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Full text of "L'âme française et la guerre"

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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



Iittp://www.arcliive.org/details/lmefranaisee09barr 



L'AME FRANÇMSE ET LA GUERRE 

•••*••••• 

PENDANT 

LA 

BATAILLE DE VERDUN 



ŒUVRES DE MAURICE BARRES 
Collection à 3 fr. 50 



LE CULTE DU MOI 

* sors l'ofil des baudabes 1 vol, 

** UN HOMME LIBKE — 

■** LE JAKliIN DE BÉHÉNICE — 

LE ROMAN DE L' ÉNERGIE NATIONALE 

• LES DÉllACINÉs 1 VOl. 

'* l'appel au soldat — 

**• LEURS FIGLHES — 

LES BASTIONS DE L'EST 

* AO SERVICE DE LALLEMAGNE 1 Vol- 

•* COLETTE DAUDOCiiE, lustoire d'une jeune lille de Metz . — 

L'AME FRANÇAISE ET LA GUERRE 

* l'union SACnÉE (î aoxit-31 oclobre 1914) 1 vol. 

" LES SAINTS DE LA FRANCE (1" novembre 1911-1" janvier 1915) — 

*** LA CHOIX DE GUERRE (2 janvier-U mars 1915) — 

•*** l'ahitiÈ DES TRANCHÉES (11 mais-U mai 1915) — 

**"* LES VOYAGES DE LORRAINE ET d'aUTOIS (9 niai-20 juiu 1915) . — 

••••«♦ POUR LES MUTILÉS (iO juin-sopfembre 1915) — 

SUR LE CHEMIN DE l'asie (4 8eplembre-29 novembre 1915) . — 

LE SUFKP.AGE DES MORTS (1" décembre 1915-20 février 1916). — 

l'ennemi DES LOIS 1 VOl. 

DU SANG, DE LA VOLUPTÉ ET DE LA MOUT — 

AMORi ET DOLORi SACRUM {La moi't de l'eniaej — 

LES AMITIÉS FRANÇAISES — 

SCÈNES ET DOCTRINES DO NATIONALISME — 

LE VOTAGE DE SPARTE — 

GRECO OU LE SECRET DE TOLEUL — 

LA COLLINE INSPIRÉE — 

HUIT JOUR» CHEZ. M. RENAN — 

LA GRANDE PITIÉ DES ÉGLISES DE 1 RANGE — 

LBS FAMILLES SPIRITUELLES DE LA FRANCE — 

LES TRAITS ÉTERNELS DE LA FRANCE Prix 1 ff. 2o 

ADIEU A MORi^AS. Unc lirorliufi' Prix i tr. » 

ON DISCOURS A METZ (15 aoùl i'JU). Uno brocliuio. . l'i'ix 1 Ir. ■) 

DANS LB CLOVQUE Plix 2 fr. )) 






MAUUICK BAIUIKS 

DE l.'ACADliMIl': FIU\Ç/VISF. 
P R K s I D E N T D i: I. \ I. I G U E D i: S P \ T K I O T F. S 



L AME FRANÇAISE ET LA GUERRE 



¥¥^¥^^^^V- 



PENDANT 



BATAILLE DE VERDUN 



CINQUIE.ME EDITION 



PARIS \\ 

ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 

100, nUE DU FAUBOUUG-SAINT-HONOnÉ, lOO 
PLACE BEAUVAU 






1919 



V 



t- y 



PENDANT 

LA BATAILLE DE VERDUN 

TREIZIÈME PHASE 

LA BATAILLE DE VEKDLN. l'aTTAQUE AUTRI- 

CIIIEXNE. l'offensive DE BROUSSILOFF. 

LA BATAILLE DU SKAGEIUtAK. 

[Du il février 191 G au 'juillet 191G). 

La BATAILLE DE Yerdun. — Eiitre le 9.1 février 
et le i"" juillet 1916, la guerre touche à l'un de ses 
points culminants. L'Allemagne se rue sur notre 
citadelle de Verdun, qu'elle tient pour la clef de la 
France, et le pilier de la défense du front occiden- 
tal. « C'est la porte d'airain, derrière laquelle com- 
mence une nouvelle époque de l'histoire du monde », 
écrit Maximilien Ilarden. Le monde entier, a les 
yeux sur ce champ de hataille où s'affrontent l'élite 
des divisions allemandes groupées sous les ordres du 
prince héritier de Prusse, et nos corps les plus 
aguerris. La presse suisse, la presse espagnole, à 
cette date, oij se déclanche l'attaque allemande, 
impriment qu'une partie suprême va se jouer, en 
vue de laquelle l'Allemagne a accumulé des moyens 
d'action formidahles, et nul de ceux qui dans ces 
pays, nourrit quelque sympathie pour la France, 
ne peut réprimer un frisson de crainte. « Jamais 



II PKXDANT LA IIATAILLE DK VKUDUX 

encore dit une feuille suisse, la civilisation n'a couru 
un pareil péril, ni subi un choc aussi terrible. » 

L'empereur allemand n'a pas accepté la façon de 
voir du maréciial llinJenburg qui voudrait porter les 
forces les plus sérieuses de 1 Empire contre la Russie. 
C'cs.t sur notre front que le Kaiser croit pouvoir 
obtenir une décision et c'est devant Verdun qu'il 
envoie ses troupes de choc qui, depuis le début de 
l'année, sont préparées et entraînées à l'attaque. Le 
Kronprinz aménage dans toute cette région des em- 
placements pour la plus puissante artillerie qui ait 
encore été rassemblée. Les généraux allemands en- 
tendent profiter de la leçon que nous leur avons don- 
née en Champagne et poussent la préparation d ar- 
tillerie à un degré de perfection telle que « l'infanterie 
n'aura plus à avancer qu'au pas de parade ». 

En pays neutre on recueille de financiers ou de 
commerçants allemands des déclarations comme celle- 
ci : « la crise économique s'aggrave de semaine en 
semaine ; la situation intérieure est devenue intenable. 
Il faut en finir. » 

D'autre part l'état-major allemand n'est pas sans 
être informé des projets du général Jolfre, de l'offen- 
sive qu il pré[)are en liaison étroite avec les Anglais, 
d'accord cette fois avec les Russes et les Italiens. Il 
faut la prévenir, et le i4 février on entend le Kron- 
prinz s'écrier : « Moi, Guillaume, je vois la patrie 
allemande contrainte de passer à rollcnsive »... 

Le haut commandement français a pris ses dispo- 
sitions pour parer h l'attaque. Mais les lignes consoli- 



PENDANT LA DATAILLE DE VERDUN III 

dées un peu plus lard devant Verdun, le sont encore 
de façon insuffisante. Aux neuf voies ferrées qui dé- 
verseront, du côté allemand, combattants et matériel 
sur le champ de bataille, nous ne pouvons en opposer 
que deux ; et si nous arrivons à alimenter victorieu- 
sement le combat ce sera grâce au service automobile 
organisé, d'une façon admirable sous l'énergique 
impulsion du général Pétain. Quant à notre infério- 
rité numérique pendant les premiers jours de lutte 
n'est-elle pas la conséquence de la défensive cxpectante 
dans laquelle nous sommes placés ? Comment dégar- 
nir des secteurs menacés? Enfin le haut comman- 
dement doit-il abandonner aux Allemands l'initia- 
tive des opérations, subir leur contrainte, et 
renoncer à Toffensive qu'il prépare lui-même pour 
une date arrêtée d'accord avec nos alliés? Tel 
est le drame qui se joue dans la conscience de nos 
grands chefs, et qu'il ne convient pas de juger 
d'une façon hâtive. La suite des événements montrera 
la haute sagesse d'un commandement économe de 
ses réserves. Tout en barrant la roule à l'envahis- 
seur, il se ménagera la possibilité de l'attaquer à 
son heure : le i''"' juillet, sur le terrain choisi par 
lui : les plaines de la Somme. 



La iu!i':e sur Veudun. — Les jours héroïques que 
nous allons vivre peuvent se diviser en deux périodes 
très nettes : la première comparable à une crise aiguë 



IV PENDANT LA BATAILLE DE VEllDUX 

et foudroyante, pourrait cire dénommée plus propre- 
ment la ruée sur Verdun, elle va du 21 février au 
1 1 mars. La seconde se prolonge du 1 1 mars au 
i"' juillet. C'est le siège de Verdun. Nos attaques sur 
la Somme commenceront alors à dégager la place 
imprenable. 

La première période s'ouvre par le bombaidement 
sans précédent d'une artillerie géante, le 21 février 
à 7 heures du malin. En moins de dix heures de 
temps cet ouragan de feu, ouvert sur tout notre front 
nord, de Malancourt aux Eparges, sur les deux rives 
de la Meuse et dans la Voëvre a opéré plus de des- 
tructions que nous n'avions pu le faire durant trois 
jours, en Champagne. 

A 4 heures du soir l'infanterie est lancée à l'assaut, 
par trois vagues successives, en formations toujours 
denses et scnées. Elle comprend deux corps d'armée 
et une division. Les Allemands croyaient avancer sans 
coup férir sur un terrain nettoyé par leurs obus. 
Mais ce déluge infernal a creusé autant d'obstacles 
qu'il en a nivelés, amoncelé autant d'arbres brisés, 
enchevêtrés qu il a anéanti de défenses préparées ; et 
les colonnes d'assaut trouvent une telle résistance que 
le gain de celle première journée semble à tous dis- 
proportionné avec la formidable préparation d'artille- 
rie sur laquelle elle a débuté. Cependant toute noire 
ligne a reculé cl la perle du bois d'IIaulmonl a fait 
une forte brèche dans la partie ouest de notre système 
défensif. 

Si rapidemtnl que s'avancent nos renforts, deux 



PENDANT LA BATAILLE DE VEHOUX V 

divisions françaises supportent à elles seules, durant 
trois jours, le choc de trois corps d'armées allemands. 
Dans ce combat inégal nous sommes contraints 
d'abandonner nos premières lignes. Le 22, nous 
perdons Hautmont, le bois des Caures, et les tran- 
chées au nord dcFHerbebois. Le 23, l'effort allemand 
redouble d'intensité ; en fin de journée nous avons 
dû céder sur tout le Iront sauf au centre, où nous 
tenons le saillant de Beaumont, mais de l'aveu même 
de l'ennemi, « certaines de ses imités ont été com- 
plètement détruites ». Nos feux de salve, nos bar- 
rages d'artillerie creusent dans les rangs allemands 
des trous effroyables. Les engagements d'infanterie 
se terminent presque constamment à notre avantage. 
Mais la victoire reste aux gros obus qui sur certaines 
zones tombent à la cadence de vingt coups à la mi- 
nute. 

Le 24 et le 20, le flot allemand vient battre avec 
fureur nos troisièmes positions. Le Kaiser est au mi- 
lieu de ses troupes. Il entend en finir. Six régiments 
frais appartenant aux meilleures unités de 1 armée 
allemande sont de nouveau jetés dans la fournaise. 
Les assauts se précipitent, et se répètent, acharnés, 
soutenus par un feu d'enfer vers nos positions au sud 
de Sarnogneux, vers Beaumont et l'Ilerbebois. Beau- 
mont est submergé, puis le Chaume, les Fosses, les 
Caurières, le village d'Ornes, les pentes boisées qui 
montent à Douaumont, et à l'ouest, Samogncux qui 
n'est plus que décombres, et la cote 344- Dans la 
soirée nous nous sommes repliés sur le front Champ- 



VI PENDANT LA IIATAILI-L DE VEHDUN 

neuvillc. Louveinonl. les bois de la ^auchc, et le 
plateau de Douaumont. 

Le général deLangle prépare le repli de nos troupes 
de Voëvre sur les Hauts de-Meuse et songe morne à 
l'abandon de la rive droite de la Meuse. Joffre 
approuve l'évacuation de la poche de la Voëvre mais 
prescrit la résistance à tout prix face au Nord. La 
retraite sur les Hauts-de-Meuse s'opère au mieux sous 
les rafales de neige, durant la nuit. 

Le 25, nous perdons la partie septentrionale de la . 
boucle de Champneuville jusqu'à la côte du Falou. 
Le fort de Douaumont est entre les mains de l'en- 
nemi. Notre défense est reportée sur la ligne : côte 
du Poivre, bois d'Audremont, village de Douaumont- 
Danloup, Eix. 

Cette avance arrache un cri de victoire à TEtat- 
Major prussien. Grossissant singulièrement la valeur 
du fort de Douaumont, le bulletin allemand annonce 
à l'Univers que « le fort cuirassé de Douaumont, 
(( pilier angulaire de la principale ligne des fortifica- 
« lions permanentes de la citadelle de Verdun, est 
« tombé ». L'Empereur lui-même célèbre « l'irrésis- 
tible assaut livré contre la forteresse principale du plus 
puissant ennemi ». L'Allemagne illumine, entonne 
un hosannah. La roule de Paris lui semble déjà grande 
ouverte. L'Univers entier frémit d'angoisse. Les cœurs 
se serrent dans le moindre village de France. 

Les milieux parlementaires laissent voir une cer- 
taine nervosité. La presse déclare cette journée « la 
plus terrible de la guerre ». 



l'I'NDANT I.A nATAILU: l)K VliRDL'N Vil 

Mais l'Allemand a commis la faulc de n'attaquer 
que sur la rive droite de la Meuse. JolTre et Gastelnau 
ont prescrit la défense coûte que coûte sur celte rive. 
On a disputé le terrain pied à pied. La victoire alle- 
mande a été payée de pertes excessives. Nos réserves, 
sont à pied d'oeuvre. Elles vont intervenir dans le 
combat et en changer la face. Le général Pélain, à 
qui le major général Gastelnau vient de remettre le 
commandement de la bataille, opérera en quinze jours 
le a redressement tactique » de la situation. 

L'œuvre de Pélain, dont les résultats ont été popu- 
laires sans qu'on en connut au juste la matière, en 
quoi consisla-t-elle donc? En réalité, à introduire 
l'ordre, la méthode et l'organisation là où régnaient 
le désordre et la confusion. Le redressement tactique 
de Verdun c'est le plus beau travail d'état-major 
qu'on puisse concevoir. Autour du chef opère en 
effet un état-major homogène et imbu de celle suite 
de doctrine qui seule rend possible l'exercice du 
haut commandement en de telles circonstances. Liai- 
son des armes, écoulement des troupes cl de leur 
ravitaillement, tout va concourir méthodiquement à 
nourrir et à soutenir l'indomptable ténacité de nos 
bataillons. 

Dès le 26 notre résistance victorieuse s'ébauche, le 
10 mars elle produit son ell'et. 

Le haut commandement a été unanime à prendre 
la résolution de contrc-allaqiicr Icnnemi, dès 1 arri- 
vée de nos réserves. Jollre a écrit à Pélain : « la 
meilleure manière d'enrayer l'effort de l'ennemi c'est 



VIII l'UNDANT LA UATAILLK DE VEnDL'X 

de rallaqucr à votre tour. » Castelnau a confirmé 
sur place une telle décision. Pélain aussitôt qu'il a 
pris le commandement a ordonné d'attaquer dans 
tous les secteurs. 

Dès la matinée du uG, ces contre-attaques ont 
brisé le grand élan de l'offensive allemande. Notre 
front est reporté en avant du fort de Douaumont. Le 
lendemain, la lutte continue à notre avantage sur 
les plateaux au nord de Vaux. Le 28 nous rentrons 
à Vacherauville, les iUlcmands se maintiennent diffi- 
cilement sur les pentes nord de la côte du Poivre. 

Le 29, l'ennemi s'arrête à bout de souffle devant 
nos troisièmes positions à peine entamées. 

Guillaume II comprend que ses espoirs sont encore 
une fois déçus. Verdun ne sera pas emporté de haute 
lutte La ruée de ses troupes est arrêtée. Il quitte le 
champ de bataille, sur lequel il laisse hors de comhat 
plus de cent mille de ses meilleurs soldats. 

Cependant le Kronprinz s'acharne et la décision 
qu'il n'a pu obtenir par une attaque en masse sur 
notre front il va la chercher, trop tard, dans une attaque 
par les ailes. Il porte la bataille sur la rive gauche 
de la Meuse. Il essaie de percer notre preiuièie ligne 
qui passe par Malancouit, Bcthincourl et Regneville, 
puis de briser nos positions de retrait à Avocemrt, 
à la cote 3oi, au Mort-Homme et à Cumières, et 
enlin d atteindre notre troisième ligne d'Esnes à 
Montzeville. 

Le () mais les Allemands chassèrent de Forges 
nos aNaul-gardes el traversèrent le ruisseau, le lende- 



PENDANT LA BATAILLE DE VEHDUX IX 

main ils débordèrent la cote de 1 Oie, emportèrent 
la cote 265, le bois des Cumicres, et les pentes nord 
du bois des Corbeaux, mais les colonnes qui tentèrent 
d'escalader les pentes du Mort-Homme furent fau- 
chées par nos balles. 

Le 8 la bataille reprit sur la rive droite, depuis la 
côte du Poivre, jusqu'aux abords de Vaux. Ce même 
jour, sur la rive gauche, nous rentrions dans le bois 
des Corbeaux. Du 9 au 11, le combat fait rage dans 
toute la zone. L'ennemi prodigue ses sacrifices. Nos 
tirs de barrage le fixent sur nos positions, c'est tout 
juste s'il arrive à se rendre enfin maître du bois des 
Corbeaux à notre gauche. Au centre, il enlève péni- 
blement la redoute d'IIardaumont. A droite, on se bat 
dans le village de Vaux. Malgré les affirmations du 
communiqué allemand, le fort demeure entre nos 
mains. Dans la soirée du 11, les hordes allemandes 
s'arrêtent épuisées. JoITrc dès la veille avait lancé 
l'ordre du jour fameux où il disait à ses soldats : 
« Vous avez barré aux Allemands la route de Ver- 
dun. » 



Le siège de Verdun. — Quel résultat l'Elat-Major 
allemand avait-il recherché au prix de tant de sacri- 
Uces? Renverser une des citadelles de la France, celle 
qui fermait une des routes millénaires de liiivasion, 
s'ouvrir le chemin de notre capitale, et enhn acculer 
une de nos meilleures armées à la Meuse et l'obliger 



à capituler. 



X Pl-NDANT l.A 1J.VTAII.LE DE VEnDlN 

Laltaque brusquée, si formidables qu'aient été les 
moyens d'action mis en jeu, n'a pas réussi à lui 
procurer ces résultats. Le haut commandement ne 
veut pas renoncer à ses projets ils lui ont coûté trop 
cher, et puis abandonner Verdun ce serait s'avouer 
vaincu. Ce que l'assaut furieux qu'il vient de livrer 
ne lui a pas donné, le Kronprinz va le demander à la 
guerre de positions. L'armée allemande creuse des 
tranchées et entreprend le siège de Verdun. 

ÎNous ne le suivrons pas jour par jour dans son 
entreprise. Pas un instant cependant cet ennemi 
acharné ne se départira de sa ténacité. Des opérations 
locales ininterrompues doivent, pcnse-t-il, le con- 
duire sûrement au but. Il s'imagine que la chute de 
Verdun sera l'écroulement de la France. Pour une 
telle fin aucun sacrifice ne lui paraît trop important. 
C'est ainsi qu'il engagera plus de quarante divisions 
dans cette fournaise où elles fondront successivement. 

Notre pays connaîtra encore plus d'une heure 
d'angoisse. Il tremblera pour la ville qui est de- 
venue une sorte de symbole de son héroïque résis- 
tance. Mais le haut commandement, (jui a ses pro- 
jets, sourira de la lourde obstination germanique. .V 
l'abri du vivant bouclier opposé aux assaillants, il 
restera le maître de l'heure, libre de mûrir et d'exé- 
cuter le plan qu'il s'est tracé, qu'il réalisera à la 
minute exacte choisie par lui. Il conserve son ini- 
tiative, se contentant d'alimenter la défensive active 
de l'armée de Verdun, et ne se laissant h aucun 
moment manœuvrer par l'Allemagne. 



PENDANT LA IJATAILI.E DE VI-IU)UN XI 

Les gouvernements allies ne s'y trompent pas. Ils 
poussent avec énergie leurs prq)aralifs d'oflensive. 
Le Portugal se joint à la coalition. De toutes parts 
un nouveau frémissement d'espoir agite l'Europe et 
la jette contre l'Allemagne. 

Jamais la canonnade ne fit trêve autour de Verdun, 
Mais les Allemands ne tentèrent pas d'attaque sérieuse 
avant le i4 mars. Elle se produisit sur la rive gauche 
de la Meuse. Son objectif était Belliincourt, Gumières 
et le Mort-IIommc, Elle coûta de nouvelles pertes à 
l'ennemi et ne lui livra que la cote 265, 

Le 20 mars il se lance à l'assaut précédé de jets de 
liquides enflammés, et réussit à enlever le bois de 
Malancourt et le réduit d Avocourt. 

Huit jours durant Bavarois et Wurtembergeois 
tenteront vainement de débûcher. Leurs bataillons 
tourbillonnent sous nos yeux sans pouvoir aborder 
nos positions. Le 29, une attaque à la baïonnette 
menée par les nôtres avec un entrain magnifique nous 
rendit le terrain perdu le 20. 

Mais le '6 1 mars les Allemands nous enlevaient le 
saillant de Malancourt, et le 5 avril ils avaient raison 
de l'ouvrage d'IIaucourt. Nous devions alors évacuer 
Bethincourt et nous replier au sud du ruisseau de 
Forges, 

Le 9 et le 10 avril, onze régiments se précipitent 
sur nos premières lignes de la rive gauche. Ils sont 
décimés. Cependant ils nous obligent à évacuer le 
sommet du Mort-Homme. Du 12 au 3o, attaques et 
contre-attaques se succèdent sans interruption. Le 



XII PENDANT LA BATAll-LE DE VERDUN 

i*^'" mai, notre front est rétabli sur les lignes qu'il 
occupait le 8 avril, sauf au Mort-IIommc dont le 
sommet est cgalcmcnl intenable pour les deux adver- 
saires. 

Sur la rive droite, une série de combats livrés 
entre le i6 mars et le 2 avril ouvrent à l'ennemi le 
village de Vaux et le bois de la Caillette et lui per- 
mettent de s'infiltrer jusqu'à la voie ferrée Fleury- 
Vaux. 

Le 3 avril, le général Nivelle arrive à Verdun et 
par une série de contre-offensives hardies s'efforce de 
mettre un terme à la pression allemande qui s'exerce 
d'une façon inquiétante dans le secteur de Douau- 
mont. Nos positions sont élargies, et quand le général 
Pétain remet à Nivelle le commandement de la II" ar- 
mée (3o avril), il peut constater dans son ordre du 
jour (' qu'un coup formidable a été porté à la puis- 
sance militaire allemande ». 

Pourtant, dans les deux mois qui vont suivre, la 
situation de Verdun semblera plus critique que 
jamais. Le Kronprinz appelle des renforts, ajoute des 
moyens plus puissants encore à ceux que nous avons 
brisés. 

Mais à Paris et dans l'univers on ne doute plus 
de noire iu\ incible résistance et, dut même la cita- 
delle tomber aux mains de l'envahisseur, l'effet moral 
et matériel qu'il en escompte ne se produirait plus. 
« La perte de Verdun, maintenant, écrit le colonel 
Fcyler, ne serait plus qu'un accident »... 

D ailleurs les progrès de l'ennemi ne com[)ensent 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnOLN XIIF 

pas SCS pertes. Un ouvrage enlevé, quelque autre 
fortification s'oppose à son avance, et Nivelle riposte 
à chaque coup. 

Une colossale bataille s'engage le 4 mai pour durer 
presque sans interruption jusqu'au ?.'i juin. Le 
Kronprinz précipite les assauts, accumule les liéca- 
tombes, avançant tour à tour, à la manière d'un lut- 
teur, Tune et l'autre épaule, renversant notre première 
ligne de défense toute entière mais se brisant défmi- 
tivement sur nos positions de la boucle de la Meuse 
face à Vacherau ville, nous arrachant le Mort-Homme 
mais échouant devant le fortin d'Avocourt. 

A l'Est, la bataille était plus violente encore. Elle 
débute par un succès de la division Mangin. Elle 
s'empare du fort de Douaumont. Le I" corps bava- 
rois nous l'arrache le 24. Un bombardement inin- 
terrompu, qui va croissant d'intensité jusqu'au 
3i mai, s'abat sur toute la région de Damloup. 
Pendant sept jours, vague à vague, l'attaque alle- 
mande vient battre le fort de Vaux. Le i"" juin, 
l'assaillant s'empare d'IIardauraont et s'infdtre dans 
le bois Fumin ; le 2^ le fort est investi de trois côtés, 
les Allemands ont réussi à sinstallcr sur sa super- 
structure. Il faut lire dans le volume d'Henri Bor- 
deaux', les péripéties héroïques d'une lutte qui se pro- 
longe contre toute vraisemblance. Une fièvre sacrée 
donne aux: défenseurs de Vaux, commandéspar Ihé- 
roïque chef de bataillon Ray nal, des forces qui semblent 

' Capitaine Henry Bordeaux. Les derniers Jours du Furl de l'aux 
(i) mars-; juin i»)i6) 



XIV PENDANT I.A BATAIME DE VEnDUN 

dépasser les limites luiinaincs. Le ^ au matin, suc- 
combant à la faim et à la soif la garnison se rendit. 

Le commandement français examine et étudie 
l'éventualité d'un repli sur la rive gauche de la Meuse. 
L'usure de l'armée de Verdun semblait normalement 
telle après de si rudes combats qu'on pouvait se de- 
mander si sa capacité de résistance demeurait suffi- 
sante. Les Allemands continuent à progresser pas à 
pas, se rapprochant deSouville. Des divisions fraîches 
venant du front oriental leur apportent l'appoint de 
leur force nouvelle. A travers les squelettes d'arbres 
mutilés ou brûlés, les \illages réduits en poussière, ils 
avancent vers l'ouvrage de Thiaumont et le ravin de 
la Dame. Chaque pli de terrain leur estaprement dis- 
puté. Le 21 juin, un nouvel assaut se prépare. Jamais 
encore les Allemands résolus d'en finir n'ont amon- 
celé autant de pièces d'artillerie sur un espace aussi 
restreint, les essieux des canons se touchent presque. 
Pièces de 38o, de 420 recouvrent d'une véritable 
nappe d'obus asphyxiants le plateau de Souville et la 
côte de Froide-Terre. Le Kronprinz a donné comme 
objectif à ses troupes à sa droite Froide-Terre, au 
centre Fleury, à gauche Souville. Vingt régiments 
partent le 22 à l'assaut. L'attaque la pins massive 
qui ait été jusqu'alors exécutée n'atteint qu'un de ses 
objectifs : le village de Fleury. 

Le 25, nos contre-attaques se déclanchent. Le 2^, 
nous atteignons l'ancien ouvrage de Thiaumont, nos 
bataillons rentrent dans Fleury et restent accrochés 
aux abords sud et sud-ouest du village. 



PENDANT I.A nATAII.I.i: l)Ii VKHniN XV 

Mangin avec deux divisions reçoit la mission d'oc- 
cuper ce secteur. Des combats journaliers tiendront 
l'ennemi en respect, le mettront bientôt hors d'haleine, 
et peu à peu nous rendront des points dominants, 
Thiaumont changera de maîtres jusqu'à seize fois ! 

Mais la vérilable contre-olTensive n'aura pas lieu 
sur les rives de la Meuse ; dès le 24 juin elle se pré- 
pare et elle s'amorce dans les plaines de la Somme. 
Bien que 65 divisions françaises aient contribué à la 
défense de notre grande forteresse de l'Est, le général 
Joffre pourra confier à Foch quarante divisions fraî- 
ches et parfaitement entraînées, pour foncer sur l'en- 
nemi, l'obligera lâcher prise, à desserrer son étreinte 
autour de Verdun. A l'heure voulue par les Etats- 
Majors alliés la bataille s'engage avec toutes les 
chances de succès que les desseins longuement miiris 
ont mises de notre côté. 



L'attaque AUTRicniEîiNE. — Durant que la France 
soutenait le choc des forces germaniques concen- 
trées sur Verdun que se passe-t-il sur les autres 
fronts? 

Chacun des coalisés, après le conseil tenu à Chan- 
tilly, s'efforçait de préparer l'oiïcnsive arrêtée pour 
le 1^' juillet. Mais obéissant à la même pensée stra- 
tégique qui précipite l'Allemagne sur nos lignes, dans 
l'espoir de nous arracher l'initiative des opérations, 
l'.Vutriche va tenter de tomber sur l'Italie avant que 



XVI PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Cadorna ait réuni ses forces et entamé sa manœuvre. 

De leur formidable bastion du Tyrol les Autri- 
chiens dominent et commandent les plaines de Vé- 
nétie et de Lombardie. La marche audacieuse des 
Italiens les a conduits aux sommets de l'angle méri- 
dional du Trentin. L'hiver les a immobilisés devant 
des cimes infranchissables. La fonte des neiges, au 
printemps, ountb à l'Autrichien les routes dinvasion 
qu'il s'est ménagées par le traité de 1866. Le i5 mai 
ses colonnes fortes d'environ 3 00. 000 hommes, 
s'ébranlent et tout de suite obligent nos alliés à im 
repli important dans la vallée de 1 Adige. L'ennemi 
se déplie en éventail sur les pentes des montagnes. 
Son Iront s'étend bientôt sur plus de 5o kilomètres. 
Dicn que la défense reste inébranlable à droite 
et à gauche, sur le massif du Pasubio, et dans la 
haute vallée de la Brenta, la situation apparaît vile 
comme défavorable pour les Italiens, battus sur le 
plateau des Sept-Communes, contraints à céder dans 
le val d'Assa, et à abandonner Asiago. Les bulletins 
autrichiens annoncent à la lin du mois la capture de 
3o.ouo hommes et 3oo canons. 

La Vénétie est menacée à la fois par le Trentin, 
les Dolomites, les cols des Alpes Carniques et l'Isonzo. 
Avec un beau sang-froid, Cadorna organise des lignes 
de résistance, en échelons, en avant de la })lainc 
vénitienne. Son infanterie y tient bon. L'élan autri- 
chien vient s'y briser dans le moment même 011 
Brcuissilolï déclanchc en Giilicic, une oITonsive qui 
dégagera le Trentin, comme la bataille de la Somme 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN XVII 

dégagera Verdun. La bataille pour la Vénélie prit 
fin le lo juin. Elle était perdue pour l' Autriche. 



L'offensi\t; de Broussiloff. — La longue immo- 
bilité du front russe faisait Tobjet d'âpres critiques, 
tout le monde ignorant les ententes établies entre 
les états-majors et qui devaient assurer le synchro- 
HÏsme des opérations. 

L'offensive russe devait se produire à la même 
époque que Toffensive franco-anglaise de la Somme. 
Elle fut précipitée d'un mois à cause de la mauvaise 
tournure que prenait en Italie les affaires de l'En- 
tente. 

Elle se déclancha le3i mai. Broussiloff attaquait 
sur un front de 3oo kilomètres, depuis le Pripet 
jusqu'à la frontière roumaine et du Styr jusqu'au 
Prulh. 

L'archiduc Joseph-Ferdinand crut à une marche 
sur Lemberg. Ce fut en Wolhynie que son adver- 
saire prononça son attaque principale, bousculant la 
ligne autrichienne, poussant en trois jours jusqu'à 
Loutsk, à 4o kilomètres au delà de son point initial, 
puis développant ses succès sur les routes de Vladi- 
mir- Volinski et de Brody. 

Les armées autrichiennes surprises retraitent en 
désordre, laissant entre les mains des Russes 20.000 
prisonniers et un matériel considérable. 

La Bukhovine est reconquise en quelques jours ; 



XVIII PENDANT LA IIATAILLE DE VERDUN 

les régiments du Tzar s'ouvrent le chemin de Cer- 
no^vilz, la vieille capitale ruthène, et s'avancent me- 
naçants vers les Karpathes. 



La BATAILLE Di; Skagerrak. — Tous les docu- 
ments mis à jour actuellement concordent à établir 
que durant la ruée allemande sur Verdun le com- 
mandement français, soucieux de ne point entamer le 
plan élaboré à Chantilly, voulut éviter de faire appel 
au concours des Anglais. Il demanda uniquement 
au maréchal Ilaig de relever d'urgence notre 
X' armée dans le secteur qu'elle occupait par des 
troupes britanniques. Cette délicate opération fut 
menée à bien dès la fin de février ; et dès lors l état- 
major français ne demandera au commandement 
anglais que de préparer minutieusement l'offensive 
projetée. Nos alliés y mirent tous leurs soins. 

C'est sur mer que leurs forces auront durant cette 
phase de la guerre l'occasion d'intervenir avec le 
plus d'éclat. Leur flotte infligera le 3i mai, dans les 
parages du Skagerrak au\ bateaux allemands sortis 
du canal de Kiel une sanglante leçon. Arrêtée dans 
sa tentative de forcement du blocus par l'escadre de 
croiseurs de l'amiral Beatty, la flotte allemande de 
haute mer, dut rejoindre ses bases à toute vapeur 
et non sans pertes, devant la fumée des cuirassés de 
l'amiral JcUicoë. 

Ainsi à la date du i""" juillet i\)iC), ni sur terre, ni 



PENDANT LA HATAILLIÎ DE VEHOUX XIX 

sur mer, les grandes oITensivcs allemandes ou autri- 
chiennes, n'ont apporte aux Empires centraux, cette 
victoire décisive promise par le Kaiser, propre à 
contraindre les alliés à capituler. Elles n'ont pas 
même réussi à forcer le blocus, que les peuples 
confédérés ont mis devant la Prusse et ses alliés, et 
rinitiative des opérations reste entre nos mains... 



LA BATAILLE DU VEHDLN 



aG février 1916. 

[^a première altacjue do linfantcrlc allemande s est 
déclancliéc lundi à la fin de la journée. Depuis deux 
mois et demi, cette formidable oflenslve se préparait. 
Lempcreur venait d arriver ; le kronprinz et les chefs 
de corps avaient lancé des appels brûlants au loyalisme 
de leurs troupes. Nous nous trouvons au milieu d'un des 
grands événements militaires de cette guerre aux dimen- 
sions monstrueuses. 

Celte bataille de Verdun peut se prolonger plus 
qu aucune autre bataille, plus que Moukden par 
exemple. On ne commente pas inutilement les péri- 
péties dune telle lulte. Elle a ses fluctuations ; elle est 
pleine d événements, de surprises locales. Marengo, 
défaite à trois heures, était victoire à quatre heures. 
Dans la nuit de jeudi à vendredi, il y eut une sorte de 
répit ; ils n'ont pas attaqué, bien qu'ils n'aient pas eu 
notre neige et ([ue le temps ne les desservît pas. Qu'en 
conclure? Rien encore. Une bataille est toujours une 
aventure où il intervient d innomI)rablcs facteurs com- 
plexes. L'opinion doit attendre la lin de celle-ci avec 
les meilleures espérances (car nous étions prèls), sans 



2 PENDANT LA BAFAILLlî DE VKUDUN 

subir les fluctuations (juc les journaux ne peuvent ni 
l'aire voir, ni connaître. Tâchons seulement de com- 
prendre l'ensemble de l'alTaire et sa signilication, c'est- 
à-dire la volonté allemande. Dans cette tra^'icjue minute, 
nos ennemis tentent pour nous dominer, pour nous 
imposer leur supériorité, un ed'ort (juasi décisif auquel 
ils sont résolus à mettre n importe quel prix. 

La lassitude du peuple est indiscutable, les effets du 
blocus (si imparfaits pourtant) augmentent, sa gcnc 
fmancière empire avec rapidité. 

De celte fatigue et de ce découragement, nous possé- 
dons d abondants témoignages. Nos ennemis considèrent 
avec crainte la perspective d'une nouvelle année de pri- 
vations plus dures ; leurs mesures économiques prouvent 
une nation qui doute de sa force de résistance. Laissez 
(|ue j analyse un pacjuet de lettres. 

Elles disent, ces lettres, que « Vhonneur de vivre en Alle- 
magne la plus grande tragédie de tous les temps » est payé 
trop cher par les sacrifices constants qu'ils exigent. Les 
prisonnieis et même les internés civils dégagés de toute obli- 
gation militaire sont des objets d^envie pour les compa- 
triotes restés en Allemagne. On estime que les prisonniers 
sont très bien en France pour attendre la fin des hostilités; 
on leur recommande même d'y rester, telle, par exemple, 
cette jemme qui écrit à son mari : « Si la question de 
rechange se pose pour toi, il vaut mieux que tu restes là- 
bas ». 

Il y a des lettres dans lesquelles des jemnics expatriées 
en Allemagne engagent vivement leurs anciennes compagnes 
de captivité à ne jaire aucune démarche puur rentrer chez 
elles. V Allemagne n^est plus, en effet, le pays idéal. Dieu 
lui-même semble s'e/i désintéresser. « Si seulement le Bon 
Dieu pouvait avoir pitié de nous, mais il semble se détacher 
de nous, il nous abandonne. » 

Les remarques suggérées par les événements militaires de 
décembre et de janvier sont assez rares et, en tout cas, elles 
n'ont plus ce ton de suffisance et même de provocation 
auquel les Allemands nous avaient habitues. Si l'on parle 



PENDANT LA BATAILLE DU VEKDUN i 

du Monténégro, c'est seulement pour noter que Vun des 
adversaires a demandé la paix, et Von veut voir dans cette 
démarche — à propos de laquelle on néglige généralement 
de noter qu'elle ne fut que passagère — le prdude'de la paix 
générale. Les allusions à la Serbie sont beaucoup moins 
nombreuses. On y sent percer de Vélonncment et de la 
mauvaise humeur contre ce peuple sale et querelleur qui 
refuse de se soumettre. 

Pour remonter une opinion anémiée à ce point, il 
faut un événement militaire heureux. Et puis, il s'agit 
do donner aux neutres, aux Roumains, aux Grecs, à 
tout ce qui hésite, 1 impression de la supériorité alle- 
mande. Ce révulsif, on lavait cherché en Orient. Salo- 
ai([ue et Erzeroum ont ruiné le plan ; et sur les territoires 
où elle s'est ouvert une issue, l'Allemagne n'a pas trouvé 
les ressources économi([ues et d'hommes qu elle avait 
espérées. Déjà la Bulgarie est relativement usée. Où donc 
se tourner .' 

Sur le front russe, une olTensive ne saurait donner de 
résultats retentissants ; c'est toujours le coup de poing 
dans lédredon. Sur le front français, quel point 
choisir .' 

Ce ne serait rien de gagner cinq ou six kilomètres de 
terrain; il faut atteindre un objectif qui ait du prestige. 
Verdun exerce sur 1 imagination de nos ennemis une 
.sorte de fascination. Deux ou trois foi« déjà la fausse 
nouvelle de sa prise répandue en Allemagne à son de 
cloches avait produit un enthousiasme extraordinaire. 
La chute simultanée de Toul et de lielfort, n'aurait pas, 
dit-on, pour les Allemands un retentissement compa- 
rable à la prise de la vieille ville ((ue Goethe a fait con- 
naître à tous les enfants par le récit du séjour <ju il y lit 
au cours de sa hampaijnc de France. Les souvenirs de 
i']\yi. demeurent vivants.. L .Vrgonnc et \ crdun 
semblent toujours les Thermopyles de la France. 

Depuis septembre lyi i, le Kronprinz est accroche à 



.', 1'I:NDANT l.A HATAI LLK Dl- VERDUN 

^'erdun. C'est dans la luéinorable forteresse qu'il peut 
Irouvcrson bâton de maréchal Jean llcrbcltc, dès hier, 
a viiîourcuseincnt iiiar(|U('Mjue le choix de A erdun comme 
point d ollV'nsive est dicté aux Allcinaiuls par des consi- 
dérations de politique intérieure et mémo tlynastique. 

Mais comment attaquer Verdun ? S ils avaient pris 
par la Yoëvre, les Allemands étaient obligés d'aborder 
lu falaise à découvert; par le secteur nord, ils s'avancent 
dans une zone boisée, sur un terrain tourmenté qui 
prête à la chicane et favorise les surprises tactiques. 

Leur méthode d'attaque dilTère de celle cjue nous 
avions inaugurée en Champagne. Elle est plus lente. 
Elle se caractérise par la persistance de 1 ell'ort plutôt 
(|ue par le brio de 1 exécution. Elle suppose, elle 
exige une effroyable consommation d hommes. Dans 
cette zone nord de Verdun, ils ont concentré huit corps 
d armée. 

11 y a plus de deux mois qu ils ont commencé d ame- 
ner dans la région loute leur grosse artillerie disponible. 
Dès le commencement de décembre, la plus grande par- 
tie du matériel à tracteur, des ^lo, des io't autrichiens 
ont été expédiés, puis sont venues, toute 1 artillerie 
lourde de Serbie et une partie de celle de Russie. Dès 
lin de décembre, les premières troupes ont été ache- 
minées; ce furent dabord trois di\ision.s, retour de Ser- 
bie, envoyées en premier lieu au repos en Belgique ; 
ensuite, dans le courant de janvier, cin(i corps d armée ; 
tout cela s'ajoutant aux deux corps qui composaient 
jusfjue là les forces du .secteur Étain-Vauipiois. 

Ces corps sont les meilleurs d .Mlemagne ; le fameux 
III" corps du lîraudebourg, au moins égal en valeur à la 
garde, puis le W ' corps commandé |);u- un des meilleurs 
chefs de l'All/îmagne, le général von Daimiing, qui 
vient de lancer à ses troupes l'ordre du jonr retentissant, 
déjà cilé dans nos journaux, où il (|ualiiie celte oflen- 
sive « comme la dernière contre la l*'rance ». Je pense 



PEN'DANT LA nATAM.I.i: DK vr.RIUN J 

qu'il faut roinpieiulro celte expression comme voulant 
dire la suprême, la décisive ollensivc. 

De tels soldats, si nombreux, ainsi choisis, ainsi sur- 
cliaufTcs, peuvent nourrir l'ollensivc pendant plusieurs 
jours. Mais soyez trancpiilles, les nôtres ont la qualité 
et la (pianlité qu il faut pour les recevoir ! Sans rien 
découvrir, il nous est permis de penser et d'écrire que, 
[)cndant le montage de cette attaque, nous avons accu- 
mulé en hommes, en armements, en munitions les 
moyens d une défense magistrale. 

Alors ([n'en Champagne nous avions en quelcjucs 
heures obligé lennemi à nous abandonner ^, \ kilo- 
mètres de terrain, et que, pour entrée de jeu, nous 
avions fait vingt mille prisonniers, les Allemands nous 
en auraient fait sous Verdun trois mille. C est le chifl're 
donné par leur communi([ué ; c est dire (jue ce chilTro 
d ailleurs ne doit être accepté qu avec les plus fortes 
réductions. Ils voulaient se développer sur un Iront de 
.'jo kilomètres ; nos tirs de barrage les ont arrêtés sur 
bien des points. Nous nous sommes repliés méthodique- 
ment sur des positions plus fortes, parce que nous le 
voulions ainsi sans avoir dépensé ni même employé 
nos plus grandes ressources. Chez eux, des régiments 
entiers sont déjà détruits, tandis que nous supportons 
des pertes de beaucoup inférieures. Ainsi nous avons le 
droit d attendre la fin de celle bataille avec les meilleures 
espérances, 

Répélons-le, comme un mol ilordre, il ne iaut pas 
vouloir suivre les pha.ses du drame d après des faits mal 
connus et qu« chaque heure modifie. Ceux-là mêmes 
qui participent à la bataille n en connaissent pas l'en- 
semble et le prochain résultat. Attendons. Gardons-nous 
contre ceux ([ui répandraient des mauvaises nouvelles 
et traînons-les chez le commissaire de police, qui les 
bouclera. Une seule cliosc est certaine : les Allemands 
lonl un elVort colossal, éperdu (par les sacrifices qu ils 



<; PENDANT LA liATAIl.I.E DE VEHOUX 

con^sonlcnl) et en môinc leinj^s admirablement réglé. 
Ils perdent dans ces instants le meilleur de leur sang 
par les quatre veines. Us donnent leur suprême mesure. 
Nous avons une artillerie abondamment pourA'ue de mu- 
nitions, et dont nous savons déjà qu'ils ne prévoyaient 
pas sa force. Canons, munitions, elTectifs, positions pré- 
parées, nous sommes de bonne tenue, en excellente 
forme . 

J ai entendu souvent nos grands chefs souhaiter que 
nos ennemis vinssent ainsi se ruer, s user sur notre résis- 
tance. Admirons, remercions nos soldats de la France 
sous N crdun ; attendons avec une ardente confiance. 



II 
PENDANT UNE HEURE DE UÉPIT 

28 février igiG. 

Une crise est passée, mais la bataille n est pas ter- 
minée. La terrible partie où les Allemands déploient 
leur maximum de force continue de se dérouler. Du 
moins, plus de surprise possible. Dans la journée de 
samedi, Paris, toute la France, vivaient dans l angoisse. 
Nous nous demandions si nos forces arriveraient à temps 
pour enraver loffensive allemande. yVujourd hui, le 
front est slabili.sé ; nos éléments de combat se rapprochent 
loujovus ; I énergie des combattants, la possibilité dali- 
menter la lutte, les eilets de lartillerie, voilà ce (pii va 
jouer. Les Allemands ont perdu le premier avantage 
qui appartient à celui cpii choisit l'heure et le point de 
choc. 

Pour celui (pii subit une attaque dont son adversaire 
a pris 1 inili;ili\c, il est luie période première, d'attente, 



PENDANT I.A DATAI I.I.E DE VIIIIDUN 7 

(l'indécision, d observation, où la sagesse lui défend d en- 
gager ses réserves. Supposons ([uc leur assaut sur Ver- 
dun n'eût été qu'une feinte, et que nous nous fussions 
avancés à fond pour l'arrêter. Pendant ce temps, ils 
pouvaient débouclier du côté de Saint-Miliiel, et nous, 
manquer de la force ou de la liberté d'y parer. La perte 
de terrain, souvent c'est la part du feu. Discerner le 
point où se portera 1 attaque principale de lennemi, 
grande diiricullé. Au.ssi faut-il toujours làcber les ré- 
serves avec un retard. 

Si la zone des terrains perdus est dès maintenant déli- 
mitée, la manœuvre aura été faite, bien habilement. 
Notre résistance tendait seulement à gagner du temps, 
à nous donner la mesure de l'eflort ennemi. Nos chefs se 
préoccupaient de discerner si lattaque allemande serait 
pou.ssée à fond en ce point et de dépenser le moins pos- 
sible d'hommes sur nos avancées les plus dilïiciles. A 
cette heure, il semble bien que notre commandement a 
su ramener et maintenir la lutte sur un terrain favo- 
rable, où notre défense va être alimentée de réserves pro- 
portionnées à l'attaque. Avec les sublimes troupes dont 
disposent de tels chefs, la France peut tout espérer. Est- 
il permis, quand, tous, nous sommes unanimes dans 
notre foi et notre admiration pour l'ensemble de nos 
soldats, dépenser à aucun d'eux en particulier .' Que 1 on 
laisse notre vœu accompagner parmi les condjattants un 
lieutenant-colonel au milieu de ses chasseurs... 

Que pensent les Allemands de la tournure que prend 
la bataille? Avant-hier, samedi, à onze heures du matin, 
un communiqué spécial de l état-major allemand arri- 
vait à Genève et fut transmis à tous les journaux suisses 
avant midi. Jamais, sinon pour la prise de N'arsovie, 
l'Allemagne n'avait usé de cette sorte de comnuniication 
exceptionnelle. Et, en effet, c'était l annonce d'une 
gi-ande victoire. J'en ai le texAc sous les yeux. 

« Le grand quartier général fait savoir : Ir fort cuirassé 



8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

de Douauniont, le pilier angulaire nord-esl de la ligne prin- 
cipale de fortifications pcrnwncntes delà forteresse de Ver- 
dun, a été pris d'assaut hier après-midi par le ajo régi- 
ment d'infanterie de Brandebourg. Il se trouve solidement 
entre les mains des Allemands. » 

Je ne sais si les Suisses admirèrent cette emphase, 
mais le soir il surent qu elle mentait. « Il est à peine 
besoin de dire, écrit un Genevois en date de dimanche, 
que ce matin on commentait ici en termes ironiques et 
méprisants limpudente légôrelé avec laquelle un grand 
état-major peut annoncer urbi el orbi qu'un Tort se trouve 
solidement entre les mains de ses soldats à 1 heure même 
où ils en sont chassés. » 

Cette hâte extrême qu'a le gouvernement allemand 
de frapper 1 imagination mondiale est bien d accord avec 
la certitude où nous sommes que nos ennemis ont besoin 
à tout prix de reprendre du prestige dans 1 intérieur de 
la Germanie et chez les neutres. Des dehors solides, 
encore formidables, des armées, des canons, des tran- 
chées bétonnées, hérissées de mitrailleuses, mais que le 
corps de la nation devient mou ! C est un animal à cara- 
pace, le peuple-crabe. 

G est aussi une place assiégice. Ils attaquent furieuse- 
ment, ils attaquent encore, et d autant plus qu'ils 
perdent leur solidité intérieure. A mesure que la forte- 
resse est plus anxieuse, voit ses ressources el son avenir 
mesurés, elle multiplie les sorties. Champigny et Buzen- 
val précèdent de peu la capitulation de Paris. 

Que nos soldats, dans ces journées égales aux pires 
qu ils ont traversées sur la Marne et sur 1 \ser, puissent 
maintenir le unir de leurs poitrines contre la ruée des 
Barbares, ce succès pèsera d un poids énorme sur la déci- 
sion de la guerre. 

Les Allemands ont piéparé celle olTensive pour qu elle 
réussi.sse coûte (juc coûte ; elle leur a coûté deux mois et 
demi do munlagc ; ils onl repris el peut être perfectionné 



PENDANT LA TATAILLE «E VEnOLN ij 

nos métliodcs de Cli.impasne ; leur empereur, IcurKron- 
prinz les encouragent de leur présenc<\ La guerre est 
I opposition de deux volontés. Si leur volonté, cette fois, 
n'arrive pas à prévaloir, ce sera pour eux, et d un bout 
à lautre de lunivers, une expérience éclatante, irréfu- 
table. Après la victoire de la Marne, un Américain écri- 
vait : « Le monde entier commence à apprécier la gran- 
deur du service rendu par la Fiance. » La bataille de 
Verdun aclièvera de montrer conunent notre patrie sait 
supporter le poids de lassaut fourni par la (îormanio 
contre tout lédificc de la civilisation. 

jNIaisj ai tort de lais.ser parler lespérance. Les.Mlemands 
n ont pas dépensé tous les cor[)s d armée (ju ils avaient 
amenés. Feront-ils des attacjues ailleurs ? Vont-ils sur les 
mêmes points de carnage vouloir aller jusqu à Icxtrèmc 
usure'.' C'est leur secret, linconnu de cette licure. 



III 
PENDANT LA BATAILLE 



i""" mars KjiO. 

Je ne parlerai pas d autre chose : vraiment, j aurais 
l'air de chercher une diversion ; nous ne pouvons penser 
([u à la bataille. Et pourtant, à l'heure où j écris, rien de 
nouveau (jui soit décisif. L'événement est en lormation 

C est une alVairc cjui se joue. 11 faut attendre, l n(î 
bataille napoléniennc durait deux jouis ; aujourd'hui, 
avec les armements en présence, la bataille de Verdun 
peut durer trois semaines, un temps illimité. Ce fjui se 
décidait en quinze heures se déroulera en (juinze jours. 
On doit s interdire toute es|)(ce de prévision, et même 
n être pas avide d informations. 



Il) rL.NDANT LA UATAILLE DE VERDUN 

Que devient le XIV'' Brandebourgeois, abandonné dans 
les débris bouleversés du Tort de Douauniont, quand, 
sous notre contre alla([ue, lennemi dut évacuer ;' Que 
deviennent ces centaines dlionmies encerclés et qui 
s'abritent dans des montagnes de cadavres ? C est une 
llaque d eau qui^ survit à 1 orage, une flaque rougie de 
sang, laissée là baut par l'immense flot montant qui 
faillit tout submerger. On admire 1 insolence des commu- 
niqués allemands, qui disent qu ils tiennent le jioint où 
ils sont tenus. C est jouer sur les mots. Les Brandebour- 
geois sont à Douaumont, d une présence précaire, péril- 
leuse, inefficace, sacrifiée. Qu ils soient plus ou moins 
tôt prisonniers, c'est secondaire. Ils ne comptent plus. 
La grande afl'aire, c est que notre ligne demeure fixée 
comme elle est, ne soit pas reportée en arrière. 

Depuis plusieurs jours, nous maintenons l'ennemi à 
une dizaine de kilomètres de son objectif. Nous avons 
anïélioré la situation par rapport à samedi ; mais cet 
espèce d arrêt est- il imposé uni(juement par notre résis- 
tance ? ^'est-ce ])as cbez les Allemands le besoin d or- 
ganiser de nouvelles attaques, de rapprocher sur certains 
points leur artillerie, de ramener des troupes fraîches ? 
Napprêtent-ils pas ailleurs d'autres assauts ? Tout cela, 
c'est 1 inconnu de la bataille, et les renseignements que 
que nous désirons ne peuvent nulle part nous être 
donnés. 

Que s'est-il passé les jours derniers i' La préoccupation 
du commandement est absorbée par les exigences de la 
lutte ; on nous renseignera plus lard. Les téléphones, 
parfois, furent coupés par le bombardement; les esta- 
fettes à pied circulent dillicilemcnl sous le feu, bien 
souvent n arrivent pas. On ne sait bien les choses d'une 
batailhî (|ue longtemps après, et beaucoup d'acteurs du 
drame se tronq)ent de bonne foi. 

Les dires mêmes de ces >aillaiils blessés (pie nous 
soignons sont sujets à caution. Ils parlent dans la lièvre; 



PKNDANT I.A lîATAII.I.E Dlî VERDUN II 

les spcclarlcs (|u ils onl vus, dont ils l'urenl les acteurs, 
les héros iiuiiiorlels, ils ne savent pas, dans celle minute, 
les bien juger et les situer. Ils ont fait une histoire qui 
ne périra pas ; apportons-leur immédiatement notre gra- 
titude sans publier leur témoignage. 

Que se passera-t-il demain 1' Les dispositions des Alle- 
mands ne peuvent pas être connues ; les nôtres sont le 
secret de notre commandement. 11 serait criminel de 
chercher à les surprendre ou de vouloir les préjuger. 

C est une épreuve, mais sachons attendre, avoir des 
nerfs solides ; c est le devoir facile de l'arrière. Il ne faut 
pas cueillir ces rumeurs qui prolongent lorage des 
canons. 

A la lueur des événements que nous vivons, comme 
on s'explique ces historiettes, ces minces résidus de 1 ex- 
périence grectpie, ou romaine que nous épelions dans les 
classes, parfois sans bien les comprendre : « Les .\thé- 
nicns, lisions nous, mirent à mort le premier messager 
qui leur apporta la fatale nouvelle... » Ils se condui- 
sirent là peut être dune façon excessive, mais c'est qu'ils 
le prirent pour un jeteur de panique et le soupçon- 
nèrent de faire partie de la conspiration (jui fermente 
toujours autour de ceux qui occupent le pouvoir. Méfions- 
nous de tous ces gens énervés qui veulent toujours four- 
nir des renseignements sensationnels. 

Notre système est le meilleur, vraiment le seul. Aux 
heures de crise, n élever qu une voix de confiance et d es- 
pérance raisonnée. Dans le conseil, il faut toujours sup- 
poser le pire, afin de le prévoir ; mais sitôt l'action en- 
gagée, croyons à la victoire pour la poursuivre avec plus 
de force. Gens qui supposiez ^ erdun déjà conquis, vou- 
liez-vous donc faire perdre au public son calme.' 

Même si \ erdun passait au pouvoir des assaillants, 
notre ligne reportée intacte, en deçà de la vieille forte- 
resse déclassée, nous laisserait toutes nos chances. Et si 
la ville échappe aux Allemands, comme il semble bien. 



12 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

(luellc prouve do leur ini[)uissancc, en dépil des formi- 
dables forces militaires qui leur demeurent et qu ils ont, 
toutes, mises en action ! 

Quelqu undanslunivers, méconnaît-il encore la portée 
immense de cette partie que les Allemands jouent ces 
jours-ci sous la direction du Kaiser';' Voici un texte de 
plus à verser au dossier. Je le lire d un article du major 
Moratli, dans le Berliner Togcblatt du v.'i février, que 
j'ai sous les yeux : « Le haut conmiandement, dit-il, 
nous signale que 1 ennemi a subi des pertes sanglantes, 
les Français se consoleront en pensant que, cette fois du 
moins, ils savent pourquoi ils ont subi ces pertes. J'ai 
indiqué à plusieurs reprises, dans ces articles, 1 impor- 
tance de Verdun sur notre front occidental. Dans Vespé- 
rance que nous trouverions dans ce secteur le point de 
départ d'une attaque, j'ai parlé de ce pivot des armées et 
rappelé que c'était là que passait la vieille route de Paris... » 

Bataille de la Marne, bataille de Verdun, c'est le 
désir de Paris, toujours, qui ennamme et précipite ces 
hordes d'outre-Rliin. Le désir de saisir la ville qu ils 
envient et maudissent, le désir d y trouver la fin de leurs 
sou (Tr an ce s. 

Une personnalité éminente, appartenant à un Etat 
neutre, signale à son gouvernement (ju'elle a pu vérifier 
que, dans les conversations tenues dans les grandes villes 
allemandes, les couplets à la louange de rem[)ereur. de 
Hindenburg, de Mackensen ont presque totalement dis- 
paru. 11 en est de môme des caries postales, destinées à 
répandre et à entretenir le culte de lempereur, de la fa- 
mille inq)érialc, des grands chefs de l'armée allemande. 
En revanche, la pai.\ semble être la déesse vers laipielle 
montent maintenant les supplications du peuple alle- 
mand. 

11 est très intéressant de noter, à cet égard, le chan- 
gement survenu depuis Noël, dans le choix des caries 
postales illustrées que les Allemands se plaisent à en- 



PENDANT I.A BATAILLE DE VEUDUN l . 

vo-^er aux prisonniers. Les Durch Kampf :iim Sicg, Goll 
mit uns, Wir hallen durch, les caries reproduisanl les pa- 
roles prononcées par l'empereur dans ses dilTérenls dis- 
cours du début de la ^'uerre, les vues de uhlans en pa- 
trouille, de fantassins donnant la chasse aux pantalons 
rouges, d artilleurs manœuvrant d'énormes canons, 
toules ces devises, gravures qui se trouvaient chaque 
jour à profusion dans le courrier des prisonniers, se font 
maintenant de plus en plus rares. Elles sont remplacées 
par des caries à allure complètement opposée, dont les 
types les plus répandus sont les suivants : un village 
perdu dans les montagnes, pendant la nuitdunouvelan, 
on veille dans les maisons on veille à l'église, et la lé- 
gende complète la gravure : a Seigneur, donne-nous le 
bonheur et la paix ! » 

Lne autre carte représente un soleil éblouissant sor- 
tant de l'ombre. Au-dessus, deux anges aux ailes dé- 
ployées implorent le Seigneur et lui demandent encore 
la paix. 

Cette ardente invocation semble bien être celle du 
peuple allemand tout entier. L ne troisième carte repré- 
sente le Christ protégeant une femme et un enfant éplorés 
et éloignant d'eux trois spectres : la Guerre, la Famine 
et la Peste. 

La Paix, la iin du cauchemar (pii 1 écrase et des priva- 
tions ([uil su[)porle, tel sembl(> être, en elTol, le désir du 
peuple allemand. Conunent cl quand se produira cette 
paix i' Beaucoup de lettres expriment la conviction qu'une 
grande bataille décisive se livrera sous peu sur le front 
français. 

La volonté impériale, la force militaire allemande 
demeurent tendues et Ibrmidables ; le moral d(! la nation 
est ailaibli. Nul ne peut prévoir ce qui adviendrait de 
leur défaite devant Verdun et du choc en retour qu'éprou- 
veraient tous ces Allemands de l'intérieur (|ui. h' 
ïi février au soir, ont illuminé (article des Ifambunjrr 



1 ', PENDANT Ï.A BATAILLi: DE VERDUN 

\ncliriv!iteii . En môme temps que nos soldais et leurs 
chefs accomplissent ces prodiges dont la France leur 
aura une reconnaissance éternelle, nous autres, gens de 
l'arrière, conformons-nous au mot d'ordre qu'Albert de 
Mun donnait ici au premier jour de la guerre. 

« Tenir ». disait-il. Et voioi que c'est la consigne que 
se donnent les civils allemands. C est le titre d un article 
que publie la Kœlniclie ZeiUing : « Il ne faut pas, dit le 
rédacteur, que notre impatience devance les plans de 
l'état-major. Nous saisissons cette occasion de le rappeler 
à tous les omniscients. Pour « tenir » il faut savoir 
attendre avec une pleine confiance dans le commande- 
ment suprême. Pour nous, il s'agit de garder notre sang- 
froid, d'attendre et de tenir... » 

Celte méthode que nos adversaires préconisent pour 
entretenir chez eux la santé nationale, est celle que les 
Français de la première heure ont reconnue la plus 
saluhre et à laquelle durant cette formidable épreuve de 
Verdun, toute la France s'est conformée, se ralliant avec 
angoisse et confiance autour du drapeau et de ses chefs. 



IV 



UN TÉLKGRMIME DE GABRIELE D'ANNUNZIO 

(i*^' mars i<)i(>.) 

Tiabriele d'.Vnnunzio venait d'être atteint d'une bles- 
sure à I œil. Maurice Barrés lui adressa le télégramme 

suivant : 

(A Gabriele cfAnnuiizio. Venise). 

M Vos amis français s'inquiètent. Uites-nous que vos 
yeux, au service de votre génie, continueront de puiser 



PKXDANT LA lîATAILLi: I)!. vnilDUN Ij 

(losimagfsdanslahoautcdiimoiulc. La ha il)aiic serait trop 
heureuse tic détruire un regard faiseur de clicfs d œuvre. 
« Je vous embrasse, mon cher et glorieux ami, soldat 
(le Cadorna. Nous vivons dans l'angoisse de la bataille de 
\ crdun ; mais la ruée allemande n(^ parviendra pas à 
rompre nos magniricjucs soldats, et plus que jamais nous 
avons la certitude du complet trion)|)lie de la civilisation. 
\ ivc l'Italie ! Fraternellement vôtre : 

(i Barrés. » 

Lundi 1^ février i<)iG. 

Gabriele d'Annunzio lui répondit l'admirable page que 
voici : 

« Mon cher frère, 

« Que la lumière s'affaiblisse ou s'éteigne dans mes 
yeux, peu importe aujourd'hui ! Ln combattant en vaut 
un autre, et je serai très bien remplacé. J ai pu m'incliner 
sur la figure sainte du héros de Laihach quelques heures 
avant d'entrer dans ma nuit. Mais il faut que la lumière 
ne s'éteigne, ni ne s'affaiblisse dans le monde menacé 
de la plus vile obscurité par ces barbares qui. déjà trop 
de fois, ont tenté d interrompre ou de fausser liiarmonie 
des esprits et des formes inventées par notre race créatrice. 

« Le sang français n'est aujourd'hui (juc de la lumière 
jaillissante, ct'le ciment informe de Douaumontest plein 
de vie idéale, comme les blocs du plus beau marbre d où 
sortent les statues. 

« De ma douloureuse immobilité toute mon âme se tend 
vers la hatailhî sublime. Nous voudrions tous combattre 
à vos côtés en celte heure de danger et de gloire suprêmes. 

« Ne vous inquiétez pas de mes yeux, mon frère, mais 
sauvez la beauté du monde pour les yeux nouveaux. 
Vive la France ! 

« Gauuiele d'Annunzio. » 
Le !•' mars iyi6. 



j() PENDANT I.A BATAILLE DIÎ VERDUN 



QUELQUES l^RÉCEPTES POUR LES CIVILS 

Aslreifjiions nous à des reslrictions volontaires. 



■f. mars ipifi. 

La situation est d'atttMilc. Au inoinnil où j'écris, 
\oici vingt-quatre liourcs que les Allemanils n ont pas 
fait d'attaque sérieuse sur nos lignes de \ eiduu. Ce n'est 
vraisemblablement (ju un répit. Emplovuns-lc à recher- 
cher de quelle manière nous pouvons soutenir l'efrorl 
héroïque do nos soldats qui vont continuer i\ se battre 
pour nous. N allons-nous rien faire, si peu que nous 
puissions, pour les aider, pour allaiblir 1 adversaire, 
pour abréger rellrovablc lutte .' ?^otre concours, auprès 
de leurs sacrifices, sera sans valeur morale; que cette 
infériorité ne nous empêche pas de recoiniaîlrc son uti- 
lité ; appliquons-nous, les uns et les autres, à coordonner 
d une manière eflicace toutes nos plus humbles actions. 

\ oici (pielcpies préceptes ([ue nous pourrions avec 
fruit méditer et propager. Chacun conq)r<'nd (piil serait 
bon, nécessaire, urgent, que la France ;'chetât le moins 
possible au dehors. En janvier 19 1(). nus imjiorlations 
contrôlées par les douanes n'ont pas été lom du double de 
nosinq)ortationsen i<)i5. Exactement <) . > (»o(».(j»)i francs 
aujourd'hui, contre >i'i millions Tannée dernière. Ces 
inq)ortalions dépassent nos exportations de '(lo millions. 
Cet excédent va-t-il devenir plus important de; mois en 
mois? Que les choses se maintiennent en l'état, c est un 
paiement de .', milliards <)•/(» millions (|ue nous aiu'ons à 
faire à 1 étranger. Plus nous ai bétons au dehors, plus 



PENDANT LA IJATAIl.l.i: Di: VI-IIDIN 1- 

nous nous ruinons. Nos soldais n'y peuNcnl rlon ; le 
Gouvernement et chacun des civils y peuvent quel(|u<' 
chose. Quoi '.' Et par quels moyens améliorer celle situa- 
lion '.' 

1° Il faut restreindre noire consommation. Défendons- 
nous de gas[)iller des \ ivres, du cliauffai:,'e, de la lumière ; 
on n imagine pas ce (jue la lumière électri(jue et le gaz 
nous coulent; tout individu qui, même en pavant, 
dépense de 1 électricilé, travaille à 1 appauvrissement de 
la Fiance en obligeant à une importation de charbon. 
Autre soin : appli([uons-nous à faire produire le maxi- 
mum à notre sol et à notre industrie ; n est-ce pas déplo- 
rable que la dernière récolte des pommes, qui fut si 
abondante en Normandie, n ait pas été ulliisée, alors que 
nous importons de 1 alcool ou du riz pour faire de 1 al- 
cool ■' .\ppli(pions-nous à exiger un rendement maximum 
de la main-d'œuvre civile et militaire (ici le problème 
est gouvernemental surlouli. 

■^" 11 faut vendre le plus possible à l'étranger. Vendre 
aux Alliés cela ne souflre pas de restriction ; vendre aux 
neutres, qui ne réexpédieront pas à nos ennemis, cela 
encore est bien; faut-il vendre aux ennemis.' Leur 
vendre, s entend, des objets de luxe.' Au point de vue 
économique' 1 avantage éclate aux yeux. Mais il y a des 
susceptibilités morales. Le problème, à celle heure, est 
d'ailleurs à peu près théoricjuc ; théorique aussi, hélas ! 
ridée de ranimer notreexporlalion. j)uisque nous n avons 
pas su résoudre le problème de la reprise des allaires. 

Restons dans les préceptes de sagesse prall([uc et 
disons à ceux qui possèdent des valeurs étrangères, des 
titres négociables sur les Bourses étrangères, que c'est 
leur devoir de les vendre pour mettre de I or, des mon- 
naies étrangères à la disposition de noire marché 

i " 11 faut augmenter la réserve d'or de la liancjue de 
France. Dans ce sens il y eut un très beau mouvement. 
On a versé i milliard ',(:o millions d'or; il en reste cer- 



iS PENDANT LA CATAILLE DE VERDUN 

lainemcnl deux fois autanl dans los tiroirs. Je ne parle 
que d or monnayé ; u milliards et demi demeurent épars 
et cachés dans le pays. ^ erscz-le ù la Banque de France, 
chez tous les banquiers, chez les percepteurs, dans les 
bureaux de poste, en réclamant partout le certificat à 
vignelle c|ui sert un peu de contrôle. 

Qui dit qu'après la guerre des mesures ne seront pas 
prises contre ceux qui auraient gardé de lor? 

/," Ce n est pas l'or seulement qu'il iaut verser, mais 
les billets de banque, la monnaie. Il faut s'interdire d'en 
garder chez soi au delà de ses besoins ; il faut les mettre 
dans la circulation, les échanger contre des bons du 
Trésor. Une loi autorise la Banque de France à émettre 
pour 1 ■) milliards de billets ; nous avons intérêt à ce que 
le tolal soit toujours le plus petit possible, à ce que les 
billets ne dorment nulle part, mais rentrent à la Banque. 

Les Allemands, à cette beure, font dans ce sens de 
prodigieux elforts. Une circulaire du syndicat de leurs 
banquiers recommande instamment de limiter l'emploi 
des billets ; les particuliers, les petits commerçants sont 
invités à se faire ouvrir des comptes de banque, à payer 
avec des chèques ; pour y aider, on songe ù supprimer 
les timbres des chè([ues. 

On s'ex[)lique l'anxiété des Allemands. Ici, leur situa- 
tion est [)ire (]ue la noire. Le montant des billets émis 
par la Ueicbsbank s'est élevé dans une proportion qui 
représente i.'i'] p. loo, tandis que chez nous cette éléva- 
tion n est que de loG p. loo. En outre, les billets alle- 
mands sont couverts par des espèces métalliques et des 
disponibilités à l'étranger qui ne repiésentent pas plus 
de U) p. loo de leur valeur, tandis que la couverture de 
môme sorte pour nos billets de la Banque de France est 
de /| > p. u)(). Quoi qu'il en soit, nous rendrions grand 
service à notre pays en nous persuadant qu'à chaque fois 
(pic nous conservons par devers nous des billets de bampie 
sans nécessité absolue, nous augmentons inutilement la 



PENDANT LA IlATAILLE DE VERDUN Kj 

(ircuhiLion fiduciaire, nous déprécions la monnaie natio- 
nalo, nous pesons sur le change, cl nous accroissons ainsi 
les charges de la coUcclivilé. 

On la beaucoup dit pour lor, on le sait moins pour 
les billets. Aussi j y insiste : échangez le plus que vous 
pourrez contre des Bons du Trésor, contre des obliga- 
tions, conlrc des titres du nouvel emprunt, et vous prou- 
verez d autant mieux votre confiance à l'Etat que vous 
lui ferez un crédit plus long, en prenant des bons d un 
an plutôt que des bons de six mois, des titres plutôt que 
des bons. 

... Tous ces conseils s'adressent aux particuliers; on 
voudrait pour finir en soumettre un à 1 État. Qu'atten- 
dent nos gouvernants pour prendre les mesures néces- 
saires afin que nos ennemis ne puissent encaisser en 
France leurs créances, toucher leurs coupons, vendre 
leurs titres:' Parfaitement, si incrovable que ce soit, à 
cette heure, \in Autrichien, un Prussien s arrangent 
aisément pour toucher en France les échéances de leurs 
valeurs. Ai-je besoin de vous dire que l'inverse ne serait 
pas possible .' LÉtat allemand a pris des mesures pour 
exiger la preuve de la nationalité du propriétaire des 
coupons qu on lui présente. Mais pourquoi donc chez 
nous cette coupable tolérance '.' 

Voilà les quelques avis que je désirais soumettre à mes 
lecteurs, et qui paraîtront à plus d'un, je le crois, quel- 
([uc chose de nouveau. On ne demanderait pas mieux 
([ue d agir utilement, mais souvent on ne sait pas. Je 
n espère pas qu en une fois ces idées pénètrent dans les 
esprits. Recueilloz-lcs. propagez-les. C est bien de faire 
des vœux durant la bataille ; c'est bien de soigner les 
blessés ; ces quatre, cinq préceptes n'empêcheront rien, 
et. suivis avec discipline, fortifieront la défense natio- 
nale. 

Encore ([ue la situation écononii(jue en France soit 
sensiblement meilleure qu'en Allemagne, il n'y aurait 



■2i} l'IiNDAXT LA HATAI LLU DE VKItDUX 

(jue des aNantages à ce que nous adoptions libremcnl, 
par bonne volonté, une partie minime des mesures aux- 
(|uellcs rigoureusement le gouvernement inipérial oblige 
ses sujets. 

Les journaux et revues anglaises insistent d'une 
manière continue et vigoureuse pour faire accepter par 
leur vaste public quehjucs-unes des règles de vie que je 
propose à mes lecteurs et amis de l Echo il appartient à 
ces patriotes, c[ui sont des chefs de propagande, de 
répandre autour d eux ces préceptes de guerre à 1 usage 
des civils. 



VI 



LES FILS D1-: FRANCE 

La mineur infâme. 

4 mars ifliO. 

On se bat dans le village de Douauniont... Cest la 
nouvelle (pii seule, ce malin, remplit les esprits des 
non-combattants et les associe étroitement du cœur et de 
I esprit aux ellbrts de nos soldats. Et voici ([uedans mon 
courrier je trouve une lettre de Toulouse cpii met sous 
mes yeux trois cfTroyablcs lignes de la Dépêche. Les 
voici ; lise/ avec stupeur, avec honte, ce retentissant 
déll : 

« Je mets nu défi n'importe quel poilu de dire quil a vu 
monter la garde ou.r tranchées à un cure (m ù un million- 
naire. » 

Eb (juoi ! une telle proNOcation jetée à nos soldats, 
une telle invile ù entrer dans la basse polémique ! « Je 
mets a»i défi n importe (piel poilu... > l..es poilus ont 
autre chose à faiie maintenant (pi à répondre aux délis 



PJ'.XDANT I.A lUTAILLE DE VEHOUN '2 1 

(le la Di'pèihe; '\U se battent pour nous tous cl pour elle ; 
ils sauvent la Krance. 

Mais la f) 'pèche se tourne vers moi. C est pourquoi 
on m'envoie -.on article. Elle m interpelle tout droit. 

« M. Barré i, dil-elle, n^ est qu'un poilu de Carrière. Mais 
il est présideul de la Ligue des patriotes : on peut bien 
faire une exception pour lui et nous allons voir s^il relèvera 
le défi... » 

Est-il possible que ce soit le journal de M. Sarraut, 
le ministre de l Instruction publique dliier. qui parle 
sur ce ton allrcux de guerre civile .' Ainsi mis au défi, 
en même temps que chacun de nos combattants, de 
dire s il y a j.unais eu un curé ou millionnaire qui mon- 
l'it la garde, la Ligue et son président ré[)ondront 
amplement 

Ils répondront sous peu, avec toute précision. Aujour- 
d liui je ne voux penser à rien autre qu à la bataille. 

Je crois (juc la censure a Interdit à ÏE.rpress du Midi, 
f|ul est un autre journal de Toulouse, de justifier ceux 
que prend si allreusement à partie la Dépêche. On auto- 
rise la question, ou interdit la réponse; on favorise une 
attacjue de guerre ci^ile, on supprime la défense de la 
vérité française. 

Là-dessus l'uglie^i-Conti demande des explications au 
gouvernement. Pour (piels motifs est-il permis de calom- 
nier une partie de 1 armée et interdit de la délendrc .' 
^otre collègue de Paris a raison, et avec lui le député 
lîaudry d Wsson, qui (piestionne dans le même sens. Au 
reste, qu'on s y prenne comme on voudra, on n étoulTcra 
pas ma réponse. Il s agit de la \érité et de 1 honneur de 
la France. Je suis sûr d'èlre d accord avec le sentiment 
français qui dépasse, déborde, entraîne tous les senti- 
ments partisans. 

Ils est faux que les riches en France .soient des êtres 
vils (pii se dérobent aux devoirs et aux périls de la 
guerre. Seraient-ils tels, il est faux qu'avec de 1 argent 



la PENDANT LX BATAILLE DE VBRDCX 

il- ! l rouvpr dan? notre adiuinîïilratton les ignobles 

0, ^ qui le< uîcUraienl à Tabn du feu. Jamais 

injure plus atroce n a ol<; lancée contre le roi:ime répu- 
blicain. Je la repousse el j'en appelle à la fraternité des 
familles riches ou pauvres dont les pères et les enfants 
sont tombés irlorieusement au champ d'honneur. 

îl est faux qu'aucun prêtre se soit dérobé à son dev'oir 
(et. s il en e<:t, qu'on les dénonce à la vindicte des con- 
seils de guerre) ; il est certain que la liste ollicielle des 
béroïsmes de la guerre nomme d'innombrables prêtres 
dont elle définit et récompense la valeur et les sacri- 
fices. 

Mais ce n'est pas aujourd'hui ma réponse. La D^pftkc 
l'aura comme elle la demande. 

PauvTc homme anonyme, empoisonné par vos haines, 
qui lancée aux poilus et aux patriotes ce bas défi d'avxsir 
jamais vu au péril un prêtre ou un riche, faites donc 
rapidement v-olre méditation et vos excuses, tandis que 
tonnent les canons de ^ erdun et que toutes les classes 
mêlées des héros de la France vxms protègent. L'unité 
française ne sera sauvx'e que par 1 amour des Français. 

Il ne s'agit pas à cette heure de dire des bètîses de bas 
politiciens ; il s agit d'être vainqueurs. On le sent, j'ima- 
gine, à Toulouse aussi bien qu à Paris et à Nancy ; à 
Toulouse comme dans Arras. dans Reims et dans Verdun. 
Les excitations à la haine entre Français ne peuv^ent 
que servir les Allemands. \ ous diminue! gravement nos 
chances; vous nous perdriez si nous vous écoutions. 
.Vjournex. si vxms ne pouvej; pas les oublier, vos fureurs 
de sectaire. Tout homme fait de la mau\~aise besogne. 
aujourihui. qui pense à autre chose qu'à rintérêt 
général. 

Je i '-.^s radicaux qui ne savent plus qu une 

choe** ir et le salut de la France, et je suis un 

"cre à tous mes amis le Français, 

■ n\cr> moi. «nii utut C\rv le ulus 



PENDANT LA BATAILLE DE ^'EBDLX ïi 

utile dans celte minute à la patrie. J'aime les pauvres 
et les riches, les prêtres et les anli-prétres. tous exposés 
pour la France à la ruée effroTable des Allemands qu ils 
materont dans la boue sanglante de la \oivre. Clérical, 
anti-clérical, radical, conservateur, monarchiste, répu- 
blicain, ce sont les prénoms des poilus de la Frajioe. 
Françab, c'est le nom de famille. A celte heure, dans le 
xilla^e de Douaumont et autour du fort, on se bat. 

La bataille a repris plus violemment que jamais. 
\près une accalmie de plus de deux jours, les Alle- 
mands qui font des pertes énormes (ils avouent soixante- 
quinze mille hommes, cela donne une idée de leurs 
pertes réellesj ont ramené des troupes et jettent dans 
un formidable élan leurs masses d hommes et leurs 
masses de projectiles- Le regard se fixera sur des épi- 
sodes qui sont à eux seuls des batailles : lutte dans le 
village éboulé de Douaumont. lutte sur la redoute du 
même nom qui a été prise, reprise, encore disputée par 
deux autres fois et qui, à la minute où j écris, demeure 
entre nos mains. Mais le combat s élargit, bouleverse 
toute la région. 

Il est possible, ici j entre dans la supposition, il est 
possible que cette reprise d'activité ne soit pas seule- 
ment locale. Des symptômes existent. On croit entrevoir 
que les Allemands, impubsants à trouver la décision de 
la guerre en Orient, reviendraient à leur plan primitif 
et chercheraient demai n à terminer tout par un assaut sur 
leur principal ennemi, sur la France. La bataille de 
Verdun s étendrait, s élargirait, deviendrait bataille 
générale pour Paris. 

.\lors, pour nous, quelle nécessité terrible d union ! 
La vie ou la mort. Ne percevez-vous pas que la guerre 
sort des tranchées et prend un nouveau caracttre. que 
cette méthode nouvelle peut s'étendre ailleurs ? Quel 
remords pour les semeurs de haine entre Françab ! 
Sera-ce trop de tous, quelles que soient leurs opinions, 



■l\ l'IiNUAXT L.\ BATAILLE DE VEUDUX 

^L' tenant coude ù coude pour résister à la ruée suprême 
de la Germanie? Nous les arrêterons si nous sommes 
soudés ensomhle. L'union nous parut nécessaire au pre- 
mier jour, ù la veille de la bataille de la Marne; ce fut 
le temps liéronpie dune amitié inoubliable; serait-elle 
moins nécessaire au vingtième mois de la guerre, à la 
veille d'une nouvelle Marne et durant les jours décisifs.' 
Nos soldats ne forment qu'une âme. Le journal alle- 
mand (la lossische ZciUtng} est obligé de proclamer 
(( avec (piel extraordinaire courage les lils de France 
allaquent toujours ». Les lils de France! Qu'aucun de 
nous no clierclie un autre nom. ne démérite de ce beau 
titre. 



VII 

COMMENT L ALLEMAGNE A PRÉPARÉ 

MATÉRIELLEMENT ET MORALEMENT 

LA BATAILLE DE VERDUN 

L'i diploinalic Iciu'breuse de l Allemagne. 
La rumeur in filme. 

() mars 191O. 

La balallle terrible continue. Les vicissitudes se pour- 
suivent ; il ne nous est pas permis de faire le prophète, 
et tandis que l'événement d'immense consécjuence prend 
sa forme, rendons nous compte, pour mieux admirer 
nos soldats (et pour les aider plus utilement selon nos 
forces), de lelVort colossal de I Allcmagnt" et do tous les 
moyens matériels el moraux «pi elle met en œuvre. 

Les .\llemands ne peuvent plus longtemps attendre. 
Ils sont quasi une place assiégée qui multiplie ses plus 



1>RNDANT LA UATAILI.K DE VERDUN -J-J 

lurieux cdorls, qui déploie il ;mlant plus furieusement 
ses puissances d'attaque r[u elle volt ses jours comptés. 
Koinpre coûte ([uc coûte létau. C'est aux criti(jnes mili- 
taires de la Germanie eux-mêmes que nous empruntons 
cette image de la ville assiégée. « Les puissances cen- 
trales, dit le Band, sont condamnées à la défensive slra- 
tégi(iue par leur situation, mais de cette position elles 
tirent de «grands avantages en attaquant avec une énergie 
et une initiative admirables leurs advereaires dont les 
attaf[ues sont concentriques. Telle une monstrueuse for- 
teresse dont la défense est extrêmement active, V Allemagne 
et V Autriche-Hongrie se maintiennent sur leur position 
centrale et portent à Vest, à V ouest et au sud des coups ful- 
gurants pour tenir à distance Vadvcrsaire. » 

Fort bien, mais les coups fulgurants n'obtiennent pas 
le résultat désiré ; ils ne forgent pas la paix allemande. 

La grande entreprise du printemps i9i5 contre les 
Russes n a pas donné la décision cherchée. Les Russes 
ont fait une retraite mélhodi([uc et sauvé leur armée. 

Alors ce fut la campagne serbe. Les Allemands, aidés 
des Bulgares, établissent le passage direct de Berlin à 
Constantlnople et répandent dans leur public l'idée de 
conquêtes en Orient. Leur presse était pleine de projets 
de Mésopotamie et d'Egypte. Ils allaient obtenir la fin 
de la guerre par la rapidité de concpictes orientales, que 
les alliés éloignés de leur base semblaient hors d état 
d'empêcher. Mais notre installation à Salonique, les dif- 
ficultés d'ordre militaire et politl(|ue qui en résultèrent 
pour les Allemands, la campagne dci Busses contre les 
Turcs et leur victoire d Er/crouin ont tiésabusé nos Ger- 
mains de l Orient. Et l'on a vu M. Ballln, directeur de 
la Ilamhunj Amerika, prendre la pjunic et inviter dou- 
cement ses compatriotes dans la Gazette de Voss <\ ne pas 
trop céder au mirage oriental. 

La discussion ne semblait plus être alors (pi entre les 
partisans de l attaque sur le front russe et ceux de 



•±G PEXn.VNT LA li.VTAlLl.E DE VERDUN 

lai laque sur le froul français. Elle s'est poursuivie assez 
loiii^lenips dans les journaux. Il est niènic possible 
cpi elle ait continué alors ipie la décision était prise. 

Dès la fui de décembre, en clVel, les Allemands pré- 
parent minutieusement 1 attac|ue contre Verdun, qui 
sera une des plus violentes qu ils aient tentées. Pendant 
c}U ils la préparent, ils dissimulent autant que possible 
leur projet, et essaient de donner le cliange au comman- 
dement français. De là une série d attat[ues postiches ; 
il suffit aujourd hui de relire les communiqués pour en 
retrouver 1 ensemble et en comprendre la signification. 

En janvier, le 'ïi, attaque sur l'Yscr ; 

Le 29, atla(pie sur Frise ; 

Le JAj, attaijue en ,\rtois (entre la cote i4'> et la roule 
de Lille) ; 

Le 10, attaque contre Maisons-de-Cliampagne ; 

En février, les i'"'', 9, 10, attaques en Artois ; 

Les II, 12., attaques en Artois ; 

Les 1 1, ao, attaques sur l'Yser ; 

Le i5, attaques sur la Somme; 

Le 22, attaques dans la région de Lllions ; 

Le i3, attaque sur Croy ; 

Le l 'i, atta(iue dans les Vosges, alTaire de Wisscnbacli ; 

Le l'i, affaire de Scppols ; 

Le I j, alta(juc à Largitzcn. 

Bombardement de IJelfort et de iNancy. 

Pendant que se déroulaient ces actions, et en quelque 
sorte abrité derrière elles, rennemi préparait son 
atta(]ue contre N erdun. Nous avons déjà exposé com- 
ment il amena dans la région, dès le commencement de 
décembre, toute la gro.sse artillerie disponible, la plus 
grande partie du matériel à tracteurs, des 4*" et 
io'ï autrichiens, loute lartillerie lourde de Serbie, puis 
une, partie de celle di* Uussi(' ; trois divisions, revenues 
de Serbie en décembre, cin(| corps d armée arrivés en 
janvier pour renforcer les deu.x corps cpii composaient la 



PENDANT I.A BATAILLE DE VERDUN '27 

l'orce du secteur Ktaln-Vauquois, le fameux III'" corps du 
Brandebourgs le XV'' corps commandé par wn dos chefs 
les plus brillants d'Allemagne, le général Dcmling. 

Voilà les movonsde l'ellort militaire sur Verdun, mais 
il faut joindre toute une action occulte. 

L'Allemagne associe toujours à ses armes puissantes 
une diplomatie ténébreuse, une organisation d espion- 
nage et de trahison. 

Cette diplomatie s adapte savamment (je ne dis pas : 
toujours intelligemment) au caractère de cliaf[ue pays. 
Ce qu a cherché le prince de Bùlow en Italie, toute 1 Italie 
la su, et le sentiment national en a été révolté. Les ma- 
chinations du parti allemand en Russie sont arrivées à 
la connaissance du public mondial ; on a connu l'alTairc 
de raventvuière princesse Vasiltchikov et les intrigues 
pour une paix séparée ; il a fallu la haute parole du tsar 
pour étoullcr décidément les rumeurs alarmantes et tous 
ces bruits semés par les Allemands, qui répandaient la 
méfiance et la crainte. A un journaliste américain. 
Sazonof vient de rappeler que les Etats-Unis, comme la 
Kussie, doivent lutter contre la trahison (juisc niche dans 
leur sein. « Les .\llemands, a dit le ministre, avec toute 
leur duplicité, leur fausseté, leur dissimulation, cherchent 
en Russie à obtenir la conclusion d une paix séparée 
avec 1 .Mlemagno, Contre ces intrigues ininterrompues, 
inlassables, dont riiumanité ne peut même soupçonner 
les proportions, il faut lutter de toutes nos forces. » 

Chez nous aussi l Allemagne travaille pour obtenir une 
paix séparée Elle le fait d'une manière ténébreuse et 
détournée, car cette idée exprimée directement révolte- 
rait chacun des Français et ferait une révolution. Mais 
elle cherche à créer un esprit nuisible pour une paix vi- 
goureuse. Elle nous travaille selon l'idée qu'elle se fait 
de notre caractère. Elle s'adresse à notre sentiment de 
1 honneur, à notre goût de la gloire ; elle s'adresse aux 
tristes pa.ssions qui peuvent nous désvmir. 



aS PENDANT LA BATAILLE DE VERDfX 

Ccsonl là deux Ihèniesqu il est curieux de voir déve- 
lopper par ses soins. 

Notre goût de la gloire .' Ecoutez l'article sensationnel 
du jour, larticle du major Moraht, dans le Berliner Ta- 
(jcblall. Après avoir constaté la défense furieuse et 
héroïque des troupes françaises au pied des côtes de 
Meuse, ce critique militaire en arrive à prononcer des 
paroles de paix, de réconciliation, de fraternité ! 

Tel est le langage que prend le principal des critiques 
militaires allemands pour parler de la bataille de Verdun. 
Voilà les paroles de miel avec lesquelles les Allemands, 
persuadés de notre frivolité changeante et convaincus que 
des compliments germaniques doivent enivrer « des 
Celtes et des Latins » s imaginent pouvoir suppléer à lAl- 
sace-Lorraine et effacer les crimes de cette guerre atroce. 
Tel le Kaiser, quand il croyait avoir suffisamment fait 
pour le rapprochement des deux nations en rendant un 
hommage verbal au génie de notre pays. 

Les Allemands ont besoin d obtenir notre paix séparée. 
Alors ils se ruent sur Verdun, ils prennent le ton cheva- 
leresque, ils cherchent enfin à nous désunir. On fait 
courir la rumeur iiilàme. Depuis des mois, mais avec une 
intensité plus grande depuis la préparation de cette 
« suprême offensive ». une abominable propagande de 
guerre civile est poursuivie dans les provinces françaises. 
Nous n'avons pas idée de cela à Paris, en Lorraine et au 
long des lignes de bataille, mais c'est un fait que des 
inconnus sèment la haine contre les ouvriers tpi ils accu- 
sent d être à 1 abri dans les usines, où ils touchent de 
gros salaires, tandis que les paysans se font tuer pour 
ciiKj sous par jour, et contre les prêtres et les bourgeois, 
«pi ils accusent d"èti(' également ombusijués à l'arrière. 

C'est un crime de; parler ainsi. Le demi-million d'ou- 
\riers <|u Albert 'J'homas a placés dans les usines de 
guerre y sont utilement, en service commandé. Les 
prêlres sont où la loi les veut et ils .sont couverts d bon- 



PENDANT LA nATAIM-K DE VERDUN '2[f 

neur par le grand nombre d entre eux ([ui ont clé lues 
ou décorés pour la France. Les fils des bourgeois peuplent 
les trancbées avec leurs camarades non- bourgeois et les 
grandes écoles, Polytechnique, Normale, Saint-Cyr, Cen- 
trale, et les écoles communales et industrielles et les fa- 
cultés sont ([uasi dépeuplées pour la patrie, tandis que le 
barreau cliacpie jour inscrit de nouveaux noms sur son 
livre de gloire. 

De telles accusations ne tiennent pas contre l'examen ; 
tout Français rénécbi y reconnaît la marque boche ; pour- 
tant il ne suffit pas de mépriser cette activité de la 
calomnie. Il faut marcher dessus pour l'écraser sous le 
pied. 

Sazonof avait raison tout à 1 heure quand il disait que 
« chacun des peuples alliés doit lutter contre la trahison 
allemande (jui se niche dans son sein ». Naturellement, 
dans ime telle guerre (jui emploie tout ce (jui dans les 
nations est capable de supporter les fatigues, la force de 
chaque peuple est aux armées ; les parties molles et 
corruptibles demeurent à lintéricur. En France comme 
en Allemagne, il y a une possibilité de succomber, par 
un vice civil, alors même que les dehors demeureraient 
intacts. La faiblesse interne de lAUemagne est écono- 
mique ; la faiblesse française, polititjuc. Nos ennemis 
s'aiïaiblissent par leur gène alimentaire, llnancière, in- 
dustrielle, et nous, nous péririons si nous nous laissions 
pénétrer par l'eirort abominable des politiciens pour 
raviver les basses (juerellcs hors descpiellesilsse meuront 
comme la car[)e sortie de son bourbier. 

La Dépêche de Toulouse, aveuglée par sa fureur politi- 
cienne, ne voit certainement, pas le péril. Nous le lui 
signalons. Elle jette des défis aux poilus, comme si les 
poilus, tous unanimes de co'ur et d esprit, n étaient pas 
à la bataille de Verdun ; elle na-l au déll la Ligue des 
Patriotes. Oue veut donc celte agitée de Toulouse? Elle 
nous délie de dire que les prêtres et les bourgeois rem- 



3o PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

plissLMit leur devoir militaire. \ous connaissez les termes 
ictonlissants de son accusation. Elle s écrie (et ici je cite 
U'xtuellemont ses paroles) : « Je mets au défi n'importe 
quel poilu de dire quil a vu monter la garde aux tranchées 
à un curé ou à un millionnaire. » 

Voilà le centre de la campagne menée par toute une 
presse insensée et coupable ; voilà le point de la putréfac- 
tion. îNous avons promis que nous répondrions à la 
Dépêche, qui se jette ainsi sur nous dune manière bien 
imprudente, alors que nous n avons pas cessé de soutenir 
en vraie cordialité française son directeur, M. Albert 
Sarraut, ministre de l'Instruction publique, dans un 
ministère d union sacrée. Nous répondrons. Mais nous, 
c'est beaucoup trop peu. Un problème de gouvernement 
se pose. 

Cette grave atteinte à 1 union ne peut pas être sup- 
portée ; a forliori ne doit-elle pas être encouragée. La 
censure officielle interdit à ï Express du Midi d établir la 
vérité et de répondre paisiblement en publiant les listes 
de prêtres morts ou décorés pour la patrie. On bâil- 
lonne ceux qu on laisse cruellement attaquer et (|ui sont 
mis au défi de faire la preuve. C est très vilain. 

Quant à nous, pleins d'admiration, comme le sera 
1 bisloire et comme lest déjà l'étranger, pour Ihéroïsme 
de la France depuis vingt mois, nous constatons et pro- 
clamons que tous les Français, bourgeois et paysans, ou- 
vriers et nobles, prêtres et instituteurs, pasteurs et rab- 
bins, rivalisent pour bien agir, et nous prions, dans 
I intérêt de la défense nationale, nos ministres de voir le 
danger où nous entraîne ce réveil baineux de la lutte 
des classes. 

La bataille de \ erdun, au point où elle se trouve, 
tandis que j écris, sauve la France, mais elle n'est pas 
finie ; elle peut s'étendre ; c'est mon sentiment qu'elle 
s'élargira. Il appartient au Cjouvernement de le faire .sa- 
\oir à ceux (jiii, dans celte noble ville de Toulouse, dans 



PENDANT LA IJATAILLE DE VERDUN 3l 

tout ce patriotique pavs de la Garonne, seraient crimi- 
nellement IcMilés de l'ignorer. Gens au pouvoir, faites 
votre métier! Ministres, on vous demande de protéger 
lunion des âmes contre le poison boche, pour que la 
France demeure une et indivisible. 



VIII 

PREMIÈRES RUMEURS 
SUR LA MORT DE DRIANT 

In Memoriam. 

J'ai reçu une lettre d'un chasseur de Driant, un de ses 
chasseurs qu il aime tant et dont, à chaque instant depuis 
vingt mois, il nous écrit les beaux traits et les besoins. 
Magnifiques soldats (grands fumeurs de cigarettes et de 
pipes), qui viennent, une fois encore, de servir admira- 
blement la patrie. L un de ces héros, à peine arrivé dans 
un hôpital de lintérieur, m adresse les lignes que voici : 

Monsieur le député, excusez la grande liberté que je prends 
de vous écrire. Depuis quelques jours, le portrait de notre 
colonel est sur maints journaux et les rubriques accompa- 
gnant sa photographie font supposer que sa jainillc et ses 
amis sont angoissés sur son sort. De ses amis, je sais que 
vous en êtes, et échappé le dernier du bois des Caures, je 
crois de mon devoir de vous dire ma pensée : je ne pense 
pas que M. Driant soit mort ou blessé. Je m'explique. 

C^est le mardi 2i février que le bois des Caures tomba 
aux mains de Vennemi. Voici en quelles circonstances : 
vers midi, le bombardement cessa. Les Boches étant signa- 
lés comme venant de Ville... ma section fut chargée d^y faire 



ii. PENDANT I.A BATAILLE DE VEnDUN 

f(ice. A trois heures le colonel, toujours intact, toujours sans 
blessures, un fusil à la main, apprenant que les Boches 
s'avançaient aussi de Vautre côté (venant cCHaiUmont) et 
menaçaient de nous encercler comme dans une tenaille, fit 
sortir ses pionniers et donna à notre compagnie Vordre de se 
replier... Il était temps; V encerclement (tait déjà presque 
accompli; les Boches n^avaient plus qu'une soixantaine de 
mètres à faire pour cerner les chasseurs à pied. C'est à ce 
moment que je fus blessé d'ur.e balle à la main, à trente 
mètres de la lisière du bois, à cent cinquante mètres environ 
du poste de commandement du colonel Driant. Durant trois 
heures, c^est-à-dire jusqu'à la nuit tombante, je restai là 
accroupi dans un trou d'obus. Durant ces trois heures d"" at- 
tente, je puis ccrlilier qu'aucune fusillade n'éclata dans ce 
bois, ce qui me fît supposer que celui-ci avait été enlevé par 
surprise, à la faveur de certaines circonstances que je ne 
puis expliquer. De là mon espoir que tout chasseur encore 
en vie fut fait prisonnier. Cette idée, que j'ai dans la cer- 
velle, s'y est encore ancrée davantase lorsque le lendemain , 
23 février, au poste de secours de Bcaumont, j'ai pu inter- 
roger les blessés du 60''. qui au cours d'une attaque avaient 
pu pénétrer dans le bois des Caures jusqu'à la ligne des 
JR..., liane plus avancée que le poste du colonel. Aucun 
cadavre atteint par balle ou baïonnette ne gi-ait sur le ter- 
rain. 

Vous pouvez assurer que le dernier chasseur sorti du bois 
des Caures est persauadé que son colonel est sauf. 

Je no puis (juc coiniiiunifuior aux patriotes co docu- 
ment Iburni par un soldat de Driant. l\utageons 1 espé- 
rance (|u il apporte à notre angoisse. Nous le reverrons, 
le clicl" qu'il a (juilté le mardi -l'i lévrier, à trois heures, 
debout, un l'usii à la main, à «piohpies mètres do 
l'ennemi. 



PENDANT LA BATAILLE DF, VERDUN 3'i 

IX 

SUR LA RIVE fJAUCHE DE LA MEUSE 

8 mars 19 iC». 

Enfin s est produite cette attaque que faisait prévoir le 
bombardement violent signalé par les communiqués sur 
la rive gauche de la Meuse. Nos troupes ont supporté, 
une fois de plus, la ruée où l'ennemi prodigue sans 
compter ses forces. Son gain est faible et ne lui coûte rien 
moins qu une division décimée. 11 occupe la côte .i65. 

•Vvez-vous remarqué comme la géographie de la France 
est changée depuis le début de la guerre. Des noms émer- 
gent que tout le monde ignorait; les regards du monde en- 
tier se tournent vers des mottes de terre qui ne furent jamais 
nommées d aucun nom. Elles prennent une personnalité 
dimportancc mondiale et rien qu un chilTre les désigne. 

Voilà les Allemands à la côte 265. Ce dix-septième 
jour de la bataille ne les rapproche guère de Verdun. Ce 
|)ctit sucés lacll([ue n est pas une opération déterminante 
et ne semble pas devoir excercer sur l'ensemble de 1 évé- 
nement une action alarmante. 

L'attaque principale des Allemands sur le front nord, 
après im premier succès, n'a pu être poussée. Où, cette 
l'ois, \ont-ils on venir.' 

A 1 heure où j écris, on n enregistre là ([u'un incident 
(le la bataille acharnée, aux multiples aspects. Nul 
n'entend d'aucun côté le craquement du front. Le résul- 
tat certain de la journée, c est de l'usure réciproque, 
mais plus forte chez les Allemands. 

L'occupation de ce piton aO ) coûte à nos ennemis des 
pertes que. jnstju'à maintenant, le gain de terrain ne 



i\ PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 

senihlo pas compenser. Delààsupposerrenvaliisseincntde 
^ erdun par la rive gauche, il y a un abîme. Leur dessein 
doit être de s emparer de la croupe du ^lort-IIomme 
et de la côte de l'Oie. Mais cet escalier cju'ils veulent 
gravir est pour nous luie bonne position de défense. Nous 
y sommes parés. Ils vont se heurter à une résistance <pii 
peut être alimentée abondamment d hommes et de 
munitions, et i\u\ ne produira rien de mieux que celle 
«ju ils avaient déclanchée au nord de ^ erdun. 

Ils s acharnent ; la volonté du Kaiser demeure aussi 
impérieuse ; lélan de ses troupes semble tout de même 
moins puissant. Dès maintenant, on remarquera que 
cette diversion, qui a débouché de Forges a obtenu dans 
sa première ruée, vm résnltat inférieur à celui des Bran- 
debonrgeois dans leurs attaques de la rive droite. 

Tout cela prouve avec quelle peine, même en consen- 
tant des sacrifices inouïs, le grand état-major aujourd'hui 
arrive à gagner un peu de terrain. Et que vaut cette pro- 
digalité sanglanle .' On lapprécicra quand on pourra com- 
parer dans ([uelles proportions, au cours de ces journées, 
s'usent les deux adversaires. 

C est une règle que lolTensive, si l'on s'alTronte h armes 
égales, coûte au moins deux fois pluscher (jue la défensive. 
Dans la première partie de notre alTaire de Champagne, 
les Allemands n'avaient pas leur artillerie lourde*; ils 

I. Sur ce mol, Marcel ILibert m'ccrivait : 
Mon cher IJarrès, 

Je vous assure qu'il y avait en Champagne de l'artillerie allemancli! 
lourde, qu'elle ôtaite/e touscalibres, el que son dôolanchcmenl [alformidalilc 
le l't, le ■M), le ï; el le v.8 scpleiubre poiulant cjualre jours conséculifs. 

Nous en savons lous queiijue chose cl la citation (|ue vous avez bien 
voulu pulilicr en son temps, en fait foi. 

Le» [>ertes (|ue nous avons subi en Champagne sont l'honneur de 
ceux qui ont subi ce fou d enfer, il ne faut pas diminuer ce qui cons- 
titue le patrimoine de gloire des morts cl des survivante. 

AfTcctuouiicment à vous. 

Marcel H.xuuiir. 



PENDANT I.A nATAILLE DR VKRDL'N ij 

ne répondaient pas à notre bonibardcniCMl par un bom- 
hardemcnt de mémo (pialité : aussi leurs pertes, jusqu au 
() octobre, furent inliniment supérieures aux nôtres. 
Mais sous Verdun nous avons une artillerie lourde. Elle 
réplique au bombardement allemand avec une activité 
dont les elTets nous ont été déjà signalés par les dires des 
[trisonniers boches. Ils en apprécient lenicacité. 

Enregistrons avec confiance les nécessités d une lutte 
menée en toute sagesse par nos chefs, en toute vaillance 
par leurs héroï{{ues soldais. La bataille continue de se 
dérouler ; elle est loin d être terminée ; le Kaiser s'est 
engagé devant son peuple et devant l'univers à se saisir 
de Verdun. (Ju'il épuise ses meilleures troupes sur cet 
objectif. L'atteindrait-il qu'il n'aurait pas décidé de la 
guerre ; il aurait obtenu un elîct moral. L^importanco 
des moyens qu il déploie et des sacrifices qu'il consent en 
vue d'un résultat secondaire nous fortifie dans 1 idée que 
I Allemagne ne peut plus attendre. Soyons unis, tenons 
bon à l'intérieur sur le modèle de nos soldats ; cette offen- 
sive furieuse nous met dans les conditions les plus propres 
pour épuiser la 15ète féroce en attendant ([u Anglais et 
lUisscs ayant terminé leur préparation, viennent à la res- 
cousse et laclièvcnt. 



AU-DESSUS DES QUERELLES POLITIQUES 

La niineur infâme. 

y mars 19 iC). 

.\ I heure où j'écris, rien de nouveau depuis hier soir. 
.\ la formidable pression, nos troupes continuent 



{G PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

d'opposer une résistance que tout lunlvers admire. Les 
Allemands n'auront pas la grande victoire sans laquelle 
ils ne sauraient plus durer. 

Puisque je ne puis jias lournir ce ([u on me demande- 
rait d'abord, des renseignements, qu il me soll permis de 
remplir ce (jui m'apparaît comme le complément de Iji 
lâche d'un écrivain à celte date : tâchons d'agir sur le 
moral et puis de rendre hommage aux comballanls. 

Ma table est submergée de lettres cjui marrivent de 
toutes parts et protestent, pleines de stupeur et de dou- 
leur, contre la rumeur infàmeet contre le déti lancé parla 
Dépêche de Toulouse au clergé et à la bourgeoisie française. 

Vous connaissez 1 histoire. La Dépêche prétend quelle 
a reçu du front une lettre contenant celle phrase cpi elle 
fait sienne : Jc^ mets au défi ri' importe quel poilu (tuais un 
vrai, alors!) de dire qu'il a vu monter la garde aiuc tran- 
chées à un curé ou à un millionnaire ». Et soudain elle 
m'interpelle... 

Pouniuoi s on prend-elle ù moi ? Depuis dix-huit mois 
)i ai-je pas mis au-dessus de tout 1 intérêt général et la 
réconciliation des partis .' N'ai-je pas loyalement, cordia- 
lement, en vraie .sympathie française, soutenu son direc- 
teur .\lbert Sarraut, hier encore ministre de l instruction 
pubrK|ue dans un ministère d'union sacrée.' Mais peu 
importe I injuste outrage. Je ne reliens (jue 1 apostrophe 
(jui me met en cause. Donc la Dépêche m interpelle et 
déclare : 

« M. Barrés, il est vrai, n^est qu'un poilu de Varrièrc. 
Mais il est président de la Ligue des Patriotes : on peut 
bien faire une exception pour lui — ■ et nous allons voir 
i'i/ relèvera le défi du poilu de Pavant ». 

.\ (lirt; vrai, il saute aux yeux (|ue ce poilu de l'avant 
n'existe [)as. l*our celui (|ui a (|U(;l([ue habituile d exa- 
miner un texte, cette lettre semble aj)ocryphe. D'abord, 



PENDANT LA DATAI I.l.E DE VEKDUN 3; 

lexpression « monter la garde aux tranchées >; c-ît sus- 
pecte. Quand on est dans la tranchée, tout le monde à 
tour de rôle est de garde. Aussi n ai-je jamais entendu 
employer ce vocable. Et surtout une telle phrase est con- 
traire à tout ce qu'on sait de la vie des tranchées. Dans la 
communauté du danger, on n'a d'yeux ni de pensée que 
pour l'ennemi. Les l'ermenls de guerre civile n'ont de 
place ni dans les cœurs, ni sur les lèvres. Pour écrire ces 
mots criminels, il ne faut rien savoir des rapports qui 
•existent entre les hommes. Le soldat qui a plus d argent 
([ue les autres, ne mancjuant jamais d'en faire profiter 
les copains, est aimé de tous, et jamais un mot de jalousie 
n est prononcé contre lui. L envie est un article de 
l'arrière qu'on ne connaît pas dans les unités de combat. 
La lettre que vous prétendez citer ne vient pas d un C(mi- 
battant. Elle aurait été reçue « du front », dites-vous. Le 
front, terme bien vague qui désigne toute la zone des 
armées. Ne pas confondre avec la ligne de feu. \otre déll 
est lancé de ([uehiuc service auxiliaire ou tout simple- 
ment de votre bureau de rédaction. 

