêle où les feuilles s'amassent de bonne 
heure?... » 

Étrange rencontre des mêmes pensées, retour 
immuable des saisons! Le « village blanc », le voilà dans 
sa tiédeur d'été; la « maison silencieuse et souvent fer- 
mée », elle vient de s'ouvrir devant nos pas! Nous en 



164 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

franchissons le seuil et bientôt, par un étroit corridor qui 
relie la cour d'entrée au parc situé du côté de la mer, 
nous pénétrons dans l'allée de ces tilleuls toujours les 
mêmes, toujours épais, toujours ombreux, qui partage à 
peu près le grand jardin mélancolique au désordre char- 
mant. Çà et là, des deux côtés de cette grande allée 
médiane, des sentiers jonchés des feuilles de la dernière 
saison, serpentent autour des plates-bandes bordées de 
buis, où se dessèchent, faute de pluie, de petits buissons 
de pivoines ; et, sur chacun de ces côtés, je reconnais les 
<• frênes emmaillotés de lierre, les grands ormeaux chargés 
de lichens jaunes » dont Fromentin parle dans l'une de 
ses lettres ferventes à Armand du Mesnil. Un peu plus 
en retrait, devant la façade de l'habitation, toute suran- 
née, toute vieillotte, nous reconnaissons la terrasse 
« ombragée de vigne » , cette fameuse terrasse où le petit 
Dominique, le front moite, les tempes battantes, les 
larmes aux yeux, vint composer une fois sur Annibal. 
Les vieilles marches branlantes et moussues de cette ter- 
rasse, nous ne tardons pas à les gravir; bientôt, nous 
sommes sous la tonnelle enveloppée de pampres, de 
grappes, de feuilles déjà rousses. « Les pampres tombaient 
un à un, sans qu'un souffle d'air agitât les treilles », 
dit-il. C'était donc que ce jour était un jour semblable à 
celui que nous vivons en ce moment, un jour privilégié, 
l'un de ceux où de grands souvenirs et de grandes 
actions s'imposent à l'âme qui pense, au cœur qui bat, 
avec un même pouvoir d'évocation. 

De cette rousse et chaude terrasse, d'aspect romain, où 
l'élève d'Augustin vint composer sur le grand capitaine 
défait à Zama, nous apercevons, juste au milieu de 
l'allée des tilleuls, sur un socle verdi, l'urne embléma- 
tique, d'une signification pleine de regrets et de deuil. 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. 165 

Madeleine, la belle créole, qu'elle devait donc avoir de 
charme, sous « l'ombre bleue des grands arbres » , avec 
son teint mat, son écharpe lâche, cette séduction du rire 
et ce « regard foudroyant d'éclat » dont il a parlé et 
qu'offrent les filles des jeunes continents ! Le cher vieux 
logis paternel des Trembles, tout endormi, si tranquille, 
au pesant silence, comme il devait donc être surpris de 
tant d'ardeur, de vivacité, de jeunesse ! Cela, il n'était 
pas possible à Dominique de l'oublier : « Je vous mon- 
trerai, dit-il, tel coin du parc, tel escalier de la terrasse, 
tel endroit des champs, du village, de la falaise, où 
l'âme des choses insensibles a si bien gardé le souvenir 
de Madeleine et le mien que, si je l'y cherchais encore, et 
Dieu m'en garde, je l'y retrouverais aussi reconnaissable 
qu'au lendemain de notre départ. » Et ce regret, qu'il 
ressent àse promener aux Tr^wW^s avec son héros, Fromen- 
tin ne l'éprouve pas moins que Dominique. « Ma pre- 
mière visite à Saint-Maurice, écrit-il à Paul Bataillard au 
printemps de 1847 en revenant au pays natal trois ans 
après la mort de la jeune femme, a été un religieux pèle- 
rinage à travers tout mon passé. 

Ce « religieux pèlerinage », nous l'accomplissons à 
notre tour aujourd'hui; ainsi que l'auteur lui-même le 
confiait à Paul Bataillard, ce passé de Dominique nous 
venons « pièce à pièce » le recomposer; à l'aide des 
« débris épars au pied de chacun de ces arbres », nous nous 
efforçons de redonner la vie aux années mortes ! Fro- 
mentin, comme Ruysdaël, comme Hobbema, comme 
Théodore Rousseau, ce grand rival en peinture auquel il 
témoigna toujours tant d'estime, honorait et aimait les 
arbres. Aux prises avec les assauts les plus rudes de sa 
destinée, durant les jours des pires détresses, c'est à eux, 
à ces gardiens de son passé, qu'il faisait toujours appel, 



l66 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

comme aux seuls confidents, aux seuls amis capables de 
l'entendre ! Ses arbres, — ses tilleuls surtout, — comme 
il les aimait ! Au printemps de 1842, quand il se fut 
aperçu que ses tilleuls avaient été « taillés par la tête au 
printemps », il en ressentit un grand chagrin. Cela, dit-il, 
« leur a ôté un grand charme et m'attriste beaucoup ». \ 
Aujourd'hui, et depuis tant d'années, les chers vieux . 
tilleuls sont devenus encore plus touffus, plus noueux, 
plus vénérables, et quand, de la terrasse, nous gagnerons 
le petit tertre d'où l'on voit la mer, c'est à l'ombre adou- 
cie de ces tilleuls centenaires, que nous atteindrons le 
fond du parc. De cette limite, il apparaît toujours, comme 
dans le récit du maître, le « double horizon plat de la 
campagne et des flots... d'une grandeur saisissante à 
force d'être vide » ; et l'horizon de la ville, La Rochelle 
avec la ligne de ses boulevards et l'extrémité de ses clo- 
chers d'églises », le vieil Ormesson du poète, c'est bien 
lui que nous devinons, par une ouverture pratiquée dans 
le mur latéral du parc, par delà la brume et dans le loin- 
tain sombre. 