Sous cette réserve, j y répondrai. Je ne suis pas dupe de 
votre artifice de polémique; mais, puisque vous me défiez 
de défendre les prêtres et les bourgeois, que vous accusez 
de se dérober à leur devoir militaire, je relève le défi et vous 
prépare la réponse ([ue vous exigez de ma complaisance. 

On YOudrait.se taire, se soustraire à ces basses querelles. 
Ix journal toulousain ne le permet pas. C'est un défi. L n 
défi à nos soldats, et subsidiairement à la Ligue des 
Patriotes. Nos soldats de toutes conditions, .sont occupés à 
se battre De bons Français m'écrivent et me disent qu'ils 
attendent que je parle et que je prenne en main (avec et 
après beaucoup d'autres ([ui valent mieux que moi) la dé- 
fense du clergé français et de la bourgeoisie, dont je suis. 

Mais enfin il y a bien un préfet à Toulouse ? Lin gou- 
vernement à Paris .' 

Et puis à défaut d un préfet déraillant, dans ce noble 



38 PENDANT LA BATAILI.K DE VEHOUN 

pavs de la Garonne, pa\s de la courtoisie cl de la beauté, 
n'esl-il pas une opinion générale pour imposer, au nom 
du salut public, au nom de la défense nationale, le respect 
de tous les soldats. 

A Nancy, le prét'etMirman a traduit l'opinion unanime 
quand il a publié la résolution suivante : « Quiconque 
cherche à exciter les suspicions contre une catégorie de Fran- 
çais, quelle qu''elle soit... si ce n'est un malheureux aliéné 
qui, dans les circonstances actuelles, doit être enfermé dans 
un asile, c^est un agent de Vennemi qui ne dei'rait pas 
cchapper aux justes rigueurs des lois. » 

A Toulouse, que pense et que fait le préfet? 

On vient de me remettre un extrait du journal socia- 
liste de Toulouse. Le li " Etat. Je me borne à mettre sous 
les yeu.x^ des lecteurs ses dernières lignes ; 

« ... Terminons-en avec ces monstrueux massacres, qui 
■le sont profitables qwaux classes privilégiées et dont le pro- 
létariat est victime. La place de travailleurs est à Vatelier 
et non pas sur le champ de bataille. Quand ils prennent 
le fusil, ce doit être pour s^af franchir de la servitude des rois, 
empereurs et monarques, et non pour s* entretuer entre frères 
de misère ». [Le IV'^ Etat, du 23 février, à Toulouse.) 

\oilà un article qui complète la campagne de la 
iJépéclic. Il vise directement à provoquer la rébellion, et 
par conséquent à compromettre la sécurité de la Répu- 
bli(jue, aujourd'hui en état de défense contre les Empires 
germaniques. 11 ne traduit pas les sentiments des travail- 
leurs; il n'est pas conforme i\ 1 attitude de la Confédéra- 
tion Générale du Travail dans la Guerre en cours. Les 
chefs socialistes peuvent continuer i\ avoir des préjugés 
contre telle ou telle personne, cela est tout à fait secon- 
daire, mais ils prcchent la guerre contre 1 impérialisme 
allemand et le prolétariat français, avec une admirable 
énergie, confondu avec les bourgeois, couvre de sa poitrine 
la maison comnHxnc. Alors pourquoi la censure laisse-t- 



PENDANT LA BATAILLE Di: Vl-RDUN 3y 

elle publier des excitations qu il n'y a même pas de parti 
pour réclamer, ni pour excuser, et qui ne servent que 
ÎAUcmagne '.' 

G est un problème de gouvernement que je pose et 
que le ministère, dans son entier, n'a pas le droit 
d ignorer. 

D innombrables . lettres me sont parvenues, qui 
s'indignent. Elles contiennent de nombreux documents. 
Je verrai de ([uelle manière je dois les employer pour le 
mieux. Aujourd'hui, je nenretlendrai (|u une; elle m'est 
écrite par un artilleur qui se bat depuis le début de la 
guerre, et qui est originaire de Paris ; elle contient en 
quatre lignes un tableau de la Lorraine héroïque et le 
souvenir d une scène qui ne doit pas périr ; enfin elle est 
à la gloire d un corps fameux (|ui est toujours au danger. 

« y'ai lu aujourcThui votre article « Les fils de France », 
et de suite le défi de la Dépêche de Toulouse m'a sauté 
aux yeux. 

« Je n'ai nullement envie de prendre parti dans la discus- 
sion, ne connaissant pas assez la question pour me per- 
mettre de donner mon avis, mais cependant, outre que je 
trouve infâme une telle accusation contre des Français à 
Vheure actuelle, je dois dire ce que j^ai vu, ceci pour V édifi- 
cation des autres. 

« C^était Vépoque où, de retour de Morhange, la rage au 
cœur, nous disputions pouce à pouce le terrain aux Alle- 
mands, là-bas en Lorraine. Le « Léomont » n^était qu'un 
amas de cadavres ; sa ferme, dont le nom évoqué devant 
nous, encore actuellement, nous fait frissonner, nous ceux 
des régiments de Nancy, sa ferme, dis-jc, n''était qu^in amas 
de décombres. Sur le sol, des blessés, depuis deux ou trois 
jours, se mouraient ; V avalanche d^obus était si formidable 
que personne ne pouvait aller leur porter secours. Cependant 
une nuit, j\ii vu M»'" Ruch, coadjuteur de Nancy, aidé 
de quelques prêtres ou séminaristes {de ceux qui à cette 



40 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

époque nattaient pas encore mobUis(s), ramasser et sauver 
quarante-deux blessJs. Je dis quarante-deux. 

« Je n''ajoulerai aucun commentaire à ce bref récit, mais 
sachez, motisieur, que lorsqu?au petit matin les charrettes 
sur lesquelles reposaient nos compagnons blessés défilèrent 
devant ma batterie, jamais mes camarades et moi, Pari- 
siens gouailleurs pourtant, n''ai>ons salué raides et talons 
joints avec autant de cœur comme nous le fîmes devant ceux 
qui, là-bas, avaient défié la mort pour sauver quarante- 
deux inconnus. 

« Voilà, monsieur, ce qui m'' a profondément ému et que je 
me devais de vous dire. )> 

N.B. — Quant au u millionnaire », c'^est tellement stu- 
pidc et il serait si facile de démontrer le contraire, quil 
vaut mieux ne pas s'*/ arrêter. 

Je n ajoute pas un mol. Je prie simplement la Dépêche 
de reproduire de son plein gré ime telle page, (pi'ellc ne 
peut pas ne pas admirer. 

Tandis cpic j écris, le faclciir m apporte le Dalleiin de 
llnslrucUon primaire du déparlemenl de l'Indre. « pieuse- 
ment dédié aux instituteurs morts jx)ur la patrie ». Je 
1 ouvre avec les sentiniciils d alToclion et de respect ([u un 
tel litre réclame ; je le parcours dans toutes ses parties 
consacrées aux instituteurs de l'Indre morts pour la patrie, 
aux instituteurs blessés, aux instituteurs cités et décorés, 
aux œuvres dt; guerre du département, aux témoignages 
donnés à notre pairie par les étrangers, et enfin je me 
promets de méditer ses derniers chapitres : Il faut tenir 
jusqu'à la complète victoire et La France de demain que nous 
voulons. Voilà un bon petit livre, rédigé par 1 Inspecteur 
d Acadén)ic (Georges Rossignol (se le procurer à 1 impri- 
merie Hadel, à Cliàteauroux), etjc suis fort honoré qu ou 
y ait recueilli une page de moi. 

Kst-il possible qu'avant la guerre j'aie été en bataille 
avec un certain nombre d'instituteurs i' Dieu que c est 



I'END\NT LA BATAILLE DE VEHDUX /, i 

loin, loul cela. Ferdinand Buisson me la rappelé, en 
termes vrainieul amicaux, voilù quelques mois, et ma 
invité à causer familièrement avec ces vieux cruiemis dans 
sa revue le Manuel de / Iiisiruction primaire ; mais je ne suis 
rien auprès de Driant, et ce (pi il faut prendre comme 
l'cxpi-ession de notre pensée française à celle heure, c'est 
la page admirable de noblesse et de justice qu a écrite 
noire cher et vaillant ami en tète d une réédition de sa 
Guerre souterraine (chez Mar[)on, à la lin de l'année der- 
nière). 

C'est quelque chose de bien beau, que je recopie lente- 
ment, avec piété en écoutant à chaque mot la voix de 
labsent. 

(' Ce lii're a tié conçu en 1912, deux ans avant la Grande 
guerre. Un congrès d'' instituteurs, réunis à Chanibéry, 
venait de formuler des déclarations antimilitaristes et anti- 
patriotiques qu'ail est inutile de rappeler ici, mais qui 
ni'étaient apparues comme la pire des menaces pour la 
défense nationale. 

<' Pour flétrir et combattre ces théories néfastes, à la veille 
de P application de la. loi de Trois aris, théories qui d'ailleurs 
étaient loin âl'ètre partagées par la majorité du corps ensei- 
finant, j^avais donné à un instituteur, au cours de la guerre 
imaginaire décrite ici, le rôle que je venais de lui voir jouer 
pendant la paix. J^cn avais fait un congressiste de Cham- 
béry, c^est-à-dirc un mauvais soldat, un mauvais^ Français. 

« Aujourdltui, Voragc qui montait à Vhorizon de PEu- 
râpe tonne furieusement au-dessus de nos têtes ; dès la pre- 
itiière heure, tous les Français sans exception se sont serres 
autour du drapeau. « Vunion sacrée » a réuni tous les partis 
en un seul, celui des Patriotes prêts à tous les sacrifices ; 
elle a éteint les haines politiques, mis fin à la persécution 
religieuse et fait de la Patrie française le bloc formidable 
tt admirable de tous les dévouements. 

' Dans ce mouvement magnifique, véritable révélation 



.'»2 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

pour V ennemi et pour la France elle-même, les inslituteurs 
se sont taillé, dès le premier jour, une belle et large place. 
A la clarté fulgurantedes événements, ils se sont ressaisis . 
ils ont compris que, pour effacer le souvenir d^un passé 
trop récent, ils devaient prêcher d'^excmple et la liste de leurs 
morts, le l\ibleau d^ Honneur de leurs citations ont, depuis 
les premières batailles, fait oublier les déclarations de leurs 
congrès. 

a J^en ai vu servir et mourir à mes côtés, et avant que cette 
guerre s^achève, je tiens à leur rendre loyalement le témoi- 
gnage que je leur dois. 

« J'ai donc refondu mon livre de 1912 et supprimé en 1915 
le personnage odieux de V intellectuel antipatriote, en même 
temps que, fidèle à r Union sacrée, j^ai rayé de ?na mémoire 
les douloureuses manifestations de certains instituteurs 
d'avant guerre. 

« Une nouvelle France est en train de se forger au sein 
de Vépreuve ; puisse la Tolérance, fille de la Liberté, rappro- 
cher, fondre en une seule toutes les âmes françaises ! 

M Et puisse aussi le souvenir de la lutte en commun dans 
les tranchées triompher de Végoïsme d'en haut, éteindre les 
haines d'en bas, et inspirer désormais dans une France 
régénérée les éducateurs de nos enfants ! » 

AUjciI Sanaiit, vous ([ui aimez les livres, ne sentez- 
vous pas la qualité cfievaleresquc, la bienfaisance de cette 
page.' Un soldat devant la mort, un chef devant ses 
hommes a voulu cire en paix, au milieu de la guerre, en 
paix avec une voix (jui s'élevait dans sa conscience. Vous 
qui êtes violent, vaillant, emporté, de sang généreux, ne 
sentez-vous pas que votre journal est en étal d infériorité 
(lovant Diiaiit et devant celle alliludo do réconciliation et 
d'union .' l*aul Adam devrait dire ncllement : « Je me 
suis conduit d'une manière irréfléchie, je déchire mes 
invecUvcs nu.r rlrricnn.r », et votre Di'pi'rhc devrait dire : 
« Il n y a (pi'un ennemi, c'est le Boche ! Bénis soient les 



PENDANT LA BATAIT.I.K DE VERDUN ', i 

prêtres et les bourgeois qui, toutautant fiu'ancun l'ranrais 
d'aucune autre classe, s'edorccnl et se dovoueiil pour 
sauver la patrie! » On ne comprend pas comment, au 
mépris des plus douloureuses réalités, vous pourrie/ vous 
laisser aveugler par l'esprit de parti juscju'à outrager des 
milliers de faniilles françaises en deuil qui dans leur 
peine obtiennent, je n en doute pas, votre respect, et à 
<iui vous devriez au moins accorder le silence de votre 
journal. 



XI 

LANXIÉït; DE L UNIVERS 

1 1 mars 191'». 

A côté de nos angoisses patriotiques, il y eut l'angoisse 
du monde. Mais aujourd'hui, le monde se réjouit de ne 
pas devenir boche. Aujourd'hui, vingtième jour de la 
bataille, un sentiment rapide comme les radio-télé- 
grammes court les airs, et c'est celui-là même que le pro- 
l'esseur hollandais Rernkamp exprime : « On peut désor- 
mais poser la pierre du sépulcre sur les triomphales 
espérances allemandes. » 

« Ils ne passeront pas ! » C'est le mot que jettent à 
toutes les stations les blessés de Verdun que l'on évacue, 
c'est le dernier cri, le mot d'ordre, la prophétie, l'adju- 
ration des vaillants qui tombent au champ d honneur. 

Jamais ici nous n'avons douté. A quoi sert-il de douter 
durant la bataille.' Mais le monde est moins bien placé 
que les patriotes français pour connaître le génie auda- 
cieux et prudent des Castelnau et des Pétain, et la 
vaillance (juasi invincible de nos soldats ; de ci, de là, 
des peuples ont cru que le Kaiser en y mettant le prix, 



4i PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

en épuisant aux quatre \clncs la Germanie, achèterait 
de son Dieu la victoire. Les nations et les individus se 
sont vus livres aux mains brutales des Teutons, soumis 
à l'esclavage le plus grossier qu'il y ait dans le monde, 
et ils ont tremblé. 

On connaît les Allemands dans le monde. Chacun a 
lait ses écoles, chacun a d eux une expérience plus ou 
moins largo qui le persuade. J ai mis de côté comme une 
merveille de bon sens et de haute ironie un article de 
M. Bennt Lie, dans le journal norvégien le Tidens 
Tegn : 

«. yavoue, dit cet écrivain neutre, que la persuasion où 
sont les Allemands de leur pureté supérieure a quelque chose 
d^imposant. Pourtant on ne saurait nier que Vultimatuni 
de V Autriche à la Serbie, la violation de la neutralité belge, 
Louvain, Reims, la Lusitania, etc., ne soient des points 
sujets à discussion, et que dans la portion de Vhumanité 
qui en est rédviite à vivre en dehors de V Empire allemand, 
et qui, cependant, se prétend civilisée, il existe un nombre 
assez considérable d^ndividus qui pensent sur ces questions 
autrement que les Allemands. Je n^ouvrirai pas cette dis- 
cussion. Je me bornerai à constater que des consciences 
modernes qui cherchent à mettre dans la guerre un peu de 
justice portent sur le gouvernement allemand, sur son 
armée et sur sa jlotte un jugement entièrement différent 
de celui que formulent sur eux-mêmes ce gouvernement, 
cite armée et cette flotte. La neutralité ne nous empêche pas 
de juger. Tout homme vivant et pensant est profondément 
intéressé à ce combat au sujet du droit et de la force, de l''hu- 
manité et de la brutalité. Dans les petits Etats on comprend 
avec angoisse quUl s'^agit de ^existence même des nations, 
cl on a devant les yeux le sort de la Belgique. Mais en dehors 
de la vie nationale et quand même nous serions d^ un parfait 
nihilisme à Vendrait du patriotisme, nous comprenons tous 
r importance de ce grand conflit moral pour notre existence 



TENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN V> 

individuelle. Si le principe affirmé dans la Chambre alle- 
mande le 4 août 1014, que « la nécessité n''a pas de loi «, 
venait à triompher chez les grandes nations civilisées, ce 
principe s^infdtrerait dans toutes les ramifications de la vie 
sociale, et les conséquences en seraient écrasantes pour notre 
travail matériel et pour nos efforts idéaux. Cette guerre se 
double d^unc luit'' entre ^idéalisme et fégoîsme ». 

C est donner ù la (jueslion tout son retentissement. Il 
ne peut pas y avoir de neutres. Les choses sont ainsi 
senties et comprises, d'un bout à I autre de l'univers, 
par les esprits les plus aigus et les mieux informés. Un 
homme de grand lalenl, M. Johanncs Jorgensen. l'auteur 
célèbre des Pèlerinages franciscains, vient de publier avec 
un grand succès dans toute la Scandinavie, La Cloche 
Roland. Le livre est proscrit en .\llemagne ; M'"' Pierre 
de Quiriclle le traduit en français (chez Bloud et Gayl. 
Quelle est la thèse de ce grand et sincère poète érudit ? Il 
dit, lui aussi cpie cette guerre, c est le heiut formidable 
de deux conceptions opposées de la vie. L Allemand 
ne possède pas « la conscience de la valeur de chacpie 
personnalité ; il lui mampie le sentiment du droit indi- 
\iduel ». La résistance à la force est pour le l'russien 
une impertinence, im scandale. La Belgique, en se 
défendant contre une nation plus forte cpi elle, a commis 
un forfait. M. Jorgensen, pour donner un exemple con- 
cret de cet état d esprit, raconte vme petite scène dont 
il a été le témoin à Metz. 

II avait passé la journée avec un officier, aimable et 
jovial compagnon ; tous deux avaient de compagnie 
visité le champ de bataille et passé une « gemiilliche » 
soirée chez des amis. Mais pour finir, voici qu il s'éleva 
un dillercnt entre I Allemand et le chaulTcnu- de l'au- 
tonmbile, au sujet du prix à payer. L'oflicier devint 
rouge, s irrita, menaça le chaulVeur de lui jeter son poing 
à la face. Celui ci s'inclina et s'en alla sans mot dire... 



/,G PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

M. Jorgensen se demande (|uel Belge, quel Fiançais, el 
quel Anglais du peuple cùl supporté d être Irailé ainsi. 
Celle même brutalité et njulllerie allemande est notée 
dans un ouvrage américain : Pntssian Meinorics (édité 
chez Putmann, à New- York et à Londres), dont 1 auteur 
M. Poultney Bigelow est le fils d'un ancien ambassadeur 
• à Paris et à Berlin. Je crois que la page vaut d être mise 
sous les yeux des Français, Touvragc étant beaucoup lu, 
à cette heure, en Amérique. 

En 1864, dit M. Bigelcw, pavais huit ans ; Dies parents ; 
trCenvoyèrent à une pension importante à Bonn, sur le 
Rhin. Le premier soir de mon arrivée, les enfants reçu- 
rent Vordre de se mettre sur d^uj- rangs pour la priire. Jus- 
qu'ici, pavais eu Vhabilude de prier à genoux, et je fus 
embarrassé de ma contenance lorsque le directeur entonna 
d'une voix forte le « Vater Unser » allemand ; de plus, 
habitué à considérer qu^il était plus respectueux de lever 
les yeux vers la demeure du Père céleste, je regardai fixe- 
ment le plafond et les mouches qui s''y promenaient, en 
souhaitant d^avoir leurs ailes et d'aller retrouver ainsi mes 
chers parents à Paris ! — lorsque je reçus brusquement un 
coup sur la joue, si violent que je serais tombé par terre, 
sans la présence de mon voisin, qui me servit de contrefort. 
Et la réprimande brutale qui accompagna le coup monta, 
je suppose, vers le trône du Dieu de miséricorde avec le reste 
du « Vater Unser ». A Vheure qu'il est, je cherche en vain, 
parmi les nombreux éducateurs qu'il m'a été donné de con- 
naître dans tout le monde de langue anglaise, un homme 
capable de distraire d'une manière pareille et de sang-froid 
un exercice religieux. C'était ma première apparition dans 
une école, pavais huit ans, pignorais la langue et les usages, 
et pour la simple erreur d'avoir regardé en haut au lieu 
den bas durant la prière, un maître, intelligent et cons- 
ciencieux, m'a donné un coup à tuer un bœuf, et sans doute 
8 est applaudi intérieurement à ce devoir accompli. 



PENDANT I.A lîATAII.LK DE VEUDUN ', ^ 

(( Plus tard, dans les Indes, un officier de marine alle- 
mand me prit à son bord pendant la manœuvre du canon. 
Les hommes semblaient intelligents, et pécoutais avec inté- 
rêt la conversation de mon hôte ; au milieu d'aune phrase 
il s'' arrêta, ramenant son bras en arrière comme pour envoyer 
une balle, et lança i?n coup sur la figure d''un canonnier, 
qui me rappela vivement mon expérience pendant les exer- 
cices religieux à la pension. Le coup fut accompagné de 
quelques paroles brèves. L^ officier reprit alors son sourire, 
sa conversation, comme un homme qui aurait chassé une 
mouche de dessus son pot à bière. » 

C'est ainsi que seraient traités les peuples si l'Alle- 
magne remportait, et clans chaque pays les mœurs 
tendraient ù se modeler sur cette brutalité, la courtoisie 
et la bonté étant taxées de faiblesse. 

Après cela on s explique ce qu'un Hollandais répon- 
dait, il y a peu, à un journaliste allemand et que je 
trouve dans la revue Das grossere Denkhland : 

« il/, van Aalst, raconte le journaliste allemand, n^estpas 
un ennemi des Allemands, mais il préfère les Anglais et 
les Français. Il a appris à connaître les trois peuples au 
cours d'aune longue carrière commerciale. Avec les Français, 
dit-il, les affaires se traitent agréablement, facilement en 
jouant si Von peut dire ; V Anglais est large, un peu plus 
ou moins un peu de profit le laisse indifférent, mais avec 
r Allemand, il faut lutter pour chaque centime, pour chaque 
article d''un contrat. Les Allemands sont un peuple peu 
facile, très difficile même. » 

Ainsi parle le Hollandais. Alors l'Allemand T inter- 
roge sur le rôle de la France dans cette guerre. M. van 
Aalst hausse les épaules en disant : « Les Français me 
sont synq)hati{pies. » Et toutes les raisons qu'a ensuite 
invoquées le journaliste allemand pour démontrer que 



/•,S PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 

la France était animée par 1 idée abominable de revanche 
se sont heurtées à celte uni()ue phrase du Hollandais : 
« Les Français me sont symphatii|ucs. » 

Colle fruerro a bien mis en valeur les traits caraclc- 
risliques do chaque peuple. Pour ma part, je n ignorais 
pas le fond bestial de la Germanie prussianisée. J'avais 
recueilli la plainte et le renseignement courageux que ne 
cessait pas de fournir lélitc de 1 Alsace- Lorraine. Sacri- 
llés, livrés à la foule teutonne, les jeunes gens de Metz 
cl de Strasbourg nous criaient : « Ce sont des brutes et 
([ui ne revent que de brûler Paris et de mettre à mort 
les chefs de la nation française. » On ne les entendait 
guère, ces nobles jeunes gens d Alsace. Mais aujourd hui ! 
Ah! nous sommes persuadés du cœur sans civilisation 
quil y a au fond do la culture allomandc. L'Allemagne 
cllc-môme souffre de sa propre inhumanité. Que la défaite 
s'accuse mieux encore, vous verrez les confédérés se dis- 
socier et retirer leur foi à la Prusse, 

Un officier m'écrit de l'armée : ft C est un trio bizarre 
que nous hospitalisons. D abord un Prussien rhénan de 
Duisburg, bon soldat, mais citoyen aigri, parlant avec 
un ricanement des hommages ol'liciels rendus au vieux 
Dieu allemand, Goll mis uns ; ensuite un Polonais (jui 
n'est ([u'à demi germanisé ; enlln un Alsacien, bien 
humble d'esprit, mal renseigné, conscient d'avoir fait 
.son devoir de soldat (il a eu la croix de fer), mais visi- 
blement ébranlé à l'idée de 1 avoir fait pour des maîtres 
impitoyables. Il s'est rendu dans nos lignes à la première 
occasion favorable, après avoir passé dix jours en permis- 
sion régulière chez lui et se recommando (h- lUumenthal 
cl de l'abbé Welterlé. Sa décision lui a été dictée par la 
rancœur que ses compatriotes éprouvenl dos mesures de 
plus en plus dracorùennes qu ils subissent, et par la 
sourde conviction (jue la guerre (iuira par le retour de 
1 Alsace-Lorraine à la France... La cou>orsalion tlo ces 
trois prisonniers, incapables d ailleurs de s'entendre les 



PENDANT LA liATAILUi; DE VEtIDLN ^(^ 

uns les autres, donne 1 impression de cette terrible impuis- 
sance de la civilisation boche à assimiler vraiment des 
nationaux de fraîche date et à donner à ses défenseurs le 
sentiment qu^ils défendent un ensemble de choses pré- 
cieuses... » 

Si riiunianités'aclicniinc vers quelque chose de supé- 
rieur, la destinée de la France nest pas de mourir. 
Puisque la soif est dans le monde, la fontaine d'eau 
\i\c continuera de jaillir. Nous n'avons rien à craindre, 
d(''S lors que la civilisation est une pensée divine et une 
force indoslnictible, car nous sonnues à celte heure 
j)arlic principale de la civilisation. Je reproduis ce rai- 
sonnement parce qu'il circule à travers le monde. La 
France, tous ces mois-ci, s est fait aimer par des millions 
de spectateurs et 1 un d'eux disait qu alors même que la 
France serait destinée à la ruine et devrait être écrasée 
par la terrifiante machine de guerre des Impériaux, elle 
serait rachetée aux yeux des peuples et assurée de l'ave- 
nir par son immortelle générosité et par le dévouement 
ab.-olu de ses enfants. Grand merci de la consolation ! 
Nous avons des raisons plus tangibles de triompher; 
nous avons notre artillerie, lesprit méthodique de nos 
chefs et 1 intrépidité de notre race guerrière, mais l'ar- 
giunent quasi mysticjue trouble le cœur de beaucoup 
d Allemands. 

« V Allemagne est perdue écrit un de leurs soldats sur 
son carnet de notes, parce qu''elles n''a pas clierché à être une 
nation, mais un mécanisme, et y a réussi. Elle est devenue 
un corps rigide. Elle a tue son âme. Elle a préféré faire 
de la vie un jeu de guerre. Elle a perdu. V Allemagne ne 
revivra pas avant que les fleurs croisscrd sur son tombeau. » 

Tel est le cri de désespoir de 1 individu qui a été sacri- 
fié au Moloch d'une organisation guerrière pour laquelle 
I individu ne compte pas. 



5o PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Allons, tenons bon, soyons volontaires, persévérants 
et unis. Nos soldats sauvent la liberté du monde en 
ajoutant au trésor d'héroïsme. 



\II 

POUR ACCÉLÉRER 
LA DÉrUESSlO.N ALLEMANDE 

Astreignons-noas à ilcs restrictions volontaires. 

i3 mars 191G. 

Chez tous les belligérants, le moral du front est supé- 
rieur au moral de lintérieur, chez tous, 1 armée est 
admirable de solidité et le civil plus perméable. Eu 
France, le danger serait politique ; en Allemagne, il est 
économi(juc. 

« Eh ! me dit on, que craignez- vous des fermentations 
de quelques politiciens incorrigibles'.' La seule chose qui 
compte à celte heure, c est larmée, toujours fermée à 
ces basses intrigues. » 

Sans doute, mais la valeur du moral guerrier est fonc- 
tion du moial civil et varie dans le même sens. Celui qui 
introduirait la division parmi les civils diminuerait 
bientôt, par répercussion, la force de la résistance de 
1 armée. C'est jiourquoi nous pressons le gouvernement 
de prendre de lui-même, clia([uo fois que I occasion s'en 
présente, les mesures (pie la réprob.ilioii publi(jue vient 
d'obtenir contre la censure de Toulouse. Il appartient à 
un gouvernement national de rappeler à ses préfets les 
plus lointains fpic nous sommes en guerre avec les Allc- 
niatids et non [)as avec (|uclquc catégorie que ce soit de 
Français. 



PENDANT I.A HATAILLE DE VEnOUN 5l 

Paul Adam a (Iccliiré sa Icllrc ; le gouvernement a 
déchiré le déli injurieux jeté aux poilus el à la Ligue 
des patriotes. C'est bien. Les Boches ne parviendiont 
pas à rompre l'union française et à nous démoraliser, 
mais il faut que nous portions chez eux la manœuvre 
(pi ils n ont pu réussir chez nous. 

Comment provoquer en Vllemagnc des récriminations, 
des discordes ? Comment alïaiblir, derri-ère leurs armées, 
le moral de leurs civils ? 

Ils nous troublent en irritant nos passions intellec- 
tuelles. Nous avons la tète chaude, les idées en ("eu, la 
belle manie de nous battre entre nous pour les dieux. 
Mais chez les Teutons, le point sensible, c'est le ventre. 
C'est en privant ces gens-là de manger abondamment 
({uc la Quadruple-Knlentc énervera peu à peu leur volonté 
de vaincre. 

L habitude de la disci[)liiie cl un orgueil national 
intense ont permis jusqu ici au peuple allemand de sup- 
porter des |)riYations alimentaires (juolidienncs, mais la 
persistance de 1 épreuve, son aggravation, l'absence de 
succès militaires délinitirs, le mirage trompeur d une paix 
qu'il espère prochaine et que les Alliés ne demandent 
pas, commencent à amener dans ce peuple un fléchisse- 
ment, (piehiuc lassitude et de la mauvaise humeur. 

Prévovaul et autoritaire, le gouvernement impérial a 
pris, depuis (piehiues semaines, une nouvelle série de 
mesures ([ui nous indiquent sur riuels points l Allemagne 
soulVrc, sur ([uels points nous devons porter el multi- 
plier nos coups. La ration de pain pour la population 
civile a élé réduite à -mh) grammes pas tète cl par jour ; 
(( on envisage de descendre palrioli(iuemenl au dessous 
de ce chillre ». Les pommes de terre même se sont 
raréfiées. Dans toute la Saxe l'Etat a dû en prendre en 
mains le réapprovisionnement el des cartes ont été dis- 
tribuées ([ui seules domient le droit d acheter à des dépôts 
muniei[)aux créés pour centraliser la vente. Six mois de 



jj. PENDANT LA liAlAH-I-E DE VKnDl'X 

prison ou l^oo marks (rainondo allcndcnl les conlrc- 
\onaiils. La Kœliiische ]'olks:ciliing deinaiulc 1 institutioi> 
(1 un monopole pour limporlation des pommes de 
lerrc, « ce précieui légume doit être soumis au môme 
régime que le blé et le fourrage ». La question de la 
\iandt> est louf entière dominée par la c[ueslion delà 
nourriture du bétail. Les éleveurs veulent vendre parce 
<(U ils é|)rouvcnt de plus en plus de dillicultés à nour- 
rir leurs bèlos, les consommateurs, les fabricants de 
conserves, les charcutiers ne demandent qu'à acheter, 
mais 1 Etat entend conserver aussi intact que possible le 
troupeau national, d'où un ensemble de mesures draco- 
niennes pour restreindre la consommation et la vente, 
déterminer les modes les plus économiques de fabrica- 
tion des conserves et des charcuteries, d'où aussi recherche 
de tous les succédanés possibles du fourrage pour main- 
tenir vaille que vaille le Irotipeau en état. La pénurie de 
fourragea amené également une diminution sensible de 
la production du lait et par suite la raréfaction du beurre 
et du fromage. Cette pénurie, jointe à celle des graisses 
et des huiles, n'est pas une dos moindres privations de la 
la population. 

Aussi, malgré les mesures sévères édictées, il apparaît 
bien que des fraudes et des dissimulations se produisent. 
Les plus grands journaux, la Frankjurler Zeitung notam- 
ment, n hésitent plus à inciter tous les bons Allemands à 
se faire </('/io/(cia/<'u/-s : « c'est un devoir patriotiipie (pi'ils 
lempliront ». Des juembres du Parlement, connue le 
député -Nitzschke, attaquent violemment les agriculteurs 
cl se plaignent de « la nourriture insufiisante des 
familles ouvrières, de leur giande détresse et de leur 
amer dénùment », 

La nécessité s impose même de diminuer la dépense de 
(•harbf)n ; en ce cpii concerne en particulier léclairage, 
la Gennania recommande « les économies nécessaires 
de ga/ et d électricité (jni consomment tant de houille 



PEXnAXT L.V BATAILLE UL VEnOL'N tt i 

pour être produils ». Le manque de laine, de coton a 
provoqué une crise de lînduslrie textile et de celle du 
\ctemenlel aaccnilecliômagc. I«t grande consommation 
du cuir a ament' une élévation de prix sensible des 
cliaussiu'cs]*Les réquisitions de cuivre ont été exercées 
partout et ont porté sur les plus petits objets détenus par 
les particuliers. La diminution dos exportations a causé 
un giavc flécliissemcnt du cours du mark. Pour relever 
le change, le gouvernement ne voit plus guère que la 
vente à tout prix des titres étrangers du portefeuille alle- 
mand ; la presse, obéissant à un mot d'ordre, laisse 
entendre que si les résultats cherchés ne sont pas obte- 
nus de bon gré, lEtat procédera aux réquisitions néces- 
saires. L or monnayé et l'or ouvré sont recueillis sans 
relâche. 

Répétons-le en passant, l'iusieurs de ces mesures 
devraient nous servir de modèles, La nécessité les 
Impose aux Allemands, mais nous allégerions les charges 
(le la France si de notre plein gré nous les adoptions en 
partie. 

]j"Allemagne souffre, il faut redoubler ; il faut 1 en- 
cercler, l'assiéger comme une Immense place forte. 

Les seuls moyens militaires et maritimes n'y suffiraient 
pas. Le blocus des ports allemands a été rendu à peu 
près impo.sslble par la violation de la neutralité danoise 
qui a consisté à faire Larrer le Clrand Boit par un champ 
de mines. Ce blocus effectif fùt-il d ailleurs réalisé que 
le résultat désirable serait encore loin d être atteint. Par 
les pays neutres voisins, Danemark. Hollande. Suisse, 
Ptoumanie, l Allemagne peut largement se ravitailler et 
les statistufues commerciales do i<)i5, comme les for- 
ttmes qui se sont échafaudécs en Hollande, en Suède, 
])rouvont que les « neutres » ne se sont pas dérobés aux 
solllcltallous de nos ennemis. 

Les gouvernements alliés ont donc lo droit d agir 
pour obtenir des voisins de la Clermanic une compré- 



5/, PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

liension plus exacte de la silualion. Dans une luUe qui 
dresse l un contre l'autre deux groupements de nations 
représentant plus de quatre-vingts pour cent de la 
richesse et de la civilisation de la terre, nul ne peut en 
son âme rester indlflerent ; nul ne peut prendre prétexte 
de conventions désu(''tos et d'usages abolis pour essayer 
de tirer de celle lutlo elTrovable un avantage ou un gain 
personnel. 

Il ne saurait être permis aux spectateurs de la lutte 
de venir apporter, devant nous, à i agresseur allemand, 
le réconfort qui lui permettrait peut-être de mener à 
bien son abominable dessein. Les eaux territoriales hol- 
landaises ne sauraient, alors que la flotte britannique 
peut y mettre obstacle, servir de route sûre aux mine- 
rais de fer importés de Scandinavie à destination des 
usines Krupp, et il n'y a aucune raison pour que nos 
croisières laissent passer des cargaisons de consei'ves 
américaines à destination du Danemark alors que ce 
pays nourrira de son bétail larmée et la population alle- 
mandes. 

S'il est légitime c[ue la vie, les biens des neutres soient 
respectés et si les Alliés condamnent et réprouvent les 
moyens de guerre employés par r.Vllemagne lorsque ses 
armées envalii.^^senl, brûlent et pillenl les pays neutres, 
lorsque ses sous-marins coulent les paquebots de com- 
merce chargés de femmes et d'enfa^its, ils ne sauraient 
cependant consentir plus longtemps à laisser l'Alle- 
magne prolonger sa résistance en couvrant de pavillons 
neutres ses échanges postaux, commerciaux, iinanciers. 
Le pavillon neutre n'est plus ici cjuun masque pour 
l'ennemi ; l'ennemi doit être démasqué, 

La longanimité de la Quadruple-Entente, si elle se 
prolongeait davantage, serait d'autant plus inexplicable 
«jue les Allemands n hésitent pas à préciser par leurs 
actes et à proclamer par leurs doctrines le caractère 
exceptionnel de cette guerre. Ils demandent « (pie leiu's 



I 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 5i 

sous-marins coulent tout ce qui passera devant leur tube 
lance torpille ». 

« [..e monde et rAnu'riquc seront toujours du côté du 
vainqueur, dit la Kœlnische l'oUiszeitung,; soyons donc 
vainqueurs, et pour cela soyons sans merci. » Cl'cst la 
conclusion quasi unanime de toute la presse allemande. 
Et m\ journal, à 1 ordinaire modéré, la Vossische Zei- 
ung, observe c[uc ta guerre ne doit pas être faite seule- 
ment aux vaisseaux anglais ; c'est le commerce maritime 
anglais qu'il faut détruire, sous n''importe quel pavillon ; 
on doit pouvoir torpiller les vaisseaux neutres ; le seul 
moyen décisif est un blocus sans pitié de ^Angleterre. Le 
salut de V Allemagne le veut, et le salut de V Allemagne est 
la suprême loi. » 

Nos ennemis se persuadent qu'ils possèdent dans leurs 
sous-marins une arme terrible, grâce à laquelle ils peu- 
vent blo([uer 1 Angleterre en coulant tous les bateaux 
belligérants ou neutres qui s'en approcberaient. Là- 
dessus, dans ce moment, ils s'excitent autant que sur 
l'attaque de Verdun. Si les règlements que le gouverne- 
ment impérial a élaborés et portés à la connaissance des 
neutres ne suffisent pas pour le but à poursuivre, qui 
est d'afTamer l'Angleterre, eh bien ! qu on proclame des 
lois plus terribles. 11 faut (jue T Allemagne ne soit plus 
gênée dans la conduite de la guerre par aucune considé- 
ration juridic[ue ou diplomatique ; elle ne doit plus 
avoir pour guide ([ue son seul intérêt. 

ïel est le monologue de cette bête féroce. Il faut l'en- 
tendre, le noter et nous en inspirer dans noire conduite 
envers la Germanie. Palere quam ipse fecisli lecjcm. 

Les Alliés, (jui, en face d un ennemi résolu à tout 
pour asseoir sa domination sur le monde, hésiteraient 
ù employer les armes ou les moyens de pression qui sont 
;i leur disposition, commettraient un crime vis-à-vis de 
Ihumanité tout entière, et plus innnédialement, contre 
les héros de Verdun. 



',G riNDAXT LA llATAIl.LE DE VEnOlX 

Ils sont prodigieux, nos soldais. Raison de plus pour 
que la diplomatie et la marine allègent et abrègent leur 
tàclie. La doctrine à suivre a été magistralement établie 
par les Américains du ?\ord lors de la guerre de Séces- 
sion : c est la continuité du voyage qui importe. Une 
marcliandise allemande ou destinée à devenir allemande 
ne saurait cire revêtue d'un caractère sacré du fait que 
plusieurs inlcrmédiaires neutres auront gagné une for- 
tune à la débaptiser. S il \ a doute, il appartient au\ 
armateurs et aux cbargeurs de prouver la véritable 
nationalité de leur cargaison et son exacte destination.. . 
Mais nous y reviendrons. 

Ce que nous trouvons toujours à louer, c'est la vail- 
lance française, la vertu guerrière de notre race, noire 
armée et les armées alliées ; ce qui nous mancpie, c est 
lorganisalion. 11 ne suffit pas de bien se battre, il faut 
bien penser. 11 peut arriNcr que les circonstances les 
plus favorables demeurent infécondes par le fait de l'in- 
capacilé ou de la négligence de ceux qui gouvernent 
I aclivllc do la Quadruple. .Nous avons le lilon, comme 
disent les poilus, mais il faut le suivre. Sommes nous 
capables de réaliser le résultai dont nous possédons les 
moyens? Là et nulle part ailleurs est notre inquiétude. 
Les forces des belligérants se balancent ; c esl 1 e.spril qui 
léra allemande ou française la victoire. Où est l'esprit 
directeur ': On ne dira jamais assez quelle serait la radia- 
tion d'une grande et claire volonté surgissant dans la 
Qnadrvq)le. 



PENDANT r.A BATAILLE DE VERULX 5r 

MU 

ENCORE LE SLFFR-\GE DES MORTS 

ij mars 1916. 

II faut que le mort continue à vivre et ([uc .«;a pensée 
ne s'arrête pas d'agir dans cette patrie qu il a sauvée. Je 
demande que tombé pour la France, le héros soit sau^é 
de l'abîme par notre volonté reconnaissante. Il ne dis- 
paraîtra pas ; il vivra sur le registre civique de sa com- 
mune ; il parlera dans les grandes consultations natio- 
nales. Qu une carte élecloiale lui soit préparée, réservée 
et que lui même ou bien la loi désigne son mandataire. 

C'est le suffrage des morts. 

Leur sombre armée in\isible maintiendra au milieu 
de la France une émouvante protestation contre l injuste 
destin, et nous les écouterons dans leurs veuves, leurs 
mères, leurs pères et leurs orphelins en deuil. 

La veuve votera pour son mari ; la mère, s il n'était 
pas marié, pour son fds; l'enfant devenu majeur, pour 
son père. Mais le soldat lui-même aura pu désigner, au 
cours de ses dernières volontés, le mandataire de son 
choix, celui à qui il lègue son bulletin civi(|ue. 

Pour bien des raisons, de plusieurs manières, on 
aimera, je ci'ois, ma proposition. Aujourd hui, compre- 
nons (juel hommage elle nous permet de rendre aux 
femmes fran(,'aises. u L avenir des enfants est louvrage 
des mères » disait Napoléon. (]e témoignage du génie, 
chacun le vérifie et le contresignerait d'après l'expérience 
des vingt mois écoulés. A 1 issue d'une guerre où tous 
les enfants de France furent plus beaux que dans aucun 



58 l'I-NDANT LA lîATAILI.E DE \ERDUN 

siccio, la pallie doit un lioaimago aux mores dos héros. 
Furies creanlur fortibu6 el bonis. 

Un ollicier in'ccril : « Dans vos articles, chaque jour, 
i'ous célébrez les mérites et le courage de nous tous quisomnies 
sur le front, mais après tant de combats, nous sommes fami- 
liarisés fliec les projectiles de toutes sortes et les actes de 
dévouement que vous jugez sublimes s'' accomplissent à chaque 
instant, sans qu''aucun de nous les remarque ou y fasse 
attention. Il est pourtant une vertu supérieure que je ne crois 
pas vous avoir vu louer et que je tiens pour Vune des plus 
belles qu'oii puisse connaître. Je veux parler du sacrifice 
volontairement accepté que font de leurs enfants toutes les 
femmes françaises. Cet esprit se retrouve dans les lettres 
que leurs mères écrivent à nos soldats : il vient retremper 
le moral de nos hommes el leur donner cette énergie qui fait 
actuellement Vadmiration du monde entier. 

« La mère française a vu son cœur se déchirer au mois 
d''aoùl, lorsque la mobilisation lui a ravi son enfant, mais 
elle a compris la nécessité de son sacrifice, clic en a pris son 
parti el elle veut maintenant qu'il fasse son devoir et tout 
son devoir. La lettre du colonel ou du capitaine lui annon- 
çant lu mort de son fils tombé en héros lui déchire le cœur, 
mais en même temps la rend fière et lui fait accepter coura- 
geusement une perte aussi cruelle. Je veux vous raconter 
à ce sujet une petite anecdote dont j^ai été le témoin et qui 
m''a arraché des larmes, bien que j^ais le cœur solide depuis 
ces longs mois de guerre ! 

a Cétail à P..., — gros village d'' Alsace, de fAlsace restée 
française, ou cantonnait ma batterie. La nécessité de quel- 
ques menus achats à effectuer me fait entrer dans une épi- 
cerie où je suis bientôt suivi par une paysanne d^un certain 
âge déjà, Cair timide et abattu. La patronne se porte à sa 
rencontre et voici le dialogue qui s''engage : 

« — L'h bien, madame /?..., avez-vous des nouvelles de 
votre garçon ? 

« — J'oi reçu ce matin une lettre de son capitaine. Marcel 



PENDANT L\ BATAILLE DE VERDUN Sq 

a été tué près de Steinhach au cours d^un assaut effectué 
par sa compagnie. Il s^était arrêté pour aider son camarade 
P... qui venait d'avoir le ventre traversé d^une balle pendant 
que la compagnie se repliait 1 

« En achevant de parler, la pauvre mère sanglotait. Les 
quelques clientes qui étaient dans la boutique lui présentent 
leurs condoléances et Vépicière croit bon d''ajouter : 

u — C'était pendant que la compagnie se repliait. Si seu- 
lement il ne s'hélait pas arrêté, il n'' aurait peut-être pas été 
touché ! 

(i La mère alors, d'une voix forte et sans une larme, cette 
fois, prononça ces paroles qui uCont été droit au cœur : 

« — Mais, madame, son camarade était blessé, il ne pou- 
vait pas le laisser comme çà, ça n'' aurait pas été Français ! 

(I Voilà donc une mère qui dans la mort de son fils unique 
surmonte sa douleur pour affirmer sa fierté de savoir que 
celui qui était son unique espoir a perdu la vie en faisant 
un geste de charité et de fraternité, en vrai Français. 

» Je vous donne ma parole d^officier, monsieur, que cette 
histoire est authentique, pen ai été témoin à Vépicerie de 
V Espérance, au village de P... •,le jeune homme était fils 
d''un employé et employé lui-même aux chemins de fer de 
PEst... Quand cette lettre vous parviendra, le pauvre et obscur 
officier de réserve que je suis aura peut-être disparu, mais 
je ceux appeler votre attention sur la grandeur dame des 
mères françaises qui, ficrenient, sans autre récompense que 
la joie du salut de la France, font le sacrifice de ce qdclles 
ont de plus précieux sur terre ». 

Je n ai pas vcmlu abréger un tel document. Il nous 
rend compte de ce que sont les femmes do France et 
prouve le réconfort qu'elles donnent aux combattants. 

On n'insistera jamais trop sur cette partie de la gloire 
française. Une mère me fait Ihonneur do m'cnvoyer le 
recueil des lettres de son iils. tombé en Argonne. Elle y 
joint ces lignes, d'une beauté déchirante : 



6o PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

« Cétait un enfant très simple et très doux qui ncnCavait 
jamais quittée. Il a trouvé dans ses croyanees, dans les bons 
principes reçus chez d'^humbles religieux, le courage de sup- 
porter gaiement une vie de dépôt très dure, puis ks horreurs 
■de la guerre. Sa mort a été belle comme sa vie, il n^a conn u 
ni le mal ni la souffrance. 

« Je n''avais que cet enfant, et me voici toute seule ; mais 
je veux me résigner, car je crois que Dieu me Va pris parce 
qu''il Vaimait ; je crois qwil est une des douces victimes 
dont le généreu.v sacrifice nous amènera la victoire. C^est 
là ma plus grande fierté, ma meilleure consolation, car fai 
ainsi la certitude que, si ma vie n^a pas été heureuse, elle 
n''aura pas été inutile. > 

Quelle grandeur simple dans ces derniers mois. 
\ oilà nos mères. Pour connaître les compagnes des sol- 
dais, parcourez toutes les classes de la société. On a vu, 
les hivers derniers, comment les femmes de France se 
sont remises à chanter la chanson de Dugucsclin et à 
tricoter la laine pour \èlir chaudement dans leurs Iran- 
chées les combattants. Un ^lislral devra célébrer nos 
campagnardes, dont 1 énergie a su maintenir la culture 
des terres et 1 élevage des troupeaux. J'ai sous les yeux 
un rapport d'où se dégage une poésie digne de .Mireille ; 
Il fut écrit par M. Cl. Mellon, président d'un syndicat 
du Sud-Est. Ecoutez ses dernières lignes et je puis dire 
ses dernières strophes : 

M Le cceur meurtri par l\ibscnce ou les deuils, riais In 
volonté ferme, les femmes des villages, sous le soleil de juillet, 
sont allées au champ, les bras nus, accomplir les durs tra- 
vaux dont Vamour prévoyant les tenait jadis éloignées. 

'I Aidé par C adolescent, le vieillard dressa comme autre- 
fois 1rs beaux chars de foin pleins de senteurs, et les meule'; 
de gerbes, aux spirales savantes, élevèrent près de lafcrni' 
leurs flèches. 

Ah I fcmmf's des champs, et vous, vieillards et enfants. 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN OI 

grâce à votre ardent labeur, le rite sacré qui, chaque saison, 
emplit la coupe de vie de Inhumanité, s'est accompli! 

« La France peut garder encore son glaive levé : les gre- 
niers sont remplis ! » 

Ne reconnaissez-vous pas ici des accents virgiliens? 
C est dans un de ces loyers courageux de nos villages 
queje voudrais, si j'en avais le loisir cl le talent, inc placer 
pour recueillir les échos de la guerre. Je dirais les craintes, 
les espoirs, l'arrivée du permissionnaire, ses récits, les 
deuils, la gloire, bref le poème de la victoire, victoire 
des hommes et des femmes de France. 

Mais d un seul trait voulez-vous aller au centre du 
sublime, prenez le livret admirable où Frédéric Masson 
a recueilli les paroles qu au cours de cette guerre il n'a 
jamais manque de prononcer sur le cercueil des soldats 
(|u il avait soignés et vu mourir dans 1 hôpital de l Ins- 
titut. Depuis vingt mois, ce vieil homme d'étude, ayant 
consacré sa vie et toute sa fidélité à son culte pour le 
Génie glorieux, se dévoue à aimer et à servir les petits 
soldats de la Revanche, qui ramènent en France la Vic- 
toire. 11 les soigne, dis je, et quand la mort est la plus 
forte, il leur ditl adieu suprême, pour honorer les familles 
et pour exalter le souvenir des humbles qui ont offert 
leur vie de tout cœur à la France. Eh bien ! dans ce petit 
livre, si beau, lisez le discours sur la tombe de Louis 
Porte, soldat territorial de -i" classe, blessé à Galonné : 
Lorsqu^ avant-hier matin, je dis à Porte que sa femme était 
en route et venait le voir, il répondit par un merci qui allait 
au cœur, et si fort qu'il souffrit, il esquissa un sourire. Elle 
arriva à neuf heures ; il était mort à six, en prononçant 
son nom. Elle était digne de lui. Devant ce pauvre corps, 
elle dit, et ce mot-là vaut bien des paroles qui nous viennent 
de Sparte et de la Rome antique : « Il est mort pour la patrie, 
c''était sa mère, je ne suis que sa femme. » ^ 

I. Discours d l'hôpital, chez Blouad et Gay, éditeurs 



Gi PENDANT I.A BATAILLE DE VERDUN 

Le Times écrivait hier : « F.es Français de Verdun, 
sous les rafales d'artillerie et les ruées de rinfanteric. 
chantent gaiement : « Ils ne passeront pas... » Eh bien! 
cet enthousiasme glorieux de nos soldats est fait pour 
une grande part du courage de leurs mères, de leurs 
femmes, de leurs fiancées c[ui les attendent, et celles-ci, 
quand la funeste nouvelle vient assombrir leur foyer, 
sont dignes de recueillir le bulletin du soldai dont 1 âme 
était pareille à la leur. 

L armée accueille celle proposition. Je ne puis faire 
un étal public des lettres que m écrivent officiers et sol- 
dats; recueillons du moins le témoignage ([ue nous 
apporte dans son numéro de mars la feuille du front, Le 
Souvenir. Jean des Vignes-Rouges, le capitaine X... qui la 
dirige, écrit : V initial ive que prend M. B. conquiert notre 
ardente sympathie... L'injustice de la destinée qui jait dis- 
paraître les meilleurs d''entre nous commande que Von donne 
aux veuves, aux pères, aux enfants, le droit de voler pour 
leurs morts... A peine cette idée nous arrive qu'elle soulève 
les approbations les plus chaleureuses. M. B. nous a tou- 
chés, itous, ceux du front, r:: i if de nos sentiments. » 

Comment ne serions-nnus pas d'accord avec le Sou- 
veiiir, qui formule tout son programme dans ces deux 
articles : (< Glorifier et défendre les victimes de la guerre ; 
protéger la mémoire des héros contre loubli. » 

Nos soldats tombés pour la France ont /néprisé la 
mort ; ils n ont pas méprisé la vie : ils 1 aimaient. Sau- 
vons du moins, à défaut de leurs corps, les pensées de 
leur âme. C est le cri, c'est le geste du squelette érigé à 
Bar-le Duc par Ligier Hichier, le plus grand des sculp- 
teurs, et (pii de son bras décharné élève .son C(cur aussi 
haut (ju'une main humaine peut se dresser. 

Les meilleurs d'entre nous sont en Irain de périr ; 
acceptez vous une société décimée par le haut, (juasi- 
décapitée ? Le grand ressort serait brisé si ces vaillants 
ne régnaient [)lus sur nous. (Qu'ils nous tendent, durant 



PENDANT LA BATAILI.L DE VF.RDLN G3 

des années encore, de leurs loniheaux, leurs conseils et 
liîurs ordres. Recneillons pour relaire la France le suf- 
Ira^e des inorls. 



\1V 

LA MORT D KMIÏJ: CLERMONï 

In Meinoriiun. 



i') mars i'.)i(>. 

Que la gloire el le salut de la patrie coûtent cher î 
Éniile Clermont vient s'inscrire dans le martyrologe des 
lettres. A sa sortie de 1 Ecole normale, il avait publié 
avec M. E. Bourgeois un livre d histoire : Rome el IVapo- 
léon IlL puis coup sur coup 'chez Bernard Grassetj, deux 
romans pleins d art et de passion : Amour promis et ÎMure. 
deux livres ardenls et fiers, comme il était lui môme. Je 
voulais encore espérer ; nul doute n est plus permis. Son 
IVère me conlirine le malheur de noire corporation : le 
lieutenant Emile (Uermont est lom'.é, le 5 mars dernier, 
près de Maisons-de Champagne ; il est tombé en se 
découvrant pour protéger ses liommes. Une attaque de 
l'ennemi était annoncée ; il a vouhi la surveiller avec sa 
jumelle, et comme il se dressait à demi, un obus lui 
emporta la léle. Tous nous voudrions mettre autour de 
son nom la gloire qu'ont conquise et sa mort et son 
œuvre. 



PENDANT LA HATAILLE DE VERDIN 



XV 



LES PRÉFETS VO?sT-ILS DEVENIR 

LES TUTEURS ET LES MAITRES ABSOLUS 

D'UN MILLION D ENFANTS FRANÇAIS 

Les orphelins de la guerre. 

i(\ mars 19 lO. 

Quand le Sénat a commencé d'cludicr ce (juc la Fiance 
devait i'aire pour les orphelins de la guerre, nous avons 
ici, — mes lecteurs veulent-ils bien se rappeler cette 
conversation .' — examiné le problème (Les Droits des 
Orphelins de la guerre, 21 février), et là dessus, un des 
chefs du parli radical et radical-socialiste ma écrit dans 
des termes (pii mont touché et que je reliens, car ils 
témoignent de la bonne volonté générale et, connue on 
dit, de « 1 union sacrée ». 

« Je veux vous féliciter, ni'a dit cet adversaire de la veille, 
sur votre mot final : il faut que les fds de nos sauveurs for- 
ment une élite nationale. Et vous avez raison, de dire que 
Vélite se fera précisément par ^abolition franche et entière 
de toutes les vieilles haines qui ont failli nous perdre. Laissez- 
moi vous demander d''insister, comme vous Vindiquez déjà, 
sur les améliorations et les éclaireissements dont le texte 
sénatorial est susceptible, plutôt que d^y flairer, comme 
vous dites, la /ivlilique et Cintrigue. Je suis heureux que 
vous vous efforcirz de rendre le projet inattaquable. Ve.vemple 
du Secours national prouve que ce n'' est pas une chimère ; 
c'est un effort, c^est un progrès, c''est un mutuel sacrifice 
des intérêts de parti à l^ intérêt de la patrie. Je crains comme 



PENDANT LA BATAILLE DH VERDUN 65 

VOUS la désagrégation gui, à ce bloc des croyances les plus 
diverses, cimentées par le seul héroïsme, substituerait vile 
les antipathies aveugles de classe, de secte ou de parti. 
J"* espère que vous prendrez en main cette bonne cause, 
dans Vesprit même du?>(^convs nalionalerrfe Vunion sacrée... 

Celle Icllrc est belle, vraie, persuasive ; elle me trouve 
dans les sentiments quelle ma reconnus et quelle 
mengage à répandre. Elle me rend justice, et à mon 
tour, je me plais à proclamer que du haut de la tribune, 
ministres et rapporteur ont prodigué les assurances d une 
largeur d esprit, presque d une Iratcrnité idéale. Pain- 
levé a déclaré qu'il ne veut pas d une loi imposée par une 
majorité à une minorité, mais d une loi acclamée par 
1 unanimité. Son désir d union a été confirmé par les 
ministres Bourgeois et Viviani. Il ne nous reste donc 
(ju à nous mettre d accord sur la réalisation législative 
de nos communes bonnes intentions. 

C est une tàdie urgente, puiscpj aujourd liui jeudi, le 
Sénat, après avoir consacré cin(j séances à la discussion 
générale, pas.-;e à lexamen des articles. C'est une tâche 
d importance capitale, et, vous allez le voir, de bien plus 
détendue qu"on ne croyait d'abord. 

Combien d enfants aujourd liui ont leur sort suspendu 
à cette loi.' Bourgeois, le i8 février, en a fait le calcul. 
(( La nation assume la protection des enfants mineurs 
dont le père ou le soutien de famille a été victime dans 
sa personne de la guerre de 191 'i » . Voilà le texte de 
lartide premier. Et par victime, d après 1 article 3, 
nous entendons « toute personne qui aura été tuée par 
I ennemi, ou bien aura subi, par suite de blessures ou de 
maladies contractées ou aggravées par le lait de guerre, 
une diminution totale ou partielle de sa capacité de tra- 
vail ». Dans ces conditions, le iH février, au moment où 
il parlait, Léon Bourgeois se voyait en présence de huit 
ou neuf cent mille orphelins de la guerre. Suis je exa- 

4. 



Gf) PENDANT I>A nATAII.LE DE VEUDUN 

géré on supposant, (pi à colle licvu'C ils peuvent être 
un million .' 

Un million trentauls inléressés par celle loi ! Il n'y a 
Jonc pas en France une seule commune, un seul grou- 
pemcntsocial ou corporalirqui ne doive rétudier soigneu- 
sement. Mais il Y a plus. Bourgeois nous a donné à com- 
prendre sa pensée de derrière la lète. pensée d immense 
importance. Une fois celle loi volée, on s occupera de 
l'étendre aux autres orphelins, et puis, après avoir 
soufflé, dans une troisième étape, on cliercheraà I étendre 
5 tous les enfants de France. 

Croyez-moi, les radicaux à cette heure n'entreprennent 
rien de moins cpie d établir le statut do la jeunesse fran- 
çaise. 

C'est donc qu il faut tâcher d cnlcndro même ce qu ils 
ne disent pas tout net. 11 s'agit de voir et de prévoir. 

Les préfets vont ils devenir aujourd hui les tuteurs et 
les maîtres absolus d un million d enfants français? 
Seront-ils demain les maîtres absolus de tous les enfants 
français .' Ainsi se pose le problème. 

Le plus émouvant et le plus grave des problèmes, car 
il ne s agit pas seulement de secourir des enfants en bas 
Age, ni môme do les aider à faire leurs études. Ces 
pupilles de la nation seront protégés jus(|u'à leur majo- 
rité. Jusqu à leur vingt et unième année, les lils de ceux 
qui nous sauvèrent recevront de la patrie une protection 
malorielie et morale. 

\'ous onlcndo/ bien ces doux mots. Aide matérielle'.' 
cest-à dire pension, secours, boiuses. allocations, caisse 
des écoles, etc. Aide morale.' Yiviani dans son discours, 
destiné pourtant à calmer les appréhensions, n"a pas 
crainldo dire ([ue là se trouvait la partie « la plus redou- 
table du projet ». 

Est ce habileté? Sin- ce point « redoulablo », h^ projet 
reste vague. Sa pensée demeure au lond d un gri- 
moire de basoche (pic nous allons essayer de pénc- 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnDLN U~ 

lier grâce aux clarlés <[u"a données à la Irilniiic le garde 
des sceaux. Ecoutcz-Ie : 

« L'olTicc départemental, dit il, a le droit (de quelque 
orphelin de la guerre qu il s agisse et quand même il 
aurait sa mère, ou ses grands-parents, ou un tuteur tes- 
tamentaire, d exercer une surveillance morale sur lédu- 
calion do lenfant et sur sa direction... Lors(jue 1 enfant 
aura atteint 12 ou l'î ans, au moment où se posera la 
véritable question, pourquoi loflice lui-même, s il n'y 
a pas de conseiller de tutelle, n aurait il pas le droit, de 
par la surveillance morale qu il aura exercée, de par les 
renseignements (jui auront pu lui être fournis, de s inté- 
resser au sort de l'enfant, d accord avec sa famille, et 
aussi en discussion quchjuefois avec sa famille .' » 

Voilà une terrible prétention. Et le ministre, en 
toute sérénité, précise. 11 examine le cas dun enfant 
bien doué dont la mère s aHirmera « assez renseignée 
pour savoir le spectacle qu'offrent aux regards les pro- 
fessions libérales où les hommes s'entassent, créant 
entre eux des concurrences acharnées. » A cette mère, 
M. Viviaai va décerner des éloges? Nullement. « Il y 
aura une nécessité pour lollice, dit il, d intervenir 
auprès de la mère, pour lui faire comprendre qu'il y a 
là un enfant de premier ordre, un enfant sur leciucl on 
ne pourra pas avoir de mécompte... » 

C'est prodigieux ! On avait cru, comprenant mal 
jadis ime image de ^ iviani, qu'il se chargeait d éteindre 
et d'allumer les étoiles, mais voici qu il lit dans le ciel 
et se fait astrologue. C est plus réellement dangereux 
pour nous. 

Il y aura nécessité pour l'olTlce d intervenir « alin de 
lutter contre cet égoïsmc (jui, quelcjuefois. se mêle à 
celte tendresse complexe cl indélinissable ([ue renferme 
le cœiu' d une mère ». 

Ainsi parle l-il. Je n'en reviens pas ! Traiter ainsi les 
mères, veuves des héros ! Préférer à leur tendresse et à 



(»8 PKNDANT LA BATAILLE DE Vi:HDUN 

leur Iton sons la froide indilîércncc adniinislrative de 
M. le préfet et les « icnseii,Micincnls » de messieurs les 
déléijués clccloraux ! 

Car enfin, dans tout cela, ([uelquc pudeur que Ion 
nielle à voiler sa figure, c'est toujours du préfet qu'il 
saglt. I/oIfice départemenlal nesl pas une personne en 
chair et en os. L lioinnic agissant, de quehpie manière 
que vous le masquiez, ce sera le préfet. Et tout le monde 
vous cric, avec moi, que « pour protéger » les orphelins 
de guerre, il ne faut à aucun prix imposer aux familles 
les plus respeclables de France des personnages qui, 
même malgré eux, seront toujours des hommes politi- 
ques et des agents électoraux. 

... L heure me presse; jo dois abréger; nous revien- 
drons sur celle défense des familles, sur celle défense 
|ihilosophi(pie et vivante d u.ic conception française pour 
hupielle nos soldats se ballent. On veut sacrider le foyer 
familial au caporalisme prussien et au \ ieux Dieu alle- 
mand. 

« En soiiime, dit le Temps, par 1 office départemenlal, 
loule une adininlsirallon ofTicielle se iressc. là où il eût 
pu sudire do 1 aciion dos faiiilllos et des associations pri- 
vées. » 

J'applaudis et je précise. On ne critique bien que si 
l'on substitue à la proposition qu'on écarte une proposi- 
tion ferme. Si vous me demande/ quel organisme je 
vais iiuaglnor en place de vos oHices nationaux et dépar- 
lonientaux, c'est-à dire pour me débarrasser de M. le 
préfet, je vous réponds sans hésiter : L'organisme que je 
vous propose existe cl fonctionne depuis bientôt deux ans ; 
pliénomône inouï dans nos annales du xx'' siècle et 
môme du xix*" siècle, il a distribué dos millions à dos 
Minros de loulos les confessions ot de tous les partis, et 
tous les l'raiiçals sont satisfaits. C'est le Secours nalional. 
Chargez-le de la proleclion des orplielins. Qu il soit lui- 
même Notre Ollicc nalional, (pi il soit autorisé à conti- 



PENDANT I.A BATAILLE DE VERDUN Gi) 

nucr de se recruter par cooplallon, rjuil soil cliargé de 
susciter à sa ressemblance, sous sa ilirection et sous son 
contrôle, des filiales dans tous les départements, et vous 
aurez voté, comme nous sommes tous, dans tous les 
partis, d'accord pour le vouloir, une grande loi organique 
satisfaisant l'unanimitt- française. 



XVI 

PLUS DE SAGESSE Eï D'HUMILITÉ 

Le Parlemenl. 

iS mars i(ji6. 

11 y a six jours, le professeur du Coll('p;e de l'^ance, 
M. Le Chatelier, publiait ces paroles, qu il avait recueil- 
lies d un chef, à la veille de Verdun : « Les Allemands 
préparent une très grosse attaque sur notre front, ai'ec des 
moyens matériels considérables. Nous sommes prévenus et 
prenons nos mesures en conséquence. Mais il faudrait avoir 
la tête libre et ne pas être obligé de se défendre contre les 
attaques de ^intérieur. » 

Ce nestpas une séance comme celle d'hier à la Chambre 
qui libérera 1 esprit de nos chefs. 

Comment qualifier une toile journée, dans un tel 
moment '.' 

Le président Deschanel a dit (en la réprouvant) rjue 
c était « une discussion sur les opérations militaires et 
sur la conduite des chefs ». L'orateur et ses amis, plus 
neltemeni, se sont vantés de drosser « un acie d'accusa- 
tion ». Pour moi, je m'abstiendrai de déhnilion. C est la 
journée innommable. 

Elle fut loncrue. 



"O PENDANT l.A lîATAII.LE DK VEHOUX 

Je ne compioiuls pas ce (jne veut dire Desclianel, 
(|uand, à ceux qui deiuaudenl que l'on abrège la scène, 
il répond : « M. Accanihrav exprime une pensée person- 
nelle. )) Et ioniens aussi, el tous les autres de répéter : 
« 11 exprime une pensée personnelle. » M. Accambray 
n a jamais piélondu à rien d autre ; il exprime sa pensée 
personnelle, et ceux qui l'applaudissent et l'encouragent 
expriment leur pensée personnelle Peu nous importe. 
Là n est pas la question. Nous reprochons à M. Accam- 
bray et à SCS amis de tenir un langage, de formuler des 
critiques, de dresser un réquisitoire qui tend à troubler 
le commandement et à le discréditer. 

Le devoir des Français de l'arrière est de ne rien faire 
qui puisse ajouter aux soucis de nos chefs eK diminuer la 
foi des soldats. 

Ah ! je sais bien ce que me répondrait mon éminenl 
confrère Desclianel. ce que me répondraient les chefs de 
î^roupe, les minislrables. tous les dignitaires du Parle- 
ment. Ils sont pleins de talent et de bonne volonté 
patriotique. Ils lèveraient les bras au ciel. « Que faire'.' 
I.a Chambre est peut-cire un mal; mais elle existe, il 
faut s en accommoder. C'est un rhumati.Mue avec lequel 
il faut vivre. » 

Je n'aime pas les fatalistes. Ln lc\ raisonnement révèle 
un manque de ressources qui vraiment étonne chez des 
hommes extraordinaires par la fertilité de leurs ingénio- 
sités et dans un lieu où lélat-major el 1 armée sont à 
tous instants si fièrement sommés d'avoir ;\ être vain- 
(pieurs. Allons, ([ue chacun se mette en face de la situa- 
lion parlementaire, el, si nous cherchons bien, nous 
trouverons le remède. 

11 faut rester dans la Constitution ; nul ne voudrait 
(1 aurime avenline; mais depuis vingt mois, les chefs 
lépublicains ont o.sé beaucoup de choses en s'autorisanl 
de la guerre. 

Ils ont supprimé les élections, sujiprimé les révmions 



l'EXUANT LA H.VTAILLE DR \1:RI)U.\ ^I 

ot les coniplfs rendus de mandat; le lion est rompu 
entre les élus et les électeurs. 

ils ont institué que le service militaire était facultatif 
pour l<'s parlementaires. 

Ils ont décidé (jue la loi du "y août sur le cumul des 
traitements civils et militaires ne s'appliquait pas à ceux 
(]ui la votèrent. 

Voilà des audaces. L'opinion publique, pour (jui la 
guerre seule compte, laisse libre jeu à ceux qiii assument 
les responsabilités du pouvoir, et ne leur demande (jue 
la victoire. Ceux qui voient le péril parlementaire, au 
lieu de se plaindre dans le tête à-tête, doivent prendre 
tout haut de sages décisions. Ils ont toute liberté pour 
ti'ouver l'issue d'une situation que chacun déclare 
fâcheuse. 

f>cs séances de la Chambre ne satislonl personne. On 
voit leurs graves défauts. On les redoute. Elles risquent 
de renseigner nos ennemis ; elles ont pu nuire à l'idée 
(juc les neutres se foat de notre pays (\o'[t l'opinion de 
la presse de Genève et de Lausanne sur la Chambre) ; 
elle pourrait inquiéter nos -Vlliés (se reporter aux saillies 
de je ne sais quel député, ces jours ci. sur 1 Angleterre) ; 
elles fournissent des occasions aux amateurs de scandale. 
Ouand on exige 1 impersonnalité de l'armée, pourquoi 
ne pas lexiger du gouvernement? A (|uoi bon. dans ces 
heures graves, maintenir les vieux rites désuets, tout ce 
formalisme lent et théâtral, tout ce moulin à parole qui 
ne fournit aucune farine. 

J'exprime ici une des pensées vraies du Parlement 
sur lui même : « Duperies, écrivait hier le député de 
Monzie de qui lopinion républicaine n'est pas suspecte , 
duperies et les plus graves de toutes, ces débats «juasi- 
ment académiques sur les accidents agricoles et l'embel- 
lissement des \illes, où il est évident que 1 on amuse les 
impatiences parlementaires sur des thèmes inaclucls, 
tandis (pie les problèmes de vie se résohcnl en d'autres 



72 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

lieux, ù labri du conliôle, loin du peuple et de ses 
mandalaircs ! » 

J'enlends bien que M. de Monzio ne s'entendrait peut- 
être pas avec moi dans toutes les parties de son raisonne- 
ment, mais nous sommes d'accord pour constater que la 
plupart des séances que l'on tient sont parfaitement 
oiseuses et aussi pour déclarer que la procédure stérile 
et dangereuse des groupes a fait son temps. Tout son 
article, dans la Renaissance du 18 mars, est ù lire. « En 
vérité, dil-il, le Parlement ne cesse de fonctionner à 
faux que pour fonctionner à vide. Le parlementarisme 
continue d'exister comme profession, non comme service 
national. » 

Sur les critiques, nous voilà tous d'accord. Sommes- 
nous disposés à chercher le remède .' Pour nous mettre 
dans un esprit favorable àcette recherche, un bon moyen : 
c est de penser constamment qu à cette heure le moindre 
des soldats, moralement, par son sacrifice, est supérieur 
au plus méritant des civils. Ils se dévouent pour nous. 
A nous de renoncer à nos privilèges d hier pour les servir 
utilement. 

Ils se dévouent et ils le savent. Jamais armée ne fut 
plus noblement consciente des périls qu'elle aiï'ronte et 
des titres qu'elle conquiert. Lisez cette lettre d un 
ouvrier maçon du pays de Chàlcau-Thierry, âgé de 
trente ans, et à cette heure soldat d infanterie : 

« Je profite d^un petit moment de repos pour vous donner 
de mes nouvelles gui, d^aillcurs, sont toujours bonnes... 
Maintenant je i'ous demanderai ce que i'ous pensez de cette 
terrible bataille qui se livre autour de Verdun et quel ej jet 
cela produira. Quant à moi, j^ai le jcrmc espoir que ça 
hâtera la fin des hostilités, car les Boches sont complètement 
anéantis, ils sont littéralement jauchés par nos canons et 
nos mitrailleuses, et je vous assure qwil en est resté quel- 
ques-uns sur le carreau, au moins 125 à 130.000 morts, 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN ^3 

pour quoi gagner ? rien. Voudrez-cous bien, je vous en prie, 
me confier cotre impression à ce sujet et ce que Von en pense 
à Paris. 

I' Maintenant je vous dirai que ça nous réconforte un peu, 
et le moral des troupes s^ améliore, car Von s'' aperçoit que les 
Boches sont maintenant impuissants à nous faire reculer, 
malgré leurs attaques en masses. 

i> Cest effrayant de voir cette boucherie, et comme nos 
canons sont heureux et s'en donnent à cœur joie de faucher 
par milliers cette sale race de Boches. Ah ! vivement, que 
nous ayons tué le dernier et que nous puissions rentrer cha- 
cun chez nous pour goûter un repos bien mérité, et combien 
aurons-nous à raconter de ces épisodes de guerre dont nous 
sommes les glorieux héros. 

« Nous pouvons et avons le droit de le réclamer ce titre de 
héros, et celui qui aura la chance d'en revenir, j^espère 
que le peuple français saura lui en cire reconnaissant, car 
il sortira de la plus terrible et gigantesque lutte que Von aura 
vue depuis que le monde est monde. 

« Vous autres, à Varrière, vous ne pouvez pas vous figurer 
ce qui se passe, et jamais vous ne saurez tout ce qu'il nous 
faut endurer et le courage qu'il nous faut avoir pour résister 
à toutes ces atrocités. Mais nous avons la foi de vaincre 
et nous vaincrons, dussions-nous y laisser tous nos os ; 
aussi c'est pourquoi je vous dis qu'après tant d'héroïsme 
dépensé, les survivants auront droit à tous les égards. » 

En voilà vm langage de soldat conscient ! comme il 
éclaire lavenir, ô mes collègues ! Tandis cjuc nos soldais 
consentent avec un enthousiasme sublime les plus 
elîroyables sacrifices pour nous sauver tous, est-il donc 
impossible de faire régner parmi nous plus de sagesse et 
d'humilité '.' 



^', Pl'XDANT L.V IJATAILLE DE VERDUN 



X^ I [bis) 

NOUS ESPÉRONS ENCORE QUE DRIANT 
EST EN VIE 

In memorinm. 



18 mars njiC). 

Tandis que j'écris, ce vendredi soir, j ouvre le Temps. 
qui croit pouvoir dire que « La mort du lieulenani-colonel 
Driant ne paraît malheureusement plus douteuse... )) 
Mais non, espérons encore. Rien n est certain. J'ai de- 
mandéà M"" Driant de vouloir bien me permettre dédire 
les raisons que nous avons d'écarter lellroyable nouvelle. 
M"'" Drianl m"a mis à même de publier les laits plus 
rassurants que voici : 

Nous pouvons suivre la trace du colonel jusqu'au 
mardi -j.i lévrier. A ce moment-là il n élait pas, connue 
on la imprimé, à la tète de son bataillon, armé de gre- 
nades, pour un assaut; le bois élait cerné et le colonel 
était seul ou accompagné d un homme ou deux. Il avait 
un fusil à la main. 

Des laits nouveaux viennent augmenter notre espoir : 
le fils d un instituteur du Pas-de-Calais vient d écrire à 
ses parents : « J'ai été lait prisonnier en même temps 
(|ue le colonel Driant. » 

Un excellent ami du colonel, le capitaine de V..., a 
cnxoyé ce mot: « Un neveu du colonel P..., qui com- 
mandait ma brigade, a écrit à son jH-re ([u il était prison- 
nier à Soldau avec le colonel. » 

Enfin un télégramme de Berne dit : « Suivant ren- 
seignements Croix-Rouge allemande Iranmis ambas- 



l'I-NOANT I,A liATAILI.R DK VKIIDLX ^5 

sadc Espagne, le colonel ne ligure pas actuellement sur 
liste prisonniers blessés ou morts. Ceci sous réserves 
informations ultérieures. » 

Dans ces incertitudes, continuons de croire notre 
ardent désir. 

M'""' Driant m'a dit encore : « Je suis touchée au delà 
do tout ce (ju on peut exprimer des marques de sympa- 
thies qui m arrivent de tous les côtés et même de nos 
adversaires. Cette alîection, cette admiration pour le 
colonel est mon meilleur réconfort. » 



XVII 

COMMENT CHACUN DE NOUS 

POURU\lT-iL M1':\AGER ET ACCROITRE 

LES RESSOURCES DE L'ÉTAT .' 

Aslreujnons-noas à des reslridions volontaires . 

20 mars ic)iG. 

Au cours de ces combats victorieux de \ erdun, nous 
admirons, chaque jour davantage, la méthode de nos 
chefs et Ihéroïsme de nos soldats, et plus nous prenons 
conscience de leurs efforts sublimes, plus nous voudrions 
(|ue toutes les forces du pays, toutes sans exception, fus- 
sent employées en vue du succès, pour alléger et pour 
abréger la sanglante tragédie. 

J ai quelquefois entendu dire que durant une guerre 
les civils n avaient rien à faire et que seul le soldat pou- 
vait servir d une manière efficace. Sous une apparence 
d humilité, cotte façon de voir est mauvaise conseillère. 
La guerre n est plus limitée à un choc long ou bref des 
armées ; les forces diverses et totales des Nations sont 



^6 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

engagées dans la bataille : lagriculteur qui ouvre un 
sillon, louvrior qui tourne un obus, le financier qui 
cherche à améliorer le change, le commerçant (jui réussit 
à faire arriver une cargaison impatiemment attendue, 
1 écrivain qui donne une expression aux pensées natio- 
nales combattent au même titre que le soldat dans sa 
tranchée. Certes ils ne peuvent pas prétendre à la même 
gratitude nationale; si réelle que soit leur utilité, leur 
mérite est bien moindre. Ils ne soull'renl pas, et c est le 
sacrifice qui fait la grandeur sans égale du combattant, 
mais ils sont les auxiliaires de la résistance et les aides 
de la victoire. Chacun de nous doit acquérir l'esprit de 
sacrifice que montrent les soldats. 

Prêts à obéir, nous attendons des conseils ou des ordres 
pour vivre au jour le jour d'une manière utile à la défense 
nationale. 

Il est important que nous sachions voir comment les 
Allemands en Allemagne acceptent tous les jours la dure 
contrainte de privations sans cesse accrues. Cette vue 
nous donnera d abord 1 idée de leur rendre ces privations 
encore plus dures ; mais nous dépasserons cette première 
partie du raisonnement. Ne pensez-vous pas que nous 
aurions intérêt à économiser, nous aussi, et à accroître 
nos propres forces '.' Notre bon sens et notre volonté 
patriotique nous invitent à accepter de bon cœur ce que 
les Allemands subissent dans le désir de nous asservir. 

Nous avons déjà publié ici « quelques conseils au 
civil » ; nous aimerions qu une voix autorisée menât 
d'une manière syslémalitjue et retentissante une cam- 
pagne pour détourner les Français du gaspillage auquel 
en pleine guerre ils se laissent trop volontiers aller, le 
plus souvent d'ailleurs par ignorance. 

C est une adairc importante de restreindre les res- 
sources de l'ennemi ("par le blocus) ; maisc est également 
important de bien utiliser, de ménager les res.sources 
matérielles dont disposent les Alliés. 



PENDANT I.A BATAILLE I)K VERDUN 77 

A peine l'ai-jc iiiiinimé que je vois chacun, et parmi 
les plus imporlanls de lElal, me donner des si^'ncs d ap- 
probation ; mais je n'entends personne nous donner des 
directions. Sur un sujet de cette importance, après vingt 
mois de guerre, le monde politi(jue est nmct ; la presse. 
qui, depuis le début de la guerre, a rendu de très grands 
services de réconfort et d avertissement, ne sCst pas 
encore placée à ce pointdc vue ; le gouvernement devrait 
s'organiser pour agir. 

Cette guerre est sans précédent. Elle ne peut pas être 
menée selon lesprit des guerres anciennes, cjui se résu- 
maient peut-être dans le choc de deux armées sur un 
champ de bataille déterminé. Les nations se sont levées ; 
chacune d elles fait bloc, et leurs masses s'affrontent. 
Tous leurs citoyens combattent ; la totalité de leurs forces 
sont engagées. Le travail du pavsan, de l'ouvrier, du 
commerçant concourent, comme le travail du soldat, à 
ce qui est le but fmal de la lutte, à la destruction des 
forces militaires ennemies. 

Issues de la concentration de toutes les énergies natio- 
nales, les armées en reçoivent une prodigieuse puissance 
de choc, mais, par contre, elles olTrent une plus grande 
surface vulnérable aux coups, car tout ce qui atteint la 
nation, en quehpie partie ([ue ce soit, retentit dans 
larmée. L'armée française, 1 armée allemande sont si 
intimement soudées, chacune, avec la France ou 1 Alle- 
magne, que toute blessure reçue par le corps .social affai- 
blit le soldat sur le champ de bataille. 

On dit quelquefois : « Ou importent les rumeurs 
infâmes, qu importent les intrigues ou les scandales des 
politiciens ; totite la France est aux armées ; le reste ne 
compte pas. » Erreur ! toutes choses sont engrenées de 
telle sorte que non seulement les forces matéiielles, 
mais le moral même du combattant arrivent à dépendre 
de la vigueur et de la santé morale de ceux qui ont charge 
des travaux de 1 intérieur. 



-8 l'F.XDAXT LA 15ATA1LLE HE VEHDUN 

MTaihlir le moral, iiKjuicler et diviser les esprits, 
frapper l'agricullure, la priver de semences et d'engrais, 
suspendre la vie industrielle et commerciale, ruiner le 
crédit, voilà anjourd hui dos actes de guerre, des moyens 
directement adaptés au but llnal, f[ui est la destruction 
des armées ennemies. 11 s'agit de dessécher la sève du 
corps social et de tarir les sources de vie où puisent sans 
cesse les forces militaires. Les formidables armées de la 
Franco, de 1 Angleterre, de la Russie, de lltalie, delà 
Germanie ne pourront être dispersées par le canon, qu'à 
mesure qu elles seront alTaiblles par 1 épuisement de leurs 
nations. 

Il s agit d'épier toutes les tares,, toutes les faiblesses 
morales et économiques de 1 Allemagne, de découvrir ce 
(|ui lui man(pie et ce qu'elle craint, puis, le point délicat 
trouvé, il l'aut frnpper vite et fort, sans pitié et sans fai- 
blesse. 

Rationner lAllemagne, imposer à tous ses habitants 
des privations (juolidicnncs, contraindre le paysan à tuer 
sa vache, augmenter le coût de 1 existence, ruiner les in- 
dustries, interrompre le commerce, obliger 1 Etat à 
étendre partout sa tyrannie, le contraindre à exercer un 
contrôle absolu sur l'alimentation, à inventorier et à 
réquisitionner toutes les denrées, à déprécier sa monnaie, 
h écraser le peuple sous le poids des inqiùts, c est préparer 
chez cent millions d'individus une soulTrnnce, ime lassi- 
tude, (jui peu à peu s étendront des faubourgs et des 
canq)agne3 jus(ju'au frnnt pour y troubler les cœurs et y 
déprimer les courages. 

Mais en même temps, les coups ainsi portés à 1 ennemi, 
il faut les |)aier chez soi ; il faut tendre le courage de 
chacun vers le but à atteindre, il faut é\iterles achats <\ 
l'étranger, extraire du .sol national par le travail de tous 
toutce(pi il petit produire ; il faut cultiver la terre, faire 
rendre à plein les mines, les usines et les manufactures, 
régler et nmlliplicr les transports, et [)uis, c'est mon 



PENDANT I.V BATAILLE DR VERDUN 



:o 



refrain, il faut exiger du patriotisme de clianin les 
efiorts de volonté, d énergie et de bon sons que la con- 
trainte et la nécessité imposent aux Allemands. 

Mais précisément, nous tous, patriotes de bonne volonté 
et de bon sens, sommes-nous renseignés.' Savons nous 
bien exactement de (jucllc manière nous devons régler 
notre vie quotidienne au point de vue économique .' Eh ! 
comment le saurions nous si nul ne nous la dit? 

Une idée ! Nous avons un très grand nombre de mi- 
nistres, tètes blanches et sages, parfois, ce me semble, 
sans travail ni emploi bien déterminés ; povirquoi Tundc 
ces Neslors ne prendrait-il pas la direction de cette édu- 
cation du pays : 

L'Angleterre vient de nous donner lexemple en char- 
geant lord Crcwe de la guerre économique. Tous les or- 
ganes dedocumentalion, d étude et d'exécution existent, 
éparpillés dans nos divers ministères ; il faut simplement 
coordonner leurs elîorts et leur donner une voix. Après 
vingt mois de guerre, il serait peut-être temps que la 
lutte économique fût dirigée en France, si c est vrai 
quelle doit être tenue pour une annexe de la lutte mili- 
taire. 

P. -S. — Théodor WollV, directeur du Berliner Taije- 
bkUl, déclare dans son article du l'i mars dernier : 
« Beaucoup des savants allemands qui ont signé le 
fameux manifeste des ()'i ont donné leur nom, on peut 
maintenant le dire, sans avoirvu le texte et ne l'auraient 
pas signé s'ils l'avaient lu, par exemple Ehrlich et Was- 
sermann ». 

Ces excuses viennent tardivement. 



8o PENDANT L\ BATAILLE DE VERDUN 



XVIII 

RENONCEZ A FAIRE UNE LOI NATIONALE 

Si VOUS REFUSEZ 

DE VOUS METTRE AU-DESSUS DES PARTIS 

Les orphelins de la guerre. 

22 mars 1916. 

Pour la troisième fois, examinons le sort que le Sénat 
veut faire aux enfants des victimes de la guerre. Vous 
savez l'importance sociale de cette loi ? Dans la dernière 
séance, le garde des sceaux a dit qu'elle concernait déjà 
un million quatre cent mille enfants. Là-dessus imaginez 
quantativcment et qualitativement, pour parler comme 
les pédants quels intérêts matériels et moraux sont en 
cause. 

Si 1 on vote le texte proposé par M. A iviani, loftice 
départemental des orphelins de la guerre deviendra le 
maître absolu des pupilles de la Nation... 

Et 1 ofïice départemental, quand on passe au fait et au 
prendre, c'est le préfet et le délégué communal ou élec- 
toral, .le le repète, et c'est le fait à ne pas perdre de vue ; 
il domine tout le débat. 

Donc, je reprends le (il de 1 idée, si Ion vote le texte 
proposé par Viviani, le préfet et son délégué communal, 
dont vous connaissez le caractère et le rôle électoral, 
deviendront les maîtres absolus de la direction morale ù 
donner aux enfants des héros de la guerre. 

M. ^ iviani le déclare en termes nets, parlant de tous 
les pupilles de la nation, quelle que soit leur situation 
sociale : I olTice (le préfet) a le droit « d'exercer une sur- 



PENDANT LA n.VTAII.Li; DE VERDUN 8l 

vcillancc inoralcî sur l'cduraliori de Icnranl cl sur sa 
direcliou ». Non seulement dans le premier âge, mais 
encore « lorstjue l enlaiil aura all(Mnt douze ou Irei/.e ans, 
au moment où se posera la \érilaljle<[ucslion » du choix 
d'une école ou d'une carrière. 

Je m'étonne moi-même de ce que j'écris là; j'ai dû 
relire plusieurs (ois ÏOlJiciel, le texte est certain. 

1) ailleurs, malgré la crise du papier, on a voté l'affi- 
chage sur les nmrs de toutes les communes de France 
d'une déclaration solennelle où M. Viviani nous prévient 
qu'un préfet, (juand il dillérera d'avis avec une mère sur 
l'avenir d'un enfant, se trouvera dans la « nécessité 
d intervenir ». Intervenir '.' Comment .' Pourquoi .' « Afin 
de lutterconlrecetégoïsmequi quelquefois se mêle à cette 
tendresse complexe et indéfinissable que renferme le cœur 
d une mère ». 

Si vous ne pouvez pas en croire mon article, allez sur 
les murs de votre mairie. Je voudrais ([uo le contexte 
adoucit la brutalité de celte mainmise de ladministration 
électorale sur l'enfant. Mais lisez les textes; voici la réfé- 
rence complète : Journal officiel, Sénat, séance du 
H) mars i<)i<). page r>8, colonne i in niedio. 

Cette doctrine à la([uelle j'épargne un qualificatif n'est 
pas une erreur d improvisation. A la séance suivante 
(17 mars), tout en couvrant de fleurs un contre projet de 
M. Monis(où je constate d'ailleurs quelques dispositions 
excellentes), ÏM. Viviani a nettement prévenu ce sénateur 
que le gouvernement et la commission s opposeront avec 
la dernière opposition à ce que, fût ce sur de menus 
points, les enfants échappent au préfet. Quoi ! quel(|ues 
esprits timorés préféreraient les vues et direction d un 
magistrat aux vues et direction d un préfet.' Viviani s y 
refuse : « Nous ne voulons pas, dit il, de I introduction 
du juge des tutelles; nous voulons rinlroduclion de 
l'office » (c'est à-dire du préfet et du délégué cantonal. 
Journal officiel, page 17',, colonne 2 m medio). 

5. 



Si PENDANT LA BATAILLE DK VKHOUN 

— Hah ! me dit un lecteur. C(>ltc direction morale et 
préfectorale (qui variera selon le parti en possession du 
ministère de 1 Intérieur) plaira toujours à un certain 
nombre de familles. Les autres, celle que la religion du 
préfet blesserait, pourront s'y soustraire. La direction 
morale du préfet et de .son délégué est obligatoire, mais 
il n'y a tout de même pas de .sanction inscrite dans la 
loi. 

— Pardon ! lecteur, le texte est beaucoup plus mécbant 
que votre premier regard ne le voit. La vipère sommeille 
dans les herbes. Lisez à tète reposée ce bel article \, chef- 
d'œuvre dhvpocrisie, et appréciez la moisurc : 

« Art. \. — Lorsque le père ou. le soutien du pupille 
est mort ou réduit à l'incapacité totale de gagner sa vie, 
la nation assume la charge, partiei.lk ou totale, de 
l'entretien matériel et de l'éducation nécessaires au déve- 
loppement normal du pupille dans le cas d insi[ljlsancc de 
ressources de la famille n . 

Que dls-je. une vipère ! c'est tout un nid de ces rep- 
tiles. 

Que ce texte .soit voté, vous vovez ce (jue devient la 
France après la guerre ? 11 y aura dans chacjue départe- 
ment un office qui distribuera les deniers publics à 
chaque famile (ou à chacpie œuvre) ayant recueilli un ou 
plusieurspupilles. Il les distribuera suivant t[ue le délégué 
communal du préfet, personnage chargé de triturer les 
élections, aura jugé (jue telle famille a « une fortinie 
sulfisanle » ou que tel enfant a besoin pour « son déve- 
loppement normal » de bourses et d allocations pendant 
de longues années... ^L^lhcur à (pii \ote mal ! 

Voyons clair et parlons net. 11 ne faut pas (pie 1 Etal 
se ré.serve la faculté de brimer les faniilles rebelles à ses 
mdications électorales, on bien dacheler par ses faveurs 
la conscience des familles pauvres. 

.\u lieu de laisser à l'arbitraire de 1 olficcdéparlenicn- 
lal le droit de désigner ceux des orpln-lins (|ui poursui- 



l'RNDAM' I.V n ATA M. LE DE VERDUN 8'i 

vront leurs études avec des bourses, la loi devra fixer 
quels examens subis victorieusement doimeront aux 
orphelins un droit absolu à la bourse. Je dis un droit 
absolu, ipso farta, du l'ail seul do loxamensubi, cl quelle 
que soit la situation de fortune. Si la loi s'y refuse, elle 
livrera toutes les familles au bon plaisir de l'olTice dépar- 
temental, c est-à dire du préfet, c'est-à-dire des délégués 
communaux ou électoraux. 

En Angleterre, les familles des engagés, même niil- 
llonuaires, ont droit à rallocation. Il n y a pas d autre 
moyen d'éviter les injustices. Vous dites qu'en France, 
autour des allocations, il n y a pas eu d injustice ? Plaise 
au ciel ! Mais contentons-nous de dire qu'il y a eu, çà et 
là, des apparences d'injustice et ([u'elles furent funestes 
au moral des populations dans certaines régions. 

Je voudrais que 1 Etat donnât à tous les enfants, sans 
débattre s'ils ont ou non des res-sources. C'est une dette 
nationale ([ue la France a contractée. Va-t-elle la refuser 
à un enfant parce que le délégué cantonal le déclare de 
famille aisée.' Les riches seraient incités, par leur senti- 
ment propre et par lopinion publi([ue, à renoncer à 
toucher, mais je ne veux pas qu'un personnage politique 
ait le droit de contester ce ([ui est dû aux héros. 

L'Etat devrait donner, les départements et les com- 
munes devraient être autorisés à donner à tous les 
pupilles de la nation des secours s'ajoutant aux pensions 
et proportionnels à ces pensions. Puis, à ceux de ces 
enfants qui auraient subi avec succès certains examens, 
des bourses ou allocations supplémentaires seraient 
ac([uises de plein droit. 

Voilà pour les enfants de la guerre qui ont des familles. 
Quant aux autres, je les vois aller aux gré des parents 
survivants ou des tuteurs, dans des œuvres privées, 
soutenues par les souscriptions privées et par les sub- 
ventions ollicielles, au prorata des orphelins qu'elles 
ont recueillis. 



Ô/, PENDANT LA BATAILLE DE VEIIDUN 

Je ne fais là qu'enregistrer ce qui existe déjà ; je me 
borne à demander que l'on codifie ce que depuis le début 
de la guerre nous voyons tout spontanément sorganiser 
sous nos \eux. 

C est sur celte méthode que Ion distribue aux œuvres 
d'orphelins, régulièrement et sans distinction d'opinion, 
les sonuncs (pii furent recueillies lan dernier par la 
Journée des Orphelins. iVos lecteurs veulent peut-être bien 
se rappeler (pi avant pris en main, d accord avec eux, 
cette juste cause, nous avons obtenu que la distribution 
de ce trésor de la générosité patriotique fut faite par le 
Secours national. Ce comité d'union parfaite procède 
avec beaucoup de tact aux contiôles nécessaires, et 
tous les partis se déclarent satisfaits. Pouniuoi ne pro- 
longerait-on pas le Connté du Secours national dans ses 
fonctions ? 

Qu il soit chargé de la j)rolection des orphelins ! Qu'il 
soit invité ù susciterdes filiales dans tous les départements, 
et que formées à sa ressemblance, celles-ci fonctionnent 
sous sa direction ! Nous le demandions dans notre article 
du iG mars, d accord certainement avec d excellents 
esprits de tous les partis. Deux éminents jurisconsultes, 
M.M. les sénateurs de J.amarzelle et Larère viennent de 
déposer à cet elfetun amendement. L Eclio l'a publié. Je 
rappelle son article 3 : « Le Comité du Secours national 
siégeant à Paris est constitué représentant et protecteur 
des pupilles de la nation... » C'est confirmer une situa- 
tion de fait. A cpiel propos imaginerait-on de dépoi^séder 
cette belle institution où chacjue Franrais trouve un 
homme en ([ui il a confiance? Le Secours national a beau- 
coup fait durant la guerre pour la paix des esprits. Je 
supplie les sénateurs de réclamer les raisons de la com- 
mission, si elle en a, inlassablement. 

Il est impossible que la commission et le gouvernement 
s" obstinent à faire du préfet le centre et le maître de ces 
oirices départementaux (pii vont posséder demain dans la 



PENDANT LA HATAILKE: I)E VERDUN 8> 

France entière une si prodigieuse puissance. Donner à 
cet agent électoral la disposition des millions que chaque 
année, durant une vingtaine d années, on va distribuer, 
ce n'est pas bien ; lui confier la « direction » morale d'une 
élite de ([uatorze cent mille enfants, c'est inadmissible. A 
s'entêter, le gouvcrnementbriseraitl union sacrée au Par- 
lement. 

Si le gouvernement et les parlementaires ne veulent pas 
nous donner satisfaction, s ils s entêtent à tirer de cette 
grande loi de générosité, de gratitude et de justice, un 
avantage électoral, eli bien ! au moins qu'ils ajournent 
le scandale ! Qu'ils ajournent de manquer à la justice et 
à la déférence envers les familles en deuil. Par de tels 
débats dans une telle heure ! Attendons que les combat- 
tants reviennent, écoulent et donnent leur avis, ''our 
reprendre un mot prononcé par Liutilhac dès la première 
séance, un mot que \iviani, lui aussi, a retenu : si vous 
ne voulez pas tenir compte du veto que justement nous 
mettons à un embauchage électoral des orphelins 
héro'iques, « fermons ce dossier et renvoyons la discus- 
sion du projet après la guerre ». 

A défaut d une entente, le silence ! 

P. -S. — Un bataillon de chasseurs qui sous les ordres 
du lieutenant-colonel Driant vient de se couvrir de gloire 
au bois des Caures, est en train de se reconstituer et de se 
reposer. 

Ces héros aimeraient avoir une fanfare. Les instrumen- 
tistes existent, mais non les instruments, ([ue le règle- 
ment ne prévoit d'ailleurs pas. Leur chef nous les 
demande au nom de Drianl. ('.est dire que sans délai 
nous devons les leur oll'rir. 



86 PENDANT LA liATAlLLE DE VEUDUX 

MX 
\A KILT LU E.\ ORIENT 



2'5 mars it)i6. 

En 191 4, à la veille de la guciTC, je faisais un voyage 
d'étude en AsieMincure et j "y visitais les établissements 
IVançais d inslruclion. Dans le même temps, le générai 
Dolot s'en allait jusqu'à MossouL Bagdad. Keibela. puis 
Petra, et vous devinez quel accueil nos religieux et leurs 
jeunes élèves faisaient au grand chef français qu'ils solli- 
citaient d entrer dans leurs classes au chant de la Mar- 
seillaise. Aujourd Lui, sous ce titre (|ui donne 1 esprit de 
son livre, i Iitjhience française en Mésopotamie \ le général 
Dolot publie le récit charmant et fidèle de ses journées 
de route. J'éprouve un grand plaisir à confronter nos 
impressions. Elles s'accordent. Le général est allé dans 
le royaume des Dominicains, au pavs de Ninive et de 
Babylone, et mol. d Adana à Meyroulh. j ai traver.sé le 
royaume des Jésuites ; d un côté connue de 1 aulre, en 
1914, nous avons rencontré d'innombrables sympathies. 
Même les fonctionnaires de tous grades, obéis.sant ;\ leur 
instinct et aux ordres (ju ils avaient reçus de Constanli- 
nople, ont été infiniment aimables cl allenlil's à nmn 
endroit. iSe poussèrent-ils pas la courtoisie jusqu'à refaire 
dans la montagne certaines pistes que je devais suivre ! 
Et puis, à chaque pas. le général et moi nous rencontrions 
des hommes de loi, des médecins, des pharmaciens 
sortis de 1 Université de Beyrouth et une luullilude 
d'élèves formés par les La/aristes, les Assomptionnistes, 
toute une élite ;i((piise à la France. 

I. Édité pr lo linllflin de ht SocUHi de <jiographie , 



PKNDAXT r,A MATAILLK UV. VEP.DCN S'^ 

Je rentrai à Paris, plein de graUlude pour ces religieux 
et pour leurs émules de la mission laïque, dont l'eirort 
nous conquiert ainsi par milliers les cœurs et les esprits. 
Plein de gialitude, dis-je. mais fort intiuiet ! Je venais 
de voir (pi à la suite de la loi de séparation, et Taule de 
pouvoir recruter des maîtres en France, ces maisons 
d éducation allaient très vite se fermer ou passer aux 
mains de religieux non Français. 

11 fallait avertir l'opinion et développer un courant 
qui persuadât le Parlement de régler la question en se 
plaçant au seul point de vue de lintérèt français. A peine 
rentré à Paris, je commençai sur le terrain patriotique 
une campagne, dont le premier acte fut un banquet pré- 
sidé par Loviis lîarlhou. T.c général Dolot, comme il le 
rappelle dans son livre, me donna son précieux appui. 
J eus l'occasion de pressentir Jaurès. 

Jaurès, dès mon retour à la Chambre, m'avait inter- 
rogé sur ce que j'avais vu au cours de mon voyage. 

— Les Allemands, lui dis-je, sont en train de mener 
avec une prodigieuse vigueur la conquête économi(|ue de 
lEmpire ottoman. Leur chemin de fer de Bagdad leur 
donne unesupériorité matérielle certaine. îleurcusement 
nous sommes les maîtres de la langue. Aucun Oriental 
nesait l'allemand. 11 faut ([ue les Allemands eux-mêmes 
acceptent de parler français ; sur leurs lignes, tous leurs 
employés sont des élèves de nos religieux français, et par 
là des clients de la France. C'est une situation para- 
doxale, incertaine, mais qu'il faut à tout prix, n est-ce 
pas, prolonger. Pourquoi n'aidoriez-vous pas à sauver 
ces maisons d'enseignement ? Je ne vous propose rien 
(pii puisse desservir votre cause. Au contraire. Les reli- 
gieux, en donnant notre langue à tous ces peuples de 
1 Orient, leur mettent une clef dans la main. Les jeunes 
Svricns me l'ont dit expiessément : Quand nous sortons 
de chez les Pères, nous savons (pie les livres existent, 
nous pui.sons selon notre goût dans votre pensée française. 



88 PENDANT I.V IJATAILT.i: DE VKRDUN 

Tenez, nionslour Jaurès, une après-midi, à Hama, qui 
est ranliciuc Ilamalh do la Bible, j'ai longuement causé 
sur le bord de l'Oronte avec des Arabes chrétiens, 
employés au chemin de fer, (jui me posaient des ques- 
tions sur ll(Mian. Et la franc-maçonnerie, me dit on, a 
d'innombrables adeptes en Orient. 

Ainsi je tentais honnêtement Jaurès ; je lui mettais 
sous les yeux des gâteaux de miel pour l'amener à sou- 
tenir ou du moins à ne pas gêner ma campagne. Mais il 
secouait la tête : 

— (-elui. disait-il, (|ui possède la prééminence économi- 
qucdolt nécessairement prendre la direction de la culture. 

Et tout en se réservant d'étudier la question, il pen- 
chait à nier c|u'il y eût un intérêt vrai et vivant pour la 
France à prolonger ses elVorls sur mi terrain qui échap- 
pait à son activité commerciale. 

Je n'ai pas besoin de dire que je n'accepte pas le fata- 
lisme économique de Jaurès et ses conseils d'inertie. 
Mais c'est vrai, l'esprit allemand cjui rayonnait des loco- 
motives de Bagdad était destiné à nuire terriblement à 
linflucncc française de nos écoles, et la guerre va heu- 
reusement clarifier tout cela. Sur tous nos champs de 
bataille, fût ce dans la boue de la Wocvre et sur les côtes 
de Meuse, ce (jui est en train de se régler, jiarml trente- 
six autres rpiestions, c'est le sort de notre domination 
spirituelle et de notre langue en Orient. 

Les Allemands ont bien cru qu'ils allaient anéanthc 
là-bas notre antique influence. A cette minute encore, 
bien ([u'ils doivent renoncer à leur marche triomphale 
vers l'Kgyplc et les Indes, ils envoient, disent leurs jour- 
naux, des professeurs dans les écoles d Vnatolie, de 
Syrie, de Mésopotamie, d'où ils ont chassé nos maîtres. 
Ils y font enseigner leur langue à côté de la nôtre qu'ils 
n'osent pas bannir immédiatement. Les voilà jiartis pour 
€ la régénération matérielle et morale » de la Tunjuie. 
Ecoutez-les, ils feront une synthèse entre la \ieille for- 



PENDANT LA HATAI LLF. DE VEUDUN 8y 

malion orientale, telle qu'elle sest perpétuée à travers 
les siè'cles, et l'esprit scientifi([ue, le tout combiné avec 
l'ardeur au travail de l'Europe moderne. L'autre jour, 
dans la Kwhxischc Zeitung, l orientaliste Henri Becker a 
l'ait un large exposé du programnic : 

« Dans la civilisation musulmane du moyen âge, dit-il, 
on peut découvrir une fusion entre les conceptions helléni- 
ques et certaines conceptions religieuses, morales et phy- 
siques de l^Islam. C^est de cette combinaison qu^est sortie 
cette indolence que domine Cidée du mérite de la contem- 
plation. Ces conceptions musulmanes ont été modifiées dans 
les dernières années sous l^ influence de fesprit européen, 
particulièrement de Vesprit français. Mais on s^est souvent 
contenté d'' apparences. On a pris les modes françaises, 
V amour de la vie facile des Français, un certain goût litté- 
raire français, une manière de poser les questions analogues 
à celle de la presse française et la philosophie superficielle 
du positivisme. Le danger pour les Orientaux c'est de s^en 
tenir à cette façon si superficielle delà culture européenne. 
On peut dire qu'une alternative se pose maintenant : ou 
bien Vinfluence européenne continuera d^agir comme elle 
Va fait jusqu^ici, sans système, ce qui se borne à recouvrir 
les conceptions orientales d''un vernis de civilisation euro- 
péenne ; ou bien il faudra faire aboutir un effort conscient 
et net appuyé sur un programme précis qu'acceptera la 
Turquie, qui a maintenant tant de confiance dans VAlle- 
magne. Il faut, pour faire réussir cette seconde alternative, 
transformer ^éducation du peuple turc dans le sens germa- 
nique. V instituteur allemand doit travailler la main dans 
la main avec l'oriental ; c''est à l'instituteur allemand qu'il 
appartient de développer la civilisation orientale. » 

Le morceau est un peu nuageux, à ralleniande, mais 
il est curieux. L Etat allemand sait ce qu'il y a d impor- 
tant dans le monde, et tandis que des particuliers fran- 
çais, malgré d immenses eiïorls, ne parvenaient pas à 



go PENDANT LV li.VTAILLE DE VEKDUN 

obtenir (|ue nos dirigeants maintinssent en Orient nos 
anciennes positions, le gouvernement impérial, poursui- 
vant avec ampleur et énergie une politique mondiale, 
s'imposait à Gonstantinople. 