* 

* * 

De La Rochelle, qu'on a nommé un « classique nid de 
corsaires « , et qui le fut vraiment avec tout l'appareil de 
ses murailles dont les tours, — tours Saint-Nicolas, de 
la Lanterne, de la Chaîne, — semblent de nos jours encore, 
du côté de l'Océan, veiller sur sa défense, Eugène Fro- 
mentin, dans Dominique, a tracé le portrait tout en 
grisaille, assez maussade et dans lequel, à travers beau- 
coup d'amour, on perçoit bien du dépit. C'est que, dans 
cette « très petite ville, dévote, attristée, vieillotte, oubliée 
dans un fond de province, ne menant nulle part, ne ser- 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE, 167 

vant à rien, d'où la vie se retirait chaque jour, que la 
campagne envahissait... », l'être sensible par excellence 
que devait devenir le futur écrivain et peintre ne reçut 
d'abord, surtout durant les longs hivers balayés de rafale, 
enveloppés de brouillard, que des impressions moroses, 
attristées, d'une grande désolation. 

Épris comme il devait l'être plus tard, de ce bleu céleste 
et délicat dont nous retrouverons, tout à l'heure, dans ses 
tableaux arabes, au musée de La Rochelle, les purs témoi- 
gnages, le garçon rêveur que la solitude du milieu tout 
spécial de Lafond avait oppressé jusqu'à l'étoufïement, 
demeura d'abord indifférent à ce recueillement de couvent, 
à cette paix de béguinage dont les vieux quartiers de la 
ville, éloignés du port, avec leurs rues mortes, leurs fa- 
çades fermées et leurs longs corridors d'arcades donnaient, 
en ce temps-là, l'impression. « Le ciel sans nuages au- 
dessus du désert sans ombre », voilà, selon l'un des 
passages les plus caractéristiques de son livre de nota- 
tions sur le Sahara, ce qu'Eugène Fromentin souhaitait 
d'abord connaître, et lui qui rêva longtemps, jusqu'au 
point de le transposer sur la toile, de l'âge tout primitif 
où vivaient les Centaures, lui que grisèrent, sous le ciel 
d'Afrique, le tintamarre et le galop de la fantasia, com- 
ment se fût-n soumis sans souftrir jusqu'à l'intime de 
l'être, au silence absolu, au repliement claustral de ces 
grands hôtels habités par les ombres des conjurés et qui, 
contemporains des vieilles guerres religieuses, avaient 
dans leur aspect conservé quelque chose du caractère 
rigide, hostile, agressif de leurs habitants ? 

Un jour viendra pourtant, un jour tout chargé d'es- 
poir, où Dominique, retenu à sa ville natale par tant de 
fibres, par tant de liens du cœur et de l'intelligence, 
trouvera enfin à la cité de son enfance, au visage adouci, 



l68 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

suranné d'aïeule, un peu de ce charme que nous décou- 
vrons aux très vieilles choses qui furent belles, qui 
furent grandes et dont toute la splendeur n'a pas disparu 
avec le temps. Ce sera quand, devenu jeune homme, sur 
le décor des antiques maisons à pans de bois et à pignon, 
à travers le long dédale des rues envahies d'herbe où 
retombent le long des murs les grappes des glycines, le 
voile bleu de Madeleine^ agité vers lui par le vent venu 
de la mer, se fera voir tout à coup ainsi que la promesse 
de ce bonheur auquel il aspire avec fièvre, avec tout 
l'élan de sa jeune raison. A ce moment de sa vie, sou- 
levé par cette ivresse que connaissent tant de jeunes 
hommes bien doués et qu'anime un noble orgueil, 
Dominique, à l'exemple de l'Olivier d'Orsel du roman, 
jouera un instant au dandy, au jeune lion, et, comme 
Olivier le lui écrira une fois de Paris, se montrera même, 
jeune homme à la mode, « papillonnant sur le cours 
Richard >> , 

Ce Cours planté d'ormes, devenu avec le temps le Cours 
des Dames, et qui part, le long du bassin d'échouage, 
de la Tour de la Chaîne pour aboutir à la rude et belle 
Tour de la Grosse-Horloge, toute une flottille d'embar- 
cations aux voiles diaprées, une forêt de mâtures, les 
cheminées peintes en noir et en vermillon des vapeurs 
venus d'Espagne^ en ferment désormais l'horizon. La 
belle promenade n'est plus animée comme au temps où 
le fils du docteur Fromentin y faisait parade de ses 
triomphes d'étudiant, de sa jeune gloire et, tout rêvant 
de René, d'Amaury, d'Adolphe, ses sombres modèles 
romantiques, s'y montrait vêtu avec une certaine 
recherche, et tel qu'un admirable dessin, très vivant, 
très beau, tracé par-lui-même et donné dans ce temps-là 
à son ami Beltrémieux, nous le fait voir, avec ses grands 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. 169 

yeux baignés de rêve, ses cheveux longs et bouclés 
retombant sur la haute cravate à la Devéria, et cet air 
prédestiné, fatal, qu'affectaient alors les jeunes gens un 
peu distingués férus des manières venues de Paris. 

Du paisible quai Maubec, par la longue rue de Ville- 
neuve, dont il semble avoir emprunté le nom pour le 
donner dans son livre au village de Saint-Maurice, nous 
avons suivi les pas de Dominique ; de la rue de Ville- 
neuve, nous nous sommes engagé dans la rue Thiers 
(ancienne rue des Trois-Marteaux), celle où vécut Beltré- 
mieux, l'ami cher. entre tous, 1' <s âme juste», 1' « esprit 
éminent » tant regretté, tant pleuré, dont il est question 
dans les lettres de la jeunesse du maître; et par les très 
vieilles places, les très vieilles rues, un peu après la fon- 
taine du Pilori, nous sommes parvenu à ce couvent des 
Carmélites, fermé, cloîtré, tellement muré et silencieux 
qu'il paraît désert, et nous avons imaginé qu'ils devaient 
être situés à proximité, dans la rue du même nom, ce 
jardin et cet hôtel d'Orsel, aristocratiques, discrets, 
charmants, que le jeune externe qu'était alors Fromentin 
avait vite fait d'atteindre en sortant du collège. 

Le Collège ! ce bon vieux collège provincial, qu'en- 
tourent, comme autant de châteaux du silence, les bâti- 
ments de l'ancien Évêché, du couvent du Carmel et du 
Muséum, nous n'avions, depuis notre arrivée à La 
Rochelle, cessé de penser à lui comme au témoin le plus 
vivant, le plus fidèle gardien, — avec le logis de Saint- 
Maurice, — de la mémoire de ces jeunes années durant 
lesquelles, selon sa propre expression, Dominique fut 4 un 
collégien de seconde, c^est-à-dire un peu moins qu'un 
homme, mais beaucoup plus qu'un enfant ». a Je me 
laissai conduire et ramener, je traversai les cours, je vis 
les classes d'étude, avec une indifférence absolue pour ces 



170 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

sensations nouvelles... J'examinai mes nouveaux cama- 
rades, et me sentis parfaitement seul. La classe était 
sombre, il pleuvait. A travers la fenêtre à petits car- 
reaux, je voyais des arbres agités par le vent et dont les 
rameaux trop à l'étroit se frottaient contre les murs 
noirâtres du préau... » Tout cela, qu'il a décrit avec tant 
de réserve, tant de pudeur et qui contraste, par la touche 
discrète et fine, avec l'arrivée du petit Chateaubriand au 
collège de Dol, insupportable, orgueilleux, luttant du 
pied et du poing contre le régent des études, il nous sem- 
blait vraiment que nous allions à notre tour l'éprouver 
en franchissant le seuil de cette vieille maison. Mais, de 
celle-ci, hélas ! il en a été comme des êtres ; et bien que 
la cour centrale en soit plantée de tilleuls, les salles 
d'étude spacieuses et nues plus chichement meublées que 
celles de n'importe quelle école primaire de village, les 
dortoirs blancs et recueillis, tout l'ensemble d'un dépouille- 
ment et d'une austérité quasi jansénistes, cette grande 
construction noble et pauvre n'a plus rien de commun 
avec le vieux collège où, pour la première fois, le méde- 
cin de Lafond amena le cadet de ses deux fils. 

Reconstruit en 1840, à une époque où le jeune Fro- 
mentin avait déjà vingt ans, devenu un lycée moderne, 
l'ancien immeuble scolaire n'a légué au nouveau que sa 
vieille chapelle au portail patiné par les âges, au plafond 
boisé comme la quille d'un vieux vaisseau royal, aux 
larges baies, aux bancs rustiques et dont le millésime : 
1638, qui se lit encore sur le fronton extérieur, trahit 
l'âge vénérable. Fromentin, dans Dominique, nous confie 
que cette chapelle était, au moment de sa présence, 
abandonnée depuis longtemps. Ouverte et décorée une 
fois seulement par an, lors de la distribution des prix, 
elle « était, dit-il, située au fond de la grande cour du 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. I7I 

collège ; on y arrivait en passant sous la double rangée 
de tilleuls (ces tilleuls qui lui rappelaient tant Saint- 
Maurice!) dont la vaste verdure égayait un peu ce froid 
promenoir ?>. Ce promenoir, il a été refait à l'image de 
l'ancien, et ce n'est pas sans émotion que nous nous 
figurons Dominique durant les longues heures de récréa- 
tion, au milieu des jeux bruyants des élèves, se prome- 
nant ici avec Augustin, son Mentor, son Tiberge de plus 
tard, celui qu'il a nommé le « jeune maître d'étude du 
collège d'Ormesson » et dont il a écrit un jour <? qu'animé 
d'une droiture de sentiments, d'une rectitude d'esprit à 
toute épreuve *, il avait été pour lui le modèle le plus 
élevé, presque stoïcien, du devoir et de l'honneur qu'il 
connut jamais. 

M. Louis Gillet, au cours d'une étude pénétrante qui 
résume largement Fromentin dans son caractère et dans 
son art, a été amené à parler d'Augustin. « C'était, dit- 
il, un jeune philosophe, professeur au collège et qui ren- 
dit sa classe fanatique de lui. » Il se nommait Bardant et 
fut un héros des Trois-Glorieuses. M, Gabriel Audiat, 
qui a, lui aussi, consacré à Fromentin, son compatriote, 
une remarquable étude, n'a pas dessiné d'un trait aussi 
simple « cette ardente et inflexible physionomie » dont 
Dominique parle avec admiration. Selon lui, il y avait, 
dans l'image du jeune maître d'étude, « quelque chose de 
Léopold Délayant, qui fut à La Rochelle le professeur de 
Fromentin et corrigea ses premiers vers », enfin d'Emile 
Beltrémieux, son ami, ce Beltrémieux qu'il continua de 
fréquenter à sa sortie du collège et qui, plus tard, lors de 
de la crise, du -grand souffle de passion qui faillit bien 
emporter Dominique, ne cessa de prodiguer à celui-ci ces 
conseils énergiques, virils à la façon de sentences, par 
lesquels Augustin avait accoutumé de se faire entendre 



172 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

de son élève. « Mon cher Dominique, si vous êtes mal- 
heureux au collège, confiait Augustin au jeune confident 
qui l'écoutait avec tant de trouble et de respect, songez 
que la discipline imposée n'est rien, quand on a le bon 
esprit de se l'imposer à soi-même. » 