Il simposait avec une audace et une brutalité prodi- 
gieuses. Certes les Arabes et les Turcs qui traitaient 
deux voyageui's français avec tant de courtoisie et de 
sympathie en mai, juin, juillet 1914» ne méditaient pas 
de faire la guerre pour le compte du Kaiser à lAngle- ' 
terre et à la France. Le plus grand nond)rc d entre eux, 
au moins dans le pays arabe, profondément persuadés 
que les Jeunes-Turcs étaient décidément impuissants à 
établir des routes, à assurer une répartition é{[uitable 
des impôts et à garantir la sécurité, souhaitaient, atten- 
daient avec impatience que la France ou 1 Angleterre 
vint cnlln leur donner leur libre respiration. Et cepen- 
dant nul de nous ne désirait hâter la liquidation de I Em- 
pire ottoman. Déchirer la robe de 1 Asie, tailler dans 
celte étoile bigarrée et recoudre, quelle respon.sabilité ! i 
Les plus audacieux, en France, en Auglclorre. souhai- 
taient simplement de trouver ([uel([uc Turc qui voulût 
bien écouter de sages conseils, et d une manière à peu 
près raisonnable adoucir et régler la vie dans les anciens 
cadres ! Ilélas ! il nv a plus de Turcs, plus rien ([ue la 
Loge de Salonicpie tombée sous la domination allemande. 

Ainsi les Orientaux se trouvèrent soudain, ;\ leur 
grande stupeur, précipités dans cette guerre atroce. Pour 
débuter, ils ont éprouvé ce que vaut exactement la Kultur ; 
elle étale .sous leurs yeux ses leçons de froide férocité ; 
ils peuvent dans leur conscience la comparer avec la douce 
morale chrétienne et chevaleresque (pi'en.seignaient à 
leurs enfants nos maîtres français, religieux ou laïques. 

Si la victoire, ce qui désormais est impossible, devait 
favoriser les Allemands, ils se chargeraient de faire com- 
prendre d une manière encore plus complète aux Turcs 
et aux \r;d);'S(pie la douceur et la bonté ne sont (pie fai- 



PIÎNDANT I.A. riATAri-I.E OM Vr.IlDUN' Ql 

l)les:<c cl Impuissance cl qu'un peuple f[ui possède la 
cullurc compiclc doit cire obéi et servi, comme un Dieu 
porteur de la foudre, par les nations à demi-cultivées. 

J'ai vu les eaux de 1 Euphrale encore toutes limo- 
neuses du remous qu'y avaient produit les ouvriers indi- 
gènes précipités, noyés sans autre forme de procès par 
les ingénieurs allemands à qui ces pauvres diables récla- 
maient leur salaire. Si les choses se passaient ainsi avant 
la guerre, dans la période de diplomatie et quand 1 ama- 
bilité pouvait encore avoir de 1 efficacité, qu est-ce que 
les Orientaux doivent prendre, aujourd iiui f[u ils se 
sont livrés, pieds et poings liés, à la terrible bête de 
guerre qu'est le sous-officier boche '.' 

A cette heure, on doit regretter là bas les paisibles 
moines français ou les maîtres do la mission la'uiue, les 
ims et les autres désireux de plaire et attardés dans « ces 
vieux concepts d humanité et de politesse (jui sont le 
stigmate des nations dégénérées... » Heureusement, 
f les dégénérés s sont en train de briser la force allemande 
et de sauver la liberlé, voire la bonté dans le monde ! 
El parmi eux se trouvent beaucoup des excellentes gens 
qui nous ont fait un si bel accueil en Orient, il y a deux 
ans. Ils se battent pour la patrie, mais en même temps 
pour CCS Orientaux ([ui ont trahi leurs propres intérêts 
en trahissant la vieille amitié de la France. 



XX 

LES « LLTni.V VERBA » DE GUILLAUME l' 

26 mars lyiCi. 

Les sur-hommes d'.Mlemagne, sentant ([ue la minute 
approchait où la respiration leur allait manquer au 



92 PENDANT LA BATAILLE DE VEADUN 

milieu des ennemis ([ui les encerclent, avait décidé de 
terminer immédiatement cette guerre par un triple effort 
colossal. Qui donc allait pouvoir résister au sur-zeppelin 
ou au sur sous marin et à la sur-mélliode ? Tout ce qua 
produit déplus terrible l'art militaire depuis août 1914, 
le génie allemand 1 avait saisi dans la fournaise des ba- 
tailles pour le repenser, pour le repétrir, et comme un 
ouvrier verrier cueille ime masse de verre en fusion et la 
souflle et lui donne une forme, le sur-homme prétendait 
opérer sur la substance même de cette guerre un véri- 
table modelage. 

Depuis six mois, dans ses laboratoires, le sur-homme 
calculait et forgeait. Au 1"' mars, des sous-marins géants 
briseraient tout jusqu à New- York, des zeppelins géants 
anéantiraient les fabriques d'armes et de munitions, 
toutes les industries de guerre de la Grande-Bretagne, 
et sur un point librement choisi du front français, le 
grand état-major allemand allait prouver par une 
démonstration foudroyante qu'il possédait la méthode 
décisive de rupture. 

« A ous nous avez vus en Russie et en Serbie ; nous 
allons faire mieux. Vous avez vu ce que le génie fran- 
çais a réalisé imparfaitement en Champagne ; c'était une 
conception intéressante ; nous l'avons mise au point : 
de lunivers jugera et se courbera... » 

Ainsi parlait lAllemagne, et pourquoi nier l'anxiété 
de l'univers ? Ce fut ici le litre de 1 un de mes articles. Il 
semblait que la terre Ireiublàt sous le poids de celte artil- 
lerie (pii se ma.ssait. F^a terre, mais non le cœur des sol- 
dats do Verdun. 

L'heure vint pour le sur-homme de passer des vantar- 
dises à l'action. Le sur-zeppelin ? Une machine à activer 
la mobilisation anglaise Le sur sons-marin '.' Un mys- 
tère où I On ne voit de clair (pie la di.><gràce de lamiral 
von Tirpilz. La sur-méthode (r<>IV('iisi.\e .' La disgrAce du 
général von Ilaeseler, vieux conseillcrdujeuneKronprinz. 



PENDANT LA DATAIM.E DK VERDUN y3 

La discorde est dans les conseils du Kaiser, qui se 
venge de ses déceptions sur ses grands serviteurs. 

Dès le i6 mars, du milieu de la bataille, un chef, 
nous écrivait : « Je crois que cotte longue attaque où ils 
nous font lace à chaque point du vaste demi cercle, est 
maintenant une faillite, quoi qu il en advienne par la 
suite... ^ oilà bientôt un mois do passé depuis le 2 1 février 
et nous sommes loin de 1 entrée triomphale promise par 
le Kronprinz, comme nous le disent ses déserteurs, pour 
le i'"' mars, puis pour le 8 mars... Il nous faut dès cette 
heure enregistrer ce succès et bien établir aux yeux des 
.spectateurs européens que l'oironsive quoi qu'il en arrive 
par la suite, a d ores et déjà avorté ; car on ne prouve 
sa force qu'en la prouvant avec rapidité... » 

Vous suivez le raisonnement ? Le grand état-major 
allemand voulait dire aux Alliés, à la face de l'Europe : 
« Je suis le maître de la situation. Pour(|uoi vous obs- 
tinez- vous ? Chaque fois qu il me plaira de porter mon 
elTort sur quelque point que ce soit, je vous briserai. Donc 
soumettez-vous... » 

La nuit de la fête de l'empereur, au long du front 
allemand, d'espace en espace, une voix s'élevait : « Pauvre 
petit pioupiou français, victime dos Anglais tu te fais 
bravement tuer sans espoir... » Et au milieu dos injures, 
des lazzis et des coups de fusil sortis de nos lignes, 
1 Allemand, du fond de son trou, se reprenait infatiga- 
blement à crier dans le porte-voix son boniment : 
« Pauvre petit pioupiou, tu m'injuries, mais tu 
m'écoulcs... Ton courage n'cmpôohc [)as que tu es le plus 
faible. » 

Restait à le prouver. La démonstration a raté. Ils 
avaient mesuré la puissance du choc et de la résistance, 
calculé tout ce qui se cliilTre. L àmo leur échappait. II3 
n'avaient su apprécier ni le génie inventif, ni l'esprit de 
sacrifice des fils de France. Je continue la lettre du chef 
que j'ai cité plus haut : « Quelques dures que soient les 



y', i'iiNUAM" LA UATAILLK Di: VKUUUX 

journées ([ui se succcileiit ici (à Verdun), on voit s y affir- 
mer d une façon toujours plus merveilleuse lextraor- 
dinaire cl inattendue résistance collective de la race... » 

Jnallendue résistance collective de la race ! Que ces quatre 
mots sont pleins ! C est un soldat, dont la vie fut toute 
consacrée à larmée, qui parle ainsi d'inattendu, et si un 
tel homme fut surpris par le génie et la vaillance de ses 
compagnons d armes, on s explique 1 erreur psycholo- 
gique des Allemands. Ce soldat toutefois admire plus 
qu il ne s étonne ; il se rend compte du « miracle». Une 
force collective, aussi ancienne que notre sang et cjui lient 
à la nature même de nos grandes provinces militaires, 
se dégage dune Iroupe française, quand Théroïsme l'en- 
flamme, cl vient animer les cerveaux cl les cœurs. Des 
puissances physiques et spirituelles, aux grands heures 
delà race, apparaissent. 

Connaissez vous un te\lc superbe de Napoléon ? 
«■ Achille était fils dune déesse et d un mortel. C est 
l image du génie de la guerre. La partie divine, c'est tout 
ce qui dérive des considérations morales, du caractère, 
du talent, de 1 intérêt de votre adversaire, de l'opinion, 
de l'esprit du soldat qui est fort et vainqueur, faible et 
battu, selon <ju"il croil 1 être. La partie terrestre, ce sont 
les armes, les rolranchemcnls, les |)Ositions, les ordres de 
bataille, tout ce qui lient à la combinaison des choses 
matérielles. » {Commentaires de Napoléon, t. YI.) 

La partie divine, au cours de celle guérie, nous est 
déparlic avec surabondance. iSe cessons jKis de nous 
appliquer aux parties terresljes. Si seulement on avait 
appporlé partout une constance égale aux travaux mono- 
tones, aux organisations nécessaires, si on nous avait 
donné ou préparé la profondeur, cela, partout, c'eût été 
la porte fermée jjartout. Mais confiance : même ù une 
porte secouée les soldais français savent mettre de nou- 
veaux gonds. 

La bataille de Aerdun, aux yeux des Allemands, 



l'ENDANT l.X HATAI LLE DU VEUDUN ij't 

devait avoir une valeur d'enseignement universel. Nous 
1 acceptons connue telle. Qu elle garde ce caractère de 
grande le^on. EIK' devait prouver que les Borlies pou- 
vaient nous imposer leur volonté. Elle prouve qu'ils ne 
nous I imposent pas. 

Veidun n'est (ju'une expression géographique. L objet 
de 1 elTort, pour qui sait voir, n est pas Verdun, qui dans 
cette guerre ne vaut pas plus que Saint-Mihiel ou que 
Pont-à-Mousson. L'objet de 1 ell'ort, c est de démontrer 
que le choc allemand est irrésistible. Eh bien ! la cause 
est entendue. Tout 1 univers avec une stupeur (tels étaient 
ses préjugés) et peu à peu avec une joie unanime de déli- 
vrance comprend que la Bète ne vaut plus. Quand même la 
Bête, dans ses soubresauts désespérés, atteindrait la ville, 
elle a pavé trop cher, et même beaucoup d Allemands 
voient bien 1 cHroyablc désastre de verser une telle abon- 
dance de sang pour quelques pas qui ne décident rien. 

En date du lO mars, le chef qui m'écrivait terminait 
sa lettre en redoublant son raisonnement : « D ores et 
déjà, c'est un ratage, car voilà bientôt un mois que les 
séances sont commencées et toute iorcc qui ne s accom- 
pagne pas de rapidité perd toute valeur de manifestation ». 

Aujourd hui, la parole du généralissime s élève : 
« L'Allemagne, dit-il escomptait le succès de cet effort 
qu'elle croyait irrésistible. Elle espérait que la prise de 
Verdim convaincrait les pays neutres de la supériorité alle- 
mande. » Ainsi le grand chef formule tout le raisonne- 
ment qtic nous développons. 

Là-dessus qu il nous soit permis de faire en passant 
une réflexion. Conmient un ordre du jour du général 
Joffre nous parvient-il d'uiie manière indirecte par la 
la lettre d un combattant publiée dans un journal? La 
Liberté doit être remerciée d avoir mis cette page sous les 
yeux de tous les homnxes dans l'univers qui savent lire, 
mais il est pénible, à notre avis, qu un tel document, 
précieux, grandio.sc et salutaire, ne nous soit pas pré- 



96 PENDANT LA BATAILLE DE VEnDUN 

sente officiellement et comme la plus haute parole que la 
France demande dentcndre. 

Je suis sûr de connaître une des pensées qui hante à 
cette heure le Kaiser. Depuis le début de la guerre, je 
pense chaque jour à un fait authentique dont mes lec- 
teurs ne manqueront pas d être frappés. 

Le prince de Bûlow a dit un jour à Adrien lïébrard : 
« Je vais vous raconter une chose que ma dite 1 empe- 
reur et que je n'ai jamais répétée à personne. L Empe- 
reur ma dit que son grand-père le grand Empereur, à 
son lit de mort, lui avait fait une solonnelle déclaration 
dans les termes suivants : 

« Sache et souviens-toi toujours que les conditions dans 
lesquelles nous nous sommes troui'és en 1870 ne se repro- 
duiront peut-être jamais. Cest un vrai miracle que nous 
ayons pu vaincre la France ». 

Le vaincu de Verdun, certainement, dans ces longues 
journées où le sang de son armée s'épuise, tandis que 
s'arment les Russes et les Anglais, voit au fond de sa cons- 
cience en lettres de feu les uUlma verba qu'il a méprisées 
de laïeul. 



XX {bis) 

M. ALEXIS DELAI RE, 
HISTORIEN DE LA RIVE GAUCHE Dl RHIN 






In Memoriam. 



•26 mars 1918. 



M. Alexis Dclairc, ancien élève de l'École polytech- 
nique, qui fut pondant vingt deux ans le secrétaire gé- 
néral de la Société d économie sociale et des Unions 



PENDANT LA «ATAILLE DE VKUDUX 



y; 



de la paix sociale, les deux groupes d études et d action 
fondés par Le Play, vient de mourir dans sa quatre- 
vingtième année. 

Aveclaplusbelle lucidité ctla plus ardente passion pour 
le bien de la France, il a travaillé jusqu'à la suprême 
minute. 

Ayant voué sa vie à l'examen des problèmes sociaux, il 
la terminée dans la méditation de cette guerre. A quelles 
conditions la paix pourra-t-elle renaître dans un nouvel 
équilibre européen PQucllesgaranlies exigerons nous pour 
proléger 1 avenir contre le retour de pareilles atrocités ? 
Là-dessus, en '|0<> pages, 1 émincnt disciple et continua- 
teur de F. Le Play ramasse le fruit de ses enquêtes et de ses 
méditations, je puis dire son expérience totale. Et voici 
qu'il meurt après avoir corrigé les épreuves de son livre. 

Au lendemain de la victoire, ainsi a-t-il intitulé ce magni- 
ru[ue testament. Jerecommandeaux patriotes un tel livre 
plein de vues sur la destruction de 1 impérialisme alle- 
mand, sur la province rhénane, sur les enseignements de la 
guerre. (Nouvelle Librairie nationale, 1 1 , rue de Médicis. } 



XXI 

UN CAPORAL, DOCTEUR ES LETTRES, 
MÉDITE DANS LA TRANCHÉE 

LA MORT d'aMÉDÉE GLLVRD 

In Memoriam. 

a; mars 1916. 

« Chaque fois que pai fait lire les lettres de mon fils, pai 
constaté un regain de courage et d^espérance. Comment 
douter d'un pays qui compte de tels enfants ? » 



C)8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Ainsi parlait une mère en deuil, et sa parole était 
vraie. C'est ce point de vue (jne je prends pour écrire 
sur les écrivains morts au champ d honneur et pour 
puiser dans leurs carnets de guerre. Je ne crois pas, ce 
faisant, m'éloigner de l'utilité immédiate. Quand nous 
leur apportons notre hommage, nous continuons notre 
tâche patriotique ; nous peignons la plus haute vie 
morale de ces terribles années. Je n apporte sur eux rien 
de complet, de rond, de total ; plus tard on aura celte 
piété attentive ; je profite de mes moyens d information 
pour dire : « accourez, ici est un grand mort, et je verse 
immédiatement dans la circulation des idées le sublime 
(|ue des confidences ont mis à ma disposition. 

Voulez-vous aujourd hui quelques notes exactes sur 
Amédée Guiard, docteur ès-lettres, écrivain brillant et 
savant, mobilisé dans la réserve de la territoriale, qui 
d'abord garde voie voulut partir au front et mourut pour 
la France à »juarante-(juatre ans, le 25 septembre hji5, 
à Neuville-Saint- Vaast ^ 

I. Voici dans quels termes, Aincdéo Guiard a été rais à Tordre de 
l'armée. 

EXTRAIT DE L OUDRE DE CITATIONS N" 99. 

Le général Depreï, coramaudanl le détachement d'armée de Lorraine 
cite à rOrdre do r.\rmée : 

Le caporal Guuhd, Amédée, matricule 10.71a, du ioj* régiment 
diufanterie. 

« Gradé territorial de la plus haute valeur morale, venu au front 
sur sa demande, modèle des vertus militaires, inspirant il tous le cou- 
rage, le devoir et le dévouement. Blessé le aS septembre 191.5 au 
début de l'attaque du Bois de la Folie, n'a pas voulu être évacué et, 
après un [>aiiscinent sommaire, a trouvé une mort glorieuse en rejoi- 
gnant immédiatement son escouade ». 
y 0., le li avril 191G. 

Le tjéniral commandant le D. A. L. 
signé : Ducrez 

/*. A. Le chef d Ëlal-Major : 
signé : Dai'gan 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN ()(j 

De la tranchée il m'avait écrit pour me recommander 
la mémoire d un autre écrivain, glorieusement tombé, 
son ami Henry du Roure, et maintenant c'est un de ses 
amis, M. Léonard Constant, professeur de philosophie à 
Pau, qui va m'aider à fixer sa figure. Quelle chaîne 
émouvante d'amitiés ! Des lumières surgissent de tou» 
les coins de la France, qui nous font voir un nouveau 
monde intérieur et les parties les plus profondes de 
lame. 

« 7'ai fait la connaissance d^Amédée Guiard, m'écrit 
M. Léonard Constant, au Sillon, parmi les amis de Marc 
Sangnier, au côté d^flenry du Roure, voici de cela douze 
ans. Je le revois toujours, tel que je Vai rencontré cette pre- 
mière fois, dans Pile Saint-Louis. Il conduisait avec Ga- 
briel et François Laurentie une caravane de promeneurs, 
avides d^apprendre l'histoire de leur vieux Paris en décou- 
vrant nos musées, nos églises, nos vieux hôtels. Son érudi- 
tion était très vaste et très sûre, mais son aisance à s^en 
servir plus étonnante encore. Le moir^ pédant et le moins 
pontifiant des hommes, il était une histoire et une antho- 
logie vivantes et plaisantes, consacrées au culte du passé 
français. Au Sillon et dans nos milieux populaires de jeunes 
catholiques républicains, sa conversation, ses conférences 
toujours illustrées d'images saisissantes jouaient un peu 
le rôle que tiennent dans les lycées et collèges de France les 
beaux manuels d'' histoire d"* Albert Malet, — Albert Malet, 
professeur à Louis-le- Grand, un de nos maîtres les plus 
aimés, qui était devenu en ces dernières années, à la Jeune 
République notre camarade de combat et qui est tombé, lui 
aussi, au champ d^ honneur, après avoir prophétisé dès 1912, 
dans une conférence sur la Serbie, la grande guerre de re- 
vanche où il devait mourir... » 

Je recopie ce texte et j'y trouve avec émotion tous ces 
beaux noms d hommes d étude morts pour la France. 
Henry du Roure, Albert Malet, les deux frères Laurentie. 



lOO PKXDANT LA BATAIl-LR DK VKUDUX 

Ccst une occasion de maintenir notre regard sur ce 
milieu du Sillon, cénacle à la fois religieux et politique, 
où des Ames se formèrent. Ecoutez lun de ces jeunes 
philosophes nous parler sur la (onihe de ses amis. 

Avant de se jeter dans la mêlée des idées sociales et 
• des partis ])oliti(jues, le Sillun avait été un mouvement 
et une méthode d'éducation populaire. Fidèle jusqu'au 
bout à sa vieille amitié pour Marc Sangnier, Guiard est 
surtout resté 1 homme de cette première activité sociale. 
Il fut longtemps précepteur, puis en dernier lieu profes- 
seur à l'école Sainte Croix de Neuilly, celle-là même ou 
le jeune et charmant André Lafon, mort lui aussi pour 
la France, était maître répétiteur. L'enseignement était 
son gagne pain, sa vocation, son apostolat. Quand il en 
avait fini avec ses élèves, il enseignait dans les cercles 
d études, dans les Instituts populaires, dons les journaux, 
les revues et les almanachs sillonistes. Contes, réciLs, 
dialogues comiques, il a écrit énormément, par petits 
bouts, au jour le jour, monnayant son savoir et ses 
inventions pittoresques, aussi étranger qu il est possible 
à la vanité littéraire et même à l'ambition de construire 
une œuvre. 

Pourtant il connaissait la mission des dignes écri- 
vains ; dans son apparente dispersion, il ne crut jamais 
que la poésie fiit un jeu, et même il étudia théorique- 
ment « la Fonction du poêle ». Sous ce titre, il a consacre 
à \'iclor Ilngo un ouvrage où il étudie la haute idée que 
ce génie osa se faire de son rôle et les défaillances qui 
l'empêchèrent de réaliser, dans son cœur trop pareil aux 
nôtres, ce qu'avait su concevoir sa splendide imagination. 
Il a conq)ris de quelle manière, par quelles fautes inté- 
rieures Hugo a échoué dans sa mission. \ quel mon cnt, 
ce grand poète a-t-il commis le péché contre le Saint- 
Esprit? Et l'a-t-il commis;' C'est un sujet royal. 

La Fonclinn du poète est l'une des deux ihè.ses de doc- 
tornt que (îiiinrd soutint en Sorhonne. La seconde est 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnOlN 10 1 

consacrée à Virlur lliujo el J'irjUc; il y dénombre les 
passages niullipliés où le poclo de la Li-jende des Siècles 
s inspire de 1 linéide et surtout des Bucoliques et des Géor- 
ijiques. C'est une recherche d'un grand goût, (jui devait 
tenter un humaniste, et que l'on aimerait qu un dis- 
ciple de Mistral vint à son tour enrichir des échos que 
le pâtre de Maillane donne au pâtre de Mantoue. Je 
viens d ouvrir ce bel ouvrage et je rêve des jours d'été, 
après la guerre, quand je pourrais me promener avec ce 
livre plein de songes aux bords de la Moselle, où le petit 
Claude déliée menait paître ses bêtes, non loin de la 
maison familiale des aïeux de Victor Hugo. 

Parfois (îuiard tourna du côté du théâtre ses curiosités 
érudites et précieuses. Il a tiré des vieux textes du 
moyen âge un Mystère de Saint Denis, pour le faire 
jouer avec grand succès au profit d'un institut populaire 
endetté. Mais satisfait, me disent ses amis, des quatre 
ou cinq mille francs que son adaptation rapporta, il ne 
voulut jamais en recopier proprement les brouillons. Du 
moins les curieux pourront-ils se procurer de beaux 
fragments de la tragédie d Euripide, Ion, et encore des 
Oiseaux, d Aristophane, qu il traduisit pour les élèves 
de Sainte-Croix. 11 avait la passion de la littérature 
grecque. C'est sous sa direction que fut représentée, dans 
le même collège, \ Iphigénie de Jean Moréas. 

Je me rappelle cette après-midi à laquelle j'assistais, 
ne sachant rien d'Amédée Guiard, fort étonné de 1 ini- 
tiative et de la réussite, et cherchant avec admiration 
par «piel concours de circonstances ce bel hommage pos- 
thume était rendu à mon cher ami Moréas. Le profes- 
seur de dessin, un jeune élève de Cormon, M Hoismard, 
avait composé pour le programme une figure d une sim- 
plicité tout anti(|ue, naïve el délicieuse. M. Boismard, 
lui aussi, vient de mourir au chanqi d honneur. Il y 
avait dans lassistance, le charmant André Lafon, mort, 
lui aussi, pour la France. 

6. 



i{)2 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

André Lafon était maître répétiteur à Sainte-Croix, 
au côté du professeur Amédée Guiard. Il est curieux que 
du même collèfi;e soient sortis les deux romans les plus 
vrais et les plus louchants qui, depuis Dickens et Daudet, 
nous aient raconté les misères ou les scrupules des 
enfants délicats dans les internats. Dans le temps où 
André Lafon publiait \ Elève Gilles, Amédée Guiard 
écrivait Anlone Ramon, qui est une étude sur le mystère 
de l'adolescence, une œuvre que seul pouvait donner un 
homme qui a gardé sous sa vieille expérience de profes- 
seur, un cœur jeune, une âme pure d'enfant et un peu 
la gaminerie d un potache. 

Sur ce dernier point, tous les amis de Guiard insis- 
tent. Le Bulletin de Sainte Croix, dans la belle page de 
Bequiem qu'il lui consacre, nous parle de ses austérités, 
puis ajoute : « C était un «rai moine dans le monde ; 
mais cotte partie de lui-même se dissimulait : la gaieté 
et l'originalité de ses saillies amusaient ses auditeurs, 
élèves ou collègues, qui ne se doutaient pas toujours 
quelles sortaient d un sol labouré par la mortification. » 
Et Léonard Constant nous définit la verve « bonne 
enfant » de Guiard, « faite surtout de ses souvenirs et de 
son imagination, qui savait établir les rapprochements 
les plus inattendus et les plus amusants. Mais peut être 
Guiard .soullVail-il parfois d être un peu trop considéré 
comme le poète comique de noire pclît monde, car il 
avait une âme profonde et tendre. » 

Le lecteur trouve peut-être que je m attarde dans des 
explications minutieuses sur des hommes ([U il ne con- 
naît guère. M;iis d'abord, ces hommes, nous les aimons 
et nous désirons les connaître, parce qu ils sont morts 
pour la France, et puis nous allons maintenant, après 
ces préparations, voir dans un texte magnifi(|ue de 
quelle ruanière Guiard, (|uand il fit son sacrifice, lotit 
on restnnt le même, s était héroïsé. L lie page, (pie nous 
n'oublierons jamais, va nous laisser reconnaître, sous 



PENDANT LA lîATAII.LE DE VEItnUN I o'J 

des habits de roino, celle verve, hier « bonne enfant », 
et cette imaqin;ilion « qui savait établir entre ses inven- 
tions et ses souvenirs des rapports inattendus ». 

J'ouvre pour vous le carnet de guerre d Amédée 
Guiard, et j'y trouve, datée du l 'i septembre Jfjiî. 
c'est à dire de dix jours avant sa mort, une fresque 
digne des nuns du Campo-Sanlo de Pise, une série 
d'images j)hilosophiques et lerriblcs sur la mort. 

Gourbi du Pont. 
Route de Béthune-Arras. 

Ce matin je suis retourné à la sape 37. Jusqu'à 9 heures 
rien d^ anormal, trai'ail ordinaire de creusement, le 74° en 
tête de la sape, le 405"^ trente mètres en arrière, pour appro- 
fondir encore de 0,40 et élargir de 0,20. Le bombardement 
boche commence, d'abord lointain, puis plus rapproché, 
à droite et à gauche de la sape. Je vois arriver soudain T.r 
la figure blanche, les yeux agrandis et un peu de sang aux 
pommettes comme les poitrinaires. Un obus a éclaté à deux 
mètres de lui et de B..., sur le parapet, sans blesser per- 
sonne d^ailleurs. On attend un peu et on donne Vordre de 
se remettre au travail, mais les hommes se font prier. On 
attend un peu et ils y vont. Soudain, les hommes du 74^> 
accourent, les uns derrière les autres, affoles ; fun tient 
son bras et crie : « Mes mains, mes tnains ! » ; Vautre a 
Vœil et toute la moitié de la figure en sang ; le troisième 
geint en marchant courbé et en se plaignant des j'eins ; un 
quatrième bêle, il a du sang aux lèvres, et aussitôt la nou- 
velle se répand : il y en a de tués. 

Je remonte la sape avec deux hommes pour le cas où il y 
aurait des blessés gisants et abandonnés, et aussi mû par 
le désir de montrer un peu d'énergie, car les hommes ne veu- 
lent plus retourner à Couvrage. 

J''arrivc et je vois étendu sur sa toile de tente parmi les 
terres éboulée un cadavre déchiqueté, ssans tête, la poitrine 
arrachée montrant les poumons. Plus loin j^aperçois une 



lo'l PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 

loque de chair, qui est peut-être un morceau de la tête, et 
en mV/i allant, je bute presque sur une main exsangue ; 
c^est le bras qui a été violemment arraché. Je suis tellement 
ému qu''au lieu de me retrouver chrétien et de m'' agenouiller, 
je m^en vais par une sorte de pudeur et d^horreur sacrée 
après avoir regardé s^il n'y avait pas un autre cadavre. 

Et alors la même pensée m^obsède. Quelle brutalité que 
la mort ! Comme nous sommes loin des dcnoûmenta de 
drames. Shakespeare seul semble avoir entrevu cette facilité 
de mourir. Il nous montre Tybalt au début de Roméo pro- 
voquant en duel un emiemi de sa famille et mourant immé- 
diatement ; on dirait une invraisemblance, celte idée qui 
germe, s^ exécute, et aussitôt est châtiée. Il nous montre 
Cinna, le poète, se promenant le soir et brutalement tué par 
les vengeurs de César, qui font confondu avec un homonyme 
meurtrier du dictateur. Il nous montre une châtelaine cau- 
sant avec ses deux enfants, la conversation est insignifiante, 
et brusquement surgissent les officiers de Macbeth qui se 
jettent sur les enfants et les tuent. Toutes ces scènes et d^au- 
tres semblables me révoltaient par leur rapidité brutale. 
Hélas I la mort vient bien ainsi. Un soldat va à la feuillée, 
il se baisse, un éclat d'obus le tue. Un autre se met au cré- 
neau, il déclare apercevoir les Boches, soudain il se retourne, 
pose son fusil et tombe ; il a une balle dans la tête. Un lieu- 
tenant sort de la sape, il veut envoyer les travailleurs, il 
reçoit trois balles dans la poitrine ; un autre regarda avec 
sa jumelle par-dessus la tranchée, on lui dit « prenez garde », 
il raille et tombe en poussant un soupir. C^est fini, et que 
de morts de même genre. C^est si simple de mourir que les 
soldats y font à peine attention. Alors je me rappelle la 
phrase de Notre Seigneur : «7e viendrai comme un voleur. 
Si le maître de la maison savait à quelle heure viendra le 
voleur, il veillerait. Mais il ne sait et ce sera la nuit, au 
chant du coq ou à l'aurore. Veillez donc et soyez prêt à toute 
heure. » 

Et cette parole s^élève bien au-dessus de la pensée de Sha- 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN Id'» 

kespeare, qui nous compare à des personnages (Vun drame, 
les uns ayant un petit rôle, les autres un grand. Les acteurs 
eu effet ne peui<ent que dire et faire cequ^ils ont appris aupa- 
ravant ; ils savent quel est leur rôle et quand il finit. .\ous 
sommes des personnages plus indépendants à la fois et 
moins assujettis à un rôle. IVous savons le remplir ce rôle 
jusqu^au moment où il plaît au Créateur de nous rappeler 
hors de la scène, et sa voix est brusque ou au contraire douce 
et lente, et parfois il se laisse attendrir et nous laisse un 
repos, d"* autres fois il nous réserve pour d'' autres rôles puis- 
qu'il dit au bon serviteur : « Courage, bon et fidèle serviteur, 
puisque tu as été fidèle dans les petites choses, tu seras mis 
à la direction de plus grandes ». // juge donc au fur et à 
mesure la fidélité de ses personnages, et raccourcit ou ral- 
longe leur bout de rôle selon sa conception mystérieuse de 
notre utilité. Et cependant si grand qu'il nous paraisse, ce 
rôle, nous devons le considérer comme sans utilité, nous 
devons nous traiter nous-mêmes de serviteurs inutiles. O 
Créateur, ô dramaturge divin, vous connaissez vos créa- 
tures, et vous savez de quoi elles sont capables. Leur dispa- 
rition une à une ou en masse n'est pas V effet du hasard, 
mais toutes ont leur valeur dans votre plan éternel... 

Le morceau, commencé par un soldat qui note ce qu il 
voit, continué par un grand lettré qui songe, se termine 
dans la prière du chrétien se haussant jusqu à l'accepta- 
tion. Que CCS étapes sont vraies et nobles! Que c'est 
beau de suivre ce soulèvement d'une âme qui s'analyse 
et qui mesure la destinée humaine sereinemcnt au 
milieu des horreurs. 

Dix jours après, le 28 seplcnibrc 191 5, à Ncuville- 
Saint-Vaast, la compagnie de Guiard attendait dans la 
tranchée le signal de l'assaut. A cette minute, il fut 
atteint légèrement par un éclat d chus. 11 voulut rester 
avec les jeunes soldats de son escouade ; le lieutenant lui 
commanda d aller se faire panser au poste de secours. 



I()6 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Bientôt la compajL^nic sélança hors de la tranchée. Lui 
cependant, tout impatient, sitôt pansé, se hâtait pour 
rejoindre ses camarades ; mais les Allemands exécutaient 
de formidables tirs de barrage, sous lesquels il disparut. 
Amédée Guiard est inhumé au cimetière militaire de 
la ferme La Motte, au mont Saint-Eloi. Je ne doute pas 
qu'à 1 Académie nous n inscrivions sur nos listes de 
gloire ce vaillant honime de lettres qui a mené une vie 
de labeur et de dévouement, entre sa sœur et son frère, 
aujourd'hui aumônier militaire. Son œuvre est pleine 
d'éruditions précieuses, et son carnet de guerre contient 
des pages immortelles, propres, on vient de le voir, à 
donner la mesure de la grandeur française dans cette 
guerre. 

Voici la bibliographie d'Amédée Guiard, telle que je 
puis rétablir provisoirement : La Fonclion du Poète 
(étude sur Victor Hugo), chez Bloud et Gay, Paris, 
3fr,5o. — ]'irgile et Victor Hugo, Bloud et Gay, Paris, 
^fr.So. — Les Oiseaux, comédie d'Aristophane (frag- 
ments traduits en vers), (hors commerce) . — Ion, tragédie 
d'Euripide (hors commerce). — Anlone Ramon, roman, 
3fr.5o, chez J. Duvivier, éditeur à Tourcoing. Enfin un 
Carnet intime de guerre (une brochure à o l'r. 5o chez 
Bloud et Gay, Paris). 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 



XXII 

LES DÉVOUEMENTS OBSCURS 

FRANÇOIS ET GABRIEL LAURENTIE ' 

Soldats de la Territoriale. 
In Memoriam. 



2(j mars 1916. 

En dehors de larmée active, point de salut ; c'était, 
chez nous, depuis quarante ans, la pensée dominante. Au 
Parlement, la question de 1 organisation des réserves avait 
été souvent à l'ordre du jour ; on en avait beaucoup parlé, 
mais rien de plus ; pas un elTort efficace pour obtenir les 
cadres nécessaires aux troupes qu on mobiliserait le pre- 
mier jour. Que diriez-vous d'un directeur d usine 
embauchant des ouvriers et n'ayant aucun contremaître 
pour les diriger ? C'est dans cet état que nous fûmes sur- 
pris, le 2 août 191 4- Nos troupes de troisième et qua- 
trième ligne, territoriale et réserve de la territoriale, 
figuraient à 1 annuaire ; mais, pour un certain nombre 
d'elles, c'était tout. 

I. Quelques jours après que j'avais écrit cet article, un loiuoin, le 
D' Lcgrain de Versailles in'ccrivait : « J'ai eu la douleur d'aller cher- 
cher dans la tranchée mon pauvre ami (Jabriel Laurentie, tué d'une 
balle au ventre, au milieu du réseau quand il revenait d'une ronde de 
nuit par la neige. La lune brillait, et il était si brave!... Jo l'ai garde 
deux jours dans mon abri, et le colonel Driant, notre voisin, prévenu 
l'a fait enterrer au cimetière des chasseurs. Il a voulu conduire lo 
deuil avec moi, et a prononcé quelques mots vrais et iimples « . 

Ainsi nos héros se rencontrent, s'eatr'aideul et demcurcol associés 
dans notre piété. 



lo8 Pl-NDANT I.A UATAILLE DE VERDUN 

Quelques jours après le décret de mobilisation, les 
régiinonls actifs et réserves sont partis organisés. Ils 
avaient leurs cadres, leur train de combat, leurs mitrail- 
leuses, leurs munitions. Mais nous ne pûmes former que 
I |j régiments d infanterie territoriale, plus quelques 
bataillons de chasseurs et de zouaves, 

Nous quittions nos garnisons, me dit un de leurs 
chefs, avec un fusil et loo cartouches par homme. 
C était tout. Pas un officier, pas un gradé de 1 active. De 

grands vides dans les cadres, 

Voilà notre situation pour recevoir le premier choc, quand 
nous parlions dos le début d août, avant la réserve, pour 
aller vers l'Est et le Nord, dans les dillerenls camps 
retranchées, places fortes. Je me souviens de nos pre- 
mières nuits aux avant-postes ! Il y avait bien une réserve 

do cartouches, à j kilomètres à 1 arrière ; 

Notre consigne : tenir jusqu au dernier homme, ne pas 
perdre un pouce de terrain ! Ce sont des moments inou- 
bliables, nos soldats ont été superbes. » 

A part quelques exceptions, ces a territoriaux » sont 
au front depuis le début. Beaucoup ont pris part à des 
combats importants en rase campagne, toiles ces divisions 
qui ont soutenu le choc contre la garde inipériale alle- 
mande dans le Nord de la France. Pas d outils de cam- 
pagne, pas de cavalerie ni d'artillerie divisionnaires. 
Ajoutez à cela quinze ans d'âge de plus que lactive. et 
jugoz. 

Disons le en passant, ces soldats, des hommes de trenle- 
cin(| à quarante-cinq ans, appartenant aux cla.sses 18^5 
à i8<jy, avaient été instruits sous la loi de trois ans, et 
en avaient gardé un excellent esprit militaire. Si cer- 
taines unités territoriales n avaicîit pu tenir le premier 
choc aussi bien que 1 active, il eût fallu, avant de porter 
sur elles un jugement, apprécier leurs moyens de défense 
par rapport à ceux dont disposaient les unités actives. 

Si je rappelle ainsi ce que furent, dans le premier 



PKNDANT I.A IIATAILLK DI- VEnOUN i (xj 

temps, les territoriaux combattants, c est ([ue hien des 
caractères importants et des mérites de nos armées 
échappent à beaucoup, et (jue moi-même, je le sais, j'ai 
paru à quelques-uns mal connaître des mérites (ju attes- 
tent assez les plus glorieux sacrifices et les services ren- 
dus. 

La jeunesse a ses héros cjuc nous avons souvent célé- 
brés. Hier, je vous racontais la vie et la mort dun 
territorial exemplaire, Amédée Guiard. Vous entendiez 
sa méditation dans son journal de guerre. Aujourd hui, 
je puis redoubler et découvrir à mes lecteurs le soliloque 
d un autre soldat de la territoriale, grand intellectuel et 
non gradé, qui retiré en soi-même, au milieu de la tem- 
pête, s interrogeait et se répondait. 

Un de ses amis, lui-même territorial m'écrit : « La 
présence sur le front cVhoimnes cultivés aurait encore, à 
défaut d'utilité militaire, une utilité morale. La mort sim- 
plement héroïque d^ un François Laurentie prend une valeur 
propre à exalter des courages et à fortifier des énergies ». 

Déjà une première fois, au lendemain de sa mort, 
j'ai donné ici à François Laurentie mon tribut d'hom- 
mage, mais aujourd hui à son côté se dresse une seconde 
figure également pure, celle de son frère Gabriel, mort, 
le mois dernier, en clierchant à le venger. 

François et Gabriel Laurentie étaient fils du directeur 
dcl i'nlon monarchique, le journal du comte de Cham- 
bord. Gabriel, le plus jeune dos deux frères, s'occupait 
d'oeuvres sociales, particulièrement de jardins ouvriers, 
et pour l'àme il était en tous points légal de son aîné 
François. Celui-ci, une fois docteur es lettres, avait col- 
laboré de très près à lelîort d éducation sociale que le 
Sillon poursuivait par ses « Instituts populaires ». Il 
servit d'intermédiaire entre le Sillon et la cour de Rome 
et réussit à retarder la condamnation du mouvement par 
le Vatican. Puis il s'inquiéta et désillusionné, se relira 
pour se consacrer tout entier à ses travaux historiques. 



IIO PENDANT I.A BATAILLE DE VERDUN 

^{eiie f\ead, la pieuse exéculricc testamentaire de 
Barbey d Aurevilly, lui conlia tous les papiers de ce 
génie brillant et fier sur lequel il publia un beau livre. 
En même temps, il devenait le dépositaire des archives 
de la l'amille de Charles X et du comte de Chambord. Il 
tenait ce trésor de rarchiduchcsse Zita, princesse de 
Bourbon, et pendant plusieurs mois fut à Vienne 1 hôte 
de 1 archiduc héritier d Autriche, lui qui devait mourir 
en combattant volontairement contre les Austro-Ger- 
mains ! 

Volontairement, car père de six enfants, il pouvait 
passer dans la réserve de 1 armée territoriale. H ne le 
voulut pas. Au dépôt du ■jl']'' territorial, il attendait avec 
impalieiicc un rôle plus actif. Ecoutez un de ses cama- 
rades d armes Grisard le peindre dans une lettre familière 
écrite au plus jeune des Laurentic : 

J'ai appris à connaître votre frère à Amiens où notre 
régiment a passé une semaine, quand nous avons quitté le 
dépôt. Là, nous nous promenions volontiers ensemble dans 
les jardins de la citadelle, discutant littérature, hislpire, 
philosophie, hù selon son tempérament, avec chaleur, 
parfois avec ironie, toujours avec un remarquable brio ; 
et nous n'étions pas toujours du même a\is, mais chacun 
comprenait les raisons de lautre et cela suffisait pour 
erécr entre nous un accord tacite. Je remarquai dès ce 
moment, chez votre frère, un certain goût de la solitude. 
Après avoir longuement causé, il aimait à s'isoler, adu de 
penser aux siens sans doute, et je respectais ces momculs 
de recueillement. Le 3 octobre après une marche très fa- 
tigaut<\ nous arrivions en vue de l'ennemi ; les obus écla- 
taient à l'horizon ; des incendies cmijourpraient le ciel 
dans le lointain. 

Le lendemain nous recevions ce qu'on est convenu d'ap- 
peler le baptême du feu. A la grand halte, le capitaine réu- 
nissait ses sOus-ofticiers cl caporaux et leur disait : « Mes- 
sieurs, nous allons au combat. » Aussitôt, nous nous 
déplo^ilmes en tirailleurs dans les champs de betteraves, 



J 



PENDANT l.A BATAII.I.R DR VEIIDL'N Ml 

comme soutiens d'artillerie : trois salves d'obus nous sa- 
luèrent et ce fut tout. A partir de ce moment, nous fûmes 
toujours plus ou moins en contact avec l'ennemi, non pas 
pour l'attaquur ni môme pour le repousser (car nous n'en 
eûmes jamais l'occasion) ; notre rôle se borna à occuper 
et à creuser d-s tranchées, souvent exposées au feu de son 
artillerie. 

Je me souviens d'une heure particulièrement tragique, 
dans un pré entouré de haies cl planté de pommiers, où 
nous nous promenions l'un et l'autre en compagnie de l'î^n- 
judaut Auzoïiy, que vous connaissez, je crois : la fusillade 
crépitait sur la gauche ; nous attendions d'un momeut à 
l'autre l'ordre de mettre sac au dos et de marcher à l'en- 
nemi ; alors tous les trois, spontanément, nous nous 
sommes fait nos dernières recommandations chacun prit 
ladresse des deux autres ; ce fut un échange poignant. 

Entre temps, nous eûmes des heures de tranquillité re- 
lative. Nous nous retirions alors avec l'adjudant dans un 
de CCS petits estaminets du ISord, bien chauffés où, entre 
deux bislouilles (café et petit verre), on devisait agréable- 
ment, et l'on parlait aussi de la fin de la guerre et des joies 
du retour. C'étaient les bons instants cl qui paraissaient 
d'autant meilleurs que nos travau.K étaient plus durs. 

Pendant cette longue série de rudes journées que je 
vécus avec votre frère, jamais il ne se fit porter malade ni 
exempter de la moindre corvée et bien que peu habitue 
aux travaux manuels, il se proposait souvent le premier 
pour aller chercher le pain la viande les pommes de terre, 
({u'il ne dédaignait pas d'éplucher en compagnie des hum- 
bles ou des plus grossiers camarades. 

Une note nous fait ptJnéUcr ilnns les sentinicnls de ce 
soldat ponctuel Ln jour, desolliciers du génie viennent 
inspecter les terrassements, et les déclarent excellents. 
— On voit bien, dit lun d'eux, que vous êtes du métier 
pour la plupart. — Sans doute, mon lieutenant, 
répondit Laurenlie, puisque d ici à ') mètres il y a deux 
professeurs de IL niversité dans la tranchée ! 

Et maintenant, voulez-vous lécouter lui-même dans 



IM PENDANT LA liATAILl.E DE VERDUN 

SCS dernières journées, et entendre ce solitaire, comme le 
nommait son ami, dans les pensées de sa solitude ? Il 
m'est permis de vous donner une idée de son « Journal 
de guerre », qu'il écrivait avec amour, et que ses 
camarades de tranchée aimaient lentendrc lire. Il allait 
tomber le 12 janvier ; voici ses feuillets du 7 et du 9, les 
derniers qu'il ait écrits : 

Jeudi 7 janvier 191 5. — Journée de songes creux, de 
tristesse ressassée, de mornes réflexions, dans la maison- 
nette neuve où mes chers camarades jouent à la manille. 
A peine puis-je écouter de temps à autre les cationnades : 
je ne vois que V implacable pluie, je ne songe qu'aux boyaux 
marécageux, qu'à Rocl incourt qui nousmenace. Obsédantes, 
lenteurs de la guerre ! lents progrès des mois vides ! vanité 
inutilité de la fuite des jours ! Quel mortel ennui suinte de 
cette guerre avilie par les Boches ! La prière seule m'est un 
recours, un utile et sûr refuge. — Vers 3 heures, cinq mar- 
mites allemandes tombent près de nous. Mais en ce moment 
rien ne peut émouvoir mon incurable, mon inexorable 
ennui. — // pleut toujours, il pleut sans trêve et sans répit. 
Nous rentrant vers 5 heures sous la pluie. — Dîner modeste 
avec Grisard. 

Samedi 9 janvier 191 5. — A4 heures du matin, il nous 
pleut sur le corps : ce n'est pa^ très agréable. Lever vers 
G heures. Café chaud. Puis, la matinée est assez belle, pres- 
que ensoleillée, joliment froide : cela nous met quelque 
cœur au ventre et nous donne l'espoir que les boyaux seront 
un peu moins marécageux celte nuit. Quelques pluies inter- 
mittentes nous font, il est vrai, broyer de nouveau du noir. 
Et il fait si froid que nous sommes sans cesse obligés de 
battre la semelle. Puis, les isoles qui arrivent des tranchées 
pour une raison ou pour une autre, se présentent dans un 
tel état de saleté que la terreur nous envahit. 

Un d'eux surtout, un zouave, provoque la stupeur. C'est 
une statue de bronze liquide, il a de la boue sur les cils, 



l'ENDANT LA nATAIl.I.H I)K VEIIDUN Il3 

dans les oreilles, dans le nez, sur les lèvres, dans les cheveux. 
Il marche hagard et tremblant de fièvre, haletant, plus que 
mort. On Va retiré à grand'' peine d''un profond trou vaseux 
Il a fuir fou, il gèle. Or de cette bouche terreuse sortent ces 
mots : « Avez-vous une cigarette ? » — J'e« donne une à 
cette loque issue des derniers cercles de Venfer de Dante, 
à ce moribond de boue. Et il reste là, immobile, limoneuse 
fontaine d^argile. Et on le regarde en proie à d'' indescrip- 
tibles sentiments, auxquels les mots de pitié, de compassion, 
de commisération profonde ne sont pas adéquats. C^cst 
peut-être Pêtre le plus terrifiant que paie jamais vu. 

La matinée avance, sctnée de canonnades, les nôtres étant 
parfois très nourries, très violentes, pleines d'agrément. 
Auprès de ces salves d''obus, les quelques marmites et shrap- 
nells allemands qui tombent près d''ici semblent négligeables. 
— Après un déjeuner froid, des lettres nous sont distribuées 
dans un singulier paysage. Une de A M., qui nî' engage 
à me tenir les pieds chauds, car il y a des pieds gelés. Je 
le sais bien. 

A plusieurs reprises {à ii heures, à i h. i /a, etc.) nos 
canons donnent furieusement : rien ne me charme comme ces 
« arrosages ». Vive le son du canon ! Mais la plus forte, 
la plus terrible impression du jour est la suivante : A midi, 
on vient chercher notre escouade pour Vamener dans le 
boyau de Roclincourt [boyau du bas) renforcer une « corvée 
de cadavres ». // s^agit d'enlever sur un talus et de ramener 
dans V ex-potager de V usine, dev^nule « cimetière des zouaves, 
deux cadavres de zouaves, qui restent, sur quatre. Nous voilà 
partis pour cette course d'un kilomètre. Sans être épouvan- 
table, ce boyau est encore bien mauvais. Au début, on est 
même obligé de le quitter pour prendre le découvert de gauche 
où passent les balles. Pour comble, ilpleut. Arrivé à Vendrait 
funèbre, je monte sur le talus que les autres ne veulent pas 
escalader parce qu'il est en vue et très exposé. Nous roulons 
les deux cadavres sur les brancards. 

Cest le dernier Cadavre, — hélas ! le plus lourd de beau- 



M.'i PKNDANT LA BATAILLE DE VEIIDUN 

coup, car il pèse, mouillé et terreux quHl est, 150 kilos au 
moins, — c^est le dernier cadavre qui nous reste à trois cama- 
rades et à moi. Le porter à deux est aic-dessus de nos forces 
dans cet épouvantable terrain et par ces sentiers affreuse- 
ment glissants. Tous les dix mètres je succonibesous le poids. 

Ah ! ce n'est plus le ton de la jeunesse et 1 âge de l'en- 
thousiaslne. Mais quelle solidité d avoir pu, au milieu de 
telles détresses, garder la faculté et le goût de nommer et 
de noter ce que 1 on ressentait avec une telle intensité ! 
Un de SCS amis le peint en quelques traits que je veux 
encore recueillir : « Laurentie me confiait ses espérances ; 
f aimais Ventendre parler de ses beaux arbres, de ses petits 
marmots, de son coin de province qu^il aimait du fond du 
cœur et aussi de ses livres favoris et de ses études. Il pen- 
sait bien revoir tous ses objets de son amour, et, en atten- 
dant, il gémissait. Gemens spero deux mots seulement dont 
il avait orné sa pipe et que nous avons inscrits sur la croix 
de sa tombe. » 

Quelle variante de la légende fameuse que nous a 
léguée lépopéc impériale : « Us grognaient et le suivaient 
toujours. » 

Comment la mort vint elle interrompre sa plainte cl 
son espérance.' C est encore son ami, le territorial Gri- 
sard, qui nous le raconte : 

iSolre compagnie devait liavaillcr ou promiire ligiio 

avec le génie 

Il n'eut au cœur aucun presBcntiracnl: toulo la journée, 

jusqu'au inomeut fatal (trois heures environ), il fui calme, 
tranquille. Quaud les obus coniiueucèronl à loml)or, il no 
s'émut pas, il ne craignait rien. Je lui faisais remarquer 
que les oIjus s'approcliaient et qu'il fallait nous déplacer : 
« Je crois en la l'rovideiKMî », me dit-il, et c'est alors iiu'il 
fut lue. 

Il était connu de tous, non seulement di-s soldats du 
27" lei rilorlal, mais encure des zouaves et des tirailleurs 



PENDANT LA nATAlLI.K, DE VKlinUN il"; 

qui le voyaient p.nssor dans la tranclu'o. Il imj>osait à tous 
par sa haulo laillc, son amj)K' barbe frisée qu'il avait laissé 
pousser, son grand air et sa distinction naturelle. Il atti- 
rail les reganls. Aussi la nouvelle de sa mort se répandit- 
elle conamc une traînée de poudre et causa à tous la plus 
forte impression. Des soldats et des sous-officiers, con- 
naissant mon intimité avec lui, vinrent en quelque sorte 
m'adresscr leurs condoléances. 

Voici dans quels termes, pleins de bonté et d élévation 
le capitaine avertit Gabriel Laurentic : 

Monsieur, depuis le commencement de la guerre j ai eu 
malheureusement déjà trop d'occasions de déplorer la 
mort d'un de mes soldats, mais je puis vous dire eu toute 
sincérité que je n'ai jamais été plus ému que le jour où 
j'ai perdu votre frère. 

J avais pour lui une profonde estime, non seulement 
pour sa conduite courageuse, mais aussi pour l'admirable 
dévouement qui l'avait amené parmi nous alors que sa place 
aurait pu être auprès des siens, en vertu des lois mili- 
taires. 

Il reste une grande figure du dévouement obscur : je 
vous avoue que je 1 ai toujours admiré, lui le savant, le cul- 
tivé, le favori du bien-être, se pliant à cette vie du sol- 
<lat de campagne, pleine de détails si pénibles. 

Dans le rang, ce docteur es lettres, entre un laboureur 
et un ouvrier, marchait sans murmure et donnait l'exemple 
de supporter les privations, plus pénibles encore pour lui 
que pour tout autre. 

J'avais voulu lui donner le grade de caporal pour le 
nommer ensuite fourrier ; il m'avait refusé par conscience, 
craignant de ne pas être capable de remplir ces fonctions; 
je l'avais proposé tout de même, estimant que je devais 
forcer sa conscience en le couvrant de mon estime. 
Il est mort avant que cette nomination ait été faite. 
Nous vivons, monsieur, à une époque où les cœurs, tout 
eu restant tendres, doivent être parfois enveloppés d'un 
triple airain : moi-même qui vous écris sur cette feuille 
de deuil, j'ai dû, linéiques jours ai)rès la perle de votre 



IlG PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 

cher frère, subir la cruelle t'-preuve d'une mort qui a brisé 
mon cœur paternel. 

Je dois vous dire en terminant que nous avons enseveli 
votre frère dans son uniforme, seul linceul digne du sol- 
dat mort face à l'ennemi, et il repose au cimetière du can- 
tonnement. 

Au reçu de cette nouvelle. Gabriel Laurenlie voulut 
aller au feu. M. Grisard le fidèle compagnon d arme de 
son aîné, chercha à 1 en dissuader : 

Dans la lettre que vous m'écrivez lui disait-il, vous ma- 
nifestez le désir de venir prendre ici la place de votre 
frère et de lui succéder dans son rôle de combattant ; per- 
mettez-moi de vous en dissuader. Si vous voulez respecter 
l'un de ses désirs les plus chci's et les plus souvent e.v- 
primés devant moi, vous resterez dans le camp retranché 
de Paris; c'est là qu il serait heureux de vous savoir, 
car il me disait toujours que vous n'étiez pas préparé aux 
fatigues. 

Gabriel ne voulut rien entendre. Il était dans lauxi- 
liaire et se lit verser dans le service armé. Au début de 
février dernier, étant en patrouille en avant de ^ erdun 
dans le bois de Ville, il fut tué d une balle au ventre. 
Et c'est Driant qui commandait près de là ses chasseurs 
qui vint prononcer les derniers mots sur sa tombe. 

Ces jours-ci enfin, dans une lettre que je viens de re- 
cevoir, 11 y avait ce post-scriptum : « A propos des Lau- 
rentie, savez- vous (ju un de leurs neveux (dont le père 
est trop âgé pour servir) s est engagé à dix-sept ans pour 
venger ses oncles, il vient d être tué... ' » 

Si nous voulons comprendre le secret de la force chez 
des hommes de 1 ùge des Laurenlie, ce n'est pas assez que 
je vous montre cette énergie (|ui circule d un frère à un 

I . « Non, reclificul les Tharaud, leur petit neveu n'a pas été tué après 
eux, moi» (luria I autuuiiio l<)l^ ». 



PENDANT I,A BATAILLE DE VKnDUN 11^ 

frère clonlrc des compagnons d armes, il faut (jiic notre 
regard aille jusnu'à leurs foyers, où veillent les femmes 
et les enfants. « Ma bcllc-sœur, itCécrivait Gabriel Lau- 
rentie, en apprenant faffreusc nouvelle, rti'a dit : « Dieu a 
choisi sa victime préférée parmi Vélite de ses serviteurs ; à 
travers mes larmes, je bénis la main qui me frappe... » Et 
parlant des enfants du mort, elh ajoutait : « Son petit aine 
travaille seul et admirablement en pleine campagne, sans 
maître) ; il se tient pour lié par un serment, car il avait 
promis à son père de faire pour le mieux. » 

J'ai puisé avec abondance 4fins tous ces papiers intimes. 
Je les tiens de Gabriel Laurenlic, qui me disait : « Lisez, 
communiquez à vos lecteurs Ci' que vous jugerez bon. Je 
sais par expérience V influence que ces documents auront 
auprès des soldais déjà au front ou qui, comme moi, atten- 
dent impaticmnv^nl kar prodiain départ... » Ces textes 
nous donnent les couleurs graves de la guerre cliez nos 
soldats les plus âgés, qui ne sont pas partis avec la fougue 
de la jeunesse ; c'était impossible, mais avec la plus haute 
raison patriotique. 

Que n a-t-il pas souiïcrt .' « De quelle lutte intérieure 
n a-t il pas trionqihé .'» m'écrivait Gabriel en parlant de 
François, et de 1 un et l'autre, nous faisons cette réflexion. 
Mais précisément la grandeur de tels cas, c est qu'on y 
voit la volonlé ([ui maintient les corps. Nos territoriaux 
sont des « ouvriers » (jui n'ont pas choisi par goût leur 
ouvrage terrible, et qui même le détestent, mais (pii le 
feront jus([u'au bout, malgré 1 énormité des risques pro- 
fessionnels, par dignité d'homme et parce que le sang 
français n accepte pas de servir l'Allemand qui veut 
commander '. 



I. Sur col. article, je recevais la lettre suivante : 

... Aiuùdi'-o Gulard, les Laurentio avec Henry du Uouro dont Léo- 
nard Constant évoque la chéro mémoire, furent mes camarades. 
Ensemble, avec des moyens diirérenls. mais avec le mémo civur cl la 



Il8 PENDANT LA HATAILLE DE VKllDUN 



XXIII 

DRIANT I:T ses CHASSEURS 

Iii Mi'inoriain . 

3o mars 1916. 

Ils auronl leur fanfare. Ifcs souscriptions niarrivent, 
accompa^'nécs de lettres brûlantes d adniiralion pour lui, 
pour ses braves, pour tous les défenseurs de Verdun. 

« Voici mon obole, uî'écrit Louis Ganderax, pour la fan- 
fare que désirent les chasseurs de Driant. Puisse-t-il un jour, 
^entendre lui-même ! Honorons le chef, en tout cas, par une 
prompte et cordiale déférence au vœu de ses soldats. Et que 
cette sonnerie, aux alentours de Verdun, soit un symbole, 

mêma âme, nous avons essayé do faire ua pou de bien. J'ai été pro- 
fondément ému par la lecture do vos doux articles et je viens bien, 
simplement vous dire merci. 

Les anciens sillounistes ont beaucoup soufTorl avant la guerre, ils 
voulaient réaliser un Idéal pour lequel la vie valait la peine d'être 
vécue. Ils ont été... j'allais dire calomniés, non, c'est un trop gros 
mot ils eut été méconnus, m^tis ils ne se décourageaient pas. Marc 
Saugnier leur avait dit qu'ils s'ensangianloraiont les mains et le cœur 
ils soulTraienl, m lis bumhlcmint et avec lénacilé ils se romotlaient au 
travail. 

La guerre a éclaté, nous jetant tous à la fronlièro, beaucoup dos 
nôtres et dus meilleurs sont tombés le plus souvent liumblemunt comme 
vous le fiites si bien ressortir, mais toujours l'Ame liaulo. 

La mort glorieuse de ces amis très cliors, auréole maintenant leur 
vio do dévouement et nous tous qui les avons connus et aimés, nous 
rappelant qu'ils furent toujours nos modèles, et souvent nos conseillers, 
nous priiiiis pour eux ot gardons pieusement leur mémoire. 

L MONTOURCT, 

adjtidanl ll'f artillerie lottrJe. 



Pr:NDANT LA BATAILLE DE VEnOUN iiq 

un signe d'i vi' pcrséixh-ante et de résislanre triomphante ! » 
Apres l'éciivain, le peintre J -F. Radaelli me. dit : « Les 
Allemands sont entrés en France musique en tête; c'est bien 
le moins que nous les reconduisions à la frontière, à notre 
tour, musique en tête. » De l'année, un sergent m'envoie 
sa quote part : « Je veux que le plus vite possible retentis- 
sent les éclatants accents de cette fanfare. Il faut que le 
colonel Driant, quel que soit son sort, demeure toujours 
présent à f esprit de ses hommes. Cette fanfare perpétuera 
les vibrantes paroles que ce brave a si souvent fait entendre...» 
Auprès clusergent, le général : « Ci-joint, mon cher Barrés, 
un billet du vieux chasseur des Garets pour la fanfare du 
glorieux bataillon de Driant. Elle sonnera dans un prochain 
avenir de si triomphants chants de victoire que le cœur du 
père des alpins ne peut manquer de s'y associer et de vibrer 
avec eux... <> 

Toutes les lettres de nos donateurs seraient également 
à citer ; je vais du moins publier leurs noms aussitôt ma 
souscription close. Elle devrait l'être, car je ne deman- 
dais que seize cents francs et j en ai reçu deux mille 
([uatre cents, mais un scrupule m'est venu Driant avait 
sous ses ordres non pas un, mais deux bataillons, le 56'^ 
et le J!)", qu'il ne sépara jamais dans son ailection. Tous 
deux la justifient pleinement, puisque le ^(f aux tran- 
chées de première ligne défendit les positions les -ii et 
ii. féviier avec vm superbe acharnement, et cpic le 56" 
accourut à son aide avec un égal esprit héroïqtie de sacri- 
fice. Les deux bataillons, bien qu aujourd hui séparés, 
demeurent unis par -le souvenir de leur gloire commune 
et de leur chef. Comment ai-je pu me mettre en tète de 
donniM' une fanfare au 5')" et rien au 5i)" '.' Driant leur a 
promis qu'ils dénieraient sous 1 Arc de Trionqihe an son 
de leur nmsique. Quelqu un qui connaît celte situation, 
h laquelle je m'excuse de n avoir pas pensé m'écrit : 
« Vos lecteurs dans leur admiration pour les deux batail- 



120 PENDANT LA BATAILLE DE VEHOUN 

Ions trouveront certainement la solution du problème 
et leur générosité ne pourra qu'accentuer 1 harmonie, si 
jose dire, qui depuis toujours ne cessa de régner dans ce 
ménage parlait. » 

La cause est entendue. Mes lecteurs et amis voudront 
offrir les deux fanfares. Driant sera content. Ses chas- 
seurs, pour la plupart originaires du Nord, sans relations 
avec leurs familles et toujours à la peine, comme il 
marquait nettement leur droit à notre amitié : 

« Je me suis débrouillé, m' écrivait- il, pour envoyer une 
automobile à Paris Z'Echo, d'ici son arrivée, a le temps de 
me constituer un petit lot. Je dis « un petit », mais il faut 
remplir la voiture, car pai beaucoup de chasseurs. En disant 
seulement que depuis le premier jour ils n^ont pas cessé d'aller 
de VArgonne dans la JVoëvre ou d''être aux avant-postes à 
Verdun et que je crains plus pour eux dans l'état de dénû- 
ment où le bivouac les a réduits, le froid que les obus, on se 
montrera généreux... » 

Et cette autre lettre (à la comtesse Joachim Murât) 
qui contient en quatre lignes un tableau inoubliable : 
« Madame, votre magnifique envoi m'arri aujourd'hui au 
grand complet. Comment vous dire ma joie devant ces ri- 
chesses !... C'est un Noël dont ils se souviendront. Comme 
le froid est tombé en ce moment, je vais retarder un peu 
ma distribution, pour qu^elle leur arrive le jour de la fête 
que nous projetons dans notre bois, dans la nuit du i/i 
au aS. Une messe de minuit sur un autel improvisé dans 
une clairière que je fais défricher, puis un grand sapin, 
avec un minimum de lanternes vénitiennes, pour ne pas 
attirer les schrapncls, et des lots pendus aux branches. 
Je jouis d'avance de Vétonnement de mes chasseurs arrivant 
des trancliées, boueux, le fusil en bandouillcre et se trou- 
vant en présence de cette vision du foyer familial ; puis 
rapportant à leurs camarades restés en faction, le regard 
dans la nuit, tous ces souvenirs venus de Paris. 



l'ENDANT LA lîATAM.LE UE VEllDUX 12 1 

Sur leui' héroïsme et leur conlinuol esprit de sacri- 
fice, SCS lettres sont pleines de précisions : « Je viens 
de recevoir, ni^ écrivait-il, votre premier colis de tabac, 
et cette nuit fai commencé ma distribution. Vous ne vous 
doutez pas du plaisir qu'on éprouve à la faire. On ni'a 
confié depuis peu le secteur de Consenvoye, où nous ne 
sommes qu'à lo, 20, 40 mètres d'eux. Je vous Vai peut- 
être déjà dit, et peut-être aussi signalé, que sur deux points 
très rapprochés une trentaine de cadavres pourrissent de- 
puis trois inois. Quand je passe là, je ne puis vous dire 
quelles nausées me donne cette odeur indéfinissable, les 
jours où l'apporte le vent. Et il y a des chasseurs qui la 
subissent toute une nuit, et quatre nuits de suite. Suspen- 
sions d'armes pour enterrer ? On n''en veut plus à la suite 
de certaines traîtrises. Ici les Boches nous la demandent, 
car les jours où souffle le vent du sud, c'est vers eux que va 
l'odeur de peste. Le tabac seul permet à l'homme de la neu- 
traliser, et à ceux qui veillent là, pen donne un paquet par 
figure. Le « merci » de l'homme est profond, je vous l'assure, 
dans le grand silence qu'impose la proximité des lignes. 
Je fais jeter des sacs en papier remplis de chaux vive le 
plus loin possible, mais c^est au petit bonlieur. Tout cela 
je vous Vai peut-être dit, car on rabâche les mêmes choses, 
en ces heures peuplées des mêmes visions, mais je tenais 
à vous montrer l'utilité de l'envoi. » 

Des lettres de ce genre qui font comprendre, à la fois, 
les terribles misères de la guerre et le cœur atlenlilde 
Driant; des détails (jui nous expliquent pourquoi ses 
hommes 1 aimaient et 1 appelaient leur père, je pourrais 
les multiplier indéfiniment, mais je serai plus d'accord 
avec mon admirable ami en vous célébrant ses hommes. 
Continuons à l'écouter : 

« Vautre jour, un petit chasseur, un de ces silencieux 
qui font leur devoir tranquillement depuis août 191 î, quitte 
sa tranchée à l'aurore et se dispose à partir avec une pelle, 



122 PENDANT L.V BATAILLE DE VERDIN 

une pioche et, sur le bras, une couronne de lierre qu'ail a 
confectionnée pendant sa garde de nuit. 

— Où allez-vous ? demande son sergent. 

— Voilà, fai découvert dans un buisson, en allant en 
patrouille Vautre nuit, des restes qui doivent être là depuis 
rudement longtemps ; c^est pas un Boche, c^est un camarade : 
il a encore son képi ; je veux Venterrer, et, dame, dire une 
prière dessus... 

— y'î/ vais avec vous : c^est trop près des Boches, vous 
ne pouvez y aller tout seul. 

Et le sergent me conta qu'à eux deux ils avaient en effet 
ramassé les membres épars d^un soldat colonial tué par un 
obus de gros calibre. Il y avait même là une troisième jambe 
venue on ne d''où et qu'on enterra avec lui. Au radius du 
bras, réduit à fétat de squelette, était encore attachée la 
plaque dHdentité : B. G... Perpignan, 1900-H0. Sa mort, 
nous pûmes Vétablir, remontait aux premiers jours de sep- 
tembre 1914. 

Le pauvre colonial a maintenant sa croix, et celle croix 
porte son nom. Les siens sauront où venir prier. » 

La suite de 1 histoire vaut le début J'avais publié le 
fait, à titre de téinol:j[nage contre la scandaleuse idée 
qu'avait eue la Chambre (et qu'elle a dû, par la suite, 
abandonner^ de brûler les soldats morts. J'avais écrit : 
« Ce chasseur eût ouvert de grands yeux si Driant lui 
avait dit : « Il y a dans le secteur un four crématoire, il 
« faut y porter ce pauvre corps que tu as sauvé, n Et pour 
montrer 1 authenticité de Ihistoire, j'avais inditpié le 
nom du colonial à qui avaient été donnés ainsi les hon- 
neurs de la sépulture. Les parents du mort reconnurent 
leur fils ; fort émus, ils m écrivirent; je les mis en rela- 
tion avec le brave chasseur. Ils 1 invitèrent, et, depuis 
lors, c'est chez eux, à Perpignan, que cet enfant du 
Nord passe ses permissions. 

Une des grandes idées de Driant, au cours des mois 



PENDANT I.A lîATAIt.LE DE VKIIUUX 12'i 

derniers, élail d'élever à ses bataillons un tombeau 
digne de leur gloire. Un jour, il m envoya une superbe 
photograpbic : 

« Voici la maquelle (Tune statue de la Fiance, faite il y a 
quatre mois, par le sculpteur Corio, du 39'' bataillon de 
cliasseurs, et destinée à dominer le cimetière où je puis 
ramasser les chasseurs de mes deux bataillons qu'ion peut 
extraire des réseaux. 

« Ce cimetière, au bord de la grande route de Stcnay, 
tout près des postes avancés, possède déjà une croix de six 
mètres de haut, formée de deux chênes coupés dans le bois 
que nous avons défendu ici, au nord de Verdun. 

« La statue sera à son pied : déjà, elle n'^est plus à Vétat 
de petite maquette, car en voyant V admirable talent du jeune 
élève des Beaux-Arts, je lui ai installé un atelier, et notre 
statue, magnifique d'expression, s'j/ dresse faite de la glaise 
des tranchées, reproduite en plâtre, et haute de i'",35. 
C^est une image en pied de la patrie, une jeune femme 
debout qui, dans un mouvement magnifique d'' imploration 
supplie le Dieu de la France de nous donner la victoire 
en échange des vies envolées. 

« Pourquoi je vous dis tout cela ? Pour que vous m'' aidiez 
à le réaliser en pierre. J^ai pu subvenir à tout jusqu^à 
présent. Le travail ne coûte rien, mais la belle pierre extraite 
non loin d'ici, travaillée ici, au bruit des explosions, devenue 
statue en quatre mois, cette pierre, pouvcz-vous me la don- 
ner ? Nous viendrions V inaugurer ensemble après la guerre. 

« 7'ai ramassé là nos morts de Consenvoye. Ty ai déjà 
quatre de mes officiers, sur 27 perdus. V inscription sera : 
« Aux chasseurs des 56*^ et ôg'' bataillons, morts pour la 
Patrie. » Je désire reposer à ses pieds, si telle est la volonté 
de Dieu. » 

Conlinuellemenl, Diiaul m écrivaildoson uionuuienl, 
que nous avions pu 1 aiclor à mener à bonne (in. 11 ne 



li\ PENDANT I.A liATAILLE DE VERDUN 

voulait plus allendrc que la guerre cessât. « Nous la pla- 
cerons, disait-il, à la limite des obus c[uotidiens... Elle 
sera inaugurée au bruit du canon allemand, et pour- 
quoi n'y vicndriez-vous pas ? » 

Quand on n'a pas été à la peine, on n'est pas désigné 
pour être à llionncur. Si je déclinais lolTre trop géné- 
reuse de Driant. je m'associais de tout cœur à ses admi- 
rables peiisées. Continuons en les suivant do nous hausser 
jusqu'au sounnet spirituel où vivent naturcliement les 
soldats de cette guerre. 

« 7'ai perdu hier encore, m^ écrivait- il, un officier tué 
d'une balle dans sa tranchée, et comme je me trouvais seul 
auprès de lui quand il est entré en agonie, une heure après 
avoir été frappé, notre aumônier n"* ayant pu arriver à tenips 
fai cru pouvoir prononcer sur lui les paroles sacrées : 
« Ego te absolvo a pcccatio tui !... » y'ai appris cnsuitcqu'il 
n'en était pas du sacrer cnt de pénitence comme du sacre- 
ment de baptême, que mon intention était bonne et mon 
absolution sans valeur... Mais quelles singulières heures 
nous vivons là ! « ' 

Quelle scène ! Toute pareille aux épisodes les plus 
purs des cliansons de geste. Nous avons déjà vu dans les 
Enfances de Tristan l'écuyer ([ui tient pour son prêtre le 
chevalier au côté de qui il bataille, puis rend lâmc. 

Il pourrait sendiler à quelcpies-uns ({ue je ferais mieux 
de pétrir ces documents et d élaborer un récit plus uni- 
forme, mais c'est après réflexion (|ue j Obéis à mon ins- 
tinct et cjue je verse dans la circulation de si précieux 
documents sans une retouche... Je ne donnerai à ces 
faits aucun coup de pouce ; je no m exposerai pas h les 
déformer. Voilà les j)aroles intactes de Driant. voilà ses 
actes. Ils parlent avec toute leur force, comme des vertus 
qui s ign<>r<'nt elles-mêmes. 

I. GY-tflit au hub do Couseavo^'u lu liculciianl Lcsliiidc. 



PENDANT LA liATAîLLE DE VEIIDUN ) 2.t 

Ces faits bruts montrent un chef qui vit de la manière 
la plus aisée, hors de nos étroites limites, dans le sublime, 
en même temps cju il veille aux détails familiers et 
cherche constamment 1 lunnblc bien-être de ses hommes. 
Dans la nuit qui suivit la disparition de Driant, ses 
chasseurs, retirés tout sanglants du combat, durent 
demeurer en plein air, sans vivres, sans abris ; c est la 
guerre, et sans doute que leur chef aimé n aurait pu y 
remédier, mais tous disaient, avec la foi des enfants 
privés de leur pore : « On voit bien déjà que le colonel 
n'est plus là. » 

Voilà des éléments certains pour qu on apprécie dans 
tout 1 univers l'état d'esprit sérieux, la haute vie spiri- 
tuelle de nos armées, aussi éloignés de la brutalité que 
de la faiblesse et du gémissement. 11 y a, chez un chef 
comme Driant entouré de ses soldats, de la richesse et 
de la profondeur, un accroissement de vie, quelque 
chose de grave et de tendre, qui émeut chez tout homme 
réfléchi les sentiments les plus solennels. 



XXIII (bis) 

LA VALEUR RELIGIEUSE DU CHEF 

In Memoriain. 

Jo mars 'Çfù. 

La valeur rcUriieuse du clicf- — M''' Ravmontl de la 
Porte, évoque du Mans, me l'ait 1 honneur de me dire : 
« Driant a donné l'absolution à un lieutenant. Vous 
savez certainement que le prêtre seul donne l'absolution ; 
mais celte confidence, en usage dans les siècles passés et 
renouvelée aujourd hui sur nos champs de bataille, faite 



1^,6 PENDANT LA BATAILLE DK VERDUN 

au moment de mourir à un camarade ou à un chef, 
attire ccrlainemenllopardon divin, par ce(ju'elleenrermc 
d humilité, de contrition, d amour de Dieu. JoinviUe en 
cite des exemples dans ses Mémoires, et on peut en 
trouver d autres. » 

Voilà un grand sujet, je ne puis que le marquer dans 
une note trop sèche. Oui nous connaissons de nom- 
breux exemples historiques de soldats se confcssanj, cL 
s absolvant les uns les autres à 1 heure du péril. Lorsque 
les Mameluks attaquèrent sur le Nil la galère chargée de 
blessés et de malades où était JoinviUe (| 35 'i), les 
Croisés se confessèrent à un frère de la Trinité et JoinviUe 
lit comme eux fou plutôt es.saya, puisque la pour 1 em- 
pêcha de retrouver aucun de ses péchés) ; puis dit-il, 
« Messire Guid'lbelin, connétable de Chypre, s'agenouilla 
encontre moi et se confessa a moi et je li dis : « Je vous 
« asol de tel pooir que Dieus ma donné. » Mais quant je 
me levai d'illuec (de là , il ne me souvint onques de 
chose qu il m'eûst dite ne racontée ». — De même, au 
témoignage du Loyal serviteur (éd. Lorédan Larchey, 
p. /jf)i), quand Bavard fut blessé à mort « ses pauvres 
domestitjues esloient tous transis, entre lescpicls son 
maislre dhotel. Et se confessa le bon chevalier a lui, 
par faute do prestre. » 

Les chansons de geste abondent en épisodes de ce 
genre (Léon Gautier, en sa Chevalerie, a cité beaucoup 
de ces textes). Dans Raoul de Cambrai, par exemple, il 
est dit du chevalier Aleaume : 

Coiifès se tlsl 11 bcr do ses pocliiez 
A (teiis barons qu'il a a[)areilliez, 
Quo d aiilfo prcslri^ n'osloil-il aaisic/.. 

(Et souvent ils se communient eux mêmes dune feuille 
d arbre ou de trois brins d herbe, symbole des trois per- 
sonnes de la Trinité.) 

Le pins boau de ces épisodes est celui que racontent 



l'i-NDANT r,A ll.VTAILr.K DE Vl-HDUN 12^ 

la Chanson de Guillaume d'Orange, et son double, la 
Chanson d'Aliscans. On peut le rapprocher de l'acte du 
colonel Driant : ici et là, il s a<çit d un hoinnic d âge qui 
se traîne sur le champ de bataille pour porter à un enfant 
un secours spirituel. J ai donné ce tableau dans les Traits 
éternels de la France (p. 3G>. 



XXIV 

LE POILU, CASQUE EN TÊTE, 
DERRIÈRE SON BOUCLIER 

1"' avril 11)1 G. 

Voilà bien des symptômes intérieurs et extérieurs, 
concomitants, et c|ui ressemblent fort aux dernières con- 
vulsions des batailles de Nancy, d'\ près et de 1 Yser. Le 
moins curieux n est pas cette idée barbare et baroque 
de jeter sur Verdun des obus incendiaires. Ils le lirent 
sur Ypres, ils le firent partout, avant la finale, sur les 
villes qu'ils ne pouvaient pas prendre. 

Et pourtant, quels que soient les ralentissements et 
mèuie les silences, on ne peut croire que se termine la 
bataille de ^ erdun ; ce serait de leur part un tel aveu 
d impuissance ! Imitons la méfiance des chefs; évitons 
les prophéties. Au milieu de toutes les inconnues du 
problème, on prend 1 horreur des affirmations, des sup- 
positions, de tous les systèmes; 1 esprit refuse de vaga- 
bonder et cherche à s arrêter sur des objets précis. Pour 
notre part, dans un tel moment, nous ne voulons pas 
sortir de 1 éloge des morts et des vivants, de 1 aide aux 
vivants el aux morts. 

J'ai lu un petit manuel sur les attaques d'infanterie 



120 PENDANT I.A HATAILLE DE VERDUN 

qui a été écrit par un jeune lieutenant blessé dans les 
loisirs de sa convalescence. Je ne crois pas qu il ait été 
rien publié qui donne d'une manière plus précise et 
plus saisissante le caractère de cette guerre. L'auteur 
sest proposé de mettre à la disposition de ses camarades 
Icxpéricnce qu il a tirée des combats de Neuvllle-Saint- 
Waast et d'Ablain Saint-Nazaire. Le grand quartier 
général ayant eu connaissance de ce travail a voulu qu'il 
fût distribué dans larmée, et jusqu'à cette heure le 
public ne le connaît pas. C est dans ces pages terribles 
que 1 on mesure 1 esprit de sacrifice de nos troupes d'at- 
taque Jamais soldats ne connurent un pareil enfer. 
N'est-il donc pas possible d'atténuer cet implacat)le, cet 
inhumain danger ? 

Le 3 octobre 191 i, je publiais un article, Tireurs 
d'ofjîcicrs le mot a fait fortune), qui fut lu dans les 
dépôts aux officiers et sous-officiers parlant au feu et 
que le Bulletin des années a reproduit. Le 10 décembre 
suivant, je posais le problème : « Le combattant peut-il 
se protéger efficacement contre certains des projectiles 
allemands.' » Je demandais le casque (j allais y revenir 
avec plus de précision le i""'" janvier i;)i5) ; puis j ajou- 
tais : « Si les épaules de la capote étaient garnies de 
lamelles sur le drap, la vulnérabilité du fantassin cou- 
ché serait, en ce qui concerne le shrapnell, singulière- 
ment réduite ». 

Nous avons obtenu le casque. A quand les épaulières'.' 
Et pourquoi ne pas aller plus oultre, pourcjuoi refuser 
une suite logique à ce commencement .' 

A des hommes dont l'action n'est utile qu'autant ([u'il 
leur est possible de se maintenir sur le terrain con.[uls, 
il faut non seulement un caspie et des épaulières, mais 
encore un bouclier. J'avais parlé ici d'uno [)la(pic de 
métal, faisant cuirasse. « Non, me disent les combat- 
tants, le bouclier vaut mieux; il est indépendant de 
réqui|)fiii('nt, nous le manierons mieux dans l'assaut, 



PENDANT LA nATAU.r.K DR VEIIDVN 1 2<j 

nous pourrons le poser ù terre devant nous si nous avons 
à nous coucher et ainsi nous garderons notre liberté pour 
tirer ». 

Ou objecte cpic linfanterie pourrait perdre de son 
« esprit d'olTcnsivc » si on la dotait dun bouclier. Est- 
ce sérieux '.' 

Le fantassin qui va à lassaut est muni d outils porta- 
tifs destinés à lui ménager des abris, et de sacs remplis 
de terre derrière lesquels il se dissimule s il est arrêté 
par un feu trop intense. Ces outils, ces sacs ont ils tué 
l'e.sprit dolTensive.' Leur défaut n est pas là, mais dans 
leur piètre efficacité. La raison ordonne de croire ([u un 
homme muni d un moyen de défense même médiocre 
se porte plus volontiers en avant que s il est dépourvu 
de toute garantie Et puis un soldat soumis à un feu de 
mitrailleuse en terrain découvert, ne pouvant plus lever 
la tête sans être abattu, demeure là, immobile, inca- 
pable de riposter au tir ennemi. 

Aujourd hui, les plus belles qualités militaires 
échouent devant lobstaclc infranchissable qu'e.-;t un tir 
de mitrailleuse bien réglé. Sommes-nous assez riches en 
hommes pour jeter indéfiniment dans cette fournaise 
tant d existences précieiiscs, 1 élite de la nation .' Et 
quand nous aurions une surabondance de héros, notice 
cœur est-il si froid c|ue nous négligions de les préserver? 
Il faut absolument perfectionner le matériel de las- 
saillant. 

Je ne suis pas heureux avec mes livres ; dans la hâte 
de mon travail, je ne parviens pas à les retrouver à la 
minute nécessaire, mais j ai lu, il y a peu, le très inté- 
ressant travail sur la lielraile des Dix Mille de Xénophon, 
que le colonel Boucher, après avoir commandé, à làgc 
de soixante dix ans, un groupe de héros sur l'Yser, a 
publié dans un instant de repos, auquel sa santé lavait 
contraint, et je me souviens qu'il dressait dans ses der- 
nières pages un parallèle entre l'armement au soldat 



lio PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

grec et rannenicnt de notre poilu; il s'étonnaitde notre 
lenteur à entendre les conseils de la guerre présente et 
des guei res passées. 

Français. Anglais, Russes, Italiens, Allemands, nous 
avons été obligés d entrer dans les tranchées pour y pro- 
téger le fantassin contre les armes du. jour. Nous avons 
eu recours au vieux moyen classique, au mode de pro- 
tection collective qu'est la tranchée. Mais la guerre de 
mouvements reparaîtrait aussitôt, si 1 on pouvait substi- 
tuer à la protection collective la protection individuelle, 
et à la tranchée substituer l'armure de jadis : casque, 
épaulière, bouclier. Est-ce impossible? On ne parait pas 
sètre épuisé l'esprit à se le demander. 

D ailleurs, puisque nous paHons tranchées, comment 
en .sommes nous encore réduits à la pelle et à la pioche 
des ancêtres ? Qu'une première ligne, au contact de 
l'ennemi et au hasard des avances successives, soit ainsi 
forcément traitée pied à pied, c'est naturel et nécessaire. 
Mais nos deuxièmes, nos troisièmes positions, tracées, 
étudiées, organisées à distance de 1 ennemi et avec 
liberté d esprit, ne devraient-elles pas être établies mé- 
caniquement? Où est la charrue automobile pour les 
creusements . Tandis qu'on se plaint partout du manque 
de main-d œuvre et de main armée, ne faudrait il pas 
demander à des moyens mécanicpics 1 économie et la 
rapidité ! Il est hors de doute cju à cette heure c est sur 
l'organisation défensive que repose directement le salut 
du pays, et nos hommes la réalisent exactement avec les 
outils (ju'employaient les légionnaires de César pour 
établir leurs caslin quotidiens ! Même labeur, même 
lenteur. Ne pourrions no\is [)as en cours de guerre mul 
liplier les applications rationnelles et simples ? Je crain- 
drais d être injuste en répétant (juc nous mnnqtions, 
parfois, un peu d'imagination. 

P-S. — Je ne veux pas attendre que ma liste soit 



Pl'.NDANT LA HATAII-l.K DR VEnDUN lil 

close elle le sera clans (|uaranle-huit heures/ pour nien- 
lionner la souscription (|ue j ai eu le grand plaisir de 
recevoir avec ce libellé : « Pour la fanfare des chasseurs de 
Driant, modeste offrande d^un capitaine de chasseurs alpins, 
Raymond Poincaré. » 

Cet hommage d'un Lorrain, d'un soldat aux défen- 
seurs de la l^orraine, exprime bien comme toutes les 
pensées de la France s'unissent, se confondent autour de 
nos héros. 



XXIV (bis) 
MARCEL HA13ERT DÉCORÉ 



i" avril HjiC. 

Notre bien cher ami, Marcel Habert, a reçu hier, dans 
la cérémonie solennelle des Invalides, la croix de la 
Légion d'honneur. 

Par un scrupule quasi-excessif, et parce que llabort 
voulait que la cérémonie même dans ses abords, gardât 
un caractère strictement militaire, nous n avions pas 
prévenu les ligueurs. Pourtant les membres du bureau 
étaient là. (^)uelle joie profonde pour nous, quel hon- 
neur (|ui rejaillit sur toute la Ligue, de voir le plus 
intime dépositaire de la pensée de Paul Déroulède, son 
compagnon de la bonne et de la mauvaise iorlune, notre 
délégué général, honoré successivement de la Croix de 
Guerre, puis du ruban rouge, décorations gagnées lune 
et l autre dans la tranchée, sur un des points du front 
où les atta([ues se succèdent les plus fré([uentes et les 
plus meuitrières. 

llabort était délié de toute obligation militaire, ([uand 
il a demandé en août 191', à être réintégré dans son 



l32 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

grade de lieutenant et envoyé sur la ligne de feu. Notre 
ami ne me permettrait pas en ce moment de dire toute 
la belle vaillance qu il a déployée et que je sais par les 
combattants mêmes au milieu desquels le drapeau lui 
avait été confié. Porte-drapeau, est-ce assez bien pour 
un clief de la Ligue? Disons-le en passant, dans les dei'- 
niers mois, il eut pour compagnon Georges Victor-Hugo, 
également vaillant et populaire dans tout le régiment. 
Mais j ajourne ce que j'aurais à raconter. Pour des sol- 
dats, tant (juedure la guerre, il n"y a que le témoignage 
des cliels (|ui vaille. Ecoulons le généralissime : 

llabcrt i^Honri-Eraest-Marcel], liculcnant de réserve au 
171* régiment d'infanterie : 

« Officier ardent, homme de cœur animé du plus pur 
patriotisme. A partout fait preuve des plus belles qualités 
militaires. A pris part brillamment à de nombreu.v com- 
bats. A l'attaque du 25 septembre 191 5, a courageusement 
porté le drapeau du régiment dans la dernière des tran- 
chées conquises et l'y a maintenu pendant quatre Jours 
consécutifs sous un violent bombardement d'artillerie. » 

(Croix de Guerre avec palme). 

Au G. Q. G., le 6 mars 1916. — Le général commandant 
en chef, signé : J. Joffue. 

Comme Déroulède eût été heureux et fier de son lieu- 
tenant. Marcel Ilabert fait revivre parmi nous le héros 
de 1870, porté lui aussi à l'ordre de l'armée et décoré 
pour fait de guerre. 



PENDANT LA HATAILIE DE VF.nDLX l.ij 



XXV 

LA VIE ET LA MORT D EMILE CLERMONT 

In Memûriain. 

3 avril 1916. 

Emile Clermont, l'auteur d'yl/Hourpro/xi's et de Laure, 
qui vient de mourir pour la France dans une tranchée 
de Champagne, le 5 mars dernier, était un écrivain un 
peu isolé, ce me semble, parmi ses contemporains, un 
écrivain comme nous les aimions quand j'étais jeune, 
musicien savant, chargé d éclairs, plein dor et d azur, 
dont la prose rivalisait avec les Heurs, avec les couchers 
de soleil et les concerts d'automne au jardin. A la veille 
de la guerre, les jeunes artistes ne suivaient plus guère 
cette mode. Leur grande alîaire, c'était toujours de 
monter, de se hausser. Ils me fai^aient songer au petit 
ramoneur tout noir de suie qui grimpe dans 1 oi)scure 
cheminée vers un coin de ciel bleu. Hélas ! à cette 
heure, esthètes ou apôtres, ils tondjent pour la France; 
le diadème de la patrie se défait, et sur leurs carnets de 
guerre, nos jeunes artistes et penseurs signent de leur 
sang un même thème douloure\ix d'honneur et de sacri- 
lice. 

Jai des notes et des lettres d'Emile Clermont durant 
cette guerre. Lisons-les pour connaître avec plus de gra- 
titude la dure vie de ceux ([u aux époques heureuses on 
appelait les princes de la jeunesse. 

Quand Emile Clermont. né d'une fainille nomijreuse 
où les lils sont tous artistes et les lilles de tendance mys- 
tique, sortit de l'Ecole Normale, passa l'agrégation et 

8 



l3'i PENDANT LA BATAILLE DE VERDL'X 

commença d'écrire, c était un de ces jeunes Français que 
nous avons connus par centaines dont lame, sous les 
chocs de la vie quotidienne, rendait un son accordé avec 
Adolphe, l'ohiplé, la Confession d'un Enfant du siècle, le 
Disciple, V Homme libre. 11 recherchaitles émotions, etson 
Amour promis est un livre où 1 imagination se porte aux 
plus extrêmes abus et d'une manière qui fait peur aspire 
à la douleur. Certes, dès ce temps-li\, Clermont était très 
porté à admirer chez les autres l'unité, mais il se dis- 
persait en chercliant sa voie vers tous les points empour- 
prés de l'horizon. Aussi ne croyait il pas qu'il put jamais 
arriver à la paix intérieure. La paix est-elle possible 
pour une âme profonde et mobile, aux impressions in- 
tenses et variées, continuellement soulevée vers linacces- 
sible :' C'était le grand problème qui loccupait et dont 
il a donné dans Lanre une solution négative. 

Cette recherche des émotions était arrivée chez Emile 
Clermont à un état aigu. Il cherchait à se faire de 
chaque moment une sorte d'éternité en se laissant 
prendre entièrement par l'impression de la minute, sans 
penser ni au passé ni à l'avenir. Comme il le dit lui- 
même dans ses notes de guerre, il était nerveux, irrité, 
blessé de tout, écorchc à vif, et cet état d'hypéresthésie, 
(jui fut celui d un si grand nombre d'admirables artistes, 
a peut-être duré chez lui jusqu'en août kji.'i. 

La guerre, dès le premier instant Clermont l'accepta 
avec beaucoup de courage et avec le désir de faire entiè- 
rement son devoir. Toutefois, il n'était pas doué pour la 
vie militaire. C'est ce qu'avait discerné le sous officier 
qui, à la caserne, il y a plusieurs années, quand il faisait 
.son temps, lui répétait frétjuemment avec une ardente 
conviction : « Je n ai jamais vu un homme aussi bêle 
(juc vous. » il dut faire beaucoup dcflorls afin de vaincre 
son aversion pour les occujiations matérielles. Du dépôt 
au 17 août i<>i I, il écrivait : « Je suis assez fatigué des 
exercices et travaux que fai dû faire et pour lesquels je 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN i3j 

n'ai Hi goût, ni entrainemcnt. Par exemple, jaire nettoyer 
et aménager les chambres, commander des corvées pour le 
balayage et la soupe, jaire habiller des hommes... J^espère 
en tout cas m''agu£rrir peu à peu... » 

On lui offrait de rester au dépôt comme sergent ins- 
tructeur; il préféra partir et laisser, disait il, de tels 
postes aux gens mariés. Et après neuf mois de front, en 
mai 191 5, il écrivait : « Je ne suis pas malheureux du 
tout... Je ne voudrais pas être ailleurs pour le moment et 
tant que la guerre durera... Je vois passer les jours sans 
souci, avec des occupations constantes qui ne me plaisent 
pas, mais dont je sens tout à la jois la nécessité et en somme 
la valeur... Je ne pense pas à gramCchose, mais je suis 
bien moins nerveux ; j'^ai moins de sensations d'art, mais 
plus de paix... C^est une autre réalité, une autre dureté, 
bien plus authentique. J^ai en plus cette impression suffi- 
sante d'^assister sans cesse à une grande tragédie qui élève 
la signification des paysages et des jours... » 

Il demanda à faire partie dun peloton destiné à 
former des officiers, tout en écrivant : « Le poste sera 
plus pénible, plus dangereux (pie ce que je fais en ce mo- 
ment ». Quand il fut nommé sous-lieutenant, il quitta le 
régiment de réserve dont il faisait partie pour rejoindre 
le régiment d'activé déjà reformé deux fois, où il savait 
devoir être bien plus exposé, et en exprima sa satisfac- 
tion : M Je suis si impressionnable que j'' aurais pu avoir peur 
devant le danger; maintenant, comme j'^aurai à donner 
Vexemple du courage à mes hommes, je sais que je resterai 
ferme jusqu'au bout, et c'^est tout ce que je demande. » 

Quels ciïorts il lui avait fallu pour dominer son ex- 
trême sensibilité, ((ue la seule perspective d une douleur 
pbysiquc faisait frémir, et sa délicatesse nervenso qui 
reproduisait en (|uel([ue sorte eu lui-même lessoulTrances 
des autres. Les spectacles auxcjuels il devait assister lui 
causaient \\n supplice. Il en était parfois accablé. Son 
àme demeurait obsédée de souvenirs, d'images et de cris. 



l3G PENDANT LA HATAILLE DE VERDUN 

Nous autres, loin des champs de bataille, quand nous 
voulons t^numérer les horreurs des Allemands, nous 
nous en tenons à des expressions quasi abstraites, nous 
parlons dos gaz as|)livxianls, des liquides enllammés, des 
torpillages, et rien de tout cela ne l'ait image, mais 
chaque combattant a vu des choses qui demeurent dans 
sa tonscience et le noyent de tristesse. Ce serait d'ailleurs 
criminel de les mettre inutilement sous les yeux du pu- 
blic, (juand chacun a bien assez de porter à cette heure 
le fardeau de ses expériences. 

Emile Clermont s était obligé à surmonter sa nature. 
Dans ses notes on trouve à ce sujet des mots poignants : 
« Elanl seul et souffrant beaucoup sur un champ de bataille.. . 
ne pas avoir d'autre témoin que soi-même et se bien tenir ». 
Ailleurs, parlant de l'enterrement d un ofllcier : « Aider 
à supporter la douleur par sa présence, plus décourage quà 
s'éloigner ». Donner lexemple de la fermeté, adoucir les 
épreuves de ceux qui lentouraient, aider les autres à 
supporter leurs soullrances. dont le seul spectacle le sup- 
pliciait, celait inainlenant sarcgle, sa pensée directrice, 
et il s'en expliquait avec une chaleur profonde, avec le 
sentiment le plus fort et le plus vrai. Il n'avait pas perdu 
lellroi de la mort et de lasoulTrance, mais il le dominait 
en le regardant en face. 

Extérieurement même il avait changé. Moins de révc, 
dans son regard plus ferme et plus vif; une allure plus 
décidée, quelque chose de moins renfermé et de plus 
afl'eclueux. 

Un jour ([u'il élait venu en permission, au moment 
de regagner son régiment il avoua à quelqu'un avec qui 
il parlait d'i\me à <\me, (ju'il craignait qu'une certaine 
personne de leur entourage ne se fût scandalisée parce 
qu'il ne repartait pas avec assez d'enthousiasme. 11 s'en 
attristait. « Mais (pioi, disail-il, si je savais (pie je vai.s 
ôtre pris dans une catastrophe de chemin de for ct(|ueje 
soullrirai boaucoiq). jo no pourrais m emptVher d être 



PENDANT LA. BATAILLE DE VERDUN l'ij 

saisi par un scnliment d'elTroi. La guerre, c est pire en- 
core, et je ne peux pas empêcher en moi cette angoisse, 
mais je suis content de partir parce que c est remplir 
mon devoir. Que penses lu de cela '.' » 

Et la sœur bien aimée, la confidente devant qui il 
venait ainsi de penser tout haut le tranquillisa, car, me 
dit-elle, « je trouvais cette attitude d'âme tellement plus 
belle qu'un enthousiasme irréfléchi ! » 

Je ne diminue pas mon ami en vous montrant ses 
scrupules et tout ce «[u'il surmontait. Ln soldat impro- 
visé a bien le droit d avoir un cœur plein d humanité, 
quand le grand Turenne et les plus fameux hommes de 
guerre ont confessé les mouvements de leur nature, et il 
ne faut pas ([ue nous ignorions ce que supportent dans 
celle guerre les généreux soldats de la France. 

Conscient de l'eflort qu'il voulait faire et qu il accom- 
plissait, Emile Clermont écrivait dans ses notes : « Rester 
ferme au milieu de tout cela demande une force dénie qui 
touche à la sainteté ». Il sentait que son âme se purifiait, 
grandissait, s ennoblissait. « Plus cette anxiété douloureuse 
au fond de tout ; mais un progrès, du moins un bienfait. 
Cela aussi je V attribue au fait d'avoir été le spectateur des 
choses les plus traf;iques : don, offrande sublime de la tra- 
gédie ./ 1 II exprimait sa gratitude aux mineurs de Saint- 
Etienne, qui composaient en grande partie son régiment, 
pour la part qu ils avaient dans son perfectionnement 
intérieur : « On éprouve plus de respect, à mesure qu^on a 
davantage de contact les uns avec les autres. Hommes du 
peuple, mineurs, on se souviendra qu''à chaque instant, on 
en voyait sortir un héros. » 

Perpétuellement celte pensée du pcrfectionncnient 
moral au milieu des horreurs labsorbe. Il se compare à 
ce (ju il était : « Une génération qui aura vécu des tragédies, 
quelle autre trempe ; Avoir gassé par les suprêmes dangers, 
et plus encore avoir vu le courage fleurir autour de soi ! » 
Il s'interpelle, lui et ceux de sa race : ^i Analystes, cher- 

8. 



l38 PKXDANT LA H.VTAILLF. 1)1- VERDUN 

cheurs de sentiments .'Sans doute quelque chose de simplifié, 
d''élargi après la guerre. Avoir rencontré quelque chosede plus 
grave que Vamour, la sensualité et toutes les délicatesses 
du cœur ou de Vâme ; s'être senti perdu dans une généralité, 
je ne parle pas d^une âme collective, mais se sentir avec la 
petite chose perdue dans la Jiuit immense, sentir qw la 
mort plane, qu^on n^est rien devant elle... « 

On voudrait s'attarder à méditer ces notes elliptiques 
et si pleines. Lui même, après la guerre, nous en eût 
'donné dans un chef-d'œuvre le commentaire. Il voulait 
écrire un roman : Ce qui est le plus haut. (Serait-ce son 
titre .' Pourquoi pas .' Nous avons de Barbey Ce qui ne 
meurt pas). Etdun trait il en indique la pensée : v Quel- 
qu'un qui soit plus haut que moi et qui s achève en une sorte 
de sainteté ». 

Ailleurs il dit encore : « Arrivé a l âge d'action et de 
vie pleine, il faut plus que jusque-là ; il faut réaliser et 
puis alors mourir ». C est de cette manière qu'il compre- 
nait la mort de Péguy, dont il écrit dans son journal : 
« Transformé au jour de sa mort. Un point final à son 
œuvre, tout à coup complétée, détachée des choses terrestres, 
accomplie, signée : un ensemble clos, vivant, achevé ». 

Ainsi songeait et se perfectionnait Emile Clermont au 
milieu des devoirs dun officier, dans un régiment d'at- 
taque. La solitude d ;\nic lui était insupportable, aussi 
dcniandait-il aux siens des lettres et encore des lettres, 
et il clait heureux de se savoir accompagné par de cons- 
tantes prières : « Même si l'on n avait pas la foi, disait- 
il, on aimerait à penser que d'autres prient pour vous ». 

Il se plaignait de n avoir pas le commerce d amitié et 
les livres nécessaires pour mener inic vie vraiment spiri- 
tuelle ; mais, dans le fond de son Ame, les images et les 
idées raffinées qui 1 avaient occupé toute sa vie conti- 
nuaient dcse mouvoir, car la dernière phrase qu'ail écrite 
sur son Carnet de guérie cet oflirier de tranchée, c'est : 
« \oirl entrée de Madame Louise de France chez les car- 



PliXDANT LA ItATAILLE DE VEUDUN l3y 

inêliles... » eldautres idées, d'autres images plus grandes, 
plus piofoudcs, ({u il tenait de sa race, émergeaient du 
fond de sa conscience. 

Face à face avec 1 inconnu, au fond de sa tranchée, il 
était dans ces dispositions où riiomme le plus morne 
découvrirait la rcli,i;ion. Ecoutez les indignations que lui 
inspire rAliemagne exploitant Dieu ; » Grande corrup- 
tion de la Germanie, avoir perdu totalement le sens du 
divin ; avoir avili tous les buts nobles, avoir fait de la 
divinité la servante des grossiers appétits germains, du 
commerce et des plaisirs de la Germanie ; Vavoir faite le 
protecteur attitré des assassins, des bandits, des asphyxieurs ; 
quand cette autre idée s^éveillait que la guerre est un crime 
en elle-même, avoir fait Dieu Vauteur le conducteur, le 
grand-maître de la guerre la plus atroce. » 

Un crucifix lui avait été envoyé en novembre 191'). 
Sur son carnet de notes il l'inscrit en grandes lettres : 
Le Christ de L..., et en dessous : « Le paquet se défait, en 
quel moment!... » au moment même où le signal d'une 
attaque était donné. Vn an après, il parlait encore avec 
émotion de cette coïncidence. Ce crucifix, il lavait 
d abord mis dans son sac. Quand il vint en permission 
à la fin de 191 5, il dit à sa sœur, en indiquant son cœur 
de la main, que maintenant c était là qu il le portait. 
Quelle signification avait pris désormais pour cette àme 
profonde cet objet sacré .' Nous ne pouvons pas le dire 
exactement, mais sans nul doute il voulait que la mort, 
si elle venait, le trouvât sous le signe de la rédenqition. 
Emile Clermont fut tué le j mars dernier, laissant 
inachevée une lettre que j ai entre les mains : « Je suis 
dans la tranchée. Assez triste ; il ni arrive assez rarement 
de me laisser prendre par la tristesse, même très rarement. 
Ce soir, impressions pénibles... Le canon tonne avec furie, 
tantôt à droite, tantôt à gauche. J'^ai pris depuis la guerre 
beaucoup de calme et de solidité... » 

Je m'arrête ; il n'est rien dans cette lettre que de vrai, 



I ',0 PENDANT LA HATAILLE DE VERDUN 

de généreux, d humain ; mais il ne faut pas durant l'ac- 
tion ouvrir des fenêtres qui donnent sur des jardins trop 
beaux, doù monte un parfum ([ui donne le désir de la 
solitude et de la méditation ; il faut moins encore laisser 
jaillir dans le ciel du soir les cris déchirants de la pitié 
et de la bonté 

Le commandant d Emile Clermont, dans une longue 
lettre du Ion le plus noble, a rendu hommage au jeune sous- 
lieutenant. 11 a raconté les circonstances de la mort. 
« Votre frère, écrit-il la lettre est adrcsséeà M . Clermont, 
ancien élève de 1 Ecole des beaux-arts et architecte dis- 
tingué), votre frère est mort en assurant l'entier accom- 
plissement de son devoir, alors que, sous le bombarde- 
ment, et malgré le danger que ses honunes lui signalaient, 
il se tenait à la porte de son abri, prêt à alerter son 
monde pour lecas oùlennemi, cju il surveillait de temps 
à autre par dessus le parapet, aurait attaqué. Il donnait 
lexemple en vrai et digne chef. » 

Emile Clermont a été cité à Tordre de la division. 

Son grand rôle, sa curiosité, et, je crois son aptitude, 
eussent été de devenir l'analyste des états supérieurs de 
l'Ame. « Ce n'est pas faire une psychologie de ces états 
supérieurs, diâait-il à sa sœur, que de réunir comme 
"William James un grand nombre de documents. Pas 
plus que ce n'est faire Ihisloire d'une époque (jue de 
réunir les textes administratifs. La connaissance est 
d'autre sorte ». S'il ne vécut pas assez pour nous fournir 
cette connaissance que tous nos réclamons, le voici devenu 
un des témoins ([uc nous pouvons interroger pour y par- 
venir. Ses dernières années el sa préparation à la mort, 
nous introduiront à l'intelligence des sommets lumineux 
de l'esprit. Nous nous mettrons avec bénéfice en tiers, 
dans cette promenade silencieuse qu'un soir de iyi3, à 
l'heure où l'Angélus venait de soinier, il fit avec .sa sœur 
dans uiu; allée du jardin renjplied'ondue. II lui demanda 
si elle priait, el se mit à marcher silencieusement à côté 



l'EN'D.VNT t. A ii.vrAii.i.n; DK VCUnUN I ', I 

d clic, sans vouloir l'inlcrroniprc, comme si ne sachant 
pas prier il cul aimé du moins se sentir cnvelopj»; d'une 
atmosphère de prières. El sur son journal inlimc, dans 
ce lemps-lù, il écrivit : « Moins sensible au doi^me chré- 
tien qu'à celle montée formidable de prières. » 

Emile Clermonlnous a exposé comment il pensait que 
nous pouvons arriver à nous rendre intelligibles les plus 
hauts étals de l'âme. Il n'admet pas que pour nous faire 
une idée des saints, des philosophes et des artistes, nous 
puissions nous contenter de connaître leurs habitudes et 
leur caractère. Nous devons voir la façon dont leur esprit 
s'est rencontré avec le beau, avec le vrai, avec le bien, 
bref, la manière dont ils ont aperçu, senti, éprouvé la 
divinité. Nous avons besoin ([u'on nous donne des indi- 
cations sur leurs sentiments supérieurs et, que l'on mette 
sous nos yeux les réalités (ju'ils ont vécues et éprouvées. 