Fromentin, comme Dominique, éprouva-t-il ce senti- 
ment, auquel Augustin fait allusion ici, d'être « malheu- 
reux » au collège ? Sincèrement, nous ne le croyons pas. 
Tout à l'heure, à la Bibliothèque municipale, l'obligeant 
conservateur, M. Musset, nous donnera communication 
de la notice autographe, écrite par Délayant sur celui que 
le vieux maître considérait comme le meilleur de ses 
élèves. Eugène Fromentin, est-il dit dans les lignes de ce 
parchemin jauni par le temps, « ne se distinguait pas 
seulement par sa vive intelligence, mais par un talent 
plus rare chez un élève, celui d'écouter ». Ce talent, Léo- 
pold Délayant l'avait discerné à merveille chez le futur 
voyageur et peintre. Fromentin passa sa vie à écouter : à 
Saint-Maurice ou du haut du phare (phare de Laverdin 
devant La Rochelle, ou bien phare des Baleines à la 
pointe de l'Ile de Ré), c'était la voix de la mer ou le 
grondement du flot venu d'Amérique ; devant le Sahel ou 
dans le Sahara, c'était le silence du désert ; mais surtout, 
dans sa méditative et sérieuse jeunesse, c'était l'accent 
des poètes. 

L'élève que fut Dominique, n'a-t-il pas dit qu'en ce 
collège dont nous évoquons ici le passé, tandis que les 
maigres rameaux des arbres venaient battre les vitres de 
l'étude, il ne pouvait lire Virgile ou les Tristes sans 
pleurer? L'aimable censeur qu'est M. Delahaye a tenu, à 
ce propos, à nous communiquer quelques-uns de ces vieux 
livres classiques à l'usage des maîtres provenant du vieux 
fonds de la maison et qui portent, — toujours croisées 



I 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. I73 

dans leurs marges, — les deux palmes du Collège royal. 
Ensemble nous avons cherché, dans la petite édition des 
Œuvres de P. Virgile Maro, prince des poètes latins, dans 
le vieux Titc-Live ou dans Cicéron, les notes marginales 
que cet élève d'élite aurait pu laisser ; nous ne les avons 
pas trouvées, non plus que dans les Œuvres diverses de 
M. Rousseau de Genève ou dans celles, complètes, de 
M. le vicomte de Chateaubriand, membre de l'Académie 
française, parues à Paris, chez Ledentu, en 1836. 

1836 ! A cette date, Fromentin avait seize ans ; il était 
en rhétorique, et, par une variante du premier manuscrit 
de Dominique, nous savons à quel point il goûtait le 
génie antique : et non seulement Virgile, Homère, 
Sophocle, les très grands, mais encore les plus ornés : 
Horace, Tibulle, Properce. Dans cette Apologie des lettres, 
que le brillant rhétoricien lut à la distribution des prix 
de 1837 6t dont M. Blanchon dit qu'il eût été « piquant >> 
de la retrouver, éclataient sans doute cette passion élevée 
du beau, cette noble ardeur, cette aspiration vers la per- 
fection dont, à un âge encore précoce, il donnait déjà 
les marques. « L'émulation au collège, avait dit une fois 
Augustin à Dominique, est la forme ingénue d'une 
ambition que vous connaîtrez plus tard . » Cette émula- 
tion, légitime chez un jeune homme si doué, nous savons 
qu'elle se confondait dès ce moment dans son cœur avec 
le sentiment qu'il éprouvait pour Madeleine ; et c'est une 
page immortelle que celle où il a retracé, avec la cha- 
^lie du collège pour cadre, le spectacle de la distribu- 
tion des prix. « Le temps, dit-il, était admirable; c'était 
vers le milieu du mois d'août. «> De nos jours, par un 
temps semblable, c'est dans la cour d'honneur du lycée, 
celle qui en suit immédiatement l'entrée et dont la galerie 
:ouverte qui circule autour du quadrilatère revêt des 



I 



174 FIGURES FRANÇAISES ET LITTERAIRES. 

allures de cloître, qu'a lieu cette cérémonie ; mais, jadis 
(nous venons de l'apprendre par Dominique) c'était dans 
cette chapelle si vieille, si vénérable qu'à dix années près, 
Richelieu, lors du fameux siège, eût pu venir prier et 
rendre grâces ! 

« De loin, écrit le triomphateur de ce beau jour, si 
gauche dans ces habits qu'il haïssait parce qu'ils le fai- 
saient ressembler moins à un homme qu'à un écolier, de 
loin je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs 
jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées 
de couleurs claires avec des ombrelles tendues qui se dia- 
praient d'ombre et de soleil. » Madeleine, à la façon créole, 
était enveloppée d'une longue écharpe de mousseline. 
« Elle passa riante, heureuse, le visage animé par la 
marche. » Le charmant tableau ! Qu'il est bien vu, bien 
exprimé par celui qui saura un jour en peindre de si 
parfaits! Et pour cette écharpe enveloppant la jeune 
femme, qu'elle a de grâce, de mouvement, qu'on la voit 
bien 1 Tout à l'heure, au musée, devant l'Adoration des 
bergers de Lesueur, à la vue de laquelle Eugène Fromen- 
tin, dit -on, ressentit sa première émotion d'art, à l'aspect 
du grand beau pli du manteau bleu de la Vierge, nous 
penserons, par un rapport curieux d'images, à cette 
écharpe. N'est-ce pas elle en effet, cette écharpe, comme 
d'Iris ou de Psyché, qui vint envelopper et saisir 
l'adolescent jusque dans le vieux préau d'école planté de 
tilleuls et qui, par de molles pentes, les frais détours 
dont Ovide et Virgile lui avaient enseigné le chemin et 
par lesquelles Madeleine le conduisait, le guida, drapeau 
charmant, vers les régions de l'art et de l'idéal ? 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. I75 