Dès la première minute du malheur, nous avons de- 
mandé avec la plus vive insistance à M"" Clermont 
qu'elle voulût bien claiiemenl, longuement fdouloureu- 
scmenl, mais c'était indispensable) recueillir les dernières 
pensées de celui dont elle avait été toute sa vie la confi- 
dente Nous lui avons demandé qu'en s'appuvant sur des 
textes qu'elle possède en grand nombre, et sur ses sou- 
venirs, elle voulut bien nous introduire dans la vie inté- 
rieure de ce jeime génie frémissant Nous avions besoin de 
comiailre le plan des divers ouvrages ébauchés par Emile 
Clermont, ses principales notes sur 1 art, la philosophie 
et la religion, son évolution morale et en particulier sa 
réaction contre le diletlanli'sme, enfin ses notes de guerre. 

Cet incomparable témoignage, qui sera lu de dix ou 
(le dix mille, [)eu importe, mais([ui vivra toujours auprès 
d' Amour promis et de Lanre, comme la sœvn- a vécu près 
du frère. M"" Clermont nous l'a promis et ce sera un 
grand livre de vérité ouvert à notre méditation . Nous y 
verrons le programme de perfeclionnemcnl qu'Emile 
Clermont se traçait à lui-même ou que M''" Clermont, 



l\i. TENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

a\anl reçu de leurs parents communs le même appétit 
d'infini, lui proposait et lui supposait Ainsi de tous côtés 
et par les fenêtres les plus inattendues, nous voyons au 
cœur de cette guerre se poser le problème de la sainteté. 

Quel crédit donner à cette interprétation ? Où s'arrête 
le battement propre de lame d'Emile Clermont, où 
commence le retentissement de l'âme de M"'' Louise 
Clermont dans lâmc de son frère ? Ne nous plaignons 
pas d'une superposition qui nous offre une si riche et 
sublime matière. En écoutant M"* Clermont déchiffrer 
de tout son cœur religieux lame tourmentée de son 
frère nous assistons avec un merveilleux émoi à une oc- 
cullalion. M"" Clermont. tour à tour, masque et éclaire 
Emile Clermont. Est-ce elle, est-ce lui que nous vovons .' 
Nous voyons une i\me qui leur est commune. 

Comment définir ce livre de haute spiritualité où 
l'amour de sœur à frère est orienté d'un même mouve- 
ment vers le monde insensible sous les coups du mal- 
heur .' Comment délinir latlrait, la nostalgie qui nous 
ramènent à ce mortel chuchotlement ? Emile Clermont 
écrit dans ses notes : « Aimer les derniers secrets, les 
lourdes confidences, les secrets extrêmes, les âmes qui 
se penchent pour dire des choses ultimes, encore plus 
loin, plus graves, plus générales, engageant l univers ». 
Ces deux derniers mots donnent leur plein sens à la vie 
et à la mort d Emile Clermont que désormais nous ver- 
rons sur sa stèle funèbre, interrogeant du regard le plus 
grave, Ihorizon de la guerre et recueillant ses réponses 
aux(juelles sa sœur donne une voix. 

P. -S. — Voici la lettre que j ai reçue du général 
Renouard, père du commandant Uenouard, un des héros 
tombés sous \ erdun pour la France : 

Monsieur, 
Je lis dans /'Echo de Paris que k'ous vous proposez de 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnDUN i','i 

doter de fanfares les 50"^ et Sg'' bataillons de chasseurs. 

Le commandant Etienne Renouard, mon fils, qui com- 
mandait le 596, au bois des Caures, avait commencé, dans 
le même but, avec le concours de ses atnis et camarades à 
réunir une somme de /\r>o francs. 

Je suis malheureusement informé, par l'intermédiaire 
de la Croix-Rouge de Genève, que mon fils, frappé le 22 fé- 
vrier, à la sortie du bois des Caures, est inhumé dans le voi- 
sinage de la lisière de ce bois. 

Convaincu de répondre à son intention, je mettrai volon- 
tiers cette somme à votre disposition pourqu^elle soit affectée 
à la fantare du Sg^ bataillon, en souvenir de son comman- 
dant, qui Va conduit au feu... 
Agréez, etc. 

Général Renou.vrd. 

Je remercie respectueusement le général Renouard et 
je prie les lecteurs de ne plus m'cnvoyer de souscriptions. 
J'ai à cette heure entre les mains trois mille neuf cent 
cincpiante-neuf francs, ce (|ui est bien au-delà du néces- 
saire. On va acheter et expédier les deux fanfares, et dans 
le même temps, d'ici à quatre jours, les listes et l'emploi 
de l'argent paraîtront dans VEcho. 



XXVI 

ACTES ET PAROLES 

LE COLO>EL DniANT 

7/1 Memoriani. 



10 avril igifi. 

Auprès dune tombe, il y a des choses, si bien 
dites, d'un accent si vrai, d'une figure si nette, qu'il 



l\\ PENDANT L\ liATAII.LE DR VERDUX 

laul les noler : ce sont les mcillours porlraits du mort. 
Et s'il s agit d une lombe niilitaire, d'un Driaul, toni!)é 
avec ses bi-aves chasseurs, face à 1 ennemi, pour sauver la 
France dans la grande bataille de Verdun, ne craignons 
pas de nous attarder et de recueillir des faits, des paroles 
lumineuses. Me ferais-je un scrupule, aurais-je peur([ue 
des sujets individuels ne fussent t[uelnue chose de trop 
petit au milieu des préoccupations ov'i nous jettent le 
drame immense et les sacrifices anonymes qui coulent 
comme un fleuve de sang'.' En peignant un beau soldat, 
je peins selon mes forces l'armée de «91. ',-16, tout le 
moral de la patrie, je collabore à constituer le trésor où 
les siècles viendront s'émerveiller limaginatlon et 
s'cchaulTer le cœur. Driant est-il mort? 11 respire, il agit 
il crée ; il est un exemple vivant '. 

Regardez-le dans le cœur de ses chasseurs. L'un d'eux 
me raconte : 

a 11 s'occupait du bien-être de ses hommes : il n en 
rencontrait pas un sans l'arrêter : « Eh bien ! chasseur, 
« est-ce que cela va .' » Si vous aviez demandé aux chas- 
seurs ce (ju'ils pensaient de leur colonel : « C est le père 
« du bataillon, aurait répondu l'un; « C est un chic 
« type ». aurait répondu l'autre. Les expressions auraient 
varié, l'idée était la même. 

Un autre m'écrit : 

« Je crois qu'en la circonstance ses enfants » se 
sont montrés digne du « Père » : car pour nous le colonel 
n'était autre tjue le « père Driant ». Il était si paternel 

I. Le général Chrétien commandant le 3o» corps écrit à M'-" Driant : 
(I Ce sera une des plus hatilcs fiertés de ma carrière d'avoir eu sous 
« me» ordres ce grand français, dont toute la vie fut consacrée à la 
« splendeur de la l'atrie cl que la mort ininiorlalise.. . I>e colonel 
« Driant demeurera pour tous un splendidu eiemplc de ce que peut 
(I une grande âme, servie par une liaule inlelligenco et animée du 
a plus pur patriotisme. Sa vie et sa mort sont pour nous une leçon 
a et un mo<lélc ! » écrit le général do Castelnau, lo vainqueur du 
grand courouiié do NaDCjr. 



l'EXDANT I.A BATAILLE l)E VERDUN I V* 

cl si plein debicnvcillaiilcallenlion !... l*as un (jui n'osât 
l'aborder pour lui demander ce dont il avait besoin; il 
savait que ses enfants étaient des gars du Nord et de 
l'Aisne, de ces régions envahies qui souffrent sous la botte 
de l'oppresseur, et il les avait mis à laisc en leur disant : 
« Demandez et vous recevrez ». Aussi pas besoin d'intei- 
médiaire : on frappait à la porte de sa modeste cagna cl 
avec affection on recevait de lui ce qu on lui demandait : 
chaussettes, caleçons, chemises, pipes, tabac. Que n aurait- 
il pas lait pour ses chasseurs ! l'.t maintenant le voilà 
mort, mort en brave. Face à l'ennemi ! >« est-ce point la 
réalisation de son rêve et comme 1 apothéose de son 
« œuvre » ? (Un chasseur de Driant, du 5G'-. Br..., blessé 
aujourd'hui à Vichy) . 

D un autre encore : 

« 11 allait aux avant-postes 1res souvent et à toute 
heure, et il faisait porter derrière lui des musettes pleines 
de tabac, de chocolat. Il disait aux sentinelles quelques 
mots, puis se tournant vers celui qui laccompagnait : 
« Donnez-lui du tabac ». 

Après sa bonté, son courage : 

« J ai été dix-sept mois avec lui, me dit un soldat. 
Quand une balle vous passe tout près, instinctivement 
vous rentrez la tète dans les épaules. Efi bien ! le colonel 
ne connaissait pas ce mouvement-là ». 

Un autre de ses chasseurs cpii était près de lui durant 
les premières journées de la bataille écrit à sa marraine 
de guerre : « Nous avons bien do la peine de ne plus 
avoir près de nous le colonel Driant. il était si bon, si 
brave que l'on restait cloué à ses talons, malgré le danger 
<iui nous entourait : c est un Iiomme (jui a su mettre 
ses théories en prati(|ue ». 

Sur le même sujet encore : 

« Sa franchise allait juscju à la témérité », me dit 
un chasseur. Sa franchise, aimez- vous ce mot fier et lim- 
pide pour dire le courage ;* Et le chasseur ajoute : « Fer- 



I ',G l'EXDANT LA UATAll.l.K DE, VKKDUN 

sonne ne peut contredire cela : le colonel Driant n'avait 
jamais peur. Il recherchait les coins un petit peu dange- 
reux où les balles viennent de temps en temps. Mon 
colonel, lui disait-on, ne vous mettez pas à cet endroit ; 
les Boches y tirent depuis le matin. Cela l'amusait; il y 
allait et disait : « Nous savez bien<ju'ils ne tirent jamais 
« sur moi •). 

Voici encore une anecdote c|ueses hommes m'ont dite : 

« A Gercourt, le i" septembre 191G, après être rentré 
dans le village, cravache en main, à la tète du 5G", Tordre 
lui était donné de se replier... Beaucoup, dont le lieute- 
nant Dclcassé, blessé, étaient tombés. Les balles crachées 
parles miti'ailleuses installées en haut du clocher si filaient 
autour des nôtres, et le colonel (alors le commandant), 
sans se presser marchait en reculant. Voyant lair étonné 
d'un caporal, il lui dit : « Tu te demandes ce que je fais 
(( là, petit... Eh bien ! je fais face à Icnnemi ; car je ne 
« voudrais pas (ju on dise que Driant est mort en uïon- 
« trant le dos aux Boches. » 

Pourquoi je recueille tout cela, qui est minime, c'est 
entendu ? Pour montrer d'une façon concrète qu il savait 
parler au .soldat. On ne parle pas assez au soldat, au pro- 
digieux héros de celte guerre, pas assez au modeste odi- 
cicr. (^)u'élait-il, donc, Driant^' Et qu'est-ce qu un petit 
chef, qu un grand chef même, dans la bataille? Avant 
tout lolTicier est le réservoir moral de ses hommes. 

C'est ainsi dans la guerre, c'est ainsi dans le civil. Celui 
qui porte en lui et autour de lui Tordre et Tenlhousiasme, 
la force, celui-là seul est le vrai chef. 

Je dirai un mot de Driant, député de Nancy, élu par 
ces liers et tragiques territoires d Ainancc, Champcnoux, 
Ilaraucourt, Donibaslc, villages de bataille, que j ai eu 
Thotincur d(! repré.senler. 

Durant celte gu(;rre, peu après les jours de gloire où 
Casteliiau sauva Nancy (août-septembre i«ji/|), avec 
quelle émotion là-bas j'entendis les Lorrains de toutes 



PENDANT LA liATAILLE DK VIMJDUN l/,'^ 

opinions rendre hommage à leur député Driant, qui, 
|)t'iKlantdcs années, avait paru à beaucoup cxcesslvetnent 
obsédé par lesciuestions militaires, par le patriotisme, par 
la mise en délcnsc de iSancy. Mais, en octobre, à mon 
voyage, la ville entière disait : « Driant avait raison ! » 
Cet aveu viril faisait plaisir à entendre! Et ce -^i mars, le 
préfet de Meurthe-et-Moselle vient décrire à M'"'' Driant : 

M. le colonel Driaut est député de Meurlhc-et-Moselle : 
c'est dire qu'il avait ici, avant la guerre, des amis et des 
adversaires politiques. Je dis des adversaires, non des 
ennemis : qui eût pu être lenncmi d'un homme dont chacun 
connaissait la droiture et 1 absolu dévouement aux intérêts 
de la Patrie ? 

Mais amis et adversaires — je vous en donne la for- 
melle assurance — ont frémi de la même admiration en 
lisant les récits du combat au cours duquel il a disparu. 

Certes nous étions unis hier ; mais l'héroïsme calme et 
souriant du colonel Driant nous a rapprochés plus frater- 
nellement encore, comme dans une émotion et une fierté 
familiales. 

Cet héroïsme n'a surpris personne : c'est bien ainsi qu'aux 
heures tragiques un tel homme devait défendre notre dra- 
peau ! 

Si vous deviez porter son deuil, Madame, nous le porte- 
rions tous avec vous, car le glorieux souvenir de Driant 
est à jamais gravé dans nos cœurs reconnaissants. 

Mais, avec vous, nous espérons de toute notre âme 
aussi longtemps qu'une certitude ne sera pas établie. L'évi- 
dence seule pourrait nous résigner à admettre que uous 
n'éprouverons pas l'immense joie de le savoir vivant. 

L. MiRMAN '. 



I. Apprenant la mort de Driaut le préfet do Meurthe-et-MosalIe 
écrivit à M™" Driant : 

r< Ainsi l'afrreuse nouvelle est vrnio ; nous no le verrons plus ! Nous 
(( avons tous ici partagé votre anf,'oisso, votre esporanco ; pennettcA- 
(( nous do partager votre douleur, et votre fierté. Le nom de Driant 
« restera à jamais associé au souvenir do la bataille de Verdun, dans 
(( l'àmc de tout Lorrain, de tout français. 



I ',8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

(Quelle terre de réconciliation que le sol lorrain, sacré 
une fois encore par le sang des martyrs pour la France ! 
De celle amitiéunaninie autour du député-soldat, la lettre 
de Mirnian à M'" ' Driant est inic expression que nous 
n oublierons pas. Le sous-prélet de ^ erdun, Jean Grillon, 
avait été le concurrent électoral de Driant, jadis : les 
deux hommes se retrouvant face à 1 ennemi, se donnèrent 
1 accolade : c est français et lorrain '■. 

Driant mort sous A erdun, devient une des figures 
exemplaires de notre province. 11 a fixé sa place au cime- 
tière des chasseurs, à Yacherauville, où sont les morts 
de Consenvove, sous le monument scuplté par Corio ; 
mais nous dresserons sa figure dans les régions de ce pays 
de Saint-^icolas-Dombasle, où il était tellement aimé et 
que, par son obstination inlassable, en réclamant des 
fortifications, il sauva. 

I . Autre témoignage du mêino état d'esprit celle lettre écrite à 
M"" Driant : 

Permettez à un inconnu pour vous, député lorrain comme votre 
glorieux mari et qui eut l'honneur d'être son compagnon d'armes au 
début de la guerre devant Verdun, de vous exprimer sa respectueuse 
sympathie dans les circonstances si cruelles que vous traversez. J'avais 
peu connu le Colonel Driant avant la guerre. J'ai appris à le connaître 
et à l'aimer aux avant-postes. Je me souviens de quelle façon ses 
chasseurs parlaient de lui au lendemain de l'airairc de Gcrcourt où 
grâce à son héroïque sang-froid il avait pu sauver les restes de leurs 
bataillons. Je me souviens de notre dernier déjeuner à Charny, où le 
Colonel m'avait fait l'amitié dinviler le sergent et des espoirs com- 
muns que nous formions alors. La même haine de l'ennemi nous ani- 
mait et nous rapprochait. Je me souviens encore du jour où blessé 
sur mon lit d'hôpital le Colonel vint m'embrasser. J'en ai les larmes 
aux yeux en y pensant. Quel noble caractère. Madame, quel chef fra- 
ternel, quel admirable suidai était votre mari. Des hommes comme 
lui étaient bien utiles à l'Armée et à la France. Il est tombé à son 
poste de combat, à la tête de ses chasseurs, les chasseurs do Driant, 
ainsi (]ue sa vaillance me le faisait redouter, iîa glorieuse épopée est 
terminée, mais le souvenir n'en saurait périr. L'exemple qu'il a donné 
survivra dans la mémoire reconnaissante de tous les bons P'rançais. 
Mon ca-ur saigne. Madame, avec le votre, mais je ne me [>ermottrai 
pas lie vous plaindre. On ne plaint pas la femme du Colonel Driant, 
on Indinire cl on la vénère. 

Je m'incline, Madame, respectueusement devant vous. 

André Maoinot. 



PENDANT I,A HATAIM.E DE VERDUN l fiÇ) 

Un jour que je lui avais demandé un liislorique des tra- 
vaux du Grand-Couronné de Nancy, il en arrivait, sur 
ma prière, à son propre rôle : 

tt Quant à notre part dans la mise en état de défense de 
Nancy (je dis notre, car il ne faut pas séparer de moi Marin 
et Ferri de Ludre), elle est résumée dans le premier plai- 
doyer fait à la Chambre, et dont je retrouve le texte officiel 
que je vous envoie. Je le renouvelai chaque année sous une 
forme ou sous une autre, et ce fut huit mois avant la guerre 
que M. Poincaré me dit un jour : « J^ai le plaisir de vous 
« annoncer que la question à laquelle vous vous intéressez 
« tant est résolue. Les travaux sont commencés. » J^allai les 
voir en avril 1914. Ça n^ allait pas vite... » 

Je ni'arrèle... En janvier dernier ou bien au début de 
février (je ne retrouve pas sa lettre), il alla encore visiter 
les défenses du Crand-Couronné, s'assurer de ses yeux 
qu'une nouvelle oll'ensive des Boclies n atteindrait pas 
Nancy... Quel bon f^'ardien de la France il faisait! 

Son œuvre d écrivain était un élargissement de son 
action militaire et nationale. Ecoutez-le m'en résumer 
lesprlt dans ces quelques lignes : 

« ... Depuis vingt-cinq ans, au cours d''une trentaine de 
volumes, j^ai essayé de préparer les jeunes à faire front à la 
nouvelle invasion. La Guerre de demain, je Vai écrite, au 
lendemain de V affaire Schnœhelé, en 1899. Je suis en train 
d'en vivre la première partie, la guerre de forteresse, et 
mon fort de Liouville, réduit en miettes par leur /i-io et 
évacué, avait sa peinture faite de façon insuffisante, alors 
que je croyais Vavoir exagérée. Bientôt ce sera en rase cam- 
pagne, et vous verrez que tout cela finira par une de ces 
charges de cavalerie que Guillaume affectionne, dont il pren- 
dra la tête et où il restera. Il n''y a qu''une œuvre que je 
regrette, c''est Guerre fatale, la guerre contre V Angleterre 



l5o PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

qui, vraiment, agit à cette heure en grande nation ; mais je 
décrivais au lendemain de Fachoda, avec dans les oreilles, les 
récits de mon ami Baratier, de Marchand, et ceuj: qui se 
souviennent de notre colère d*alors ne m'en voudront pas. 
Oubliez ce volume... » 

Si j'étais chargé de Tédilion définitive des œuvres de 
Dnant, je ne manqvierais pas dy mettre son rapport du 
■26 novembre i<)ii) sur le projet de loi relatif à l'appel de 
la classe ijjiy sous les drapeaux. C est une page haute- 
ment honorable pour la jeunesse française, dont il fut un 
des éducateurs militaires. 

Donnons au chef on qui nous avons mis notre confiance 
nos enfants de dix-neuf ans puisqu'il nous les demande, et 
à l'heure où il nous les demande. La nation veut vaincre 
toutes ses énergies sont tendues vers ce but unique. Elle 
aura en igiGun mat<5riel formidable. Ne lui marchandons 
pas les bras pour les mettre en œuvre. Si vous Voulez, 
d'ailleurs, vous former une opinion qui ne vacille pas, in- 
terrogez les jeunes gens de la classe 1917 eu.t-mèmes : ils 
vous diront qu'ils brûlent du désir de rejoindre leurs aînés. 
Cette génération magnifique et méconnue ignore la peur 
et ne veut pas être défendue contre le dauger. Elle nargue 
superbement l'une et l'autre. Elle fera son sacrifice le sou- 
rire aux lèvres, comme les n Marie-Louise » de l'autre 
siècle, comme ceux de nos enfants dont les lombes mar- 
quent la frontière de la France de igiS. 

Messieurs, ces jeunes gens ont des pères et des frèriîs 
à venger : ils veulent prendre leur part de la victoire cer- 
taine. Permettons-leur (l'arriver à temps. 

Drlant connai.ssait la jeunesse française, parce ([u'ellc 
le lisait, parce (|u'il avait été instructeur à Saint-C}r, 
parce (ju'il avait, outre sa fdle, — dont la médaille de 
première communion cpi'il porlail sur le cœur servit ;\ le 
reconnaître, — tniis (ils. lils dignes de leur père et de 
leur grand-père, le charmant et vaillant soldat ardem- 
ment aimé de la France, (pie fut le général Boulanger. 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN l5l 

M""' Driant et ses enfants prendront uno consolation à 
penser que le colonel a trouvé une mort en harmonie avec 
toute son existence et dont le sacrifice l'eût satisfaite 

Elle se place si naturellement au bout de sesjoursqu il 
semble l'avoir prévue, 1 avoir rêvée. Lisez plutôt celte 
page que je copie dans ses Robinsons sous-marins et com- 
parez-la au récit qu'hier je vous donnais : 

Je suis sur un champ de bataille. Les balles sifflent 
leur meurtrière cantiléne à' travers les rangs qui s'éclair- 
cissent ; les obus à la niélinite éclatent, projetant leurs jets 
caractéristiques de fumée noire, traversés de rouges 
éclairs. 

L'air est empesté de leur acre vapeur ; je respire à 
peine. 

J'ignore où et pourquoi je me bats. 

Est-ce la guerre de revanche si longtemps rêvée ? Quel 
est ce ravin couronné de bois que précisent mes regards 
enfiévrés ? Sommes-nous en France ou en Allemagne? 

Près de moi, des chasseurs à pied tirent, tirent sans 
arrêt, couchés dans les sillons... Derrière eu.v, des sous- 
officiers courent, Ijaissant le dos, pour indiquer les objec- 
tifs, rectifier les hausses ; je reconnais des ligures amies, 
je veux les appeler... 

Un commandement : « En avant! » 

Un air entraînant s'il en fût, la Charge, à laquelle se 
mélangent des bribes de Sidi-Brahini et de Marseillaise, 
et vers les bois la ligne entière s'ébranle. 

Je lève le bras, brandissant im sabre qui me semble 
lourd, lourd comme une hache ou une masse d'armes. 

Je veux crier : « En avant ! » et soudain une douleur 
aiguë me traverse : j'ai nettement perçu un sifflement 
plus proche dans l'intense bourdonnement des projectiles 
qui passent en essaims rageurs et je tombe assis, montrant 
la colline du bras qui s'alourdit de plus en plus... 

Une balle m'est entrée dans le flanc on achevant son 
juron dans un bruit mat de chairs traversées et dos pul- 

I. Lo grnôral Ljautc)-, du Maroc, l'-cril j\ M"« Drinnl. « Nulle 
mort no [wuvait plus glorieusement couronner cette noble vie ». 



lOi PENDANT L\ BATAILLE DE VERDUN 

vérisés : puis une autre mattciut au milieu du front, et il me 
semble que mon cerveau éclate comme une grenade mûre. 

Une main glacée me couche tout du long dans un sillon 
au milieu des coquelicots et des bleuets. 

Un silence : la canonnade salFaiblit, la fusillade s'éteint ; 
1 ombre monte au ciel. 

Je suis tout contre un petit soldat imberbe, à capote 
bleue, et, sur le col de celle-ci, je lis « N" i », celui 
d'un bataillon que j'ai aimé par-dessus tout... 

Les yeux du petit chasseur sont fermés ; il semble dor- 
mir : mais il a, comme moi, un trou au milieu du front... 
{/lohinsons sous-marins, p. 91 et 92). 

Driant a bien vu. Il repose à côté de ses petits chas- 
seurs, non pas auprès de deux du i'' bataillon, ceux de 
Troyes, qu'il aimait tant, mais auprès de huit chasseurs 
du 56'^ et du 59" dont il m'écrivait : uMes deux bataillons 
sont devenus pour moi une deuxième famille. Braves gens s''il 
en fût, n^ayant jamais tourné la tête, prêts à me suivre n'' im- 
porte où. J^en ai perdu ; le noyau qui reste résisteraà tout ». 

Voici le télogranimedu roi d Espagne qui nous montre 
Driant dans celle glorieuse tombe militaire : 

Madrid, 3 avril, ij h. 10. 
Martin, chef protocole, Paris. 
On mande de Berlin que pas loin de Beaumont et de 
Coures on a trouvé sépulture colonel Driant à côté de celle 
commandant du 59" chasseurs et de sept hommes. Amitiés. 

Alfonso R. 

Ce télégranmi(; fnl transmis à M""' Driaiil par le pré- 
sident de la Képublique, dans tnie lellre (jui exprime le 
respect et la graliludc nn.inimes : 

3 avril 191G. 
Madame, 

J^ai le profond regret de vous transmettre un télégramme 



PENDANT LA UATAILLE DE VERDUN 1 5 j 

que le roi d'Espagne vient dPenvoyer au chef du protocole 
et qui parait malheureuse ment nous enlever désormais tout 
espoir. Je m'' étais refusé jusqu'ici à admettre la douloureuse 
vérité, et je n''avais pas voulu vous importuner d'une dé- 
marche-indiscrète. Mais en présence de ce nouveau rensei- 
gnement qui ne semble que trop certain, je tiens à vous 
exprimer Madame, en même temps que ma vive admiration 
pour la noble et glorieuse conduite du colonel Driant, ma 
très respectueuse sympathie dans le deuil qui vous atteint. 

P.- S. — Hier dimanche, VEcho de Paris a publié la 
première liste des souscriptions généreuses que nos lec- 
teurs ont bien voulu me faire parvenir pour les deux fan- 
fares des chasseurs de Driant. 

Le total des sommes reçues monte à cinq mille quatre 
cent dix-sept francs soixante-quinze centimes. 

Les deux fanfares, grâce à plusieurs instruments qui 
nous ont été donnés, n ont coûté que '^ oih fr. Go. 

Nous nous trouvions en présence d un excédent de 
2. '156 fr. ifïque je crois bien faire de mettre, par égales 
moitiés, à la disposition des deux chefs des deux batail- 
lons pour cju'lls en usent, comme ils le jugeront le mieux 
pour 1 agrément de leurs braves soldats. 

Je renouvelle nos remerciements à nos lecteurs et amis 
qui ont satisfait au vœu du colonel Driant et du comman- 
dant Renouard. 

— La Lijue des Palrioles organise à Paris une série de 
conférences sur des sujets nationau.x, étrangers à toute 
politique de parti. 

Notre éminent ami, le bâtonnier Chenu inaugurera 
cette série, mardi i i avril, 8, rue cl Athènes, à 8 h. îo en 
traitant le sujet suivant : « La Ligue des Patriotes : son 
programme de guerre et d après-guerre » . 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 



XXYII 

LE TESTAMENT DU SOLDAT 

Les orphelins de la guerre. 

12 avril 1916. 

Nous adjurons le Sénat et le gouvernement d'aimer et 
de maintenir le chel-d œuvre de lUnion sacrée... Certes, 
c'est bien leur désir et leur volonté, mais il y laut de 
grandes précautions. 

L'Union sacrée ! elle fut le premier prodige français, 
quand les cloches de nos églises sonnèrent soudain le 
tocsin. 11 ne s agissait pas d'obtenir que tous les Fran- 
çais, de toutes les opinions, fussent désormais d accord 
sur tous les sujets qui, dans tous les siècles, ont divisé 
l'humanité ; il suffisait de les unir pour que tous s'enten- 
dissent sur les intérêts primordiaux du pays et sur les 
moyens du salut public. A la même minute, ce vœu se 
forma dans le cœur de tous les hommes qui chez nous 
détenaient une parcelle quelcon([ue d inlluencc. On vit 
naître, entre autres organisations, le comité du Secours 
national. J ai raconté sa fondation; j ai dit comment à 
la Sorbonne, le iS août 191 /|, nous nous trouvâmes 
réunis, au nombre d vnic trentaine, sur la convocation 
du président de l'Institut, un Alsacien, M. Appell. 

Nous riions là, d.iiis ccllo haulc maison sereine, des 
personnes bien étmngères les unes ;>u.\ autres, et pis en- 
core qu'étran}i;ères ; des ennemis de la veille, des jfcns 
(ju'il y a quinze jours il eût été absolument impossible de 
mettre en présence sans cjuils se di'-voi'assenl. J'étais assis 
entre M"" Jeanne Déroulèdc cl mon émincnl confrère 



PENDANT LA liATAILLE DE VEHDUN l55 

M. Lavissc. C'est de tout repos. Mais aux côtés de Mau- 
rice Pujo et de Bernard de Vésins, délégués par Charles 
Maurras empêché, et non loin de Me"" Odclin, qui repré- 
sente rarchevôquo de Paris, voilà M. Bled, secrétaire de 
l'Union dt-s Syndicats de la Seine, voilà M. Dubrcuilii, se- 
crétaire du parti socialiste, voilà M. Héliès, président du 
magasin de gros des coopératives, voilà M. Jouhaux. se- 
crétaire de la Confédération générale du travail... 

J'ai vu dans ma vie bien des assemblées délibérer. Elles 
étaient toujours divisées en partis. C'est, je crois, la pre- 
mière fois que je vois des gens chercher la vérité en com- 
mun. Il y a là, en même temps que des chefs de groupe- 
ments politiques, les présidents des plus grands corps de 
l'administration. On peut penser quelle précision solide 
apportent dans la discussion des hommes tels que le pre- 
mier président de la cour de cassation, le premier prési- 
dent de la cour des comptes, le syndic des agents de 
change. Mais ce qui est unique, inoubliable, c'est la pro- 
fondeur et le sérieux de l'émotion où baigne tout ce débat. 
Ces hommes, ainsi réunis, ont conscience que la présence 
de ceux qui hier étaient leurs adversaires est des plus 
utiles. Ils se savent d'autant plus de gré qu'ils étaient plus 
éloignés. Chacun de nous comprend que ce comité ne 
peut valoir que s'il est tel que chaque Français y trouve 
l'homme dans lequel il a le plus confiance. 

Ce groupement, si disparate, qu un romancier qui 
Tcùt imagincî au '5 1 juillet t()i ', ncùt probaijienient pas 
trouvé \u\ journal acceptant de publier pareille rêverie, 
a dû manier et distribuer les sommes de beaucoup les 
plus considérables qu'aucune œuvre de guerre française 
ait réunies, et il a obtenu l'applaudissement unanime 
des victimes de la guerre, de toutes les œuvres, de tous 
les liounues polili([lu^s et de toute la presse. 

Son succès n est pas 1 ellet d'un engouement passager ; 
après vingt mois, il n'a cessé de saccroîtro et do s'a ffirmer. 

Or, voici que survient lui des problèmes les plus 
redoutables et les plus pressants de la guerre et de l'après- 



Ij6 pendant la bataille de VERDUN 

ijucrre : que vont devenir nos orphelins — qui sont 
déjà, d'après lévaluation ofliciellc — un million quatre 
cent mille ? 

La patrie veut les élever dans la plus tendre, la plus 
reconnaissante générosité ; mais les charges de l'État sont 
déjà formidables ; le poids en augmente chaque jour 
dans une proportion littéralement incalculable, au point 
(jue les députés des pays envahis se réjouissent comme 
d'une victoire d'avoir obtenu que le gouvernement, qui 
avait promis de relever les immenses ruines matérielles 
« dans les limiles de ses possibilités », ait bien voulu 
remplacer cette expression par cette autre : « Au fur et 
à mesure de ses possibilités ». 

Si les ruines matérielles peuvent supporter quelquea 
délais, il n'en est pas de môme des orphelins de la 
guerre : c'est tout de suite qu il faut les élever, les entre- 
tenir et leur donner une éducation selon le vœu de leurs 
|)ères. 

La solution s impose d'elle-même, me suis-je dit, 
bien d autres avec moi : 1 Etat va élargir la législation 
de la charité privée, susciter les initiatives individuelles 
cl collectives, communales, corporatives, sociales, reli- 
gieuses, régionales, nationales ; au-dessus de cette mul- 
litude de dévouements, il placera un organisme direc- 
teur qui, sous le contrôle des pouvoirs publics, mais 
muni de facultés très étendues, aiguillera les générosités 
|)articulières, évitera les doubles emplois, signalera les 
besoins les plus pressants, agira, en un mot, avec la sou- 
plesse que ne peut jamais se permettre, chez nous, une 
organisation d'Etat. 

(( Et précisément, medisais-je, cet organisme sauveur 
existe déjà; il fonctionne depuis bientôt deux ans; il 
ne reste qu à lui donner la suprême investiture officielle. 
!>(■ [)roblème des orphelins, loin de nous diviser, va 
nous unir plus étroitement. INos héros, après nous avoir 
-■auvés des hordes barbares, nous auront libérés de ces 



PENDANT LA BATAILLE DK VKnDUN iS^ 

(U'icslablcs querelles cnlrc pères de (ami Ile à propos de 
l éducation des enfants. » 

J'exposai dans VEcho de Paris mon idée. Elle s'était 
présentée par ailleurs à d excellents esprits fde tous les 
partis). Elle prit corps léf^^islalivenient, dans un amen- 
dement présenté au Sénat par deux jurisconsultes : 
MM. de Laniarzelle et Larère. surprise ! cpielques 
notes de presse affirmèrent que la commission sénato- 
riale repoussait ce texte; aussitôt, (le j-'i. mars), je sup- 
|)liai les sénateurs « de réclamer les raisons de la com- 
mission, si elle en avait, inlassablonuMit ». 

M. de Lamarzelle voulut bien poser la question. 
\ oyons les réponses. Écoutez M. Painlevé, ministre de 
I Instruction publitpie. et .M. Flandln, vice-président de 
la commission. 

Tous deux ont couvert de fleurs le Comité du 
Secours national ; à ienvi, ils ont prononcé son oraison 
funèbre et solennellement invité le pays à ses obsèques, 
sans doulc nationales. 

Mais les motifs invoqués pour procéder à 1 inhumation 
d un mort si vivant et si bienfaisant ':* 

Je vais essayer de vous les résumer aussi sèchement 
(|ue le ferait le plus scrupuleux avoué écrivant une assi- 
gnation sur du papier timbré à o fr. 60 la feuille: 

a) « Le Secours national, c'est une organisation impro- 
visée pour une courte période, dans le but de distribuer des 
secours de guerre tant que dureront les hostilités... Ses sta- 
tuts ne sont point faits pour une longue durée. » (JVi. Pain- 
LKvÉ; Journal officiel du i'"'" avril, p. 23-2, col. 2 et 3). 

b) « Dans sa décision du 23 mars de Vannée dernière, 
le Secours national, discutant la question des « orphelins de 
la guerre », a voté une résolution d''où il ressort que ce Comité 
lui-même demande que VEtat crée « précisément VOffice 
national » tel que le demande la Commission sénatoriale ; 
iouloir charger de cette fonction le Secours national, c^est 



l58 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

donc « être plus royaliste que le roi «. (M. Painlevé; Offi- 
ciel, p. "i^a, col. 3). 

c) D^ailleurs, le Secours national « est une institution 
qui n^a pas d'existence h' gale ». (M. Flandin ; Officiel. 
p. a33, col. -2.) 

Quel triple coup de massue, dircz-vous... J ai eu lau- 
dace de penser que ces réponses n'étaient peut-être pas 
décisives. Pas décisives « en droit », comme disent ces 
Messieurs du Palais, c est incontestable ; mais « en fait » i' 

Pour le savoir, j ai employé un moyen pas très ori- 
ginal, mais as.sez sur, et puisque je suis membre du 
comité directeur du Secours national, je suis allé cber- 
clier dans mes souvenirs et dans mes archives des docu- 
ments aulhenti(|ues, des pièces olficielles. 

Le premier passant sympathique peut d'ailleurs nous 
les demander, et certes sur leur moindre y:este nous 
serions allés les soumettre à la commission et au gouver- 
nement. 

Je les mets sous leurs yeux, sans y mêler mes impres- 
sions. J'ai bâte de me réfugier de nouveau dans le 
résumé « objectif » et cha(|ue lecteur commentera à sa 
guise : 

a) Les statuts du Secours national « ne sont point faits 
pour une longue durée », même pas pour le temps néces- 
saire à l'éducation des orpJielins ? 

Excusez-moi, monsieur le ministre, V article X]'' semble 
avoir prévu votrs objection. Le voici : «!,« comité du Secours 
national continuera son œuvre pendant toute la durée de la 
guerre. U pourra la prolonger autant que subsisteront les 
besoins auxquels la guerre aura donné naissance ». 

b) Le a'» mars igiS, le Secours national a lui-même 
demandé qu'on ne le chargeât point des orphelins? 

Comment se fait- il que l'assertion contraire se trouve 
dans le tertr même de la délibération, dont un secrétaire n'a 



PENDANT J.A nATAII.M-, DE VEODL'N I J9 

évidemment donné au ministre que de trop brefs extraits ? 

La délibération dit, en effet, que « le Secours national 
souhaite que celte œuvre {des orpheitnsi à larjiielle il est 
prêt ;\ collaborer, revête vraiment les caractircs d'une 
œuvre nationale, conçue dans le même esprit et réalisée 
dans les mêmes conditions que le Secours national lui- 
même ». (Texte public jiar le Manuel (jénéral de l instruc- 
tion primaire, 'i avril i <> i j, p. •j.()().) — l'Jt vous trouveriez un 
texte encore plus catégorique dans le numéro li d août-septem- 
bre 1915 de la Revue du Secours national, pages 17 et 18. 

c) Le Secours national « n^a pas d'existence légale » ? 

De fait, le Secours national (ce détail est utile à noter) a 
vécu et fonctionné de longs mois sans les formalités admi- 
nistratives. Pendant près d^un an il a publié au Jour- 
nal officiel, s'i7 vous plaît, les plus généreuses et les plus 
nombreuses souscriptions, contrairement [nouveau détail du 
plus vif intérêt pour les adorateurs de la « forme ») à la loi 
sur les associations. Mais, savourez comme il convient 
la suite : depuis cinq mois, exactement depuis le 29 septem- 
bre 191 5, le Secours national a reçu, par décret du prési- 
dent Poincaré, la plus haute consécration légale à laquelle 
puisse aspirer une œuvre qui n''est pas un organisme d'Etat; 
elle a été « reconnue d'utilité publique », et ce, sur « la déli- 
bération du conseil municipal de Paris en date du 2 juil' 
let 191 5 », — sur « Vavis du préfet de la Seine du 4 août 
1915 », — après avoir « entendu la section de V Intérieur, 
de V I nstruction publique et des Beaux-Arts, du Conseil 
d''Etat », — enfin « sur le rapport duministre de l'Intérieur », 
qui a du reste contresigné le décret présidentiel, et qui n^est 
autre que M. Malvy. Et cette existence d? abord extra-lé gale, 
puis archi-légale, a été consacrée à une activité bienfaisante 
dont j'ai sous les yeux le tableau détaillé. La place me man- 
que pour le reproduire; j'en retiens la conclusion en date 
du 3 avril 1916 ; 

« On peut estimer à environ quatorze millions les sub- 
ventions réparties par le Secours national ». 



\Gn PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

M. Painlevé et M. Flandin sont-ils édifiés par ma 
triple réponse? Je rends hommage à leur bonne foi, ù 
leur bonne volonté et je me mets à leur disposition pour 
éclairer les points où ils croiront encore pouvoir mainte- 
nir leurs trois arguments. 

Jai promis d être objectif. Je le serai jusqu'au bout. 

M. le ministre refuse le concours du Secours national 
parce qu il s agit de « l'éducation » des orphelins {Offi- 
liel, p. 232, col. 3). Voilà le point névralgique, le point 
douloureux du conflit, le sommet du débat. Ne l'évitons 
pas. Prenons-le de face. Allons-y. 

Eh bien ! non, monsieur le ministre, par le fait qu il 
acquitte une dette, le débiteur n acquiert pas sur son 
créancier un droit de contrôle. Parce que la Patrie 
payera ce qu elle leur doit aux enfants de ses héros, il 
ne saurait s'ensuivre pour le minislre, pour le préfet, 
pour le délégué communal le droit de contrôler les 
dépenses de la famille, ni encore moins de surveiller 
féducation des orphelins. 

Les orphelins ordinaires n ont pas de contrôle autre 
([ue celui de la « tutelle civile » ; et vous pensez pouvoir 
imposer aux orphelins de la guerre un surveillant spé- 
cial, surveillant du tuteur et du subrogé-tuteur, surveil- 
lant des ascendants, surveillant de la mère;' 

Ah ! je vous en conjure, retirez ce mot malheureux. 

^ ous ne pouvez vous imaginer à quel point la vague 
possibilité d une emprise de ladministration préfecto- 
rale, sur l'âme des orphelins, émeut le pays. 

Essayez de lire sans verser des larmei> ce testament 
dun père de famille écrit .sous la mitraille de Verdun, 
(lelui qui 1 écrivit me l'ernoic : 

Ceci est mon testament. 

Cest ma croyance et mon espérance en Dieu qui soutient 
mon courage sur les champs de bataille où je lutte pour la 
J'atric. 



l'ENDANT LA HATAI Ll.K DE VERDUN iGl 

Si py trouve la mort, pentends absolument que mes 
pauvres chers enfants soient élevés dans la religion catho- 
lique comme cela aurait eu lieu si pétais revenu sain et 
sauf. 

Et je compte énergiquement sur mes frères d^armes sur- 
vivants pour empêcher que ma volonté sacrée, qui est aussi 
celle de ma chère femme, soit jamais contrariée par qui que 
ce soit dans mon pays. C^est à cette condition que je suis 
à chaque minute depuis dix-huit mois prêt à mourir pour 
lui. 

Fait dans la tranchée à Verdun, le 17 mars 1918. 

P... M..., 
soldat au ...^ d'infanterie. 

Changez la foi de ce soldat, père de famille; supposez- 
le protestant, juif, socialiste, tout ce que vous voudrez. 
Son raisonnement est le même, sa volonté dernière 
pareille ; il n admet pas que ses enfants soient élevés 
selon les ordres et préférences du délégué préfectoral 
dans sa commune. 

11 nest pas possible que vous ne vouliez pas supprimer 
tout de suite d aussi poignantes préoccupations chez nos 
défenseurs. Vous allez d'urgence confier nos orphelins et 
les œuvres qui s occupent de ces enfants au Comité qui, 
ainsi que je lai écrit le jour de sa fondation et comme 
M. de Lamarzelle a bien voulu le rappeler à la tribune 
du Sénat, est composé de « telle manière que chaque 
Français y trouve T homme dans lequel il a le plus de 
confiance ». 



162 PENDANT I,A DATAILLE DE VERDUN 

XXVIII 

UN VOYAGE A VERDUN 
I 

I.A ROUTE. SACRÉE 



14 avril l'jiC. 

J al suivi celte roule de Bar-le-Duc à Vcrchui par où 
la bataille fut ravitaillée, quand la voie ferrée, sous le 
canon ennemi, arrêta soudain son service. Minute tra- 
gique ! Nos armées engagées allaient-elles cesser d'être 
reliées aux services du territoire, à cet immense orga- 
nisme, à ce cœur dont elles reçoivent des hommes, des 
armes, des munitions, des vivres, leur sang, leur vie ? 
N ayez crainte, rinslrument existait. 

Dans mes notes de février i()i.'), je lis : a L ensemble 
des services automobiles dispose d'un matériel de plus dix 
mille voitures, conduites et entretenues par, chauf- 
feurs et ouvriers. Le nombre des véhicules en service a 
augmenté d un tier.s«depuis la (in d août, et leur état est 
excellent... » Et plus loin, toujours à la même date : 
« En vue de 1 ollensive, nous avons ajouté à nos 

dix mille poids lourds plus de nouveaux camions » . 

Voilà les chillres de février 191 ;>, et depuis on n'a pas 
cessé de travailler, sachant bien que, le jour où nous 
pourrons aller de l'avanl, I ennemi ne nous aura laissé 
derrière lui aucune voie ferrée. 

Ce bel otitil, immédialemenl les chefs 1 appli(}uèrenl 
au point voulu et radaplt-rcnl. On était perdu si, h Bar 
il y avait eu (hi dé.sordre, de ICricombrenienl l'I, comme 



PENDANT I,A nATAILl.K DK VI-RtlUN 1 6'» 

on dit, de la pagayo. On sut trouver un aller, un retour, 
deux voies qui partant du chemin de ler ne se rejoignent 
qu'au sortir de la ville. C est un rien cette boucle, c est 
la trouvaille d art animant et perfectionnant les moyens 
matériels. 

Sur la longue route, sous les hauts peupliers sans 
l'cuilles, nous roulons dans le cortège des voitures à 
bâches qui. toutes rangées sur la droite, et distantes 
chacune de quarante mètres, pour empêcher les chocs 
de surprise, filent rapidement sous le tourbillon de 
poussière. Elles apportent à Verdun des hommes cl des 
munitions, tandis que, sur la gauche, s'évacuent les 
blessés. Par d'autres chemins moins rapides, les ravi- 
taillements de vivres s'acheminent en longs convois de 
chevaux. A l'heure matinale où nous la suivons, la route 
emmène des honiincs de renfort. Les voilà assis, les uns 
à côté des autres, fumant la pipe, lisant les journaux, 
superbes de jeunesse, de santé, de fermeté, de liberté. 
Quelle grandeur triste dans ces groupes humains, 
solides, calmes, serrant leurs armes, et qui forment, 
voiture par voiture, de vivants trophées en marche ! 

Partout des inscriptions, des llèches (jui ne permettent 
aux conducteurs aucune hésitation; à tous les carrefours 
des officiers et des sous-officiers pour régler les croise- 
ments ; sur la chaussée, pas une ornière. A aucune 
époque je n ai vu nos routes lorraines si fermes, si planes. 
C est que sur le côté un peuple de cantonniers militaires 
casse des cailloux, arrose et empierre, sans arrêt, jusque 
sous les roues des camions. 

Quel bel ordre ! C'est la route sacrée. Tout le monde 
eut le sentiment dès la première minute, que c était 
bien organisé. Les troupiers se félicitèrent de la façon 
dont ils avaient été transportés, le plus grand nombre 
étant véhiculés, jusqu'au champ de bataille. « Si ça va 
comme ça, c'est bien )>, disaient-ils. Un fleuve s écoulait 
vers les combattants. C'est la l'rance, pensaient-ils. cpii 



l6', PENDANT l.A lîATAILLE DE VERDUN 

vient à noire secours. Que de mots on a recueillis ! 
Celui-ci, par exemple : « Nous avons été vingt -quatre 
iieures sans manger, mais nous disions : tant mieux, si 
les munitions passent devant. » 

Au début, les aulomohilistes fourniront un travail 
Ibu, mangeant, dormant sur leurs sièges, où vous savez 
c[u ils sont deux à s entr'aider, toujours en mouvement, 
s'cxténuant, sauvant l'armée. Jollre les a mis à l'ordre 
du jour; il a hautement loué « la bonne organisation dos 
mouvements » et puis « lendurance et le dévouement du 
personnel ». C est bien tpi ils soient mis à llionneur et 
([ue Ion reconnaisse sur preuve ce qu ont fourni des 
hommes «dont beaucoup sont malingres ou déjà âgés », 
(|ui seront « indispensables tant qu'on n'aura pas trouvé 
lo moven d'avoir dos soldais ([ui puissent vivre sans 
manger cl so ballre sans munitions » et pour qui l'opi- 
nion fut parfois injuste. Nous leur devons non pas certes 
nos succès mêmes, mais du moins la possibilité de ces 
succès. (Voir l'étude de ^I. Le Far, Pour le ravitaillement 
des armées, dans la Revue des Deux Mondes, du i'"' mars.) 
Elle deviendra légendaire, collo route du ravitaille- 
ment, colle suite ininlorronqniod automobiles se dérou- 
lant sur une soixantaine de kilomètres de Bar à Verdun 
et de \'erdun à Bar, avec l'aisance et le silence d'une 
courroiç de transmission. Elle continuera de parler à 
jamais dans colle longue plaine mensiennc qui vit passer 
tant d invasions et (pii ne sait rien (pie par la pluie, lo 
soleil, la neige et la charrue. 

Parfois nous traversions dos villages pleins de troupes 
au repos, où les hommes couchés dans 1 herbe asticpienl, 
fourbissent, se parent, ou se pressent autour du lavoir, 
ou bien encore assis sur la marche des p(Mlos, les jambes 
écarté<!s, lisent leur journal. C est dans I un d eux, inu- 
tile de dire où, (pie je vais saluer le général Pétain. 

Une demi-douzaine d'officiers et de sous-officicrs dans 
Je corridor et dans ICscalior, ime salle aux (pialie nnu's 



PENDANT I,A BATAIM-i: DK VEUDUN i6j 

blancs de plâtre, des chaises de paille, une table de bois 
noircie. Simplicité, nudité, pauvreté de cette pièce de 
hasard, où le chef passe de longues heures durant la 
bataille. Le voilà : grand, complètement chauve, une cer- 
taine majesté naturelle, une l'açade glaciale sous lacpielle 
on devine l'être plein de chaleur. Pour un tel homme, 
toute sa vie, rien n exista que les choses de l'armée, et 
dans CCS semaines où l'univers pense à lui, pas une de ces 
pensées ne vient jusqu à son être qui toutentier neconnaît 
(jue les problèmes d exécution ([ui lui lurent confiés. 

Je ne suis pas si niais qvxc de philosopher sur le con- 
traste d'une telle puissance et d'un lieu si pauvre; c est 
la dixième fois, depuis le début de la guerre, que je me 
trouve dans ces installations où la majesté du com- 
mandement ne doit rien aux tentures de Belloir, mais 
tout de même il faudrait avoir bien peu d imagination 
pour ne pas sentir la grandeur de cette chambre d école 
ou de mairie où on respire la puissance. Puissance maté- 
rielle : cet homme ouvre ou contient le robinet de sang; 
puissance spirituelle : il distribue la foi, 1 espérance, 
l'énergie; enfui il lient dans ses mains le volant des 
destinées françaises. 

Qua-t-il dit.' 

Nous n'avons pas besoin que les chefs nous parlent. 
Aucun discours ne vaut un acte, aucune préface, aucun 
commentaire ne remplace l'œuvre. 11 en est» de ces 
hommes de guerre conune des grands artistes. On con- 
naît Corneille par le Cid et Polycucle ; Racine par 
Alhalie. Pétain appelé par Castelnau, qui savait de quelle 
manière il travaillait, reçut des mains du général Ilerr 
la matière en fusion et chacun des trois avec abnégation 
donna ou reçut le commandement, sans chercher autre 
<:hose ([ue le bien du service. 

On voudrait <pie dans toutes leurs parties ces grands 
■chefs-d'œuvre militaires où l'esprit français se déploie en 
plusieurs collaborations, fussent signés aulhcntiquement. 



lUCJ l'EXDANT LA UATAILLIÎ Dli VERDUN 

Quand Ilieurc sera venue, et que leurs chefs les auto- 
riseront, des observateurs tels ([uc nos chers amis Henry 
Bordeaux et Louis Madelin raconteront les tragiques 
dchoi's cl puis, pour parler comme Stendhal, « les inté- 
rieurs d'âme » qu ils virent sur cette humble place de 
village, et t[ui, à l'encontre de ce qu écrivait M. l'audi- 
teur, délégué au département des vivres, au retour delà 
campagne de Russie (iBia), ont augmenté leur respect 
du caractère français et de la nature humaine. Ils me 
1 ont dit ou fait comprendre dans des conversations 
inoubliables, où ils me permirent de m'approprier une 
part de leva- expérience, sans que je puisse en faire état. 
Combien il serait beau de vous montrer des âmes et 
cette di\ersité de génies: Jollre, Caslelnau, Pétain... 
Mais reprenons notre route, rentrons à Bai'-lc-Duc. 

Au soir, ce grand cordon de voitures s'allume, forme 
une illumination mouvante... Souvent les illuminations 
suivent la victoire, celle-ci la préparc. 



XXIX 

UN VOYAGE A VERDUN 
II 

LES FLEUUS DE VEUDUN 

if» avril iyi6. 

J'arrive de Verdun. 

Verdun est à cette heure It^ centre de 1 univers. Les 
regards des peuples sont tournés vers cette vieille petite 
ville, (Idiit nous venons de parcourir les rues écroulées, 
fumantes et désertes, et voi's ces collines qui ne parurent 



l'ENDANT LA BATAILLE DE VEHOUN iG'J 

iaiiiais plus solitaires ((uc depuis que deux millions 
dlioinincs s y décliircnt, terrés dans des sillons san- 
glants... Les chaumes et les bo(|ueteaux s'étendaient à 
perte de vue, sans ([ue je visse rien autour de moi que 
les alouettes suspendues dans la/ur, et, par brefs inter- 
valles, au loin, l'éclair de nos batteries, les lourds flocons 
de leur artillerie. 

Aujourd liui, parlons seulement de la ville. 

Les ri<i;ueurs de la censure nous yèneront? Rigueurs 
justifiées, bienfaisantes. Je les mentionne uni(juement 
pour c[ue le lecteur s explique les coins d ombres que je 
devrai multiplier dans mes croquis daprès nature. 

Il n'y a plus de civils dans Verdun et l'on sait que 
les soldats s occupent ailleurs. Je me suis promené dans 
cette solitude, dans ces rues bordées de demi-ruines et 
bien déblayées des gravats que les explosions y avaient 
amoncelés. ElVet tragique des maisons s écroulant et se 
diluant dans la Meuse. Çà et là des ({uartiei's de la ville 
subsistent, portes ouvertes, volets battants. Je suis allé à 
1 hôtel de ville, à la cathédrale, et monté au palais épis- 
copal, j ai parcouru ses salles et son petit cloître. Inutile 
de préciser dans quelle mesure le tir des Barbares a bien 
ou mal porté. Ce qu'on peut dire, c est qu il n'y a que 
les vieux évèques et \ auban qui aient construit à toute 
épreuve ; leur double fortihcalion subsiste intacte : rue 
Mazel, les bondjes et le feu ont mis à nu d'anciens rem- 
parts antérieurs à Vauban, sans doute du temps des- 
évèques, qui faisaient le fond des maisons récemment 
ellondrées, et dont pour ma part je ne soupc^-onnais pas 
l'existence. 

Une petite lille de huit ans m'avait dit : « Si tu vas à 
Verdun, va voir dans mon armoire à jouets si mes jouets 
sont cassés. » J ai cherché et trouvé la maison de 1 orphe- 
line. Porte ouverte, fenêtres fermées, son mobilier 
familial intact, elle attend, inanimée, ceux (pii no vien- 
dront plus. J'ai ouvert larmoire aux jouets toute sombre 



(68 PENDANT LA BATAILLE DE VEnOUN 

OÙ les poupées étendues dormaient paisiblement. Com- 
bien de temps subsistera cette demeure, quasi seule 
debout au milieu des ruines.' Tandis <pie je m'y allarde. 
peut-être l'obus incendiaire accourt-il dans le i,nand ciel 
bleu.' Peut être tandis (jue j écris ?... 

Les Bocbes ont encore beaucoup de choses inutiles à 
faire dans Verdun ! 

Que leur sert d obliger des milliers de bourgeois à 
quitter leurs demeures et, pauvres gens Inoflensifs, à 
laisser toute place à la défense'.' Un journaliste danois 
qui revient de ^ erdun écrit : « L'unique avantage que 
les Allemands ont remporté par leurs progrès, c'est que 
la ville est placée maintenant dans le rayon de tir de 
leurs canons. La malheureuse cité reçoit cha(juc jour de 
3(»() à '(Oo obus (je crois ce chilfre très exagéré) dont un 
grand nombre d incendiaires. ?S ayant plus lespoir de 
pouvoir prendre la ville, les Allemands ont évidem- 
ment l'intention de la détruii-e le plus possible. Verdun 
produit lellet d'une ville morte, mais qu importe tout cela, 
comme disent les soldats, pourvu que les Allemands n v 
entrent pas. Et cela n arrivera jamais. » [Froeis Froeis- 
land). Berlingske Tidende (dan.), '29.3. 

Le quimporte est juste. Voilà bien des ruines, mais 
qu'est-ce que cela prouve? A quoi cela avance-t-il les 
Allemands? L'Anglais Repington a précisé mieux encore 
cette saine façon d apprécier la guerre, quand après 
s'être promené dans la bataille il fait cette observation : 
« Les chefs de la grande armée française ont l'esprit 
tranquille, parce qu ils ont mesuré ce que peut faire 
lennemi... m 

Nous louchons là au centre même de la pensée (jui 
sauvera la France. Quand (>astelnau, dans la nuit mémo 
rablc de février, arriva près de Verdun, il apprécia qu il 
avait le temps d'exécuter les diverses actions qu il jugeait 
nécessaires et ainsi de « rétablir la bataille », parce (|ue 
les Allemands ne pouNaient pas opérer une nouvelle 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 1 69 

pression avant d avoir déplacé leur arlillorio et amené 
dos renl'orts. Il disposait d un délai (ju il calcula. Et 
ainsi il se maintint dans un état paisible. Cette tranquil- 
lité du haut chef, à travers tous les étages du comman- 
dement, elle se communique aux simples soldais, 
en se nuançant, selon les nécessités de cha(|ue emploi. 
Ne pas s émouvoir; au milieu d un formidable déploie- 
ment d'épouvantes, tenir compte seulement de ce qui est 
agissant; considérer que cette poussière de plâtras qui 
remplit l'air n augmente en rien les chances des Boches, 
c est grande dignité, grande force. 

Ceux (|ui commandent ont conservé 1 usage libre de 
leur âme. C'est la vertu de Joflre sur la Marne, de Cas- 
telnau sur la Meuse, et de leurs dignes oflîciers dans les 
détails journaliers. Je voudrais en noter un trait, bien 
minime, mais de mon expérience. Nous ne manquons 
pas datljectifs à 1 arrière ; si Ion va au milieu des héros, 
ce n'est pas des adjectifs que vous voulez que 1 on vous 
rapporte, mais des faits. Les plus simples, pourvu qu'ils 
soient significatifs. Si des témoins voulaient noter, en 
même temps que les grands actes de sacrifice, des 
impressions rapides et profondes, prescjue indéfinissables, 
certaines minutes secondaires, combien nous augmente- 
rions le trésor dont la France se nourrit. 

Quand nous sommes entrés dans les interminables 
galeries de la forteresse de Verdun, taillées à même dans 
le roc, superposées les unes aux autres, reliées par des 
escaliers, éclairées à lélectricité, et que je ne puis mieux 
comparer qu'aux tunnels du Métropolitain, nous avons 
suivi des rails sur lesquels des wagonnets transportent 
des approvisionnements de tous ordres, puis parcouru 
des galeries-dortoirs, des galeries-bureaux, où les offi- 
ciers écrivent, téléphonent et télégraphient ; enfin, ayant 
visité les immenses services de cette ville souterraine, 
bien chaulTée. bien illuminée et bien ventilée, ruche 
laborieuse et silencieuse, magnifique d'ordre, de richesse 



l^O PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

et daclivité, nous soninics arrivés clans la galerie-réfec- 
toire où, comme la haute barre d un T majuscule, la 
table d'honneur était dressée à la tête de la table des 
officiers. 

Table d honneur? Oui, car j'étais là avec le ministre 
de Grèce. M. Athos Romanos. dont les sentiments per- 
sonnels de francophilie ne sont pas douteux, qui croit 
qu une victoire française doit être une victoire de 1 hellé- 
nisme, et qui venait au titre privé admirer le génie de 
nos chefs et Ihéroïsme de nos soldats. 

— Ah ! dit-il avec émerveillement, ces (leurs sur la 
table ! 

En elTet. au long de la nappe blanche, les soldats, pour 
recevoir un étranger de distinction, avaient semé les 
fleurs des jardins et des champs de Verdun. 

Nous nous sommes tus. Il v avait là de ces officiers 
qui, pour marcher en tête de leurs hommes et mener 
l'attaque, ont souci de se raser de frais, de se mettre à 
leur avantage, d être parés, « comme pour une fcte ». 
M . Romanos a senti dans un éclair la noblesse et la fer- 
meté de ces soldats de Verdun, qui sur une terre 
trempée du sang de leurs camarades et, demain, peut- 
être, du leur, avaient eu la liberté d'esprit et la volonté 
de recevoir leur hôte en toute ])onne grâce, à la fran- 
çaise. 

J entendrai toujours son accent d'émotion : « Des 
lleurs sur la table ! » 

Boches! rien de ce qui compte, rien do ce qui sert 
n est altéré dans Verdun par votre bombardement. Vous 
démolissez les maisons des civils, ils sont tous partis ; on 
mettra sur votre note la valeur de leurs immeubles et 
les frais de leur exil. Quant à la citadelle, aux portes, 
aux remparts, ils sont intacts. Aucun des moyens de 
défen.se de cette place où vous juiiez d'entrer en quatre 
jours, n est altéré par cet ellort colossal où vous vous 
détrui.sez depuis citiquante-cin(| jours. La citadelle rcs- 



PENDANT LA BATAILLE DE VEHDUN I^l 

piro à l'aise, plus vivante qu à aucune 6po(jue. On } 
l'abrique le pain el la lumière électrique; les olliciers ) 
font leurs innombrables écritures ; vos obus géants n ont 
même pas dérangé la paperasserie française ! Au dessert, 
le général Dubois, obéissanlauxordresdeservicea, comme 
ilconvenait, évoqué touslessouvenirsclassiqucset « sorti » 
les Thermopyles, ingénieusement, éloquemment, en 
pleine liberté d esprit, comme une heure avant, comme 
une heure après, il a mené et mènera son monde à 
l'attaque. G est bien beau et bien significatif. L'émotion 
qu'en éprouvait M. Romanos s est traduite dans sa belle 
harangue d ami que je ne me permets pas de reproduire. 
Je ne cite ces faits que pour établir dans un détail saisis- 
sant, qui fait image et preuve, jusqu à quel point règne 
dans Verdun la tranquillité française. 

Les Allemands racontent aux neutres lointains qu'ils 
pressent Verdun (parfois même qu ils 1 occupent). Eh 
bien ! voilà ce que nous v vîmes ces jours derniers, y 
étant venu sans lombre d'une difficulté dans un cor- 
tège de cinq automobiles. 

Une heure plus tard, comme nous étions dans la 
campagne et regardions l'elTroyable duel d artillerie, 
sous lequel il semble que les terres se soulèvent et 
s'envolent, quclqu un dit : « Pour entrer dans Verdun, 
il faudra qu ils nivellent les collines... » L'obstacle insur- 
montable est moins dans les collines que dans cette fer- 
meté d'àme do ses défenseurs. 



in-i PENDANT LA RATAILLE DE VERDUN 

XXX 

UN VOYAGE A VERDUN 
III 

SOLS LE CIEL DE VERDUN 

17 a\Til 191 fi. 

Du fort de La Chaume, où nous sommes montés, 
auprès des méandres de la Meuse, on volt sur la rive 
droite les collines de Belleville et de la côte Saint-Michel, 
puis, en arrière, la côte de Froideterre et, derrière encore, 
la colline de Douaumont. .. On voit tous ces points c'est- 
à-dire (jue mon compagnon veut bien me les désigner et 
me les nommer, mais la pluie tombe à verse, le canon 
fait rage : aucune figure, aucune masse n apparaissent 
dans le vaste horizon, et, malgré moi, sur cette terre tjui 
m est familière, je retourne en esprit aux images que j\ 
venais chercher avant la guerre. 

J'imagine ce qu'un tel déluge a pu faire des espaces 
de roseaux et de bois, des petites rivières qui se traînent 
lentement à travers les boues et les champs de la \oivre 
cl je retrouve cotte tristesse (pie j aimais tant. <|uand 
j allais visiter dans les vestiges du château il llanunon- 
ville-sous-les Côtes, mon ami le D' Thoroin le fameux 
exégète de la Kabbale, le sorcier de la Voivre. 

jours heureux ! Que sont devenus Hammonvilie, 
Fresne, Etain et le trésor précieux (|ue la petite ville 
abritait;' (À'ux <|ue j'intenoge lèvent les bras au ciel. 
Mais j(! sais l'essentiel de Ihisloire; le jour mémo où je 
(|uitlais Paris, j ai revu de Leipzig, par la Suisse, un 



PENDANT LA HATAILLE DE VERDUN l'ji 

ouvrage allemand de M. Paul Clemcri, qui csl une ten- 
tative arrogante pour nier les crimes de la Barbarie contre 
l'art. (Que pensez-vous de cette propagande qui s'en vient 
insolemmcnl de Leipzig jusque dans ma boîte aux lettres 
tenter 1 impossible juslilicalion des Boches?) M. Glemen 
publie les pliolograpbics des chefs-d'œuvre de Ligier 
Kichier, le retable d'Hattonchatel et la Piéta d Etain, 
tels qu'ils se trouvent l'un et 1 autre, à celte heure, trans- 
portés dans Metz. 

Nos villes sont jetées bas, nos populations décimées et 
refoulées, les plus belles œuvres de notre race anéanties 
ou emportées, nos sentiments méprisés, niés. Les Alle- 
mands viennent pour modifier l'harmonie qui règne 
dans nos esprits et sur notre territoire, et pour y substi- 
tuer 1 ordre germanique. 

Ainsi je songe, tandis que le ministre de Grèce, 
M. Athos Romanos, m explique le symbole qu'est devenu 
Verdun pour lunivers tout entier attentif. Il s agit de 
savoir ([uel Esprit gouvernera le monde, possédera les 
âmes... 

Cependant l'automobile rapide nous emmène et court 
sur cette succession do collines pareilles à de longues 
vagues pétrifiées. La pluie a cessé. Maintenant nous 
devons aller à pied, à cause de ce drachen allemand, œil 
rond des batteries qui surveille toute la contrée, et nous 
voici en plein champ, au milieu des chaumes qui suc- 
cèdent aux chaumes. 

La terre que nous foulons est toute pleine, à chaque 
écorchure, de pierrailles plates et blanches. C'est sur ce 
sol que tant des nôtres gisent, sur cette sécheresse que 
coule le meilleur sang de France. Tout demeure désert. 
Dans le ciel, deux, trois ballons immobiles, français, 
allemands, guettent Ihorizon : çà et là, des groupes 
d artillerie font rage; sur nos tètes lalouette gauloise 
lutte contre le vent, et chante. Tout le reste est silence 
etsolitudc. Par intervalle au milieu des buées qui traînent 



1^4 PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 

on parvient à voir un éclair de nos 7:') et puis, au revers 
des cotes, de faibles érallures qui sont nos balteries. Plus 
loin, sans arrêt, de i;ros tourbillons de nuages sélèvent 
des batteries ennemies et se maintiennent en s'élargissanl. 
Quel symbole, ces grands espaces vides, ce beau ciel 
profond ! Pour décrire eotte bataille, il faudrait rendre 
sensible 1 invisible, faire connaître à toutes les minutes 
la présence de deux esprits qui s alTronlont. 

LAllemagne se sent ou se croit plus forte (juc les 
« cliillons de papier » ; elle s'imagine être plus vivante 
que létat de clioses garanti par les traités solennels qui 
reposent dans la poussière des chancelleries ; en consé- 
quence, elle prétend créer un nouveau statut interna- 
tional plus analogue à sa valeur réelle. Au nom des espé- 
rances qu elle porte dans son cœur en nous niant, elle 
marche sur nous. 

Et nous, si divisés, d'un cœur unanime et fier, nous 
répétons la grande parole authentique du général de Cas- 
telnau : « Plutôt cjuc de se soumettre à 1 esclavage alle- 
mand, la race française tout entière périra sur le champ 
de bataille. » 

Comme une ode triomphale, que cette formule jaillisse 
dans ce silence! C est elle que je dois voir et rendre 
visible dans la profondeur de ce ciel de Verdun . Sur 
cette terre, en apparence déserte, dont les sillons ensan- 
glantés cachent près de deux millions d hommes, nous 
lisons, nous entendons de la bouche des vivants et des 
morts la furieuse protestation d une nature (|ui ne peut 
être soumise. L'Allemand ne mettra pas son pied sur 
notre tête, mais nous, s il insiste, sur la sienne. Au cœur 
de chacun de nous, au cœur des chefs militaires et civils 
et des plus obscurs citoyens, c est l idée, rélléchic ou ins- 
tinctive, c'est la volonté, c'est linqjnlsion, et povir n'être 
pas esclaves, olliciers et .soldats sont [)rêls à dévouer leurs 
vies avec ivres.se. 

Ma vraie tâche, au retour de Verdun, serait de célébrer. 



PENDANT LA KATAILI.i: DE VKIîDUN I^j 

à côté de 1 lu'roïsmo des combattants, !(• î^énic des 
généraux, leur force morale, leur science et leur art, la 
solidité do .loiVre, le rayonnement de Castclnau, l;i cons- 
cience de Pctain, les autres encore... Tout s"y oppose, et 
nous vivons sous le régime de l'anonymat militaire. 

Nous soulTrons, depuis bien des années, dune désaffec- 
tion publique, entrecoupée de caprices violents, à l'égard 
de certaines Cormes de talent et de supériorité. Alfred de 
Vignv notait cela bien avant d'écrire son livre, et son 
meilleur commentateur, Fernand Baldensperger, que 
j'aime à citer, s'étonne que si peu de lecteurs aient com- 
pris que le titre. Servitude et grandeur militaire, signifie en 
réalité la servitude à l'égard du pouvoir civil et non la 
servitude à l'intérieur du métier militaire. Pourtant le 
moment est venu, quand c'est toute notre civilisation qui 
est en cause, de s'évader des étroites conceptions parti- 
sanes et de magnifier, pour susciter d autres vocations 
pareilles, les modèles dignes de liantcr les grandes ému- 
lations. Clicfs militaires, cbefs civils, science, sacrifice, 
dévouements des plus humbles, tout ce qui e,-;t grand, dans 
tous les ordres, nous devons l'appeler à la lumière et le 
proposer en exemple. 

Acceptons le sens que l'univers donne aux journées de 
Verdun. L imivers dit que \ erdun est la [)ierre d épreuve 
où 1 on reconnaîtra le meilleur génie do 1 Jiuniatiité. Et 
voici que la victoire vient s'asseoir dans notre camp. « On 
les aura », écrit Pétain, redonnant à ses troupes, dans un 
écliange sublime, la formule qued instinct elles lui avaient 
donnée. On les aura ! C'est-à-dire que, grâce à la France, 
lesprit impérial de la Germanie n assombrira ])as le 
inonde. Eh bien ! ne masquons pas ni la vertu ni IVHicace 
(les armées de Verdun; peignons- les, sans ménager les cou- 
leurs, pour que lunivers, comme il le désire, les honore. 

J ai .sovjs les yeux, tandis que j écris, les journaux 
sud-américains. On y voit 1 émotion de ces lointains pays : 
1 Uruguay, le Pérou, le Chili, le I5ré;.il, l'Argciitiueautour 



I-C) PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

des télégrammes apportant les nouvelles de la bataille. 
L attente des peuples est chargée d'anxiété. Pour eux, 
la bataille de Verdun est bien autre chose qu'un duel 
où deux adversaires se mesurent en champ clos : c'est 
une des crises de la destinée universelle où se font et 
se défont les civilisations. 11 faudrait ne pas être homme 
pour rester indillérent en présence du choc le plus gigan- 
tesque et le plus sanglant de 1 histoire. L importance de 
la partie engagée, la valeur des idéals pour lesquels on 
meurt, les proportions formidables des effectifs qui se 
heurtent, ledéchaînementdes foi-ces matérielles etl achar- 
nement dos combattants, les visions d'horreur que les 
témoins ont rapportées du champ de bataille, tout cela 
confond 1 imagination des peuples comme en présence 
d'un cataclysme, épouvante leur sens pacifique de la vie 
et les confirme dans leur conviction que le sort de 1 huma- 
nité se joue sous les murs de Verdun. 

Jofire, Castelnau, Pétain, les poilus, les fils de France 
sauvent la civilisation. C est le monde qui le sent et ledit. 
Donnons au monde des noms, des faits, des images 
toutes les vérités, toutes les précisions cpi il réclame pour 
constituer à la France un trésor de gloire comme nul 
peuple jamais n'en posséda. 



XXXI 

QUELQUES NOTES 
SUR L'ÉÏAT D'ESPRIT ALLEMAND 

11) avril If)l6. 

Di.scours utile d Albert Thomas aux ouvriers du Creu- 
sot. En substance, il les félicite et les presse de redou- 
bler d'elTorts. Au joui- d(^ la \lrloire, c'est avec fierté 



PENDANT I.A HATAII-LE DE VERDUN irrj 

que VOUS pourrez accueillir les camarades qui vous revien- 
dront couverts de la {gloire des Irancliées à condition (juc 
vous égaliez la production d un ennemi (jui jamais ne 
s'endort... 

Egaler la production allemande ? Oui, l'Entente y doit 
parvenir avec laide de l'Angleterre, et c est bien une 
des perspectives qui démoralisent, enfièvrent 1 Alle- 
magne intelligente, la jettent dans ses résolutions déses- 
pérées. 

Les raids de Zeppelins et le renouveau de l'activité 
sous-marine signifient sans doute que la guerre « scien- 
tifu|ue » contre lAngleterre semble au gouvernement 
impérial d un rendement plus décisif ([ue les opéra- 
tions sur notre front. 

C est bien ainsi que certains neutres jugent la situa- 
lion : Le Vort Land, journal danois, écrit : 

c On n observe plus en Allemagne la même confiance 
qu'en Angleterre et en France dans I issue heureuse de 
la guerre. Tandis que dans les premiers temps de la 
guerre le public allemand ne songeait qu aux résultats 
des victoires c est aux sacrifices et aux pertes qu'il songe 
surtout à 1 heure actuelle. Ce public est 1res las, dune 
lassitude (|ui ne paraît pas très loin du désespoir. C'est 
pour comballre cette lassitude que le gouvernement a voulu 
frapper un grand coup à Verdun, puis, le coup ayant 
échoué, a donné un regain d'activité à la piraterie sous- 
marine. Pour tout homme normal, cette piraterie soiis-ma- 
rine effrénée ne peut s"* interpréter que comme un signe de 
faiblesse ». 

Ce Danois est d accord, sans le savoir, avec un soldat 
lorrain qui après avoir dû faire la première partie de la 
guerre dans l'armée allemande a pu passer ces jours-ci 
dans nos rangs, où ila déclaré sans ambages (ju il (juit- 
tait l<s Allemands parce qu'il estimait (|u ils étaient 
perdus. Celte prévision, (Tailleurs, en raison de ses ori- 
gines, n'est pas pour lui déplaire. 



1^8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Jusqu à la fin de lyi '», ce Lorrain au service de l'Alle- 
magne a cru à la victoire de nos ennemis 



Mais vers le milieu de 191^, son opinion sur la 

valeur militaire des Français change. 

Je supprime, parce que trop précise, l'indication des 
affaires où il se persuada ainsi de la supériorité grandis- 
sante des Français. 

Plus le temps s'écoulait, plus son opinion se précisa. 
A 1 heure actuelle, dans la région où il se trouvait, les 
Allemands reconnaissent que leurs attaques partielles 
échouent régulièrement ; ils constatent léchée complet 
de leur tentative d irruption dans nos premières lignes. 
11 n'y a plus rien à faire. On cherche des volontaires pour 
enlever une sentinelle française, on n en trouve pas. 

De plus, la nourritui'e diminue de qualité et de quan- 
tité : on n'a plus que 3^5 grammes de pain par jour, la 
soupe ne contient pour ainsi dire pas de viande, elle est 
faite avec du riz, des pâles, pas de pommes de terre. Les 
officiers ont seuls de la viande, les hommes infiniment 
peu. 

Ceux-ci insuffisamment nourris, ne travaillent plus 
comme autrefois, on doit fréquemment les menacer, ils 
abandonnent leurs outils, lis sont cependant patriotes, 
mais les nouvelles de lintérieur sont déplorables, on ne 
leur envoie presque plus rien. 11 y a eu des révoltes de 
femmes à Berlin, une répression sanglante. Les permis- 
sionnaires, partis avant la suppression des permissions, 
ne sont pas, à leur retour, remontants bien au con- 
traire. 

On raconte aux honunes, poin- leur donner du cou- 
rage, (jue la situation est pire chez le Français ; ils le 
croient, bien entendu, mais cela n empêche pas que leurs 
femmes cl leurs enfants soull'rent de la faim ; s'ils 
.savaient (|ue chez nous la disette n'est pas à envisager, 
leur découragement serait irrémédiable Les cultures 



PENDANT \.\ BATAILLE DE VEUDUN I ^rj 

sont peu poussées, car on manque de semence. La 
famine apparaît menaçante. 

Ce Lorrain estime (ju il sera impossible de continuer 
longtemps. Il fixe rominc limite a la résistance le mois 
d'août prochain. L odcnsive sur Verdun a tendu les res- 
sorts de la nation ; on s'est attendu à une victoire déci- 
sive et voilà qu'après des succî-s proclamés ù grand fracas, 
le silence se fait. Dès lors, il faut recommencer à lutter 
avec la faim. 

Pour conclure, ce Lorrain déclare que la partie est 
jouée et que les Allemands ont perdu. 

Vous retiendrez ce ([ue vous voudrez de ces déposi- 
tions ; elles sont du moins authentiques. Elles nous intro- 
duisent dans les lignes allemandes, nous aident à y voir 
clair. Ecoutez une autre pièce, un résinné dos interro- 
gatoires subis par des Bavarois laits prisonniers dans le 
bois de Malancourt. 

Les Bavarois, retour de Serbie, où la campagne n'avait 
été (JU une promenade militaire, ne parlaient rien moins 
(pie d avaler les Français. Les vaincjuoursde Serbie et de 
Bussic ne feraient du Franzmann qu une bouchée. En 
passant à travers les cantonnements de larrière, les Ba- 
varois, retour d Orient, faisaient sensation parmi leurs 
camarades restés, depuis, des mois et des mois, sans 
bouger de place, dans la môme tranchée. Ils leur jetaient 
des ([uolibets, répétant à ces Occidentaux, les deux vers 
devenus refrain dans la bouche des troupiers de lEst : 

C'est dans l'Est f/u\\st la vraie armée; 
Dans l'Ouest ne sont (/ne les pompiers. 

Ils s'imaginaient ipiil en était en Franco comme en 
Orient, où la guerre ne leur avait pas paru exooption- 
nelloment pénible. Mais dos le premier joiu' de la bataille 
sous Verdun, le moral baissa, les hommes se découra- 
gèrent. Sous l'avalanche des projectiles, ils se débandent 



l8() PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

tourbillonnent. Tel ofiicier devient fou. Tel autre no 
veut pas sortir de son abri, et abandonne, à l'heure de 
l'assaut le commandement de son unité à un Foldwcbcl. 
Les fameux Bavarois, rejetés par notre feu, sont à leur 
tour raillés par les a pompiers du front occidental ». Le 
chilVrc dos pertes subies les impressionne. Au bout de 
qucKiues jours leur moral tombe au-dessous de celui de 
ces « Occidentaux », dont ils se riaient. Ils commencent 
à se chamailler avec les Prussiens. Les premiers préten- 
dant qu'on les emploie aux j)lus rudes besognes pour 
ménager les seconds. « Nous lirons les marrons du feu 
pour les Prussiens. Après la guerre, c'est nous qui serons 
les dindons de la farce. Nous aurons fait le plus gros 
efl'orl et nous obtiendrons la plus chiche part. » 

Voilà un résumé des conversations des prisonniers. Je 
ne vous donne que les traits les plus pittoresques : d'autres 
plus plats confirment le manque d'entrain, l'atonie. 
L impression générale est celle de lindilTérence dans 
laquelle vit le soldat allemand. « On exécute les ordres, 
dit lun, et on ne cherche ni à voir, ni à entendre, ni à 
réiléchir. Tout va bien si 1 on mange. » « Le résultat de 
la guerre importe peu. dit 1 autre, pourvu qu'elle 
finisse. » 

On peut objecter que les prisonniers sont de la médiocre 
matière militaire. Séparés de leurs officiers, sortis de 
leur cadre, éloignés du réservoir moral où ils se ravi- 
taillaient, ils cessent d être une troupe, pour devenir des 
individus dans une foule quelconque. Le cordon ombi- 
lical est coupé. La force ne leur parvient plus. Souvent 
même il arrivera qu'ils essayeront, quasi instinctive- 
ment, de s'agréger à ces ennemis avec qui les voilà réu- 
nis, de dire à leurs interrogateurs ce ({ue ceux-ci désirent 
entendre. 

L'observation est exacte, m.iis les lettres qu on trouve 
dans leurs j)oches ? Ne les pcignent-cllcs pas sans simti- 
lalion po.ssiblc i' 



PENDANT LA IIVTAILI.K I)K VEKDUN l8l 

Une mcreônil de Wt-ycr, province du l\liin, en date 
dut) mars, à sou llls simple soldai : 

Rien de particulier à Wcyer, si ce u'est que les vivres 
sont hors de prix. On ne trouve plus rien, ni huile, ni 
bourre, ni lard, pas plus de chez nous que de l'étranger. 
J'ai eu la chance de découvrir un peu d'Iiuilc ces jours-ci; 
je n'ai pu en avoir qu'un quart de litre sur présentation 
de ma carte d'huile, et j'ai dû payer 6 mark ce quo 
j'achetais en temps de paix 70 à 80 pfennig. Il faudra que 
j'aille à Dusseldorf, car ici, à Weycr, aucun magasin n'a 
plus ni beurre, ni lard, ni pommes de terre. J'irai cher- 
cher des cartes, car il y a des cartes de tout : cartes de 
pain, de pétrole, de beurre, d'huile, de lard, cette dernière 
donnant droit à une demi-livre par semaine et par tète? 

Tous les jours, on ne fait que penser : Ah ! si seulement 
cette guerre pouvait finir ! 

Une femme ocril de Berlin, en date du i.j mars, à son 
mari, oriizier stcll verlreter, c est-à-dlre faisant fonction 
d'officier : 

Où es-tu donc en ce moment? Pas encore au front ? Je 
pensais que tu resterais plus longtemps, voire même défi- 
nitivement, à Anvers. J'espère que tu n'es pas devant 
Verdun ; cela me ferait de la peine pour toi. Si encore on 
arrive à quelque cliose I Mais la chute de la forteresse se 
fera attendre encore longtemps. On s'étonne que la Tranec 
n'en ait pas encore assez. Je suis curieuse de voir combien 
de temps la guerre durera. Pourvu que nous ne succom- 
bions pas économiquement ! Nos adversaires tiendront 
sûrement; ils sont ravitaillés de tous côtés. Si seulement 
cela pouvait finir ! Notre situation devient de jour en jour 
plus mauvaise. .. 

Une sœur écrit de Magdcbouri;, en date du i() mars, 
à son frère, simple soldat : 

Tu ne saurais croire, didu petit, quelle disette de sau- 
cisses règne ici ! Pendant des lieures, les gens font queue 
pour obtenir quelque peu di* cliarcutcrie : et nous sommes 



|82 PENDANT LA BATAILLE DE VEIIDUN 

dans un grand embarras. J'ai voulu l'envoyer des sau- 
cisses de conser\e en boîtes, il n'y en avait pas davantage ; 
je n'ai pu acheter qu'une toute petite boîte de conserve de 
saucisse de foie. Tu sauras qu'il est défendu de faire 
des conserves de viande : les magasins n'ont le droit que 
d'écouler leur stock... Que t'enverrai-je donc ? C'est pour 
moi une énigme. On ne peut presque plus rieu avoir. Et 
il parait que 1 on va biculùt manquer aussi de chocolat 
et de cacao. Alors, nous faudra-t-il vivre de l'air du temps? 

Et celui-ci (le répondre, en campagne, le -l'i : 

... Qu'il soit difficile de se procurer saucisses, charcuterie 
et provisions de ce genre, je ni'en doute bien. Espérons 
que la guerre finira bientôt. Ici, je ne peux presque rien 
acheter non plus et, ces jours derniers, je n^ai eu souvent 
à manger que du pain sec. Comme tu peux le penser, ça ne 
descend pas facilement, et je te prie de nî'envoyer un peu de 
ce que tu pourras, de n^importe quoi, ça «'a pas besoin 
d'être de la saucisse. N^y a-t-il donc plus ni sardines à 
l'huile, ni marmelade, ni miel, ni conserves quelconques ? 
N'y a-t-il plus d'œufs ? Je ne voulais pas t'écrire tout ça, 
mais, vois-tu, à ne rien manger que du pain sec, on est forcé 
de dépérir (kaput gehen) et je ne voudrais pourtant pas 
m' adresser à des étrangers... 

P. -S. — Si tu n'as pas autre chose que du chocolat, 
envoie rrCen ; j'espère bien qu'on n'a pas encore défendu 
il vente du chocolat et autres denrées de ce genre. 

Voici encore, à litre de docunienl, deux lellrcs écrites 
pendant la bataille de Verdnn et saisies sur des Alle- 
mands qui n'avaient pas eu le temps de les envoyer : 

Ma chère sœur et mon cher beau-frère, 

... Je vous fais savoir que je suis encoreen bonne santé, 

Lien qu'à moitié mort de fatigue et d'effroi. Je ne peux 

fias vous décrire tout ce que j'ai vécu ici, cela a dépassé de 

loin tout ce qui avait eu lieu jusqu'à présent. Entrais jours 



PENDANT LA BATAILLE DE VEIIDUN l8i 

environ, la compagnie a perdu plus de 100 hommes. Et bien 
des fois je n^ai pas su si pelais encore vivant ou déjà mort 
Depuis un ou deux jours nous sommes au repos pour nous 
rassembler, car toute la compagnis était dispersée. IVous 
n"* avons pas encore été ici devant C ennemi, mais nous allons 
y aller demain, et ça n'*est pas i»ne petite affaire. J^ai déjà 
abandonné tout espoir de vous revoir. Celui qui sortira 
dHci entier pourra remercier Dieu. J^ai reçu votre paquet 
ainsi que je vous Vai déjà écrit par carte postale et je Vai 
consommé immédiatement, car je ne savais pas si je pour 
rais le faire plus tard. J^ai envoyé ma solde à la maison, 
car on ne trouve rien à acheter ici... 

Enfia celte carte postale saisie sur un prisonnier : 

24 mars 19 16. 

... Devant le fort de Vaux, près de Verdun ; je n^ai pas 
besoin d''en écrire davantage, tout le reste se comprend. J ' 
veux cependant avoir de Cespoir. Cest amer ! Bien amer ! 
Je suis encore si jeune ! 

A quoi bon ? Que sert de prier, de supplier. Les obus !... 
Les obus !... 

Voilà dos preuves certaines do dépression. Pour les 
apprécier justement, il faut toujours avoir présente à 
l esprit la réponse que faisait un- prisonnier allemand 
consulté sur 1 opinion générale doses compatriotes : « Le 
pays, chez nous, n a pas d opinion, disait-il. En Alle- 
magne, on n a pas l'iiabilude de consulter le pays. » 

Sans doute, maisqu onle consul teou non, à mesure (ju il 
se démoralisera, la lâche do nos soldais deviendra plus aisée. 

Doux choses soulieimont encore les troupes allemandes 
et les rendent puissantes : leur discipline et leurs movcns 
matériels. 

Un grand chef me dit : <.< Le soldat allemand est de 
moins bonne (jualité guerrière cpio le nôtre ; mais, bon 



l84 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN' 

OU mauvais, il niarclio par la volonlé de ses chefs, à 
la([ue!le il lui semble (juasi physiquement impossible de 
se soustraire, tant le dressage militaire la façonné... » 

Quant à l'outillage de guerre, il faut de toute néces- 
sité, comme le demande Thomas à ses ouvriers, que 
nous 1 égalions. 

Etrange guerre ! Voici une observation que je crois 
juste, en dépit de son apparence paradoxale : les gros 
succès des Allemands sont dûs avant tout à la cohésion 
de leurs plans, à l'excellence de leurs chemins de fer et 
à leur ardeur au travail d'organisation défensive, au 
point que le génie proprement militaire est moins inté- 
ressé qu il ne semblerait à première vue dans les événe- 
ments de ces dix-huit mois. 

Et nous aussi, disons le en passant, nous avons donné 
d'admirables preuves de notre puissance d'organisation. 
L histoire doit les recueillir. Tite-Live raconte que « ce 
qui contribua surtout à abattre la confiance d'Annibal, 
au lendemain de Cannes, alors qu'il campait sous les 
murs de Rome, ce fut d apprendre que le Sénat romain 
envoyait en ce moment même un corps expéditionnaire 
pour renforcer larmée d'Espagne ». Eh bien ! pendant 
(jue se livrait la bataille de Charleroi, qui devait être 
suivie de la ruée allemande vers Paris, la France pressait 
l'achèvement du chemin de fer de Gabès, aujourd hui 
terminé. N'est-ce pas un magnifique fait à souligner 
devant l'univers .' 

Si je rassemble mes impressions successives, il me 
semble que l'Allemagne a été le plus bas en no- 
vembre 1914» après l'Yser. Crise des munitions, désarroi 
du commandant, échec du premier programme de 
guerre, in(|uiétu(le des populations, voilà (]uel fut alors 
son état, hélas ! dans un moment où nous-mêmes nous 
ne pouvions pas bénéficier à fond de a rupture d'éijui- 
libre commencée à la Marne. 

C'est alors qu'a joué pour l'Allemagne, puis pour le 



PENDANT LA IJATAILLK DK VERDUN 1 8 "i 

bloc germanique, la laineuse « organisation » et (|ue 
nos ennemis, profitant à la fois des enseignements de la 
première campagne et dos ressources du temps de paix, 
ont monté sur nouveaux frais ime rude machine mili- 
taire. La campagne de Pologne et celle de Serbie ont été 
le résultat de cette réorganisation. 

Actuellement, depuis le mois de mars et devant la 
difficulté d'avancer et d'obtenir aucune décision à Ver- 
dun, l'Allemagne éprouve de nouveau (et cette fois 
encore par rclfet du bras français) une sorte de crise 
(ju'accentucnt la lassitude, la déception, la difficulté de 
certains ravitaillements. Je ne crois pas me tromper en 
admettant que la courbe a de nouveau plongé et plongé 
plus bas que la première fois. 



XWIl 
« LA FOIRE DU LIVRE A LYON » 

20 avril 191O. 

Mardi prochain ^.j avril s'ouvre à Lyon « la foire du 
livre », sous les auspices de la Ai lie, et de son maire 
Kdouard Ilerrlot, et sous la présidence du sous-secrétaire 
d'Etat aux beaux- arts, M. Albert Dalimier. 

La Foire du livre ! C'est une exposition industrielle 
et commerciale, c est plus encore une manifestation 
morale. Lasomme d elTorts iiitellecltielscpi elle va mettre 
sous les veux du public donnera au monde une belle 
vue sur l'âme française durant cette guerre, et permettra 
d'admirer son calme, son sérieux, son labeur. 

Qu'y a-t-il en France, à cette heure ? Des Français 
(pii se battent. Ce sont les meilleurs, c(;ux (pie les siècles 
mettront hors de pair. Et puis des b'rançais qui travail- 



)86 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

lent. En est-il d'autres .' Pourrait-on vivre dans l'oisi- 
veté ? Nous n'avons cjuc trop de tendances à nous perdre 
dans le souci dont nous oppriment tant de phénomènes 
énormes et qui nous échappent. Malgré nous, nous 
sommes entraînés beaucoup plus qu il ne faut vers des 
questions insokJjles : Que va-t-il arriver? Que se passe- 
t-il ? Où en sont les Russes? Où en sont les Anglais ? 
Que l'ail, que va l'aire l'Allemagne? Et une foule de 
questions inutiles et énervantes qui nous obsèdent, nous 
harassent, chaque jour, et dont les éléments de la réponse 
nous échappent. Travaillons, faisons notre métier ou 
soignons les blessés. Rien ne sert de s'agiter ou de pro- 
phétiser. Quant à ceux qui s'amuseraient, hommes ou 
femmes, s il en est, le mépris public devrait les écraser 
et les livrer aux Boches. 

L'intelligence française n'a pas démérité durant celle 
guerre. Ouvrez le catalogue de 1 exposition de Lyon, 
vous y verrez des livres édités au bruit du canon, et (pii 
sont de grands livres d'étude. 

Le professeur Gustave Lanson n'est plus en âge de 
porter utilement les armes. Son fils unique part et meurt 
pour la patrie, et lui il termine, il publie dans la collec- 
tion des Classiques du Romantisme une édition des Médi- 
lo lions poétiques, où il étudie Lamartine, les sources de 
son inspiration, les variantes de sa rédaction, tout ce ([ui 
dans 1 œuvre du génie appartient aux horizons de lérudit. 
Il nous montre le grand homme naissant de son milieu. 
Le « milieu » mot si vague, quand Tainc l'employait ! 
Et ce Lamartine, que nous croyions voir entre sa bible 
et son O.ssian. le voilà familier avec tous les pseudo-clas- 
siques, avec les poelic minores du xviii" siècle et du Pre- 
mier Empire (juc personne ne lira plus jamais, et tri- 
butaire comme un fleuve do ces humbles ruisseaux, 
les Jean-Raptiste Rousseau, les Cbenedollé, les Lefèvre. 
J ai |)ris Lanson et .son Lnivarlinr en exemple. Me 
permettez vousdecontiiuier? Henri Rrémond est prùlre ; 



PENDANT LA nATAILLK DC VEHOUN l8; 

il voudiail rejoindre son frère, aumônier militaire et 
mis à l'ordre de 1 armée ; il ne le peut pas ; il s'enlbnce 
dans une besogne savante. Il écrira 1" « Histoire littéraire 
du senliineiit religieux en France », il s'en ira vers des 
richesses de (îolconde enfouies sous la poussière, dres- 
sera linvenlaire dune immense bibliothèque dispersée, 
quasi inconnue, et, si j ose parler ainsi, il descendra 
dans des encombrements de vieux bouquins, parmi les- 
quels il en est de superbes, pour y mettre de Tordre et 
nous en ouvrir les accès. Grand service qu il rend aux 
curieux et peut-être à d autres, pour ([ui ces antiques 
fontaines seront ravivées. 

Le savant M. Reuss, Ihistoricn de lAlsace, s'est remis 
à la tâche, lui aussi et son livre qui s'arrêtait au traité de 
Francfort, voici (|u"en pleine guerre il vient de le con- 
duire juscpi à la lin de juillet y\)\'\. C est I espérance cjui 
le mène, l/espérance, et puis la douleur, la fierté. Que 
vois-je à la première page, dans la dédicace de cette édi- 
tion de janvier 1916 ? Trois noms, Edouard Reuss, Paul 
Reuss, Arinand Reuss, inorts pour l'Alsace et la France, 
et, lui, le père de ces trois jeunes gens, il écrit ces 
lignes que je copie avec respect : « Pour cette délivrance de 
la terre natale, objet de leurs plus ardents souhaits, mes trois 
fils, la fierté de ma vie, le bonheur de mavieillesse,sonttombés 
au champ d^honneur. Ils ii'auront pas eu la joie suprême 
de voir fiotter le drapeau tricolore aux tours de la vieill'^ 
cathédrale, mais je veux les associer à cet espoir qui adoucit 
ma douleur en dédiant ces pages à leur mémoire chérie. » 

Un livre encore que je veux signaler comme révéla- 
teur des pensées profondes de nos intellectuels. C est le 
jdus humbl(> petit manuel, presque im A. B. C. cartonné 
à 1 usage des enfants alsaciens... Rien des écrivains, 
depuis que nous sommes rentrés en Alsace, se sont 
trouvés tout naturellement entraînés à essayer de tracer 
un tableau qui corresponde au chef-d'œuvre d Aphonse 



l88 PENDANT LA liATAII.LE DE VERDUN 

Daudcl inlltulé La dernière elasse d'un mailre d'école alsa- 
eien, et ils ont fait voir nos admirables oniciers inaugu- 
rant la nouvelle école dans les vallées reconquises ; mais 
la réalité est pleine de variété et s'il avait été donné à 
Daudet de fermer d une manière touchante 1 école en 
Alsace, elle est rouverte avec la plus charmante amitié 
par un maître de 1 érudition alsacienne et lorraine, 
Christian Plistcr, qui s est appliqué à donner aux petits 
écoliers de là-bas un manuel de lectures françaises et 
allemandes, un recueil de morceaux choisis dont l'en- 
semble compose une histoire de nos deux provinces. 
Avec (juelle émotion de plaisir, le vieil Alsacien a dû 
composer ce bouquet dont le parfum chasse le cauchemar 
et apporte la clef libératrice aux enfants de la captivité ! 

Sans méthode, au gré de mon cœur, je vous signale 
ces quatre ouvrages d'espèces très diverses, parus en 
cours de la guerre. Mais que je suis incomplet ! Pour 
avoir une idée du mérite de nos éditeurs et de nos 
auteurs, il faut que vous vous procuriez le catalogue de 
cette exposition, qui va paraître, me dit-on, incessam- 
mertt. Quant à moi, ma vraie tâche serait de m'attachcr 
aux livres tjui ont pour matière la sensibilité actuelle et 
d essayer d en saisir l'âme. Assurément. Maisc est trop tôt. 

Plus lard on appréciera les mémoires déjà nombreux 
qu ont publiés certains combattants, et les écrits de ceux 
qui s'ellbrcent de créer dans la nation certains états 
desprit. Les uns et les autres ont rai.son. Raconter les 
hauts faits d armes, désigner aux elforls publics un bul, 
orienter les desseins des gouvernants, c est bien. Des 
armes à la main, des sentiments au cœur, des raisons 
dans la tôle, c'est la seule condition du succès. Plus tard, 
d'autresexamincronl conunentces tâches diverses furent 
renq)lies. .Vvec hoimeui-, dira-ton, je crois. 

Les Allemands, eux, ne semblent pas satisfaits de leur 
lillér,ilui(' de guerre, encore (ju'elle ait pris un grand 
développement. Le professeur Sieper, à Munich, la 



l'KNDANT I.A DATAILLE DE VEIIDUN 189 

résume comme suil : « J)ans les discours cL les écrits des 
premières semaines de la guerre, on a trouvé plus dune 
l'ois des paroles exactes et émouvantes pour définir les 
pensées et les sentiments qui nous assaillirent alors. Et 
qui nierait la grandeur de ce moment où notre destinée 
nous parut si iiilime, où nos pensées à tous s unissaient 
dans l'angoisse pour notre peuple et notre patrie, où 
des centaines de milliers déjeunes gens allaient gaiement 
vers la mort.,. Mais quand l'enthousiasme des premières 
semaines se fut atténué, une autre catégorie de livres 
inonda le marché : on commença à s'occuper de nos 
ennemis, on s elVorça d en faire des types de bassesse, de 
lâcheté et de dépravation. Des professionnels habiles 
essayèrent de joindre à la haine contre lennemi le culte 
de la vanité nationale... » 

J'écoute cet iMlemand sans mot dire. Il doit se con- 
naître. Mais on observera avec intérêt ([ue, chez nous, 
les publications de guerre semblent plutôt avoir subi un 
développement inverse. Au début, cjuand nous fûmes 
surpris par cette clfroyable agression, nous dûmes célé- 
brer, pour mieux nous ressaisir, notre antique force, et 
chanter \n Marseillaise. Cependant les Allemands multi- 
pliaient, durant les mois d'août et de septembre h)!'», 
en Belgique et en France, les plus atroces férocités et 
perversités. Nous dûmes les publier avec horreur, et la 
haine, qui n'est pas naturelle aux Français, naquit chez 
les plus pacili(pu;s. Elle laisse place à côté d elle à des 
([ualités s[)irituelles admirables. A mesure ([ue la guerre 
se prolonge, la France, de 1 aveu des neutres et bien sou- 
vent de l'aveu môme de l'Allemagne, a paru faite pour 
donner des exemples de noblesse et de courage à tous les 
peuples de la terre. 

Les carnets ([ue nous lèguent les morts, les lettres que 
reçoivent loutes les familles donnent sur 1 âme des com- 
battants un ensemble de renseignements que n'a pas 
encore j)u enregislrer la littérature inqirimée. Aussi la 



igo PENDANT LA ItATAll.LE DE VEnDUN 

Foire du livre, demain à Lyon, scra-l-ellc un tableau 
nécessairement incomplet de la pensée française durant 
la guerre, mais elle lournira roccasion en même temps 
que le cadre le plus convenable pour une série de confé- 
rences et de leçons, pour foute une propagande qui va 
se consacrer à faire connaître 1 ànie française de cette 
heure tragique. 

Le savant et brillant Ferrero, qui est a\ec Gabriele 
d'Ânnunzio la gloire spirituelle de l'Italie, va parler à 
Lyon incessamment, puis mon illustre confrère M. Bou- 
troux. Jy voudrais voir le grand Unamuno et tels 
autres de nos amis espagnols : le savant M. Nyrop, cher 
à ses émules de France et qui nous défend à Copenhague 
avec tant de force et de fierté ; tous nos solides amis de 
Suisse, et, bien entendu, Mictcrlinck, Verhaercn, les 
deux génies de la Belgique, enfin Rudyard Kipling. Et 
pourquoi pas Gorki ■' De tels honunes. nés pour enllammer 
les imaginations, sont les plus capables de marquer le 
but, d'honorer les deuils et de glorifier les sacrifices ^ 



XXXIII 

UNE CONSPIRATION 

CONTRE LES ŒUVRES DE GUERRE 

NON GOUVERNEMENTALES 

l'j! avril 1916. 

Avant hier, jeudi .soir, au Sénat, coup de théâtre sen- 
sationnel, tragédie cl j)as(|uina(le, dont les auteurs vou- 

I. Au Icndomain do col ailiclo, en rcmoiilaiil. ilo I.}on ù Paris, 
notre triiin croittail les trains cliargcs des pruiniurs soldatï russes qui 
a rrivaicnt cti France. 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN I f) r 

laient enlever à toul prix le « dcnouement », le soir 
m(^me. 

Durant près de deux mois, un certain projet des 
« œuvres de guerre » était resté inscrit à la suite du 
« projet des orphelins ». Soudain, sans prévenir per- 
sonne, on le déplace, on l'avance, on le glisse dans le 
« feuilleton », avant les orphelins. Et puis, la semaine 
dernière, on annonce, sans avoir lair d y toucher, que 
la prochaine séance se tiendra le jeudi suivant, à 
<juatre heures. « Bon ! se disent les sénateurs qui n étaient 
pasdu complot. A ([uatre heures, le jeudi saint, c est une 
séance de liquidation. On y expédiera sans débats quel- 
ques broutilles, des projets « d'intérêt local », et on nous 
donnera congé, pour que nous puissions assister aux 
séances de nos conseils généraux ». 

Ainsi raisonneut-ils et ils ne vont pas au Sénat ! 

Au Sénat, pourtant, soudain, à cinq heures du soir, le 
président Dubost annonça la « première délibération sur 
les œuvres faisant appel à la générosité pid^lique ». 

Stupéfaction. La surprise redoublelorsqu on voit surgir 
le président de la commission, cjui demande avec énergie 
qu on vote tout de suite l'urgence, en ajoutant qu'il est 
nécessaire d'adopter le projet avant Pâques, autrement 
dit, en deux séances dont la première déjà était presque 
achevée. 

Je m excuse de tous ces détails. Ils pourront impor- 
tuner le lecteur Inaltentif. Mais j ai à cœur de donnerim 
exemple « vécu » et de montrer sur quels faits je 
raisonne lorsque je dénonce le régime parlementaire, tel 
que nos assemblées le pratiquent. 

En vain, à cette commission devenue soudain si pressée, 
fait-on remarquer que M. Delahaye, auteur d amende- 
ments déposés dès le i*""" février, est souffrant et qu'il 
conviendrait de renvoyer la discussion après les vacances. 
La commission ne veut rien entendre. 

— Mais, insistent plusieurs sénateurs, nous sommes 



iga PENDANT LA lîATAILI.E DE VERDUN 

trop peu nombreux pour un débat dont la « réelle im- 
portance » vient d l'Ire soulignée par le rapporteur 
lui-même. 

Ils ajoutent que le ministre de l'Intérieur, pivot do 
toute la nouvelle réglementation qu il s agit d'instituer. 
n'est pas même venu à la séance ! 

— Qu'importe le ministre ! Et l'on est toujours assez 
nombreux pour délibérer, répliquent à l'envi et à 
maintes reprises le président et la commission. 

Retenez cet axiome, je vous en supplie : « Le Sénat 
est toujours en nombre pour délibérer. » (M. le président : 
Journal officiel, 21 avril 1916, p. 36S. col. 1) ; c'est-à-dire, 
pour écouter les arguments des orateurs, il y a toujours 
assez de monde. 

Cincjuanle-dcux sénateurs (au nom de 235 collègues) 
prirent alors, sans autre délai, les plus graves décisions. 

Qu'ont-ils entrepris de décider? Que veulent le gou- 
vernement et la commission ? 

Je suis obligé d écourter leur discussion et d'abréger 
1 analyse de leur pensée, J'y reviendrai. Mais du moins 
vais-je en donner le sens avec la plus scrupuleuse exacti- 
tude. 

La guerre, disent le gouvernement et la commission 
sénatoriale, a suscité d innombrables œuvres admirables. 
Parmi elles, à coté d elles, se sont glissés des abus. 

Je ne conlredi.s pas cette constatation. Il y a eu des 
abus ? C est très possible, et je n ai pas d objection à y 
cberclier des remèdes. 

J admets la nécessité d une déclaration olficiolle préa- 
lable, imposée à toute œuvre de guerre s adressant à la 
générosité publi(|ue. 

J admets le contrôle de toutes les œuvres de guerre 
par des commissions déportem(;ritales composées de 
J membres nommé.spar le préfet, de ît membres élus par 
les (l'uvresdc guerre, et d un président élu par ces lo per- 
sonnes. 



PENDANT LA JIATAILLE DE VERDUN igi 

C est le texte que nous avons voté à la Chambre, sur 
l'initiative des socialistes. Mais il ne suffit pas aux séna- 
teurs. 

a) Désormais, disent-ils, aucune œuvre, aucune personne, 
aucun journal ne pourront faire appel à la charité publique 
sans V autorisation préalable du ministre de l'Intérieur ou 
du préfet; les œuvres déjà existantes sont soumises à cette 
obligation comme les œuvres nouvelles ; 

h) Cette autorisation peut être refusée ou retirée sans débat 
et sans qu'aucun motif soit notifié aux intéressés. Ceux-ci, 
d'ailleurs n'auront aucun recours judiciaire. 

Voyez- vous la différence ? Nous sommes dans un 
nouvel horizon. Je croyais qu'il s'agissait de combattre 
l'escroquerie et d'assurer le bon ordre, mais voici qu il 
s agit de ligoter la charité privée. 