* 
* * 



; Dans cette calme et reposante habitation de Saint- 
Maurice, battue du vent de la mer et qui se trouve per- 
! due là désormais au centre d'une nature soucieuse et 
I comme réduite, l'on ne peut, — comme par contraste, — 
li s'empêcher de penser à ce passage des Maîtres d'autrefois 
I où Fromentin, en présence du Vivier de La Haye, 
i « lieu original, de grande solitude », se souvient de 
1: * l'escorte des années joyeuses » qui l'a quitté. Cher et 
i poignant cortège, d'une image un peu convenue d'ordi- 
|i naire mais si vraie ici, il nous semble qu'il vient d'entrer 
} sur nos pas, avec les premières feuilles tombées des 
i tilleuls, dans cet intérieur tout entier intact, où rien n'a 
i changé, ni les meubles, ni les tableaux, ni les livres, où 
î; tout, sous le verre des portraits, dans l'ombre des ten- 
1 tures, a conservé le caractère du passé, son recueille- 
ment et son silence. Ah ! régularité des anciens jours, 
repos de la province et sa douceur ! Rien, dans la quié- 
tude de ce cadre atténué ne changeait jamais, tout 
demeurait immuable! « Dieu merci, écrivait l'hôte de 
Saint-Maurice à Paul Bataillard, au cours de l'un de ces 
billets où il s'épanchait sans réserve, je retrouve chaque 
année les personnes et les choses à la même place et dans 
le même état. Nos domestiques sont les mêmes, notre 
chien de chasse est le même. » 

Le chien de chasse I Était-ce l'épagneul à poils fauves 
ou le braque à robe noire avec lequel, durant l'automne, 
Dominique battait les vignes jusqu'à la falaise et faisait, 
devant ses bonds, se lever des bécasses, des grives ou l'un 
de ces magnifiques coqs de perdrix rouges qui se rencon- 
traient dans cet endroit ? Et parmi ces domestiques dont 

12 



176 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

il a parlé ici, en parfait gentilhomme soucieux de l'ordre 
dans son domaine, n'y a-t-il pas comme un rappel du 
vieil André, le plus ancien de ses serviteurs, celui qui 
l'avait vu grandir et le suivait depuis le collège ? La rete- 
nue, la nuance même un peu lointaine de ces images du 
passé, voilà donc ce qu'on goûte ici, au crépuscule, dans 
cette vieille demeure dont Eugène Fromentin, comme un 
matelot qui se réserve toujours un havre au milieu des 
tempêtes, parmi les orages de la vie avait fait sa maison 
heureuse. En vain cherchons-nous en effet, dans ce salon 
démodé aux tentures sourdes, aux meubles de jadis, de 
ces inscriptions, de ces coups de canif véhéments ou 
curieux dont Dominique, au cours de ses pensées, se 
plaisait à cribler les boiseries. 

De tant de violences, de tourments, de combats inté- 
rieurs, nous ne pouvons retrouver les traces, mais seule- 
ment, disposés comme au temps de l'hôte lointain, les 
muets témoins de ces années : d'abord la « double 
bibliothèque * dont il est parlé dans Dominique, et le 
« petit meuble enseveli dans la poussière contenant 
uniquement ses livres de collège, livres d'étude et livres 
de prix ». Les livres de prix, ces livres dont il reçut les 
plus beaux à la fameuse distribution de 1837, ont été 
dispersés, hélas ! Quant aux volumes, aux reliures 
anciennes, aux titres bien un peu pâlis par le temps, qui 
couvrent les rayons, la plupart, provenant du docteur 
Fromentin, le médecin de Lafond, sont d'ordre scienti- 
fique. Seuls, un Cicéron, un Plutarque, rappellent les 
prédilections du jeune rhétoricien, et le vieux choix 
d'ouvrages de campagne : les Voyages de Cook, les Ruines, 
le Magasin des demoiselles, le Traité des jardins ou le nou- 
veau La Quintinie, trahissent le côté poétique, intime, 
en quelque sorte agreste de ce logis ancien. 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. I77 

Qui ne se rappelle le passage exquis, filial, dans lequel 
Fromentin, à propos de sa mère, écrit dans l'une de ses 
lettres (toujours à Paul Bataillard) : « Nous avons 
cueilli le raisin ensemble ! » Sans doute l'écrivain parle- 
t-il de la vigne de la terrasse mêlée à la glycine. Pour sa 
mère, cette mère adorable, la seule personne qui l'ait 
compris jamais dans sa famille, nous eussions été heureux 
de contempler son visage tel que son fils nous le dépeint 
si bien avec ses grands beaux yeux noyés de larmes ; 
mais le portrait du docteur Fromentin, père d'Eugène, 
seul nous a été montré, un portrait de jeunesse genre 
Empire, à la Boilly. Ce portrait, c'est le docteur Fro- 
mentin lui-même qui l'a peint, non sans talent d'ailleurs. 
Elève de Bertin, de Gros, de Gérard, Pierre-Samuel Fro- 
mentin avait, dans son art étroit, conservé l'empreinte 
du premier de ces maîtres. Ces fameuses Cascatelles du 
Mecenate dont nous verrons en sortant de la maison, 
dans le vestibule, la copie d'après Vemet et dont Eugène, 
par une curieuse coïncidence [les Maîtres d' autrefois) , 
retrouvera plus tard l'original au musée de La Haye, 
appartiennent bien au genre de ce paysage historique 
que pratiquaient, au commencement du xix-^ siècle, les 
élèves au style déjà poncif d'Hubert Robert et de 
Michallon. 

Cependant, dans cette habitation de Saint-Maurice, 
outre les sépias (souvenirs d'Afrique rapportés par Fro- 
mentin) et qui sont placées à gauche de la cheminée de 
la bibliothèque, il est deux autres tableaux, au cadre 
de vieux bois, qui nous ont, dès le seuil, retenu par leur 
art charmant, leur crayon naïf; ce sont les portraits 
d'Antoine-Toussaint Fromentin-Dupeux, le grand-père 
d'Eugène, avocat à La Rochelle, et de sa femme, cos- 
tumés tous deux en habits Louis XVL Ces portraits se 



178 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

trouvent bien ici à la bonne place, car c'est lui, Fromen- 
tin-Dupeux qui, — ne l'oublions pas, — se rendit acqué- 
reur, en 1815, de cette « borderie » à l'aide de laquelle 
son petit-fils, avec quelques détails empruntés à la 
demeure de son ami Seignette, à Vaugoin, imagina ce 
logis des Trembles au nom élégiaque, harmonieux, chan- 
tant, que Dominique ne pouvait pas prononcer, par la 
suite, sans se montrer ému jusqu'aux larmes. 