Parlons avec toute clarté. Je crois pouvoir dire (sans 
en avoir mandat, bien entendu, et jugeant d'après ma 
connaissance des esprits et des partis^, je crois pouvoir 
dire cjue tous les sénateurs et tous les députés accepte- 
l'aient un renforcement éventuel du Code contre les 
voleurs ou les simples désordonnés, mais c[ue tous les 
gens de raison et de cœur trouveront abominable d'im- 
proviser, dans un tel moment, au nom d un parti, une 
loi de lutte et d'étranglement contre certaines œuvres. 

Le Code pénal prévoit et punit déjà 1 esci'otiuerie. Il 
est possible et même laclle de la renforcer. Mais comment 
osez-vous chercher à ligoter la charité privée, dont les 
ressources à cette heure et durant de longues années, 
sont et seront indispensables pour siqipléer à la pénurie 
du Trésor public et au mancjue de souplesse des organi- 
sations d Etat ! 

Je disais 1 autre jour ([ue chacune des lois que le Par- 
lement vole contient, plus ou moins visible, une clause 
qui est la récompense du parlementaire, son sou du franc, 
son avantage propre, une clause électorale, un iustru- 



\()\ PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

ment Je domination. Quel beau livre à écrire sous ce 
titre : Arcana imperii, les ressorts cachés du pouvoir, les 
secrets pour réyner. J imagine un dialogue des morts, 
une petite composition où, en toute liberté, un certain 
nombre des grands hommes du Parlement s explique- 
raient sur l'envers de la tapisserie, et, venant à causer 
de ce « projet sur la générosité publique », je crois les 
entendre qui disent à peu près ceci : 

« Mon cher Ilanc (naturellement Ranc est du colloque' , 
en MJ16, nous lûmes inquiets de voir qu un certain 
nombre d'œuvres rendaient des services, et que le mérite 
n'en revenait pas à nous et à nos comités. Nous déci- 
dâmes de les étrangler. 

— Très bien ! dit Hanc... » 

Cœtera desideranlur. 

?sous reviendrons sur cette tentative d étranglement 
des œuvres non gouvernementales. Aujourd hui, en hâte, 
nous voulions seulement jeter le cri d alarme. 

Et pour (inir, voici une observation d ordre général qui 
nous semble d une force irrésistible. 

11 y a plus dun an, une mère de famille sans res- 
sources, dont le mari est mobilisé, demandait à la caisse 
des écoles d'une mairie parisienne des chaussures pour 
ses enfants. 

On lui répondit : « Vos enfants vont aux écoles libres ; 
ils ne peuvent recevoir aucun secours de la caisse des 
écoles. C'est la dure loi, mais c est la loi ». 

Est-ce vraiment la loi .' Je n'ouvre pas ici cette discus- 
sion. Ce n est pas à ce débat que je veux en venir. Je veux 
rappeler que Puglicsi-Conti avant demandé au ministre, 
au nom de 1 Union sacrée, (pi il i\'\l suv^i'i^ durant la guerre 
à cette réglementation qui refuse aux élèves de rensei- 
gnement libre les secours de la caisse des écoles, une 
lettre fameuse fut écrite j)ar M. \ i\iani. 



FENDANT LA lîATAILLE DE VKRDLN KJJ 

Celte lettre, je la saisis, je l'invoque. Vous la rappelez- 
vous '.'Vivian i refusa do suspendre le règlement (jni oiren- 
sait notre esprit d union. 11 cnvova les petits pieds-nus 
se trotter devant le bureau de bienfaisance, et nous fit au 
nom du 'gouYorncment tout entier une déclaration de 
principe. 

Qu on l'écoute! On en saisira 1 extrême importance : 

Le gouvernement, écrivit-il, a décidé de maintenir 
toutes les lois politiques dans Vélat où elles se trouvaient 
quand la guerre nous fut déclarée. Il ne vous échappera pas, 
en effet, que V abrogation ou la suspension d'' une loi créerait 
un précédent qui ouvrirait la porte à toutes les revendications 
et ferait naître des espérances qu'ail serait impossible ds 
satisfaire. De plus, l'union serait rompue ou en tous cas 
mienacée, si, au détriment ou au profit d un parti quel 
qu'il soit, la législation présente était atteinte. (Lettre 
publiée dans les journaux de Paris le :z<S décembre lyi'*)* 

Le gouvernement et la commission sénatoriale man- 
queront à l'engagement très clair et très ferme pris par 
Viviani s'ils donnent au préfet, comme ils le projettent, 
la faculté de refuser, voire même de retirer, par acte de 
bon plaisir, sans motif et sans recours, 1 autorisation 
administrative à toutes œuvres dont l'influence leur dé- 
plaira. 



I9G PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 



XXXIV 

QUE LA MORT AL CHAMP DE BATAILLE 
FAIT DTN SIMPLE ÉCRIVAIN UN MAITRE 

LA FOIRE IJE LYON 

In Meinoriam. 



26 avril iyi6. 

C est une belle idée qu ont eue les organisateurs de la 
la Foire du livre à Lyon de vouloir que, le jour même 
de son inauguration et en ([uelque sorte pour 1 ouvrir, les 
ombres des écrivains morts à lennemi lussent évoquées. 

On ma demandé d'assumer Thoimeur de cette tâche. 
Je n avais pas le droit de me lécuser, mais les héros de 
notre corporation ne seront pleinement loués que le jour 
où leurs camarades de lettres et l'rèi'es d armes revenus 
de la guerre pourront leur donner leur témoignage. 

Ils diront : « J y étais » et s exprimeront avec une 
inconq)arahle autorité, quand ils reprendront, chacun à 
leur manière, le beau passage de Virgile : « Cendre 
« dllion, tombeau des miens, je vous prends à témoin 
« que, dans votre ruine, je n'ai rien fait pour éviter les 
« traits des Grecs ni aucun des hasards funestes et que 
« si le destin avait été que je tombasse, j ai tout fait pour 
« mériter de mourir... » 

En les attendant, pour obéir «lu vcru de la Société des 
gens de lettres et de la Ville de Lyon, jai essayé de dire 
noire admiration et notre gratitude envers ces soldats 
dont la mort glorieuse est à la fois une dimiimtion et un 
enrichisseincnl pour le Irésor littéraire d<; hi i'rance. 



PKNDANT LA HATAI LLK DE VERDUN 197 

Je ne suis pas ù inôrnc de rcprotluirc mes paroles : je 
parlais d aboiulance de cœur, el je ne veux ici que 
rétablir mon plan etsauverquelques traits qui me venaient 
de nos héros. 

Comment aurais-je pu dénombrer les deux ou trois 
cents écrivains, poètes, romanciers, bistoiions ([ue nous 
avons déjà perdu :' Tout le temps que mon auditoire me 
donnait, je I aurais employé quasi à lire cette funèbre 
liste. Je suis entré dans mon grand sujet, dans ce cimetière 
de gloire, sans songer à en faire le tour, résigné à n'aborder 
(pie ([uclques tombes amies, avec l'espoir que je pourrais 
du moins faire voir 1 élément spirituel de cette guerre. 

Tout naturellement je devais citer les écrivains morts 
au champ d honneur qui sont de quelque manière ratta- 
chés à la ville de Lyon : le capitaine Detanger qui sous 
le pseudonyme d Emile Nolly a rapporté des livres de nos 
colonies où il a découvert et aimé mieux que des décors, 
des âmes. L étudiant de 1 Université de Lyon, Paul Lin- 
tier, tombé en Lorraine, le lii mars dernier à 1 âge de 
vingt-trois ans, dans le moment même où les éditeurs 
Pion et Nourrit achevaient d imprimer ses impressions 
de guerre, Ma pièce, souvenirs d'un canonnier, et André 
Rupinglcr, élève de l Ecole normale supérieure, né d'une 
famille lorraine et mort pour la conquête de la Lorraine 
à 1 âge de vingt-cinq ans le 'M) août lyiG, après avoir écrit 
à son père : « Quel bonheur pour vous, quand nous allons 
<( revenir au berceau de notre famille, de pouvoir vous 
« dire que vos fils y .sont pour quehjue chose ». 

Ce pieux devoir rempli, j ai parlé de nos morts avec 
ridée c[u Ils forment une famille, une camaraderie sacrée, 
et ce que je disais de ceux qu'il m'est permis de mieux con- 
naître, je ne manquais jamais do l'étendre à ceux que je 
ne pouvais pas nommément désigner. Au reste, tout se 
passa dans un accord étroit, tout fait d'émotion, avec le 
public, et plutôt qu une conférence, il me semblait (jue 
c'était un dialogue oVi nos pensées se croisaient. 



I()8 PENDANT l.A BATAILLE DE VERDUN 

^ ous voyez ce que nous avons perdu, disais-je à mes 
auditeurs, tous ces deuils nous atterrent. C'est vrai c'est 
une iïrave diniinulion pour les lettres et pour la patrie, 
mais ne vous arrêtez pas à ce premier stade de votre pensée. 
\oYez plus loin, constatez 1 embellissement des œuvres 
de ces héros. Comme leur mort y ajoute d autorité et de 
sonorité ! Les ouvrages des Péguy, des Psichari, des Clcr- 
mont ne sont-ils pas devenus plus beaux, plus vrais, plus 
jirofonds .' On les interroge comme des livres sybillins, on 
leurdemande des conseils, des prophéties, tout autre chose 
désormais que de nous distraire. Ils vont guider les géné- 
tions. Ils étaient de grands écrivains, les voilà devenus plus 
sûrement des Maîtres. Cette transformation a été admira- 
blement vue et explitpiée par un tout jeune homme, un 
en fantde la classe i6,(pii vientdctondjercesjoursderniers. 

Avanlque je vous donne sa formule, laissez que je vous 
dise de quelle manière émouvante elle mest parvenue. 
Je ne connaissais pas Robert Thurin. C était un de ces 
amis inconnus, comme c est le bonheur de tout écrivain 
s il peut en avoir. Il n a\ait pas vingt ans. préparait T Ecole 
Poiytcchniipie au moment delà guerre et fut nommé a.spi- 
rant d artillerie. Un jour, il lit un de mes articles sur les 
écrivainsmortsauchampd honneur. Le voilà (jui se meta 
m'en écrire ses réilexions. Lui-même s'essayait non sans 
talent, à versilier, et la gloire des poètes morts pour la 
patrie 1 eni\rait. 'J'andis (ju il cause au courant de sa 
plume avec moi, un chef lui donne un ordre, il se lève, 
va I accomplir, est tué. Ses parents ont eu la bonté de me 
faire parvenir cette lettre tragiquement interrompue. Je 
la garderai comme tine nobleel jirécieuse relique. Hecueil- 
lons la sagesse de ce jeune héros. 

« Ces écrivains, me disait- il, avaient cru mettre le meil- 
leur d'eux-mêmes dans leurs œuvres, ils se sont démenti'^ 
glorieusement en montrant par leurs morts qu'ils posst- 
daicnt quelque chose de plus pur encore qu^ils réservaier.l 
à la palrif. » 



PRNDANT I.A JIATAILLE DE VERDUN l()() 

Il faut que VOUS entendiez ces paroles dans cette bouche 
ensanglantée, parce qu elles y sont plus graves et plus 
vraies, et ([uelles reçoivent de la mort et de la jeuucssc 
unesorte d accent religieux. Elles conlirnicnt notre expé- 
rience quotidienne. Des forces qui dans les temps calmes 
paraissaient dormir et s'étioler, dès que le vent de la tem- 
pête s'éleva, se sont rafiermies dans les cœurs. Ce fut un 
changement à vue, une iiouvollc saison de la France, le 
réveil de notre nature, le miracle qui suit 1 hiver. 

Un écrivain soldat m écrivait, ces jours derniers : 
« A propos de Marcel Drouet, dont pattends avec tant 
d"* impatience que vous publiiez le Cahier rouge (son jour- 
nal de guerre), je souhaiterais que dans TAnthologie figu- 
rassent les vers suivants, les derniers vers d^une pièce inti- 
tulée : Indifférence [de son volume L'ombre qui tourne) : 

Il vaut bien mieux se luire et rester là, 

Et dormir longuement en respirant des roses, 

En attendant, nous aussi, de mourir 

N'importe comment, 

Car, dites-moi, que nous importe 

Une mort ou bien une autre ? 

» Il suffirait que la publication de sa citation à Vordr? 
de Varmée suivit cet extrait, pour qu^en un raccourci revi- 
vent toute la crise de nos dernières années et la reprise d' 
V intelligence sur elle-même finisscuit en holocauste. » 

Emouvante antithèse, en elTet, de mettre auprès de 
tels vers la citation à Tordre de larmée que voici : 
« Le sergent réserviste Drouet n'a cessé depuis le début de la 
guerre de donner des preuves de dévouement et de courage. 
Modèle des chefs de section, entraînait ses hommes au com- 
bat en leur donnant le plus bel exemple. Tué dans la tran- 
chée, le 4 janvier 191 5. » 

Comment se fit cette transformation des âmes fran- 
çaises ? Dans la souffrance. 

Quand les derniers habitants de la Voivre et de Verdun 



200 PENDANT LA lîATAILLK DE VEnDUN 

durent obéir aux ordres inililaircs et s'en aller, quitter 
leurs foyers, au milieu deux, sous la mitraille et l'hor- 
rible temps, marchail lévèque. 11 dit à une vieille 
femme : « Nous avons noire calvaire, madame. » Elle 
répondit : « Celui de nos soldats est pire, monseif^ncur. » 

Le calvairedenos soldais, Icurmontée dansIasouHrance 
pour notre salut, voilà l'explication de cette gloire 
moi"ale qui nimbe aujourd liui le visage de la France aux 
veux de toutes les nations, ce perfectionnement par la 
douleur, nous apprenons à le connaître dans les cahiers 
de guerre de Marcel Drouet, de Laurentie, d'Amédée 
Guiard, d'Emile Clermont, qu'il m'a été permis de 
de publier, et dans ces lettres sublimes qu écrivent des 
tranchées les vieux et les jeunes, les uns pleins d'allé- 
gresse, et les autres de virile résignation. 

J ai entendu dire par des grands chefs civils : « Cette 
guerre, ce n est qu un vaste problème d administration ». 
Ils voulaient marquer le rôle immense joué par les che- 
mins de fer, par les téléphones, par l'avlalion, par tout 
loutillage. parlaproduction industrielle. Ils définissaient 
bien celle guerre. Mais un tout jeune soldat, des tranchées 
d'Alsace, jette un pkis profond regard sur la siluallon 
quand il dit : « L'élément spirituel domine tout dans 
cette guerre m. 

La Germanie campe, formidable, en face de lEnlenle, 
qui n était [)as prèle. Ce n est pas la préparalion maté- 
rielle c[ui décidera de loul, c'est la persévérance de lame. 
Des deux camps, celui-là sera vaincu où lélément spi- 
rituel défaillera le premier. 

A loules les épo(|ues, les hommes de lettres et les artistes 
sont, pourrait on dire, les secrétaires de la nation.' Ils 
remplissent encore cet enq)lol diiranl la guerre. Hien 
<[u'en se tenant au niveau des autres soldats avec les([uels 
ils sont confondus, les écrivains nous permettent de voir 
le niveau moral de nos armées. Ce qu'ils nous facililenl 
d'en connaître, nous montre une solidité d àme, une 



PExnANT i„v li.vTAti.i.i: ni; vi-rdun .loi 

vertu (au sens latin) ([ni ne cédera j)as. L'autre jour, à 
Verdun, un écrivain-soldat ma dit \u\ mot inoubliable : 
« Jai vu bien des sauvageries et des horreurs dans cette 
guerre; au total, elle a augmente mon admiration de la 
France... » 11 s est arrêté, puis il a ajouté : «... et mon 
estime de la nature humaine... » 

Au vingt et unième mois d une telle guerre, que des 
troupes iîissent l'objet d une telle réflexion, qu'elles 
rendent plus respectueux de l humanité un observateur 
professionnel ([ui, vivant avec elles, les voit souiïrir et 
agir, quelle previvc émouvante de leur qualité supé- 
rieure, de leur invisible fermeté i 



xwv 

CEUX QUI NOUS AIMENT EN AMÉRIQUE 

Propagande à lrlran<jer. 

!«' mai 191G. 

Pendant longtemps, beaucoup d entre nous furent 
persuadués que pour le plus grand nombve des Améri- 
cains l'unique souci était de gagner de 1 argent en ven- 
dant n'importe ([uoi en Europe, aux Austro Allemands, 
aussi bien (|u'à lEntcnte. Mais, de jour en jour, des 
dispositions morales apparaissaient, que nous aurions été 
bien coupables de ne pas reconnaître et saluer quand elles 
venaient d elles-mêmes s'olTrir à nous servir. 

Avon.s-nous toujours distingué clairement entre les 
Américains, et accueilli avec un suffisant empressement 
nos amis 't* Ici, peut-être mes lecteurs veulent-ils s en 
souvenir, nous avons dépouillé des lettres qui nous 
venaient des grandes Universités d Harvard, de Cam- 



■Mil PENDANT LA BATAILLK DK VERDUN 

bridge, de partout, et <{u animait un amour ardent de la 
Justice piétinéc en Belgique et de la France. Je disais : 
« Une révolution de conscience se prépare en Amérique, au 
profit de la France. Voulez-vous y assister ? V opinion des 
Universités est là-bas d'aune importance que je ne risque 
pas dCexagérer. Seules elles ont des idées, au sens européen 
du mot, au milieu d^un public tout neuf, qui vit d'' impres- 
sions. » (Cf. les pages sur « la conscience américaine » dans 
La Croix de guerre, p. '^(J'.) l'^t je recueillais les premiers 
frémissements de 1 intelligence d'outre-mer. Mais, dans 
l'ensemble, les Américains les meilleurs ont parfois trouvé 
que notre presse, qui n'enregistre guère que les actes poli- 
ti(|ues des pays étrangers, nous laissait trop ignorer les 
manifestations de sympatliie individuelles, si belles et si 
touchantes, qui de leur pays montaient vers la France. Ce 
reproche de 1 amitié méconnue a bien quelque vérité, et je 
voudrais montrer ceux qui furent le ferment de 1 honneur 
et de la justice, ceux par qui la pâte fut soulevée. 

Nul de nous ne doit ignorer «juc cinq cents Améri- 
cains, représentant 1 élite intellectuelle, ont lancé le 
fameux message annonciateur du 1 7 avril, pour protester 
contre les méthodes de la guerre allemande et pour dire 
leur espoir dans le triomphe du droit et de la civilisation. 
Cinq cents signatures (on n'en voulut pas une de plus) 
([ui représentent ([uarante-quatre Etats et toutes les 
catégories de citoyens : vingt- neuf évoques et puis des 
hommes de lettres, des honnnes de loi, des hommes 
d affaires, deux cent douze professeurs d'enseignement 
supérieur et des présidents d Universités, vlngt-se[)t 
juges et même des Américains de pure descendanc(> alle- 
mande, qui protestent contre les crimes allemands. 

Que nous disent-ils, ces amis i' Ils crient que « la con- 
science américaine ne peut pas conliniier à se taire » qïi' « à 
sembler rester neutre, elle se sentirait atteinte dans sa propre 
intrijrili' et dans son respect d elle même. » Kt alors ils pro- 
noncent la grande parole étrange et vraie : 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 20 i 

Le bien de la civilisation moderne, pour laqwlle V Alle- 
magne a tant donné, et les intérêts de VAllemrif^nc même 
d'inandcnt que dans ce conflit l^ Allemagne et l\lutriche 
soient défaites. 

Enfin, il est rompu le lourd silence américain, et les 
sympathies que nous avions vu frémir, 1 opinion que 
nous sentions se former prennent corps et s affirment, 
(î est trop peu de dire que voici, dans cet appel des cinq 
cents, la première protestation collective de nos amis 
américains depuis le commencement de la guerre ; le 
fait est sans analogie dans toute l'histoire de leur pays; 
pour la première fois, je crois bien, des Américains 
exercent ainsi une pression directe sur le gouvernement. 
Nous ignorons trop les démarches de lesprit public à 
1 étranger. L'Américain a pour son président une défé- 
rence librement consentie, telle que nul monarque 
absolu ou constitutionnel n'en peut imposer de plus 
grande, et si la presse là-bas se permet des criti([ues, des 
citoyens réunis se sont toujours interdit d en formuler, 
afin de ne point diminuer le prestige de leur élu. Ainsi 
cette voix collective qui s'élève retentit dans un silence 
séculaire qui lui donne une ampleur et une portée extra- 
ordinaires. Elle sonne le glas d'iuie tradition universel- 
lement acceptée. Elle est pour tout Américain la plus 
significative des manifestations, puisqu elle est unique 
de son espèce. Elle témoigne de la profondeur d'un sen- 
timent plus puissant que toutes les impulsions intéres- 
sées des partis ou que toutes les émotions soulevées par 
des crises intérieures, si graves fussent-elles. Aucune n'a 
pu déterminer une démarche semblable. Il a fallu vingt 
mois d angoisses, d humiliations refoulées, d espérances 
toujours déçues, avant (ju une indignation, devenue 
enfin intolérable, ait pu faire jaillir ce cri de la con- 
science américaine. 

Celte manifestation a pesé sur ANilson. et nest pas 



iO', PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

élrani,à'rc au Ion do sa noie. Maintenons donc notre 
rei^ard sur les arguments de cet appel ; cherclions quels 
sont leur centre et leur solidité, leur noyau, leur 
germe. 

La première semence dans les âmes ? Ce fut le respect 
du conlrat. 

Paul Bourij:et. rpii leçut Ihospitalitc de la grande 
Université américaine do Harvard, où il retrouvait son 
ami, le célèbre pi'ol'esseur William James (le frère de 
notre ami commun, le romancier Henry James, qui, 
dès le début de la guerre, se lit naturaliser Anglais), a 
bien marqué que, depuis le viol du territoire belge, la 
guerre présente met en cause le principe même de la 
civilisation, et que c est là un débat essentiel pour la 
conscience américaine. 

// s^agit de savoir, dit Bourget, si, oui ou non, une signa- 
ture donnée doit être respectée. Du petit au plus grand, 
entre particuliers comme entre Etats, dans les affaires pri- 
vées aussi bien que dans les affaires publiques, ce respect 
du contrat est la condition sine qua non du pacte social. 
C^est le fondement des plus hautes vertus comme des plus 
humbles, de la famille comme de la propriété. Il est inscrit 
dans ce Décalogue dont les puritains de Massachusetts ont 
eu la religion jusqu'à Vexil, jusqu'au martyre. Comment 
leurs descendants de igiS renieraient-ils cette tradition 
sacrée ? 

Qu'un tel déjjat émeuve religieusement l'Amérique, 
<iue l'appel de ses intelligences corresponde à une révolte 
prcsf|ue universelle de sa conscience, qui pourrait en 
douter'.' La longue inertie du gouvernement, ses timi- 
dités, ses renoncements, nous ont trop caclié des senti- 
ments (pi'exprimaient ponrlanl une multitude de 
paroles et d'actes 

Jamais on n'a |)lus magnilicjiienient parlé d un peuple 



PENDANT L.V DATAI LI>R DR VEnDL'X 205 

que toute leur presse de l'Est n'a parlé de nous. Je vou- 
drais un florilège des témoignages donnés liors de France 
à la France durant la grande guerre. Un esprit savant et 
charmant, qui connaît bien 1 Amérique, M. Emile 
Ilovclaccjuc, a groupé dans la Revue de Paris des i5 fé- 
vrier et i""" mars derniers, des textes mémorables, pour 
nous faire connaître lopinioii américaine et la rjuerre. J'en 
retiens un article du Chicago Herald, 16 avril njiJ 
(notez que Chicago est un centre pro-allemandj où se 
trouve indiquée la légende de la France dans le monde, 
ce que lunivcrs croit voir sous ce mot, la France. Ah ! 
pour un grand musicien, quel thème de symphonie. 

Jamais on n cnlond patlcr des volonlaires qui se battent 
pour la Grande-Bretagne, pour la Russie, pour l'AUc- 
niagne,pour l'Autriche. Aucun do ces pays ne peut s'enor- 
gueillir d'une légion étrangère. C'est toujours pour la 
l'rance que les étrangers combattent. Pourquoi ? 

Il n'y a qu'une seule réponse : « Parce que c'est la 
France! » Il y a quelque chose dans la France qui impose 
à l'imagination du monde et l'émeut. De toutes les nations, 
la rance est la seule qui n'ait pas besoin d'arguments, 
d'aiiirmations, de preuves pour faire impression sur l'é- 
tranger. Il lui suffit d'exister. 

A travers les espaces du monde, tant peuplés que déserts, 
flottent comme résidu de sa longue histoire un vague par- 
fum de roman, une suggestion délicate de grâce facile, de 
courtoisie et de politesse, pâles visions de beauté dans 
la forme et le langage, échos affaiblis de rires légers, ton- 
nerres lointains delà Déclaration des Droits de Fllommo. 
Voilà ce qu est la France pour des millions d'hommes. 
Telle est la France idéale, vague, fuyante, qui remplit le 
monde, qui s'impose au.v foules et attire comme un aimant 
les volontaires sous ses étendards. Ce n'est assurément 
pas la vraie France. Mais la vraie France disparaîtra 
plutôt de la scène de l'histoire que cette France univer- 
selle et persuasive. 

Et sur le rôle histori<[uc de lu France, sur les services 



ViOG PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

qu elle a rendus à Ihunianitc et (jui font que le monde 
entier restera éternellement son débiteur, retenez 1 ar- 
ticle de F. -II. Simonds, dans la Tribune de l\e-\v-York 
(14 juillet i«)iî)) : 

C'est la France, et la France seule qui soutint le faix 
dans le grand acte initial de la guerre..., qui lit obstacle 
à la vague humaine et la contint, la repoussa, fixa le sort 
de la guerre dès les premiers jours. Aujourd'hui même, 
si près encore des événements, nous pouvons dire que la 
bataille de la Marne prendra place, à jamais, dans l'his- 
toire du monde, à côté de celle de Marathon. 

Et lécrivain continue : 

La France ne trembla point, ne perdit point courage, 
ne songea pas un instant à abandonner la cause pour la- 
quelle chaque Français se sentait combattre, la cause de 
la civilisation... Et pendant cette affreuse épreuve, le peuple 
français n'a pas fait entendre un murmure. Il y a dans ce 
silence de quarante millions d'hommes quelque chose de 
plus impressionnant, de plus formidable que tous les tor- 
rents de protestations que d'autres nations ont déchaî' s. 

C'est comme si une race entière avait reconnu que sa 
dernière heure était venue, que la question posée était 
celle de la vio ou de la mort... 

La France a maintenu le front de notre civilisation contre 
la barbarie magnihque mais destructive de l'idéal germa- 
nique. Seule parmi les adversaires de l'AUomagnc, elle 
s'est montrée à la hauteur de sa tAclie. Le monde entier 
commence à apprécier la grandeur du service rendu parla 
I'"rance. 

\ oilù do ^'rands mois d'admiration et d amour. Je sais 
aussi des actes innombrables de IVaternitc envers nos 
ouvroirs, nos bôpitaux, nos mutilés. Je ne suis pas à 
même d en tracer un tableau d ensemble complet et 
j liésil(^ à citer des noms propres. Nous avons parmi nous 
WbitncN Warrcn, (jue nous connaissons; là-bas, il y a 



PENDANT LA HATAILI.E DE VERDUN 207 

ses collaboralours. Et combien de groupes analogues ! 
Un Américain de Baltimore visite par hasard ur» de nos 
hôpitaux de Bretagne; il y trouve un docttMir français 
aidé de sa femme et de ses quatre filles, et dont les fils 
se battent. Il s émeut, rentre chez lui et forme « un petit 
club », comme il l'appelle, de dix personnes qui enver- 
ront chacune, chaque mois, une cotisation importante à 
cet hô[)ital. On lui demande les noms de ses associés 
pour les remercier. « Bah ! dit-il, la chose n en vaut 
pas la peine. « 

Les dons aflluent avec une générosité admirable, sans 
qu on voie trace de lassitude. Ils sont riches ! dira-t-on. 
-Mais je ne vous parle pas de leur argent; ce nest pas 
leur argent ([ue je pèse; j'admire et je remercie leur 
générosité de cœur. 

Un inconnu, dans la situation la plus humble, apporte 
cinq dollars à M. Jusserand et refusant de se nommer dit : 

« J'espère que ma petite contribution sera la bienve- 
nue ; je la verse aux fonds que vous consacrerez à décorer 
lambassade de l'Vance pour le jour de la victoire. » 

M. Jusserand n a jamais fini de citer les lettres émou- 
vantes, pleines de délicatesse, qu'il reçoit. A Noël, un mé- 
nage très peu fortuné lui a envoyé deux chèques, le mari 
et la fennne ayant tlécidé qu'ils s'olfriraient l'un à l'autre, 
à l'occasion de cette fête, un chècjue pour nos blessés. 

Un Américain, (jui a pénétré en Alsace avec nos 
troupes, a arraché au premier sapin rencontré de l'autre 
côté de la frontière une branche, qu'il a envoyée à 
M. Jusserand, ornée de rubans tricolores, avec ce mot : 
<( Première ollVande de lAlsace recon([uise. » Klle décore 
un salon de l'ambassade. — Un homme de loi fort connu 
à lialtimore, termine une communication ([u il fait à 
l amba.ssade en écrivant : « La France est à nos yeux la 
gloire de la race humaine. » 

Je citerai enfin, comme ime preuve des sentiments 
américains, léreclion, sur le grand Hiverside Drive de 



•2o8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

New- York, d'une statue équestre de Jeanne d"Arc. C'est 
la première fois qu'en dehors de nos frontières un tel 
honunage est rendu à l'héroïne lorraine. Son piédestal 
est en moellons provenant du vieux château de Rouen 
où la sainte fut prisonnière. Une de ces pierres a été 
réservée pour l'archevêque de Saint-Paul, M^"" Ircland, 
qui l'a fait placer dans la chapelle Saint-Remi de sa 
cathédrale. Le président d'honneur du comité, M. Sallus, 
manifeste son enthousiasme de la manière la plus heu- 
reuse pour nos blessés, par des chèques qu'il envoie à 
l'ambassade de France à chaque anniversaire important 
de Jeanne d Arc. Enfin, par une de ces attentions où se 
révèle le côté sentiment du caractère américain, les orga- 
nisateurs ont souhaité que linvocation religieuse par 
laquelle commence là-bas toute cérémonie fût prononcée 
par un Alsacien, qui s'exprimât en français. 

J'accumule les détails, je vais dans l'immense jardin, 
composant un peu au hasard mes bomjuets ; ce ne sont 
là que de minces gerbes auprès des profondes jonchées 
de 1 amitié américaine. Vous y devinerez pourtant lirré- 
sistible montée d une sève que 1 on croyait engourdie. 
Cette force de sentiment s'est épanouie en raisons dans 
le manifeste des cinq cents, cl puis en acte dans la note 
\\ ilson. II faut que nous sachions ce qui vit et nous aime 
derrière les louides tentures officielles. Nous avons pour 
nous les hautes intelligences et les cœurs émus. Mon 
devoir d'en parler était double. Les lecteurs trouveront 
du réconfort à contempler l'image de la France que 
reflètent les sensibilités étrangères, et puis il est indis- 
pensable f|uc nos amis, là-bas, nous sachent reconnais- 
sants cl renseignés. 

C est d autant plus indispensable pour la France d'être 
attentive envers les intelligences cl les cœurs, que c'est 
sur eux et sur elles <|ue nous pouvons compter, infini- 
uïcnl plus que sur le j)orsonncl politique et de gouver- 
nement. 



PENDAM' I.A BATAILLE DE VEUDUN lolj 

XXXVI 

LE 20" COKPS 

UNE SOLENNITÉ « POUR METZ )) 



3 mai lyiG. 

Il y avait ce mardi au Théâtre-Français une représen- 
tation « Pour Metz », c est-à-dire, plus exactement, au 
bénéfice des réfugiés messins et lorrains. Dans cette solen- 
nité, s étaient donné rendez-vous les délégués de toute la 
nation lorraine. Les organisateurs m'avaient confié 
1 honneur d interpréter Ihommage qu il fallait bien que 
l'on exprimât au pays messin et à la Lorraine. Célébrer 
nos paysages, nos traditions, nos grands hommes, nos 
souvenirs et nos espérances '.' Plutôt que de puiser dans 
l'antique trésor, j ai préféré y ajouter. J ai tenté d indi- 
quer le chant do gratitude et d admiration qui de toute 
la France s élève à la gloire des divisions de fer et 
d'acier. 

Le poète lorrain Emile Ilinzelin me rappelait, ces 
jours-ci, un magnifi(|U(; titre (jue les statistiques décernent 
à la Lorraine. Kilos élablissenl (pi elle est le pays de 
France qui fournit le plus de soldats et de sœurs de 
charité. En vérité, j'aurais pu me borner à prononcer 
celte phrase. Il n'est rien qui surpasse un toi mérite. 

Pourtant j'ai esquissé (juehjuos traits qui donnent une 
idée du gaufrier militaire (|u est la Lorraine et de rc 
qu elle fait avec sa propre pâle et avec la pâte qn on lui 
confie. Je devais être court; la censure «juc je m'appli- 
(juaispar avance, et en prévision de la censure officielle, 
me gênait. Il suffisait d ailleurs de donner à un public 



210 PENDANT LA BATAILLE DE VEnDUN 

lorrain et parisien l'occasion d acclamer ceux c|ui, en 
sauvant Nancy et Verdun, ont sauvé Paris. 

Je pense que jai sulfisammcnt marqué ce qui était, 
certes, dans ma pensée : que le 20* corps n'a rien fait 
qu'en collaboration avec d'autres unités dont nul ne songe 
à diminuer les mérites, et puis est renouvelé, peu à peu, 
hélas ! avec des recrues de toutes les régions. 

Cela même est à sa gloire. Donnez-lui les hommes que 
vous voudrez, il en fera de l'élite. Songez à ladmirable 
pépinière d'officiers, que sont les régiments du '20" corps. 
C'est au milieu d eux que viennent se former les Gros- 
setti, les Castelnau, les Foch, les d'Urbal et quasi tous 
les autres, qui, sans être lorrains, sont Ihonncur de 
l'armée française. 

Il y aurait à étudier le secret de cette formation magis- 
trale. Un soldat n'est pas du 20" corps par le seul fait 
qu'à son col est cousu le numéro de l'un des fameux 
régiments. C'e^t par des travaux terribles durant la paix 
(et même aux cantonnements de guerre) que ces troupes 
exemplaires acquièrent leur endurance et leur élan 
irrésistible. 

J'espèrequ un jour il me sera permis de mieux définir, 
à l'aide de documents que je ne puis encore utiliser, 
l'esprit de corps de ces troupes, « la garde de la France », 
que le tzar vient d honorer dans la personne du général 
Balfourier. Voici du moins le thème qu'il m a été permis 
de faire approuver par la colonie messine et lorraine 
réunie au Théâtre- Français pour assister les réfugiés de 
Metz : 

Mesdames, mes chers compatriotes, 

11 y a quarante et un ans, la France a quitté Metz, en- 
traînant avec elle une partie de la Lorraine. Jours de 
désolation! Mais i|U('lquos soniaincs encore et les survi- 
vants de l'exode, leurs lils et leurs petits-lils referont, 
ivres de joie, le douloureux chemin cl descendront la 



PENDANT t.A IIATAILLE DE Vr.IU)UN UII 

Sarre, la Scillc, la Moselle, avec les drapeaux Incolores. 

Metz, la ville fidèle, nous attend auprès de la rivière, 
parmi ses mirabelliers et ses coteaux de vigne, en gar- 
dant les loinhcs de nos soldats et de nos parents, et rien 
n'a cliangc depuis un demi-siècle dans les petits villages 
agricoles, pleins de silence, de douceur et de vaillance. 

Pays messin, rives mosellanes, les plus aimés qui soient 
au monde ! 11 est un vieux vers de Virgile qu ont 
invoqué à travers les siècles bien des exiles, au moment 
(|u ils s'éloignaient de leur patrie, c est celui qu'écrit le 
poète quand il nous montre ïroie en flammes et tous les 
survivants du désastre se groupant autour d Enée pour 
quitter avec lui les ruines de la ville 

... el campos iibi Trojafuil. 

Qui ne connaît pas ce vieux thème? Je lai murmuré 
bien souvent, quand je suivais de la cathédrale au monu- 
ment de Chambière les « Dames de Metz », ou que sur 
les champs de Noisseville, de Gravelotte et de Saint- 
Privat, je visitais pieusement les tombes avec nos amis du 
Souvenir Français. Lu jour r[ue des Messins célébraient 
la gloire séculaire de leur ville, qui fut cité gauloise, 
municipe romain, ville libre, et puis mère des plus 
beaux soldats de la France, le vieux maréchal von llac- 
scler, qui assistait à 1 entretien etquisans doute sou Ifrait 
de penser que Metz était reine à des époques où nulle 
ville prussienne n'aurait même paru digne d être sa ser- 
vante, les interrompit en jetant d un ton sarcastique au 
travers de leurs éloges : « ïroja fuit ». 

« C'est le passé, voulait dire le vieux rcilre. Cola fut ; 
nous 1 avons ruiné. Grâce à nous, sur la Metz romaine 
et française, sur la ville que vous aimez, repose lourde- 
ment la dalle funéraire...» 

Non, maréchal von Haeselcr, rien n est mort de lan- 
lique Lorraine; .son esprit palpite toujours et, plus lier. 



111 PKXDAXT LA. BATAILLE DE VEIIDUN 

plus fort que jamais, lournit à celte heure des preuves 
dont 1 univers s émerveille. Le C»rand-Couronné de 
rSancv. le Grand-(^ouronnc de \ erdun, quel double dia- 
dème édatanl au Iront de notre race, et dans ce jour où 
nous voici tjroupés pour célébrer notre terre natale et son 
génie que lAllomand se vantait d avoir étoulTé, laissons 
nos arcliives et nos trésors accunmiésdc gloire, et saisis- 
sons à pleines mains au milieu des événements ce qui 
manifeste toujours la grandeur de lesprit lorrain. 

Il est un corps dans l'armée française qu'entourent la 
gratitude et le respect, un corps d'élite dont tous les 
hommes, officiers et soldats, portent les aiguillettes aux 
couleurs de la Croix de guerre, verte et rouge, et des 
blessures et, dans le cœur, des deuils innombrables. 
C'est le -lo'- corps, formé de Lorrains ([ui transmettent, 
quand ils meurent, à ceux qui les remplacent, lame 
héroïque de la frontière. De tous temps, les Parisiens 
furent nombreux au 20' corps et maintenant, quand il 
revient sanglant et décimé de la bataille, toutes les pro- 
vinces de France sont appelées à 1 honneur de remplir 
ses vides ; mais où qu il fasse ses recrues, son esprit, 
c'est toujours lespritdes Marches de Lorraine qui repose 
dans ses formations et (ju il épanouit au combat. 

Je ne vous dirai pas son histoire : vous sauriez tous la 
raconter. Le uo"' corps a sauvé Nancy, durant la bataille 
de la Marne, quasi percé en Artois, et de rechef, sur la 
terre lorraine, sauvé la France à Verdun. 

Le v,'| février dernier, la bataille depuis trois jours 
était engagée sous Verdun ; le ... corps achevait de se 
faire liàcher, disputant bois par bois et moite de terre 
par motte de terre le terrain à l'ennemi. Douaumonl 
venait d'être occupé. C'est alors qu'on signala en vue les 
premiers camions amenant une division du in" corps. 

Kllc (léltaicjua h'/'i à Verilun, 

Très fatiguées par le transport rapide, littéralement gla- 
cées de l'ioid, ces troupes semblaient, au dire des rap- 



PENDANT LA IIATAILI.E DE VERDUN 2 1 > 

ports, presque incapables de marcher au l'eu incontinent. 
Elles le firent pourtant. Dès le uG, elles entraient en 
ligne, puis inmiédiatenient attaquaient à 1 ouest du fort 
de Douaurnont et dans le village. Leur audace stupéfia 
1 ennemi ; elles brisèrent cet océan qui jusque-là scmljlait 
emporter, morceau par morceau, nos barrières. I/arrivée 
du '20" corps marque le pointd arrêt, rétablit la bataille, 
présage la victoire. 

Mais pour nous montrer ce rpie vaut le ouf corps, la 
force, lénergie, la gloire qu'il projette autour de lui, et 
comment son esprit modèle les âmes, je possède un texte, 
le récit violent que me fit un jeune soldat ^ 

« C était en Artois, m'a-t-ildlt, au printemps de 191 5. 
Mon régiment arrivait d un secteur tranquille de 
l'Aisne, où nous avions fait peu de pertes. La veille, nous 
venions encore de recevoir un renfort de la classe i5. On 
nous avait tout habillés de neuf. Nos uniformes d'azur 
n'avaient pas eu le temps d'être ternis par la boue, la 
poussière et la pluie ; nous débordions d enthousiasme ; 
nos colonnes, aux cadres complets, avec un officier ou 
aspirantù la têtede cliaquesection, allongeaientfièrement 
leurs trois mille deux cents hommes sur la route. On 
nous avait dit (jue nous nous dirigions vers un coin sacré, 
où tous les yeux étaient tournés. La trouée tant rêvée avait 
été, quelques heures, virtuellement faite, grâce à 1 hé- 
roïsme inouï des divisions « de fer » et « d'airain ». îNous 
allions relever ces troupes, et, en montant aux tranchées 
par le plus beau crépuscule, nous nous demandions avec 
un pou d'inquiétude si nous .serions à la hauteur de pareils 
héroïsmes, car une telle succession est lourde. 

« Et soudain, voilà que sur la route, dans le soleil 
couchant (jui dorait toutes choses, im fort groupe nous 
apparut. Des soldats venaient lentement, sans hâte, sans 



I. Roland Kngnrand, lo Glsilc notre ami Fernand Eogerand, rémi- 
nenl député de Cacn. 



21. 'j PENDANT LA BATAILLE DE VEHDUN 

bruit. Et quand ils furent près de nous, nous comp- 
tâmes •j.Ho hommes et devant eux un capitaine qui com- 
mandait le ré,i!;imcnt, car c'était un régiment : le ... 
régiment d'infanterie... Des hommes en haillons, por- 
tant encore de vieux uniformes bleu foncé, tout déchirés 
et salis de bouc et de sang ; des fusils rouilles et 
encrassés ; des souliers sans nom ; des képis rouges, mal 
recouverts de lambeaux de manchons bleus ; et au milieu 
de tout cela, des figures superbes, sales, hirsutes, aux 
pauvres traits tirés et durcis, avec des yeux dont le 
regard entrait en nous jusquà l'âme car il rellélait tous 
les spectacles sublimes recueillis depuis quinze jours. 
Ces regards de fièvre et de victoire, quel rayonnement î 
Ils passaient près de nous, ces hommes, en nous regar- 
dant avec curiosité, étonnés de notre luxe et de notre 
nombre, et tout en défilant ils nous disaient seulement : 
« iSe vous en faites pas. Bon courage, on les a eus! » 
Tous répétaient : « On lésa eus ! » Des voix jeunes, dos 
voix de Parisiens, des voix à 1 accent plus rude, des voix 
de l Est, et cette voix enfin (jui avec un accent d Alsace 
nous jeta du dernier rang : « Los Hauches, on les a eus ! )) 
Ils n avaient retenu ([ue cela de toutes leurs soufl'ranccs. 
Leur capitaine les regardait silencieusement avec une 
prodigieuse expression d amour. 

« Et pendant que nous montions, tout remués, 
prendre leur place, ils disparurent, de leur pas lassé et 
Iriomplial... Jai compris ce j'bur-là ce ([ue c était ([ue la 
beauté de la gloire ». 

Que ce dernier mot d un enfant est grandiose ! Ainsi 
s'allument à Ihéroïsme les cœurs bien nés. Ainsi l'esprit 
de la frontière inséré dans les origines du •20'^' corps et 
perpétué |)ar lui court à travers les âmes (ju il end)rase, 

(Jloire aux soldats exemplaires qu'a formés la terre 
lorraine ! Avec leurs camarades de toutes les provinces, 
demain, ils rapporteront ilans Met/, la civilisation de nos 
pères. 



PENDANT LA It.VTAtLLE DE VEHnUN 



XXXVII 

NOTE COMPLÉMENTAIRE 
SUR LE ^o" CORPS 

'i mai U)i6- 

Que (le lettres complémentaires ou rectificatives j'ai 
reçues à la suite de cet article ! Je ne vais pas en faire la 
critique ; le mieux est que je les accueille et les verse dans 
le dossier comme un éclio de la sublime énuilation des 
fils de France. 

Dès le premier moment, c est Péricard, le fier soldat 
de « Debout les morts ! » qui m'écrit : 

« Le village de Douaumont, occupé dans la nuit du 
•2/i par le 95" d infanterie, a été défendu par ce réi(inient 
le -25 et le iG contre trois furieux assauts. Malgré le plus 
fort bombardement de Aordun, les Allemands n ont pas 
réussi à prendre pied dans le village. Le 95'^ est parti de 
Douaumont en laissant le village plus fortifié qu'à larri- 
véc : il y avait devant notre tranchée trois ou quatre 
lignes compactes de cadavres ennemis. 

« Cetjuiest exact c'est ([ue notre division, la i (3, était 
alors rattachée au 20'' corps, mais même avec cette recti- 
fication, on ne peut dire que le -nf corps a « repris » 
Douaumont, puistjue Douaumont n'a été pris pour la pre- 
mière fois par les Allemands < pie tjuelques jours pi us tard. 

« Au résumé, à Douaumont, les u;) et iC) lévrier, il 
n y avait (pic la '.i\" brigadLMjui fait partie de la i(>" divi- 
sion et qui est composée des i3", •29'*, 85" et 95*^. Le 
95" et le 85' étaient seuls à Douaumont. Ce sont les seuls 
régiments qui n'aient pas cpiitté le front de Verdun, 
même une heure, depuis le l't février au soir ». 



2l6 PENDANT LA. BATAILLE DE VERDUN 

Et les Bretons réclament : 

« Heureux, le corps d armée qui trouve un apologiste ! 
Il acquiert la popularité et la gloire. Les fusiliers-marins 
ont eu M. Le Goffic : ils sont célèbres; le 20" corps a 
M. Barres : on le porte aux nues. Le 1 1" corps, le corps 
de CCS fiers et rudes Bretons qui, je vous le signale modes- 
tement, composaient en majeure partie le Mt" corps « n a 
jamais sauvé la France ». Ses petits Bretons ont versé 
leur sang généreusement ; ils ont l'ait tout leur devoir avec 
un héroïsme simple et magnifique sur les champs de 
bataille de Sedan, de la Marne, d Albert, de Champagne 
et tout dernièrement de Verdun. Ils nont pas eu leur 
poète, ils n'auront pas la gloire. 

« Nos ennemis sont plus justes, monsieur. L héroïsme 
des Bretons a suscité leur admiration. Je n'en veux pour 
preuve que cette phrase eictraite de la Gazette du Rhin et 
de Westphalie concernant la prétendue prise du fort 
« de Vaux : « Ce sont des régiments de réserve qui ont 
« enlevé le fort d assaut. Le commandement français 
« opposait aux nôtres des troupes de campagne, des régi- 
« menls bretons, les meilleurs de France... » (J. Corvest, 
sergent blessé du G-jt", 4 mai i;)i(i.) 

Et les contingents du Nord : 

« Vous êtes trop juste pour ne pas me permettre 
d élever une voix vraie et lîèrc en rectification de votre 
article sur le 20" corps. Il est une règle d abnégation qui 
émet que ce ne sont pas des individualités qui sont dres- 
sées contre les barbares mais une seule Ame collective, 
celle de la France. Pourtant s il est loyal de reconnaitre 
au n)" corps la persévérance dans rcfi'ort, il est écpiitable 
de faire place aux éléments (|ui y furent adjoints. 

« La division dont vous parlez comme ayant été amenée 
en camions automobiles est la ■/• division. Mise sous les 
r dres du 7.0" corps, elle est arrivée le •i'i février à 
•/•2 heures à la caserne Clievert « littéralement glacée par 
« le froid. » Elle en est repartie le oiO à 1 heures pour 



PENDANT LA BATAtl.I.K DE VERDUN -21- 

cnlrcr en ligne à l'ouest du fort de Douaumont. Son 
audace slupéila lenneuii. A sa droite la i5}" division, à 
sa gauche la 'i\f division et en liaison avec elle « bri- 
« screnl cet océan (juijus(jue-lù semblait emporter, mor- 
« ceaupar morceau, nos barrières ». Le principal eiTort du 
26 lévrier au .'1 mars s est porto sur le centre et ce sont 
la i5'i" division et la ■i'^ division qui ont subi le choc for- 
midable. (Leurs pertes ont été du reste supérieures du 
double à celles des divisions voisines.) 

« Vous rappelerais-je que la 2" division a fourni, en 
Champagne, à lollensive de février 191 5 et que c est un 
de ses régiments qui a emporté la position fameuse des 
Eparges en avri l 1 9 1 5 . 

« Voilà pourquoi nous vous demandons, monsieur, de 
bien vouloir en toute sincérité, distraire une branche de 
la couronne de lauriers tressée en l honneur du 20" corps 
pour en faire hommage aux drapeaux de la 2" division. » 

« La 2" Division d'Infanterie (Artois, pays miniers de 
Lens, Flandre maritime) compte parmi nos troupes les 
plus rudement éprouvées. Beaucoup des braves qui la 
composent savent leur fover au pouvoir de 1 ennemi. 
La rareté des nouvelles est si grande que de longs 
mois se passent dans l'incertitude affreuse. C'est un dur 
calvaire, et le malheur a uni cette population dans le 
sacrifice. 

« La troupe est très belle. Aucun clinquant, mais une 
impression de ténacité inébranlable entretenue par la haine. 
Jamais de recul, le terrain est gardé quel qu'en soit le 
prix. Dans le faisceau splendide des qualités de l'armée 
française la constance intangible représente le contingent 
du \ord. L'ennemi le sait. 

« C est à Verdun que la 2'' division placée sous les ordres 
du io" corps etcombaltant avec lui, va donner la mesure 
de son inébranlable résistance. 

« Les troupes débarquent du convoi antoniobile le 
aî février njiS, à (juel({ues kilonièlrcs do Nerdun, Les 



2i8 PEND.VNT LA BATAILLE DE VEUDUN 

nouvelles sont nuiuvaisos. L'ennemi," à la faveur d'une 
canonnade foi inidable qui roule sans inlerruplion, pro- 
gresse vers la place Sur les roules la population des loca- 
lités menacées s'en va par petits groupes, lentement. Le 
ciel gris, le froid, le sol gluant, tout semble hostile. On 
se met en marche vers do lointaines casernes où doit avoir 
lieu la halle do nuit. Les mitrailleurs portent coura- 
geusement leurs pièces sur l'épaule et gravissent ainsi, au 
crépuscule, les pentes des Hauts de Meuse. Dans cette 
souffrance physique et morale, pas une plainte ; il n'est 
mèmeplus question de s arrêter pour soufllcr un peu. Les 
braves de la brigade Reibell qui indi(jucnt lavance 
ennemie vers Ilaudromont sont à bout de forces, on doit 
les relever. La brigade Lévi part immédiatement. Déployée 
à la hauteur de Flcury elle atteint la ligne de feu et rem- 
place, de Douaumont au ravin d'Haudromont leshéro'i- 
(pics survivants de la brigade Reibell. 

c( Cliacun a compris. H faut tenir dans les conditions les 
plus dures. 

a Bombardement écrasant, continuelles attaques d in- 
fanterie, froid rigoureux. Les nécessités de 1 heure, impo- 
sant une rapide entrée en scène des troupes, n'ont pas 
permis aux équipages de suivre. L homme ne peut compter 
que sur ce cpi'il porte cojumc cartouches, comme vivres, 
comme eau. Bien entendu, aucun des accessoires précieux 
de la lutte des tranchées, sacs à terre, grenades, grands 
outils conmiodes pour le travail. C est la guerre de cam- 
pagne contre un ennemi (|ui a accumulé les moyens for- 
midables d une attaque de siège. Bien évidemment, la 
lutte n'est pas égale : la force morale fera l appoint. 

ce La situation est particulièrement pénible dans le ravin 
d Haudromonl, pris d enfilade jour et nuit par l artille- 
rie et les mitraillcu.ses ennemies. On marche dans le 
chaos : terres projetées par les ex[)losioiis d obus, troncs 
d arbres brisés, cadavres. Le moindre déplacomentesttrès 
dangereux, Aussi les évacuations de blessés et les rares 



1 



PENDANT lA tJATAILLK DE VERDUN 21 (j 

transports de vivres ne se (ont-ils (jue de nuit cl au prix 
(le perles graves. 

« LessouITranccs augineiili'iil avec hului'wde l'épreuve, 
mais chacun comprend l imjïortance d« son rôle. L en- 
nemi qui avançait sans répit et à une allure in'|uiélante 
jusipi au i j février est lixé maintenant : il {"au! t(Mur [)Our 
donner à notre arlillerie lourde, à nos avions, à nos 
renforts de toutes sortes le temps de venir à notre aide. 
On tient. 

« Au bout de six jours la brigade Lévi a subi un cliilTrc 
de pertes qu elle ne saurait dépasser sans risques. Elle est 
relevée par l'autre brigade d;' la division, la brigade 
Duplessis. La lutte devient l'urieuse autour de Douau- 
niont où l'ennemi emploie les moyens les plus déloyaux 
cl les plu'^ barbares. 

« Le commandant Cordonnier voit s avancer vers le vil- 
lage une troupe coillée de casques français. Bien que 
leur direction de marche rende suspects ces nouveaux 
venus, il crie : « Ne tirez pas, ce sont des Français î » 
Cette troupe avance encore un peu, s arrête et ouvre le 
feu, le commandant Cordonnier tombe mortellement 
frappé. 

L ennemi tente l'emploi des liquides enflammés. Mais 
le jet ae peut franchir les So mètres qui séparent les deux 
lignes. Une saute de vent le ramène sur ladversaire qui 
cesse ce jeu décidément dangereux. I^es blessés font 
preuve d'une force morale extraordinaire qui renfoix:€ 
celle des combattants. Certains ne pouvanl plus tirer 
décrassent les fusils de leurs camarades et leur passent des 
cartouches. Les agents de liaison circulent constamment 
dans cette zone de mort. La plupart tombent, sacrilice 
nécessaire. La brigade Lévi subit une usuj-e analogue à 
celle de ses prédécesseurs. Rentrée au front dans les mêmes 
conditions, elle parvient à dégager u!i instant Douau- 
mont. 

« Les héroïques survivants de la di vision , ralliés par leur 



•j.l() PENDANT LA liATAILLE DE VERDUN 

clicl". legoncral Guiynabaudet, sont rassembles dans une 
caserne de Verdun puis ramenés à larricre pour l'œuvre 
de reconstitution. 

« La 2- division d'infanterie a terminé son rôle dans 
d effroyables batailles, rôle de la première heure. En com- 
binaison avec le 20' corps et la i.',"^ division, elle a arrêté 
la ruée terrible de 1 ennemi sur les Hauts de Meuse, 
enrayant ainsi la première poussée, la plus redoutable en 
raison de la disproportion des moyens. 

« Combattant dans des conditionsdeprécaritéextrcmcs, 
n'ayant guère que ses fusils et ses ba'ionnettes contre un 
ennemi muni d'une artillerie lourde formidable, sachant 
qu'elle devait se sacrifier pour donner aux renforts le 
temps d'arriver, elle forma uuc muraille dont aucun coup 
de bélier n'eût raison. L'ennemi qui progressait de 
■i kilomètres par jour, a stoppé. Il a dû modifier sa zone 
d attaque, entamer l'oflensive sur la rivegauche, tâtonner. 
Pendantce temps le commandementorganisait la bataille, 
recevait et installait l'artillerie. L'holocauste des troupes 
admirables qui ont formé barrage en ces journées diffi- 
ciles a seul permis de reconstituer les éléments de résis- 
tance contre lesquels les elTorls de 1 ennemi se brisent 
depuis cin(j mois. 

(( Le 20" corps, les 2'' et i ','' divisions d infanterie ont 
sauvé Verdun. 

« Deux régiments de la -i" division portent à leur dra- 
peau la croix de guerre avec palme. » 

L. Watelin. 

Vous n'êtes pas sans ignorer que le 20° corps com- 
prenait au moins si.\ divisions dont la 2° (i'^'' corps) (iio'"- 
8<'-33'--73*) et puisque dans votre article du 3 mai, vous 
donnez des dates et vous citez le corps, il me semble que 
vous auriez très bien pu dénombrer les divisions qui fai- 
saient partie du 20" corps i\ cette date. Voici notre histoire : 

La 2" D. I. débarqua des camions autos à Verdun 



PIÎNDANT I,\ BATAILLE DR VEnDLN lil 

le iS février au soir, après quelques iicures de repos 
noire brigade (4*^) fut dirigée sur Douaumout. Le 26 au 
soir, le 110° relevait les restes du i*^"" régiment de tirail- 
leurs et du 95^ d'infanterie et nous eûmes à défendre 
Douaumont. Le P. C. du colonel était dans le village 
même. Inutile de vous dire le bombardement que nous 
eûmes à subir, les attaques qu'il fallut repousser, la 
journée du 28 est mémorable. Bref nous^leuons, et le 29 
au soir, nous passons une ligne intacte au régiment qui 
vient nous relever. Mallieureusemcnt les Boches tenaient 
toujours le fort de Douaumout et y avaient amené des 
mitrailleuses et des canons à tir rapide qui prennent d'en- 
filade les tranchées. Le régiment qui nous releva n'y put 
tenir et les Boches occupaient le village le i*^'" mars au matin 
vers quatre heures. Le i"^"" mars au soir rappelés en toute 
hâte nous étions à nouveau devant Douaumont. Les 2 et 
3 mars (aidés parles 170" et 174" d'infanterie) nous attaquons 
et reprenons le village deux fois, mais impossible d'eu 
déboucher, pour tenir le village il faudrait prendre le fort. 
Nous nous bornons alors à établir des tranchées au sud du 
village et le 4 au soir nous sommes définitivement relevés. 

Je crois savoir que la ligne est encore là ou nous l'avons 
tracée, c'est donc au iio*^ que revient Ihonneur d'avoir 
défendu Douaumont et d'y avoir cloué les Boches. 

On a tant parlé de ce village, qu'il était quand môme 
intéressant de savoir qui l'a défendu et vous voyez que 
ce ne sont pas du tout des troupes du ao*' corps. 

Pour un groupe de défenseurs de 
Douaumont, 
A. DECi-L;KC(i. 

(( La division dont vous signalez le débarquement après 
plusieurs jours d auto, ([ui pouvait paraître fatiguée et 
qui. dès c[u elle eut mis |)ied à terre, fut engagée dès le 
u5 à Douaumont, qui se battit avec rage pendant plusieurs 
jours pour briser l'océan ennemi, cette division, dis-je, 
c est notre -2" division, ([ul du i'"" corps élalt passée 
momcnlanémcntau'2(»" corps... » (Commandant Lenoir, 
'1 mal 19 it).) 



211 PKXDANT I.A HATAIl.l.E l)K VEnDUX 

COMMENT EST COMPOSÉ LE 20° CORPS ? 
La Champenois mi'crit : 

Notre àrno, a tressailli de lîorté quand nous avons pu 
lire votre évocation triompliale di> nos poilus du 20" corps, 
Lorrains, Parisiens ont rivalisé d'ardeur, d'audace, d'éner- 
gie et de dévouement pour arrêter l'avance boche dans 
les endroits menacés. Vous avez fait une omission involon- 
taire en no nommant pas les Champenois, l'Aube four- 
nissant en elfel toutes ses recrues au 20". Ou bien est-ce 
parce que sachant que Jeanne, la bonne Lorraine, était 
d'origine champenoise et que notre appellation de Lorrains, 
s'appli(iuerait aussi bien aux Champenois ? Excusez-moi 
cette réflexion sans acrimonie ; tons les Français sont 
frères, tous sont prêts à se dévouer jusqu'à la mort pour 
la France, la liberté, la civilisation. 

Avec mes meilleurs sentiments. 

Deutschland wleter ailes! 
Labut. 

^'oici une autre Icltro : 

Troyes, le 10 mars 1917. 
Monsieur, 

Naguère dans un article de revue vous définissiez la 
composition du 20" corps : Lorrains, quelques cantons 
vosgiens ou haut marnais et des Parisiens. 

Récemment dans un de vos articles de journal vous êtes 
encore plus particularistc en revendiquant le 20^ corps 
comme Lorrain. 

D'un autre, autant on emporte !o viiil, mais par vous, une 
légende erronée peut être créée au détiiment d'une majorité. 

La présente voua dira que votre assertion i[ui pont vous 
paraître bénigne, a été regrollablemont ressentie dans un 
certain rayon ; c'est pourquoi je vous signale le fait pour 
qu'à l'occasion vous restituiez à ("ésar... 

Ce qui on vaut la peine. 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 2'23 

Donc, sauf quolcjuos |)elits dtUails à remettre au point : 

Si le 20" corps est recruté dans une partie seulement 
de Meurthe-el-Moselle, dans quelques cantons des Vosges 
ou llaule-Marnc et avec assez légère proportion de Pari- 
siens, il comprend le département de l'Aube en entier. 

Et je vous prie de croire qu'il n'y a guère de localité 
dans ce déparlement qui n'ait été multipleraent endeuillée 
dans les rangs des 37°, i56^, etc., etc. 

Recevez, monsieur, les salutations d'une mère quia payé 
une double dette à la Patrie dans les champs de Lorraine. 

C. C. 
Qu'a donc fait le -nf corps .* 

Mon émotion a été très vive ce matin, quand j'ai lu dans les 
premières colonnes de l'Echo de Paris l'éloge du 20*' corps. 

J'en suis, monsieur, du 20*^ corps etj'en suis très lier, 
j'appartiens depuis dix-sept mois, à l'un des régiments de 
la division de ter, à un régiment de Nancy que M. le 
général Balfourier honore d'une estime particulière. 
Depuis novembre 1914, sans relâche, sans arrêt, sans 
blessure, sans évacuation, j'ai suivi partout le 79". En 
Belgique d'abord, à la Maison du Passeur. 

En Artois ensuite, en mai 191 5, à l'attaque de Neu- 
ville-Saint-Vaasl et du Labyrinthe. 

Eu Champagne, en septembre, devant la Butte du 
Mesnil et Maisons de Champagne, entre Tahure et Mas- 
sigcs. 

Sous Yerduu eulin où pendant quinze jours consécutifs, 
du 26 mars au 10 avril, le 79", malgré des pertes terribles, 
sous des bombardements iuou'is, dans des tranchées impro- 
visées, a tenu tèto à l'ennemi qui a lancé contre le front 
même du régiment cinq attaques à gros elfeclifs dont les 
plus violentes se sont produites les 9 et 10 avril. 

Le 9 avril fut un jour de victoire. Sous les rafales de aie, 
à l'annonce des Boches, ce qui restait du 79*^ s'est dressé 
aux parapets et celte poignée d'hommes a empêché l'ennemi 
d'approcher de la tranchée et de nous prendre un pouce 
de terrain. 

Et si le 10 avril nous avons, les qaol([ues survivants, cédé 



224 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

trois cent mètres de lorrain, nous n'avons cédé qu'en com- 
battant pied à pied, au fusil et au corps à corps, un terrain 
plat (la vallée du Ruisseau de Forges devant la cote 3o4) 
qui ne pouvait longtemps être défendu sous la plus effroya- 
ble pluie d'obus que j'aie encore vue. 

Merci, monsieur Barres, au nom de tous mes camarades 
tombés dans les rangs du 79", d'avoir mis en lumière le 
ao** corps. 

Merci pour ceux qui ont barré aux Allemands, de leur 
poitrine, la route de Verdun. 

Avec vous, monsieur Maurice Barrés, avec les Lorrains, 
je crie très haut la gloire dn 20'' corps. 

Avec Nancy qui nous a acclamés le 9 février dernier quand 
nous y avons défilé, je cric : « Honneur au 79" ; Hon- 
neur au lieutenant-colonel Mangin qui nous a conduit à la 
gloire sous Verdun. » 

Un étudiant paiisien du 20* corps, 

R.VYMOND DUBY, 

sergent au 79" d'inrantcrie. 
Toujours sur la ■2'= division : 

Partis brusquement de l'Aisne, après un voyage pénible 
de cinq jours à pied et en autos, arrivés le -iS soir à Ver- 
dun, sans repos, sans ravitaillement, nous prenions posi- 
tion immédiatement en face la côte du Poivre et dans la 
nuit du -26 nous passions au contact immédiat de l'ennemi, 
le régiment français qui était devant nous ayant fondu 
dans la journée du 26. Et alors pendant trois jours mémo- 
rables de la côte du Poivre (ferme d'ilaudromont) à Douau- 
mont, c'est notre division qui eût le grand honneur de 
sauver Verdun du péril imminent (pii le menaçait. 

Ce ne fût pas malheurousement sans y laisser la plu- 
part des nôtres. iS'otre pauvre division était plutôt réduite, 
mais personne ne recula, malgré le marmilagc épouvan- 
table, malgré la faim, malgi'é la neige. 

J. QUANTIN. 

Adj'utlaiit. 



PENDANT LA BATAILLE Dlî VEUDL'N 'J.l'j 

Un correspondant m'écrit au i'^' avril 191 G : « Oui, 
parlez du silence des campagnes lorraines et des tressail- 
ment d espoir cju y occasionne le canon de ^ erdun qu'on 
y entend si bien. J'ai vu dernièrement une lettre d une 
jeune fille des environs de Metz à son père, prisonnier en 
France : au milieu d une phrase où elle racontait les 
nouvelles de la maison elle s'interrompt, tire un trait, 
et écrit : « — Boum ! j'entends encore un de ces bruits 
qui me font toujours plaisir — ». La lettre ensuite con- 
tinue et parle des cultures. 

M. le chanoine Coi,nN. 

iç) octobre njiô. 

L'esprit du ^o" corps est fait d'endurance, de bravoure, 
de fidélité à la tradition. 

En 191 '1, lorsque la i \'^ et la 39'' divisions quittèrent 
leurs casernes de Nancy et de Toul,ellc formaient un corps 
homogène, ardent, discipliné, grâce aux éléments valeu- 
reux qui le composaient, mai^ ([ui n avaient «[u'une seule 
âme, un même mot d ordre... 

Le Lorrain aj)porlait dans cette masse d élite son éner- 
gie, son esprit de sacrifice, sa rancune héréditaire contre 
le Germain. 

Cultivateur du Ycrmois, cmplové aux grandes indus- 
tries textiles des Vosges, petit propriétaire sur les bords 
de la Seine, chacun comprenait clairement son devoir, 
les yeux hxés sur la ligne bleue dont nous a parlé Jules 
Ferry et sur les aigles du poteau frontière. 

Paris nous donnait. son contingent de gosses résolus, de 
gavroches aux réparties joveuses, aux boutades héroïques, 
([ui entraînaient les camarades hésitants sous la pluie des 
shrapnells. 

A lenthousiasme palrioli(|uc. à la bclli* humeur et à 
l'ironie de furieux as.sauts, il fallait mêler la confiance, 
la pondération, la ténacité. Les gas du Nord vinrent 



■llG PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

grossir nos rôgiments avant aux yeux le reflet de ces miMos 
vertus (|ui dovaienl avoir une action décisive. 

Colle llaniine inexlinguible, cet « allant » admirable, 
cette fougue impressionnante et presque furieuse, c'était 
lEsprit du io' corps. 

Après deux années et demie de guerre, les héros 
de la première heure sont tombés ou les glorieux sur- 
vivants se sont dissociés. LEsprit est toujours le même, 
puissant comme une doctrine, immortel comme une 
idée. 

Le 20" corps de 191 5, celui de 1916, ont recueilli pieu- 
sement les traditions de force, de cohésion, de haine, que 
le coips d armée de «91 » opposa aux Boches à Morhango. 
rempart hérissé de baïonnettes et formé par la foi. Il 
demeure instruit à la grande école des Pau, des Caslelnau, 
des Foch. Son rôle est prépondérant dans les annales de 
la grande ;;uerre. 

(Note de Georges Legey, du ^o*^ corps, le 29 oc- 
tobre 191 G.) 

Les gas de Lorraine étaient répartis entre le (>'" corps 
en résidence à Chiilons, le 20" corps, en résidence à 
Nancy, le 21" corps en résidence à Epinal. 

Au G corps étalent aflectés les Lorrains de la Meuse et 
d'une partie de Mcurtho-et Moselle (canton de Briey, 
Gonflans, Chamblev, Ponl-à Mousson, et Thiaucourl). 

Au 20" corps étaient alîectés les Lorrains d'une partie 
de Meurthe-et-Moselle et d'une partie des Vosges (can- 
tons de Charmes, Mirecourt, ^ iltcl et arrondissement de 
Neufcliàteau). 

Au 21" corps étaient alleclés les Lorrains d'une partie 
du déparlement des Vo.sges et d une partie de Meurllie-et- 
Mosellc (caillons de Blamont, Cirey, liadonvillers et 
Baccarat). 

En outre îles Lorrains, le 20' corps comptait des Cham- 
penoisde TAubi! etdela llaute-Mariie. des Parisiens el des 
gas du Nord, recrutement de Lille. 



PENOVNT I.A BATAILLE DE VEHDUN ■ii" 

Le 2 1° corps comptait outre les Lorrains, des hommes 
Je la IlautcMarne et de la Haute Saône. 

Celte composition a été rompue dans le courant de 
l'année 1916. En été 1916, les régiments (jue nous venons 
de nommer ont été attribués à dautres divisions, selon 
qu'ils étaient réclamés par d autres généraux, selon les 
besoins de leur secteur. Et puis dans le même temps, la 
composition de ces régiments changeait. 

Dès 191 4, les Lorrains avaient commencé à disparaître 
à Morhange et puis au Grand-Couronné. La classe 1 \ 
lorraine a été très éprouvée, quasi détruite le 17 dé- 
cembre 191 ', à rallac[uc de Cortequaire (Belgique). 

Actuellement après tant de pertes, voici dans quel ordre 
se compose le fond du '20" corps : des Parisiens, des gens 
de l'Est, des gens du Nord, des Normands et des gens de 
1 Aube. Les Lorrains y sont en infime partie, ces Lorrains 
et ces Parisiens des premières troupes du début de la 
guerreet(juelques récupérés lorrains provenantdes dépôts 
des régiments 69", 79", 37°, aô", i56", 160", i53', 146", 
«S" d'artillerie, 12*" dragons, 5" hussards. 

Les Alsaciens-Lorrains engagés qui sont venus au début 
de la guerre s'engager à Nancy ont demandé presque tous 
à s'engager à la i r division division de Ter), mais depuis, 
parsuite d'événementsdivers il y en a bien peu qui restent 
au -io" corps. 

Deux lois j ai vu quelques régiments de notre admi- 
rable corps d armée traverser Nancy et c était pénible de 
voir avec ([uelle curiosité ces nouveaux venus au ^o" 
regardaient la ville. 

A un débarquement à la gare des mères anxieuses cher- 
chaienl leurs (ils. J ai entendu des poilus leur dire : «Vous 
savez il n'y en a plus beaucoup de chez vous ! » 

(Note de G. Sadlku du 7.1 mars 1917.) 

Après Verdun, deux divisions du 20' corps, les 39° et 
i53" ont été citées à l'ordre de la 2'' armée (la 1 1° était 
restée dans les environs de Nancy). A ce moment, du 



2i8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Grand Quartier général russe arriva au Grand Quarliei 
général français, le télégramme suivant : 

Le i3 mars ù ii h. i5. 

Sa Majesté l'Eaipcrour me charge do vous prier de trans- 
mettre au général Balfourier et au vaillant 20° corps 
d'armée français, les sentiments de sa plus vive admira- 
lion et de toute son estime pour la brillante conduite qu'ils 
ont eue dans les batailles livrées sous Verdun. Sa Majesté 
est fermement convaincue que sous le commandement de 
ses valeureux chefs, l'Armée française fidèle à ses tradi- 
tions do gloire, ne manquera pas d'amener ses rudes 
adversaires à merci. 

De mon côté, je suis heureux de vous témoigner les 
sentiments de ma plus haute admiration pour la vaillance 
dont elle a fait preuve dans ces diflicilos et violentes ren- 
contres. 

L'Armée russe entière suit avec une attention soutenue 
les hauts faits de l'Armée française, lui adresse tous ses 
vœux de frères d'armes pour la victoire complète et 
n'attend que l'ordre d'engager le combat contre l'ennemi 
commun. 

signé : Alexf.iff. 

Le général commandant en chef répondit : 

Je prie votre Excellence de remercier respectucuscmoul 
Sa Majesté l'Empereur des éloges qu'EUe a bien voulu 
adresser ix nos vaillantes troupes de lArmée de Verdun. 

Le jo" corps d'armée et son chef le général Balfourier 
seront particulièrement touchés do la martjue de haute 
cslimc qui leur est donnée par Sa Majesté. 

Je remercie également voire ExcoUeuce d(>s sontimcnls 
de confratoruilé d'armes qu'EUe me transmet au nom <le 
l'armcîe russe. 

Vous pouvez compter sur nous, et nous savons que 
nous pouvons compter sur vous. 

si "lie : Joii-iii;. 



PENDANT I,A nATAtLI.K DR VERDUN 



■IJÇ) 



XXXVIII 

LES SACRIFICES DE L INTELLIGENCE ^ 

(PIERUK-MAVRICE MASSON) 

In Meinoriam. 

4 mai iyi(î. 

Le samedi ', mars dernier, au cours de laprès-iuidi, 
toute la société de Parisiens et de Parisiennes qui vivent 
dans la familiarité de la Sorbonne s acheminait vers la 
vieille et savante maison. Ils venaient assister à la sou- 
tenance d une thèse de doctorat. Mais au public habi- 
tuel, d ailleurs bien diminué par la guerre, public de 
parents, d universitaires et d'habitués des cours, s'étaient 
joints pour la circonstance une foule de simples patriotes. 
C est (jue le candidat, un jeune professeur, déjà bien 
connu des lettrés, était pour le moment sous-lieutenant 
dans les tranchées d Argonne, et les journaux racon- 
taient ([uil avait obtenu une permission pour venir, ce 
samedi, à (piatre heures, parler en Sorbonne sur La reli- 
(jion de Jean Jacques Rousseau. 

Un beau sujet, plein de grande querelle. Je savais 
que lexemplaire que le lieutenant Masson voulait bien 
me destiner portait celte dédicace : » Pour lui faire mieux 
connailre Rousseau ; j avais entendu dire qu'il se proposait 
de replacer le pauvre catéchumène de Chambéry et de 
Turin en pleine renaissance calholiijuesavoisienne. Ainsi 
la dernière réhabilitation de lexlraordinaire personnage 

I . Les lettres do guerre do Picrro-Maurice Masson oui été publiées 
par Victor Giraud, chez llachctlo. 



.i3o PENDANT I.A BATAILLE DE VERDUN 

est oblij^ée de faire de lui une espèce de margui 11 ici- 
admirable ! C'est bien curieux que ce suprême clFort do 
la sympathie vienne encore compliquer le malentendu 
où les politiques maintiennent la figure de Jean Jacques, 
demi dément ([u'ils veulent costumer en sage... Mais ce 
n'était pas le désir den tendre discuter ce grand musicien 
insensé qui nous attirait en pleine guerre à la Sorbonne, 
nous allions y saluer un brave à l'esprit libre. 

Je ne connaissais pas personnellement Maurice Masson. 
Je savais qu'il était de Nancy ^ et avait lesprit lorrain ; 
qu au sortir de 1 Ecole normale, brillant agrégé de 
lettres, et se préparant à 1 Ecole d'Athènes, il avait, sur 
l'appel de A'^ictor Giraud, changé de voie et accepté une 
chaire à TUniversité de Fribourg ; en Suisse. Pourquoi.' 
Giraud me répond : « Pour le plaisir et 1 honneur de 
représenter, de faire connaître et de développer la pensée 
fra'nçaise à 1 étranger, dans un milieu très cosmopolite, 
où 1 influence allemande était prépondérante... » 

A Fribourg, non seulement Masson professa avec un 
succès dont témoignent les livres de plusieurs de ses 
élèves : le Lamennais d Anatole Feugère, le Lacordairc 
de Julien Favrc, le Chateaubriand en Orient du Père Der- 
Sabagian ; mais il écrivit deux volumes sur Fénelon cl 
Madame Giiyon, sur Madame de Tencin, médita une 
grande Ilislairc littéraire dn dix huitième siècle, et surtout 
construisit cette thèse sur Jean-Jacques Rousseau, ù 
laquelle le préparaient ses propres dispositions, graves 
et religieuses. 

Cette démarche d un jeune maître venant d un des 

I. Ce Lorr.-iiu (Hait pnlii'' dans une f.iniille lorraine II avait épouse 
l'une (les filles do notre confrère de 1 Institut, mort rt'ccmment, 
•M. Hen(i Zcillur, dont les beaux travaux sur lo sol lorrn'n nous ont 
enrichis d'un nouveau tr(''8or souterrain. 

C'o.'.t la (erre lorraine (juc, des la dc-claration do guerre, Maurice 
Masson est alli' (Icfcndrc (il cUxil »erf{enl à Toul), et c'est on terre lor- 
rnino i|uo, devenu sous lieulonout, puis lieutenant faisant fonotion do 
CApitainc, il est tomixl- et repose. 



PENDANT LA BATAILLE DE VEltDUN .z3 I 

secteurs les plus exposés de Taniiée, soutenir avec unn 
parfaite liberté d esprit une thèse sur un grand sujet 
littéraire et philosophique, dont il avait corrigé les 
épreuves dans In tranchée, avait de la noblesse et allirmait 
avec simplicité cl iVrnieté la prééminence de l'esprit f|U(^ 
rien ne trouble, n'abaisse, ne détourne. C est de cela 
cpic nous savions gré à Masson. Nous nous préparions à 
l'écouter, à le méditer, à le contredire peut-être, et 
sûrement à lopplaudir. Notre déception tut vive. 

Sur la porte de la Sorbonne, une petite alTiche éaite 
à la main disait : « AI. Masson étant retenu au front, la 
soutenance de ses thèses est renvoyée à une date ultérieure. » 

Tous les arrivants ressentirent une tristesse mêlée 
danc-oisse. 

Et lui, là-bas, dans sa tranchée d Argonne, 
qu éprouva-t il, qunnd il se vit refuser sa permission, 
quand il dut renoncer à la soutenance de cette thèse à 
laquelle il travaillait depuis tant d années? 

Une fois encore saisissons l'occasion de voir « l'inté- 
rieur d'àme » de 1 un de nos soldats et de connaître ce 
que vaut notre élite. Rejoignons .Masson, écoutons-le 
penser tout haut. 

Une lettre antérieure à cet incident et datée du 
•ïi janvier lyiCJ nous montre l'écrivain-guerrier : 

Chaque nouvelle étape me rapproche un peu plus du 
péril. Le secteur où mon nouveau régiment' prend 1rs tran- 

I . Qu'on so rende compte des fatigues imposées par une telle guerre 
à do luU lioniiues : 

« Mon devoir, ù 1 heure pri'scnlc .. être tout à ma t.'icho cl tenir 
vaillamment Juscju ici, d ailleurs, je ne sens ni ImII^uo physique, ni 
lassitude morale ; mais on ne me laisse guère chômer. Couimo tju.-lqucs 
territoriaux qui n'ont pas atteint la ([uaranlnine je viens d être alTecté 
.'i un régiment de réserve, ou d active, comme vous voudrez, puisque 
cesl tout un. Seulement, je quitte mon régiment à 1 heure où il va 
prendre son repos après huit mois do présence ininterrompue sur le 
front, et jo retombe dans un autre régiment qui vient do goûter trois 
mois de repos et qui part sur lu Iront. C est une petite malcchance. A 
la grâce do Dieu ! » [-2.'^ décomhrc uji '>) . 



2ii PENDANT LA BATAILLE DE VEnOUN 

chées est un des plus célèbres du front, mais c'est une célé- 
brité un peu chère. De dix heures du matin à minuit il faut 
vivre sous un bombardement presque incessant. Le touriste 
qui, à cinq kilomètres en arrière, contemple à la jumelle 
cette croupe volcanique en perpétuel jaillissement de fumée 
et de feu, tumultueuse et bouleversée, comme si quelque 
cyclone y faisait son œuvre, se demande un peu sceptique, 
s^il peut rester quelque être humain sur cette terre maudite, 
Et non seulement on y vit, tnais on y veille. Il est vrai aussi 
qu'on y meurt. Chaque jour, en moyenne à ma compagnie, 
il tombe un homme ou deux. Mathématique menti si nous 
restons trois mois là haut, mon tour doit venir. Il faut aller 
là, pour comprendre tout ce que comporte ce mot « tenir » et 
pour se rendre compte de ce que c\'St que la guerre d* « usure ». 
Pour moi, je reste paisible, tout en faisant mon service de 
mon mieux, et j"* abandonne tout à la bonne Providence. 

Et cependant, j^ai achevé ma thèse ; j''en ai corrigé les 
dernières épreuves, à 3o mètres des Boches et à six pieds 
sous terre : c^est peut-être un cas rare dans les annales du 
doctorat. Dans trois semaines, elle sera complètement im- 
primée, et dans six, s'i/ plait à Dieu, à la Sorbonne et aux 
Boches, je la soutiendrai Vépée au poing. Je vous invite à la 
séance... 

Le jour dont il se réjouissait tant approche. Le 
17 février nouvelle lettre à ^ ictor Giraud. : 

Bien cher ami, la sorbonique cérémonie aura lieu le sa- 
medi 4 niars à 1 heure de ^après-midi, amphithéâtre Qui- 
net. Admirez la précision, ^imprudente précision / Avouez 
que c^est tenter les grenades et les torpilles, au-devant des- 
quelles je remonte cette nuit. Espérons qu'acnés auront un 
peu de respect pour la « cultur ». En attendant, le monstre 
est là, c^est ma thèse que je veux dire ; et, de temps à autre, 
avec un mélange de lassitude et de complaisance, j^y jrlie 
un coup d''œil... 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnDUN j-'i i 

Merci de votre dernière lettre si affectueuse ; mais /l'ayez 
pas le « cœur serré » en pensant à moi. Je suis fort content 
d'être où je suis. Je serais désolé d^ abandonner les braves 
gens qui, chaque jour, à côté de moi, risquent leur vie et 
souvent la donnent. Ce n'est pas parce que je laisserais 
quelques gros bouquins derrière moi que ma vie vaudrait 
plus que la leur. Cette égalité dans le péril anonyme a quel- 
que chose de fraternel qui est très salutaire. Il est vrai que 
je suis le plus vieux de ma compagnie ; mais il ne me 
déplaît pas de me rajeunir. 

Donc, cher ami, un peu en tremblant pour ne pas tenter 
« le vieux Dieu allemand », je vous donne rendez-vous au /\. 
Ce sera peut-être ennuyeux et ridicule; mais il y aura la 
sortie et quelques mains très chères à serrer... 

La (lécepllon est venue. La soutenance n'a pu avoir 
lieu à cause de l'ollensive allcniantle, qui a fait suspendre 
les permissions dans le secteur. Son premier mot (en 
date du 7 mars) est pour dire : 

Merci, mais ne me plaignez pas ; je n^ai aucun effort 
à faire pour oublier mes petites déconvenues personnelles 
et me donner tout entier aux émotions héroïques et aux 
grandes espérances de Cheure présente. Est-ce déjà leur 
bienfaisance que j'' éprouve ? Mais jamais je ne me suis senti 
un meilleur moral. Pardonnez-moi de ne pas vous en écrire 
plus long ce matin ; mais il faut que je surveille mes « poi- 
lus '). Le Boche se tient coi ce matin ; il faut en profiter 
pour travailler ferme. Je n''ose plus vous dire au revoir, 
mais je f espère tout de même... 

Quelle belle simplicité des grandes époques françaises ! 
On admire celte plénitude et cette clarté d àme, ce repos. 

Le matin du iG avril au bois de Mortmarc, les Alle- 
mands firent sauter une mine dans le secteur immédia- 
tement voisin de celui qu occupait la compagnie de 
^Lasson. Aussitôt il alerte ses liommes. puis tous étant à 



Vil', PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 

leurs postes de conihat, prêts pour vuie altaijuc possible, 
il revient à son ahri. H en avait déjà descendu la pre- 
mière marche, ([uand il sarrèla et se retourna en chef 
vigilant, pour jeter un dernier coup dœil sur les alen- 
tours ; un projectile arrivait juste alors sur le parapet 
voisin... 

Il est parti, raconte un témoin, M. D..., d'une mort 
éblouissaalc el brève, comme nous en souhaitons une, 
lorsque viendra aussi notre tour. 

Les hommes pleurèrent en relevant le corps de celui 
qui avait été leur commandant de compagnie. Ils le des- 
cendirent par le boyau dans une toile de tente, la chose 
qui 1 émouvait toujours. Il fut enteri'é, sitôt que ce fut 
possible, sous une croix de bois, dans un cimetière où 
il sera facile de le retrouver. L aumônier, qu il connais- 
sait, célébra sur la tombe un service au([uel tous les 
hommes assistèrent, et il dit ce qu il fallait dire. Ainsi 
parlent les témoins. 

Et voilà. Le sillage se referme en apparence sur le 
passage de la nef disparue, mais je suis bien sûr que 
cette âme, ce clair esprit n'aura pas traversé en vain les 
deux régiments où il a été successivement oiricier de 
réserve. L intelligence, le cœur, la délicatesse exercent 
une action ])ersistante sur des hommes que la commu- 
nauté du danger partage, l'impossibilité des attitudes et 
des paroles contrefaites rendent nni<piement sensibles 
au vrai mérite. Au début, les soldats avaient été un peu 
inquiets de voir ce « prof m prendre le commandement 
de la compagnie. Un homme qui parlait si poliment et 
si nettement, si plein de bonne grâce pour chacun ! On 
se méfia dabord, mais pas longtemps. « Nous admirions, 
me dit un témoin, (|u un intellectuel el un sensitif 
s'adaptât si bien à la dure manière de celte guerre. » Ils 
>irent qu il puisait son énergie dans une source morale 
particulièrement haute ; en outre, ils distinguèrent dans 
le chef militaire le mérite indi\idiiel. 



PENDANT r.A MATAII.I.E DE VERDUN 'J> i i 

Quand ses camarades Iricrent ses papiers, pour les 
ranger dans sa canlinc, et retourner le tout à sa famille 
('peu de choses, me dit un témoin, pas même le spectacle 
direct des hécatombes, m'auront autant ému, durant 
cette guerre, que nos funèbres inventaires), ils remar- 
([uèreiil les lettres d'étrangers, (jui d'un mot lui disaient 
leurs vœux pour la victoire de la France. Us sentirent 
([u à travers ce petit lieutenant, à travers ce professeur 
de Fribourg, beaucoup d'étrangers aimaient la France, 
et ils dirent ce mot, plus beau encore par la générosité 
de ceux qui le prononcent que par la vertu de celui qui 
le mérite : « Nous savons qu'un homme comme celui-là 
ne se remplace pas. » 

Quelle scène! Les voyez- vous? Ils manient les objets 
qui viennent de perdre leur âme en perdant leur pro- 
priétaire, ils parlent du disparvi, et ils ont tant de 
magnanimité qii ils placent au dessus d'eux-mêmes ce 
mort dont ils acceptent do partager, d'une minute l'i 
l'autre, le destin. Ce tableau, ce mot, l'ensemble des 
circonstances posent un grand problème et immédiate- 
ment le résolvent. 

Quel problème.' Celui là même ([u un Anglais dis- 
tingué, sir Thomas Barclav, soulevait, il y a ([uelques 
jours, à Lyon, après que j'avais prononcé l'éloge des 
écrivains morts pour la France. « Monsieur Barres, 
disait-il, n'y al il pas des hommes cpie, dans 1 intérêt 
de la France, il faille mettre à ! abri ? » 

Sans hésilalion, tout Français (:ui a rélléchi sur celte 
guerre réplitjuo : 

« 11 est possible qu une organisation cnii no tiendrait 
compte que du rendement social, sans s inquiéter de la 
valeur morale des individus, aiuait trouvé utile de 
retirer du front et de conserver lélite, mais il fallait des 
chefs, et qui le sera, sinon ceux cpii dépassent la 
moyenne par leurs qualités d intelligence et de cœur? 
Nous n'avions pas la préparation matérielle, nous nous 



ÏM) PENDANT LA IIATAILLE DE VERDUN 

en lirons par la (lualllé morale de noire année cl grâce 
à la présence, dans Ions les rangs, d une élilc où Ion 
trouve en abondance des chefs, chefs à galons ou spon- 
tanés. Que fùt-il arrivé si les meilleurs avaient été dis- 
pensés? Assurément il y avait dans les classes i^, i j ou 
lO (juelqnes grands savants, grands arlisles. grands écri- 
vains de demain cpii eussent accru la France par leur vie 
inlhiiment plus qu ils ne 1 ont préservée par leur mort; 
pourtant, ces enfants, quand ils veulent être aspirants, 
petits officiers, agissent d'instinct de la manière la plus 
utile pour la défense de leur propre cire moral et pour 
la défense du pays. » 

-Maurice Masson s'est lenu là où il devait être, et si sa 
vie en fut abrégée, il allcignil pourtant le but qu il lui 
donnait. Quavait-il voulu? Etre de ces Français qui 
aident à donner au dehors, aux amis possibles du pays, 
une idée plus jusle de sa valeur profonde ; devenir 1 un 
de ces hommes à travers qui le monde apprend à aimer 
et à mieux connnaître la France. Maurice Masson, dans 
son Université de Fribourg, a fait avec d'autres de bonne 
besogne française'. Mais sa mort a mieux renq)li encore 

I. Sur le cour!) de Picrre-\rauricc Massoa, on lira .ivcc iiiloi'i;l ce 
lôuioignage : 

« Vous venez de dire sur Pierre-Maurice Masson de Irùs belles 
choses. Je viens de les lire el je ne puis taire luou émotion. Au mo- 
raeul où la londjo de mon professeur se ferme à jamais, je me fais un 
devoir de jeter moi aussi sur ses restes l'eau sainte du souvenir et du 
regret. 

« J'ai connu Pierre-Maurice Masson à 1 Université de Fribourg où 
il avait remplacé M. \ iclor (îiraud et j'ai été son élève • tous les 
mercredis soirs nous étions quel(|nps privilégiés tjui allions suivre dans 
une petite salle attenante à la Bibliolliéipie canlonnale les o\[)lications 
du Maître sur des textes de nos grands auteurs. Comment évoquer 
ces heures exquises .' Il demandait h l'avance à l'uu de nous de préparer 
I explication d un lexlc (ju'il nous indiquait. FA quand, quel(|ues jours 
après, il nous retrouvait réunis, avec quelle sinqiiicité co maître noiis 
aidait, Coninio il savait saisir dans le fatras (le nos jeunes pensées 
1 idée qui lui plai'-ait 1 El cela lui fournissait toujours l'occasion d'un 
encouragement. 

« Je RIO rappellerai toujours le charme (pio ce jeune professeur à 
1 esprit si fin, à la diction si parfaite, exerçait sur son auditoire cos- 



PENDANT L\ BATAILLE DE VERDUN 'j.'in 

que sft vie sa mission. Les élrangcrs auront une grande 
idée de la France en sachant qu astreint au service mili- 
taire, cet homme de trente-six ans a corrigé les épreuves 
de sa thèse dans la tranchée et non dans une vague mis- 
sion, dans un faux emploi ; qu il a su, durant la guerre, 
demeurer un homme d'étude et devenir un soldat, 
homme d étudejusqu à 1 œuvre qui dure, soldat jusqu'à 
la mort qui, elle aussi, enseigne. 

De l'utilité d'une telle mort auprès de l'imagination 
étrangère, une helle lettre de M. Philippe Godet, sur 
laquelle je veux finir, est un témoignage décisif. 

M. Godet, auteur d'un ouvrage sur Madame de Cliar- 
ricres et professeur à 1 Université de Neufchâtel, est un 
des esprits les plus sages et les plus vigoureux de la 
Suisse française. Voici ce qu'il écrit en date du '2', avril 
(et les Débats puhlicnt aujourd'hui sa lettre) : 

Pierre- Maurice 3Iasson nous donnait fréquemment de 
ses nouvelles. Ses messages respiraient la vaillance, la belle 
humeur, ils étaient pleins surtout de cet espoir, disons mieux, 
de cette certitude de la victoire qui en est déjà beaucoup 
plus que la promesse. 

« Le reverrons-nous 7 -> Cette angoissante question, nous 
nous la posions sans cesse. Et lui, il nous écrivait (le 3 jan- 
vier) : « Je viens d''être versé dans un régiment d'action. 

mopolite. Quel murmure flatteur lorsqu'ouvrant la porte de la salle 
toujours comble où il faisait son cours officiel, il entrait, grand, 
mince, avec son spirituel sourire. Quoi triomphe pour la France ! 
dans ce milieu où l influence allemanclo voulait être souveraine. 

« Pierre Maurice Masson m'avait fait l'honneur de m'admettre à 
ses explications de textes privées, où il développait les idées générales 
de son cours public. Il m'avait permis d'aller le trouver chez lui chaque 
fois (juc j'avais besoin de faire appel à son sens si affiné des choses 
littéraires. J'aimais aller, de temps à autre, le trouver dans la jolie 
villa qu'il habitait avec sa jeune femme au-dessus do Fribourg. 

« Je dois à Pierre-Maurice Masson d avoir compris Lamartine et 
d'avoir connu le vrai Ilousseau et je lui jure une reconnaissance éter- 
nelle. » (Lettre de M. Raymond Dubois, ancien étudiant à l'Univer- 
sité do Fribourg, on Suisse, sergent au 7<)'> d'infanterie.) 



■l'iS PENDANT LA BATAILLE DE VEIIDUN 

C^est pour moi si vous le l'oukz, une chance de moitié de 
retenir indemne de celé grande aventure ; mais, à mon 
dgB, et dans ttis tel moment, pairne mieux «'y vûir qu'un 
rajeunissement, et cest sans doute la dernière occasion de 
ma vie oà un grison comjne moi sera invité à faire figure 
de jeune homme. » 

Ce brave aidait P héroïque sang- froid de travailler, dans 
l'intervalle des combats, à sa thèse sur la lloliyiondo Rous- 
seau ; il avait, pour la préparer, passé avant la guerre de 
longues heures à la hibliotiUquc de Neuchâiel, fouillant 
le trésor des manuscrits de Jean-Jacques. Et voici que, 
de sa tranchée où il revoyait ses épreuves, il adressait au 
directeur de notre biblioûtèque des lettres où Vérudil appa- 
raissait aussi caUns que s'' il eût écrit daus son cabinet de 
travail ; il s^ agissait de vérifier tel passage, tel mot, telle 
virgule, quelque infinn texte original; et il s'' acquittait de ce 
labeur avec la même exactitude que de son devoir militaire. 

Admirable témoignage rendu à la suprématie de Ces- 
prit ! Plus encore : sto'ique manifestation d''une âme à la 
fois antique et chrétienne ; triomphe de la conscience qui, 
en élevant cette âme au-dessus d''eile-même, Va préparée 
au suprême sacrifice. 

Pierre-Maurice Masson demeurera pour nous une des 
plus fières incarnations de cette élite française, décimée si 
cruellement, mais qui donne à Vhumanité une incomparable 
leçon de grandeur morale. 

Ces dorniers uiols soiil dt^cisiis. Go jeune prolesseur- 
soldal mérite d cnlrcr, pour 1 ennoblir enrore, dans 
cette douloureuse cl cou.-;olanle société des Oiubres qui 
fait la liaison entre la cilé de la j>ensée el le Iront nienr 
trier. C eil pourquoi nous recueillons les délnils de sa 
mort cl les impression- immédiates de sws camarades, de 
ses cliels, de son public. Mais on voudjuit (jn une sorte 
de sanction i'ûi accordéi* à ce candidat « i^etenii au Iront », 
el 1 on alUiid que la Surbonne Ibonore d'un simple et 



PENDANT I.A IIATAILI.E DIC VEnDLN -lit) 

grave liorniiiagc, qu elle lui accorde une soulenance pos- 
ihuinc où beaucoup iionl avec rcspccl prendre place sur 
le:j bancs de l Ecole. 



XXXIX 

UN SAVANT DANOIS NYROl», PROCLAM H 
QUE L'UNIVERS DOIT PRÉFÉRER LA FRANCE' 

PROPAGANDE A L ÉTUANGEU 



6 mai 191 G. 

A côlé de ceux (juc l'on a appelés à juste litre des litté- 
rateurs du territoire, rendant ainsi honiniage à la bonue 
volonté de leur elTort pour écarter ce qui n'est pas né 
du sol même ou digne d'y prendre racine, il est à 
l'étranger des défenseurs de lesprit français, des maîtres 
qui sont entrés dans la bataille pour nous et qui, sans 
être de notre sang, veulent être de notre cause. 

En Danemark, depuis le début de la guerre, un 
grand cl noble savant montre à l'égard de la France une 
chaleur de cœur, une activité débordante et j^assionnée. 

L'illustre plulologue Nyrop est depuis longtemps un 
dos plus sîus amis étrangers de la France; s'il se place 
aujourd hui hardiment au premier rang de nos parti- 
sans, c'est qu il nous connaît non seulement dans notre 
agrément superficiel et dans nos apparences parisiennes, 
mais dans notre passé, dans l'histoire la plus lointaine 
de notre littérature et de notre langue, dans la valeur 
profonde de notre génie ol de notre civilisation. 



I. France, par Krisloiïcv Nvrop, ti\iduil du danois par Jacques do 
Coussanges, chez l'cditour Laroii'iise. 



2',0 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

11 appartient à notre compagnonnage et parenté, à 
notre mesnil, aurait-on dit dans ce vieux langage qu'il 
aime; il est de ces « amitiés » du dehors que Gaston 
Paris eut le mérite de former, et d'attacher à une sorte 
do France immanente que nos visiteurs superficiels ne 
savent pas toujours découvrir. Le rayonnement de ce 
grand professeur et animateur avait allumé dans le 
domaine du médiévisme, où la science allemande avait 
tant de raisons de clamer son labeur et son zèle, des 
foYcrs de sympathies françaises qui jetèrent de vives et 
sûres lueurs. 

Nyrop fut élève de Gaston Paris vers 1880. L'œuvre 
maîtresse de sa vie est sa « Grammaire historique de la 
langue française », écrite en français. Quatre volumes 
en ont paru chez Picard de 190', à 191 3 et le cinquième 
est en préparation. Tous nos étudiants doivent pouvoir 
consulter cet ouvrage magistral dans toutes les biblio- 
thèques. Son œuvre de jeunesse la plus frappante est son 
Histoire de Vépopée française, écrite en danois, parue 
en 188G, dont il existe une bonne traduction italienne. 
Ses articles sur François ^ illon, sur nos folklores sont 
nombreux. On lui doit encore une chrestomathie philo- 
logique, recueil de morceaux types de philologues fran- 
çais, pour prouver que cette science n'est pas le mono- 
pole exclusif de l'Allemagne. 

On ne fait rien de grand sans un pou de partialité 
passionnée. A l'origine do toute conception, il y a un 
mouvement d'amour. Josepii Bédier me disait : « Ce qui 
fait que l'œuvre de Nyrop égale celle de Littré, c'est 
l'amour. Il ne nous analyse pas h l'allomande comme du 
persan ou d<; l'indouslani ; s'il a surpris le .secret de noire 
mécanisme grammatical et do tout nolro développement, 
c'est (|u il n'est pas un pédant applicjué sur nos textes, 
mais un ami qui vit de notre vie. » 

l\yro|) en Danemark a orien(,é des générations, par 
delà r.VIlemagno prochaine et visible, vers la France, et 



PENDANT LA BATAILLE DF, VCIIDI N J.\l 

les a persuadées chaleureusement quelle avait beaucoup 
à leur apprendre encore. Fernand 13aldensperger me 
laconlaiL qu'étant de passage à Copenhague, il accom- 
pagna Nyi'op à 1 Université, entendit son cours, et que 
le savant professeur, après avoir commenté la scène pa- 
toise de Don Juan de Molière, demanda à ses auditeurs 
si lun d'eux voulait l'aire un peu d'enseignement mutuel 
franco-danois avec un agrégé que ses études venaient 
d'amener parmi eux : soixante candidats bénévoles s'of- 
frirent 

Un détail émouvant, c'est que ce philologue sans 
fautes, grand savant, travailleur productif, est atteint 
d'une maladie de la vue qui l'empêche de lire depuis 
quinze ans. Vous rappelez-vous Victor Brochard ? Mais 
Brochard philosophait. Comment Nvrop peut-il porter 
dans sa mémoire cette bibliothèque de textes qu'il 
invoque et qu'il crititpic '.' Comment, dédaignant les 
gênes physiques, peut il avoir 1 ùme si ardente ? Secondé 
par l'inébranlable vaillance de sa femme, il a multiplié 
depuis le début de la guerre les initiatives, les marques 
de sympathie et d'actif intérêt envers la France. 

Une belle image, n'est ce pas, ce savant frappé par 
vmc maladie de la vue qui renouvelle à sa manière la 
grande parole, que la France n a jamais oubliée, du 
noble roi Jean de Bohème, vieux et aveugle, à ses che- 
valiers : « Je vous prie et requiers que vous me -meniez 
si avant que je puisse frapper un coup d'épée. » Mais 
Crécy était une défaite. M"^' Nyrop, quand elle conduit 
son mari de ville en ville à travers le Danemark, pour 
qu'il combatte pour la France, 1 associe à une victoire. 

Pourquoi nous aime l-il si fort, ce savant, cet étran- 
ger ([ui n'est nullement un cosmopolite, mais un lils du 
Danemark proclamant, du milieu même de sa patrie, 
sa reconnai.ssance et son amour pour notre France .* Eh ! 
vous l'entendez bien ! l'un des hommes du monde qui 
ont étudié le plus ù fond la vie de la langue fran(;aise, il 



1\1 PENDANT LA BATAILLE DE VEHDUN 

avait trop accompagne notre nation au long des siècles 
pour se dcprendre de nous à l'heure qu'il nous mettait 
eu péril. Si vous voulez savoir dans le détail ses raisons 
de nous mettre au-dessus des Allemands, lisez sa 
fameuse brochure, sa conférence qui, après avoir obtenu 
immédiatement de nombreuses éditions dans les pays 
Scandinaves, se publie maintenant dans toutes les langues, 
et va paraître en français, grâce aux bons soins de M'"''Qui- 
rielle. 

rSyrop reprend le proverbe espagnol et veut que ce 
soit la formule de riiuinainc sagesse : Iialia par nacer, 
Francia para i'h'ir, Espana para morir. « En ces quelques 
mots, dit-il, l'esprit populaire espagnol a caractérisé les 
trois grandes nations romanes. Il faut naître en Italie 
parce que le climat est sain, mourir en Espagne parce 
qu''il y a beaucoup de couvents où Von peut passer sa vieil- 
lesse dans une pieuse tranquillité. Mais il faut vivre en 
France parce que c''est la terre promise de la beauté et de la 
joie ». 

Il le dit et le prouve avec l'accent le plus chaud : 

« La sainte flamme qui brille pour les générations hu- 
maines, tandis qu^cllcs avancent à travers les siècles, fut 
allumée à Athènes et à Rome, mais elle fut éteinte par les 
Barbares quand ils enhahirent V Europe. Après des siècles 
d'obscurité, elle se ralluma à Paris, et de la Ville-Lumière, 
elle brille sur le reste du monde, réchauffant, allumant, 
attirant. 

I) La France est la terre de la beauté. Son peuple a un sens 
inné de P harmonie des lignes, des couleurs et des formes; 
dans toutes les branches d; Vart nous trouvons les mêmes 
qualités, le clair, le précis et, avant tout, la mesure aussi 
bien dans la vigoureux et le violent que dans le léger et le 
gracieux. 

» L'admiration pour le Kolossal, V informe qui est carac- 
téristique de la culture des autres nations est inconnue en 
France. V exagérât ion, la répétition, le large et le pesant 



PENDANT I.V lîVTAILLK DR VEHOUN '2 ',3 

sont des éléments importants de fart cl de la littérature 
orientale par exemple. A la place du colossal la Grèce 
mit le grand, à la place du contourné et du stylisé, la Grèce 
mit le naturel, et ce sont las nations latines qui ont recueilli 
l'héritage des époques classiques. 

« La joie de la beauté qu'il y a chez les Français ne s^est 
pas seulement exprimée dans le grand art. Elle a mis aussi 
son empreinte sur tout ce qui appartient à la vie quoti- 
dienne, depuis les livres de prières du moyen âge jusqu^aux 
timbres, aux cartes postales, aux pièces de monnaie, aux 
billets de banque de nos jours... » 

C'est donc vrai ! Ce que nous sentions et savions, 
d'autres, placés à un point de vue tout différent du 
nôtre, le proi lainont sans restriction. Ce lointain étran- 
ger qui n'a nul besoin de nous, de qui les plus sûrs 
intérêts personnels seraient dans les universités alle- 
mandes, élève sa voix si claire, et son témoignage savant, 
sincère, nous condrnie dans la certitude que notre cause 
est juste, humaine. C'est ce que les gens de notre race 
laissés à leur naturel, désirent toujours savoir, avant la 
bataille. Au début du xiii° siècle, un pauvre chevalier do 
lAmiénois, Robert de Clari, un vrai type de poilu, 
raconte (juavant l'assaut de Constantinople les évoques 
prêchèrent et nionlrèrent aux pèlerins soldats que la 
bataille estoit droilurière. 

J'ai lu ces pages de Nyrop avec une grande émotion 
de plaisir et puis de gratitude pour notre pays et pour 
l'étranger qui nous aime. Depuis le début de la guerre 
et, chacpic jour plus nombreuses et plus ardentes, des 
paroles lointaines sont venues comme des rayons de lu- 
mière éclairer, mettre en valeur notre pays à nos propres 
yeux. Ceux qui nous célèbrent ainsi dans noire péril sont 
animés par un sentiment vrai et profond ([ui multiplie, 
élargit, élève notre patriotisme et la conscience de notre 
tâche. 11 appartient aux « littérateurs du territoire » de 
mettre à la disposition du public ces libérateurs qui 



a',', PENDANT LA BATAILLE DE YEHDUN 

viennent du dehors nous confunicr dans notre droite 
cause. A lire un Nyrop témoignant pour la France, nul 
de nous qui ne se sente un grain de limaille appelé, 
soulevé par l'aimant qu'est une grande patrie. Un tel 
défenseur est plus précieux pour la France que des cen- 
taines d'êtres moyens. 



XXXIX [bis) 

VALLE-INCLAN A PARIS 

rnOPAGANDE A L ÉTRANGEU 



6 mai 191 6. 

Nous avons en ce moment pour hôte à Paris lo grand 
écrivain espagnol, poète, dramaturge et romancier don 
Ramon Maria del Valle-Inclan y Monténégro. Il puise 
à l'ordinaire son inspiration dans son pays natal de 
Galice ; il en a peint la grandeur « barbare » dans la 
Gesle des loups (jui a été traduite en français, et son bio- 
graphe et traducteur français, Jacques Chaumié, le 
nomme un Celle d Espagne. Pourtant c'est le castillan le 
plus pur qu'il écrit, et dans tous les pays de langue 
espagnole il est tenu pour un maître admirable et savant. 