A partir de 1867, Eugène Fromentin, livré tout entier 
à son labeur d'artiste, vécut certes beaucoup plus dans 
le vaste atelier, bien aéré, qu'il s'était fait construire et 
qui se trouve installé au premier étage d'un second logis 
de famille situé non loin de là ; mais pour ce qui a trait à 
Dominique, à tout ce poignant et cher récit dont Sainte- 
Beuve admirait la trame, les résonances intérieures et 
toutes les fines nuances d'un art achevé, nous savons 
bien que c'est ici, et sauf quelques traits rappelant Laleu, 
Vaugoin, les villages proches, que Fromentin en a com- 
posé l'essentiel. 

Huit années après cette date de 1867 que nous venons 
d'indiquer, moins d'un an avant la mort de l'artiste, il se 
passa à Saint-Maurice un fait singuHer, qui tient trop à 
l'intimité de Dominique et qui en évoque trop toutes les 
phases pour que nous le passions sous silence. Nous 
vou'ons parler de cet étrange retour, de cette sorte de 
réapparition, survenue tout à coup, dans la maison des 
Trembles, de ce sceptique, élégant et railleur Léon Mou- 
liade, l'ancien condisciple de Fromentin au collège de La 
Rochelle, celui dont l'écrivain, dans son roman, avait 
fait le modèle d'OHvier. << Imaginez, écrit Fromentin qui 
fait part à un ami après vingt-sept années de séparation 
de ce retour imprévu, qu'hier j'ai revu ici, chez moi, 
entrant comme un revenant, mon vieil ami de jeunesse. 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. I79 

l'Olivier de Dominique. >> Olivier, ou plutôt Mouliade, a 
quitté la Vendée pour la Bretagne. Fromentin apprend 
que, dans ce nouveau gîte, « auquel il laissa son nom cel- 
tique et son titre de manoir >> , Olivier ne vit pas tout à 
[ fait seul. « 11 n'a, dit-il, jamais été tout à fait seul, mon 
, Olivier. Toujours le même ; mais c'est la même solitude 
morale. Au fond, le même ennui, la même douceur élé- 
! gante et désabusée. Il est devenu gourmet, il a la goutte, 
ne monte plus guère à cheval et tire des bécasses dans 
son parc, une béquille d'une main, un fusil de l'autre. » 
I Ce fantôme du passé, cette ombre des anciens jours, par 
' quel jeu singulier des circonstances reparaissait-il tout 
d'un coup, après tant d'années, et sous cette forme 
vieillie, presque dérisoire, au seuil de cette maison des 
Trembles que le dandy de jadis avait animée tant de fois 
de ses sarcasmes, fait retentir de ses railleries et dont 
l'être simple, l'artiste parfait que Fromentin était devenu 
en dépouillant Dominique, ne se souvenait plus que pour 
1 e plaindre ? 

* * 

I C'est le 27 août 1876, après une courte maladie, que 
l'homme dont nous évoquons ici le passé d'art et de 
belles-lettres, quittant sa maison, fut conduit au cime- 
tière de Saint-Maurice. Ah ! le chemin à parcourir, pour 
aller de l'une à l'autre, n'était pas long ! Une petite rue, 
[d'où l'on aperçoit la mer en se retournant, la rue Quatre- 
|fages, y conduit entre deux rangées de maisons basses, 
'blanchies à la chaux et que le soleil fait éblouissantes. 
Sans doute le berger kabyle qui ramène son troupeau, le 
soir, à l'entrée du douar, passe, dans une même saison, 
par un chemin semblable. Et c'est bien cette image, cette 
silhouette d'aspect biblique, pauvre et drapée noble- 



l8o FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

ment, à laquelle il convient de penser au seuil de la 
tombe de l'écrivain qui avait dit, dans le Sahel, à l'une 
de ces heures d'apaisement qui succédaient en lui aux 
grandes crises de l'âme, aux orages du cœur : ♦ Pour- 
quoi la vie humaine ne finit-elle pas comme les automnes 
d'Afrique par un ciel clair, avec des vents tièdes, sans 
décrépitude ni pressentiments ? » Ce ciel clair, ces vents 
tièdes dont il a parlé aussi dans le Sahara et dont il a dit 
qu'ils « formaient de légers murmures autour des joncs 
des marais », devant d'autres marais, sous ce ciel d'Au- 
nis, en été, est-ce que nous n'en éprouvons pas, nous 
aussi, la douceur ? 

Par des échappées au-dessus du mur du cimetière, du 
côté du fort, non loin d'un carré de vignes, nous l'aper- 
cevrons, tout à l'heure, à nouveau, le grand paysage de 
chasse où Dominique vint, tant de fois, faire des 
battues avec M. de Nièvres. Au loin, nous reverrons les 
chars attelés de bœufs passer dans la campagne ; par les 
éclaircies, entre les haies vives, nous devinerons Laleu, 
enfin Vaugoin, le village où Fromentin avait aperçu tant 
de fois Madeleine jeune fille, où il vint un jour peindre 
fervemment l'une de ses très rares toiles inspirées par U 
site natal : Une ferme aux environs de La Rochelle; et toul 
le paysage assez dépouillé, très sobre, aux grandes 
lignes, ''omme ramassé, comme cuit sous le soleil, c'esl 
bien celui qui convient autour du tombeau du voyageur 
à qui un simple tas d'herbes, allumé dans la brousse pa: 
des enfants arabes, et dont la fumée montait vers le cie 
bleu, avait suffi une fois à rappeler l'image de cette cam 
pagne du pays où il repose. 