Dès le début de la guerre, \ aile Inclan a manifesté 
avec la véhémence enthousiaste (ju il apporte à toutes ses 
maniiestations, une ardente sympathie pour la France. 
Non seulement il a signé le manifeste de l'Intelligence 
espagnole, mais je crois savoir que c'est lui qui en avait 
pris l'initiative. Un remanjua (pie ses opinions carlistes 
donnent à son adhésion à notre cause une signification 
particulière. 

Vallc-Inclaii, (|ni a voyagé par loulc l'Amérique, 
n'est jairiais nciui en France. Comme HikImucI Kipling 



PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN '^',j 

el un ccrlaiii nombre des écrivains les plus estimés du 
public universel, 1 auteur de la Geste des loups vient 
visiter nos soldats dans leurs tranchées. C'est avec la plus 
vraie amitié qu'il va s'approcher ainsi du cœur de la 
France ; nous devinons quelle admiration émue il y 
trouvera. Ses confrères lui adressent le plus cordial salut 
de bienvenue. 



XL 

LE VOYAGE D ITALIE 
I 

AVANT LE DÉFAUT *. 
LES ÉTAPES DE LAMITIÉ FIUNCO-IT.\LIENNE 

S mai 1916. 

II n"y a qu'une seule guerre. C'est de quoi l'opinion 
doit prendre conscience dans chacun des pays de 1 En- 
tente. Aujourd hui, l'Italie est en train de surmonter 
ses dernières hé.silations et déclare officiellement qu'elle 
n'a pas d'autre but que les combattants de la Meuse et 
de la Dvina... Dans le même moment, nos amis et alliés 
veulent bien m'invilor à passer les Alpes pour demeurer 
quelques jours au milieu de leur vaillante armée. J'ac- 
cepte avec empressement. Que mes lecteurs excusent 
mon absence ; à mon retour, je ne manquerai pas de 
leur faire mon rapport et d'aider, selon mes forces, ;\ 
dissiper ce qui subsisterait des malentendus détestés qui 
retardèrent Tunitéde l'action militaire et diploniatiquo, 
I unité du front, assurée aujourd'hui par la Conférence 
de Paris et par l'entente des états-majors, 

14. 



■2\6 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Tout naturellement, avant que je me mette en route 
et que je voie et que j "entende, je repasse en esprit le 
chemin parcouru, les étapes de l'amitié Iranco-italienne, 
Vieux pèlerin des routes d Italie, je suis 1 un de ces 
Français, fidèles à l'antique vérité, qui ne cessèrent 
jamais de célébrer la force animatrice de cette terre des 
chefs d'œuvre. Aujourd hui, nous voulons tous une 
extension de l'amilié Iranco-italienne sur tous les ter- 
rains : intellectuel, économique, linancier, militaire. 

Les artistes ont toujours travaillé à une diiïusion plus 
grande de la pensée latine sur les deux peuples. Quelque- 
fois, on a reproché aux écrivains français amis de lltalie 
de se tenir en contact avec son passé, plutôt qu'avec ses 
manifestations quotidiennes. Ils en avaient plusieurs l'ai- 
sons. En tous lieux, nous serions inexcusables de ne pas 
aller d'abord à ce qui est éternel, mais en Italie le pré- 
sent, parfois, serrait le cœur d un Français. 

Quand j'avais vingt ans et que j étais llicite delà Villa 
Médicis, à Rome, j ai entendu un homme politique, 
philosophe et publiciste, homme d action et de réilexion, 
M. Bonglii, déclarer : « Chez nous, quelque soit le parti 
qui occupe le pouvoir, une chose est nécessaire et 
durera, l'alliance allemande. » 

Que pouvait dès lors un jeune Lorrain.' Retourner à 
la Villa Médicis, visiter Raphaël et Michel-Ange, les 
tombeaux de la voie Appicnne, les traces émouvantes 
de Claude Gelée et de Chateaubriand et se tenir en 
dehors de la vie la plus actuelle. 

En Itîilie, trop souvent, nous avons éprou>é l'amer 
sentiment d'aimer sans ètie aimés. Mais cpiand l'aube 
d une Europe nouvelle se leva, la nation aimée détacha 
ce mascjue léger qui la cachait. VovH h)i/|! L'Allemagne 
déclare la guerre à la France. V oilà le peuple italien 
incertain, angoissé, l/ltalie est elle obligée, par le seul 
jeu des alliances, de prendre les armes contre notis ■' 
Sur 1 heure, dans 1 Ame populaire, les (juerelles que 



PENDANT I.A MATAII.l.E Dli vr.HDUN 



'i',7 



I Allemagne avait lanl avivées s'efl'accnt, on inèmo temps 
([ue se réveille la vieille haine contre lAutrichc. Ne 
symbolisait-elle pas, cette haine, les plus glorieux souve- 
nirs (Je lllalio moderne? Tout de suite le ministère prit 
un parti : In Triple-Alliance ne lobligoait nullement à 
s'associer à l'agression allemande... 

La conscience populaire respira plus à Taise, mais 
(juelle serait l'issue de la lutte l'ormidable? u Nous avons 
[irissé d'une angoisse à Vautre «, dit un professeur italien, 
l'un des meilleurs historiens d'aujourd'hui. 

Morhange, Charleroi ! Le torrent germanique semble 
tout emporter. L'Italie reçoit les communic^ués alle- 
mands, et, de France, à peine quelques rares nouvelles. 
Une tristesse muette remplit les cœurs. On a saisi le 
sens de la partie (|ui se joue. Pas une parole ([ui puisse 
nous blesser, beaucoup d anxiété seulement. On espère 
le miracle français. 

C'est la bataille de la Marne. De suite la prodigieuse 
intelligence italienne qu aucun mot ne trompe a com- 
pris. Ailleurs, on épilogue sur les contradictions des 
communir[ués, pas en Italie. Forrero salue « la victoire 
lie la civilisation ». D'autres voix lui répondent. Le maire 
à demi-paysan d'un bourg de la côte Adriatique dit à un 
Français : a Sur la Marne s'' est décidée dans le monde une 
grande question : il s''asissait de savoir s^il y aurait encore 
des hommes libres. » 

Un long hiver de quarante-quatre ans se dispose à. 
lleurir dans le printemps de 191 5. Le ministère, calme 
et résolu, prépare son œuvre immense : réorganisation 
de l'armée, mise en état de la défense nationale, reven- 
dication des frontières naturelles et des provinces irre- 
flenie. Un Français arrive à Rome et voici qu'il soulève 
l'enthousiasme. Quel signe d'un nouvel état d'esprit ! Le 
7 avril Kji J, le général Pau visitant le Forum, l'illustre 
archéologue Boni lui présente un boui|uet de lauriers 
romains et de roses « France » poussés dans cette lerrc 



248 PENDANT LA UATAILLE DE VERDUN 

glorieuse. En vain la force alleinandc et ses manœuvres 
troublent ciuclijues Italiens; le roi et le ministère en 
appellent à la nation. Soulevées à la voix de Gabrielc 
d'Annunzio, les foules de Rome, de Milan, de Gênes, do 
vingt autres villes, demandent à prendre leur place pour 
le combat, selon Ibonneur et selon le droit. Dans la 
lumière dorée du printemps romain, à 1 ombre des lau- 
riers, le peuple réclame la guerre, et les cortèges 
immenses du Capitolc et du Pincio entraînent l'Italie 
entière. Les pompes qui se déroulent donnent à la déci- 
sion virile d un peuple un caractère d indicible beauté. 

La guerre nationale commence. Dès 1 abord, les 
armées portent leur élan au delà des frontières, s'assu- 
rent les passages et les cols dans les hautes montagnes, 
et pressent vigoureusement les positions aulricliienncs 
de 1 Isonzo et du Carso. La parole première de Gabrielc 
d'Annunzio continue de mûrir : En vérité, avait-il dit 
plusieurs mois déjà avant sa rentrée en Italie, notre 
tâche est bien plus sévère que (^achever l'agonie du vau- 
tour. Sans doute, « le vieux pontife armé de la liberté 
latine », celui que les volontaires des Vosges dressèrent sur 
son cheval pour la dernière fois, attend au cœur même de 
Trente la libératrice, assis à l'ombre de la statue redou- 
table... Mais bien plus généreuse est la tâche de (ocelle dont 
la vie crût avec la libre vie de Vhomme, et dépérit avec sa 
ruine ». // faut que par une action plus éclatante elle mérite 
d''entrcr, avec les rudes chevaux de ses Maremmes et toutes 
ses belles bannières déployées, dans les villes impériales, 
quand le triomphe des nations sur la horde sera célébré... » 
Fa le jour même où la déclaration de guerre éclatait 
dans la Ville enfiévrée, il m'avait télégraphié : « Nous 
avions deux patries, et, ce soir, nous en avons une seule, 
qui va de la Flandre française à la mer de Sicile. 

C était proclamer l'unité de front. De mois en mois, 
on s y achemine. Un progrès continu manifeste claire- 
ment l'opposition foncière entre 1 llalio et l'Allemagne. 



pRNDAN'i' i.v i;.vr\n,i.i: i)F, vnnDUX u'jc) 

La solidrtiilc croissante contre 1 advorsairc commun, 
I union toujours plus étroite à réaliser clans tous les 
ordres de l'activité, voilà les vérités qui s imposent à tous 
dans l'Italie en guerre. 

« L'Allemagne s^est déshonorée à jamais ; après la paix, 
elle portera le poids de sa défaite morale », déclare le 
Carrière délia Sera. «Vennenii, affirme M. Sonnino dans 
un retentissant discours, a manqué sous Verdun ce qui 
était le but principal de son assaut par surprise ; il n'est 
pas parvenu à provoquer en France, ni dans les pays 
alliés et neutres un seul mouvement de dépression et de 
découragement. » Luzzatti s écrie : « Amis, anciens et 
dévoués, adversaires acharnés, tous aux jours de Verdun 
ont senti grandir ou s''affermir leur admiration pour la 
France. » Et dans un commentaire des plus significatifs, 
le Secolo écrit : « La parole de Sonnino marque un progrès 
sensible de Vltalie dans la voie de l'union avec ses alliés. 
Tout d'abord l'Italie a refusé de s'associer à l'agression 
des Empires centraux. Puis elle a revendiqué son droit à 
ses territoires « irredenti », prenant ses armes pour assurer 
ses frontières. Elle en est venue maintenant à une guerre 
de solidarité avec l'Europe qui se défend contre le péril 
allemand. » Voilà l'exposé presque officiel de la façon 
donti Italie considère non pas sa guerre, mais la gvicrre. 

C'est le sentiment de la nationalité italienne qui 
monte à la surface, brise les liens du passé et dépossède 
de leurs arguments les représentants des ancit'nnes habi- 
letés. 

Il existe en Italie un parti neuf, ardent et savant, (\u\ 
compte peu de représentants à la (Uiambre, mais rallie 
dans le pays la plus belle jeunesse. Sa pensée vaut 
comme vme force d'avenir. C'est le parti nationaliste. Il 
prétend — nous ne prenons pas cette opinion à notre 
compte — que la place de l'Italie dans l Entente a été 
jusfju ici secondaire, et sans plus tarder, 11 veut que 
l'Italie déclare la 'aierre à rVllenia.unc : 



aJO PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

(( El ccncsl pas une déclarallon platonique de guerre 
qu il nous faut; elle ne changerait rien à la situation. 
L essentiel est que 1 Italie soit présente, et dignement 
présente avec des forces suffisantes pour la tâche et pour 
notre rang, partout où lEntente voudra porter à l'AUe- 
magnc le coup décisif : en Orient, et c est de là que doit 
partir l'assaut : sur le front occidental, en Flandre, en 
Champagne, en Alsace, si on le juge plus opportun. 11 
s'agit d un prohlème technique, à résoudre selon des 
principes techniques. Au point de vue politique, il 
importe que les armées allemandes trouvent sur leur 
route les soldats italiens » (M. Alfredo Rocco, dans Vldea 
Nazionale). 

Quelle netteté ! Ce qui est tout à fait intéressant, c'est 
le point de vue auquel se place ce parti de la jeunesse. 
A ses yeux rien ne compte que lintérèt de l'impéria- 
lisme italien. Il se llatte de couper net avec les partis et 
les thèmes de la veille. 

« C est avec une âme de combattants, dit-il, non avec 
une âme de spectateurs et de juges que nous devons 
décider. Il ne s agit pas de décerner un prix de vertu à 
lAllemagne ou à la France, mais de vaincre. On peut 
admirer la force organisatrice, les vertus patriotiques, 
l'esprit militaire de l'Allemagne, et croire qu'il faut 
mener avec plus d intensité et de vigueur la guerre 
contre elle. On peut, par contre, avoir le plus profond 
mépris pour la démagogie parlementaire française, et 
penser (pie nous devons aider la France à repous.ser 
1 atta(|ue allemande, si Ion estime qu'aujourd hui le 
salut de la France est nécessaire à notre victoire... » 

Sans doute je me surprends à legretter (|u"à ce rude 
accent ne se mêle pas un peu de la pensée plus tendre 
du savant danois Nyrop. dont je vous parlais hier, qui 
vent le salut de la France pour lagrément et la beauté 
de l'univers, et je garde ma plus fraternelle inclination 
pour nn Gabrielc d'Annunzio, (pii de toute sa réflexion 



\ 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnDUN ait 

aime la France, autant qne nous admirons la divine 
terre d Italie, mais je n'ai rien à objecter cot)tre la rude 
logique des nationalistes italiens. Leur intérêt national, 
disent-ils, coïncide, en ce moment, avec l'amitié fian- 
çaisc. Cuifjue simin. Réjouissons-nous de constater que ce 
n'est pas 1 esprit des nations étrang(TCs cpii agit sur 
1 Italie, quand elle étoull'e chaque jour davantage ce qui 
subsistait en elle de pensée germanisante; admirons 
quelle s'engage dans une collaboration plus ardente et 
plus étendue à mesure qu'elle accueille ses tendances 
profondes, ses besoins positifs; attendons toute amitié 
de cette conscience où chaque jour s élabore un senti- 
ment plus clair des conséquences de 1 Entente, — et, 
d'abord, rendons justice à ce qui déjà fut réalisé. 

P.-S. — Un témoignage entre autres de cette activité 
concertée que les deux pavs veulent mener dans tous les 
ordres, c'est T Exposition dœuvres artistiques françaises 
se rapportant à la guerre, qui s'ouvrira le lo mai, à 
Rome. Le prince Jacques de Broglie a voulu mettre sous 
les yeux du peuple romain les scènes de la guerre telles 
cpielles se déroulent sur notre territoire et que les ont 
vues nos plus grands artistes. L'héritier des Colonna, le 
prince Paliano, pour cette haute manifestation, a offert 
la galerie de son magnili([ue palais. La reine Marguerite 
présidera l'ouverture de cette exposition, où le public 
romain veut trouver une occasion nouvelle d'affirmer 
l amitié franco-italienne. 



PENDANT l.A BATAILLE DE VERDUN 



XLl 

LE SÉNAT SUPPR!Ml^KA-T-iL DEMAIN 
LA CHARITÉ PRIVÉE? 

•}.î. mai »9i6. 

Je voulais dès aujourd'hui rendre compte à mes lec- 
teurs du vovage que le grand quartier général italien a 
bien voulu m inviter à l'aire sur le Iront de ses armées, 
mais je dois remettre -à quarante-huit heures le début de 
mon rapport, car, en arrivant à Paris, je trouve engagée 
devant le Sénat une grave question qui veut qu'on la sur- 
veille et ne souflre pas de retard. 

Mes lecteurs la connaissent déjà. Je leur ai dénoncé 
au -Il avril « une conspiration contre lesceuvres de guerre ». 
Je leur ai dit qu'il y avait au Sénat un certain projet 
dont les auteurs voulaient à tout prix enlever durgence 
le vote. 

Notre article fit échouer le complot ; on nosa pas 
brusquer ainsi le dénoùment. La discussion que 1 on 
voulait étrangler a continué et continuera encore 
mardi. 

La séance que tiendra demain le Sénat peut devenir 
hislori(|ue. Elle va rompre lunion sacrée, ou bien, sui- 
vant la décision de nos sénateurs, elle sera le point de 
départ d un magnifique progrès, laube d'un large déve- 
lo[)p 'ment où s'épanouiront les deux qualités essentielles 
(jue l'univers nous reconnaît, je veux dire I initiative et 
la générosité. 

il s'agit d'épurer et de discipliner une silualion créée 
par la guerre. Le problème est inunense. Qu'il me soit 
|)erniis de l'exposer sèchenienl el de ne m'adresser <ju"ù 



l'ENDANT L.V BATAILLE DK VERDUN 'i'j3 

la raison du lecteur. Quand on parle des œuvres de 
guerre, il est aisé d'émouvoir la sensibilité. Dédaignons 
cet argument facile. L'ensemble de ces œuvres est excel- 
lent ; (|ucl(iues-unes très rares, suspectes. Aucun citoyen 
n'a le droit de se désintéresser de celte immense question 
{[ue 1 on veut régler ù la liàtc, dans un intérêt de parti. 

Au lendemain de la mobilisation, il y eut dans toutes 
les régions du pays, à tous les étages de la société, des 
misères, des catastrophes, des ruines. Les pouvoirs 
publics n avaient pas prévu ces désastres. C'est d'ailleurs 
la preuve convaincante (jue nous ne i'ùmes pas les agres- 
seurs. Nous n avions ([uasi rien prévu en vue de la 
guerre. 

Ce désarroi fut lan'aire d un instant. A peine les 
cloches avaient-elles cessé d'appeler aux armes, que déjà 
surgissaient des volontaires pour secourir ceux de nos 
frères qui avaient besoin d aide. C est une belle histoire 
à écrire que celle de ces gens de tète et de cœur qui pen- 
sèrent aux ou\ riers et ouvrières sans travail, aux enfants, 
aux malades, aux personnes aisées soudain réduites à 
un état voisin du dénùment, puis aux blessés, au.x mu- 
tilés, aux réfugiés, aux prisonniers. Frédéric Masson a 
écrit plusieurs chapitres de cette histoire-là. 

Tous les Français, toutes les Françaises voulaient 
« servir ». Il fallait improviser; il fallait réunir les dons 
de toutes sortes et de toutes provenances, en argent et en 
nature, les clas.ser par catégories, les expédier dans les 
endroits où ils étaient le plus nécessaires. Tous se 
dévouaient ; bien peu étaient capables de diriger. La 
générosité publitjue suppliait ([u on 1 employât. On dut 
de toute nécessité organiser des groupements, recueillir 
dc-i souscriptions et ilistribuer des secours : ce lurent les 
œuvres de guerre. 

L ensemble de ces a.ssociations de bonnes volontés et 
de ces dévouements fut, durant de 1res longs mois, 
presque exclusivement d'initiative privée. L,e gouverne- 



■l5\ PENDANT LA l'.ATAILLE DE VERDUN 

iiienl avait d autres occupations angoissantes et très 
nobles, où nul particulier ne pouvait songer à le sup- 
pléer. 

Après un an, on a commencé à « se retourner ». On 
a eu plus de calme pour se rendre compte de la situa- 
tion ; on a eu le désir très normal de laniéliorer et de 
débuter par la suppression des abus, iné\itables en de 
pareils bouleversements. L"lieurc des juristes avait 
sonné. 

En examinantle Ibnctionnement des œuvres de guerre, 
ils Y découvrirent des illégalités de l'orme et des abus de 
gestion. 

Les abus de gestion .' Quon les dénonce donc aux tri- 
bunaux. Ils ne seront jamais trop sévères. Nul besoin de 
loi nouvelle et spéciale. Le Code pénal a prévu l'abus de 
confiance et 1 escroquerie. 

Mais, disent nos légistes, il y a aussi des illégalités. 

En quoi consistent-elles .' 

Gens de la ville et gens de la cour, oyez : aucune 
association (sauf celles, fort rares, qui sont reconnues 
d utilité publique) n'a le droit légal de recevoir des dons 
et des legs. En l'ait de ressources, les associations simple- 
ment déclarées (c est-à-dire (|ui ont, au moment de leur 
fondation, fait une déclaration de naissance à la préfec- 
ture) ne peuvent posséder, outre les subventions de 
l'Etat, des départements et des communes, que les coti- 
sations de leurs membres (article G de la loi du 
i'^'' juillet Hjoi). Telle est la règle incontestée. 

Celte disposition légale est-cHe apprupiée.' 

Toutes les personnes compétentes afiirment que, sur- 
tout en ce qui concerne les dons, elle est universelle- 
ment violée, dans toute l'étendue du territoire, au nonJ 
et au midi, à lest et à I ouest, dans la métropole aussi 
bien <|ucdans les colonies et les pays de protectorat, par 
toutes et cliacune des associations existantes, <ju elles 
soient associations régulièrement déclarées ou desimjiles 



l'ENDAXT I,A B.VTAIM.R DK VKUDUN a'jJ 

groupements de l'ail, (|u'clle3 soient éphémùrcsou perma- 
nentes. Et cette illé^'alitc est tellement clans les mœurs 
c|u elle a été commise durant treize mois, avec la plus 
• complète sérénité, avec la pleine approbation et la plus 
elï'rontée complicité de toutes les autorités gouvernemen- 
tales, par lœuvre de guerre de beaucoup la plus impor- 
tante, par le Coinilcdu Secours national, (pii compte parmi 
ses membres les plus actifs le plus liant magistrat de ce 
pays après le garde des sceaux : M. le premier président 
de la Cour de cassation. 

Durant treize mois, le Journal officiel de la République 
française a publié, sans jamais réussira émouvoir la cen- 
sure, ni le parquet, les souscriptions, près de dix millions, 
illégalement reçues par le comité illégal du Secours 
national. 

Il y a mieux : les personnes compétentes ajoutent 
([U il est impossible à une association ([uelconque de 
vivre sans commellre journellement des infractions à cet 
article G de la loi de hjoi, nolannnent, il n'est pas un 
député, pas un sénateur, pas un ministre, pas un seul, 
qui n'ait sur la conscience mille infractions de ce genre, 
car il n'en est pas un seul qui n'ait sans cesse à donner 
des subventions, c"est-à-dircen termes juridiques, à faire 
des dons, à des associations artistiques, littéraires, politi- 
({ues, électorales, sportives, etc., non reconnues d'utilité 
|)ubli(pie. 

Tout cela était grave. Des juristes s'en sont émus. Sou- 
dain. Ces juristes, dont je veux ignorer les noms et 
encore plus les intentions, ont imaginé, les Allemands 
étant encore à \oyon, (pi'il fallait mettre un terme im- 
médiat à cette illé''alité. 

o 
Mais... 

J appelle dune manière pressante votre attention sur 
ce mais. 

Mais on ne fera rentrer dans la légalilé ni les associa- 
tions littéraires, ni les artistiques, ni les sportives, ni 



■ll)6 PENDANT LA DATAILLE DE VEIIDUN 

les politiques, ni les électorales... On n'obligera à la léga- 
lité, 011 ne vise que les associations charitables. 

Bien plus, panai celles-ci on ne frappera que celles 
qui répondent aux nécessilés les plus nombreuses et les 
plus urgentes. 

On ne veut obliger à cette fameuse légalité que les 
œuvres de guerre. « Elles sont un moyen d influence, 
nous ne voulons pas le laisser à nos adversaires. » Tel est 
le triste mot chuchoté par ceux à qui la guerre n"a rien 
appris et dont le cœur n'est qu'un guerrier de guerre 
civile. Et froidement les voilà qui empruntent à 1 Alle- 
magne une loi de 191 5. 

Us l'empiunteiit à IWllemagne. C'est le rapport 
Mauger qui nous indi(pie cette origine du projet. Et je 
m'en scandalise parce que c'est notre mérite, je le disais 
plus haut, que notreinitiative et notre générosité, et que 
je trouve insensé de les régler à 1 allemande, selon l'es- 
prit d'un pays où précisément ces deux vertus françaises 
n'existent pour ainsi dire pas. 

sottise ou méchancelé d'un tel emprunt ! 

Ecoutez donc cette pensée allemande sous laquelle on 
veut nous faire vivre ; écoutez le projet <juc je supplie le 
Sénat de ne pas voter demain mardi. 

Désormais toute association s'occupant d'œuvres de 
guerre « à titre principal ou accessoire » ne pourra ni 
subsister, si elle existe déjà, ni se créer, ni adresser 
« sous (juelque forme que ce soit » un appel quelconque 
à la « générosité publi(|ue », sans une autorisation préa- 
lable. Cette autorisation ne pourra lui être accordée <|uc 
par le ministre de l'Intérieur, seul et unicjue juge 
(article ij. .\u reste, ce ministre n est jamais obligé de 
répondre à une demande d'autorisation (article 'i) ; il 
n'est pas davantage obligé de motiver son rofus d autori- 
sation (article i). A t-il donné l'autorisation, il peut tou- 
jours la retirer, mvme après des années. Il est le seul et 
uni(jue juge ; la loi se plaît à le répéter, et en cette «pia- 



PENDANT LA. BATAILLE DE VERDUN 'l^-j 

lité il possède un droit absolu de supprimer sans explica- 
tions lœuvre la plus sérieusement organisée. Et cette 
suppression, il la prononce sans délai, sans motif, sans 
débat, sans recours (article (>). 

Vous vous étonnez, vous vous récriez, vous ne voulez 
pas me croire. Dans un pays civilisé, on ne saurait con- 
damner même le pire des malfaiteurs, à plus forte raison 
les membres dune œuvre cliaritable, sans leur assurer la 
publicité des débats, la liberté de la défense et une sen- 
tence motivée. Il n'est pas admissible qu'à partir du 
a'i mai la vie et la mort de toutes nos œuvres dépendent 
de la seule volonté du juge essentiellement politique que 
sera toujours un minisire de llntérieur. 

Je comprends et je partage votre indignation. Je m'ex- 
pli(jue que vous ne vouliez pas me croire. Mais regardez 
du côté du Sénat. M. de Lamarzelle s'est très éloquem- 
ment mis en travers de cette opération détestable et 
rapide ; n'empècbe qu'elle va aboutir si 1 opinion 
publi(jue tropjustement accaparée par d autres angoisses 
continue d'ignorer ce que l'on perpètre. Citoyens, 
écoutez, comprenez, protestez. Il est temps. 

II se peut qu'il y ait eu dans les œuvres des abus. 
Tous les honnêtes gens demandent (ju'ils soient réprimés 
impitoyablement. Mais il serait liontoux ([uecet honnête 
prétexte servit à une opération partisane. Il ne faut pas 
que des sectaires, en invoquant le souci de la moralité 
publique, se donnent le moyen d'étrangler les œuvres 
do bienfaisance utiles, et ([vi'ils détestent simplement 
parce qu elles sont ducs à l'iniliative et à la générosité 
de ceux qu'ils tiennent pour des adversaires. 

Combattons l'escroquerie, si elle existe; assurons le bon 
ordre, si la discorde s'introduit dans les œuvres, mais ne 
créons pas un de ces nouveaux movens de régner, un de 
ces instruments électoraux dont la l*'rance peu à peu 
dépérissait. 

Je n'admets pas que nous donnions aux préfets la 



•2 58 PKNDANT LA BATAILLE DE VERDUX 

faculté de refuser, voire de retirer par acte de bon plaisir, 
sans motif et sans recours, l'autorisation administrative 
à toute œuvre dont liniluence lui déplaira, 11 est d'autres 
movcns d'assurer llionnêteté de la bienfaisance et de 
garantir le bien des pauvres. 

Quels moyens .* Gomment et par quelle méthode 
pourrait-on aboutir à ce quil y a d'honnête dans les 
soucis du Sénat? Je n'ai plus le temps de l'exposer 
aujourd'hui. Permettez-moi de vous renvoyer à demain. 
Demain j'essayerai do vous expliquer que tous les bons 
Français du Parlement et de tous les partis, sans excep- 
tion, sont parfaitement capables de se mettre d'accord 
pour supprimer tout abus dans la gestion du bien des 
pauvres et (pie pour arriver à ce résultat il est inutile 
d'installer la loi injpériale allemande de 1910 à la place 
Beauvau. 



XLII 

DERNIEU Ai»PEL .VU SÉNAT POUR 
LES ŒUVRES QUE L'ON VEUT .\SSERVIR 



■2> mai i<mC. 

Si le Sénat vole sans une iicuie modiiication le texte 
dont je vous parlais hier et qui attribue au ministre de 
l'Intérieur des pouvoirs autocratiques sur toutes les 
œuvres de guerre, voilà une loi ([ui devient définitive, 
iminédi.ilenicnt applicable, et c'en est fait, dés ce soir, 
des libres initiatives de la générosité. 

La Chambre, en elTcl, a déjà voté ce lexle et n'a pins 
à le revoir si rien n'y est changé. 

Je me refuse à croire à ce désastre. La loi jiroposéc au 
Sénat est saugrenue, inrohérenfe. Imiiossible (pie des 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN JiJ() 

gens honnêtes et intelligents, après examen, 1 acceptent. 
J'ai confiance f[nc cet apros-midi rédifico, bâti trop pré- 
cipitanimont cl do mauvaise maçonnerie, va sécroulcr 
avec fracas. 

Plusieurs modilications graves paraîtront nécessaires 
à tout homme de bon sens, quels cjue soient d ailleurs 
ses passions et ses principes. 

D abord, je priequ on porte les yeux sur b; droit ([uon 
voudrait donner au ministre de 1 Intérieur de ne pas 
motiver son refus d autorisation. Je ne veux pas croire 
que là-déssus les sénateurs s'entètcnt. Sans doute, au 
cours de la discussion générale de jeudi et vendredi der- 
niers, aucun des orateurs officiels — ministre de l'Inté- 
rieur, rapporteur ou président de la commission — n"a 
promis de renoncer à soumettre à 1 autorisation préa- 
lable toute œuvre charitable soccupant des victimes de 
la guerre. Mais un fait s'est passé, digne de remarque 
pour quiconque connaît 1 amour-propre en somme légi- 
time de tout législateur : en dépit des ([uestions pres- 
santes des membres de 1 opposition, nul des partisans 
de la loi n a osé soutenir cju'il n y aurait pas lieu de 
tempérer le pouvoir du ministre de l'Intérieur, en l'obli- 
geant à motiver son avis. Le ministre refuse d autoriser 
une œuvre. Au moins f[u'il sen explique. Les motifs de 
sa sentence permettront un recours devant le Conseil 
d'Etat. La haute et honnête assemblée administrative 
mise en présence de « raisons » pourra les discuter, 
parfois les rejeter... On ne voit pas quelle objection la 
majorité du Sénat trouverait à élever contre cette 
modeste amélioration du texte qu'elle examine. 

Voilà une première retouche inévitable. J'en vois une 
seconde, beaucoup plus grave. 

Le ministre de 1 Intérieur reçoit de ce projet le pou- 
voir de retirer lautorisation à toute (inivre, c est-à-dire 
do la supprimer purement et sinq)lement, sans délai, 
sansmolij, sans débat, sans rcconrs. G est in.sensé. ('lincun, 



■2()0 PENDANT LA «ATAILLE DE VERDUN 

je le veux croire, répole avec moi : « C'est insensé », et 
le Parlement qui élargissait hier les droits de la défense 
des déserteurs devant l'ennemi, ne refusera pas aux 
promoteurs et directeurs des œuvres de guerre le droit 
de se faire entendre par leurs jvigcs. 

Enfin, troisième retouche. Je viens d écrire juges au 
pluriel. C est à dessein, car on ne saurait maintenir le 
« juge unique », alors surtout qu il s'agit du ministre 
de 1 Intérieur. Et les recours contre les retraits d'auto- 
risation seront « suspensifs », c'est-à-dire que les retraits 
d autorisation ne seront pas suivis d'effet avant que le 
juge d appel se soit prononcé. Ne pas donner d'effet sus- 
pensif à un recours devant le Conseil d'Etat, qui met 
d'ordinaire dix-huit à vingt-quatre mois pour se pro- 
noncer, serait ajouter à l'exécution sans phrase la plus 
indigne dérision. 

Il y aurait bien d'autres points à relever. J'ai parlé 
d incohérence; bornons-nous à un exemple, significatif: 

D après l'article i''"", la loi nouvelle n'atteint que les 
particuliers et groupements qui font appel à la généro- 
sité publi([ue pour des souffrances occasionnées par la 
guerre, et ce, d'une façon habituelle. Mais si l'on se 
reporte à 1 article i, ainsi (|u'à l'intitulé de la loi, les dis- 
positions nouvelles, viseraient, au contraire, tous ceux 
qui, individuellement ou collectivement, feraient une 
seule fois appel à la générosité publique pour une œuvre 
(juelcon(|ue ! — Impossible de se contredire plus complè- 
tement. 

C'en est a.sscz de ces qualrc considérations pour nous 
a.ssurcr que le Sénat retouchera la loi, et (ju'ainsi clic 
reviendra devant la Chambre. La Haute Assemblée 
liendra à honneur de ne pas insérer dans nos Codes, 
avant de l'avoir refondu, ce texte dont la méchanceté est 
|)<Mit-élre une siinj)le. maladresse. Il fut voté par la 
Chambre à la fin d'une séance de janvier dernier sans 
nticun débat. Et depuis longfenqts déjà la loi était au 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 26 1 

Luxembourg quo son existence n'était pas connue de 
deux douzaines d'hôtes du Palais-Bourbon. Disons-le en 
passant, ce ne sont pas là des méthodes do travail 
propres à rehausser la gloire du parlementarisme tel 
que nous sommes arrivés à le pratiquer. 

Au reste, le Sénat perd petit à petit sa foi dans son 
texte. Le ^o avril dernier, jeudi saint, en fin de séance, 
le président du Sénat ayant fait aborder la discussion 
du projet, le président de la commisssion, M. Strauss, 
déclara indispensable de le voter avant Pâques. Il ne 
restait plu.s (ju une séance; celle du samedi saint. Le 
matin do ce jour, je me permis de dénoncer ici même 
celte affreuse situation. J ai grand plaisir à reconnaître 
que, laprès-midi, M. Strauss se mit d'accord avec M. de 
Lamarzelle pour renvoyer le débat après Pâques. De 
toute évidence, la justice et le bon sens exigeaient cet 
ajournement. M. Strauss pourtant doit être loué d avoir 
résisté à la tentation d enlever le vote d'urgence, par un 
coup de force de la majorité, comme il faut avouer que 
c'était en son pouvoir. 

M. Strauss lit mieux encore. Je prends au pied de la 
lettre la déclaration finale de son discours au Sénat, et 
j'espère qu'il emploiera l'autorité dont il jouit auprès 
de ses collègues pour réaliser son programme aussi noble 
qu'opportun. 11 a dit : 

<{ Nous entendons non seulement que toutes les 
œuvres de bienfai.sance qui ont été créées depuis la 
guerre ou qui se sont transformées à 1 occasion de la 
guerre, ne soient en aucune façon atteintes dans leurs 
ressources, paralysées ou entravées dans leur fonctionne- 
ment, mais nous voulons encore qu'elles se développent, 
(|Ti elles s amplifionL afin do porter à son [ilus haut point 
do rendement l'cITorl do la bonté française et de la soli- 
darité nationale. » 

But très noble. Comment l'atteindre ? Je cite encore 
M. Strauss : 



■ibj. PENDANT LA BATAILLE PE VERDUN 

« Dans un intérêt évident de contrôle que yo\is recon- 
naissez avec nous (oui, sur la nécessite du conlrôleje 
maccordc, chacun doit s'accorder avec M. Strauss) et 
pour qu'aucune suspicion imméritée ne plane sur l'en- 
semble de la pliilanlliropie française, nous voulons uni- 
quement établir, pour la durée de la guerre, un régime 
de contrôle sans tracasserie, sans vexation, qui donne à 
1 opinion publique les garanties qu elb' O'^t on droit 
d'exiger. « 

Très bien ! De ces lignes je lais mon programme. 
Notre accord est parfait. Je veux, moi aussi, un contrôle. 
Mais voyons qui lexercera, comment sera composée la 
commission de contrôle. 

Le projet n'y met que des fonctionnaires et, en 
nombre infime, des représentants dœuvres privées mais 
désignés par le ministre de l'Intérieur ou les préfets. 
Parlons franc : ce personnel est trop cxcluslvcmentonî- 
ciel, serait trop tatillon, trop exposé à subir les iniluences 
de la politique. Si l'on a sincèrement l'intention de se 
maintenir sur le terrain de l'union sacrée, il ne semble pas 
qu'on pui.sse trouver une meilleure fornnile f|ue celle 
de la proposition primitive déposée à la Cbani])re par 
trois socialistes et radicaux-socialistes, MM. Landry, 
Breton et Honnorat : 

« Dans clia(pie département, disaient-ils, il est cons- 
titué un conseil départemental de l'Assistance publique 
et privée, composé de cin{| membres désignés par le 
préfet, de cincj membres élus par les établissements de 
bienfaisance situés dans le déparlement, suivant des 
règles qui seront déterminées par un règlement il admi- 
nistration publi([ue (j'aimerais beaucoup qu'on précisât 
dans la loi même <)u auront voix élective toutes les 
œuvres de bienfaisance constituées (>n association déclarée) 
et d'un onzième membre faisant fonction de ])rrsitlenl, vl 
nonnné j)ar les dix mendires précités ». 

Ouant à la nécessité d'une autorisai ion j)réalable. 



PENDANT LA liATAILLK DE VERDUN 7.G'i 

(juant à la possibilité éternelle du retrait pur et simple 
de l'autorisation, ce sont là des disposilion>< draco- 
niennes, qu il est manifestement impossible de main- 
tenir. Rien de plus aisé que de les remplacer par la né- 
cessité d'une déclaration. La formalité de la déclaration 
donnerait ipso facto, 1 existence à toute association qui 
laurait accomplie et qui vivrait désormais sous l'égide 
des lois et du droit commun : siib lege libertas. 

Tel est déjà, du reste, le régime de toutes les associa- 
lions ouvrières dites « syndicats », à qui il est arrivé, si 
mes souvenirs ne m'abusent, de créer aux pouvoirs pu- 
blics des embarras un peu plus sérieux que les œuvres 
de guerre. 

La déclaration cl la publicité, c'est encore le régime 
de l'ensemble des sociétés commerciales, et quelques- 
unes d'entre elles, si j'en crois la chronique de la Gazette 
des Tribunaux, font à l'argent du public des appels qui 
ne tournent pas toujours à 1 avantage de leurs clients. 

Envers ceux qui veulent faire le bien, soyons géné- 
reux, loyaux : nous sommes des frères, traitons-nous 
comme des frères, comme se traitent, sans distinction 
de classe, tous nos héros dans la tranchée. A leur exemple, 
nous collaborerons efficacement. Qu'une fois encore la 
basse polilitiuc électorale ne vienne pas tuer les initatives 
et asservir la générosité française. 

p. -S. — Je n ai rien dit, et dans la discussion du 
Sénat il n'a rien été dit jusqu'ici, d une disposition qui 
interdirait à tout particulier comme à tout groupement 
(à tout journal, par conséquent) toute i^ouscription de 
c[uelque forme (jue ce soit sans autorisation du ministre 
de l'Intérieur A ce jour, ledit ministre n'a pas légale- 
ment le droit d'autoriser ni d interdire les souscriptions 
ouvertes par des particuliers ou par des journaux. 
Aurait-il la prétention de se faire octroyer ce droit exor- 
bitant pour remercier les journaux de tous les partis des 



26/j PENDANT LA B.VTAILLE DE VERDUN 

souscriptions ouvertes depuis vingt mois en faveur de 
toutes les infortunes de la iïuerre ? Il suffira évidem- 
ment d'avoir signalé cette prétention pour la faire rejeter 
par l'unanimité du Parlement. 



XLIII 

LE VOYAGE D ITALIE 
il 

LE RETOUn 

2.Ï mai igi6. 

Aïe voici de retour d'un voyage au front italien, où 
j'ai été reçu avec une svmpathie dont je demeure pro- 
fondément reconnaissant. Que de spectacles émouvants 
et rassurants me furent oITorts en peu de temps ! Debout 
dès cintj heures du malin, nous causions encore avec nos 
excellents hôtes vers les minuit. En dix jours, j ai vu 
un nombre incroyable d'hommes, de choses et de pays ; 
j'ai causé avec les plus illustres personnages. Et mainte- 
nant (|u assis à ma table de travail je fais le rappel des 
images et des idées que j'ai recueillies, je me trouve vrai- 
mont dans cette forêt, silua rerum ac senicntiarum, dont 
parlait un grand Romain. L abondance même de mes 
riche.s.ses me gène. C est trop naturel. Plus on fut géné- 
reux et confiant, plus je dois me surveiller et de moi- 
même devancer la censure (pii m observe. Le lecteur 
voudra bien comprendre les diflicultés de ma tâche. 

D excellents travaux ont déjà été publiés sur l'activité 
de « l'Italie en armes », je mé préoccuperai moins de 
les rappeler, de les résumer et de faire un tout complet, 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN aO J 

(|uc d apporter ma faible contribution, ma rapide expé- 
rience. Je transcrirai mes carnets. J invile le lecteur à 
m accompagner, à profiter avec moi des facilités incom- 
parables qui me furent données pour visiter le Carso, la 
lagune de Grado, la Garnie, les Alpes Juliennes, les 
Dolomites, le front et les services d'arrière, et puis la 
charmante A enise. Que mes lecteuis soient mes compa- 
L'nons de route. 



XLIV 
LE VOYAGE D ITALIE 

m 

LE DKP.\RT. AUUIVÉE \ TUIUN. L'.\ DÎNER AVEC DES 

IIOMMKS POLITIQUES. U^E HEURE A VENISE. LE 

TIEPOLO DES SCALZI DÉTRUIT. 

2.") mai KJiC). 

Depuis longtemps le Grand Quartier Général italien 
voulait bien m'inviter avec quatre compagnons à visiter 
le terrain varié où, sur une ligne de six cents kilomètres 
et parfois au milieu des neiges éternelles, se battent ses 
soldats. Si grand que fût 1 intérêt de ce vovage. nous 
avions dû 1 ajourner ; nous ne pouvions pas sortir de 
France durant les anxiétés de A'crdun. Eniln, au début 
du mois, l'échec du Kronprinz ne faisant plus de doute, 
j'ai prié mes lecteurs de me donner congé, et le <j mai, 
au soir, notre petit groupe s'embarquait. 

Arrivés à Turin le lendemain vers trois heures de laprès- 
midi, nous étions, faute de train, obligés d'y demeurer 
jusqu au soir. C'était tout indiqué par cette éclatante 



■iGG PENDANT LA lîATAILLE DK MÎRDUX 

journée de printemps de s'en aller jusqu'à la Superga, 
belle éirlise sur une hauteur en dehors de la ville. 

J"ai fait seul, à pied, une partie de la montée, et je 
reconnaissais toujours pareille à elle-même, que ce soit 
la guerre ou la paix, la puissante nature d'Italie. La 
colline vigoureuse, luisante de verdure, respirait large- 
ment au ."^oleil, chaude, parfumée, pleine doiseaux, 
semée de jeunes lennnes (juise reposaient sur ses pentes, 
et couronnée d un riche monument architectural. Quelle 
ligure éternelle du Printemps d Italie ! 

Au couvent de la Superga sont ensevelis plusieurs 
princes de la maison de Savoie, et parmi eux la princesse 
Clotilde, femme du prince Napoléon. L inscription 
funèbre nous dit que la morte royale Ht ce mariage pour 
servir 1 œuvre de lunité et de lindépendance italienne. 
Ce tombeau, dans ce lieu glacial, cette phrase de récom- 
pense est pleine de grandeur. 

A mon retour dans la ville, j'ai rencontré une musique 
militaire et ([uelques soldats que suivaient plusieurs 
centaines de jeunes gens, portant à la main de petits 
ballots. Sans doute des recrues arrivant au dépôt. Le 
public ne semblait guère s'occuper de ce cortège, qui fut 
ma première image de la guerre italienne. Si j'avais 
voulu voir le vrai caractère cpie les événements donnent 
à Turin, j'aurais dû, me dit-on, visiter les ateliers où 
Ion travaille pour l'armée ; l'activité y est très grande, 
et Turin comme Milan, à cette heure, gagne beaucoup 
d argent. Mais le temps me manquait. Le sénateur- 
maire de Turin avait l'aimable attention de nous réunir 
à dîner, avant le départ du train, a\ec (piehpies notables, 
préfet, hommes politi(|ues, consul de France. 

On a causé. Paisiblement, entre voisins, ou bien à 
voix sonore, à I heure des toasts. Lue chose est certaine : 
l'admiration pour les défenseurs de ^erdun. Les Ita- 
liens, oriiciellcment, ne sont en guerre qu avec les 
Autrichiens. Mais les .\ulriehiens s'appellent Tcdescld. 



PENDANT I.A BATAILLE DE VEUDUN îG^ 

Chacun de ceux qui outourenl celte laljle. quelles que 
soient ses opinions de la \eiile, prend les événements au 
point où ils sont, et voit bien ([ue la décision de la ;,'ueirô 
se prépare partout où Ion tue des Teutons. Solidarité 
des Alliés et coordination de levirs efforts, voilà le pro- 
i^rainnie où sont arrivés ceux que j écoute parler et, me 
disent-ils, le plus grand nombre de leurs compatriotes. 

Si j avais à prendre la parole en public, je crois tout 
à fait que je serais dans le sentiment général en disant 
que l'Italie se bat pour Taccomplissement de ses desti- 
nées nationales, c est-à-dire pour s assurer les frontières 
dont elle ne peut pas se passer, et puis pour la défense 
de la civilisation. Aux yeux de lltalien qui raisonne, 
une chose n'est pas tout à fait nationale si elle demeure 
territoriale. Toujours préoccupé de son origine latine, il 
aime avoir des pensées universelles, et, plein de feu, il 
s'échappe du cercle étroit de ses intérêts propres après 
les avoir assurés. Les brutales injures grossièrement mul- 
tipliées par les Allemands en Belgique ont révolté 
l'Italie, et le député wallon Destrée, qui possède, paraît- 
il, un don admirable d'éloquence, a remporté jusqu'en 
Sicile les plus grands succès en peignant de ([uelle 
manière sa patrie s'est immolée pour la défense de son 
territoire et de son droit. 

Pour ma part, tandis (jue nos hôtes parlaient, j ai vu 
avec netteté, derrière les draperies de la courtoisie et de 
rélocjuencc, que le mariage de la France et de 1 Italie 
était en train de s'acconq)lir. Mon ojiinion ma été con- 
firmée par des compatriotes qui habitent Tvnin et avec 
qui j ai causé en conliancc. La tragédie de Verdun a été 
suivie autour d'eux, m'ont-ils dit, avec une véritable 
anxiété et avec la plus vive admiration dans toutes les 
classes de la société. 

^laintenant il faut tout disposer pour que ce mariage 
produise de bons fruits. Il s'agit ([ue nous fournissions 
à un peuple ambitieux et travailleur, justement fier de 



2t)8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

lascension qu il accomplit depuis vingt années, les 
moyens économi(nies et financiers qu'il demandait à 
I Allemagne. 

L'Italie animée par de hauts sentiments idéalistes, 
entraînée par un concours de i'aits que je me préoccupe 
de noter, s'est trouvée un beau matin irrésistiblement 
engagée dans la fournaise. Cette dure guerre que nous 
avons subie, qui nous fut imposée, elle la voulue. C est 
grande noblesse. Tout naturellement elle aimerait bien 
être récompensée de son désintéressement. Les politiques 
qui ont déterminé les hésitants auraient besoin de pou- 
voir montrer au pays ce que lintervcntion rapportera. 
Nulle part plus qu'en Italie ne se posent dès maintenant 
les problèmes d après-guerre. 

A huit heures du soir, après la conversation la plus 
intéressante, nous dûmes nous séparer de nos amis civils 
pour continuer notre voyage jusque chez nos amis de 
de larmée. G est à Udine que nous nous rendions. Le 
train où nous montâmes n'aurait pas dû aller jusqu'à 
Venise, Régulièrement il passe à Milan, touche à Mestre 
et de là, sans entrer dans la lagune, tourne court, prend 
la ligne de Vienne. Mais l'administration du chemin de 
fer, devinant combien il nous serait agréable de jeter au 
moins un coup d œil sur la ville enchantée, nous fit la 
surprise de pousser noire wagon de telle manière qu'à 
laube nous nous trouvâmes à lentrée du Grand Canal. 

Je dormais encore quand on vint me dire : « Nous 
sommes à Venise pour une heure. » A travers les vitres, 
je voyais, je respirais l'étendue charmante, et je me 
hâtai df profiler de 1 aimable minute. 

Var le plus joli .soleil du malin, me voici hors de la 
gare, devant lescalier battu de la vague dont jadis, tant 
de fois, j'ai descendu avec ivresse les marches. Le temps 
nous manque pour aller jusqu'à la place Saint-Marc; 
mais tout auprès voici 1 église des Scal/.i, sur la(|uelle les 
aNions aulricliicns jetèrent des bombes. Allons voir leur 



PENDANT LA KATAILLE DV. VERDUN a6() 

crime el la voûte elîondrée qui portait le chef-d'œuvre 
(le Tiepolo, la maison de la Vierge transportée à travers 
I espace par les anges de Nazareth à Lorrelo 

Je sonne. Deux moines m ouvrent. « Les pauvres 
vieux, nie dit on. Si vous aviez vu leur émoi, quand au 
milieu de leur paix et de leurs trésors est arrivée cette 
brutalité ! » Rien ne subsiste, rien ne laisse d espoir ; 
c'est un trou béant, un désastre complet. Vous vous 
rappelez l'éclatante merveille ? Entourée d anges musi- 
ciens, la Vierge portait un manteau jaune, inoubliable, 
(jui donnait la clef musicale de tout le tableau. On sait 
comment la Venise du xviii'' siècle mettait au-dessus de 
tout les concerts et lopéra ; une harmonie délicate el 
fastueuse emplissait les églises, les palais, les places, les 
théâtres; il semble qu aux Scal/i Tiepolo ait voulu dire : 
« Moi aussi je suis musicien ». Rythme, coloris, mouve- 
ment, il égale Monteverde et Marcello. Ses anges avec 
leur violon et leurs longues trompettes jetaient cette 
note claire et aiguë de jaune... Adieu, plaisir, éclatante 
fantaisie, caprices, bel art apparenté aux féeries de Sha- 
kespeare, aux grâces de Marivaux et, déjà au roma- 
nesque un peu triste de notre Musset ! Du feu d artifice 
que l'aimable génie avait fixé dans les airs, la brute 
allemande a fait ce tas de plâtras en poussière cjui gisent 
dans un coin de la chapelle. 

Rien ne subsiste du chef d œuvre, sinon, aux quatre 
angles de la corniche, quatre motifs, quatre spectateurs 
qui regardaient voler au centre du plafond la Vierge de 
liOretle. Ils voient, ce matin, par le plafond troué les 
pigeons de Saint-Marc entrer librement et voltiger sur 
nos tètes. 

Ce crime si bète a rempli d'enthousiasme la Germanie 
entière. Dès la première minute elle avait cherché cet 
exploit. La guerre fut déclarée le ïi au soir ; le lende- 
main matin, vers cinq heures, dans cette aube rose et 
bleue où les églises et les palais de Venise semblent des 



■l'^O PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

choses aériennes (jvii se reilèlent dans Teaii, trois avions 
ennemis apparvirenl dans le ciel. « Cela donnait 1 im- 
pression, me dit U,i;o Ojetti, quon jetait des boml)es sur 
le berceau d'un enfant. » L'une d elles éclata sur le quai 
des Schiavoni. 

N'y a-t-il pas dans Wnrtzbourq quelque plafond do 
Ticpolo que Ion pourrait détacher et rapatrier, pour la 
consolation et la gloire de léglise des Scalzi? 

P. -S. — Les élèves de l'Institut national agronomicjuc 
organisent, pour le 27 mai, une matinée littéraire et 
musicale au bénéfice des agriculteurs mutilés. « Nous 
cherchons, m'écrivent-ils, à faciliter aux grands blessés 
le retour à la terre. Nous remettrons les bénéfices de ce 
gala à la Fédération nationale des mutilés, pour que vous 
alTecticz cette somme aux mutilés des écoles de rééduca- 
tion agricole de Limonest (près Lyon) et de Beavivais. » 

Je demande aux amis de notre œuvre de favoriser le 
succès de cette représentation, ([ui sera précédée d'une 
allocution de notre éminent confrère et ami Gabriel 
llanolaux. 



XLV 

LE VOYAGE D'ITALIE 

l\ 

l.'.VHIlIVl'i: UVNS LA ZONE DE GUEURE. 
t.N (AMI' 1)" AVIATION. CN DÎNKH CMKZ LE GKNÉUAL l'ORUO. 

•il'i iniii i<|i(>- 

.\u bout d'une Immuc trop courte passée dans cette 
Venise matinale, nous reprenons notre Irairi (pii va ?inns 



PENDANT I.A BATAILLE DE VEUDUN y- I 

conduire à Udine, Udine sur la ligne de Vienne et capi- 
tale du Frioul. Le général Duroc, né à Ponl-à-Mousson, 
était duc de Frioul. Nous voici dans la région la plus 
napoléonienne, si je puis dire, de lltalie, dans une 
région toute pleine des litres de la nf)blesse impériale et 
des gloires du général Bonaparte. Quelle dilTérence des 
temps, des méthodes et des moyens ! Les victoires du 
premier Consul et plus tard celles de Napoléon 111 
ouvraient les chemins de \ ienne. Aujourd liui des tran- 
chées. 

Notre train court à travers une plaine immense et 
riche, sur un terrain d'alluvions glissé des montagnes. 
La couche fertile recouvre légèrement un lit épais de 
cailloux que les torrents apportent des Alpes. Les Alpes 
travaillent à combler, à « enterrer la mer », comme dit 
la langue italienne. Dans ces vastes herbages plans, la 
nombreuse et brillanle cavalerie italienne comptait 
trouver un champ incomparable d'activité, maisCadorna 
débuta par ime olleusive et dès son premier cllort se 
porta sur la montagne. Aujourd'hui la cavalerie ita- 
lienne, delà même manière que la nôtre, a dû se uiettre 
jusqu'à nouvel ordre au travail des fantassins. 

Nous avons traversé Trévise, Conegliano, et vers midi 
nous passons les eaux et les cailloux du Tagliamenlo sur 
un pont de huit cents mètres. C'est sur sa rive droite 
que ro[)iiiion générale croyait que l'armée Italienne 
s installerait, lai.ssant entre elle et les Autrichiens le 
large torrent; mais Cadorna s'est porté 80 kilomètres 
plus loin, au delà des frontières. C'est le grand fait de la 
guerre italienne. L armée et le pays en reçurent un sur- 
croît prodigieux de confiance. Songez à notre entrée en 
Alsace, à ce premier poteau frontière arraché et que 
nous avons planté sur la tombe de Paul Déroulède. Les 
Italiens s attendaient à l'invasion, ils croyaient avoir à 
se battre pour leur défense sur leur propre .sol, et voilà 
qu ils conunençaient inunédiatement la reconrpiète ! 



272 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Ce que fut leur joie, un témoin, Luigi Barzini, Ta 
peint dans une page saisissante de son recueil Al Fronte : 

* Dans l'armée, ratlentc était lourde... Il y avait 
encore une crainte obscure et vague d'être retardé. 
Qu'atlendons-nous? se demandaient les soldats, qui sont 
simplistes, et qui considèrent que tout est prêt, du 
moment qu ils sont là. Les clochers des villages, les col- 
lines qui s élevaient comme des îlots dans la plaine, les 
antiques remparts vénitiens de quelque vieille cité, enfin 
la haute esplanade de la citadelle d'Udine, étaient tou- 
jours bondés de soldats, qui contemplaient les terres 
italiennes à délivrer. On entendait des exclamations 
naïves et passionnées. Certains, des ignorants, arrivés au 
Iront par devoir, senllammaient à cette vue. Elle était 
comme la vision matérielle de l'injustice. Ce profil de 
I horizon avait pour leurs cœurs quelque chose de dou- 
loureux ; ils sentaient au delà la Patrie déchirée et 
opprimée. Dans cette ligne bleuâtre des plaines qui allait 
se dégradant jusqu'à la mer, dans ces crêtes des mon- 
tagnes lointaines et diaphanes, dans toute cette terre aux 
noms italiens et à la physionomie italienne, il y avait je 
ne sais quelle expression indicible d appel et d'entente 

« Et Iheure .sonna. Personne ne leût imaginée si 
belle. 

« Un mouvement d'étaLs-majors commença dans la 
nuit. Un ronflement d'automobiles éveilla la ville vers 
trois heures du matin. Le crépitement des motocyclettes 
.se dispersa dans les ténèbres vers des buts ignorés. Puis, 
dans tous les cantonnements, dans les villages, dans les 
centres de dépcHs, éclatèrent des sonneries. Les joyeuses 
fanfares du réveil appelaient et répondaient par-dessus 
la plaine .sombre. (] élait la diane de ritalic. 

« Notre infafilcrie s'avança, croyant aller à l'adaquc. 
Elle y allait avec une volonté conq)acte et joyeuse. Elle 
passa le ÏNatisone parmi les bouquets d arbres, dans le 
parfum des acacias fleuris, dans la fulgin-ancc du plus 



PENDANT l.\ IIATAIM.E DE VEHDUN 2-] 

beau soleil de mai, dans une alrnosplirre enivrarile de 
printemps ilalien. Le floL humain passait, gonllé de joie. 
[( arriva sur la rive broussailleuse et fraîche du Judrio : 
la front iî-re ! 

« Alors ce fut une frénésie. L avalanche d hommes se 
précipita dans l'eau à travers les buissons pour loucher 
aussitôt lautre rive, et un cri formidable s éleva : 
« Italie! Savoie! Italie ! » 

« Un à un les bataillons <[ui se suivaient en colonnes, 
par toutes les roules, lançaient sur le seuil de lllalic 
Nouvelle le salul fatidique. Aucun appareil de fêle solen- 
nelle ne peut atteindre à la grandeur de celle acclama- 
tion spontanée, formidable, irrésistible. Toutes les 
réiçions de 1 Italie unissaient leur voix au chœur frémis- 
sant. Est il possible que ([uelcjue chose de celle émotion 
mâle, Hère, ardente, de larmée, ne soit pas parvenu 
jusqu'au peuple (jui attendait.* 

« Sur la plaine ensoleillée, une mer de verdure 
s épandait au bruit lointain et confus des cloches. C'est 
Villanova qui la première sonna le tocsin. Les églises de 
Manzano, de Trivignano, de Palmanova répondirent. 
Toutes les cloches s'ébranlèrent successivement. C élait 
la voix du Pays, la voix de la Terref la voix de la Patrie, 
<[ui envoyait aux troupes son salut, 1 hymne antique de 
ses fêtes, la musique de ses traditions. Et le tocsin don- 
nait à l heure inoubliable un auguste caractère de solen- 
nité religieuse. 

« De ce moment, l'Italie était plus grande. 

« De longs nuages de poussière s élevaient et for- 
maient des bandes, mettant çà et là des voiles sur la 
\égélalion, enveloppant les \illages, se dissipant pour 
renaître plus près. (Tétait lai lillçric en marche, des 
colonnes à chevaux et à tracteurs, dont le bruit se répan- 
dait grave et continu, comme un frémissement de toute 
la plaine. Lanlique frontière, la frontière de honte était 
efl'acéc. » 



•j^'l PEXOANT LA BATAILLE DE VERDUN 

N'est-ce pas que celle pai!;e est belle? Il semble <[u il 
\ passe le coup de vent qui soulève les grandes draperies 
de marbre du Beriiin. C est écrit dans une manière 
déclamatoire et vraie, dune façon qui nous étonne, 
nous, froides gens du JNord, mais où se maintient tou- 
jours vive la vieille force oraloire de Rome. 

Je fermai le livre quand nous arrivions à Udine. 

Ldinc, où nous descendons du train, est une petite 
ville vénitienne, déjà italienne, avant la guerre. On 
nous installe dans un vieux palais où sont venus succes- 
sivement, depuis douze mois, le général JolTre, Briand 
et hiei le prince de Galles. C'est ici que Gabriel Faurc 
écrivit, il v a peu, ses Paysœjes de guerre et peignait les 
aspects du Cadore et de la \ énélie en armes. Chateau- 
jjriand, en i8î3, est passé à Udine; il note : « Je dînai 
dans 1 appartement que venait d occuper M'"° la com- 
tesse de Samoyloff : il était encore tout rempli de âcs 
dérangements. » 

Au temps des curiosités paisibles, après quarante 
lieures de train, nous aurions aimé nous dégourdir les 
jambes en flânant un peu dans ces vieilles rues pitto- 
resques; mais nous avons hâte de voir les soldats ita- 
liens. Les autos s'avancent; on nous oITre d'aller visiter 
un parc d aviation. Avec grand plaisir, certes! Et sans 
plus de répit, nous voilà partis vers les Alpes Carniques. 

Nous traversons un Aillage, (|ue mon compagnon me 
nomme : « Campo-Formido ». Je rectifie et dis : 
« Campo-Formio ». Il paraît (pic j ai tort. Au reste, le 
traité de i7;)7 fut signé à ([uelipies cent mètres de là, à 
Passariauo, mais Bonaparte ne voulut pas plus de Passa- 
riano (jue de Camj)io-Forn)ido ; il lui lallail de beaux 
mots pour nommer sa gloire. 

Nous arrivons au parc, que je ne puis nommer, (^uel 
décor ! Dinuncnses espaces en prairie au pied des plus 
nobles monla^nes couvertes de neige. Au milieu de 1 agi- 
talion d iiuiLNubrables appareils disposés [)ar escadrille. 



PENDANT LA BATAILLE DE VEIIDUX 'l'j'i 

on me montre les macliines proprement italiennes, les 
Caproni à trois moteurs de loo chevaux chacun. 

L inventeur, ([ui leur donna son nom, est de Arco, 
dans le Trentin ; il vit à Milan; l'Autriche vient de 
confisquer ses biens dans sa ville natale. Notez que 
l'Italie n'a pas confisqué un sou des millions possédés 
par les Autrichiens en Italie, ni le Palazzo ^'enezia ù 
Rome, ni la Villa .\riana à Tivoli, ni les biens de lar- 
chiduc héréditaire à Este, ni les grandes propriétés des 
Collalto à Susegagna, près de Trévise. 

A ce moment, l'un des Caproni prend son vol. Il porte 
deux mitrailleuses et deux iusils automatiques. A l'ar- 
rière, dans la tourelle, se tient debout un cavalier cui- 
rassé et casqué, un chevalier noir, beau comme la mort. 
La machine est peut-être un peu lente à s'élever, mais 
elle porte cinq hommes. Dans la douceur d une Un de 
journée de mai, sur des prairies d un jaune vert, que 
ierment les grands plis somptueux des Alpes, ([ucl 
tableau, ces chevaliers qui volent et ce fond déjà vu dans 
les toiles de Giorgone et de Titien ! 

Tous ces appareils brillants, prêts à sélancer, dont 
les hélices tournoyent ; d autres qui bruissent dans le 
ciel libre ; toute cette jeunesse cpii s'élève, ces motos qui 
courent sur la prairie pour porter des ordres! Je n'y 
résiste pas et je demande à nos hôtes s ils ne voudraient 
pas m enmiener dans le ciel d Italie. 

Quel appareil ? Un Panhard '' 

Je choisis le Caproni, plus spécialement italien. 

Quelle douceur ! (piello tran([uillité ! La plaine s el- 
l'ace, les neiges des montagnes deviennent nos voisines. 
Je me crois emparadisé. Je songe que c est d ici que 
s'éleva, sur un même appareil, le conunandant Salo- 
mone, dont Gabriele d Annunzio, au lendemain de sa 
[)ropre blessure m'écrivait : « (Quelques heures avant 
d entrer dans ma nuit, j ai pu m incliner sur la figure 
sainte du héros de Laibach. » Salomone venait de jeter 



■z'^h l'E.NOANT LA BATAILLE DE VEIIUUN 

des bombes sur I.aibadi, plusieurs avions autrichiens 
I entourèrent, tuèrent l'un de ses compagnons, bles- 
sèrent 1 autre à mort, le blessèrent lui-même et de si 
près qu'ils lui crièrent : « Tu n'as qu'à te rendre «. Les 
pieds dans le sang, écartant un cadavre qui glissait sur 
lui, tandis (|ue le blessé, la tète en dehors de l'appareil, 
répandait dans les airs les étincelles sanglantes de sa vie, 
Salomone parvint à regagner les lignes italiennes. 

...Pour terminer la journée, nous dînons, (jaelqiie 
pari dans la région, chez le général Porro, ou, comme 
disent les Italiens, chez Son E.xcellence Porro. Le 
général est très populaire dans toute la nation, pour 
avoir vu d'ancienne date la nécessité de réformer l'ar- 
mée. Il occupe au Commando Supremo une place ana- 
logue à celle de Castelnau auprès de JolTrc. Porro et 
Cadorna sont étroitement unis. Celui-ci à la tète des 
opérations et s'en remettant au second pour la direction 
des services. Tous deux vivent sous le même toit, man- 
gent à la même table et se partagent le poids de la 
guerre avec une pleine confiance. 

Ce soir-là, le général Cadorna inspectait le Trentin et 
nous ne devions avoir l'honneur de faire sa connaissance 
([ue sur la fin de notre voyage. Le général Porro nous 
raconta ses visites sur le front français avec le général 
Jolï're, et nous parla des grands chefs, ses frères d armes, 
(ju il a rencontrés à la tète de nos armées. Il connaissait 
leurs plus belles manœuvres et les rappelait en ([uel(|ucs 
mots: on croyait entendre parler la postérité. 

Le général s'exprime dans un français excellent. Il a 
été longtemps professeur de géographie militaire à 
l Ecole de guerre; il parle en détachant et surveillant 
chacun de ses mots. C est un Piémontais, grand bourreau 
de travail, très réfléchi, dont la solidité s impose dès 
l'abord; c'est en même lem[)s un esprit charmant de 
courtoisie et de finesse. 

liicn (|ue la chose ne fût pas encore olliciclle, nous 



PENDANT LA BATAILLE DE VEHDUN 2^^ 

avions appris cpio le roi venait de lélcvcr à la dignité de 
sénateur, et Barllion, «pii, en toutes rir(ou>laiires, avait 
acceplû d (Hri^ l'orateur de notre petit groupe, tourna 
très joliment son roinplinionl dans un toast. 

— Eli ! répondit en souriant le général, c est une chose 
qui arrive aux vieilles gens. N"est-cc pas, monsieur Pichon ? 

Après dîner, au milieu des cartes, nous avons parlé du 
voyage (jue le (piartier général italien nous avait préparé, 
et CCS quelques instants dcntrelien, je dirais volontiers 
cette leçon que ces hommes supérieurs, le général Porro 
et ses ofïiciers, ont bien voulu nous accorder, ont été 
pour moi d un immense profit. Je crois voir maintenant 
avec une grande clarté le Iront italo-autrichien qu'il 
allait m'ètre. donné de parcourir. 

On peut le diviser en trois secteurs. 

i" Seclearda Trentin. — La frontière de 1866 était très 
défavorable à l'Italie, en ce qu'elle laissait à lAutriclie 
non seulement le nord du lac de Garde, et la vallée de 
l'Adige presque jns(pi à la plaine, mais les sources cl les 
hautes vallées de nombreuses rivières allant à 1 Adriatique 
par la Vénétie, telles que l'Astico (sous affluent de la 
Brcnta) ; la Brenta (Val Sugana) ; le Bordevole. la Boita 
(Val d'Ampezzo), aflluents de la Piave. Ces vallées sont 
autant de |)orles d'invasion : en deçà de la frontière, la 
route autrichienne dite des Dolomites les relie entre 
elles; la place de Trente forme leur réduit central. 

a° Secteur des Alpes Carniques. — La frontière passait 
sur la ligne de partage entre les eaux allant au Danube 
et les cours deau côtiers allant à rAdriali(|ue. De forts 
ouvrages s'élèvent au débouché des cols en Autriche, et le 
chemin de fer de la Drave permet des mouvements laté- 
raux de troupes, de laStyrie et de la Carinthie au Trentin. 

■^** Secteur du Carso. — La frontière laissait à l'Au- 
triche tout le plateau du Carso, dont la partie abrupte 
est tournée vers I Isonzo. 

Les choses étant ainsi disposées, on voit que toute 

iG 



2;0 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

armée opérant dans la dii'cction de Trieste est exposée à 
des attaques de flanc et d'arrière venant des Alpes Car- 
liiques et du Treutln. G est pour donner à leurs opéra- 
tions sur le Carso, entreprises avec la majorité de leurs 
forces, la sécurité nécessaire, que les Italiens, dès le 
début des hostilités, ont été conduits à pousser leurs 
détachements au delà de la frontière politicjue du Tren- 
tin, par les hautes vallées, et, <|uand ils l'ont pu, au delà 
de la crête, dans la mesure où le leur ont permis les 
solides organisations de défense fixe des Autrichiens. De 
même, pour paralyser les déplacements latéraux de leurs 
adversaires, ils ont dû entreprendre des opérations desti- 
nées à intercepter (au col di Lana) la route des Dolomites 
et à battre de leurs feux le chemin de fer de la Dravc. 
Voilà le programme réalisé jusqu à cette heure par 
l'armée italienne et dont le grand quartier général Acut 
nous faire voir sur place les dilhcullés. Successivement 
nous visiterons ces divers secteurs de la lutte. Demain, 
à six heures du matin, nous partons pour le Car.so. 



XLVI 

Li: VOYAGE D'ITALIE 



LKS HUES D LDINE. l.NE \ ISIÏE Ali CAHSO. 

l'aldience VV HOI. 

38 mal i<)i(i. 

.\ujourd'hui, \ j. mai, à six heuies du malin, départ 
en \oilMre d Ldine pour le Carso. 

Le (Car.so ! terre irrcdeiUa, pays à recouvrer, c est celle 



PENDANT LA BATAILLE DE VEHOLN 27Ç) 

série de plateaux (jui s élèvent en escaliers des bords de 
risonzo jusqu à Trieslc, et qui prolongent, terminent 
les Alpes. Nous les voyons sur ce propre horizon, accotés 
à de hautes montagnes et assez pareils à des sacs jetés au 
pied d un mur. Cette partie de la frontière est la plus 
accessible aux Italiens, puisque les Alpes s"y abaissent ; 
mais elle confirme la définition que chacun des adver- 
saires donne de cette guerre. « Notre guerre, déclare 
l'Italie, est une ascension. Notre ennemi fuit en hau- 
teur ». Et le commandement de larméc autrichienne, 
dans une proclamation à ses troupes, au début de la 
campagne, disait : « Nous avons à conserver un terrain 
qui est fortifié par la nature. Devant nous, un grand 
cours deau ; derrière nous, une côte d où nous pouvons 
tirer comme d une maison à dix étages... » 

En dépit de positions si favorables, les Autrichiens 
n'ont pu arrêter tout le (Tort des Italiens. Ceux-ci ont 
Iranchi llsonzo et ont brisé les puissantes lignes défen- 
sives construites au rebord du Carso. Ils sont installés 
sur les premiers seuils du plateau. C est ce terrain con- 
quis pied à pied que nous allons visiter. 

La voiture roule à travers un pays prodigieusement 
italien. Quel art décoratif chez les gens et dans la 
nature ! Les façades des maisons et des églises sont 
peintes en trompe-1 œil : les malsons, pour faire croire 
à des balcons, les églises, pour mcttrejdes statues dans 
de fausses niches. La terre est mince sur un fond de 
cailloux, mais ([uelle parure partout de vignes, de mû- 
riers et parfois de cyprès ! Les jeunes femmes ont sur 
leurs épaules un long bois cintré, où s'accrochent aux 
deux extrémités deux seaux, et sous ce joug familier 
elles s'avancent avec fierté, jeunes princesses de village. 

Au milieu de ces beautés éternelles, çà et là, le long 
do la route, des groupes de tontes, des baraquements, 
des villages militaires construits pour les cantonnements 
des troupes du Carso. 



îSo PENDANT LA BAFAILLE DE VERDUN 

Puis nous croisons des régiments en marche. On me 
lait remar(|ucr leurs vêtements rougis par la terre du 
liaut plateau. Jeunes et gais, les soldats imitent les cris 
de la sirène des automobiles qui les pressent de se 
ranger. 

CependanI nous avons franchi lancienne IVontière et 
bientôt nous atteignons llsonzo au nouveau pont de Cas- 
segliano. Un petit groupe d'officiers vint à notre ren- 
contre. Mettons pied à terre. C'est le général de division 
Elia, hier encore sous-secrétaire d Etat à la Guerre, le 
lieutenant \ isconti-Venosta bien connu à Paris, qui ont 
la bonté do s olTrir à guider notre petit groupe Iranyais. 
Le moment est favorable pour étudier le panorama qui, 
fût-il seul à parler, se ferait déjà comprendre claire- 
ment. 

Sur la rive gauche, qui nous fait face, aussi loin que 
le regard puisse descendre et remonter le llcuvc, nous 
rencontrons une barrière, une muraille qui ferme l'ho- 
rizon en s abaissant du côté de lAdriatiquc. Ces mon- 
tagnes forment les bastions d'une forteresse démesurée 
dont 1 Ison/o est le fossé. Leur partie la plus basse est le 
Carso, tout devant nous. 

Naturellement, la défense des Aulrichiens dans cette 
forteresse naturelle qu ils ont surchargée de leurs savants 
travaux, c'est la destruction des ponts. Ils en ont détruit 
trois ; les Italiens les ont relevés et, pour plus de sûreté, 
en ont établi cinq noiiveaux que les .\utrichiens, avec 
plus ou moins de sûreté, continuent à bombarder. Je 
me fais cette réile.xion que toute la plaine de llsonzo 
est sous le feu de ces montagnes et que les Aulrichiens 
qui les occiqjent, s'ils pouvaient dépenser les munitions 
.sans compter, rendraient la vie dillicih; à nos amis... 

Nous ga^Mions le Car.so et .ses jiremières pentes où de 
grands bœufs romains traînent sous les pins des chars 
gémissants. Kh ! quoi 1 voici des roseraies, des .serres, des 
chênes dllalie, des terrasses d où Inn voit la mer, le 



PENDANT I,A fiATAILLE DE VERDUN '2.H l 

ileuve et la montagne ; voici un petit temple de l'Amour 
(|u'un 3()5 a démoli et, semées au milieu de ces vestiges 
du plaisir délicat, des centaines de croix de bois. C est 
la villa de Caslelnuovo qui appartenait à un prince de 
Ilolieulohe. Nous en sortons pour passer dans un bois 
de pins, tout pareil à celui que peignit Puvis de Cha- 
vanncs. Des lombes encore. Un bois sacré saccagé par la 
guerre. Tel quel, un refuge, car sitôt sortis de son cou- 
vert, on est en vue des Autrichiens qui se sont repliés 
sur des terrains plus élevés. Au loin indéfiniment s étend 
le vrai Carso, tel qu'on me la décrit, pays rugueux, 
pierreux, à peine vêtu d'une maigre végétation, profon- 
dément triste. 

11 faut entrer dans les tranchées. Nous suivons des 
cheminements de terre rouge et de pierre bleuâtre. 
Beaucoup de pierre, très peu de terre. Immédiatement 
apparaît la terrible difllculté des Italiens qui s avancent 
sans pouvoir faire de tranchées, sinon à la mine. Le pic 
n'y parviendrait pas II faut des perforateurs. Pour 
monter où nous les trouvons, ils durent s'abriter à 
chaque pause- derrière des pierres sèches et des sacs. 
Encore, les sacs, doivent-ils les remplir de terre à 
I avance. Sur place on n'en trouverait pas. Les Autri- 
chiens, eux, avaient des organisations défensives puis- 
santes. Nous en voyons sur tout notre parcours les ves- 
tiges : remparts de roches, fossés, réseaux de fils de fer, 
qui n'ont pu arrêter la progression italienne. 

C'est pour les officiers qui nous accompagnent une 
juste occasion de célébrer le courage de leurs soldats, et 
de dénoncer 1 éternelle hostilité secrète de r.\ulrirhe. 

— L'Autriche, disent ils, a cru utile de feindre qu'elle 
était surprise par notre guerre. Mais ces formidables 
travaux démentent sa surprise, prouvent une préparation 
bien étudiée, longue et patiente. Cette habile et labo- 
rieuse organisation tacticpie du terrain dit comment la 
guerre avec 1 Italie était dès longtemps dans ses plans. 

iC. 



■iSl PENDANT UK BATAILLE DK VERDUN 

Seul le momcnl restait à choisir, et c est nous qui l'avons 
choisi . 

La matinée s'écoule à parcourir des kilomètres au fond 
de ces cheminements de lîosco- Lancia à Pollazo et 
ensuite à Fogliano, à Redipuglia. Que vous en dirai-je.' 
Toujours les mènies choses. Que ce soit le front français, 
anglais, helge, italien, s'il n'y a pas d action, c'est un 
vaste et triste désert; s'il y a quelque action, on ne peut 
pas lever le nez hors de la tranchée, et 1 on ne voit rien, 
sinon des sacs, de la houe. Pourtant ce Carso présente 
une singulière particularité qui me rappelle nos collines 
de Provence dans la région de la Durance. Des crevasses, 
des cavernes, des conques pleines de verdures, sortes de 
coupes d où émerge une végétation entre des rebords de 
pierre. Là-dedans, çà et là, reposent des troupes, plus à 
l'aise que dans les cheinineuients. mais toujours à la 
merci du dracken ou de 1 avion autrichiens (jui les repé- 
rerait. 

A plusieurs reprises, des soldats que je croise et que je 
salue me répondent en français. On s'arrête, on cause. 
Lun habitait Paris, avait un petit commerce que sa 
femme continue de tenir; un autre vient de Nice; un 
troisième travaillait dans le pays de Briey, chez les 
Wendel. Tous se promettent avec joie de retourner on 
France; tous parlent avec admiration de Verdun. Et sur 
ce mot de « Verdun », chacun de leurs camarades de 
s'émerveiller all'eclueusement. 

Si j essaye de comparer 1 ensemble du Carso à (piel- 
qu'une des positions que j ai visitée sur la ligne fran- 
çaise, c'est avec 1 éperon de Notre-Dame-de-Lorette que 
je crois voii- le plus d analogie. Ces bords de plateaux 
.sont j)eiit rire encore [)lus dilliciles à conserver ([u"à 
concpiérir. Je voudrais comprcinlre davantage les admi- 
rables gens fpii vivent dans celte malédiction. lueurs 
chefs avec (|ui je cause demeurent d une manière extra- 
ordinaire (les Italiens amoureux dnrt. Un lieutenant, 



PENDANT LA BATAILLE UE VERDUN -iH'i 

officier de liaison, me dit qu'il a connu do lout temps ce 
pays, et qu il le trouve bien plus émouvant du l'ait delà 
guerre. 

— Au soir, cihuine aspect prend vmo beauté redou- 
blée: riiori/on (pii nous a coûté tant do sang devient 
rouge. 

Je ne me rappelle plus ce qu'il disait encore des tran- 
chées, considérées comme des sillons dans le rocher sté- 
rile. C était tout un poème qu il m esquissait de la ma- 
nici'e la plus vraie. 

Un capitaine me raconte qu'il a vu le clocher de San- 
Pietro de l'isonzo détruit par un coup de 3<)5. « Les 
cloches, me dit-il, ont commencé à tinter. C était à faire 
venir les larmes aux yeux d entendre ce clocher c|ui son- 
nait et cherchait la place où tomber sans faire de mal. » 

Ils vivent naturellement dans l'art, et dans un art 
théâtral ; leur finesse naturelle associe des traits réalistes, 
des notes charmantes de vérité, aux plus fortes recher- 
ches d'cfiet. 

On me donne à admirer 1 histoire d un aumônier 
militaire que le roi a tenu à décorer. C était lan der- 
nier, dans le début du choléra. Les premiers morts, on 
les a mis dans de belles caisses de bois, remplies de 
chaux, et le soir l'aumônier les conduisait au lieu réservé 
à leur sépulture ; mais voici qu'éclata un grand orage, 
et leau étant entrée dans les caisses, il y eut une explo- 
sion fpii les brisa et qui projeta les cadavres. Alors lau- 
mônier prit sur ces épaules ses pauvres corps de cholé- 
riques. Mon narrateur insiste sur le tableau : le ton- 
nerre, les éclairs, cet homme si effroyablement chai'gé. 
II ajoute (|u ensuite, pom- préserver ce héros de la con- 
tagion, on lui doima à boire ime demi-bouleille de 
cognac. 

Ici j abandonne I histoire; elle finit eu boullonnerie. 
C'est le géniede l.'Vrioste. L histoire est théâtrale, pleine 
de grands elfets, tels <pie les aiment nos amis d Italie, 



•284 PENDANT LA BATAILLE DE VEnOUX 

tels qu'ils les trouvent du premier coup, quand nous 
aurions à nous y reprendre à plusieurs fois pour les ima- 
giner ; mais à ce goût de la surcharge, quelle finesse 
naturelle ils joignent ! Remarquez le trait du début sur 
la sympalhie plus vive que l'on donne à une espèce nou- 
velle du malheur. Les premiers cholériques eurent des 
cercueils. L avoir noté, c'est dune excellente vérité. 

Je faisais ces remarques durant le déjeuner, à la table 
du général Ciancio, commandant du corps d'armée. Le 
général Ciancio est député de Piazza-.\mericia en Sicile. 
C'est sa division qui a conquis le Carso. Elle est com- 
posée de Napolitains. Ils sont montés à lassaut en chan- 
tant leurs hymnes ; pendant quarante-deux jours ils 
demeurèrent dans les retranchements en fournissant une 
série d attaques heureuses... Après cela, il faut renoncer 
absolument à des légendes olTcnsantes sur le manque 
d'esprit guerrier des Napolitains. « Ils crient entre eux, 
me dit un de leurs chefs, ils ont leur conception propre 
de la discipline, mais les bons soldats ! » Déjà Napo- 
léon I ■■ avait constitué avec les Italiens méridionaux des 
divisions braves et fidèles. Disons-le en passant, ce n'est 
pas de chez nous (jue venait cette injustice, mais d'an- 
tiques rivalités locales opposaient 1 une à 1 autre les 
diverses régions de 1 Italie. Aujourd'hui la fusion natio- 
nale est parfaite, c'est un des clfets de celte guerre. Un 
vieil Italien me dit : « G est la première fois qu'aucune 
province ne se moque de 1 autre. » 

Je regarde, j écoute ; la nouveauté dispose à sentir les 
nuances ; avec émerveillement, je retrouve tout vifs cette 
animation, ce mouvement de 1 âme que traduit si divi- 
nement le grand art italien. Écoutez encore ce Irait 
(mais d ahortl il faut savoir que les prisonniers autri- 
chiens .sont internés dans le pays de Naplesj : 

L n tout jeune soldat hongrois, saisi dans une atta(|uc, 
est onlraîné vers l'arrière à travers les trancliécs. Il est 
épouvante, fort ému. Un Napolitain, « qui lui-mûmc, 



PENDANT LA IIATAILLE DR VERDUN ViSj 

me dit le narrateur, (Hait pris dune envie de pleurer en 
\oyant ce gamin en larmes », lui dit : « Petit, pourquoi 
pleures-tu cpiand tu as le bonheur de t'en aller à 
Naples? » (îctle rapides succession de senliineuts me 
transporte en esprit au milieu de la via di Toleihj. 

Naturellement, je ne garantis pas mes historiettes. 
On me les dit, je les répète, et, bien sûr qu'elles se 
déforment en route, mais on y voit la vivacité, la pas- 
sion italienne. Au sortir de table nous entrons à I ambu- 
lance. Peu de blessés, c'est trop près du front. Quelques 
Siciliens seulement. Ici nous touchons avec respect le 
fonds commun à toute Phumanité. Toujours celte dou- 
ceur, celte admirable résignation du soldat. 

A la fin de la journée, le roi veut bien nous recevoir. 

Prodigieu.se simplicité de cette maison des champs au 
fond d'un petit parc, où quelques officiers, sans aucun 
faste, assurent le service. 

Depuis le début de la guerre, le roi n'a passé que très 
peu de jours à Home; il vit au milieu de larmée, s asso- 
ciant le plus qu il peut à ses fatigues. Chaque matin, 
avec une suite peu nombreuse, il part, visite les posi- 
tions, est acclamé par les troupes, déjeune d un repas 
froid au milieu d'elles et dans toutes ses délibérations 
fait entrer au premier rang le désir de ménager le sang 
de ses soldats. 

Ce qui frappe d abord, chez ce soviverain, c est la supé- 
riorité morale. On éprouve juscpiavi respect le sentiment 
de se trouver devant luj esprit tout de délicatesse et de 
scrupule. Je voudrais cju'il me fût permis de reproduire 
simplement la suite des propos qu'il nous fut donné 
d entendre, pleins de mesure et de bon sens, où appa- 
raissaient la bonté naturelle et le profond sérieux d un 
prince qui ne se la.sse jamais d élargir sa connai.ssance 
des choses. 

Saisissante figure, bien inattendue au ciruv île cette 
Italie théâtrale et pleine de feu. (hiand je eiierche à me 



aSG PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

définir ce que j ai vu dans celle pclite chambre royale, 
je son2;e à celle conception des devoirs princiers dont 
notre Louis IX a créé le tvpe incomparable, et je crois 
avoir respiré quekjue chose de cette atmosphère que, 
depuis, le monde n"a plus revue, atmosphère inoubliable 
de courage et de douceur, d humilité simple et grande, 
de mélancolie profonde cl touchante. 



XLYII 

LE VOYAGE D ITALIE 
VI 

l'organisation défensive des lagunes. 

GRAUO ET AQllLÉE RECONQUISES. 

3i mai rr)[6. 

Ce malin, l'i mai, nous ne partirons qu'à neuf heures; 
avant de monter en voiture, j'ai le temps de visiter 
Udine. 

G est une petite ville qui plaît d abord par sa force, 
par sa vie jaillissant en monuments de tous les âges. 
Gomment ces Italiens du Ycnéto sont-ils si riches que 
de si bien bâtir'.' Us aiment rarchilcclurc, ont un besoin 
d art décoratif. Au milieu des mai.sons et des palais qui 
lémoigncnl du bon goût des siècles passés, de coûteuses 
construclions modernes cherchent à se faire admirer. Ces 
formes et ces couleurs perpétuellement variées donnent 
au promeneur un plaisir physicjue, une espèce de joie, 
un rajeunis-sement des sens. Hues dallées, arcades fer- 
mées (pie d(! grandes U)iles lloltantes et jaunâtres abrileni 
du sob'il, p(!tit(»s salles sombr(>s des cafés et des restau- 



PENDANT LA BATAILLE DE VEHOUX •J.H'J 

rants, vues rapides au fond des porches sur des cours 
intérieures éblouissantes de verdure, jolis profils mats 
et grands yeux noirs sur des balcons : c'est l'Italie heu- 
reuse, 1 Italie éternelle, où la vie, comme nulle part 
ailleurs, est modelée et peinte. Quand je regarde d'enfi- 
lade une via quelcontjue, je vois des tours carrées, des 
jardins, de grands toits bruns, des façades vertes et 
rouges, des murs tapissés de lierre, d humbles maisons, 
des palais, et tout au fond la façade blanchie à la chaux, 
à la fois théâtrale et familière, d une douce église où 
l'antique paganisme respire aux pieds de la Vierge et du 
Christ. 

J'ai vainement cherché sur les autels des églises 
d Ldine les vierges de Bellini, mais je les ai trouvées en 
abondance sur le Marché aux Herbes, qui vendaient des 
fruits, des fleurs, des légumes et des fromages. Les voilà 
bien, toujours les mêmes, les colombes de Saint-Marc! 

Mais les automobiles s impatientent. Continuant de 
visiter la partie méridionale des organisations italiennes, 
nous devons descendre aujourd hui jusque sur la lagune 
et parcourir ses organisations défensives. Nous irons en 
bateau sur des horizons charmants, désolés et fiévreux, 
où il n'a manqué que de construite une \enise... Le 
programme est parfait. En roule ! 

Belvédère, où le canot à vapeur nous attendait, est un 
rivage incertain, demi-pourri, au ras d une immense 
nappe liquide. Quelques pins de la fameuse pineia de 
Uavenne sy sont aventurés et semblent des parents 
accourus pour se lamenter d un éternel désastre. Nous 
voilà partis avec un tapage effroyable de moteur pour le 
pays du silence. Quel décor des époques les plus misé- 
rables du monde ! JNous glissons entre la boue et l'eau. 
Çà et là, sur des bancs de sable, ([ucl(|ues peupliers ou 
des petites maisons de pêcheurs, pareilles à ce ([u'elles 
étaient au iv", au v'^ siècles, plus pareilles encore au 
Pauvre Picheur de Puvis de Chavannes. J honore en elles 



■^HS PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUX 

au passage riulinble germe de Venise. Et nous atteignons 
Grado, la perle de ces boues. 

Cette charmante j)etite ville, lumineuse, diaprée, inno- 
cente, était hier autrichienne. Tous ses dehors aménagés 
pour les baigneui-s sont assez allemands, mais son cœur, 
tout en ruelles tortueuses, en boutiques voûtées, en 
petites places pittoresques, est aimable et précieux dans 
sa misère comme un coin de \ enise. Grado comptait six 
mille habitants ; les Autrichiens ont emmené quatorze 
cents mâles pour en faire des soldats ou des terrassiers, 
et n'ont laissé que les vieillards qui demeurent tout le 
jour assis sur le rivage en regardant la mer. 

Autour d'eux, par exemple, voltigent des nuées d'en- 
l'ants (jui ne s'arrêtent pas de rire. Les patriotes italiens 
se chargent de les entretenir de si belle humeur. Ou me 
mène assister aux repas (|u'ils prennent en commun à 
d'immenses tables. Partout dans l'univers les mêmes 
scènes; partout des orphelins (ju on ne peut regarder 
sans avoir des larmes plein le cœur et qui jouent gaie- 
ment sur des tombes. Ceux-ci mangent dans un délire 
de joie leurs gamelles de soupe chaude. « Et nous leur 
donnons de l'émulsion Scott », me dit avec orgueil le 
maire de Grado. 

A notre tour, nous allons déjeuner au mess des oUi- 
ciers, comme on dirait en France. A toutes les tables de 
soldats, qu'ils soient anglais, français, italiens, j'ai 
trouvé durant cette guerre la même gaité, le même 
accent d honneur, le même naturel. Mais les Italiens ont 
le plus d animation. Os jeunes ofliciers nous racontent 
comment les Autrichiens abandonnèrent Grado. « Seules 
restaient deux femmes terrifiées (jui coururent se jeter 
aux pieds de notre général. — Eh ! mesdames, leur dit- 
il, ([ue ciovez-vous donc que vous feront nos soldats? 
Ils NOUS feront la cour... — .Mais, ajoute avec regret un 
sous-lieutenant, au bout de iiueicpie tenq)S, on les a 
expulsées. » 



PENDANT LA BATAILLE DE VEKDUN .289 

Tous parlent avec une charmante amitié de Gabriele 
d'Annunzio : « Plusieurs fois, il est venu de Venise en 
volant s asseoir à cette place où vous êtes, et partager 
notre repas. Avec nous, il rit, s'amuse, est simple 
comme un enfant. » Ils l'aiment et sont fiers de lui. 

A les croire, le dialecte de Grado serait la plus douce 
variété du dialecte vénitien : « Le vrai langage des 
femmes, un roucoulement de tourterelles. » 

Nous allons visiter l'ouvroir des jeunes filles. Elles 
sont plusieurs centaines dans les salons du premier hôtel 
de Grado, toutes fenêtres ouvertes sur la mer ; elles tri- 
cotent, brodent, cousent, font plaisir à voir, et sur un 
signe de la religieuse patriote qui les commande, voici 
cpi elles entonnent les hymnes de la délivrance; elles 
glorifient les morts de Lissa et reportent sur eux la gloire 
de la frontière italienne élargie. Ces voix d une race res- 
suscitée sont bien attendrissantes. 

Je les entendais encore, quelques minutes après, 
quand d un haut point de Grado, nos amis nous firent 
voir Trieste. J aperçus distinctement un toit largement 
marqué de la Croix-Kougc des ambulances. Cela me rap- 
pelait le regard que, depuis la colline de Pont à-Mous- 
son, j ai pu jeter sur Metz. Ces beaux pays et la Lorraine 
sont éternellement occupés à repousser les mêmes Teu- 
tons, dont ils se font une même image. Au xii" siècle, 
je ne sais quel patriarche allemand s'était emparé de 
Grado et y avait installé douze chanoines. Le doge 
Michiel II reprit la ville, fit captifs le patriarche et les 
chanoines, et ne les délivra que sur promesse de payer à 
N enise, tous les ans, au jour de Pâques, un taureau et 
douze cochons (traité de uGi). Cette histoire qui 
enchante Grado plairait également à Metz ou à Nancy. 

Nous sommes remontés en canot et maintenant le 
fond vers lefjuel nous glissons, c est le Carso (jue nous 
avons visité hier. Un lourd soleil chaulTe le paysage 
immense d eaux, de bois, de maigres ajoncs. Toujours 

«7 



29<^ PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

de rares cabanes de pauvres pêcheurs, cl puis la petite 
île de Barbana. espèce de terrasse qui porte un couvent, 
un clocher, que](|ucs arbres. C est un lieu mystique, me 
dit-on ; je le vois bien sur sa figure ravissante de dou- 
ceur et d humilité. Au soleil couchant, cette île doit 
paraître une petite Bretonne agenouillée sous les splen- 
deurs de l'Orient ! J'ai honte d avouer quà cette minute 
j'avais oublié la guerre. Bleu du ciel, des eaux, des 
montagnes là bas : immense repos; pays sauvage de 
boues, d'ajoncs, de pauvres paillottes en roseaux. Com- 
ment résister aux magies d'une terre qui réveille chez 
tous ceux qui l'ont aimée à vingt ans un sens spécial, le 
sens de lltalic.' J honorais le berceau de Venise, et je 
cherchais dans les Crissons et les nuances du miroir un 
pressentiment de Saint-Marc. Mais voici que des mouettes 
se lèvent à notre passage, et les suivant du regard, 
qu'aperçois-je sur le prochain horizon '.' Un drachen qui 
surveille la lagune. Il nous ramène à la réalité. 

Je m excuse auprès de mes lecteurs de mettre en 
forme de leçon ce (jue j ai vu et compris, et cequ il m'est 
permis de rapporter des travaux de guerre exécutés dans 
cette région par nos amis et alliés. 

La Bépublique de Venise avait mis jadis ses soins et 
son orgueil à relier entre elles les lagunes par un beau 
système de canalisation. Aux jours de sa décadence, elle 
le laissa dépérir. Le Tagliamento obstrua de ses allu- 
vions les voies entre la lagune de Gaorle et celle de 
Marano-Grado. Par suite, toute une région, celle de 
Marano, bien (pje située sur territoire italien, se trouva 
coupée des voies de communication ilalienues, ne put 
enlieleuir de relations qu avec l'Autriche et sembla 
délaissée de la mère-patrie. Il en l'ut ainsi jusqu'à la 
guerre. G est une nécessité militaire qui avait provoqué 
cet abandon. N était-il pas universellement admis qu'au 
jour d'une guerre avec l'Autriche, 1 armée italienne 
de\railse porter sur le Tagliamento sans espoir de le 



PENDANT LA BATAILLE DR VERDUN agi 

IVancliii", heureuse si elle n était pas contrainte à reporter 
sa ligne de défense en arrière, sur le Plavc, voire sur 
J'Adige? Dès lors, si ritalie avait en temps de paix établi 
des voies d accès l'arile au Tayliamento, c eût été non ù 
son prolit, mais au prolit de lonvahisseur. Tout changea 
quand les Italiens eurent porté leur guerre bien au delà 
du Tagliamento, cpiand tout péril d'une invasion autri- 
chienne de ce côté fut dissipé. Sitôt le front de bataille 
consolidé sur Ilsonzo, 1 Italie entreprit le grand œuvre 
de réunir par une ligne de navigation continue \ enise, 
Grado, Aquilée. Les travaux menés avec une magnifique 
ardeur furent achevés vers la fin de novembre 191 5. 
Trois mois et demi avaient suffi pour que fiH établi un 
large réseau de 9 kilomètres de canaux et de bassins. 
Sur 6 kilomètres, ces canaux, larges de -jl-i mètres, peu- 
vent porter des bateaux de 6(10 tonnes (sur les canaux 
français ne peuvent circuler en général que des bateaux 
de 3{)o). De la sorte, Gervignano et \quilée, définitive- 
ment réunis à T Italie, sont devenus des ports fluviaux 
tout actifs, tout chargés de lapprovisionnemcnt des 
armées de ITsonzo ; et ces profonds canaux relient la 
mère patrie aux terres déjà rachetées. 

Tout en naviguant sur ces voies nouvelles, que les 
dragueurs continuent de perfectionner, nous visitons, au 
milieu des marécages, quelques batteries. Dénormes 
pièces fabriquées par Krupp, mauvaises bêles enchaînées 
maintenant, sont prêtes à s opposer à une attacjue par 
mer ou bien à battre les positions autrichiennes de terre. 
J'ai vu leurs servants, clans l'intervalle des soins (ju'ils 
donnent à ces monstres, s'occuper à nourrir un rossignol. 
S'il aime les moustiques, ce petit chanteur peut se 
régaler. La vie dans ce décor de féerie est sinqjlement 
atroce. Et la malaria flotte jusque sur Aquilée, quelle 
a toute dépeuplée. 

La grande A(iuilée où nous atteignons vers le soir 
n'est plus qu'un petit bourg, mais sa puissance respire 



aga pendant la. bataille de verdln 

encore dans sa basilique. Le lieu est sublime par ses pro- 
portions. On ne peut que se taire et chercher à entendre 
les croyances qu'exprime un monument si simple et si 
grand. Une immense mosaïque du iv'' siècle se charge 
de faire le discours. Elle représente Ihistolre de Jonas, 
c esl-à-dlrc de rimmorlalité de 1 âme, et nous met en 
plein au milieu des sentiments de 1 Église primitive. 
G est enivrant d intérêt, cette pensée (jui se déroule dans 
toute sa fraîcheur et au milieu de laquelle sont portrai- 
turés de nobles personnages, contemporains de Théodore 
le Grand. 

Cette basilique avec ses hautes tours et ses cyprès, 
semble d abord une tombe. Je veux dire qu'on la croit 
Immobilisée, fixée au moment qui l'a créée et qu'elle 
exprime. Eh bien ! non, un soldat vient d'y déposer une 
tète de Christ qu il a sculptée dans ses loisirs. L'œuvre 
a de la virtuosité et même de la vérité. Ce soldat avait 
vu avec émotion l'expression de ses frères d armes dans 
la mort. C'est bien émouvant, ces deux sous de talent et 
de bonne volonté ajoutés à ce trésor de gloire et de 
beauté, et dans la rêverie du retour vers Udine, je me 
surprends à voir là un symbole de la force éternelle qui 
sommeille dans cette terre privilégiée. 

Les peuples sont difficilement Intelligibles les uns 
pour les autres. Le moyen de se comprendre, c'est de 
s aimer. Le curéd'Aquilée, don Celso Constantlni, direc- 
teur de la revue Arlc Christanid, nous guidait. En prin- 
cipe, je n'entends guère 1 Italien, mais comme j aime 
tout ce que pense ce prêtre artiste et patriote, je n'ai pas 
perdu un seul mot de son commentaire. 

Quel grand pays, cette Italie qui construisait Aqulléc 
quand les Germains ne savaient <|ue faire des ruines, et 
qui .se replace aujourd hui au [)remi(;r rang des peiq>les, 
par le talent do ses terrassiers et de ses ingénieurs î Nos 
compagnons Italiens, cet après-midi, sur la lagune, 
avaient parfaitement le droit de nous répéter ce qu'im- 



PENDANT LA IIATAILLE DE VERDUN 29'> 

priment avec tant de complaisance, chaque jour, leurs 
journalistes : 

— Nos armées, comme les légions de Rome, laissent 
sur leur passage, non pas des ruines (c est bon pour les 
Tedcscld), mais des ouvrages de la civilisation... Demain, 
ajoutaient-ils, quand nous vous mènerons dans les Alpes 
Carniques, vous verrez quelles routes nos soldats ont 
construites dans les hautes montagnes et jusque dans les 
neiges éternelles. 



XLVIII 

GALLIÉNI EN SEPTEMBRE 1914 
In Memoriam. 



iTjuin igi6. 

Je prie les lecteurs qu ils me laissent interrompre mes 
notes d Italie pour que je rende, à mon tour, mon hom- 
mage à l'illustre soldat. Ce jeudi, à une heure et demie, 
je dois présider au Trocadéro la réunion annuelle de la 
Sociélc de prévoyance cl de secours mutuel des Alsaciens- 
Lorrains ; nous ne mancjuerons pas de nous unir d inten- 
tion à ceux qui dans le même moment suivront le cer- 
cueil et que j'espère bien que je pourrai rejoindre. Le 
drapeau de la Ligue des Patriotes sera dans le cortège, 
et d ailleurs Paris entier, frémissant de reconnaissance. 

Les titres de Galliéni sont tout puissants devant la 
patrie et, je crois qu'on peut le dire, devant la science. A 
Madagascar, il n'a pas seulement obtenu des résultats 
localisés, il a obtenu une méthode générale. Je viens 
d ouvrir l'ouvrage intéressant publié par le ministère de 
llnslruclion publi([uc et par d illustres spécialistes, à 



29» PKNDANT LA BATAILLE DE VEUDUX 

loccasion de 1 Exposition de: San Francisco. ^ eus con- 
naissez CCS deux tonios inlilulés la Science franraise, où 
1 on a donné pour chaque science une courte et substan- 
tielle notice jésumant lœuvre accomplie par la France 
dans la discipline correspondante. J espérais y trouver, à 
la suite du chapitre sur la Science de l éducation, quelque 
étude sommaire de la Science de la colonisation qui nous 
donnât une idée de 1 œuvre des Galliéni et des Lyautcy. 
Mais rien... Les auteurs de ce recueil me diront qu ils 
durent se borner; nous aussi, aujourd hui, acceptons de 
rétrécir notre pensée. Aveclous, derrière le cercueil de ce 
ifrand serviteur dont la biographie complète devra être 
étudiée, nous honorerons surtout le défenseur de Paris. 
Invinciblement cequc nous vovons quand nous pensons 
à Galliéni, c est Ihommedespremiersjoursdc septembre, 
Ihomme qui prit en charge les intérêts de Paris quand 
le gouvernement et le Parlement s éloignèrent, l'homme 
vers qui dans la ville demi-vide nous nous tournions avec 
une ardente sollicitation. 

Défciulrait-on Paris? La question se posait. 11 y avait 
des réponses diverses, des courants contradictoires, a Paris, 
écrivais-je ici le 3 septembre, a montré d une manière 
constante depuis un mois, depuis les derniers jours, sur- 
tout (ju'il savait supporter les annonces et les approches 
d une situation grave. Paris a le droit d'être instruit des 
préparatifs faits pour sa défense ». Quelles étaient les 
intentions vraies.' Quels étaient les moyens réels'.' Au 
soir, tandis que les derniers trains du Parlement, des 
ministères et des grandes administrations quittaient nos 
gares, je tenais dans le centre do la \illo, au i'"^ arrondis- 
sement une petite réunion. J avais convo(jué (piehpies 
hommes inlluents pour les renseigner et les interroger. 
Plusieurs d'entre eux réclamaient des armes. C'était un 
cri (pii commençait à s élever. Une bataille des rues, sur 
les barricades, de maison en maison, une défense de 
Saragosse, était-ce possible contre un adversaire (jui, la 



PENDANT LA BATAILLE DK VEUDUN '2<j5 

résistance conslatcc, écraserait Paris d'obus sans même se 
montrer.' A qiiollcanarcliie impuissante cerourafre même 
et cette i^énérosilé patriotique n'allaicnt-ils pas aboutir? 

D un seul mot, le général Galliéni établit I ordre dans 
tous ces cœurs ardents. Il les groupa, les satisfit, leur 
donna fierté, certitude en jetant sur tous les murs sa 
fameuse parole : « J ai reçu mandat do défendre Paris 
contre lenvahisseur. Ce mandat, je le remplirai jusqu au 
bout. » 

C était un mot ? Mieux que cela, une résolution. Pour 
tous, désormais, le devoir était tracé : on défendait Paris. 
Mais comment .' Nous voyions travailler en bâte, dépaver 
la porte Maillot, v poser de légers abris. En vérité, était- 
ce sérieux de compter sur nos forts'' 

Paris, moralement, était magnifique, sérieux, calme, 
résolu. Ceux qui vécurent ces jours tragiques ne les 
oublieront jamais et, gens de toutes opinions, auront en 
commun de grands souvenirs fraternels. ;\ous ne savions 
rien, sinon <|ue leurs masses immenses accouraient à 
/jo kilomètres par jour. Quelques-uns racontaient : ils 
sont à Cbantilly, à /» i kilomètres de Paris ; des ullians 
ont été vus à Luzarclies, à 3() kilomètres de Paris. C était 
vrai. Mais dans ce silence solennel qui nous enveloppait, 
nous préférions écouter, la nuit, au long des beurcs 
d insomnie, le roulement ininterrompu des trains trans- 
portant nos troupes. Cbaque jour, lun de nous essayait 
de rompre ce cercle d ignorance, cbercbait à donner 
dans les proches environs de Paris des coups de sonde, 
cl à connaître où étaient nos forces et les leurs. Mais 
entre mille bruits comment discerner le renseignement 
vrai ? 

Une nuit (peut-être du 2 au i), la nouvelle parvint au 
gouvernement militaire que l'ennemi laissait le camp 
rolranclié de Paris sur sa droite et marchait dans la direc- 
tion du sud-est. Le général Galliéni dormait. Celui de 
ses officiers qui reçut lavis en pesa l'importance, mais 



296 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

ne voulut pas interrompre le repos de son clief Au pre- 
mier réveil, il lui lendit la note. 

Les armées allemandes s'engageaient dans l'immense 
couloir entre les camps retranchés de Paris et de Verdun ; 
le général von Kluck, en s inilécliissant vers Meaux et 
Coulommiers. offrait sa droite à l'attaque de l'armée de 
Paris. L'heure d agir pour nos armées avait sonné ; la 
belle occasion attendue par Joffre s'offrait ; la défense de 
Paris, bien difficile contre un assaut, prenait de grandes 
chances. Nos grands chefs saisirent la minute. 

Que s'était-il passé dans les délibérations du grand état- 
major allemand;' Y eut-il un conseil de guerre ou bien 
des échanges de dépêches ? Hanotaux a dit, un jour, si 
mes souvenirs ne me trompent pas. qu'il serait à même 
de raconter les délibérations des chefs allemands. Grosso 
modo, on comprend qu'ils voulurent ne pénétrer dans 
Paris qu'après s'être défaits des forces françaises. Eurent- 
ils tort ou raison ? Beau sujet d éternelle dispuste entre 
experts, qui finira toujours par léloge de JolTrc, de Mau- 
noury et de Galliéni. 