Au sein de ce cimetière de Saint-Maurice, d'un tou 
chant désordre de rosiers, de géraniums et d'herbes folle 
à l'ombre de cette rangée de cyprès dont les cônel 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. l8l 

affectent un accent italien, Eugène Fromentin, de tous 
les hôtes un peu hautains du logis des Trembles, n'est 
pas seul à reposer ; mais encore on peut dire que, par 
une sorte de rapprochement suprême, il y est avec tous 
les siens : sa femme, née Cavellet de Beaumont ; son 
père, le médecin de Lafond ; sa tendre mère, née Fran- 
çoise-Jenny Billotte ; enfin, son frère Charles. Et puis, il 
est ici, bien un peu éloigné des précédents, à l'écart, 
comme il convient aux plus hautes pudeurs, aux plus 
grands deuils, le tombeau d'une autre morte, de celle qui 
fut Madeleine de Nièvres. 

De Saint-Maurice, le mercredi soir ii septembre 1844, 
Eugène Fromentin, deux mois après la mort de celle 
qui avait été l'héroïne de son œuvre vivante, écrivait, le 
cœur déchiré, à Paul Bataillard : « Je vais assidûment 
visiter le tombeau de ma pauvre amie. Vous comprenez 
à quel point Saint-Maurice m'est cher ! Je vous reparlerai 
longuement de ces douces et pieuses visites. » Ah I 
pauvre Dominique, malheureux héros ! Comme l'épilogue 
était venu, tout à coup, achever prématurément le 
roman de sa jeunesse I Au mois de juin 1844, ce mois 
dont il a dit plus d'une fois qu'il aimait tant le retour, 
celle qui avait été pour lui le modèle de Madeleine avait 
dû, sans tarder, s'arrachant à son mari et à ses enfants, 
se rendre à Paris pour y subir, de la part des chirur- 
giens, une intervention dont le dénouement fut fatal. Et 
c'est ici que Dominique avait connu le calvaire ! Intro- 
duit dans l'appartement de Madeleine, il avait une fois 
encore été autorisé à contempler, par une vitre de la 
chambre, le visage amaigri de celle qui avait été toute sa 
joie, tout son bonheur, de celle qu'il avait si chastement 
aimée au delà du possible. Puis brusquement c'avait été 
la mort, à vingt-sept ans, de celle dont « le parfait sou- 



l82 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

venir * le hantait toujours ; enfin, une explosion de dou- 
leur, un chagrin sombre et concentré, se traduisant par 
un abattement affreux, des plaintes sourdes dont l'accent 
faisait peur. 

« Tout mon passé, écrit-il à ce moment tragique, m'a 
traversé la mémoire, depuis mes lointaines rêveries dans 
mon allée verte de Saint-Maurice... » En quelques 
secondes, comme cela se produit aux instants de grande 
déroute morale, il revit les jours anciens, les joies mortes, 
Madeleine depuis dix ans déjà mariée à celui qui fut le 
modèle du comte Alfred de Nièvres, M. B..., en réalité 
simple surnuméraire des contributions, devenu, par la 
suite, agent de change à La Rochelle. « Je pense à toi 
qui dors là-bas, sous l'herbe mouillée, pauvre tête si 
belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux si 
noirs! » Voilà ce qu'écrivait à un ami, après la mort de 
Madeleine, Fromentin souffrant de toutes les souffrances 
de Dominique. 

En ce jour d'août, d'une vive lumière, d'un chaud 
soleil, l'herbe n'est pas mouillée comme en son temps ; il 
y a des papillons, il y a des fleurs, et « ces oiseaux qui 
chantaient avec un accent qui remuait jusqu'au fond du 
cœur » et dont il a parlé avec poésie, nous les enten- 
dons, dans les arbres, pépier et s'ébattre au-dessus du 
tombeau de Madeleine. Pauvre tombeau, d'ailleurs bien 
simple : une dalle inclinée qu'entourent des orties et 
l'herbe sauvage, une haute et longue pierre où doivent, 
dans les jours sombres, quand l'Océan est déchaîné, venir 
gémir les vents, et sans laisser de trace glisser les larmes 
de la pluie. Et là, pas une fleur, pas une (couronne, mais 
seulement gravés, encore distincts, au-dessus de la 
dépouille de celle qui fut toute séduction, tout charme, 
qui se montra si belle et si inaccessible, ces simples mots 



LE PÈLERINAGE DE DOMINIQUE. 183 

d'état civil : Ci-gît Jenny Caroline Léocadie Ch..., épouse 
de M. Emile B..., décédée à Paris le 4 juiUel 1844, dans sa 
28'^ année ; enfin ces courtes lignes d'un regret presque 
ofiSciel : 5a mort -priva sa bonne mère d'une fille chérie, son 
mari d'une épouse bien-aimée et ses trois petits enfants 
d'une tendre mère. La <t mère chérie t>, née le 14 mars 1783, 
décédée le 9 avril 1863, c'est elle qui dort, un peu à côté 
de sa fille, dans les ronces du cimetière, et les enfants 
pour lesquels Fromentin, dans un lointain poème, avait 
rêvé d' « airs b3Toniens », de grâce et de beauté à l'image 
de Madeleine, c'était bien ceux dont il devait dire dans 
son billet déchirant du 11 septembre, adressé à Paul 
Bataillard, peu après la mort de la jeune femme : « Je 
vois souvent les enfants et je les adore. » 

Ceux qui ont lu attentivement Dominique et ont été 
sensibles à tout ce que ce livre contient de tragique et de 
fier dans son mouvement, se rappellent toute la fin ora- 
geuse, digne des maîtres, l'épisode du châle au soir dans 
le vieux château, la séparation et enfin ces mots pronon- 
cés par Dominique : « Elle ajouta, je crois, une ou deux 
paroles que je n'entendis pas ; puis elle s'éloigna douce- 
ment comme une vision qui s'évanouit, et je ne la revis 
plus, ni ce soir-là, ni le lendemain, ni jamais. » Le lende- 
main, le héros de cette belle et rude histoire, d'un arôme 
délicat et pénétrant, dit que — comme un animal blessé 
qui perd du sang et rentre au gîte — prenant par un 
chemin de traverse, il arriva en vue de Villeneuve. 