Le 6 septembre, toutes les armées avaient repris lolTen- 
sive et se battaient avec une ardeur surhumaine. N(»us 
avions eu dans Paris quelques échos de cette offensive. 
Le 6 septembre au matin, j'écrivis ici : « Nous sommes 
toujours à parler des Cosaques, des Belges, des Anglais, 
et novis n en dirons jamais trop de bien. Mais vous savez 
que nous avons aussi des armées françaises. J'ai idée ([ue 
les Allemands dont les marches aven tu reusesseml)Ient nier 
ou oublier que nos forces sont là, vont apprendre à con- 
naître que nos soldats joignent à leurs vieilles qualités 
guerrières individuelles le génie prudent et calculateur 
d'un stratège (pii attend la minute |)révue (^)nelque 
chose d heureux et de grand se prépare. C'est im sys- 
tème depuis huit jours de ne plus fournir au public 
aucun renseignementofficicl, je ne discute pas ce système ! 
j'en vois les raisons; on veut se dispenser de fournir des 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 297 

notions à l'ennemi. Soit! Chacun s'incline... Mais pa.s 
un soldat (|vii ne doute que laudace des Barbares ne soit 
châtiée, à 1 heure voulue, parnotrechcr([ui les surveille. 
Et ce n est pas sur le succès linal seulement que Ion 
compte, sur ce succès qui nous est assuré par la multitude 
des Russes en marche et par la ténacité des Anglais, 
maîtres avec nous de la mer. Non, la confiance de notre 
armée est locale, située entre Seine et Marne. Notre 
espérance plane sous le ciel même de Paris. . . » 

Il est évident qu'il est peu convenable de se citer soi- 
même et je m'en excuse, mais il ne s'agit de personne, il 
s'agit de tout le monde ; je cherche à retrouver les sen- 
timents et les idées de Paris à ces dates tragiques et je me 
laisse aller à revivre nos espérances, qui lurent justifiées. 
Pourquoi n avouerait-on pas que l'on est content d avojr 
fait avec quelque justesse de coup dœil son métier de 
porte-parole de la confiance, au moment où c'eût été un 
crime de ne pas espérer .' 

Le général Galliéni lut alors la clefde voûte de la soli- 
dité parisienne. 11 justifia linstinct d espérance ; il réalisa 
ce que voulaient croire ceux qui avaient voulu demeurer 
dans la grande ville. Depuis vingt-quatre heures, toute la 
population parisienne, les femmes, les enfants défilent 
devant son catafakjue, et en se rappelant les heures péril- 
leuses, chacun s assure que, si longue que soit cette 
guerre, ses heures les plus dangereuses ont bien tourné : 
l'Allemagne, en dépit des forces quelle garde, ne s'est 
jamais remontée au point où elle était en i()i \ quand Gal- 
liéni, Maunoury et toutes les armées de Jollre brisèrent 
le plein de son offensive. 



agS PENDANT LA ItATAILLI- DE VERDUN 



XLIX 

L HOMMAGE NATIONAL 
A JEANNE D'ARC 

La Liijuc des Palrioles. 

3 juiu 191 (>. 

Je reçois un petit mot superflu. Mais Voltaire la dit : 
« Le superllu, chose si nécessaire ». Un groupe de jeunes 
filles ni écrit : « L'an dernier vous avez recommandé au 
souvenir des Parisiens et des Parisiennes les fleurs de la 
fêle de Jeanne d'Arc ; cette année, un petit rappel ferait 
une grande joie à ceux qui y pensent afin que celles et ceux 
qui 71'y pensent pas s'e/i souviennent. » 

Ces jeunes Parisiennes ont bien raison d'être lr^s 
zélées pour le ser^ice de Jeanne. Elles tiennent lenr rôle 
de parentes, 11 y a cinquante ans un poète anglais dédiait 
un poème sur Jeanne d Arc : « Aux sœurs de Jeanne, les 
filles de la France. » Mais qu'elles n'aient pas un doute 
sur notre fidélité. Les ligueurs demain, dimanche matin, 
seront au rendez-vous annuel. 

Ce serait une faute de laisser somnieilter ou se des- 
serrer la volonté exprimée par un si grand nombre de 
l"'ranvais de rendre un hommage national annuel à 
.leanne d Arc. ^ iviani, dune voix mystérieuse, ma 
demandé, connue un eilet de ma bonne volonté pour 
I union sacrée, (jue je renonce à déposer une proposition 
de fête nationale. Nul n'a rien compris d'avouable à 
l'émoi d(! A iviani, mais que refuser au chef du gouver- 
Mcmenl pendant la guerre.' D'aillcins pour admirer, 
aimeicL vénérrr, avons-nousdoncsi ^randbesoin d im ren- 



PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUX 299 

fort législatif? La réserve, la tergiversation du Parlement 
pourraient s expliquer honnêtement par quelque judi- 
cieuse modestie. Peut-être voit-il qu'il n est pas créateur 
et qu il n a d autre rôle que d enregistrer ce qui déjà a 
pris naissance. Des députés, des sénateurs sont incapables 
de décider qui que ce soit à aimer quoi (pjecesoit. Dégager 
le pur diatnaiil (^t lui donner tous ses feux, c est 1 allaire 
de Quicherat, de Michelet, d Henri Martin, d'Anatole 
France, d'IIanotaux, de Charles Péguy ; c est l'an'airedes 
curés et des instituteurs. C est à nous tous d agir de telle 
sorte que la fête existe et (jue les députés mis devant une 
situation de fait, n'aient plus qu'à dire « xVmen » en pre- 
nant leur place dans les cortèges. 

Une fleur incomparable est en train de se former. 
^ ictor II ugo aurait voulu que Jeanne d Arc eût « un monu- 
ment national » ; il disait encore : « Un trophée grand 
comme ^otre-Dame ». Il déclinait Ihonneur de le dresser. 
Paul Meurice, à la veille de sa mort, dans le seul entre- 
tien que j aie eu avec ce charmant vieillard et qui m'a 
laissé un vif regret de n'avoir pas été de ses familiers, m'a 
dit que son glorieux ami avait désiré consacrer à Jeanne 
d'Arc un chant de la Lé^jende des Siècles et puis y avait 
renoncé, tellement il avait lassurance que toute litté- 
rature, tout génie, étaient écrasés par cette perfection 
dans la pureté. « Un trophée grand comme Notre-Dame ? » 
Qu'est-ce à dire.' Le bon Joseph Fabre proposait de con- 
sacrer à la mémoire et au culte de Jeanne le Mont Saint- 
Michel. C est un piédestal. J'en connais vin plus beau : 
la France tout entière. Nulle architecture ne réalisera ce 
que le maître des mots s'est senti noblement indigne 
d'exhausser. G est aux cent mille voix du peuple et de 
l'élite, c'est au chœur français soulevé par 1 enthousiasme 
d'épanouir annuellement l'image de la jeune martyre. 

Nous réclamons une poésie populaire, spontanée ano- 
nyme, née des événements, jaillie de lame du peuple tout 
entier. Où personne ne sullirait, que tous s associent. 



3oo PENDANT LA BATAILLE DE VEBDUN 

Que les sanctuaires, les théâtres, les pèlerinages les cor- 
tî\e:es, les conférences et les sermons retentissent. Qu'au 
village sacré de Domremy, à \ aucouleurs, à Saint- 
Nicolas, à Nancy, la \illc de son duc, dans toutes les étapes 
de son vovage vers Bourges, à Orléans, à Reims, sur tous 
ses champs de bataille, dans tous les pas de son martyre, 
elle soit nommée sainte et patronne de la France. 

L univers la reconnaît comme telle. On ne tiendra pas 
comme un fait dépourvu de sens que IWIIemagnc la 
poursuive jusque sur les autels et veuille étouffer les 
supplications qui la pressent. Les Allemands tirent sur 
Jeanne d .\rc. Pourquoi '.'Comment? Qu a faitexactement 
1 évéque de Metz ? Je me suis renseigné. Au printemps de 
1915, sur 1 invitation du gouvernement impérial, 
M*^*" Benzlcr a commandé aux curés du pays messin de 
faire disparaître les statues de Jeanne d'Arc des églises et 
des salles de patronage, parce que « son culte est un syno- 
nyme de la Revanche ». Gloire à Jeanne d Arc ! Cette 
définition donnée par 1 ennemi s accorde avec nos pensées, 
dont M. Charles Dupuy de la (Ilautc-Loire) donnait jadis 
cette formule superbe : « Jeanne d'Arc. . . le plus grand 
de nos souvenirs où repose aussi la plus grande de nos 
espérances ». 

Un faitbien beaviet saisissante estquelesAnglais furent 
les premiers à comprendre la grande destinée posthume 
de Jeanne. Au cours du procès de Rouen, lun d'eux 
s'était écrié : « Ah ! la brave fille ! C est dommage qu'elle 
ne soit pas Anglaise ». Et peu après retentissaient les deux 
grandes paroles décisives qui marquent son double rôle 
immortel. « Nous avons brûlé une sninle ! » disait avec 
horreur, devant le bûcher, le secrétaire du roi d Angle- 
terre. Et Shakespeare déclare : « Jeanne la Pucelle sera 
désormais la patronne de la France. 

Alors, nous, (|u"est-ceque nous attendons? Les Anglais 
ont-ils pbis (|ue nous lintelllgenco de notre pays, de 
notre ànif, de notre gloire, et de notre bien? Ils ont vive- 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnDL'N '>0\ 

ment insisté à Rome en laveur de la béalificalion. Leurs 
illustres cardinaux Manning et Newman écrivirent des 
lettres mémorables. Ils ont décidé de dédier un monu- 
ment à Jeanne d'Arc dans leur cathédrale nationale de 
Westminster, et se sont arrêtés à 1 idée d une mosaïque 
qui la figurera. Leurs députés (juand ils viennent à Paris, 
portent des fleurs à ses statues, et se donnent la peine de 
déniaiser leurs collègues français qui craindraient de 
passer pour « cléricaux ». Alors, je le répète qu est-ce 
que nous attendons? Qu'est-ce que nous avons à piétiner 
autour de ses images? Qu'est-ce qu'il nous faut de plus 
pour déclarer à 1 humanité entière : « Si tu veux me com- 
prendre, regarde la douceur, le génie, la vaillance et les 
malheurs de la jeune llllc lorraine, victorieuse et mar- 
tyre. )) 

Je le sais, ce que nous attendons. Nous voulons être 
visiblement dignes d'elle; nous sentions que 1 heure 
approchait où le monde verrait la jeunesse française, les 
fils de France mourir fièrement pour le salut des peuples 
et gravir par fidélité à la patrie et à l'Esprit les collines 
du martyre et de la victoire. L Europe et 1 Amérique 
reconnaissent dans nos armées les traits chevaleresques 
de Jeanne. Nul ne s'étonnerait plus aujourd hui que sa 
figure rayonnât sur nos monnaies et sur nos drapeaux, 
qu'elle fût 1 écusson de la France puisqu'elle en est 
lâme. Sitôt que ses compagnons d armes, ses frères et 
ses pareils, le glorieux et malheureux peuple des tran- 
chées sera revenu de la guerre, Jeanne, par une promo- 
tion unanime, montera au faite de notre vie nationale. 
Allons tous, demain, au pied de ses images, honorer en 
elle les absents, les meilleurs, les Français de la première 
classe, les soldats de la Grande Guerre. 



302 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN' 



LA PLUS VIEILLE RELIQUE DE JEANNE D'ARC 
A PARIS 



5 juin 1916. 

A l'occasion de mon dernier article, où j'invitais les 
lecteurs à multiplier leurs hommages à Jeanne d'Arc, 
c'est-à-dire à ses frères les jeunes conscrits, à ses frères 
les vieux territoriaux, à ses frères les chefs elles simples 
soldats, à ses frères les morts et les vivants de la guerre, 
de la grande Délivrance, j'ai reçu de notre ami Failliot, 
député de Paris, un billet qui contient un juste et cor- 
dial reproche : « Mon cher ami, n'oublions pas la Jeanne 
« d'Arc qui depuis si longtemps veille à la porte de la 
« vieille Eglise Saint-Denis de la (chapelle, 96, rue de 
« la Chapelle. Modeste, c est pcut-èlrc la plus ancienne 
« statue' de Jeanne, à Paris. Son drapeau de fonte en 
« pourrait témoigner; quelques lleurs lui feraient certai- 
« nement plaisir. » 

Je n'aurais pas cru Failliot si bien renseigné, attentif 
à ce point. Il a grandement raison. Les deux plus beaux 
repo.soirs où honorer Jeanne dans la grande ville, c'est la 
région mal déterminée, entre la place des Pyramides, In 
place du Théùtre-Françaîs et l'avenue de l'Opéra, où clic 
fut blessée pour la reconquête de Paris, et puis c'est la 
pauvre chapelle, demi-croulante, où elle s agenouilla 
dans l'angoisse. 

Failliot, je ne l'ai pas oubliée, cette petite église, de 
la rue d(> la Chapelle. Seulement c'est en septembre 
qu'elle resi)lendit le mieux, aux jours anniversaires des 



PENDANT LA BATAILLE DE VEnDUN 3oi 

G, 7 cL8 septembre i '\i<j, où Jeanne y vlul j)ricr. De là 
mon silence. Mais vous avez raison, toute occasion est 
bonne de mettre en vue une si précieuse reli([uc, d'au- 
tant que, le savez-vous, ladministration, mal inspirée, 
la déclare « bonne à abattre ». Et, pour mon jour de 
fête, je viens d aller me promener là bas. 

Au pied de Montmartre, dans le quartier populeux de 
la Chapelle, une église extrêmement modeste, dont la 
laçade bien délabrée est du xviii" siècle et que 
rien ne signale, sinon sur le côté une statue de Jeanne, 
pas très vieille, plutôt agréable que laide et dont 
j'ignore l'auteur. Entrons : il y règne une sorte d humi- 
lité assez touchante, mais au surplus je n y vois rien à 
admirer. Par trois l'ois, semble t-il, l'édifice fut agrandi. 
On distingue aisément l'ancienne chapelle dont la nef 
s'appuie sur six piliers trapus. Ces piliers, peints en 
jaune, pourquoi ? datent de la fin du xiii" siècle. Les 
trois de gauclie s'inclinent, plient sous le poids. Tous les 
six sont vénérables. Auprès d eux Ihéroïne a médité, 
prié, soulVert, l'uL battue des tempêtes. On parle beau- 
coup trop de la douceur de Jeanne, mais jamais assez de 
la douleur de Jeanne. 

En rentrant, j ai regardé mes livres. J'en retiens ce 
qui se rapporte à celte chapelle et peut en quelque sorte 
se situer sous son humble voûte. 

Le mercredi 6 septembre i V^î)- le ro' Charles Vil 
arriva à Saint-Denis. Jeanne d Arc, beaucoup de sei- 
gneurs et dix mille soldais se logèrent à mi-chemin de 
Saint-Denis et de Paris, dans le village de la Chapelle. 
Pounjuoi la notice qu on ma donnée dans 1 église dit- 
elle que Jeanne d'.\.rc passa la nuit au lieu où s élève la 
maison qui porte le numéro 48 de la rue de Torcy ? Je 
n'ai rien vu chez les chroniqueurs qui nous permette 
une si étonnante précision... Le lendemain 8 septembre 
tombait la fêle de la Nativité de la Sainte-Vierge. Jeanne 
d Arc et les siens se mirent en marche et parvinrent 



3<)4 PENDANT LA BATAILLE DE VEIIDUN 

devant Paris, sur la butte des Moulins, entre onze heures 
et midi. 

Lés chroniqueurs ne disent rien de plus sur celte 
matinée du {<, mais songez au silence, aux graves pen- 
sées d un prélude de bataille. Où croyez-vous qu'aille 
Jeanne dès Taube '} Saint Louis et ses chevaliers, avant 
de jeter le cri : « En avant ! » gagnaient, pieds nus, la 
petite chapelle improvisée dans leur camp. Le jeu des 
heures donne la certitude que Jeanne assista ce matin de 
fête à la messe et, nécessairement, ce me semble, sage- 
nouilla dans cette Chapelle Saint-Denys, sur les dalles, 
auprès de ces vieux piliers. 

A son procès, ses juges, ou plutôt ses bourreaux, lui 
disent : « Etait-ce bien d'aller assaillir Paris au jour de 
la Nativité de Notre-Dame, un jour de fête? » Elle 
« ...respond, c est bien fait de garder les festes de Noslre- 
Dame et en sa conscience lui semble que c estait etserait 
bien fait de garder les festes de Nostre-Dame depuis un 
bout jusquà l'autre. » Un commentateur, qui est un 
théologien le Père Ayroles, remarque à cette occasion : 
a Elle esquive une réponse directe et indique par les 
mots (lun boul à l autre qu'on avait satisfait aux devoirs 
essentiels de la fête par l'audition de la messe, avant 
d'aller à lattaciuc ». 

Voilà les titres certains de l'église sise au <)(> de la rue 
de la (Ihapclle ; Jeanne d Arc et ses gens y entendirent 
la messe le 8 septembre i/i-iÇ), jour de la IVativilé de la 
Vierge. Mais ce me semble probable ([u il y a plus. 

Durant la journée, Jeanne, comme on sait, fut blessée 
à l'assaut Elle ne voulait pas s'éloigner ni (ju'on lem- 
menût; elle criait que chacun approchât des murs et <jue 
la place serait prise, mais les nôtres l'enlevèrent de force 
et tous regagnèrent la (Ihapelle, d où ils étaient partis le 
matin. 

Jeanne d'Arc était très malheureuse. INon de sa bles- 
sure, qui semble avoir été légère, mais de l'impuissance 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 3o5 

OÙ elle se trouvait de communiquer la confiance dont elle 
était pleine. C'était son rôle de faire renaître 1 espérance 
au cœur des Français, et, pour la minute, de prendre 
Paris. Elle avait annoncé à tous cette victoire. Une des 
pages les plus charmantes et les plus touchantes qu'on 
puisse lire, c'est cette lettre où les deux jeunes seigneurs 
Guy et André de Laval, âgés de dix-huit ans et de vingt, 
racontent leur émerveillement de la voir et de l'entendre, 
et que c'était chose divine comment elle leur oiïrit le vin 
et leur dit qu'elle leur en ferait boire bientôt à Paris. 
Elle voulait retourner à lassant, au succès certain ; mais 
les plus puissants conseillers du roi la trouvaient 
insensée, et demandaient qu'on s éloignât de Paris. Le 
vendredi 9, malgré sa blessure, elle était debout dès 
l'aube et .sommait, suppliait, prêchait les chefs de faire 
sonner le boute-selle pour ([u on retournât sous Paris. 
Mais quand elle eut tout persuadé et que déjà l'armée 
s'ébranlait, le roi arrêta la marche et donna l'ordre à 
Jeanne de la rejoindre à Saint-Denis. 

Le jour suivant encore, le samedi 10, au petit jour, 
avec son prince préféré, le duc d Alençon, et une faible 
troupe, elle fit une tentative désespérée sur Paris. On 
avait enlevé tous les moyens de réussite, tout le matériel 
de guerre. La trahison faisait son œuvre autour d'elle. 
Le roi quitta Saint Dcnisle i3 septembre, Jeanne d Arc 
le suivit, le cœur désespéré. 

Au cours de son procès, elle déclare : 

« La voix me disait de rester à Saint-Denis en France ; 
je voulais y rester, mais contre ma volonté les seigneurs 
m'ont emmenée. Si cependant je n'avais pas été blessée, 
je ne me ftisse jamais éloignée. » C est toujours bien elle 
dont un contemporain disait que : « Passant nature de 
femme, elle demeurait à l'arrière comme chef et comme 
le plus vaillant du troupeau. » 

Sans doute, .ses dernières minutes, elle les prolongea 
dans l'église de 1 abbaye de Saint-Denis et dans la cha- 



3<lG PENDANT LA HATAILLK DE VERDUN 

pelle devenue Icglisc du 96 de la rue de la Chapelle. 
C'est là qu'elle soulTrit. Son angoisse est autre que celle 
d'un chef militaire qui, sûr du succès, voit son plan 
écarté par linintelligence ou l'envie, ou rejeté par de 
criminelles trahisons. Jeanne n'est pas seulement dépos- 
sédée d'une victoire qu'elle juge certaine ; ses hommes, 
en Supposant aux directions qu elle est persuadée de 
recevoir du ciel, la mettent hors de sa voie. C'est d un 
triple tourment : fièvre de sa blessure, abandon de Paris, 
inan([uement à sa mission, que ces c|uatre piliers, sous 
la petite voûte, furent les témoins insensibles. 

A'ous n'avons pas une force de svmpathie assez puis- 
sante pour ranimer Jeanne en chair et en os auprès des 
piliers de la vieille chapelle. Nous sommes vite au bout 
de notre aptitude à comprendre les êtres de jadis. Les 
morts, quand ils ont perdu leurs mères, sont bien aban- 
donnés. C'est lombre d'une ombre qui m'accueillait 
hier. Celle qui vécut trois jours ici, il y a cinq siècles, 
nous échappe. Sœur chrétienne diphigénie et d'Anti- 
gone, Jeanne nous ravit par sa beauté dans le ciel de 
l'art, ou bien à travers elle nous reconnaissons comme 
dans un symbole des êtres mêlés à nos préoccupations. 

Je ne m'étonne pas que les manifestations de Paris, ce 
dimanche, aient été plus ardentes que jamais. Cette 
figure de l'héroïsme persécuté que nous avons dressée sur 
nos places publiques devient d'une extraordinaire actua- 
lité. Jeanne avait apporté avec elle 1 enthousiasme et la 
confiance, la volonté de vaincre, de marcher sur les diffi- 
cultés pour les prendre corps à corps : elle était ce que 
sont aujourd hui encore les soldats de la France : généro- 
sité, vaillance. allégres.se, honnetu, 'acceptation du sacri- 
fice, unanimité, et contre cet esprit de hnnière peu à peu 
se formait la coalition des oiseaux de ténèbres, l'intrigue 
des tenanciers de séance secrète. 



PENDANT r..V UATAILLE DK VEKDUN 'io~ 



LI 



IL S AGIT DE PAYER UNE DETTE 

AUX ORPIIELliNS DE L\ GUERRE 

ET NON DE LES ASSERVIR 

Les orphelins de la guerre . 

7 jui'n 1916. 

Quelle difficulté j éprouve à reprendre la suite.de mes 
notes de voyage au milieu de 1 armée italienne'. Je les 
avais suspendues au premier moment, quand nous ne 
voyions pas exactement jusqu'où la nécessité obligerait 
l'armée italienne à rompre, pour assurer la continuité 
de ses lignes. Je ne voulais pas me. trouver dans la situa- 
tion de raconter ma visite sur des points ({uc nos amis 
ont conquis vaillamment, dans le moment même où 
ils pouvaient être amenés à les évacuer. Mais voici la 
situation stabilisée, et de même qu à Verdun nous avons 
dû reculer avant d engager à fond la bataille défensive, 
les Italiens fout face et attafjuent sans avoir eu à bouger 
aucune de leurs autres lignes, où je les ai vus et ([u il 
me reste à décrire. Pourtant je dois encore ajourner 
mon compte rendu. 

La tyrannie de l'actualité, ou plus exactement le 
désir d être utile, m obligent à vous parler aujourd liui 
de la loi sur les orjibelins de la guerre dont le Sénat va 
reprendre lélaboration. 

Nous en avons déjà traité plusieurs fois. Si je n'hésite 
pas à y revenir, c'est (ju'il y faut voir (et c'est bien l'avis 
de nombreux lecteurs) une des plus graves lois d'après- 
guerre. 



3o8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Celle loi pouvait, tievait cire la simplicllc môme. Avec 
tous mes collègues les députés de la Seine.j aisigué.sur ce 
sujet, une proposition de notre ami Henri Galli (déposée 
à la Chambre le 15 mars 191 5) où nous disions : 

« Vis-à-vis des orphelins, le devoir de la nation est 
double. 11 s'agit de leur attribuer un secours annuel 
jusqu'à leur majorité, et de leur donner, à défaut 
d'autre tutelle, la tutelle de la nation ». 

En d'autres termes : 

I* A tous les orphelins de la guerre sans exception, 
privés de leur père, mort pour la patrie, la patrie doit 
donner une sorte d indemnité annuelle jusqu à leur 
majorité ; 

■x° De plus, à ceux de ces orphelins qui n'ont plus de 
famille et dont par suite aucun parent ne pourra 
prendre la tutelle, 1 Etat doit fournir un tuteur, direc- 
tement ou par des œuvres spécialisées dans cette noble 
forme du dévouement. 

Pourquoi, diable, s'est-on mis à compliquer dans des 
proportions inouïes ce que nous avions entrevu d une 
belle et généreuse simplicité? 

Si le projet de la commission sénatoriale est adopté, 
aucimc organisation de lElat français ne sera aussi for- 
midable. 

Pour distribuer des secours à nos orphelins de la 
guerre, et fournir un tuteur à ceux (|ui n'en peuvent 
avoir dans leurs familles, l'Etat mettrait en mouvement 
plus d'un million de personnes j)cndant vingt ans. 

Vous m'excuserez facilement si je m'y prends à plu- 
sieurs fois pour étudier avec vous les principaux rouages 
de cette machine. On peut l'appeler Kolossale. Comme 
on la montré au Sénat, elle est directement inspirée, 
non de nos Iraditions fiançaiscs (nous aimons une sage 
indépendance), mais du code civil allemand, du capora- 
lisme prussien. Je n'examinerai pas ce mécanisme si 
com[)lifnié sans prendre des guides compétents. 



PENDANT LA «ATAIl.I.i: DK VKUDLN 3oy 

Aujourd liui, je consulte un groupement ([ui se lient 
en dehors de la polilujue électorale et militante. Je 
m appuie sur la Société d'éludés législatives., où les juris- 
consultes les plus éminents de Paris (de tendances d'ail- 
leurs très diverses^, se donnent rendez- vous pour étudier 
les lois dans une atmosphère sereine. 

Cette société, où voisinent de très hauts personnages 
de la magistrature, du harreau et de la Faculté de droit, 
a consacré, du iG février au i*""" avril, cinq séances au 
projet (jui nous occupe. Son rapporteur, M. Berlhélemy, 
professeur célèbre de l'Université de Paris, fut chargé 
l'an dernier par le ministère Yiviani, Brland, Sarraut, 
Malvy, de rédiger le texte du projet du gouvernement. 
C'est vous dire s il fait autorité dans sa spécialité. 
J ajoute que nul ne saurait le soupçonner d une mal- 
veillance ([uelconquc à l'égard du ministère lîriand. 
Viviani, Painlevé, Malvy qui a succédé à A iviani, 
Brland, Sarraut, Malvy. 

J ai la bonne fortune d'avoir sous les yeux les 
épreuves du rapport de M. Berthélemy, les procès-ver- 
baux de celle Société d études législatives et le texte de la 
proposition de loi à laquelle elle s'est arrêtée. Vous 
pensez que je ne vais pas me priver de puiser largement 
dans un tel trésor de bon sens et de science. 

Abordons le premier article que l'on va discuter 
demain au f^ilais du Luxembourg (art. ri). Il détermine 
la constitution de l'Ollice national des pupilles de la 
nation. Ses attributions seront de répartir entre les 
offices départementaux les subventions et les dons, de 
donner son avis sur les règles générales de gestion, de 
statuer sur les recours formés contre les décisions des 
oUices départementaux. 

J avais proposé cjue celte fonction fût confiée au 
Comité du Secours National, (jul précisément la remplit à 
la satisfaction unanime depuis un an pour toutes les 
œuvres d'orphelins sans distinction. Pour écarter ce 



JJO PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

groupement admirable où tout Français trouve quel- 
qu un qui a sa pleine conGance, les orateurs olïiciels ont 
objecté que ce comité ne veut durer que pendant la 
guerre; or ses statuts contiennent une clause très for- 
melle en sens contraire. Us ont objecté que le comité 
na pas d existence légale; or il est plus (jue légal, un 
organisme d Etat, puisqu il est reconnu d utilité publique 
par décret du Conseil d Etat. Ils ont objecté (jue, par 
une délibération spontanée, ce comité avait déclaré 
rel'user un tel rôle ; or ladite délibération était juste- 
ment une oflVe de service dudit comité demandant au 
gouvernement de le charger des œuvres dorphelins. 

Disons-le en passant, le ministre Painlevé et le vice- 
président de la commission, M. Flandin, qui, sans le 
vouloir, par (juelque l'autc certainement de leurs secré- 
taires, ont fait voter le Sénat d après des informations si 
erronées, auront à cœur, je n en puis douter, de réparer 
une erreur si regrettable. 

Que nous offrent-ils à la place du Comité du Secours 
Nafional? Une immense assemblée que M. Bcrlliélemy 
apprécie comme suit : 

Si l'eu songe au rôle modeslc qu'on assigne à l'Ollice, 
on no peut se défendre d lua sentiment de surprise à 
l'idée quou veut associer pour celte tâche soixante-huit 
personnages [depuis lors, le nombre a été porté à 8i] sur 
l'activité desquels reposent les intérêts les plus sérieu.x 
du pays. Que feront ici le premier président de la cour 
de cassation, le grand chancelier de la Légion d'honneur, 
les directeurs de presque tous les grands services, un re- 
présentant spécial de presque tous les ministères, le pré- 
sident de la chambre de commerce de Paris, les maires 
des cinq plus grandes villes de France, les délégués élus 
par les conseils supérieurs de l'instruction publique et de 
l'agrlcullure, d(!s délégués de la Coopération, des délé- 
gués de la Mutualité, des délègues des syndicats patronaux 
et ouvriers, etc.. i' 

Quel inutile emploi d'énergies, (piel déploiement su- 



PENDANT I,.\ liATAILLE DE VKHOLN ill 

pcrflu de forces sociales pour répartir quelques ressources 
et donner quelques avis ! En quoi cet appareil colossal 
oITre-t-il quelque garantie de meilleure exéciilioa des 
actes qu'il s'agit d accomplir ? 

Mais voici un grief encore plus sérieux : 

Daus ce parlement de soixanlc-liuit [8i] membres où 
l'on a pu dire qu'on avait rassemblé toutes les « tètes cou- 
ronnées de l'Almanach national », on n'a fait aux compé- 
tences qu'une place iuilrae. On n'a même pas accordé aux 
œuvres ce qu'on pourrait appeler la « portion congrue ». 
Il n y aurait, en effet, que six délégués du Collège des 
œuvres philanthropiques (.") 

Depuis, pour donner satisfaction à un sénateur, la 
commission a ajouté six autres délégués d œuvres 
privées ; mais, en môme temps, elle ajoutait huit autres 
membres d'autres catégories sociales ! N'insistons pas sur 
ces détails de cuisine. Allons à la conclusion : Ici, je 
cite encore M. Berlhélemy, le modéré et savant M. Bcr- 
thélemy, à c[ui les ministres demandaient son concours : 
« C'esl la défiance des œuvres privées qui caractérise sur ce 
point un orcjanisme si important ». 

Dans le projet primitif du gouvcrnenient (déposé au 
Sénat le 17 juin i«)i >), le rôle le plus actif était réservé 
aux œuvres, — sous un contrôle olliciel, bien entendu, 
toutes les fois qu on serait en présence d a'uvres subven- 
tionnées. Pourquoi le cabinet Briand, qui rassemble à 
peu près les mômes ministres (jue son aîné, le cabinet 
\iviani, a-t-il pris le contre-pied d'une disposition si 
heureuse.' Il ne nous la pas encore dit; j'ospèrc (|ue son 
silence trahit son embarras et que, au lieu de tlonner 
des raisons qui ne seraient que des prétextes, il aura le 
courage patriotique de modifier le texte de la commis- 
sion dans un esprit national. 

Je ne cesse pas d'espérer que, soit dans une deuxième 



3ia PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

dclibcralion au Sénat, soit devant la Glianabre, tous les 
partis, à lappcl du gouvernement lui-même, donneront 
au pays le spectacle réconfortant de 1 unanimité en con- 
fiant nos orphelins de la guerre au Comité de Secours 
national, contre qui, après vingt-dea\ mois de fonction- 
niMuent, ni un homme politique, ni un journal, ni un 
groupement quelconque, ni une victime de la guerre 
n ont élevé une seule plainte. 

Nous éviterons cette erreur grave, je ne veux pas en 
douter, mais une plus grave encore nous menace. 

Quelle conséquence aura pour une famille le fait 
d avoir sacrifié son chef à la défense de la patrie ;' 

Approchez, lecteurs, écoutez. Voici qui est invraisem- 
blable : Toutes les familles ayant un orphelin de la 
guerre, même celles qui ne recevront aucune subvention 
des offices départementaux, seront sous la surveillance 
de ces olfices, c est-à-dirc du préfet, ou plus exactement 
encore du délégué préfectoral (art. i/j, § 5), durant 
toute la minorité de lorphelin. Cette surveillance 
(art. 22) ne sera pas passagère : elle sera constante. Elle 
ne se bornera pas à un point précis ; elle sera univer- 
selle. Elle sera exercée « au point de vue tant matériel 
que moral » (art. j.!., | V'^). En tout temps, sur la 
moindre dénonciation d un délégué inconnu de la 
famille, le préfet pourra exiger du conseil de famille des 
mesures à l'égard de l'enfant non approuvées par la 
mère, et en cas de refus, le di lièrent sera réglé par le 
tribunal (art. i-i., | '|), etc., etc. 

Cette surveillance de la police prélectoralc n est 
imposée actuellement à aucun tuteur dune famille 
ordinaire, à aucun tuteur des orphelins mineurs des fonc- 
tionnaires, lcs([uels reçoivent pourtant un secours annuel 
de lEtat (Loi du 9 juin iï>'>3). Pounpioi cette surveil- 
lance si pénible réservée aux seules familles de nos 
héros .' 

Je ne savais pas comment répondre à celte interroga- 



PENDANT KA BATAILLE DE VERDUN 3 li 

lion. Je n'avais que mes pressentiments. Il me manquait 
un texte. Je 1 ai. Le conirier m'apporte le numéro du 
i'""" juin de la Correspondance hebdomadaire de la lÀfjue de 
l Enseignement ; j'y vois le compte rendu ollicicl du con- 
grès tenu les uo et 2 1 mai à Paris par cette association, 
rouage essentiel de notre régime, véritable ministère de 
1 Instruction publique. Depuis plus de trente ans, aucune 
mesure relative à 1 enseignement n a été édictée qui 
n'ait reçu l'estampille de ce groupement, dont les con- 
grès annuels ont toujours été présidés par le ministre de 
1 Instruction publique et parfois clôturés par le président 
de la République en personne. Eh bien ! que répond le 
rapporteur de la Lijue de l'Enseignement à ceux qui cri- 
titjuent les articles du projet consacrant la mainmise de 
l'Etat sur les orphelins .' Au milieu de phrases inspirées 
d'un reste d'Union sacrée, je lis ces paroles à l'adresse 
des défenseurs de la liberté des familles : 

« Si Ion désire que 1 Etat intervienne, on ne veut pas 
qu il soit le dispensateur de ce rpi'ii donne. On veut «jue 
les organes qui distribueront ses faveurs (faveurs? le 
gouvernement a, dit-il, répété cent fois avec raison cju'il 
s'agit d'une dette) échappent à son influence. » (Corres- 
pondance, col. \.) 

La Ligue repousse donc avec horreur l'idée que les 
familles des orphelins de la guerre pourraient échapper 
à l'influence de l'Etat. 

11 y a pire encore. Le rapporteur conclut : a M faut en 
un mot que les orphelins de la guerre soient les 
pupilles de la Nation avant d être les pupilles d une 
église, quelle (pi elle soit, et il faut que 1 Etat puisse v 
tenir la main. » [Correspondance, col. j.) 

Où donc allons-nous.' C est brusquement rejeter ce 
que depuis le début de la guerre nous alTirmons et cher- 
chons, tous, à praticpier. G est le désaveu des principes 
selon lesquels toutes les œuvres prétendaient régler le 
problème des or|)lu'Iius. Voilà ([ui est inlini(uent dou- 

18 



i 1 'l PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

lourcux. Mais, après tout, mieux vaut s'éclairer tout de 
suite. Un des plus influents personnages de la Ligue de 
l Enseignement est 1\I. Ferdinand Buisson, qui fait aussi 
partie du Secours IValional. 11 déclare très fréquemment 
(|ue nul plus que lui ne désire le maintien de lUnion 
sacrée. Je ladjure de dissiper ce gros nuage d'urgence; 
je le supplie de me dire que j"ai mal lu, que nul, dans 
sa Ligue, ne veut porter la moindre atteinte à la liberté 
des familles, à la liberté de l'enseignement, à la liberté 
d aucune confession. 

Sa réponse ne peut être que catégorique. Pour qu'elle 
le soit pleinement et pratiquement, je souliaite qu il se 
joigne à moi pour demander à ses amis du Parlement 
de supprimer purement et simplement l'article 22, 
d'écarter toute surveillance nouvelle des tuteurs de 
droit commun. 

Si cet article était voté, le projet sur les orphelins, 
que le ministre Painlevé voulait faire voter à l'unani- 
mité, serait frappé d'un vice radical ; et c'est à Tunani- 
niité de tous les Français patriotes, de toutes les mères 
de famille, do toutes les femmes, sans distinction de 
religion, de classe ou d opinion, qu une pareille loi 
d'oppression serait rcjeléo. 

iNous avons une obligation envers les enfants des sol- 
dats morts pour la France. Ne dites pas f{ue vous leur 
accordez une faveur ; n'agisse/ pas comme s'ils devenaient 
vos humbles clients. 11 s'agit de payer une dette aux 
plus nobles enfants de la France et non de les asservir. 
(^)u'ils demeurent les enfants sacrés. 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 3l5 
LU 

LE VOYAGE D ITALIE 
VU 

DANS LES ALPES JULIENNES. LES TRANCULES DANS LA 

NEIGE. UN DÉJEUNER CHEZ LES ALPINS ET LES BER- 

SAGLIERI. 

8 juin iQiO. 

Ce dimanche matin, i ', mai, à travers les campagnes 
semées de mûriers, de vignes, de villas et dont les cypi'ès 
parachèvent le caractère italien, nous courons vers la 
haute muraille neigeuse qui fait le fond de tant de 
tableaux célèbres. Nous allons visiter les premières lignes 
de 1 armée italienne dans les Alpes Carniqucs et l'un des 
officiers que nous accompagnent veut bien me donner 
des explications. 

— Vous avez vu, nous dit-il, nos armées opérant 
dans la direction de Trieste ; vous êtes allés sur le Carso. 
Rien qu à regarder la carte, vous vous rendez compte 
que nous y sommes exposés à des attacjues de liane et 
d arrière venant des Alpes Carniques et du Trentin. 
Aussi, dès le début de la guerre, pour se donner de la 
sécurité sur le Carso, où nous engagions la majorité de 
nos forces, Cadorna a dû, tout le long de la frontière, 
pousser nos détachemcnls dans les hautes vallées, sur les 
crêtes. Je ne sais pas si 1 on pourra vous conduire dans 
le Trentin (déjà nos amis connaissaient liinminence de 
1 offensive autrichienne), mais demain vous irez dans les 
Dolomites et aujourd hui nous allons vous montrer nos 
postes dans les glaces éternelles des Alpes Juliennes. 



3lG PENDANT LA HATAI LLE DE VERDUN 

Tout en causant ainsi, nous admirions dans la cam- 
pagne mille détails dignes de la Toscane : sur une col- 
line, une tour carrée avec loggia ; à la sortie d un vil- 
lage, une madone peinte dans un encorbellement très 
pur ; puis la charmante bourgade de Gemona, tapie 
comme dans un nid dans im giron des Alpes. Nous 
rejoignons le large et grandiose Tagliamcnto. A Venzoni, 
une église et une maison municipale, réussites d'art 
qu'on est émerveillé de trouver dans un endroit si 
modeste, nous obligent (dussions-nous nous mettre en 
retard) à descendre de voiture. 

Dans ce pays, la guerre ne parvient plus, comme elle 
l'ait en France, à occuper seule nos esprits, et pourtant, 
de tous côtés, des baraquements pour soldats nous ramè- 
nent à 1 idée essentielle. 

Maintenant nous remontons la vallée de la Fella, et 
la sauvagerie commence à se mêler à la grandeur. Voici 
Poggio Ldinise, église, couvent et terrasse, noble 
ensemble italien exposé sur un mamelon, au-dessus du 
fleuve, au-dessous des montagnes. Je cherche à dégager 
d'un trait le caractère du paysage, au long de cette route 
de Vienne. Mordée de cytises en lleurs, elle semble un 
adieu de l'aimable Italie que l'on quitte pour entrer 
dans les sapinières du Nord. Au milieu d éléments 
connus, chatoyé un mystère nouveau. C'est une beauté 
composite où semblent se mêler deux voix. Deux voix ? 
non pas; la carte du pays et ces noms de lieux italiens, 
allemands et slaves, invitent à découvrir trois veines, 
trois génies, trois amours dans ces frontières disputées. 

Il pleuvait à verse, quand nous arrivâmes à Chiu.sa- 
forte où s'ouvrent le val de Raccolana et la roule mili- 
taire audacieusement poussée vers les cimes à travers ces 
sauvages solitudes. 

Forêts, immenses falaises, noirs abîmes, cascades, 
chacun de nous depuis le début de la guerre vous 
entendît maintes fois nommer. Il est tout le temps (|ues- 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN Sl^ 

lion de celte roule dans les communiqués italiens. Com- 
ment nos amis ont maintenu la possession de leurs fron- 
tières contre les attaques persistantes de 1 ennemi qui 
veut pénétrer dans cette haute région, et de là les 
menacer de liane ; comment leurs tirs d artillerie, leurs 
hardies incursions d infanterie ont troublé les commu- 
nications aulricliiennes le long des vallées du Gail et du 
Haut Fella ; comment ils ont détruit le fort Ilensel et 
endommagé le fort du Predil, puis sur le haut [sonzo 
conquis la conque de Plezzo jusqu aux pentes du Alonte- 
Rombon et occupé en partie le massif de Monte- ÎNero : 
vous en trouverez tous les détails, toutes les précisions 
sur les cartes et dans les documents imprimés. Si je puis 
vous servir, c'est pour vous donner le sentiment des 
efforts dépensés par nos amis. J ai respiré quelques 
minutes le climat de leurs hautes tranchées. Montez avec 
nous dans 1 automobile qui gravit les audacieux lacets 
d une route où des imées de terrassiers achèvent de tra- 
vailler. 

Ici serpentaient quelques rares sentiers de chasseurs 
et de contrebandiers. Les premiers convois de mulets 
qui s y hasardèrent sentir le terrain céder sous leurs 
sabots et glissèrent dans l'abîme au milieu d une ava- 
lanche de cailloux. Y faire passer de l'artillerie lourde? 
Les Autrichiens ne soupçonnaient pas que le projet put 
être conçu. Aujourd'hui, écoulez le chant de triomphe 
que Luigi Barzini dédie à la route carrossable du val de 
Raccolana : 

« Il semble que la route monte à lassant; elle passe 
d'un ilanc à l'autre, avec ce serpentcmenl ascendant, 
rétréci et fou, qui est celui de certaines fusées. Elle 
monte, monte encore, taillée dans le roc ; elle s'accroche 
à de véritables murailles; sur certains points, elle 
semble de loin un zigzag tracé sur un mur giganlesf[ue. 
Nul parapet encore; à peine estellc plus large cjuc la 
voiture, dont les roues, habilement guidées, laissent 

i8. 



3l8 PENDANT LA 15ATAILLE DE VERDUN 

leuis traces à quelques centimètres de l'abîme. En se 
penchant, on aperçoit Je scintillement vif de l'eau, qui 
jaillit au bas, dans 1 ombre, parmi les roches lavées, 
autour desquelles elle met d ellervescenls colliers 
d écume. Les lacets parcourus peu auparavant sont là, 
sous nos pieds, à pic, bien loin de nous. Derrière ou 
devant nous, la route semble toujours trop étroite, pour 
qu'on y puisse passer, et l'on a 1 impression qu on va 
être d'un moment ù l'autre projeté dans le vide; à 
chaque détour, elle échappe au refj;ard, disparaît ; ce 
n est plus qu'une entaille au delà de laquelle il n'y a 
plus rien... » 

Etrange guerre ! On est tout au vertige des abîmes, 
aux splendeurs d un paysage ù la ManCrcd, à la curiosité 
de ces « marches-avant », « marches arrière » que chaque 
tournant nécessite, et voici que des ennemis, que nous 
ne voyons pas plus qu ils ne nous voient, prétendent 
expédier par-dessus ces sommets de glace, par-dessus les 
aigles, des obus dont ils ne sauront jamais l'eilet... S ils 
parviennent à briser ce mince sentier, ù rompre cette 
corde qui asservit la montagne, ce n est plus la peine de 
s'étonner des Indiens de Gustave Aymard qui coupent 
avec une carabine, à deux cents mètres, les liens d un 
prisonnier attaché au poteau do guerre... Nous abandon- 
nons la voiture pour lairc taire ce bruit de moteur (jui 
s en va au diable appeler lattention des artilleurs autri- 
chiens, et nous cheminons sous la pluie, à travers la 
neige, les rochers et les maigres bois de sapins. 

Voici (jueh|ue chose d étrange, (paelipie chose (|ui 
semble un compromis entre nos petites tonnelles de 
banlieue et les villages nègres, (pifl(|ue chose de gai 
comme les kios(|ucs de jardin et de sinistre connue les 
temples de Moloch. G est un canq) sous les sapins et le 
brouillard. De grandes nuées llottent accrochées dans 
les arbres ; les honnnes sont terrés dans des abris tout 
noirs; les élèves aspirants étudient dans une petite classe, 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 3 1 f) 

si sombre que j"ai peine à distinguer les livres ouverts 
sous leurs yeux... 

Nous poursuivons notre route, en nous défilant, jus- 
qu à la première ligne. 

r^à, devantnousc est l'espace neutre, un terrain bruta- 
lement déboisé. D immenses sapins abattus gisent pèlc- 
mèleau milieu des llls barbelés. Tout pourrit, tout se tai t, 
tout menace, \aste glacis dépouvante, le plus large et le 
pi us blafard que j'aie vu; vraiment un lieu sans espérance . 
Et sans interruption, au 111 des crêtes inaccessibles, se 
développe 1 immense travail poursuivi à travers la plus 
dure saison, sous le feu tâtonnant de 1 ennemi. 

En revenant sur nos pas, nous rencontrons au milieu 
des arbres, un petit autel décoré de brancbages et tout 
planté de plusieurs centaines d images de piété. Un soldat 
de Syracuse avec qui je cause me dit que ses camarades 
les viennent placer là en faisant des vœux. Que ne puis- 
je entendre ces supplications ! C'est peu de voir les 
décors ; on voudrait connaître les âmes. 

En voici l'occasion. Nous avons Ihonneur d être invités 
à la table que président le colonel de ces alpins et le 
colonel de ces bersaglieri, entourés de leurs jeunes offi- 
ciers. C'est au milieu des neiges une baraque en bois, 
aux étroites fenêtres. Là-dedans un poêle qui ronfle, une 
table en fer à clieval, des bancs, des petits drapeaux ita- 
liens et français, un appétit, une gaieté, le bruit du 
bombardement ! Ab ! les cliarmants soldats ! d'une fan- 
taisie, d un ressort, d'une vivacité ! si prestes, si jeunes ! 
et tous d'une finesse ! 

Je note des morceaux de dialogue. 
— A ous admirez notre route ! Elle était nécessaire. 
Vous connaissez l Iiistoire du Petit Poucet. 11 mettait 
derrière lui des cailloux blancs; il voulait avoir son 
chemin bien tracé dans son dos. Les soldats sont des 
l'etit Poucet; pour (ju'ils avancent, il leur faut derrière 
eux un chemin bien organisé. 



320 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

— Vous demandez ce ([ue nous faisons ici ? Nous y 
sommes pour voir, pour battre l'artillerie ennemie qui 
est de l'autre côté, pour nous protéger et nous mettre 
un peu au large. ^ ous pense/ que nous prenons des som- 
mets qui ne permet lent d aller à rien ! Alors pourquoi 
nous les prenons .' Pour boucher les yeux de 1 adversaire 
et pour avoir nous-mêmes des regards plus nombreux. 

Et ce bout de dialogue avec un tout jeune sous-lieute- 
nant : 

— \ ous êtes bien, ici? 

Il rit, d'un air parfaitement heureux, mais qui laisse 
voir une arrière-pensée. 

— Qu'est-ce qui vous manque. Vous avez un colonel 
qui est un père. 

— Un père, c est vrai ; mais je voudrais embrasser 
ma mère. 

— El puis quoi ? 

— Je voudrais embrasser une jeune fille. 

— Toujours la même'.' 

— I\on, toutes les jeunes fdlos. 

11 nous fait le portrait do celle qu'il préfère, et ne 
manque pas de noter qu on dirait une Parisienne. 

Si vous ne les trouvez pas aimables, dites-vous que 
c est la faute du peintre. Ils sont vrais, spontanés, pleins 
de familiarité et de feu. Ce serait bien tentant do faire 
un parallèle entre les jeunes officiers français et italiens, 
mais même en me bornant aux jeunes gens, je crain- 
drais de paraître prendre trop de liberté. Pour m'en 
tenir à I essentiel, il me semble que l'Italien a une 
aisance, un abandon (|ui na se trouvent pas chez un 
lieutenant français tout ramassé, concentré dans hi forme 
militaire, et mar(|ué par l'Apreté d une longue guerre. 
Ici chacun suit davantage l'impulsion de sa nature 
propre. Nulle tristesse d ailleurs d une vie singulière- 
ment dure pour les enfants d'un climat divin. Pensjv. à 
des citoyens de Syracuse logés ù <piinze cents mètres 



PENDANT LA BATAILLI- DE VERDUN 32 1 

dans des trovis de neige ! Et puis ^ crdun les remplit du 
plus amical enthousiasme. Quand on les (juitte, on quitte 
des amis, et Ion fait sincèrement le rêve de retourner à 
la Villa ^evoa. 

P. -S. — La nation française comprend IVITorl de la 
nation anglaise et rend justice à relie organisation qui se 
développe avec une puissance irrésistible. Lord Kitchencr 
personnifie à nos yeux le génie anglais, qui ne fait rien 
qu'avec la collaboration du temps et qui prend de cette 
patience nièine le caractère d'une force de la nature. Et 
puis, en nous inclinant sur le cercueil du créateur des 
armées anglaises, en saluant lorganisateurde la victoire, 
nous nous rappelons avec une profonde reconnaissance 
qu en 18^0 Ivitcliener voulut combattre dans nos rangs 
et fut un des soldats de la France malheureuse. 



LUI 

LE VOYAGE D ITALIE 

VUI 

UNE JOURNÉE AUTOUR DE GORITZ. 
LES VILLAS DU VENETO. 

10 juin i«)i(j. 

Voici déjà plusieurs semaines de celle promenade et 
maintenant, quand je me la rappelle, il me semble 
qu'on m'a conduit de palais en jardins pour me per- 
mettre d'entrevoir de loin une princesse prisonnière que 
les chevaliers, tout un peuple, ont juré de délivrer. 

La caplive esl bien gardée. D abord un large fossé, 



322 PF.NDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

1 Ison/0. De laulre coté, un haut mur, la montagne, 
tantôt à pic sur le fleuve, tantôt à quelques kilomètres 
en arrière. Où qu'on veuille franchir 1 Isonzo, on ren- 
contre cette barrière, très haute, escarpée, imposante. 
La lortoresse pourtant a une porte, la vallée de \ ipacco. 
C est là qu'est Goritz, Gorizla, comme disent nos amis. 
Mais pour garder cette porte, la nature s'est faite com- 
plice des Autrichiens; elle a placé en avant les brusques 
hauteurs du Podgora, auxquelles s'attachent un fouillis 
de collines, puis le mont Sabotino, sombre, imposant. 
Tout ce système de crêtes, j'allais dire tout ce cortège de 
duègnes, est armé à outrance et surveille l'horizon. 

Aussi que de précautions dans nos approches ! A tra- 
vers ce charmant Frioul, radieux de soleil et de pluies 
prinlanières, nous sommes allés de villa en villa rejoindre 
des chefs qui nous menaient dans leurs observatoires, 
d où nous apercevions, toujours par des judas, en écar- 
tant des roses et des jamins, quelque nouvel aspect de la 
ville désirée. 

Mais je perds le ton d un récit de guerre. C'est la faute 
de ces pays d'enchantement. Appliquons-nous à prendre 
une manière plus desséchée. 

En quittant Udine, le matin du U) mai, nous avons 
d'abord traversé Cividale où, sur la haute rive du Nati- 
sone, repose, dans une position sauvage, une petite salle 
byzantine, toute précieuse, dont la partie basse est boisée 
en style rococo. C est absurde, et c est d une grAce ! J'ad- 
mire les Italiens de respecter ces assemblages que les 
siècles ont composés au mépris de toute logique et (ju il 
serait dérai.sonnablc de vouloir ramener à lunité de 
style. Je les admire, je les envie, je les propose en mo- 
dèle. Aucun d eux, jamais, fût-ce d un souffle, n a dété- 
rioré la panne de son pays. Ouand je vois avec (juelle 
intelligence, sans rien de trop, en laissant à la beauté 
toute simplicité et familiarité, T Italie préserve les monu- 
ments de son génie religieux, je songe avec horreur aux 



PENDANT LA BATAILLK DH VEHOUX 3^3 

méchants que je n'ai pu convaincre d'épargner les petites 
églises de France. 

Le sens de lart décoratif est répandu chez les Italiens 
avec une prodigalité dont nous n avons en Franco aucune 
idée. Je m'en suis assuré en visitant les divers cliofs de 
leur armée. De même que chez nous les états-majors 
habitent souvent des châteaux de village, leurs généraux 
sont amenés à se loger dans les plus agréables villas du 
pays vénitien, et ainsi, sans m écarter du programme 
qui m'était tracé, j'ai pu étudier ce qui subsiste des cas- 
sincs italiques et de leurs délices. « Et là je trouvai les 
plus beaux lieux du monde, belles galeries, belles prai- 
ries, force vignes et une infinité de ca.ssines à la mode 
italique par les champs plein de délices. » Ainsi parle 
Rabelais. 11 semble définir le pays de Goritz. 

Près d Ipplis, le général Garioni habite au milieu d un 
parc une petite maison dont les chambres sont ornées 
de fresques encadrées dans des stucs, les parquets peints 
et les plafonds formés de poutres apparentes. Des arbres 
parfumés s'inclinent sur une terrasse où Ion voudrait 
relire l'Arioste. C'est un séjour, comme ceux que le 
poète remplit de fées et de chevaliers, mais les fées se 
cachent et les chevaliers font sonner la trompe de l'auto- 
mobile. En route pour le Corada. 

Nous sortons de la vieille Italie et dans le moment où 
nous entrons sur le territoire rcconcpiis nous longeons 
les baracjues où a flotté le drapeau jaune du choléra. 
Aujourd'hui c'est fini et le mal vaincu a dû abaisser son 
sinistre pavillon. Tout autour s'étend un paysage puis- 
sant et joyeux, rempli d épaisse verdure. La plus luunble 
maison a son berceau de roses et sa treille de vigne. 

La route s élève dans des sites vosgiens. Elle a été 
construite en quarante jours pour porter au Corada 1 ar- 
tillerie lourde, et d innombrables casseurs de pierre 
continuent à la solidifier. Les Italiens ne cessent d'insister 
sur ce genre de travaux qu'ils multiplient dans la zone 



3-2 I PENDANT LA BATAILLE DE VEKDUN 

(le guerre et auxquels ils excellent. « Voyez, disent-ils, 
quand la charrue ramène au jour un marbre sculpté, 
une mosaïque, une dalle de route, on dit aussitôt : c est 
que Rome a passé là. Un pont, un chemin, un amphi- 
ihcàlre, un lomple, un port, voilà les merveilleuses 
traces des légions romaines. Et nous sommes toujours 
les soldats de la civilisation. » 

Du Gorada, nous apercevons llsonzo, large et caillou- 
teux, puis en arrière, sur une colline de sapins, le châ- 
teau de Goritz avec la ville au pied. 

— Prenez cette lunette. Distinguez-vous les maisons? 
Ln peu à 1 écart, ce grand bâtiment d'une blancheur 
éclatante, c est le couvent de Castagnevizza qui contient 
les tombes de Gharles X et du comte do Ghambord. Gcttc 
branche vous gène, mais en même temps elle nous 
masque. Les Autrichiens sont en l'ace. Attendez, d ail- 
leurs, nous allons nous rapprocher. 

Et la course continue. Nous voici maintenant sur les 
montagnes, au-dessus de la vallée sauvage du Moyen 
Isonzo, et c'est vrai (jue d ici Gorizia est plus belle. Gettc 
grande tache blanche avec toit rouge, au delà de la ville, 
c'est le couvent des Franciscains et les lombes do nos 
rois, et sur la droite s étendent la lagune, puis la mer, 
bleuâtre à l'extrémité de ce bleu. 

La position parle toute seule. Les Autrichiens occu- 
pent, en arrière de la ville, ces hauteurs d'où ils peuvent 
l'écraser. 

— Dès maintenant, me dit un officier, nous pour- 
rion.? nous jeter dans la ville ; par la plaine, nous en 
sommes à i.aoo mètres, et en dépit du fleuve, la dilli- 
cullé serait movenne ; mais comment y rester? Il faut 
de toute nécessité prendre d abord les hauteurs. iSous y 
Iravai lions, et déjà nous occupons en grande partie le 
J'odgora. 

(Jiiand nos amis occuperont tout le Podgora, ils possé- 
deront un incomparable observatoire d'artillerie, et 



PKXDANT L\ n.VTAILLE DR VERDUN 3^5 

pourront commencer le nettoyage des hanlcurs aulri- 
chicnnes. Mais en outre il leur faudrait le 8agrado. 

— Pourquoi n irions-nous pas tout de suite au Pod- 
gora :' 

— Cet après-midi, on pourra vous conduire dans cette 
direction; mais il fallait vous montrer d'abord ces col- 
lines cpii sont si belles... Ah! si vous les aviez vues au 
début de la guerre, avant que nous eussions ouvert des 
tranchées ! Nous avons ruiné des merveilles. 

A une heure, déjeuner au quartier général de la divi- 
sion, chez le général comte Ruggeri-Laderati, figure 
bien caractéristique de gentilhomme, de diplomate et de 
soldat, et puis en route, derechcl'. 

Nos voitures courent à travers une plaine battue de 
tous les côtes, au milieu des villages déserts et des champs 
rendus à la plus luxuriante sauvagerie. C est la roule 
de Goritz, et nous courons vers le fameux Podgora, tout 
rouge au milieu des collines de vignes. 

— Gomme il est sanglant, me dit un Italien : il a 
coûté tant de milliers d hommes ! 

Nous avons pénétré dans une villa abandonnée, et, 
cette fois, c'est du milieu d un jardin parfumé, fleuri, 
chantant, que nous observons Goritz, dont nous ne 
sommes plus qu'à 3 kilomètres. Les fleurs et les arbres 
s'enivrent de liberté ; les oiseaux tapagent, et les jeunes 
Italiens, étendus dans les hautes herbes, qui seules nous 
cachent aux batteries ennemies, se laissent aller au plaisir 
de se raconter. 

Un tout jeune officier décrit une visite qu'il a faile de 
nuit aux premières lignes : de part et d'autre. Italiens 
et Autrichiens échangeaient des coups de fusil, s'inter- 
pellaient, soudain, le rossignol se mit à chanter, et un 
grand silence s'établit. 

Un tel sentiment de la guerre serait impossible on 
France. Il ollenscrait et d'ailleurs semblerait pédant. 
Ici, il s'accorde avec ce prodigieux décor de volupté, et 



ilG PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

paraît bien sorllr tout naturellement du fond des êtres. 
Je songe à ces motifs décoratifs issus de l'Orient que j ai 
vus dans la crypte d'Aquilée, et j'admire de retrouver 
leurs enlacements de roses et de rossignols dans la pensée 
de ce jeune oflicicr. 

Vous aimeriez, j'en suis sûr, que je mélève dans la 
hiérarchie des êtres et que je vous aide à connaître 1 es- 
prit de ceux qui mènent le combat. Je n ai pas le droit 
de vous retiaccr les propos, non plus que de vous faire 
le portrait des chefs dont j'étais Ihôte. Voici pourtant 
quelques sentences que j'ai copiées, ce jour-là, dans un 
observatoire d'artillerie. Disposées d'une manière fort 
agréable, elles décoraient les murs et se proposaient à la 
méditation des ofiîciers et des soldats : 

Les obstacles sont les faillites de la volonté. 
Moi et le temps, nous viendrons à bout de tout. 
Où il y a de la volonté, il y a un chemin. 

Des obslacles sont en fuseaux. (C'est-à-dire, n est-ce 
pas, croi.sscnl et décroissent, sont tour à tour amincis et 
renflés.) 

Après avoir indiqué ce qu'il y a chez tout Italien de la 
manière de Gabriele d Annunzio, il fallait montrer ce 
<pi il Y subsiste de Mazarin. pour que nous ne perdions 
pas de vue qu'un Annunzio cl im Mazarin s accordent, 
s'harmonisent, sont faits du même métal comme les 
doux faces d une médaille. 



PENDANT LA nATArLLU: DE VERDUN 327 

LIV 

LE VOYAGE D ITALIE 

CHEZ LE GÉNÉRAL CADORNA 



12 juin 191(3. 

Le i5 mai, sur la fin do 1 après-midi, après notre 
excursion autour de Goritz, nous avons été reçus au 
Comando Supreino par le général Cadorna. Depuis notre 
arrivée dans le Frioul, le général avait été absent. Ce 
même jour, il revenait du Trenlin. Nous étions heureux 
d approcher Ihoinme auprès de (jui, à cette minute, on 
peut le mieux connaître ce que peut ITtalie. 

D après la Constitution, le roi commande larmée. Le 
générai Cadorna porte simplement le titre de chef de 
l'état-major général ; mais celte armée, c'est un outil qu il 
a façonné, forgé, épuré, 1 on peut dire créé. A toutes les 
époques et dans tous les pays, le chef militaire, s il nest 
pas en même temps le chef politique, doit se battre sur 
deux fronts. A 1 avant et à 1 arrière. Entendons-nous, je 
veux dire qu il doit persuader les hommes du pouvoir civil 
de lui donner ses commodités pour vaincre les ennemis, 
en même temps (ju il fait face à ceux-ci. Cadorna, d'une 
vieille famille militaire, impétueux et qui n'y va pas par 
([uatre chemins, plaît à son roi, honnête homme qui aime 
les honnêtes gens, et s impose à toute la nation par 
1 autorité que toute 1 armée lui accorde. 

Dans la pièce du rez-de-chaussée où nous avons été 
immédiatement introduits, nous avons trouvé le général 



ilS PIÎNDANT LA IIATAILLE DU VEIIDUN 

Porio. sous-chol" de lélat-inajor général, à la table de 
qui nous avions déjà eu l'honneur de nous asseoir. 11 y 
avait lu aussi notre très distingué et très agréable con- 
frère, M. Albertini, directeur du Carrière délia Sera. 

Le Carrière est un journal de nuance conservatrice, 
mais si bien ("ait ([ue tous les partis le lisent. Son action 
a été décisive dans la période des incertitudes qui précé- 
dèrent cette guerre. S il était raisonnable de chercher à 
ramasser en quelques noms une histoire si complexe, je 
dirais : Albertini a fait l'éducation de l'esprit public; 
les Garibaldi ont engagé les événements d une manière 
qui ne permettait plus de reculer ; Annunzio a tout pré- 
cipité, tout paré de beauté. Quand le roi appela Alber- 
tini à siéger au Sénat, le prince de Biilow lit un formi- 
dable effort pour que la haute As.semblée ne ratifiât pas 
ce choix ; mais la tentative du corrupteur allemand ne 
réussit qu à olfenser et irriter davantage les patriotes 
italiens. Nous avons été heureux d'exprimer toute notre 
amitié à Albertini. 

Le général Cadorna prévenu n'a pas tardé d'arriver. 
Ce qui frappe d abord en lui, c'est 1 expression de fer- 
meté et de bienveillance. 

La conversation générale roula sur les visites que nous 
venions de faire au Gai*so, à travers la lagune de Grade, 
en Garnie, autour de Goritz, et puis longuement sur 
Verdun. L'un de nos hôtes nota comme une opération 
inévitable et utile que les Français avaient dû reculer de 
<pielf[ues kilomètres avant d engager à fond la bataille 
défensive. Mais je m'abstiens de rapporter notre entre- 
tien, encore (pi'un Cadorna ne dise que ce qu'il accepte- 
rait (|uc 1 on redit. L intérêt de notre audience se trouve 
en dehors des mots, dans latmosjjhère de Ix-l ordre, de 
confiance et de sérénité qu on respire au grand (piartier 
géntSal et dans la courtoisie, le calme du Chef qui vou- 
lait bien nous donner une part de son lcm[)s dans cette 
après-midi du i5 mai. 



PENDANT I,\ BATAILLE DH VERDUN S.'Q 

Le i5 mai nprùs-inidi ! Rcmar(jucz celle date et celte 
heure. C'csll instant où les Autrichiens, a[)r('s une canon- 
nade terrible, commencée le i ', au matin, lancent, de 
l'Adii^^e à la lîrenta, leurs atlac[ues d'infanterie. 

Cadorna les attendait. Depuis des mois il les voyait 
masser des troupes dans le Trcnlin. En vain, au début 
de mai, avaient ils tenté de légarer par une violente 
attaque contre Monfalcone, sur 1 Adriatique. Il n avait 
voulu voir dans cette diversion sur sa droite que la preuve 
d une agression imminente sur sa gauche, et quittant 
risonzo, il avait en personne gagné le Trentin. 

Mais si la manœuvre des Autrichiens était prévue, 
peut-être f[ue la puissance de leurs moyens dépassa toute 
attente. 

Le camp retranché de Trente a la forme d un bastion 
dont l'angle extrême n'est séparé de la plaine italienne 
que par une distance de 1 5 kilomètres à vol d oiseau. La 
ligne en est jalonnée de forts, distants l un de l autre 
de 2 à 3 kilomètres et placés à des altitudes qui domi- 
nent la mince bordure de montagnes laissée à l Italie. 
Depuisunande guerre, les avant-postes italiens s'étaient 
poussés peu à peu jusqu'au pied de ces forts et, avec de 
grosses pièces hissées dans la montagne, ils en avaient 
battu et fracassé les coupoles. Les forts depuis de longs 
mois ne répondaient plus. La montagne autrichienne 
faisait la morte; elle ne l'était pas. Dans ces cavernes 
transformées en casemates, l'ennemi avait amassé peu à 
peu une formidable artillerie, deux mille canons de tous 
calibres, c'est-à dire rien moins qu'un canon tous les 
cin([ mètres parmi lesquels plusieurs mortiers de \-M). 

Le i.'i, au niiilin, ils commencèrent leur canonnade 
d'une elTroyablo intensité. Le !>, après-midi, elle cessa; 
et 1 infanterie s élança à l'assaut des positions italiennes 
bouleversées. C était 1 heure où le général Cadorna nous 
recevait. Sans nul doute, il avait déjà conclu à la néces- 
sité de rompre largement pour soustraire ses troupes à 



33o PENDANT LA BATAILLE DE VEDDUN 

un ouragan d'explosifs et pour n'accepter le combat que 
sur des positions favorables. 

« Les Autrichiens ne pourront pas amener avec eux 
en montagne celte formidable artillerie qu ils ont passé 
de nombreux mois à mettre en position. Ce seront leurs 
colonnes qui dôs lors tomberont sous le feu de nos posi- 
tions défensives. « Ainsi raisonne le généralet là-dessus 
il établit les lignes générales d'une nouvelle action. Mais 
dans l'intérieur de ce plan, que de circonstances peuvent 
intervenir ! S il vient d apprécier les forces de l'ennemi 
en artillerie, il ne peut pas encore se faire une idée cer- 
taine des forces d infanterie dont il commence à sup- 
porter le choc. Il ignore sans doute ce qu'aujourd hui 
nous savons : que lAu triche a concentré en face de lui 
trente huit divisions d infanterie dont dix-huit entre 
1 Adige et la Hrenfa ; que ces dernières ne comprennent 
que des troupes d élite rompues à la guerre de montagne; 
cjue dans chaque bataillon l'effectif a été porté à mille 
hommes, et le nombre des mitrailleuses élevé de huit à 
trente-deux; que certains de ces régiments d'infanlcric 
possèdent des canons spéciaux de ^i millimètres traînés 
par des chiens. Et puis, fût-elle la meillcin'c, sa décision 
ne manquera pas de soulever de l'émoi dans le peuple, 
des criti(jues chez ses rivaux et des intrigues dans le Par- 
lement. 11 prend ses responsabilités et nous ne voyons 
de cette heure tragique que le calme impénétrable du 
chef. 

On servit un goûter, puis nous sommes passés dans le 
jardin où quelques photographies furent faites. 

Le général Cadorna s intéressait avec une parfaite 
courtoisie à connaître l'emploi de nos journées et si nous 
étions satisfaits des ilinérairesque loii uousavait ménagés. 
Les sentiments que nous exprimions pour les troupes 
que nous avions vues et pour les dilïicultés du terrain, 
il répéta à plusieurs reprises qu'il les écoutait avec une 
vive satisfaction. Celait un liôle courtois.' Non pas, 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN H I 

c'était un chef recevant des alliés et tenant son rôle de 
réservoir de confiance. 

Le calme do Cadorna et de Porro, leur courtoisie, 
leur liberté d'esprit tandis que dans cette crise, après 
avoir avisé au mieux à la situation, ils nous donnaient 
l'audience qui avait été fixée à l'avance et qu'il n'eût 
pas été sans inconvénient de décommander, demeurera 
dans ma mémoire comme une leçon exemplaire. 

C'est une belle faculté de savoir se distraire des idées 
les plus obsédantes pour accorder quelque attention à 
des soins secondaires ; c'est également une belle faculté 
de savoir supprimer en soi beaucoup de sentiments et 
d émotion qui ne servent de rien : ce gouvernement de 
soi-même compose en partie le génie d'un chef suprême 
qui doit voir les choses dans leur réalité crue et nue, et 
cependant rester impénétrable, afin de propager, tou- 
jours et quand même, autour de lui, une confiance favo- 
rable à l'action. 

En quittant le Comando Siipreino, nous nous sommes 
rendus à une réception que nous faisaient l'honneur de 
nous offrir les députés et les sénateurs du Frioul. La plus 
entière sécurité patriotique y régnait, qui s exprima 
dans les discours qui nous furent adressés aussi bien que 
dans la réponse, de tous points parfaite, de Barthou. 
C est dans de telles circonstances que l'on mesure la 
vertu de la sérénité des chefs, combien il est utile et 
nécessaire que les chefs soient des faiseurs de calme, 
dans une guerre où les vicissitudes nécessairement seront 
nombreuses et où les paniquards, dénonciateurs, vocifé- 
rateurs, avec leurs à-coups, ne servent qu à relever le 
moral de l'ennemi et à gêner ceux qui sont chargés de 
la défense nationale. 



332 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 



LIV ^6^5) 

LA LOI SUR LES ŒUVRES QUI FO>JT APPEL 
A LA GÉNÉROSITÉ PUBLIQUE 

12 juin \(ji6. 

L'Officiel des 2 et 3 juin derniers vient de promulguer 
la « Loi sur les OEuvres qui Jonl appel à la générosité pu- 
blique ». 

Si l'on s était borné à instituer sur le fonctionnement 
de ces œuvres un contrôle à la ("ois clairvoyant et bien- 
veillant, on eût réalisé un accord unanime. Au contraire, 
au moyen dun texte que jai pu appeler incobérent et 
saugrenu, sans soulever une contestation sérieuse, on a 
introduit dans nos codes une série de dispositions non 
seulement contradictoires, mais gravement dangereuses 
pour l'avenir même de ces œuvres. — Levu" existence et 
leur développement sont pourtant nécessaires plus que 
jamais à notre pays. ?Sous ne cesserons de le répéter jus- 
qu'à ce que qui de droit nous entende et ne s'en laisse 
plus conter par Monsieur Lebureau. 

Soyons juste, on a commencé à nous écouler. Les 
doléances (jue j ai portées dans ces colonnes, et beaucoup 
d autres critiques fort importantes, mais trop exclusive- 
ment juridiques pour intéresser le grand public, ont été 
exposées à la tribune du Sénat avec ime a(biiirablc téna- 
cité bretonne par M. de Lamarzelle fortement soutenu 
par son collègue des Côtes-du-Nord, M. Larère. Os deux 
juri.sconsultes, à force de documentation et d argumen- 
tation, ont abouti à un succès fort original : dès la dis- 
cussion du premier paragraplic du premier article, 
M. le miiiislre de llnlérieur déclara (|u'il 11c fallnil rien 



PENDANT lA BATAII-LR DE VERDUN 33'i 

modifier à la loi, parce (|ue, écoulez ce raisonnement, il 
ne (allait pas que la loi retournât à la Chambre. A ce 
propos, nous admirerons à loisir un de ces jours le libre 
jeu des inslitulioiis parlementaires. Aussi la majorité 
n hésita t clli^ point à rejeter tous les amendements. 

Mais la cause (jnc nous avions soutenue était si mani- 
festement bonne que, sur la plupart des points, ministre, 
rapporteur et président de la Commission promirent 
d'appliquer la loi de façon à lui faire dire tout autre 
chose que ce que sitrnilicnt normalement des mots fran- 
çais employés dans le texte. Ce sabotage ol'ilciel du dic- 
tionnaire et delà syntaxe sera confié, paraît-il, au Conseil 
d'Etat, et s'a])pellcra règlement d administration pu- 
blique. Quand ce décret prodigieux sera promulgué, je 
vous en donnerai des nouvelles. 



LY 

LE VOYAGE D ITALIE 

X 

DANS I.E CIEL DIC LA PETITE VILLE. LES MAGASINS 

MILITAinES. LES DOLOMITES. AUTOLR DU LAC DE 

MISURINA. 

i-l juin igiG. 

Ce malin, à (jvuiho heures, des appels de sirène, une 
deuxième, une troisième détonation formidables réveil- 
lent la petite ville d Ldinc. D'un boiul je suis à la 
fenêtre. Les batteries de la défense ouvrent joyeusement 
un feu infernal. Dans les rues flotte encore un peu de 
nuit, mais là-havit, 1 immense azur resplendit de jeu- 
nesse. Où sont ils les avions d Autriche? Les toulTes 

'9- 



33', PEND.VXT LA OATAILLE DE VERDUN 

légères que forment dans le ciel les projectiles qu'on 
leur lance parviennent à me les désigner. Un, trois, 
cinq, huit, j'en compte une dizaine, disposés en deux 
constellations Quelques fenêtres, çà et là, sentr'ouvrcnt. 
Sur la place, dos cvuieux apparaissent qui, à chaque 
détonation, s'éparpillent en courant sous les arcades. 
Mais soudain voici la maréchaussée du ciel. Du lointain, 
à tire d'ailes, accourt la bande minuscule des avions ita- 
liens. C'est grandiose, cetle faiblesse poursuivant le 
crime. Rudes petits oiseaux à cervelle humaine! Ldine 
qui les voit et les aime multiplie ses tirs. L'immense 
azur, à toutes les hauteurs, est semé de flocons lents à se 
dissiper. Mais rien ne dégringole. 

Dans la ville bombardée, je distingue des points de 
rumeur. Des pompes à incendie passent à grand fracas, 
puis des voilures d ambulance, un enfant blessé autour 
de qui tourbillonnent d'autres enfants. Mais là-haut, 
c'est toujours le grand ciel bleu marqué de touches 
légères de craie. Les avions ont beau faire deux kilo- 
mètres à la minute, ils n'en semblent pas moins immo- 
biles. Est-il possible qu'un spectacle si nouveau, d'un si 
prodigieux intérêt, dans un décor d entre ciel et terre, 
ennuie si vite? En moins d un quart d heure, je ne songe 
plus qu à me rendormir. 

A sept heures. le général Porro, avec une bonne grâce 
dont nous sommes profondément touchés, vient achevai, 
comme par hasard, s assurer que ses hôtes sont intacts. 
Il nous donne des nouvelles précises. Quelle niaiserie de 
massacrer à grands frais quehjues civils désarmés. S'il 
était nécessaire de chaulTcr l idée de la guerre dans ces 
régions, les .\utricliiens s en chargeraient. A huit heures, 
([uarid notre petit groupe sortd Ldine, il meseinbleque 
la population salue les Français avec plus de sympathie 
encore. 

Nous partons pour les Dolomites. Notre chemin, au 
début, c'e^-lcclui rpie nous avons pris lavant-veille pour 



PENDANT LA IlAïAILI.E DE VERDUN iij 

aller déjeuner avec les alpins à la Villa Nevea. En cours 
de roule, dans un cirque do hautes montagnes, nous 
trouvons des baraquements, les magasins du corps d ar- 
mée de la Garnie. On nous invite à les visiter, comme 
chaque jour — mais je crois inutile de rien préciser — 
nous avons lait dans les diverses armées où nous circu- 
lions. Boulangeries (t\ mon goût, le pain des soldats ita- 
liens vaut mieux encore que le nôtre et que celui des 
Anglais), approvisionnements de chaussures, de lainages 
et de tous vêtements ; grands parcs où s entassent les sacs 
à terre, les fils barbelés et le reste ; ateliers de répara- 
tions : voilà peut-être où l'on peut le mieux juger la 
force de résistance d un pays en guerre. Les chefs italiens 
aiment à faire voir ces richesses et ce bel ordre ; ils n'en 
cachent pas leur fierté. 

Sans doute, ce ne sont pas là les immenses docks que 
j ai visités interminablement à l'arrière des armées 
anglaises ! Mais nul pays n a les ressources de la Grande- 
Bretagne, et le soldat italien n"a pas les besoins du 
Tommy. En moins d un an, nos amis les Italiens ont 
fait, dans la mesure nécessaire, aussi bien que personne. 
Tout était à créer. Ge pays, avant cette guerre, ne con- 
naissait pas le service militaire général, bien qu il 
existât en principe, parce qu'en fait on ne mettait dans 
l'armée qu'une partie du contingent. Au mois d août 
1914» les magasins étaient encore vides de la guerre de 
Libye ; rartillerie, dépourvue de ses pièces essentielles 
de tous calibres; la cavalerie, sans chevaux; l'infanterie, 
sans munitions. En neuf mois de travail, Gadorna tira 
de ce chaos des troupes de choix. 

Une vraie richesse pour l'armée italienne, c'est 1 abon- 
dance et lexcellence de la main-d œuvre dont elle dis- 
pose. Les terrassiers italiens sont les premiers duuîonde. 
Le général Sanna, maigre, haut, bronzé, un Sarde de 
Cagliari, qui commande une division calabraise, me 
disait que ses hommes construisent les baraquements 



336 PENDANT I.A BATAILLE DE Vl.RDUN 

avec une habileté exlraoïdlnairc, parce (ju'ils sont du 
pavs des treniblenienls de terre. 

A (jueUiue race ([u'il appartienne, un clief de maga- 
sins s'attache aux richesses qui kii sont conhées, et tend 
à ne plus \ouloir les lâcher. Je crois que, si j'avais été 
dans 1 intendance, je serais tombé dans ce travers. J'ai 
beaucoup admiré cet officier italien (pii me disait : 
(f Jai là des vaches pour la nourriture des troupes ; 
mais, avant de les abattre, je veux qu'elles me donnent 
des veaux. » Quand nous sommes passés, il se préoccu- 
pait de trouver des taureaux, afin de constituer un 
magnifique troupeau à l'armée, et parce que la viande 
du veau est plus agréable au soldat que celle de la 
vache. . 

Après avoir remonté le Taglianiento juscpi'aux neiges 
qui lui donnent naissance, au travers d admirables pay- 
sages, où nous croisons de jeunes régiments et de beaux 
mulets chargés de sacs, nous sommes passés de la Garnie 
en Cadore. 

Pieve di Cadore est la patrie du Titien. Sur sa maison 
natale nous lisons : A Titien qui par l'art prépara l indé- 
pendance de sa pairie. Voilà (pii grandit de la manière la 
plus vraie le rôle des artistes. On peut se nourrir d'une 
telle pensée non pas toute la journée, mais toute la vie. 
Je crois qu elle m'a distrait de regarder les détails de la 
roule, l'une des plus belles pourtant qu'il y ait dans le 
monde. 11 faudrait la suivre à pied pour sentir pleine- 
ment cette perpétuelle alliance de grâce et de .sauva- 
gerie. Des mélèzes, des sapins, un ciel d a/ur, d im- 
menses .solitudes et de toutes parts des iiionlagnes extra- 
ordinaires, bien (pic pareilles les unes aux autres. Ce 
sont des pyramides, mais auprès d'elles In pyramide de 
Chéops semble une réduction d étagère. Coillées de 
glace, elles descendent pres(|ue à pic d'une hauteur de 
trois mille mètres dans les verdures des vallées. La 
nature, (|ui s est préoccupée de les sciil|)ter, a voulu 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 33; 

aussi les peindre. Leurs grandes surfaces planes sont 
striées de rose. 

Après un long trajet au milieu de ces belles étrangelés 
et convulsions de la montagne, nous sommes arrivés 
dans un merveilleux coin de verdure et de luxe, dans la 
petite cité de Corlina dAmpezzo, qui n'est cpiune touffe 
de villas et d hôtels. Les étrangères qui sv pressaient se 
sont envolées comme des perdrix quand les coups de 
fusil retentirent, mais le décor de leur vie élégante sub- 
siste et les vieux musiciens qui égayaient le déjeuner où 
les officiers voulaient bien nous accueillir n étaient ils 
pas un débris de ces troupes do tziganes qui, aux jours 
heureux, remplissaient de leurs llons-flons ces hôtels 
cosmopolites? Ils nous jouèrent les airs nationaux d Ita- 
lie, de France, d'Angleterre, de Russie, de Serbie; les 
plus jeunes d'entre eux avaient pris le fusil et rompu 
leur mariage avec rAutrichc. « Si la femme est méchante, 
apprends-lui la chan.-ion ; voici comme on la chante avec 
un bon bâton. Flon-flon. » 

Après déjeuner, vous devinez bien que nous sommes 
allés au Passo dellc Tre Croci et au lac Misurina, lieux 
célèbres dans tout 1 univers par leur beauté. Là encore, 
les bâtiments des hôtels déserts subsistent à peu près, 
car ils appartiennent à des banquiers de Vienne et repré- 
sentent des millions que les Autrichiens s'abstiennent 
d'anéantir ; là encore, cette étrange impression de voir 
la guerre atroce courir au travers de ces fumoirs, de ces 
kiosques, de ces terrasses, de toutes ces promenades éti- 
quetées parles .sociétés d'excursions. 

Il est aisé de transcrire d après les communi([ués offi- 
ciels qu'en Cadore furent conquis le haut Cordevolo jus- 
cju'à Cherz, et la conque de Corlina di AnqM-zzo. avec 
les ma.ssil"s de la Tofana et du Crislallo; (jue par là fut 
interceptée la roule importante des Alpes dolomitiqucs, 
construite par l'.Vulriche pour abréger les communica- 
tions entre Toblach et Trente; qu'en outre les Italiens 



338 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

ont poussé des pointes d'occupation menaçantes dans les 
hautes vallées de Rienz et de Sexten, à peu de distance 
de la grande voie de communication autrichienne de la 
Val Drava. Pour le savoir, vous n'avez pas besoin que 
personne aille se promener là-bas ; ce que vous attendez 
de celui qui s'est renseigné sur place, c'est qu'il vous 
donne une idée des efforts italiens, un écho, une cou- 
leur de « l'Alpe homicide ». 

Mais d'abord je m'excuse de venir auprès de ces 
grandes beautés, sans dégager leurs âmes, sans donner 
une voix à l'attachement que toujours elles montrèrent 
pour la République vénitienne. Je devrais marcher dans 
ces montagnes en chantant les hymnes que leur dédièrent 
Annunzio et Carducci. 

Et puis leur chaos, vous l'ai-je fait voir ? 11 y a là des 
sillons dans lesquels le soleil d'été ne descend que quel- 
ques heures, des sillons où l'hiver est éternel aussi bien 
que sur ces hauteurs dont les glaces ne fondent jamais. 
Comment suivre les soldais dans ce labyrinthe, dans ces 
milliers de plissements où des routes muletières, des 
sentiers grimpent et cherchent un débouche sur les pla- 
teaux de la haute montagne et parfois jusqu'aux gla- 
ciers .' 

La guerre se noue de vallon à vallon, se prolonge dans 
les cols, se disperse, se fait guérilla, s éparpille en actions 
individuelles, s'achève en duels sans témoin. Dans ce 
chaos peuvent seuls combattre des hommes connaissant 
à fond la montagne. I/.\ulriche emploie des contreban- 
diers et des chasseurs de chamois Lescliofs italiens savent 
à l'occasion constituer des équipes d'extraordinaires alpi- 
nistes. Le caractère hasardeux de cette guerre séduit, 
dit-on, l'esprit d'aventure des soldats, à la manière de la 
guerre aérienne; en tout cas, il frappe beaucoup 1 ima- 
gination italienne F^es luttes sur la Tofana sont 
célèbres. 

Singulière impression de voir dans ces hôtels désalîec- 



PENDANT LA DATAII.LE DE VEnOLN i'iç) 

lés de Cortina, de Misurina ou des Tre Croci, le registre 
d'honneur où s inscrivaicMit les touristes qui avaient fait 
l'ascension de la Tofana, et d'apprendre que maintenant 
là-haut, sur ce mont magnifique, à 3.400 mètres, les 
soldats italiens ont hissé une pièce de 05 ! On voudrait 
savoir les détails. 11 y a toute une littérature, tout un 
commencement de folklore sur cette prodigieuse guérilla 
de patrouilles, dans ce chaos de rochers et de glaces. 
L'épisode le plus fameux, c'est la prise du Monte-Cris- 
tallo. 

Les officiers italiens me l'ont racontée en face même 
des hauts murs coupés à pic et chargés de neiges éter- 
nelles. Un prêtre du pays qui avait soigné là-haut des 
blessés amis et ennemis, confirmait les détails. 

Les Autrichiens occupaient le Monte-Cristallo. d où 
l'on domine la conque d Ampezzo et toute la vallée du 
Felizon, et ils allaient y monter de l'artillerie. De toute 
urgence, il fallait les expulser. Mais comment escalader 
ces quinze cents mètres de parois verticales ? 

Un officier, alpiniste très connu, s'en chargea. 11 
choisit ses hommes dans tous les régiments. Un beau 
soir, les voilà f[ui partent mvmis de centaines de mètres 
de cordes, de crampons, d instruments à forer les 
rochers. Pendant sept jours, on vit une chaîne de petits 
points gris, une chaîne d'hommes qui travaillaient sus- 
pendus au long de l'immense muraille. Ils plantaient 
des anneaux dans la pierre, attachaient des cordes, 
enfonçaient des pointes de fer là où man{[uait une saillie 
pour y poser le pied. Les travailleurs alpins se relayaient. 
Derrière eux. les soldats s'exerçaient à pratiquer le che- 
min, pour le bien connaître, degré par degré Chaque 
jour 1 escalade atteignait un peu plus haut. Enfin les 
premières crêtes furent atteintes à looo mètres au- 
dessus de la vallée. On lirait parti des « canaloni » (ca- 
naux, cheminées\ des fissures, des corniches... Un soir, 
l'escalade définitive fut donnée. Les soldats avaient des 



'i\0 Pr.NDANT LA lîATAU.LE DE VERDUN 

espadrilles de corde, pour ne pas donner l'éveil à l'en- 
nemi par le bruit de leurs pas, et pour avoir meilleure 
prise sur la pierre. Ce lut un long grimpemenl sur les 
neiges, dans un labyrinthe de pierre et de glaces. Divisés 
engrosses patrouilles, les Italiens enveloppèrent la Cresla 
Bianca. A peine les Autrichiens surpris eurent-ils ouvert 
le feu sur les plus proches, la fusillade les cerna de par- 
tout. 

Voilà l'épisode fameux de la prise du Monte Crislallo, 
tel que le rapporte Barzini. Prenez le comme type d'une 
série indéfinie d'exploits tout semblables ; escalade du 
col Bosa, du Monte-Piana... Mais quand nous connaî- 
trions tous ces « jours de gloire », pour bien apprécier 
lelTort de ces soldats, il nous l'esterait encore à nous 
représenter l'ordinaire de leur vie glaciale, au milieu des 
tourmentes de neige, dans les abris des rochers, au-des- 
sus dos abhnes, ravitaillés ;\ des mois d'intervalle... 

En regardant le silence prodigieux de la vallée mélan- 
colifpie où repose sous le brouillard le lac de Misurina, 
j'avais peine à donner un sens à cette rumeur sourde 
d'artillerie qui nous venait des hautes cimes neigeuses. 
De nu^me dans les vallées dAlsace ou bien à ces alti- 
tudes de I {()() mètres, à deux pas de ces noms qui sentent 
la mort, le \ ieil-Ai niand, le Linge, nous commettions 
bien involontairement limpiélé de ne plus voir la guerre. 
Guerre d'usure, guerre invisible ! Combien, sur toutes 
les parties du front, le soldat anglais, russe, belge, serbe, 
italien, français est obligé de fournil- des elforls supé- 
rieurs à ceux de ses |)lus glorieux anciens ! Où est le 
temps que Lodi, (^asliglione, Arcole, Rivoli ouvraient 
les Alpes de Garnie et de Styric et menaient les avant- 
gardes du général Bonaparte jusqu'à vingl-cincj lieues 
de Vienne'.' 

La N.illéc de la (loi tina, la valh'c <lc la Misurina, la 
vallée (lu Padola sont des j)assages(pii conduiscul d Italie 
sur la Drave. (Chacune de ces \aliées, chacune d(>s 



PENDANT r.A BATAILLE DE VEIIDUN 34 I 

avances qu y font les Italiens est une menace sur le flanc 
ennemi, et les Anlrichiens accumulent toutes les dé- 
fenses possibles pour protéger les approches de celle 
Drava qui constitue leurlignede communication uni(|ue 
et vitale avec le Trentin. 

...Arrivés à ce point de notre visite le long des lignes 
italiennes, nous devrions aller dans le Trentin qui est 
tout ce qui nous reste à voir. Mais à plusieurs reprises, 
depuis quarante huit heures, il nous a été indique que 
les circonstances n'étaient pas favorables. L olVensive 
autrichienne ([ui commence empêcherait cjuon nous 
montrât grand chose, et d'ailleurs, pour visiter les 
diverses vallées qu'il faut toutes aller prendre en aval, 
ce n'est pas d'un jour, mais de dix jours que nous 
devrions disposer. Résignons-nous à la nécessité. La 
partie de notre petite caravane qui possède le pouvoir 
exécutif (c'est ainsi que parlait Stendhal) propose 
qu'ayant couché à Bclluno ce soir, nous allions tout 
droit, dès demain mercredi 17, à Venise visiter les 
défenses de la ville et, j ajoute, causer avec Gabriele 
d'Annunzio. 



LVI 

NOTRE NOUVELLE MAISON DE RÉÉDUCATION 

Les Mutilés. 

l5 juin IQlfi. 

Voilà longtemps que nous n'avons parlé de la Fédéra- 
lion nationale d assistance aux mutilés. C est (|u elle vit, 
se déYelo[)|K', rend des services, sans heurts ni diflicnltés. 
Nos lecteurs qui avaient promis de s'y dévouer lui con- 



3'|2 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

tinucnt leur amitié et une collaboration généreuse qui 
bientôt va s élever à deux millions. 

Nous aidons en province vingt-quatre comités, et dans 
le moment où j'écris cet article, ce mercredi matin, je 
me préparc à aller à une grande et utile assemblée que 
nous tenons pour l'inauguration d'un nouvel internat de 
rééducation Regardez-le en passant notre magnifique 
« local », au numéro i ',0 des Champs-Elysées. 

Vous savez c[ue notre programme est triple : prothèse, 
rééducation, placement. 

L'Etat doit des appareils à tous les mutilés, mais s'il 
faut à l'un de ceux-ci un appareil spécial pour reprendre 
son ancien métier ou pour s'adonner à la profession 
nouvelle que nous lui avons apprise, nous en faisons 
notre affaire. Et toutes les fois qu'une personne géné- 
reuse désire assurer un appareil à un amputé déterminé, 
nous acceptons de prendre à nos frais la moitié de la 
dépense (étant donné, bien entendu, que l'homme d'art 
y reconnaisse l'intérêt véritable du blessé). 

Voilà pour la prothèse, mais, la grande affaire, le 
principal, c'est que nous aidions les mutilés de la guerre 
à retrouver toute leur valeur sociale dans la dignité et 
la sécurité du travail. Souvent ils ne peuvent pas 
reprendre leur ancien métier. Mais souvent aussi, ils 
sont arrêtés par du découragement, par une défiance 
excessive de leurs forces et de leurs aptitudes. 

Beaucoup de blessés avant la guerre étaient cultiva- 
teurs ; s'ils viennent à notre œuvre, nous prenons soin 
de les envoyer dans des écoles, à Limonesl, près de Lyon, 
à Beauvais, où sous la direction de l'Union des Syndicats 
acjricoles du Sud Est et sous les auspices de la Socit'té des 
A(iriculteAirs de France, on les met à même de travailler 
la terre en tenant compte de leurs difficultés 

C'est trop vrai pourtant que certains mutilés ne 
peuvent pas retourner à leurs anciens métiers. Eh bien ! 
ils viennent causer avec nous au G^ des Champs-Elysées 



PENDANT I.A BATAILI-K DE VERDUN 3'(3 

cl nous flicrclions d'un commun accord cjucl travail I(*ur 
convicndrall. Vovons, qu'est-ce (jui vous attire' Les 
emplois de bureau, la cordonnerie, la bourrellerie, le 
métier de tailleur, la ferblanterie, la menuiserie, la 
vannerie, l'imprimerie, la reliure, la bijouterie fantaisie, 
le soufflage du verre, la fabrication des jouets? 

Quand ils sont mariés ou peuvent liabiler en famille 
à Paris, nous les plaçons pour faire leur rééducation 
dans les ateliers où ils travaillent durant la journée. Les 
plus importants de ces ateliers, ceux de la rue des Epi- 
nettes, numéro 5i bis, sont dirigés très beureusement 
par M. Kula et la Société d'apprentissage pour la Jormation 
des jeunes apprentis. D'autres amputés travaillent 2 >, rue 
Cbapon, sous le patronage de la Chambre syndicale de la 
bijouterie fantaisie. D'autres, par les soins de M. François 
Carnot apprennent à fabri([uer des jouets [C[u'\ sont de 
cbarmantes merveilles que je vous recommande daller 
voir au Pavillon de Marsan et d'acheter, fût-ce par lettre, 
2, avenue de Montespan). D'autres, et j'en oublie, se pré- 
parent aux emplois de bureau, soit à VInslilul adminis- 
tratif [5, rue Paul-Louis-Courier), soit à VEcole Pigier 
(•23, rue dcïurennc). Tous ces « élèves », tous ces « ap- 
prentis », nous les gardons jusqu'au moment où, devenus 
de vrais ouvriers, connaissant leur alfaire, ils peuvent 
gagner leur vie d'une façon normale ; mais tout de suite, 
dès leur entrée en rééducation, et tandis qu'ils appren- 
nent leur nouveau métier, nous leur donnons 3 fr. 5o 
par journée de travail entière. A ce don de notre œuvre 
vient s'ajouter l'allocation que leur verse l'Etat et qui est 
généralement de i fr. 70 par jour, en attendant leur 
pension de réforme. 

Tel est le règlement de nos externes. Mais certains 
mutilés n'ont pas de famille à Paris, viennent des pro- 
vinces envahies, se sentiraient isolés. L'internat Icurcon- 
vient, va leur rendre un milieu. Nous avons, 28, quai 
de la Râpée, un établissement où l'installation maté- 



3\\ PENDANT I.A BATAILLE DE VEBDUN 

riclle est confoilablc, où chaque mutilé a sa cliambrc, 
avec réCoctdirc commun et salle de réunion. La maison 
comporte des ateliers de cordonniers et de tailleurs, puis 
une école de comptables. Les mutilés y sont logés, nour- 
ris gratuitement à nos frais, et nous ne retenons rien 
sur l'allocation de i fr. -o par jour que chacun d'eux 
reçoit de l'Etat. 

Celte maison du ([uai de la Uapée, à laquelle le i;éné- 
ral \ ieillard, dont la mémoire nous demeure chère, a 
consacré les dernières heures de sa vie, et que son colla- 
borateur, M. le général Goetschy, veut bien diriger au- 
jourd hui ; c|u entourent de leur sollicitude un groupe de 
dames présidées par M'"" GeolVrav, femme de notre am- 
bassadcm- à Madrid ; que gèrent M. et M"'" Duhamel, 
reportant sur ces héros de la guerre le pieux sentiment 
qu ils gardent de leurjeime fils glorieusement tombe 
pour la patrie, — cette maison a un grave dél'aut. 

Elle est trop petite. Nous n'y pouvons loger que «So pen- 
sionnaires. 

Et voilà pourquoi, hier, après midi, nous étions réu- 
nis au i'|(> des Ghamps-Elysces, heureux d inaugurer 
pour nos amis les mutilés un second internat de réédu- 
cation. 

A ([ni devons-nous cet élargissement de notre anivrc? 

La maison a été mise gratuitement à notre disposition 
par M'"" Francis de Croisset, que nous remercions de sa 
générosité. La Sociélé française de secours aux blessés, 
cpie président AI""" la comtesse dllanssonxille et mon 
cm i tient confrère, M. le marquis de \ ogiié, nous a 
donné ■./<». ooo francs pour nous aider dans notre instal- 
lation. Et déjà |)!usieurs souscripteurs, en s'inscrivant 
sur no.s listes, demandent (jue lems a])|iorls fqui s'élèvent 
à plus (h; -io-iioo francs) soient attribués à celle nouvelle 
maison de rééducation. 

• Le vicomte d'Harcourt (vice-président de notre comité 
de Paris, aux côtés de j'^rédéric ^L^sson, ])résident d lion - 



PENDANT LA IIATAILLE UiL Vl'HDUN 345 

neur, et de Louis Barlliou, président aclifj a accepté de 
prendre le premier rôle dans la direction de cet internat, 
en même temps que se constituait un comité de dames 
ayant pour présidente d'honneur M""'^ la comtesse 
d'Haussonvillc, pour présidente et vice présidente M'" '^ la 
baronne liriiicard et la comtesse de Warren. 

Je vous demande bien pardon de vous donner toutes 
CCS précisions ; il me semble que c'est mon rôle et mon 
obligation; je parle à des collaborateurs; je suis lu par 
ceux qui nous ont apporté de largent et à qui je vais 
encore en demander. De mon propre mouvement, je 
vous dirais, plutôt que ces détails, la douceur, la poli- 
tesse, la grandeur sinq^le de ces héros qui ont sauvé la 
patrie au prix de leurs souITrances et qui ne se plaignent 
|)as. Mais personne à cette heure n a besoin qu on le 
persuade d aimer et de servir ces grands blessés, ces mu- 
tilés, ces martyrs de la France, ces reliques vivantes 
d'un grand culte. J ai assumé une tâche déterminée, je la 
remplis de mon mieux, je réponds à ceux qui tout natu- 
rellement me demandent : a Dites nous où nous en 
sommes de nos organisations pour les mutilés... « 

Nous aurons dans la maison des Champs-Elysées un 
atelier de cordonniers. C est un métier que nous ensei- 
gnons déjà à nos externes de la rue des Epincttes, et à 
nos internes du quai de la Kapée. Mais les résultats sont 
très encourageants. Après (juelques nrois, les apprentis 
trouvent rapidement à gagner leur vie, soit à la ville, 
soit à la campagne. 

Nous aurons une école de coiffeurs. On m'assure que 
cette innovation réussira très bien. 

Nous enseignerons le dessin industriel et architectu- 
ral. Beaucoup de ces grands blessés travaillaient au bâti- 
ment et se trouvent ainsi préparés au dessin par les spé- 
cialités qu ils connaissent. 

Nous ouvrons un atelier de bourrellerie. Le manque 
s'en faisait sentir à la Râpée. Cette profession très accès- 



3',6 PENDANT I.A 15ATA1LLE DE VERDUN 

siblc aux iniililcs, nous osl souvent demandée et offre 
cet inunense avantage (jnelle ramène au village. 

J abrège. Nous logerons au i V» des Cliamps-Elvsécs 
environ 80 pensionnaires. Et tout à 1 heure nos invités 
en verront une trentaine déjà installés au travail. Il est 
évident que la nouvelle création va comporter des frais 
considérables. Conuncnt les couvrir ? 

Vous connaissez par les raj)porls de noire émincnl 
secrétaire général pour le Comité de Paris, M. Souchon 
(le professeur à la Faculté de droit), l'ensemble des résul- 
tats que nous avons obtenus. Sur le produit de notre 
souscription générale, qui dailleurs est loin d'être 
épuisé, nous avons déjà donné i.S'i^ appareils (bras ou 
jambes artificiels!, sans compter /,()i paires de cliausures 
orthopédiques et des centaines de cannes, béquilles, 
caoutchouc de béquilles, etc. Nous avons eu ou avons en 
rééducation dans les métiers les plus divers un total de 
727 hommes. — .523 ont terminé leur rééducation et 
gagnent aisément leur vie dans le métier (jue nous leur 
avons appris. 

J insiste sur ce que ce chiffre de 727 rééduqués est très 
considérable. Il paraît faible quand on pense au nombre 
des mutilés. Mais il grandit singulièrement quand on 
sait les frais et les diflicultcs d'une véritable rééducation. 

Enfin notre service de placement a enregistré i.i/âi nni- 
lilés heureusement casés. 

11 faut continuer ces œuvres ; nous ne devons pas 
écorner leur budget. Pour la maison des Champs Elysées, 
nous ne devons pas puiser dans le fond connnun assuré 
à notre œuvre. Ce serait compromettre 1 avenir de nos 
autres écoles ; ce serait aussi rendre plus difficiles nos 
dons d appareils. Il est sage que la nouvelle école se 
sullise à ellemème et nous voudrions la faire vivre par 
des créations de bourses, comme il ) en a déjà un cer- 
tain nombre à la Kapée. 

Tout souscripteur rpii apportera Suu francs aura 



PENDANT LA HATAILLE DE VERDUN 3 '| 7 

fondé une bourse entière, donné les moyens d'assurer 
l'avenir professionnel d un mutilé. 11 va de soi que si ce 
fondateur a un protégé, il pourra nous le désigner 
comme le bénéficiaire de sa libéralité. 

On pourra aussi très utilement nous donner des demi- 
bourses de .'|Oo francs. Celte somme n est pas suffisante 
pour le réapprenlissagc d un métier manuel, mais elle 
suffira souvent pour permettre de former des mutilés 
dans une profession d'ordre commercial, la plus Indiquée 
pour certains d'entre eux. Ceux de nos souscripteurs qui 
ne voudraient pas aller jusqu'à une de ces fondations, 
peuvent d ailleurs verser une somme quelconque pour 
l'entretien général de la maison. 

Je m'excuse de la longueur, de toutes ces explications. 
La clarté est sœur de 1 bonnèteté ; elle assure le bon 
travail. De mois en mois nous assistons au développement 
et à l'approbation générale de notre œuvre, dont la réus- 
site vient des collaborateurs que j'ai eu Ibonneur et 
Ibeureuse fortune de grouper. Grâce surtout à 1 autorité 
et à l'activité de M. Ilébrard de ^'illeneuve, membre du 
Comité de la Fédération, la reconnaissance d utilité 
publique vient de nous être accordée. Des délégués des 
syndicats ouvriers siègent parmi nous, justement préoc- 
cupés que les mutilés ne soient pas 1 objet d un mar- 
chandage de salaires et que leur rétribution soit équiva- 
lente à leur production ; ils se déclarent satisfaits de 
notre méthode et de nos résultats. Ce soir, le sous-secré- 
taire d Etat au service de santé, M. Justin Godart, va pré- 
sider notre séance d'inauguration. Cela encore nous est 
précieux, car, en même temps que nous sommes une 
œuvre diniatialive privée, nous nous considérons connue 
les collaborateurs volontaires de l'Etat. Pour reconnaître 
et maintenir ces appuis et ces hautes satisfactions, nous 
devons exposer tout au large notre travail, ouvrir nos 
maisons h tous les regards. 

Demain, un large compte rendu sera donné ici de la 



3.'j8 TEXUANT LA BATAILLE DE VEUDUX 

séance où je me rends, en posant ma plume, et nul doute 
que des idées ne s en dégagent qui persuaderont nos lec- 
teurs de venir avec nous à 1 aide des héros glorieux et 
malheureux. 



LVII 
LES ENFANTS SACRÉS 

LA LOI ACCEPXEUA-T-ELLE LA VOLONTÉ DU PÈRE 

MORT POUR LA FRANCE? LE CARDINAL AMETTE 

ET M. BUISSON LE VEULENT AVEC TOUS LES PATRIOTES. 

Les orphelins de la rjuerre. 

21 juin 1916. 

Le débat sur les orphelins de la guerre est arrivé à son 
point le plus douloureux. La loi en préparation va t-clle 
imposer à ces enfants sacrés jusqu'à leur majorité une 
surveillance spéciale, universelle, constante, exercée par 
les délégués préfectoraux installés dans toutes les com- 
munes de France (alors que cette surveillance n'existe 
pour aucun des autres orphelins français) i* L'article 22 
du texte en discussion au Sénat l'affirme. Le veut on 
maintenir .' 

La question était posée avec une précision décisive à la 
dernière séance par MM. Larèrc et de Laniarzelle. Et 
déjà là-dessus, dans un article récent, j'ai interrogé ici- 
môme M. Ferdinand Buisson. 

Pourquoi M. Buisson? Parce que, à plusieurs 
reprises depuis le déimt de la guerre, lui et moi, nous 
nous .sommes entendus pour vouloir l'Union sacrée et 
surtout parce que tl('[)uis plus d'un (juarl de siècle dans 
le monde gouvernemental et dans les questions d'ensei- 



PENDANT I.A BATAILLE DE VEnOLN 3f^() 

gnement, Ihonorable ancien dépulô cl collaborateur de 
Jules Ferry, exerce uneinlluence prcpondcranlc. 

M. Buisson m'a répondu ; il m'a envoyé deux lettres. 
Et tout de suite on constatera que sur le point précis où 
je linlcrrogeais, à savoir sur la surveillance des familles 
de nos héros par les délégués des préfets, il ne dit mol. 
Néanmoins, malgré leur lacune, ses deux lettres présen- 
tent un vif intérêt et je désire les publier intégralement. 
Nous donnerons ainsi un exemple de probité intellec- 
tuelle dans la discussion. 

L'Union sacrée ne nous demande pas de nous taire, 
quand le débat des idées est ouvert. Elle nous demande 
de nous exprimer avec respect pour la personne et la 
pensée de notre contradicteur et avec un désir vrai 
d aboutir à une satisfaction pour tous les droits français. 

N'oici le texte de M. Buisson. Je me bornerai aujour- 
d hui à l'entrecouper de quelques réflexions d'une ex- 
trême brièveté, me réservant d'insister à loisir sur cer- 
tains passages, au fur et à mesure que m'y engagera 
lactualilé des discussions parlementaires. 

Paris, le iS juin 191O. 

Cher Monsieur Barrés, 

Absent de Paris ces jours-ci, je ti'^ai pu lire qu'hier soir 
votre article du 7, où vous nie faites Vhonncur de m^invitcr 
à « dissiper un gros nuage ». Il s^agit d''abord du rapport 
présenté au récent congrès de la Ligue de V enseignement, 
au sujet de la loi sur les orphelins de la guerre ; et puis, 
il s^agit surtout de la question générale de ces orphelins. 

Sur le premier point, permettez-moi de vous dire que vos 
appréhensions sont heureusement sans objet. Vous citez 
deux phrases du rapport où il vous semble découvrir les 
plus noirs desseins. Si vous connaissiez le rapporteur à 
qui vous les prêtez, la méprise vous ferait sourire. Mais 
voyons-les, ces deux phrases. 