Villeneuve, nous savons que c'est Saint -Maurice, et ce 
chemin traversant le marais, ce chemin dont l'argile con- 
serva si longtemps l'empreinte du talon de la jeune 
femme, il nous eût été précieux de le retrouver. Mais ce 
chemin même, quel est-il ? Le temps a tout mêlé, tout 
recouvert et enseveli sous sa cendre. « En amour, a dit le 



184 FIGURES FRANÇAISES ET LITTÉRAIRES. 

héros de cette histoire, l'une des plus poignantes qu'aient 
vécues les hommes, la dette des âmes fidèles est la rési- 
gnation. «> Cette dette des âmes fidèles, nous savons que 
les deux êtres qui reposent ici l'ont payée au delà des 
forces humaines, et c'est à cela, au déclin de ce beau 
jour, que, parvenu au terme de ce pèlerinage, nous pen- 
sons longtemps encore en regagnant la mer, cette mer 
qui fut comme le miroir mouvant où se penchèrent tant 
de fois les âmes inquiètes et torturées de Madeleine et de 
Dominique. 




TABLE DES MATIERES 



Lettre- préface 7 

I. — Un « caractère » de La Bruyère 11 

II. — Regnard et la littérature barbaresque 50 

III. — Un chroniqueur : Chastellain 81 

IV. — Le père de M™^ de Sévigné 93 

V. — Un acteur de Molière 98 

VI. — M™e de Sévigné à Chaulnes 102 

VII. — Fénelon à Cambrai 122 

VIII. — Le Pèlerinage de Dominique 152 



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■ 1 La Poésie épique et lyrique 

■ de l'ancienne Irlande. 


'18 Boccace. S 
19 Chaucer. ■ 


■ 2 Les Eddas. 


20 Arioste. ' 


S 3 L'Épopée anglo-saxonne. Le 
S Beowulf. 

S 4 L'Épopée nationale alle- 
S mande. Les Nibelungen. 
■ '5 Le Poème du Cid. 


21 Zes Mystiques espagnols. S 

22 Xn/Aer. S 

23 Machiavel. J 
24-25 Z,es Grands Humanistes S 

italiens. * 


■ 6 Le Romancero espagnol. 
\ 1 La Poésie pré-dantesque 


'26 Érasme. S 
27 Camoëns. J 


J en Italie. 

\ 8 L'Épopée finlandaise. Le 

\ Kalevala. 

S 9 La Littérature de cour en 

S Allemagne (XII - XIII" 

S siècles). 

■ 10 Le Théâtre relig.eux. 

■ 11 Le Reinaert flamand. 

S 12 Choix des Poésies des Trou- 
a badours. 


28 François Bacon. g 

29 Torquato Tasso. S 
30-31-32 Shakespeare et ses ■ 

Contemporains. ■ 
'33 Z.a Célestine. S 
34-35 Cervantes. S 

36 Gongora. ■ 

37 Lope de Ve^a. J 

38 Calderon. ! 


m '13-14-15 Dante Alighieri. 
■ *16 Les Mystiques italiens. 
• '17 Pétrarque. 


39 CAoïJc da Théâtre espagnol. S 

40 Le Roman picaresque. j 

41 iWi7fon. ; 



Z 42 LeibniU. 


74 Pouchkine. J 


m 43 Spinoza. 


*75 Edgar Poe. Z 


m *44 Locke. 


76 Andersen. m 




77 Longfellow. \ 


Z *46 Daniel De/oe. 


78 Emerson. Z 


Z 47 Swift. 


79 Discours et proclamations Z 


m 48 Vico. 


des gran ds Présiden ts des Z 


■ *49 Holberg. 


États-Unis. Z 


Z 50-51 i-es Grands Romanciers 


80 Les Écrivains du Resorgi- ■ 


Z anglais du XVIII" siècle. 


men'.o en Italie. ■ 


Z *52 La Comédie à Venise : Gol- 


81 Nicolas Gogol. ■ 


Z doni et Goz i. 


*82 Henri Heine, Z 


■ 53 Sheridan, 


83 Charles Dickens. m 


■ 54 I^ Lyrique pré-romantigue 


*84 Lermontov. ■ 


■ en Angleterre. 


85 Z,es Grands Romantiques Z 


Z 55 Lessing. 


portugais. ■ 


Z '56 Kant. 


86 £es Écrivains de la Prai- Z 


Z 57 Herder. 


rie américaine. Z 


\ '58-59 Gœthe (Faust). 


87 La Littérature du jeddisch. Z 


Z 60 Gœthe (œuvres choisies). 


88 Lenau et le lyrisme autri- ■ 


Z 61 Alfieri. 


chien. ■ 


Z 62 Schiller. 


89 Charles Darwin. ■ 


l '63 Walter Scott. 


90 Richard Wagner. Z 


Z 64 Les Conteurs allemands. 


91 John Ruskin. Z 


Z 65 Heinrich von Kleist. 


92 Ibsen. ■ 


Z 66 Mamoni. 


93 Sienkiewicz. ■ 


■ 67 Benjamin Franklin. 


94 Écrivains polonais. Z 


Z 68 Byron. 


95 Écrivains hongrois. m 


: 69 Shelley. 


*% Écrivains roumains, ■ 


Z 70 Keats. 


97 Écrivains suédois, Z 


■ '71 ies Poètes lakistes. 


98 Chants populaires serbes. Z 


■ 72 Z.es Grands Romantiques 


*99 Chants populaires russes, m 


m espagnols. 


100 La France et les Littératures ■ 


■ *73 Léopardi. 


étrangères. ■ 


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