35o PENDANT LA DATAILLE DE VEUDUN 

La première fait allusion aux « attaques passionnées » 
dont la loi en préparation a été Vohjet. A ceux qui ont 
engagé cette campagne de pétitions d''une violence extrême, 
h rapporteur reproche d'* accepter pour les pupilles de la 
nation un traitement de faveur, « mais de ne pas accepter » 
que VEtat soit le dispensateur de ce qu'il donne : on veut 
que les organes qui distribueront ces faveurs échappent à 
son influence. 

A part ce mot « faveur » que vous rectifiez avec raison, 
qu'y a-t-il là d''excessif ? Vous-même, cher monsieur Barrés, 
comme la Société d''études législatives, comme M. Berthe- 
lémy, comme M. de Lamarzelle, vous reconnaissez la néces- 
sité d^un contrôle officiel toutes les fois qu'ils''agit d'œuvres 
subventionnées. C^est tout ce que réclame le rapporteur. 
Vous en concluez qu'il rêve de livrer les familles de ces or- 
phelins à Vinfluence de fEtat. Mais lisez donc ses affir- 
mations réitérées et d^un si évident accent de sincérité : 
il demande que la loi en préparation fasse une juste appré- 
ciation des droits de la famille, qu'elle respecte les croyances 
familiales et les considère comme sacrées. Il insiste pour 
que ron réunisse autour de ces pauvres enfants tout ce qui 
est de nature à les rattacher aux chers disparus : souvenir, 
traditions, croyances, tout cela doit être conservé avec un 
pieux respect. 

C'est préciséiucnl ce (|Uo nous deniandons. Là-dessus, 
accord parfait. Que In Liquc de 1 Enseignement trans- 
forme ces principes en texte législatif et IL nion sacrée 
sera mieux que maintenue, elle sera légalisée. 

Seulement (et c'est votre seconde cilallon qu'il me suf- 
fira de rétablir en son entier pour vous en faire reconnaître 
le sens) le rapporteur ajoute : 

« Mais il no faul pas non plus qu'ils oublient que leur 
père, leurs frères n'rlaicul j)as seuls sous les jilis du dra- 
peati ù la dt'fense du(|ucl ils ont sacrilié leur vie. Il faut 
qu'il sachent (juil y avait, à côté d'eux, d'autres pères de 



PKNDAN'T LA BATAILLE ni- VEnOUX 35 1 

famille qui avaient flaiilrcs opinions, d'autres croyances, 
d'autres traditions familiales et qu'eux aussi se sont sa- 
criliés et dont les enfants ont également droit au beau 
titre de pupilles de la nation. Il faut qu'ils apprennent à 
considérer comme des frères ces autres pupilles et. à les 
aimer. Il faut qu'en eux survive l'idée de solidarité qjji sou- 
tenait leurs pères aux trancliées. L'amour de la France 
est le lien qui unissait les pères devant le danger ; c'est 
celui qui soutiendra les enfants dans la vie. // faut, en un 
mol, qu'ils soient les pupilles de la nation avant d'être les 
pupilles d'une i''i;lise quelle quelle soit, et il faut que 
l'Etal y puisse tenir la main. 

C'est moi qui ai souligné la dernière phrase. Si elle 
signifie quelque chose de concret, c'est que la Ligue de 
l'Enseignement craint linfluence dune « Eglise quelle 
qu'elle soit » sur les Pupilles de la Nation et «pi elle 
réclame une barrière spéciale, une législation nouvelle 
pour empêcher celte influence. 

A ce vœu de la Ligue il ne me semble pas possible 
que r unanimité des Français ne se mette pas d accord 
pour répondre : 

Si les lois sur la protection de rcnlancc, si les lois sur 
le fonctionnement des Eglises sont démontrées insuflî- 
santcs, modilicz-les, mais pour tous les enfants de 
France sans exception. Il n'y a aucun motif avouable 
pour instituer sur ce point une législation applicable 
aux orphelins de la guerre. 

Je n aurais jamais cru que cette phrase inspirée par un 
si pur sentiment national pîit vous sembler un « désaveu 
des principes » de l'Union Sacrée, et « quelque chose 
d'infiniment douloureux ». 

Je ne puis me l'expliquer que par un rapprochement 
qui s'est fait dans votre esprit entre ces paroles du rap- 
porteur ot le détail des dispositions du texte en discussion 
au Sénat, ce que vous appeler vous-même « Détail do cui- 
sine » parlemontaire. Mais le texte des résolutions du 



35l PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

Congrus vous nionlrc assez que la Ligue de l'Enseigne- 
ment n'a pas même songé à lire et encore moins à peser 
mot par mot les articles du projet et les amendements dé- 
posés. Comme tous les congres, celui-ci s'est borné à 
indiquer d'une manière générale et sommaire l'orienta- 
tion qu'il recommande. 

Et c'est sur cette orientation que je suis prêt à vous 
donner, puisque vous voulez bien me la demander, ma 
« réponse catégorique». 

Ni la Ligue de lEnscigncnient, ni la Ligue des Droits de 
l'Homme (dont je vous envoie l'ordre du jour plus étendu 
et plus précis) ni, à ma connaissance, aucun projet publié 
jusqu'ici ne s'est écarté des deux grands principes qui 
semblent répondre au sentiment public : 

i'' Il y a pour le pays une obligation siti generis, une 
dette nationale envers les orphelins de la guerre, qui 
s'exprime par une forme spéciale d'adoplionles instituant, 
dans la plénitude du mot, pupilles de la nation; 

2° Il n'en doit pas résulter le droit de contrarier la vo- 
lonté du père défunt ou, à son défaut, de la famille. 

Parfait. M. Buisson et'ses collaborateurs sont tout à 
fait capables de rédiger en s'en tenant rigoureusement h 
cedouble principe une loi qui obtiendra l'adhésion una- 
nime du pavs. II leur suffit de vouloir. Quel beau rôle à 
remplir dans 1 œuvre de réédificalion nationale ! 

En ce qui concerne le choix de l'école pour l'enfant : 
personne ne voudra profiter de la mort du père pour em- 
pêcher son Gis ou sa fille de rester ou {l'entrer dans l'école 
de son choix, l'école publique et l'école privéeétant d'après 
nos lois deux manières également légitimes de remplir 
l'obligation scolaire (c'est le texte même de la Ligue des 
Droits de l'Iiomme toujours reproduit littéralement). 

Voilà sur quoi tout le monde est d'accord et ne peut 
pas no pas l'être. 

Reste un troisième principe accepté par les deux Ligues, 
miis qui, j'en conviens, effraie encore certains esprits. Il 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 353 

consiste à affirmer que la dette de la natioa va au delà 
de la période scolaire qui se termine à treize aus ; que la 
nation doit avoir pour chacun de ses « enfants sacrés » au 
moins autant d'ambition qu'en aurait le père s'il vivait; 
qu'elle leur doit l'instruction pi'ofcssionuellc après l'ins- 
truction élémentaire et qu'elle n'a pas le droit, pour 
alléger sa tâche, de les envoyer au plus tôt gagner leur 
vie dans un métier manuel ; qu'au contraire, à Ions ceux 
d'entre eux (et il y en aura beaucoup) qui montreront des 
aptitudes particulières elle doit assurer par une tutelle 
effective et par un large système de subsides na.lionaux le 
moyen de prolonger leurs études et de se diriger, quel 
que soit l'état de fortune de la famille, vers les carrières 
où ils peuvent rendre le plus de services au pays. 

Sur ce point encore, cependant le plus délicat, tous 
les patriotes, monsieur Buisson, peuvent arrivera s'en- 
tendre. Une seule condition bien modeste : que la déci- 
sion à prendre sur le prolongement des études et sur le 
choix de la carrière des orphelins de la guerre continue 
d'appartenir à la raniillc, et que laide matérielle donnée 
par 1 Etat et les offices d orphelins soit accordée au con- 
cours do façon à éviter jusqu'à la simple possibilité de 
l'arbitraire. 

C'est, au fond, ce troisième principe qui, s'il triomphe 
définitivement, donnera à la loi son caractère social en 
même temps que national. Et c'est la raison profonde de 
cette nouvelle forme de lulelle que, sous des noms divers 
et avec des caractères juridic[ues encore à déterminer, 
tous les auteurs de projets et de propositions cherchent à 
instituer. Voir là une main mise de 1 lùlat, quel contre- 
sens ! 

Vous me demandez, mon cher ancien collègue, de me 
joindre à vous pour demander la suppression de l'article 
ou des articles qui menaceraient la liberté des familles en 
permettant une abusive ingérence de la politique ou de ce 
qu'on appelle ainsi. Ce n'est pas sur telle ou telle ligne de 
ces textes loulfus, déjà tant de fois remaniés et encore en 



35', PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

voie de remaniement que je pourrais utilement émettre 
un avis. J'aime mieux retenir une idée qui, si elle n'est 
pas à la lettre réalisable, est du moins le clair symbole 
de l'esprit dans lequel il faut que cette loi se fasse. 

On a demandé de divers côtés et vous demandez de nou- 
veau que ce chapitre tout nouveau de notre vie sociale soit 
oonfié au Comité du secours national. 11 est très vrai que 
coite institution, aujourd hui reconnue d'utilité publique, 
oUre un type jusqu ici sans précédent : celui d'une organisa- 
tion qui fait faire œuvre commune cl œuvre excellente par 
les représentants des forces sociales les plus diverses. 

Lui remettre aujourd'hui ce grand service des orphelins 
qui doit être pendant une vingtaine d'années le service 
par excellence du Secours national, ce serait certes une 
solution dont personne dans le pays ne pourrait prendre 
ombrage. Mais serait-ce une solution ? Et n'aurait-on fait 
d'autre que reculer la difficulté ? 

Ce qui a fait le succès du Comité présidé depuis vingt- 
deux mois par M. Appell, c'est qu'il a toujours agi direc- 
tement, sous sa propre responsabilité. Pour l'éducation et 
pour la préparation professionnelle de quelques cent mille 
enfants, il sera indispensable que le travail se subdivise 
et se fasse département par déparlement. Il faudrait donc 
parvenir à créer des sous-comités tiéparlomentaux qui 
n'existent pas, c'est-à-dire précisément ces offices instituts 
ou groupements que prévoit le projet sénatorial. 

Ici, je crie en loulc sincérité : Bravo! Qu'à la délibéra- 
lion devant le Sénat ou qu'au débat devant la Chambre 
les représentants autorisés do toutes les opinions rédigent 
et signent un aniondcnient confiant le service dos orphe- 
lins de la guerre au Secoiin; National et à des filiales 
départementales de ce comité créées à son image et fonc- 
tionnant sous sa direction (et sous le contrôle supérieur 
de l'Klal, bien entendu), et nous aurons réalisé le plus 
beau prodige de lUnion Sacrée. Je ne veux pas ici 
admettre (|u'iinposslbIe soit français. 

l)c quclcjuc nom (ju'on les nomme, (jui.llos (ju'en soient 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN Si!) 

les modalilc's de composition et de fonctionnement, tout 
dépendra de rosprit dont ils seront animés. 

Si c'est l'espril du Secours national, il se créera dans 
chaque dépaitcnicnt un centre et un foyer de vie nationale 
en même temps que de vie locale. Là se grouperont, pour 
l'action, des bonnes volontés sans arrière-pensée. On y 
démontrera par le fait qu'il est possible à des hommes, à 
des femmes de convictions différentes, opposées même 
sur bien des points, de mettre leur honneur à respecter 
avec une probité scrupuleuse la conscience d'aulrui. Cela 
pourrait bien cire une nouvelle sorte d'école mutuelle d'où 
la nation recevrait de précieuses leçons. 

Si, au contraire, ce devait être l'autre esprit. . . Mais non. 
Je ne peux pas admettre l'hypothèse. Un pays qui s'est 
élevé à une telle hauteur morale ne retombera pas au-des- 
sous de lui-même : il n'a pas rompu l'Union sacrée devant 
l'ennemi, il ne la rompra pas devant les orphelins. 

Il n'y a qu'une voix dans le pays : par-dessus les bar- 
rières des partis, l'ordre que dicte la France entière au 
Parlement, c'est d'acquitter largement sa dette envers ceux 
qui sont morts pour elle. Et le seul moyen d'y faire hon- 
neur, c'est une grande et simple loi vot(''e à l'unanimité des 
doux Chambres, dans un sentiment religieux de recon- 
naissance et de piété nationale. 

Veuillez agréer, cher monsieur Barrés, l'expression de 
mes sentiments les plus dévoués. 

Ferdinand Buisson. 

Enfin, dans le môme moment où je transcrivais cette 
première lettre, si pleine d'intérêt. M. Buisson m'en 
écrivait une seconde, également digne dèlre lue et 
retenue. 



Cher monsieur Barrés, 

Laissez-moi vous redire personnellement comment la 
question m'apparaît. Il ne s'agit de poh'miquc, ni de ré- 
criminations. Vous aurez toujours raison, si bon vous 
semble, surcc terrain là. Vous touverez toujours en lisant 



356 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

entre les lignes la j)cnséo, rarrière-penséc politique de 
l'adversaire. Et de notre côté, ou en fera autant. C'est à 
la portée du premier venu. 

Ce qui est dillicile et ce qui m'avait paru vous tenter 
autant que moi-même, c'est de dire à nos amis politi(iues : 
Nous soutiendrons nos ambitions et nos programmes poli- 
tiques partout ailleurs, et les occasions ne manqueront 
pas. Mais en ce qui louche les enfants qui n'ont plus de 
père, parce que le père est mort pour nous siste viator : 
heroem catcas ! Là, pas de querelle, pas de polémique, pas 
un mot qui jure avec le souvenir de ces morts. Là du 
moins, au nom de la Patrie, silence aux partis! Il ne peut 
plus rester, il ne reste en présence les uns des autres que 
des Français qui se sout juré chacun à soi-même, d'agir en 
honnêtes gens, de ne pas troubler la grandeur de cet 
exemple, de n'en pas diminuer l'incomparable beauté. 
Pas un de nos soldats, au moment suprême n'a souhaité 
pour ses enfants une éducation de parti : s'il eût pu parler, 
il aurait dit en mourant : « Je veux qu'ils vivent, comme 
nous mourons, pour la France ». 

C'est à ce point de vue-là qu'il faudrait se placer l'éso- 
lument, partisans de l'école confessionnelle, partisans de 
l'école laïque. Ce sont deux méthodes d'éducation, je ne 
dis pas ([ui se valent, mais qui répondent à deux convictions 
respectables que respecte la loi et qu'ont appris à res- 
pecter mutuellement nos soldats dans la tranchée, à sXip- 
poser qu'ils ne l'aient pas su avant. 

J'ai entendu le cardinal Anielte dire expresséraemt 
qu'il acceptait cette base : le respect pur et simple de la 
volonté du père et, si on ne la connaît pas, de celle de la 
famille qui subsiste. Il ne serait digne ni des catholiques 
ni des lanjucsde se livrer à des opérations tendant à fausser 
cette base d'accord CJue des deux parts, chacun le dise 
tout haut, avec l'accent qu'il faut pour être cru, et la loi 
est faite, faite à l'unanimité. 

J'ai assisté à pres(|ui> toutes les séances de cette 
Société d'Etudes législatives dont vous avez, les procès-ver- 
baux et le projet (sou seul tort est de venir si tard). Là, 
j'ai eulendu tous les sénateurs, y compris MM. de Las 
Cases et de Lauiarzelle, témoigner ce sentimeut, je dii'ais 



PENDANT LA HATAII.LE DE VERDUN Sj^ 

volontiers ce besoin impérieux pour l'honnenr de la France ; 
que celte loi soit une loi d'union sacrée. Elle ne peut pas 
1 être, si do part et d'autre on n'est pas profondément résolu 
à faire collaborer à la protection des pupilles de la patrie 
les pouvoirs publics et les initiatives privées, chacune des 
deux forces s'interdisant comme une improbité d'empiéter 
sur l'autre, ni aujourd'hui, ni domain. 

C'est peut-être une chimère, mais il y a des chimères 
don haut qui font prendre en pitié les réalités d'en bas. 

Excusez-moi et veuillez me croire toujours votre dévoué 
ancien collègue. 

F. Buisson. 

Cardinal Amélie, Ferdinand Buisson !.. Je fais des 
vœux pour que la formule dans laquelle ces deux noms 
se rejoignent, et qu'à mon rang je contresigne, trouve 
iaccueil unanime des assemblées politiques. Que je 
puisse écrire cet article, verser un tel document dans la 
discussion des idées, c'est à l'honneur de 1 époque ; mais 
il faut encore faire un pas. Nous voici d accord pour ins- 
crire un principe d'union dans les considérants de la loi. 
Puisse-t-il apparaître demain dans son dispositif. 



LYIII 
APRÈS LE COMITÉ SECRET 

SUR LES BAT.\ILLF.S DE VEUDLN 

2/, JUÏQ \f)\C). 

Si Ion veut se rendre compte des raisons qui nous ont 
amenés en Comité secret, il faut ccrtainemenl prendre 
en considération l'explication donnée par M. Dalbioz 
disant : « Les membres des grandes commissions avaient 



358 PENDANT LA BATAILLE DE VEUDLN 

reçu des renseignements abondants du i,'ouvernement ; 
ils savaient! Le reste do la Clianihre a voulu savoir ». 

On avait cru devancer et contenter cet appétit desciencc 
en élargissant le ministère pour y introduire, comme on 
disait, des rcprésentantsdc tous les partis. Les partis étaient 
instruits en la personne de leurs représentants. Ne pou- 
vaient ils pas dans une certaine mesure les interroger et 
les diriger.' L'expédient na pas sudi. Le gouvernement 
s'est élargi encore et a lait une place plus importante dans 
ses conseils et dans son action aux grandes commissions. 
Bientôt même on doubla celles-ci ; on v donna accès à un 
plus grand nombre de députés. Mais quoi ! Le surplus, 
ceux qui restaient endeliors, criaient : « Tous, nous vou- 
lons tous être initiés. Nous n'acceptons pas c[U il y ait 
deux zones, deux catégories... » Et maintenant c'est le 
Parlement tout entier qui réclame de savoir. 

Que dis je. de savoir.' Le Parlement ne se contente 
pas du savoir, il veut le pouvoir. 

C est une nécessité, une évolution logique, un mal que 
Ion devait prévoir, qui est dans la nature des choses et 
qu il fallait enrayer dès le début et bien à lavance par 
des institutions de guerre. Nous en revenons toujours là ; 
rien n'élait sullisamment préparé dans aucun domaine ; 
il eût fallu prévoir l'organisation des pouvoirs pucbliscn 
temps de guerre. 

Les séances secrètes auxqtielles nous venons d assister 
sont un chapitre d une histoire éternelle : comment 
mainleuir laction gouvernementale'.' Comment assurer 
la liberté d action du général en chef.' (Comment régler 
les rapports entre le stratège et les chefs civils, comment 
limiter leurs attributions'.' 

Thème éternel (j>ie Ion sait bien (|ue posaient le3 
interpellations déposées; dillicultés inévitables ([ue pré- 
tend surmonter l ordre du jour cjue nous avons voté. 

Cet ordre du jour, je l'aime incoin jdètcment. 

J'aurais voulu éviter de dire que «... le comité secret 



TENDANT LA BATAILLE DE VERDUN SSq 

lui a permis (a pernds à la Chambre) de se renseigner effi- 
cacement sur la condulle de la guerre... ». Je n entends 
pas prendre la responsabilité qui est contenue dans ces 
terribles mots ; je ncntcnds pas que les cliels et le gou- 
vernement puissent transporter leur lourde et magnifique 
charge au cours de la guerre, sur les épaules d un légis- 
lateur. Suis-je renseigné? C'est bientôt dit. Et (jue veut 
dire ce mot « ellicacement » '.' 11 signifie d'une manière 
qui produira son ellet. Quel cflet ? Ce serait trop commode 
que les chels civils et militaires pussent dire : « Nous 
vous avons associés à l'exécutif, vous êtes des nôtres. » 
Non ! Chacun sa tâche, chacun son fardeau ; le vôtre est 
formidable comme votre pouvoir. 11 ne sulIiL pas de me 
mettre en face de telle situation pour que je déclare 
([ue je la connais efficacement, c'est-à-dire que je puis 
la régler. 

Ce membre de phrase crée le désordre dans les rôles 
en méconnaissant toutes places et toutes attributions. 

JMais « nous allons instituer et organiser une délégation 
générale ((ui exercera, avec le concours du gouvernement, 
le contrôle efiectif et sur place de tous les services ayant 
la mission de pourvoir aux besoins de larmée... » Ainsi 
s exprime Tordre du jour, et cette phrase répond à mon 
scrupule. Jusqu à cette heure, nous n étions pas « ren- 
seignés elficacement sur la conduite de la guerre » ; doré- 
navant, nous irons sur place et de nos propres yeux nous 
renseigner. 

C est me donner raison. Avant de prendre les respon- 
sabilités que cet ordre du jour met sur nos épaules, nous 
aurions du attendre d'avoir été en mission avec dos pou- 
voirs... Avant d'écrire que nous sommes « renseignés 
elficacement », nous devrions avoir reçu et enq)loyé celte 
part du pouvoir exécutif qui va nous être donnée... 

Hier, nous n'avions pas le pouvoir. Demain, nous allons 
lavoir. Mais de quel pouvoir s'agit-il ? 

Cette extension du rôle, des attributions, des devoirs, 



36o PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

des droits, brel' de la puissance du législateur, me paraît 
redoutable pour la bonne conduite de la guerre. 

La Chambre s'en doute. Elle a vu la difficulté. Son 
embarras l'atteste. Elle déclare quelle s'abstiendra stric- 
tement d'intervenir dans la conception, la direction et 
] exécution des opérations militaires ». Mais en fait où 
sera sa limite ? Ne voyez-vous le conflit toujours possible? 
Si j'examine le libellé des questions qui ont été portées 
à la connaissance du public avant le comité secret, je suis 
autorisé à croire qu'au cours de ces sept journées on a pu 
parler de 1 état des travaux sous \erdun avant la bataille. 
Toutes choses avaient-elles été préparées ? demandent les 
députés. Les voici mis à même d'aller dans l'avenir s'as- 
surer des préparations d'une bataille ? Si la bataille révèle 
quelque insulFisance de ces préparations auront-ils à 
répondre de leur encjuèle, de leur inexpérience, de leur 
silence, du satisfecit qu ils auront donné à lavance .' Por- 
leronl-ils une part de responsabilité ? Une enquête sera-t- 
ouverte sur leur enquête '.* 

Tandis que j'écris, j'ai là, sur ma table, im ouvrage 
remarquable, La Direction de la guerre ou la liherlé d'aclion 
des gé/u'raax en chef, par le conamandant breveté 
V. Dupuis(à la librairie Chapelot). Cet ouvrage a été très 
lu, cette année. 11 donne Ihistoire et la philosophie de ce 
problème des rapports du gouvernement et du haut com- 
mandement, en face du(piel la Chambre vient de se 
trouver. Voici j)ar quelle phrase il s ouvre : « On doit 
entendre (ju'un général en chef a sa liberté d action pleine 
cl entière, lorsque nulle autorité autre que la sienne 
n'intervient (/a/is /a conception, la préparation cil exécution 
du plan de campagne. » (Préambule, p. i ) 11 est curieux 
de voir (juc le commandant Dupuis et la Chambre 
s'accordent pour laisser au général la conception et l exécu- 
tion, et (pie sur la préparation il y a peut-être divergence. 
Les députés entendent avoir une idée sur la préparation, 
(]ue 1 historien niilitaiie réserve au connnanil.-ment. 



PENDANT t.V n.VTAIM.K DE VERDUN 3Gl 

Simple roinanjup. mais (|iii morilc pcul-èlic ([uclque 
attention. 11 y a bien de la i;ène et tlu va,t,'ue dans cet 
ordre du jour auquel la Chambre vient d aboutir. 

Je le criti(jue et pourtant je lai voté ; je vois ses défauts 
et pourtant je devais lacceptcr. 

11 clùt un déliât dont je ne dirai pas ce <[n"il lut. je 
n en ai pas le droit, et je ne cherche pas à insinuer qu il 
ait été mauvais, mais que j'avais redouté et ([ue je ne 
tenais pas à prolonger. L'intransigeance, les discussions 
trop roides et un peu théoriques sur cet ordre du jour, 
après sept jours de séance, auraient amené un redouble- 
ment fâcheux des ardeurs. Il saute aux yeux, par les noms 
bigarrés de ceux qui le signèrent, que ce texte auquel 
nous avons abouti est un compromis. 11 a été mis debout 
par des hommes qui s'accordèrent comme ils purent et 
mieux encore qu'on ne pouvait craindre. 

Je l'ai voté parce ([u'il nous dispense d'une crise du gou- 
vernement et du haut commandement, parce qu'il allirme 
la volonté et la foi de vaincre, parce ([ue je suis all'amé 
d union, de fraternité... 

Voter « pour « ? Eh ! sans doute, il y a des objections. 
Voter « contre » ? Ah ! non, jamais. A la guerre, le gou- 
vernement, sauf le cas d'indignité, c est encore le drapeau. 
J'ai soutenu, selon mes forces, une fois de plus, les chefs 
civils et militaires de la France. 

Au fond, comme je le disais au début, et comme le 
public le .sentait, c'est surtout une opération d ordre inté- 
rieur ([ue faisait la Chambre. De ce point de vue, les 
séances n'auront pas mal réussi. Je suis de l'avis de 
AI. Dalbiez ; un certain nombre de députés ((jui n'appar- 
tiennent pas aux grandes commissions) se languissaient 
Il sec, hors des eaux vives de la science. Tous les robinets 
ont été ouverts, et sous ce flot de paroles la soif irritante 
de savoir me semble momentanément apaisée. 

Mais tout de même, sauf le cas d'une nécessité certaine, 
je demeure opposé à cette procédure du Comité secret ! 



iGi PENDANT LA BATAILLE UE VEIIDUN 

Ou risijue d'y voir apparaître (comme dans les cou- 
loirs) dos inlrii^aies et des audaces qui n'oseraient pas 
adVonler l'éclatante lumière et les cent mille regards 
dv-'s patriotes. 

Et puis, voulez-vous qu'en trois phrases je vous dise 
pourquoi lesséancessecrètes, alors même (ju elles finissent 
au mieux, ne sont pas inollensives ! 

Avant que d'être ouvertes, elles font déjà leur mal. 
Elles augmentent chez les chefs et à tous les étages de la 
hiérarchie la peur des responsahilités. 

Qu'est-ce qu'il y a de plus rare et de plus utile chez les 
hommes d'action .' C'est le courage de prendre des déci- 
sions. Il est si commode de ne pas bouger, de ne rien 
risquer ; il est si tentant de se mettre à couvert d'erreui'S, 
dans l'inertie derrière des rapports, en attendant des 
ordres, sans prendre aucune initiative. 

Jamais un chef n'ira de plein cœur vers sa décision, 
si, aux risques naturels d'échecs qu'il voit droit devant 
lui (du fait nécessaire de l'ennemi), il lui faut ajouter 
l'appréhension des comptes que vont lui demander 
neuf cents parlementaires cju'il sent derrière lui. Un 
obstacle en avant, une ciiaîne dans le dos.' Il ne fera 
pas un pas ! 

Et. jus([u"à tous les autres chefs, son exemple descendra. 
S'il leur faut être hantés sans cesse par des préoccupa- 
tions en dehors de la hiérarchie et de leur milieu normal 
par des préoccupations polilicjues, comment des comman- 
dants pourront-ils pousser leur travail acluol, exclusif, 
ardent, au jour le jour, le seul qui vaille .' 

Contre cette surveillance d'exception, exercée dans un 
esprit non militaire, et qui par là les trouble, vous les 
verrez se réfugier dans l'inaction soignée, attentive, sys- 
témati(pie, celle (pii n'a pas de suites, donc pas de dom- 
mages, du moins personnels... 

Ou bien encore vous les verrez recourir à des amitiés 
particulières avec de puissants protecteurs politiques. 



rKNDANT LA BATAILl.r. DK VEitULN 3G3 

Ces réficxions seraient aisément éclairées d'exemples 
militaires nombreux qui sont de loutes les époques et dans 
toutes les mémoires. 

M. Briand vient de gagner une partie qui ristpaail de 
troulMcr la sérénité du pays, sans (pi on puisse sérieuse- 
ment en attendre des bénélices matériels. Le public ne 
s'est pas intéressé beaucoup à ces séances secrètes. Verdun, 
l'ofTensivc russe, les Anglais occupaient toute sa force 
d'attention et de sympatbie. Et puis il n'admettait pas 
([u il piit se trouver une majorité pour ouvrir une crise 
du haut commandement, Mai.s que dit-on .' Que les séna- 
teurs veulent recommencer la même partie ? Qu'ils 
veulent eux aussi juger la conduite de certains chefs dans 
certains faits de la guerre .' C est une reprise, pour le 
moins, superflue et difficile à faire comprendre. 

Certes on peut améliorer quelles (qu'elles soient, les 
méthodes du commandement et du gouvernement ; cette 
guerre est longue, le meilleur instrument ne peut se 
passer de retouches ; mais ce n est pas dans une immense 
assemblée passionnée, fût elle publique, fùt-elle secrète, 
(|ue de tels problèmes délicats, complexes et savants, 
s'agitent utilement. Ils appartiennent à l'exécutif. Le bien 
ne peut venir cpie d'une collaboration étroite du gouver- 
nement et du haut commandement, La France se réjouit 
de savoir (jue jamais cette pleine confiance atîectueuse n'a 
été entamée. Elle voit dans ce précieux accord un gage 
de victoire. 



3G'| PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

LIX 

LE \ OVAGE D'ITALIE 
\I 

VENISE EN ÏEME DE GUEUUE 



Le ineicredi 17 mai au malin, nous quittons en auto- 
mobiles Belluno, et au bout d'une heure, nous longeons 
le Lago Santo, lac charmant de solitude et de pureté qui, 
me dit-on, fournit sa rorcc pour la production de la 
lumière électrique à ^ onise. « Taisez-vous, guide trop 
savant! J aime mieux croire qu il est sauvage. » Succes- 
sivement nous dépassons ^ ittorio, Conegliano, Treviso 
et de nombreuses villas d'un beau goût vénitien. Enfin, 
vers midi, nous voyons se lever la merveille dans les 
buées de sa lagune, et nous prenons à Meslre un canot à 
vapeur pour ^\mise. 

Une fois encore, nous voici dans l'aimable ville. Bril- 
lante, elle repose toujours au milieu de ses miroirs ; ses 
gondoliers moins nombreux disputent avec la même 
vivacité inépuisable : ses femmes sons le cbùle noir, ses 
enfants rouges, bleus et violets, ses pigeons, tout son 
peuple familier l'aninient connue a»i\ jours heureux, et 
\a foule cosmopolite en fuyant n a licn emporté de la 
délicate poésie. Tout est pareil d abord, semblc-t-il, sauf 
là-bas, au-dessus du Jardin public, une « saucisse », un 
dracken italien, personnage un [)eu boulVe, duègne plu- 
tôt que clievalier. <pii veille baigné d'azur sur le repos 
de In beauté. 



PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 3Gj 

Italie, terre inépuisable en mervoilles ! Nous allons au 
Danieli, seul hôtel <jui, bien qu'à demi transformé en 
liopital, demeure ouvert, et voilà-t-il pas qu'après le 
déjeuner, à deux heures moins le quart, les lustres des 
salons commencent à se balancer ! Tout s'émeut, chan- 
celle doucement. C'est un tremblement de terre. 

Ma première visite, avant que je passe chez Gabriele 
d'Anniinzio, et sur le chemin de sa maison, sera pour 
Saint-Marc. 

Formidable spectacle de la basilique en tenue de 
guerre ! Le chef-d'œuvre a revêtu le casque et la cui- 
rasse ; d'innombrables sacs de terre recouvrent ses 
richesses. Mais tandis que ces fameuses beautés, prières 
d'or, d'argent et de diamants se cachent, des soldats et 
des femmes à genoux multiplient leurs supplications 
autour d'une Vierge et d un Christ exposés. Je ne nie las- 
sais pas de regarder ces adoranls et cetle église en esprit, 
cette àme invincible qu'ils dressaient au milieu des splen- 
deurs périssables. 

Le lieutenant Ugo Ojetti a été chargé de veiller à la 
sauvegarde des monuments et des œuvres d'art dans la 
zone de guerre. 11 nous accompagne et appelle notre 
attention sur les mesures qu'il a prises. C'eût été excel- 
lent de recouvrir extérieurement, de mettre sous cloche 
Saint Marc et le palais des Doges, mais ces fragiles mer- 
veilles posent sur des pilotis qu'une surcharge de poids 
écraserait. Ojetti a dû se borner à soutenir chacun des 
détails les plus précieux, par exemple à placer des 
colonnes d'appui dans les arceaux du palais, et ces 
colonnes, il a soin qu'elles s'harmonisent avec l'en- 
sembre. Délicatesses d'amoureux, mais attendez (pi'unc 
bombe arrive, le tout ne sera plus que pous,-;ièrc. Cha([ue 
jour des avions austro-boches viennent sur la ville. 
D'une minute à l'autre, le crime peut s'accomplir et, 
comme il défie toute précaution, il défierait toute répa- 
ration , 



JOb PENDANT 1..V lîVTAILl.E ME VI-IUHX 

Je n'avais pas vu A enisc depuis le Campanile de la 
place Saint-^Iarc reconstruit. Son aspect de neuf lui 
donne l'air d un inlrn.-:, lair d'un ii;éant qui serait venu 
de l'étranger demander en mariage la basilique et demeu- 
rerait là gauche et figé, en costume trop neuf... On 
aurait pu teinter ses pierres, le peindre à l'ancienne. On 
s'en est abstenu par respect pour la vérité, on n'a pas 
voulu faire un faux. C'est un scrupule honorable, mais 
alors comment justifier la reconstitution elle même ;* 
Les Athéniens n'ont pas rétabli le temple d'Athcné, 
brûlé par les Perses; sur ses décombres précieux, ils ont 
construit le Parthénon de Périclès. Les \ énitiens de 
jadis auraient inventé quelque chose de nouveau qu'ils 
auraient pensé eux-mêmes. 

Cette critique, je m'empresse de le dire, est d'ordre 
théorique. En fait, on a pris la meilleure décision qui 
fût possible. Nous autres, les étrangers, nous aurions 
mauvaise grâce à la blâmer ; c'est nous qui prions Venise 
de vouloir bien accepter d'être un musée, un conserva- 
toire de beauté, et de vivre une vie un peu archéologique. 
Mais le génie de 1 Italie garde sa fécondité. Et cette 
après-midi même, ne vais je pas voir une Heur qui s'épa- 
nouit sur la tige antique, une lleur non pareille aux 
Heurs de jadis, car la nature jamais ne se répète, mais 
leur parente et leur rivale de couleur et de parfmns. 

Gabrielc d'Annunzio, l'homme et l'écrivain, avec son 
génie et toutes ses audacieuses libertés, se place dans la 
grande tradition italienne, dont il reçoit et prolonge 
1 inq)idsion. Il fut boa>icovqi discuté de ses compatriotes. 
Je me rappelle et ne reproduis pas l'expression saisis- 
sante avec laquelle, la première fois f|ne je le vis à Paris, 
il m'exprimait .son contentement d'être ainsi la proie de 
I opinion. Aujourd'hui, ce poète est dans son pavs une 
puissance de fait dont les uns se réjouis.sent et que les 
antres subissent. Si (|uel(]ues esprits chagrins veulent 
encore le criticjner, on l'-nc ((inscillc (m'ils le consi- 



PKNDANT I.A BATAIM-E DK VERDUN Zij'J 

fièrent d'ensemble ou dans ses plus belles parties, et sur- 
tout qu'ils fassent un retour sur eux-mêmes et qu'ils se 
demandent, en voyant leurs propres imperfections, s'ils 
les compensent par les œuvres, les actes et les paroles de 
ce grand Italien. 

Gabriele d'Annunzio réalise peut-être ce que le w' et 
le xvi" siècles avaient vainement clierclié à créer en litté- 
rature. 

Les Italiens ont toujours eu vm grand goût de l'art 
décoratif. C'est leur caractère dominant, qu'ils mani- 
festent aujourd'hui encore, bien qu'avec moins de 
finesse... lA peine ai-jc écrit ce mot de restriction, que 
je dois lelTacer. Le vocabulaire manque, ou du moins il 
me faudrait une longue réllexion pour bien saisir et bien 
exprimer ce qu'il y a chez tout italien de simplicité, de 
familiarité et de théâtral.) Souvent nous comprenons 
mal certains morceaux de la grande époque ([ue nous 
admirons à part, quand ils valaient comme des parties 
soumises à un ensemble. La Renaissance italienne rêvait 
un rêve si beau, si riche d intention, si plein de formes 
plastiques que ses grands chefs-d œuvi'c de peinture, de 
sculpture, d'orfèvrerie et d architecture, contiennent 
beaucoup plus de choses que nous n'en savons voir. Ce 
mélange de richesse technicjue et de fraîcheur de senti- 
ment, elle eût aimé le déployer dans ses œuvres litté- 
raires. On entrevoit ce ({uelle recherchait et ([u'ellc n'a 
pu réaliser, ni en vers ni en prose, si Ion étudie certains 
de ses théoriciens et par exemple le Songe de Poltphile, 
œuvre bien ennuyeuse, c'est entendu, mais extraordi- 
naire d'imagination éroti([ue et plastique, et de force 
décorative dévergondée, qui fut plusieurs fois traduite 
en français et en dernier lieu par le savant amateur 
Claudius Popelin. 

Annun/io a recueilli cette tradition d inlinies recher- 
ches dans le raffinement. Dès les poèmes de sa jeunesse, 
étonnants de liberté, de pureté (Poèmes ilhoUa. pocmes 



3G8 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

paradisiaques; élégies romaines), où l'amour se développe 
clans des paysages magnifiques, quelle maîtrise de l'ex- 
pression, quelle fusion du sentiment avec le décor 
superbe des grands jardins de Rome ! Comme le génie 
adolescent se nourrissait avec richesse et noblesse des 
réminiscences antiques ! Et voyez les œuvres de ces der- 
nières années, les grandes fi'esques théâtrales qu'il pro- 
duisit en langue française. C est inimaginable ce qu'un 
« mystère » comme le Martyre de Saint-Sébaslien, où il 
me tu l'honneur et lamilié d'inscrire mon nom, sup- 
pose de civilisations amalgamées et d imagination pous- 
sées à leurs limites. 

A cette vertu d avoir retrouvé les plus ambitieuses tra- 
ditions de l'artitalien, Annunzio jointaujourd'hui l'hon- 
neur qu on le renomme justiMuent un des guides et 
l'animateur de sa nation. Aux jours les plus tragiques, 
il a précipité le destin, tout en maintenant l'accord du 
roi et du peuple, et de Gènes à Rome, à grands coups de 
discours pareils à des odes, il a poursuivi, écrasé le parti 
de lélranger. L'histoire dira (|u il répandit une brûlante 
beauté sur les calculs qu il fallait bien que l'on fit, mais 
qui risquaient d'amener un refroidissement de l'âme 
populaire. 

Un jour que je ciierchais à savoir quelles sont les 
forces spirituelles de 1 Italie, cpielqu'un ménumérnit 
ses hommes politiques éminents, propres à mettre dans 
des ministères, et sur ma question : « Et Annunzio? » 
— « Oh ! Annunzio (une hésitation comme devant un 
objet non classé), il occupe la situation d un journaliste 
supérieur. » Quelle petite idée de ce ([u'est le pouvoir 
spirituel ! Le vieux prophète Hugo définissait mieux l'es- 
pèce à laquelle appartient Gabriele d'Annunzio quand, 
vers i8^i, il crayonnait pour lui-même, sur un papier 
froissé, cette note : « J'ai une certaine (|uanti(é de pou- 
voir spirituel. \ eux-je autre cliosc .' Non. Le pouvoir 
matéiicl ' P()ur(juoi ? Etre ministre.' Président.' etc A 



PENDANT LA nATAII.I.E DK VEHOUN iinj 

quoi bon... Je n ai pas bosolii dclic foncllonnairo... » 
Mais je me suis allardé en m'en allant à pied au 
Palazzino rosso. Quand j'y arrive, l'espace me mancpie, 
et c'est plus sage (jue je remette à demain le récit d'une 
belle conversation. 



L\ 

LE VOYAGE EN ITALIE 

XII 

LE CONCERT CHEZ LE POÈTE. 
LA VILLE DANS LES TÉNÈBRES. UN VOL SUR VENISE. 

27 juin It)lG. 

Annunzio babite sur le Grand Canal un tout petit 
palais que se rappellent sans doute les visiteurs de 
Venise. C'est le palazzino rosso, au fond d'un étroit jar- 
din dont les arbustes se pcncbent vers 1 eau par-dessus 
une balustrade do marbre. Et c est barmonicux et juste 
que pour souiïrir et se reposer le poète du Feu ait trouvé 
cet endroit raffiné... 

Mais le voici f[ui vient à nous : amaigri, pâle, 1 umI 
gaucbc cacbé par un bandeau noir, plus cbarmant ([uc 
jamais en jeune officier. 

Nous nous embrassons, et d'abord des nouvelles de sa 
santé. A son avis, il ne retrouvera pas l'usage de son œil, 
mais son état général était tellement sain qu'il n'a pas 
eu de complication. 

Cette dernièi'e réllexion, .Vnnunzio l'a faite avec la 
gentille fatuité toute sereine que ses amis lui connaissent 
et que j'écoute joyeusement, car elle me le montre, sous 



370 PENDANT I.V lîATAILLE DE VERDUN 

une plus belle parure de gloire, toujours pareil à lui- 
même. 

Le terrible, ce fut la nécessité de demcurtM- pendant 
près de trois mois d.Tns l'obscurité, sans mouvement, la 
tête plus basse que les pieds, et livré aux visions... Il ne 
parle ni de sa fièvre, ni des douleurs au milieu desquelles 
je sais bien qu'il a vécu, mais seulement, des images obsé- 
dantes que son œil malade lui impose durant d'intermi- 
nables insomnies. Pas une minute il ne se plaindra. 
Puisque nous 1 obligeons à dire quelque chose de son 
mal, il prend d'une manière toute simple le ton d'un 
artiste décrivant des curiosités. 

Tandis qu'il parle, et sans me distraire de l'admirer, 
je regarde le charmant décor. 11 faudrait la science et le 
minutieux pinceau de Théophile Gautier pour décrire 
ce palazzino silencieux qu éclaire le petit jardin et pour 
inventorier ces pièces minuscules dont les plafonds et les 
murs, curieusement ouvragés, sont couverts d'objets 
rares et précieux. 

— Je devais, nous dit-il, me soumettre aujourd'hui à 
une petite opération : je l'ai diil'érée pour vous appar- 
tenir, mais je n'ai pas pu ajourner un petit concert, un 
(juintette que j ai là, parce (jue les « virluosi » viennent 
des batteries du Lido avec une permission de leurs com- 
mandants (|u'on ne peut pas renouveler. .Vujourd hui 
ils me jouent de la musique française de chambre. César 
Franck et Maurice Ravel. 

Et sur notre désir de ne pas interrompre son plaisir, 
il nous mène au premier étage dans sa chaniliic où lat- 
tendcnt (pielques amis et sa fille, charmante personne 
de vingt ans, accourue dès la première heiue pour veiller 
à son chevet. 

J ai toujours pensé qu'Antigone était la plus belle 
figure de la [)oésie, mais I Anligone de la fable n'a pas 
ou le bnnhenr de .soignei- im père poète et soldat. 

De la [tirrc voisine, la musicpie s'élève et remplit de 



PENDANT LA DATAII.I.P. DK VEODUN Î^I 

rcve le petit palais. (]e sont dexcellents artistes, ces sol- 
dats triés par leurs chefs dans les batteries du Lido, et 
ils jouent de toute leur âme pour enchanter la soulTrance 
du maître qu'ils admirent. 

Ecoutons, regardons; c'est là sous nos yevix, tout 
vivant, un de ces tableaux que le grand art aime à 
prendre pour thème. Dans la ville où Giorgone peignit 
le Concert champêtre, j'assiste au concert pour le héros : 
Annunzio, étonnamment jeune, pâle et faible, reçoit 
avec son sourire toujours égal l'amitié de ses hôtes; sa 
fille, au visage doux et profond, n'a de regard et de 
pensée que pour le blessé vénéré; auprès d elle, une 
amie de son âge, lui tient la main dans un geste de sym- 
pathie comme pour la rassurer, et une troisième jeune 
femme agenouillée par terre, assise sur ses talons, le 
regard perdu, écoule avec avidité la musique, réalisant 
ainsi le type classique d une sainte Cécile. 

Je me penchai vers le poète : « Annunzio, vous rap- 
pelez-vous ce grand vers de Hugo : 

« Homnio, Thèbe éterucllo, en proie aux Amphioiis ! » 

Pourquoi cette réminiscence! G est que sous l'action 
de la nuisiquc je venais de voir dans le prolongement 
de cette chambre toutes les salles de verdure, tous les 
boudoirs, tous les jardins, toutes les retraites de la vo- 
lupté et de la nostalgie, peintes par le Tasse et 1 Arioste, 
ou rêvées par la race italienne, et puis, dans le même 
moment, sous un coup plus grave de l'archet, m'était 
réapparue la cave d'Ablain-Saint-Nazaire, où des soldats 
de France, dans une obscurité qui m'empêchait de distin- 
guer leurs figures, jouaient des morceaux grandioses de 
Bach tandis (pio le bomljardement ravageait sur eux le 
village'. 



I. Voir Pierre de Rozicrc, à la page 1.Î7 des Familles spirilucllcs de 
la France, et dans les Voyagei de Lorraine el d'Arloif, page 38f). 



372 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

France plus janséniste, Italie plus païenne ! II faut 
apprendre à connaître et à respecter les diverses espèces 
d'êtres nobles qu il y a de par le monde, et c'est encore 
une forme de courage chez Annunzio que cette iidélité à 
sa nature et que cette volonté de s'envelopper toujours 
d'une atmosphère précieuse et rare. 

Après le concert, Annunzio et moi, demeurés seuls, 
nous avons causé indélininient de son rôle, de la guerre 
et des choses d'art. Longuement, il m'a raconté les pré- 
parations, les difficultés, les angoisses, le triomphe de sa 
propagande, et ce grand artiste savant comparait ses 
harangues pour la lésurreclion latine aux discours des 
tribuns italiens du xiu" siècle. 

Réunissant notre expérience, nous sommes d'accord, 
tous deux, pour considérer que dans nos deux pays la 
nation, à cette heure, c'est l'armée, et que chacun, à 
l'arrière, vaut dans la mesure où il se raccorde aux sol- 
dats. 

Puis le poète me parla des dictées ou des écrits à 
tâtons qui furent l'œuvre de ses insomnies (de sa fièvre, 
peut-être de ses délires) et qu'il va publier sous le titre 
de Nociarnes. 

— J'ai dû, me dit-il, inventer une nouvelle manière, 
appropriée à mon état. Jusqu'alors, j'étais habitué à voir 
ce que j'écrivais; maintenant un mot que je trace à 
l'aveugle sur ces petits cahiers étroits, c'est comme si je 
le lançais derrière moi. Ce sont des aveux jetés dans la 
nuit. Kt quand ma iille me les relit le matin, en ni'en- 
lendaiit parler ainsi, je suis profondément ému. 

Le soir approchait ; la lumière moins vive permettant 
au blessé qu'il se ris([uât dehors, nous sommes partis en 
gondole à rames. 

Sons ses énormes lunettes noires, le cor|)s penlu dans 
son large manteau d'ollicier, le visage et l(>s mains ame- 
nuisés par la souffrance, la parole plus fière et toujours 
vigoureuse, imagée, quel personnage précieux il fait, 



PENDANT LA n.VTAILLE DE VEnDUN 3^3 

noire ami, dans co crépnsculc. Les gondoliers (\m le 
reconnaissent, le saluent, et les soldats d'un hôpital que 
nous longeons, l'avant aperçu, accoiuent tout bandés 
aux fenêtres, et lacclanient à 1 italienne par des applau- 
dissements. 

Nous allons au nord de la ville, dans un quartier 
vétusté et désert de palais délabrés, au Casino dei Spiriti. 

C est un jardin du xvi" siècle, qui n'avait jamais dis- 
paru complètement et que le goût excellent de son pro- 
priétaire a rétabli d'après les anciennes gravures, tel que 
le connurent Michel-Ange et \ittoria Colonna. Les 
colonnades s'v mêlent aux fleurs, aux arbustes, aux 
arbres, pour former un ensemble noble et mystérieux, 
ordonné en une suite de chambres, diverses de couleur, 
de dessin et de parfum. Nous allons respirant, admirant 
et causant, et arrivés au fond de ce promenoir enchanté, 
à travers les barreaux de la vieille grille contre laquelle 
vient fraîchir la lagune, nous vovons sur l'eau déserte, 
au loin, dans 1 atmosphère bleue et rose du soir, le 
cimetière. 

« C'est là, me dit Annunzio, que reposent mes pau- 
vres compagnons », et, après un silence que remplit 
notre double prière, il ajoute : « Pensons maintenant 
aux collines de Verdun ! » 

Je lui raconte la mort du colonel Driant. 11 me décrit 
le retour de l'aviateur Salomone, ramenant à travers le 
ciel ses deux conqiagnons, l'un mort, le second blessé et 
dont la tête, plus belle que la tête d Orphée, ruisselait 
(le perles rouges en dehors de la nacelle. Lui-même 
Annunzio, a connu au-dessus dcTriesle des heures dan- 
gereuses. « Que sont, après cela, dit-il, ces rêves de 
domination et d'autres rêves encore.' je ne désire plus 
(pic de retrouver ces minutes où le moindre homme 
devient (juelqu un qu'il n'avait jamais soupçonné. » 

Cette causerie, où j'ai cru voir naître im nouvel 
Annunzio, nous l'avons prolongée bien lard, jusqu'au 



']-\ PENDANT LA BATAILLE DE VEnDI'N 

milieu de la nuit, à travers la \illd", survolée d'avions, 
toutes lumières éteintes. Quel désert, quel clapotis 
sinistre, quel décor de cape et d'épée, la prodigieuse col- 
lection d'estampes romanli(pics ! Ceux qui virent ces 
extraordinaires ténèbres en deviendront fort redoutables : 
ils ne manqueront plus jamais, si l'on parle de Venise, 
de fatiguer leurs contemporains en répétant avec insis- 
tance : « C'est en 1916, qu'il fallait s y promener ! » Le 
poète, un peu à tâtons m'entraînait le long de ruelles 
sinistres que nul rayon de vie n'animait, vers les sites 
que son imagination préfère. Ses admirateurs peuvent 
noter, dùt-il maudire mon indiscrétion, qu'il convient 
d'aller vers minuit à la Scala dcl Bovolo, que je leur 
laisse le soin de trouver. 

Parfois Annunzio, sous ses verres et ses bandeaux, 
hésitait longuement et je le menaçais de faire connaître 
au monde que le poète du Fen est incapable de retrouver 
tout seul le chemin de la place SaintMarc. 

D'heure en heure, du haut des toits, s'élevait le cri 
des bersaglieri qui veillent on armes sur les terrasses où 
jadis les belles ^ énitienncs séchaient leurs chevelures. 
Ils guettent dans le ciel les laubes et rassurent la ville. 
Per l aria bnoua gaardia ! Mélopée qui saisit, attendrit le 
cœur en rappelant le péril dn précieux trésor sans 
défense. 

En contraste avec cette Venise perdue dans cette épais- 
seur de noir, il me fut donné le lendemain de voir la 
ville éblouissante comme jamais dans un cinpie d azur. 

On nous montrait les escadrilles italiennes et fran- 
çaises (pii assurent la défense aérienne de Venise. «Quel 
appareil \oule/ vous essayer? » J'ai demandé de faire 
au-dessus de In ville et de sa lagune, le plus bas possible, 
un voyage de reconnaissance. Voir Venise sous un angle 
inconnu, comme un pan en relief, la connaître indis- 
crètement, du liant du ciel, alors (jue nous fûmes tou- 
jours prisonniers entre les façadesdc ses palais, la situer 



PENDANT LA DATAH.Li: DK VKHOUN 3^5 

dans ses vastes lagunes, n'est-ce pas que vous m'enviez ? 

A peine aije formé mon vœu que tout se prépare 
avec diligence sur les prairies où, non loin de V cnise, 
la belle invention repose dans un collVel colossal. Le 
dirigeable, comnae un Kspril, sort avec majesté de sa 
haute cathédrale. Quelle grâce, quel désir de l'espace ! 
« En route ! » dit le jeune officier, et déjà nous gli.ssons 
à une hauteur de deux cents mètres, avec une vitesse 
de 6'| kilomètres. 

Voici la ville toute nette, ses îles, ses îlots, la mer, et 
notre ombre comme un gros poisson nous suit dans les 
eaux. Venise, trésor glorieux, occupe le centre d'espaces 
ensoleillés par le couchant et qu'entoure la brume. 
Repos charmant de la ville bleue et rose, douce comme 
un duvet d'oiseau, au milieu de .sa lagune laiteuse. Quel 
malheur d'être, sur celle Uanquillité, un oiseau si 
bruyant ! 

Je respire l'air marin, l'air des cimes, et puis l'émer- 
veillement des féeries. Nous passons au dessus du jardin 
que j'avais tant aimé la veille. 

Parmi cinquante manuscrits, sous la poussière d'avant 
la guerre, j'ai un vieux travail imparfait sur les jardin.'; 
de Venise. Quelle en([uète j'avais faite pour les dénom- 
brer : celui de la Oiudecca ploin de roses ; celui non loin 
de la gare, celui... Mais, laissons; livrons-nous au plaisir 
présent, au plaisir de prendre une intelligence parfaite 
des formes de Venise, de son grand canal qui serpente 
et de toute la résille de ses moindres canaux. Mon regard 
plonge émerveillé à travers les rayons du soleil et les 
vapeurs de leau dans la place Saint-Marc et dans les 
diverses coupures au fond desquelles s'ag>te le charmant 
petit peuple. Venise elle-même, dans cette immensité 
claire, semble une fragile créature dont je crois sentir 
la respiration, la palpitation délicate. Mais déjà c'est fini 
de goûter le plaisir des oiseaux. La prairie a réapparu. 
Des Lilliputiens blancs courent dans 1 herbe, ont saisi 



3^0 PENDANT L\ BATAILLE DE VERDUN 

les conlcs jetées ; nous revoici prisonniers des gens de 
celle lerre. 

El tandis que je monte dans le canot qui doit me 
ramener en gare où le train pour la France m'attend, 
là-haut, le gros poisson d argent a repris sa nage dans le 
ciel, suivi par son ombre, noir requin de la mer. 
Puissent-ils ne pas se rejoindre ! Puissent les jeunes offi- 
ciers rayonnants d'amabilité, de gaieté accomplir heu- 
reusement jusqu'au bout leur lâche et l'aire pour ^ enise 
per l aria bnona guardia. 



LXI 
EN SORTANT DE NOTRE-DAME 

NOUVEAUX DOCUMENTS SUR LA VIE ET LA MORT DE DRIANT 

In Memoriain. 

3o juin i«)ifi. 

Au moment où s'ouvrent une nouvelle phase de la 
guerre et de nouvelles espérances, qui n'ont été possibles 
(|ue grâce à l'incrovable ténacité des défenseurs de Verdun 
(parce (piolle laissa à nos alliés le loisir do pcrfeclioimer 
leurs prépar.'ilions, Paris a voulu faire autour de Driant 
et de ses chasseurs une solennelle manifestation de 
pieuse reconnaissance. Reconnaissance envers les morts 
cl les vivants (pii depuis (pialre mois se dévouent dans les 
collines sanglantes de la Meuse. Mercnnli, h Notre Dame, 
la foule iiniiionso célébrait, remerciait, priait ; elle 
priait pour tous les soldats, par l'intermédiaire de ceux 
d'entre eux (pii .sont tombés au champ d honneur et 
(|u'elle léNere comme clos niarlyis. 



PENDANT LA lîATAII.Li: DE VEHOUN 'î;^ 

I.cs soldats de la France, quelle q\ic soit l'invocation 
([ui se mêle à leur dernier souflle, se battent, institu- 
teurs et prêtres confondus, en état religieux, au service 
des plus hautes notions. Dieu le veut ! La République 
nous appelle ! La Civilisation réclame notre vie ! Tous 
ces grands cris de ralliement, parfois nous croyons qu'ils 
se heurtent, mais ils se marient, s'unissent au-dessus de 
nos tètes, et hier j'entendais, je voyais, j'éprouvais leur 
puissante harmonie sous les voûtes saintes. 

A cette heure, il n'est de grands noms que ceux qui 
rassemblent et lient entre eux les enfants de la France, 
et nous ne glorifions personne qu'en vue de glorifier la 
patrie. C'est grand honneur pour Drianl ([ue son corps 
gisant, ses actes et sa mémoire servent partout de rallie- 
ment. 

\ancy d'abord, le ij avril, dans sa cathédrale, offrit 
d'un cœur unanime son hommage au soldat mort sur la 
terre lorraine ; puis le io avril, ses amis, (qui sont aussi 
mes vieux amis), les patriotes de Dombasle, de Rozières, 
de tout le Yermois se réunirent dans la basilique véné- 
rable de Saint-Nicolas du-Port ; puis ce fut le tour de 
Troyes. où pendant des années Diiant commanda le 
!*'■' bataillon de chasseurs, et le lo juin, une messe à sa 
mémoire, à la mémoire de ses compagnons d'armes, était 
célébrée à Saint-Germain-en-Laye... 

A Saint-Cermain ? Pourquoi.' Par f[ui.' Par un de ses 
ofiiciers, par un prêtre sous-lieutenant du J'-f bataillon 
(le chasseurs. 

Ici arrêtons-nous. Le sous-lieutenant Bruni, en temps 
de paix l'abbé lîruni, vicaire de Tonnerre, est décoré de 
la Médaille militaire ; il a été porté à l'ordre du jour de 
l'armée, pour sa conduite « pendant les ja et ii février 
i<)i() », au bois des Caurcs, au côté de Driant. Je vou- 
drais tout au long vous donner les souvenirs mémora- 
bles de l'abbé lieutenant. « Le lundi ui février, écrit-il, 
beau soleil. Dans le bois on se sentait vivre. J allais 



378 PENDANT I.A BATAILLE DE VERDU?J 

prendre 1 air quaiul hois obus de gros calibres commen- 
cent la danse. Dix-liuit grosses batteries tiraient sur le 
bois des Caures (i Kilomètre de front) ; autant peut-être 
sur le bois de Ilouauniont : je me trouvais entre les deux 
feux. Pendant neuf lieures, sans discontinuer, les canons 
prenaient la forêt mètre par mètre, en faisant des trous 
énormes. C'est alors que le gradé sent sa responsabilité. 
Nous étions 27 dans l'abri. 11 fallait paraître gaillard 
auprès de ces bommesciui, quoique braves, regardaient 
si j'avais quelcpie incjuiétude. Cbaque obus proclie souf- 
flait la lampe. Nous étions, je le sentais, des condamnés 
à mort... » 

Je signale au pas.sage cette originale et noble lîgvu-e du 
prêtre soldat, caractéristique des armées de i()i'|-i9i6, 
mais de peur que des esprits médiocres ne me soupçon- 
nent d'aucune préférence querelleuse, je rappelle com- 
ment Driant lui-même, peu avant sa mort, rendit un bel 
hommage aux instituteurs qu'il voyait se battre et 
mourir sous ses ordres pour la France. 

Le cheï' et tous ses soldats forment un bloc. Le ^G* et 
le 5})" bataillons, surnommés « lamuraille de \ erdun », 
ont été portés à l'ordre général de la -i" armée par une 
belle citation que nous ne connaîtrons jamais trop : 

Les SG"-" et 59*^ balaillons de chasseurs à pied, sous le 
commandement de chefs tels que le colonel Driant, le com- 
mandant Renouard, le capitaine Vincent, ont fait pendant 
les combats de fin février 191 G ^admiration de tous par 
Vénergie indomptable avec laquelle ils ont lutté pour con- 
server le terrain dont la défense leur avait été confiée. Ne 
formant qu'une seule âme, unis dans une même foi, ils 
ont montré une fois de plus ce qiî'on peut attendre de ces 
soldats d'élite et ont ajouté une grande et belle page à leur 
histoire. 

\<)il;i le lénioignagc qui ne péiira pas. Mais ce grand 



PENDANT I.A DATAII.I-E DE VEKDUN 'ijf) 

texte, à la gloire des chasseurs, nousdevinns le traduire, 
l'cxpriiner, le manifester sur la terre lorraine par un 
monument de pierre. Déjà, plusieurs lois, j'ai dit 
quelles étaient là-dessus les volontés de Driant. En voici 
un écho que je dois enregistrer : 

... Ecoutez les instructions que pai reçues au commence- 
ment d'' octobre 191 5.*. 

Driant a fait dresser, à la sortie de Vacher auville, sur la 
route de Satnogneux, dans un champ où reposent de nom- 
breux chasseurs, une grande croix de bois. Un monument 
doit y être érigé. En octobre, quand le groupe de bataillons 
de chasseurs a été relevé du secteur du bois de Consenvoye 
(il n'est allé au bois des Caures qu'à la fin de novembre) 
pour être envoyé à Eix, au pied des Côtes de Meuse, mon 
ami ni'avait manifesté sa volonté formelle d'être inhumé 
au pied de cette croix, au milieu de ses chasseurs, s'il lui 
arrivait malheur... 

Vous pouvez faire à Poccasion tel usage de ma lettre que 
vous jugerez convenable, sous réserve de ne pas me citer, 
puisque je suis en activité... 

Ainsi m'écrivait, à la date du 9 avril 19 16, le lieute- 
nant colonel Bergot. La réponse que j'adressai à ce bon 
serviteur du pays n'est arrivée qu'aux mains des siens, 
(|ui m'informent de leur deuil glorieux. Sa mort me 
délie ; je le nomme. 

Le monument dont me parlait le colonel Bergot, c'est 
celui que le soldat-sculpteur, le chasseur Corio, avait été 
chargé par Driant de dresser, et qu'il faudrait bien qu'au 
plutôt il reprit... 

Ai-je dit qu'à cet ellet déjà j ai reçu de l'argent? Je 
prie qu'on veuille bien s'abstenir de me rien donner 
jusqu'à 1 heure favorable. Aujourdhui, l'on ne peut 
môme pas écrire une digne biographie du héros, et je 
dois me borner à rassembler et à mettre à pied d'œuvre 



iSo IM-NDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

les l'ails, les léiuoignages, les documents, les pierres avec 
lesciuelies on construira son clia|Mtrc d'iiisloire. 

Le lieutenant colonel Bori,'ol, dai\s la lettre que je 
viens de citer, nie disait encore : « Si nous causions, je 
ne l'ous fournirais pas des traits nouveaux sans doute; 
mais, pour avoir été le confident intime des pensées de 
Driant pendant la guerre, peut-être pourrais-je, même à vos 
yeux d^amis, apporter un peu plus de lumière sur cette noble 
et magnifique figure... » 

Ce que voulait me dire ce « confident intime » de 
Driant est à jamais perdu. Mon regret me persuade 
daulant plus de recueillir autant que je puis des faits 
concrets. Et par exemple voici des notes qui donnent 
bien la couleur de cet après-midi où, comme elles disent, 
« il faisait plutôt chaud à la ferme de Mormont », en 
même temps c[u'elles nous montrent le dévouement 
absolu des petits « vitriers » partant au milieu des 
rafales pour secovuir leur chef : 

Je suis enfin sorti de cet enfer de Verdun... J^ai été à 
plusieurs reprises dans la fournaise ; je me rappellerai 
longtemps, en particulier, un petit chemin conduisant à la 
ferm? de Mormont, près du bois des Caures, où il faisait 
plutôt chaud, le ■xj, à ^ h. i f-i du soir. J^étais avec un lieu- 
tenant de chasseurs à pied ; pavais des ordres à porter et 
surtout des renseignements urgents à prendre : il fallait 
passer ; il tombait autour de nous deux d''énormes obus, 
des 3o5, qui nous encadraient en avant à 20 ou 3o mètres, 
nous barrant le chemin ; c'était le barrage type. La Provi- 
dence aidant, nous avons pu passer entre les gouttes. 

Arrivés dans la ferme, nous avons trouvé un bataillon de 
chasseurs qui attendait, Parme au pied, tordre de contre- 
attaquer ; les hommes avaient leurs lunettes et leurs mas- 
ques ; on aurait dit des démons au niilifu de cet enfer ; Cair 
(tait presque irrespirable ; les gaz de ces obus effroyables 
qui tapaient sur cette malheureuse ferme nous faisaient 



PENDANT L\ BATAILLE J)E VLUDLN JSl 

tous pleurer comme des fontaines. Toutes les communi- 
cations étaient coupées avec le bois des Caures, dans lequel 
l'autre bataillon de chasseurs se battait sous les ordres de 
Driant. 

Impossible de savoir ce qui se passait, quand tout à coup 
nous avons vu surgir un petit caporal de chasseurs, envoyé 
par Driant, qui avait traversé cet océan d^obus; il apportait 
une lettre de son colonel, que fai encore sous les yeux, 
document précieux ; Driant demandait du secours ; il com- 
mençait déjà à être tourné. 

Alors fai assisté à un spectacle inoubliable : deux com- 
pagnies de chasseurs envoyées immédiatement au colonel 
Driant, le commandant de la brigade ni'a dit : « Venez au 
milieu de la cour, pour qu''ils nous voient auprès d^eux. » 
Nous sommes sortis des bâtiments de la ferme, abris illu- 
soires d'ailleurs, et nous avons vu les chasseurs partant, 
Varme horizontale, sac au dos, dans Vordre le plus complet : 
je n^ai pas pu nî'empêcher de leur crier : « Bravo, les chas- 
seurs ! » 

Les hommes ont été admirables ; ils sont restés accrochés 
au sol, sous une grêle de projectiles monstres ; il n'y a pas 
eu de débandade, une tenue parfaite. Ils ont gardé le poste 
qui leur était assigné pendant quatre jours et quatre nuits, 
presque sans nourriture ni eau ; comment ravitailler, sous 
un feu pareil ? Les Allemands ont employé des procédés 
ignobles, suivant burs habitudes... 

Ecoulez cncoio cet cxliail cl une lellic d'un cliasseur 
prisonnier. Elle luonlic (|uel culle Diiant inspirait à ses 
chasseurs et quels soldais splendides il avait là... 

Mon correspondant est tondié criblé de hlessvu es. 

Vous ne pouvez croire, dit-il, combien ma situation 
actuelle me peine, me met en rage ; nie voir jusqu'à la fin 
de la guerre condamné à user mes forces dans un lit ou au 
service des AUci/iands. ne plus pouvoir rien faire pour ma 



382 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

chère France. Ah ! si je pouvais tout de suite être trans- 
porte dans le tourbillon de la bataille à Verdun, si je pou- 
vais à nouveau verser mon sang pour la France, quel 
bonheur pour moi ! Les circonstances ne ni'ont pas permis, 
dans les derniers combats, de faire ce que j^ aurais voulu 
et toute ma vie je le regretterai ; /nais j^ai du /noins la satis- 
faction d^avoir fait tout ce que pai pu. 

Mon rêve était de terminer la campagne d''une façon 
active en donnant dans le combat toutes mes forces ou de 
me faire tuer glorieusement d''une balle à la tête ou à la 
poitrine dans Vassaut ! Hélas ; cela n''a pas été. Notre cher 
et bon colonel a eu lui au moins cette mort rêvée/ Quelle 
belle mort, mais quelle perte pour la France. Cette mort 
a été depuis ma captivité ma plus grande peine, car il était 
nécessaire à la France, et combien je V aimais... 

Presque toutes mes blessures sont guéries et j^en avais 
plus de vingt. Ah ! servir encore la France, lui redonner 
mon sang, mes fatigues, mes souffrances ! 

On coinpreiul que j'enlève lout ce qui pourrait dési- 
gner avec précision cet héroàjuc prisonnier. Driant eût 
été bien fier en lisant de telles déclarations écrites après 
des heures d'atroce soulTrancc. 

Mais voulez-vous entendre à (juclle source se raccor- 
daient ot so fortifiaient de tels lioninies ? Lisez quelques 
fragments des « ordres » donnés par Driant en date du 
•20 janvier lyif). 

Driant commence par annoncer l'olVensive alleniaude. 
i*uis il parle successivement à tout le ,ij;ioupc. au bataillon 
du cantonnement, au bataillon d'avant poste... Ali ! que 
ne puis-je vous donner à lire ce supcrb^^i mélange de con- 
seils minutieux et d'exhortations morak?s ! C'est la 
grande beauté françai-se, ce mélange de réalisme et d'en- 
thousiasme. 

V heure est venue pour les gradés et chasseurs des deux 



PENDANT LA «ATAILLi: 1)1- VERDUN 383 

bataillons do se préparer à faction et pour chacun de réflé- 
chir au rôle qui va lui incomber. Il faut qu'à tous les éche- 
l'jns on soit pénétré de Cidée que, dans une lutte morcelée 
comme celle qui s'' apprête, nul ne doit se retrancher derrière 
f absence d^ordrcs pour rester inerte. Multiples seront le 
interruptions de communications, fréquentes les occasions 
où des fractions de tout effectif se trouveront livrées à elles- 
mêmes. Résister, arrêter Vennemi par tous les moyens, telle 
doit être la pensée dominante de tous : les chasseurs se rap- 
pelleront surtout que dans les combats auxquels ils ont 
assisté depuis dix-sept mois, ils n'ontlaissé entre les mains 
de Vennemi d^autres prisonniers que les blessés. 
Les chasseurs ne se rendent pas. 

Il débute ainsi, puis vienncnl une sci'ic de prescrip- 
tions positives qui décrivent par avance la lutte, et nous 
voyons qu'aucune des péripéties qu'il allait subir ne lui 
était inconnue. 11 savait, il voyait, et je m'explique qu'en 
allant au bois des Caures, le malin de la bataille, il ait 
retiré de son doigt son alliance, qu'il ne quittait jamais, 
en disant : « Il faudra la rapporter k M'°° Driant... m 

Et pour Unir ses ordres, ayant bien recommandé que 
fût assuré, de la compagnie à l'escouade, le commande- 
ment de toutes les unités, par la désignation de tous 
ceux qui successivement remplaceraient le titulaire 
disparu, il distribue l'espérance. Et quelle espérance ! 
\on pour ses soldats, mais pour la patrie ! Pesez les 
termes de cette sombre prose : 

Convaincre tous les gradés, tous les chasseurs que Vavance 
de Vennemi sur un flanc et même sur nos derrières n'est 
pas une raison pour se replier, chaque îlot énergique ment 
défendu sur la ligne facilitant la reprise des tranchées 
perdues. 

Enfin que les chasseurs aient pleine confiance, yulle 
part depuis seize mois les barbares n^ont pu passer, ils ne 



384 PENDANT LA BATAILLE DE VEKDUN 

passeront pas à Verdun. Les 56<^ et Sg*^ bataillons prouve- 
ront une fois de plus si l'ennemi leur en offre l^oecasion, 
qu'ils savent ce que leur commandent VHonncur militaire 
et le Devoir envers la Patrie ! 

Avec ces textes, nous atteignons le fond sublime de 
cej.te àmc, et pourtant laissez encore que je vous donne 
sur ses dernières heures (qu'il y a quelques semaines je 
vous ai contées) des traits (jui nous permettent de voir la 
vérité, et je dirai la bonhomie de Ihéroïsmc. Uien de 
théâtral, la vie sublime dans sa simplicité limpide. 

^ous venez de lire, dans son ordre du 20 janvier, qu'il 
attend l'assaut. Jour par jour, durant un mois, il s'ap- 
prête. Le dimanche 20 février après midi, les Allemands 
font sur le bois et les environs des tirs de repérage. 
Malgré la pluie, malgré les supplications de son ollicier 
d ordonnance, le dissuadant d'aller là-bas, il part seul 
au galop, et ne revient au camp que foi»t tard dans la 
nuit. Ce n'était pas encore l'attaque. 

Le lendemain matin, pressentant quelque chose, il 
arrive au bois, (jui commençait à être bombardé ; il y 
restera deux jours, et n'en sortira que pour se faire tuer. 

a Ne vous dérangez pas, écrit-il à ses ordonnances ; je 
n'ai besoin de rien : le tir de l'artillerie est trop violent, 
et il vous arriverait malheur... » 

Tout à coup, à 17 heures, les Boches allongent leur 
tir. Un homme s'en vient trouver le colonel : « Mon 
colonel, voici les Boches w, et il reçoit divers messages ; 
il les lit, et, se tournant vers la troupe chargée de 
défendre ÏXjl, il lui dit : « J'ap|)rends (ju'à droite et à 
gaijrhe les Allemands nous débordent, mes enfants, mes 
amis, vous allez montrer ipie vous èles des chasseurs, et 
que les chasseurs ne regardent jamais en arrière ». 

Puis il prend des grenailes plein .ses poches, un fusil, 
ù un cha.s3cur tué auprès de lui et s'accole à la position 



PKMi.VNT LA n.VTAILLE DE VF.IIDUN 385 

« Tirez bien, vise/ bien, chasseurs... « Toi, lu n'as 
pas peur, » dil-il à un poilu tout proche. — « Ah ! non, 
mon colonel. » 

Les Boches arrivent, brassards au bras, cl criant : 
« Ne tirez pas, ce sont des Français. » 

« Feu ! » crie le colonel, et lui-môme, les lorgnons 
presque h l'extrémité du nez. comme il les portait ordi- 
nairement S faisait le coup de fusil, tranquillement, 
comme s'il eût fait un carton dans un stand. 

Des hommes tombent autour de lui. Les docteurs sont 
là, cl il leur dit : « Voyez, docteurs, nous attendons 
aussi notre tour. » 

Les Boches furent maintenus ce soir-là. Il rentra dans 
son abri de R-2 avec le commandant Renouard et le capi- 
taine Vincent, Son abri n'était autre qu'un cube en 
béton armé de trois mètres sur trois mètres. L ne table au 
milieu et quehjucs bancs. Sur la table, une lampe de for- 
lune, quelques gâteaux cl un petit verre de rhum. Ce fut 
son diner. Il se tenait debout, marchant d'un bout à 
l'autre de l'abri, recevant les nouvelles, donnant ses or- 
dres. Les larmes lui venaient aux yeux lorsqu il lisait la 
liste de ceux qui venaient de tomber. 

Toute la nuit se passe au milieu des attaques et des 
contre-attaques jusqu'au petit jour où le bombardement 
ne recommence que de plus belle. A midi, an corps 
d'armée allemand i à croire la Gazelle de Francforl) s'élance 
contre deux balalllons de chasseurs exténués de fatigue 
et de privations, et bien diminués, hélas ! Le colonel 
revient à la position R2 comme la veille, suivi du com- 
mandant Renouard qui, la canne à la main gauche, et 
ses grenades dans la poche droite, exhortait l'un et 
l'autre de ses chasseurs. 

Pendant deux heures, les Allemands sont tenus en 



I. Quelqu'un me dil : Erreur : le colonel ne mettait Jamaw de lor- 
gaoas pour tirer, quelquefois, très raroraont il mettait des lunettes. 



386 PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 

échec, cl bien après, les chasseurs, le bois, tout est débordé 
par des compagnies entières, (jui essuient vui feu terrible 
de notre part. 

II reste quelques chasseurs du !j(f, un tout petit peu 
plus du 56'^ : « Que faut-il faire? Les munitions sont 
toutes épuisées : les caissons de ravitaillement ont sauté 
dans le ravin de Louvemont ». C'est le conseil suprême 
des (rois chefs. Le colonel écrit ce dernier billet au colonel 
A aulot. commandant la brigade : « Nous sommes 
débordés par des forces supérieures. J'engage mes der- 
nières réserves. Envoyez des renforts. Je défendrai jus- 
qu'au bout la ligne des R. » 

Puis commence la retraite héroïque. On se défend 
pied à pied, à la baïonnette; les (juelques grenades qui 
restent sont lancées et touchent leur but. Mais une 
mitrailleuse en lisière du bois et à peu près à trois cents 
mètres fauche la petite colonne... 

J ai dit, une fois précédente, tout ce (|ue j"ai pu 
recueillir, tout ce ([u'on sait jusc[u'à cette heure des der- 
nières respirations du héros et de ses chasseurs. 

Je mCvcuse d'apporter tous ces faits en désordre, au 
l'ur et à mesure ([uc je les obtiens. J'ai tant peur qu'ils 
ne se perdent ! Plus tard, d autres sauront les assendjler. 
L important, c'est que ce trésor soit constitué. Non à la 
gloire d un seul, ni à la gloire d'une arme, mais à la 
gloire de tous nos soldats. 

Le poète Sébastien-Charles Leconte me dit : « J'ai 
trois neveux à Verdun. Savez-vous ce (|u'il.s écrivent à 
leur mère, sans nouvelles depuis bien des jours .' Ceci : 
<( Tout va bien. Le régiment est à l'ordre de l'armée. » 
Un point, c'est tout. Les héros acceptent l'anonymat et 
saventbicri trouver leur part dans I inuuensc gloire dont 
ils couvrent la France. 

L'éloquent panégyriste de Driaul, le Père lîarret, de 
Nancv, orateur ainié des Lorrains, ami lui-même de 
celui qu'il >icnt de célébrer dans bi tliaire cbrélienne, a 



PENDAM- LA I5ATAILLE DE VEnOUX iS^ 

bien marqué le sentiment et la volonté de la Ligue des 
Patriotes, conformes aux idées de Driant : « Quand nous 
honorons le lieutenant colonel Driant et ses chasseurs, 
morts pour la pallie sous ^'crdun, c'est pour la plus 
grande gloire de tous leurs frères d armes et pour aug- 
menter ce qu'il y a de respect et d amour dans le monde 
autour des armées de la France. » 

Il n'est au pouvoir d'aucun de nommer tous ceux qui 
doivent lètre. « L'oubli descendra sur notre héroïsme ; 
notre mort sera trop vraie pour être chantée; notre 
âme sera seule au monde à savoir le ravin où nous aurons 
roulé », s'écrie à la veille des comhals Ambroise Soudé, 
mort au champ d'honneur, et ce mot sublime, qui était 
une pensée d abnégation, lavant découvert dans des 
papiers posthumes, je ne cesse plus de léprouver comme 
un reproche. Non pleure, non enseveli. Mais la patrie 
voit tout ceux qui sont morts pour elle, et les chéritsans 
fin du même amour. Le service de Notre-Dame était 
aussi pour les anonymes. D'vm sentiment éternel la 
France se penche vers eux dans l'ombre. La Marseillaise 
leur consacre une strophe : « Nous y trouverons leur 
poussière et la trace de leurs vertus. » Nos chansons de 
geste expriment la sainteté de ces morts inconnues par 
les plus beaux symboles. Dans la Chanson de Roland, 
seuls les chefs, Roland, Olivier, Turpin, parlent durant 
la bataille. Les autres se battent, succombent sans une 
parole. Mais quand les silencieux, les ignorés sont 
morts, Dieu, sur le corps de chacun, fait croître une 
aubépine. 

Tous sont à la peine, c'est bien le moins qu'ils soient 
tous à I honneur. 

P. -.S. — Un dernier mot de gratitude et d'éclaircisse- 
ment aux généreux lecteurs qui ont donné aux 56- et 
j(j' bataillons do chasseurs les l'anf;ires que ces braves 
desiraient cl dont ils se déclarent enchantés. 



388 PENDANT LA HATAI LLE DU VEUDUN 

L'ensemble des souscriptions que j'ai reçues à cet ciTet 
s élc>ait à 0,02.2 fr. 55. 

Les deux fanfares ont coûté 3. 021 fr. 

La somme ([ui restait, soit 3. 001 fr. 55, a été partagée 
entre les conunandants des deux bataillons pour qu'ils 
l'emploient au mieux des besoins de leurs chasseurs. 



LXII 

AVEC PÉGUY DE LA LORRAINE A LA MARNE 
AOLÏ-SEl'ÏEMBRE uji\ 

In Memoriam. 

6 juillet II) 16. 

J'aimais Péguy. Ces sentiments-là sont réciproques. 
Il me montrait beaucoup d amitié. Vous savez le goût 
qu il avait de distribuer des rôles et connue des fonctions 
à chacun de ses amis; cela éclate dans les Entretiens tout 
à fait extraordinaires qu'a notés son iidèle Lotte ; à tous 
ceux qui l'appréciaient, il entendait donner un emploi 
dans sa \ie. A ses yeux, j'étais un patron, un aîné, un 
«vieux » sur (pii il pouvait compter. Ln jour, il me 
déclara : (J'en fut tout étonné). « \ ous êtes notre pa- 
triarche ». 

Je 1 entends, je le vois encore, tel qu il fut ce jour-là, 
arrivant à Nenillv, comme à son ordinaire, dans son 
diable de grand manteau, le regard plein de feu et de 
perspicacité, mais un pou tourné en dedans et retenu 
sur ses propres intérêts, la figure brou.ssailleuse, sans 
âge, rayonnante de la jeunesse des enfants et de la 
bonhomie des vieilles gens, et, me jetant ainsi d un seul 
mot, bien à 1 inq)roviste, dans les caves de la pins pro- 



PENDANT I.A HATAI LLK DK VI.HDLN SSq 

l'onde vieillesse autant dire au tombeau. Un patriarche! 
Comme la vie va vite ! 

Il me nommait ainsi par aflection et pour me bien 
marquer ma voie. J étais abonné aux Cahiers; le premier, 
j'avais annoncé et célébré \a Jeanne d Arc; s'il n avait tenu 
qu'à moi, il aurait eu le grand prix de littérature à 1 Aca- 
démie, et tout de même nous avions obtenu pour lui un 
autre prix assez ensuivaient ; il s était installé pour une 
partie de son œuvre chez mon éditeur et ami, M. Emile 
Paul ; enfin comme il le rapporte dans ses Entretiens avec 
Lotte, lui et moi, nous rêvions qu'il entrât rapidement 
à l'Académie. 11 était content de tout cela, mais toutcela 
n'est rien que des broutilles et des herbes séchées auprès 
d un vrai service qu il ma été donné de lui rendre, 
auprès d'une source d eau vive qu'il me fut permis de faire 
jaillir et qui pour jamais le préserve de la mort. 

Le 12 décembre 191 'i, un soldat m'écrivait de 1 hôpi- 
tal n" 17, à Laval : « J'ai eu 1 honneur de combattre aux 
côtés et sous les ordres de Charles Péguy, dont vous 
avez glorifié la belle mort au champ d'honneur. 11 fut 
tué le 5 septembre, à Villeroy, à côté de moi, alors que 
nous marchions à l'assaut des positions allemandes... » 

Vous pensez ([uelle fut mon émotion de plaisir et de 
piété. Quoi ! Un blessé de l'Ourcq, frappé le lendemain 
du jour où Péguy tomba, était en mesure de parler ! 
Le •!() du même mois, sans y faire une rature, j'impri- 
mai l'admirable récit de Victor Boudon, Deux mois plus 
tard, le 7.7 février 191 5, il nie mit à même d en donner 
un complément de le plus haute importance. Aujour- 
d'hui voici qu'il publie dans toute son ampleur et sa 
scrupuleuse sincérité son incomparable déposition. 

Avec Péijny, de la Lorraine à la Marne (aoiU-sep- 
tembre IVl'i) ^ « Ces pages simples, dit-il, dans sa dédi- 

j. Un volume chez Ilachelto, dans la collection Mémoires et Récits 
de guerre. 



^90 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

cace liminaire, sont le modeste témoignage d'un soldat 
à la mémoire de Charles Péguy, de ses chefs, de ses l'rères 
d'armes, des glorieux morts du '^76", de tous ceux qui 
par leur sacrifice héroïque ont sauvé Paris et la France, 
en septembre 191',... » Et ce livre, comme Anatole 
France avait déjà fait son précieux recueil, Sur la Voie 
Glorieuse, Victor Boudon, blessé de la guerre, note 
expressément qu'il sera vendu « au profit de la Fédé- 
ration nationale cV Assistance aux mutilés des armées de 
terre et de mer... » Qu'à la reconnaissance de tous se 
joigne notre remerciement. 

Quel est ce noble témoin ? Que vaut ce compagnon 
qui désormais à travers les siècles ne va plus quitter 
Péguy? 

Au moment où la guerre l'appela au régiment, Victor 
Boudon était représentant de commerce. Auparavant, 
tout jeune encore, il avait travaillé comme secrétaire 
auprès de Francis de Pressensé à la Ligue des Droits de 
l'Homme. C est dire que nul plus (juc lui n'eût été 
capable dcs'énivror immédiatement des théories de notre 
ami sur la Mystique de la Révolution et de l'Affaire, cl 
très vite de ses théories sur la Mystique de Jeanne D'Arc. 
Mais, chose curieuse, ces méditations, Boudon les igno- 
rait quand le hasard de la mobilisation le mil sous les 
ordres de Péguy en août 191/1, au .A^fi" régiment de ré- 
serve d'inranlerie : « Je savais, me dit il, (|ue Péguy 
rédigeait les Cahiers de la Quinzaine. J'en avais lu autre- 
fois quelques fascicules, au temps de V Affaire, et depuis 
rien... 

Il regrello de n'avoir pas « échangé des idées » avec 
Péguy. « C'était mon lieutenant, nous n'avons guère 
causé, et puis cela lut si court, si plein de fatigues, 
d'événements ! Oui, je me promettais ù l'occasion de l'in- 
lerrofîcr et (hj l'entendre!... » 

Que lioudiin .se console. Il coiiiiiiil nii IVgny plus vrai, 
plus beau, plus élcrnci cpie celui (jiie nous Irécpientions, 



PENDANT l.A UATAILLE UE VERDUN 39I 

et son l('moignage nous apporte le Charles Péguy de 
rélernilé. 

Jonc dis pas simplement que dans ce Mt;niorial vous 
allez voir Péguy frappé debout au milieu de ses hommes 
et tel que la postérité l'accueille ; il vous apparaîtra au 
cours de ces trente jours de guerre comme un homme 
de la plus vieille France ; et vous verrez en action ce que 
vous avez déjà distingué dans la génial! té de Péguy, un 
contemporain de Joinville et de Jeanne d'Arc, bref le 
Français de la France éternelle. 

Faites attention ([u'il y a dans ces quelques pages 
écrites par ce Parisien de i<ji6, des passages qui semblent 
être du « loyal serviteur » sur Bayard. (^ oir la place 
cédée de nuit à une pauvre femme... p. 9',.) 

De telles scènes si pures et pour ainsi dire saintes, sont 
mêlées à d'autres scènes plus grossières et qui, d'ailleurs, 
montrent des âmes prodigieusement innocentes. C'est la 
beauté de ce livre; on y voit dans toute sa réalité le 
grouillement de la vie, la foule populaire pas encore 
devenue tout à fait la troupe guerrière sancta plebs Dei, 
si chère aux historiens des (Croisades. 

Il y eut dans la première psychologie de nos armées 
de 191 'i une nuance de sans-culottisme. \Sn combattant 
({ui sait voir me dit : Au début de la campagne, j'ai été 
souvent frappé de la goguenardise sans-culotte avec 
laquelle ouvriers ou paysans mobilisés prétendaient 
maintenir en face du Kaiser et de ses suppôts le droit 
qu'ils se reconnaissaient de n'avoir ni Dieu ni maître, de 
pratiquer à leur guise un cordial alcoolisme et anticlé- 



ricalisme gaillard. 



Dans (juelle mesure cette disposition initiale s'est-elle 
modifiée ':■ Que cachent, à vrai dire, la stupeur où certains 
semblent vivre, la paisible obstination île la majorité, 
l'indillérence au danger des meilleurs, la docilité de la 
plupart des autres ? 

Actuellement, il y a chez beaucoup quelque chose 



3gA PENDANT LA BATAILLE DE VEnDUN 

d'uniforme, avec des sentiments très simples, très primi- 
tifs, d où émergent surtout la rancune contre les embus- 
qués et les exploiteurs et une certaine obsession développée 
par la solitude Sous l'action des souflVanccs, des sacri- 
fices, dans la gravité de cette vie terrible ou fastidieuse, 
bref, avec l'expérience, tout a évolué. 11 semble bien 
que d'autres dosages de qualités, de vertus et de défauts 
se soient imposés à tous, aux professionnels comme aux 
soldats venus du civil. Même les petites aristocraties de 
fait qui fournissaient l'armature ont trouvé leur valeur 
dans un ordre de grandeur dilTérent de celui qu'au début 
elles plaçaient le plus liaut. 

Mais l'armée que Péguy a vue, c'est l'armée des pre- 
miers jours, qui n'avait pas encore subi le broiement et 
la refonte que lui imposa la guerre, et dans laciuelle 
les éléments militaires professionnels étaient juxtaposés 
plutôt qu'amalgamés. 

Lisez, au début même du récit de Boudon, cette scène très 
caractérisée du brave ivrogne mobilisé qui se([uerelleavcc 
un agent sur le quai du départ. Tout va se gâter mais Péguy 
intervient avec le ton d'un Parigot, et Ibomme émer- 
veillé de dire : « Pour un lieutenant, c'est un cbictype ! » 

Au long des trente journées que raconte Boudon, vous 
trouverez constamment cette veine populaire. Observez 
par exenq)le avec vni peu de divination les sentiments 
(pi'inspirait à ces ouvriers de Belleville et de Bercy, à ces 
paysans de Scineel-Marne le capitaine Guérin, grande 
figure d'un modèle plus ancien, plus austère, moins com- 
plètement accessible à ceux qui dès le premier instant 
surent voir dans Péguy « un chic type )). 1-e capitaine 
Guérin professionnel du devoir et do la science mili- 
taires, incarne la doctrine et la tradition. S'il est ou 
non « un chic type » je le laisse à décider, mais c'est 
tout court un type, je veux dire un homme fortement 
tracé cl (|ui fait autorité comme modèle. Péguy constate 
accepte la leçon exemplaire d'un (iiiérin contre ([ni se 



piîXDWT LA UATAir.r.r. Di: verdun 3c/> 

cabrent d'abortl des indépendances natives plus guer- 
rières que militaires. 

Péguy, c'est sa valeur incomparable, est placé au con- 
fluent — me fais-je entendre ? — de nos forces tradition- 
nelles et révolutionnaires ; il peut être à la fois llionimc 
de la doctrine et des plus ardentes excitations indivi- 
duelles. Notre ami, ceux qui connaissent son œuvre et sa 
nature s'en rendent compte aisément, était mieux que 
personne capable de reconnaître et d'eniplover l'indé- 
pendance liardic et la riclie bumanité de ces faubouriens 
de Paris, de ces cultivateurs de Crécy et de ^ oulangis, 
et de s'en faire une imagination noble. Fils d'ouvrier, 
petit fils de paysan, élevé avec une bourse, orgueilleux 
de sa pauvreté, se tenant pour un compagnon tvpograpbe 
plus encore (jue pour un bomme de lettres, tout nourri 
de Joinville et de Jeanne d'Arc, et puis le cœur inlini- 
mcnt noble et cbaud, Péguy compte agir par l'amitié 
sans moyens disciplinaires au bénéfice dune plus baute 
amitié, au bénéfico de la patrie. Péguy part avec ses frères. 

?sul plus ([ue lui n'a l'intelligence du compagnonnage 
d armes au vieux sens de notre pays. 

Dans le temps jadis, dans la France du moyen âge, 
ce qui constituait le système politique, ce n'était pas le 
fief, la terre, la relation réelle^ foncière, c'était la rela- 
tion personnelle ; ce (|ui soudait les mailles du tissu 
féodal, c était r;illacliemcnt de Tbomme à Ibomme, la 
foi. Et le même besoin d'appuyer les relations de cbef à 
soldat sur une acceptation libre, sur une fidélité volon- 
tairement consentie, subsiste cbez nos paysans, cbez nos 
ouvriers, au fond de tous nos cœurs. Jadis entre cbef, et 
conq)agnons, ou bien entre compagnons d'un même chef, 
des pactes se formaient dune extrême énergie qui équi- 
valaient parfois à la fraternité : Olivier et Roland, Amis 
et Amilc, Ogier et Berron, Clisson et Duguesclin. Vous 
vous rappelez ce beau texte de l'accord ((ue conclurent 
Bertrand Duguesdin et Olivier Clisson, ne mettant rien 



^94 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

au-dessus do leur amitié que leur loyauté au roi, c'est-à- 
dire à la patrie : « Sçai'oir faisons que... voulons estre 
allez et nous allons à tousjours à vous contre tous ceulx 
qui peuvent vivre et mourir, excepté le roi de France..., et 
vous promettons aldler et conforter de tout nostre pouolr... 
Item, voulons e! consensons que de tous proufllz et droit z 
qui nous pourront venir et échoir d^ore en avant vous aiez 
la moitié entièrement... Item, garderons vostre corps à nostre 
pouolr, comme nostre frère... Toutes lesquelles choses jurons 
sur les salntz évangiles de Dieu, corporelle ment touchiez par 
nous, et chacun de nous et par les fols et serments de nos 
corps bailliez Vun a Vautre... » Eh bien ! notre Péguy a 
passé sa vie à sceller des pactes pareils avec Joseph Lotte, 
Charles de Peslouan, les Tharaud. Claude Casimir- Per- 
rier, Daniel Halévv, les deux Laurens, Suarès, Julien 
lienda. Moselly, Lavcrgnc, Eddv Marix, Joseph Melon, 
Porche, Saloiné. Louis (Jillet, avec tous les habitués de 
la petite bouti(pie en face de la Sorbonne, ou plus simple- 
ment avec les collaborateurs, des Cahiers de la Quinzaine, 
et puis, un peu à l'écart de ce portique ouvert à tous les 
vents, avec M^*" Batilîol, dom Baillet. le pasteur Robcrty, 
Georges Goyau et M'""' Govau. Et maintenant, ce pacte, 
il le scelle avec chacun des « gars », comme il aimait ù 
dire, qu'il emmène à la guerre. 

Ce n'est pas un jeu de rapprocher ainsi Péguy des 
nobles hommes de jadis. Si nous aimions avec respect 
son caractère, jus(pie dans ses excessives originalités, au 
lem[)s (pi'il n était pas encore un héros de la France, 
c'est que nous reconnaissions en lui les antitjues vertus 
qu'il prenait pour modèles. Et ces hommes du peuple, 
ouvriers et pavsans mobilisés, s'ils s'accommodent de lui 
tout de go, c est tpi eux aussi profondément ils appar- 
tiennent a«i vieux lenq)s, je veux dire portent des ins- 
tincts liers et bons en eux toujours vifs, (pii ne peuvent 
pas être mieux disciplinés cpie |)ar un attachement de 
l'homme ;i riiomme. 



PENDANT I.A lîATAILLK DK VERDUN ^(^j 

Victor Boiidon a été mis à même de joindre à son 
Mémorial les lettres ([ue Péguy, durant son mois de 
guerre, écrivit à sa famille et à ses amis. Précieux tré- 
sor. On y cherche ce que pensait le héros. Ces textes 
rapides ne suffisent pas. J'ai mieux ù vous donner. 

Ce que pense Péguy, ou plutôt ce qui se forme dans 
sa conscience, plus profond que ses pensées claires, ce 
qui l'anime et l'oblige, vous le saurez en méditant le 
grand texte que voici et qu'assurément il connaissait, 
aimait et révérait. C est Jolnvillc qui parle. 11 dit : 
« Le sire de Bourlémont, que Dieu assaille / me déclara 
quand je irCen allai outre-mer : Vous vous en allez outre 
mer; prenez garde au revenir, car nul chevalier, ni 
pauvre ni riche, ne peut revenir qu^il ne soit honni s^il 
laisse en la main des Sarrazins le peuple menu Noslre 
Seigneur, en laquelle compagnie il est allé... » 

Ainsi pense Péguy. Et maintenant vous connaissez la 
chaude pensée animatrice c|ui le place dans le droit fil 
de la France éternelle, regardez le agir et mourir tel que 
le porlraiture son témoin véridiciue. 

P. -S. — C'est bien l'occasion que je signale ici le 
Charles Pègny, avec une lettre préface de M"'° Charles 
Péguy publié par Charles Silvestrc chez Bloud (i fr. 5o), 
à la fois anthologie et biographie, petit livre clair, 
vivant, rapide... VA puis là la librairie, \ iclor LecolTre, 
/, francs) Un compagnon de Péguy, Joseph Lolle. par Pierre 
Pacary, avec une préface de M'»'" Pierre Balifiol. Cet ou- 
vrage est fort riche de spiritualité. \ ous savez (pie F>olle, 
après avoir été un grand anticlérical, fonda le liulU'ùn 
des universitaires adhoUques. Ce Breton à l'àmc lim[)ide 
et ([lie l'on peut considérer, en suivant l'idée exposée |)lus 
haut dans notre article, comme le fidèle écuyer du che- 
valier Péguy, a noté les entretiens (piil avait avec son 
maître. Quand il tomba au champ d'honneur, il se bat- 
tait expressément pour venger Péguy, 



iij6 i'kxdAnt la bataille de vEnoux 

LXIII 
LA P0RT1':E de la victoire de VERDUN 



7 juillet 191G. 

Victoire, oui. puisque le résultat poursuivi est obtenu. 

Les Français avaient combiné avec leurs alliés un 
plan pour 1916. Il n'était pas besoin aux Allemands 
dun grand elTort de divination pour distinguer que 
leurs ennemis préparaient une olTensivc concertée. Ils se 
sont jetés sur Verdun dans l'idée d écraser les forces 
françaises avant que cette coopération française, anglaise, 
russe, italienne fût prèle à jouer. Si nous ne parvenons 
pas à ruiner définitivement les armées de la France, au 
moins prendrons-nous Verdun, ce qui frappera morale- 
ment l'opinion française. Les Français obligeront leurs 
chefs à concentrer toutes leurs forces sur le point menacé, 
sommeront, supplieront leurs alliés d intervenir, d'entrer 
en action pour les dégager, fût-ce avant Iheurc con- 
venue et d une manière prématurée. Tout sera cham- 
bardé dans les esprits et dans les organisations. Ce sera 
le moment de faire nos propositions de paix. 

La splendide résistance de Verdun a annulé ce plan 
allemand. Verdvm n est pas pris; ^ erdun n'a pas voulu 
que les Alliés vinssent à son secours et enlra.sscnt dans la 
danse avant leur parfaite préparation. \^erdun n'a pas 
cmj)èché nos préparations d'offensive générale de .se con- 
tinuer. Nous soiinnes restés les maîtres (!(• Iheurc. 

^ Crduii demeure aux mains de nos armées. INos alliés 
ont continué d accomplir le programme de pré|)aration 
qu'ils s'étaient fixé et nous-mêmes, nous sommes en 
mesure de collaborer à l'olfensive générale. De quelle 



PENDANT LA BATAILLE DE VEUDUN 3<)-J 

manière triomphale ! on le voit, avec un pieux respect 
pour nos soldais de Picardie. 

Sans la victoire de Verdun, les victoires russe, anglaise, 
italienne d'aujourd'hui et de demain étaient impossibles. 
Une fois encore la France, par la sagesse de son plan, 
par 1 héroïsme de ses comhallanls, par la sérénité de 
son opinion publique, en supportant le poids de la 
guerre, a justifié la première place que les Alliés don- 
nent dans leurs conseils à son généralissime. 

Que ces laits soient pour les hommes politicjues une 
occasion de réllexions secrètes. 

Quelle ([ue soit la décision à laquelle on s arrête à la 
guerre, et si bien raisonnée qu'on la suppose, il est évi- 
dent qu'il subsiste des chances d'échec. Vienne l'échec 
et fùt-il injuste, les esprits bornés et passionnés ne man- 
queront pas de jurer qu il fallait, à moins d'être un 
âne, prendre telle autre décision qu'il leur est bien 
facile d'improviser puisqu'elle n'a pas subi l'épreuve de 
l'expérience. 

Quelle injustice ! Passe encore cette méchanceté et 
cette inintelligence envers une armée vaincue ! Nous ne 
sommes pas assez naïfs pour espérer qu'on rende justice 
aux malheureux. Ainsi va le train de ce monde. Mais le 
formidable serait de troubler le cours des événements 
et de se jeter, au risque de les interrompre, au milieu 
de préparations qui, plus ou moins heureuses au jour le 
jour, sont pourtant les préparations de la victoire. 

Est-il maintenant parmi les âpres censeurs du com- 
mandement ([uelqu'un à qui échappe le sens des opéra- 
tions combinées depuis des mois? Fallait-il que l'on vînt 
dire à tous les curieux : « Laissez donc, nous sommes 
heureux d'attirer toutes les forces allemandes à \ erdun 
et de les y accrocher par le gain de quelques kilomè- 
tres » ? 

Qu'il y ait eu des fautes, des erreurs, dans l'ensemble 
et tout au moins au début de Verdun, ni le commandé- 
es 



398 PENDANT LA BATAILLE DE VERDUN 

ment, ni le i^ouverneniont ne le nient. Il y en a dans 
toute action. Elles doivent être pesées, réparées et servir 
de leçon. Mais épargnons au pays les interventions pas- 
sionnées et les querelles d'hommes politiques. 

On complique clTroyablement la tâche de l'armée par 
des intrigues et des critiques parlementaires qui pour- 
raient l'aire perdre aux chefs et aux soldats le calme de 
leur délibération et de leur conûance, et qui, plus 
encore, pourraient obliger à révéler des conceptions que 
l'ennemi doit ignorer. Pourquoi les Anglais n'intervicn- 
ncnt-ils pas .' Pourquoi toutes nos forces ne sont-elles pas 
à Verdun .' Pourquoi... pourquoi... mille pourquoi se 
levaient des tribunes et des couloirs. 

Ces opérations de Verdun que l'on traduisait à la 
barre des tribunaux publics et secrets, elles ont sauvé la 
France et la civilisation. Voilà ce que l'histoire enre- 
gistrera. Le fait de Verdun va continuer à dérouler ses 
conséquences sur toutes les parties du front unique, en 
Russie, en Italie, chez les Anglais, au nord cl au sud de 
la Somme. 11 y aura des hauts et des bas. Les Allemands 
ne pouvant plus vaincre ; il reste à les vaincre. On n'ira 
pas à la définitive victoire sans ellorts cll'rovables, sans 
soulTranccs nouvelles, sans angoisses nniltipliécs. De 
nouveau peut-être on verrra surgir les éternels accusa- 
teurs, qui voient un crime môme dans l'espérance, mais 
dès aujourd'hui une étape est franchie, un résultat 
d'immense importance obtenu. La direction de la guerre. 
sur tous les fronts, est passée aux mains des Alliés, 
grâce à Verdun, grâce à l'héroïsme déployé cinq mois 
durant sous Verdun, grâce à une puissante conception 
et à une héroïque exécution, si belles l'une et l'autre 
que l'on a le droit de parler do la victoire de Verdun. 



PENDANT LA nATAII.I.E DE VERDUN 399 



LXIII {bis) 

LE DÉFI DE LA DÉPÊCHE DE TOULOUSE 
ET LA RUMEUR I.NFAME 

7 julUot 191G. 

P.-S. — Je prie mes lecteurs de vouloir bien 
m'excuser si dans ce moment je suis moins fidèle à 
causer régulièrement avec eux. Pour répondre à l'invita- 
tion du gouvernement anglais et de l'Académie britan- 
nique, j'ai dû accepter un travail et puis un voyage en 
Angleterre (jui me détournent momentanément et 
pour une dizaine de jours encore de ma tâche quoti- 
dienne. 

Et puisque je suis en train de donner des explications, 
j'ajouterai un mot sur un second point qu il faut que 
nos amis connaissent. 

11 y a quelques mois, la Dépêche de Toulouse pré- 
tendit qu'elle avait reçu du front cette phrase qu'elle 
faisait sienne : « Je mets au défi n'importe quel poilu (mais 
un vrai, alors /) de dire qu''il a vu monter la garde aux tran' 
chées à un curé ou à un millionnaire. » 

Elle parle ainsi, et soudain m'interpelle. Pourquoi 
s'en prend-elle à moi ? Depuis deux ans n'ai-je pas mis 
au-dessus de tout l'intérêt général et la réconciliation 
des partis? N'ai-je pas loyalement, cordialement, en 
vraie sympathie française, soutenu Albert Sarraut, hier 
encore ministre de l'Instruction pubMijuc dans un 
ministère d'union sacrée? Mais peu importe l'injuste 
outrage. Je ne retiens que l'apostrophe qui me nict en 
cause. La Dépêche déclare : 

« M. Barrés, il est vrai, n''est qu^un poilu de Varrière. 



/|00 PENDANT LA RATAII.LE DE VERDUN 

Mais il est président de la Ligue des Patriotes : on peut 
bien faire une exception pour lui — et tious allons voir sHl 
relèvera le défi du poilu de l''ai>ant. » 

Ainsi, c'était un défi ! un défi à nos soldats et subsi- 
diairemcnt à la Ligue des Patriotes ! Nos soldats de 
toutes conditions sont occupés à se battre. Je ne crus 
pas pouvoir me soustraire à la véhémente interpellation 
de la Dépêche. Je lui envovai dans les termes les plus 
modérés et les plus simples, ma réponse qui consistait 
en une série de laits indéniables. Rien de plus. Pas un 
adjectif. 

La Dépêche refusa d'insérer celte réplique qu'elle 
avait sollicitée. 

L'éminent bâtonnier, M' Chenu, dont chacun estime 
le talent et le caractère, veut bien se charger de 
demander que la loi et le droit de réponse de ceux que 
l'on défie soient satisfaits. L alTaire viendra le i5 de ce 
mois de juillet devant les juges de Toulouse. 

Mes lecteurs comprendront <pie je les aie peu tenus 
au courant de ce procès dont la date a déjà été une pre- 
mière fois reculée sur le désir de la partie adverse. Je ne 
fais que ce qui est strictement nécessaire pour la 
défense du droit de ceux cpii sont victimes de cette 
cnVoyablc accusation, et pour qu'on ne dise pas 
qu impuissant à les justifier je me dérobe (juand on me 
défie de rien trouver à dire pour de bons et courageux 
soldats. 



TABLE DES MATIÈRES 



TREIZIÈME PHASE 

LA BATAILLE DE VERDUN. — L'ATTAQUE AUTRICHIENNE 
— L'OFFENSIVE DE BROUSSILOFF. — LA BATAILLE 
DU SKAGERRAK. 

(■21 FiivRIER-7 JUILLET 191 6) 

I La bataille de Verdun (26 février ujiG) . . i 

II Peudant une heure de répit (28 février 19 i(j). 6 

III Pendant la bataille (lormars loifi) ... 9 

IV Un télégramme de Gabriele d'Annunzio 

(»•' mars 1916) i4 

V Quelques préceptes pour les civils (2 mars 
191 6). Astreignons-nous à des restric- 
tions volontaires 16 

VI Les fils de France (4 mars 191G) La rumeur 

infâme 20 

VII Comment l'Allemagne a préparé matériel- 
lement et moralement la bataille de 
Verdun (6 mars 1916) /-« diplomatie té- 
néhreuse de V Allemagne La rumeur 
infâme 2» 

VIII Preniièios rumeurs sur la mort do Driaut. 

(() mars 1916). In Memoriani 3i 

a3. 



.',01 TABLE DES MATIEBES 

IX Sur la rive gauche do la Meuse (8 mars 1916). 33 

X Au-dessus dos querelles politiques (9 mars 

191G) 1m rumeur infâme 35 

XI L'anxiété de l'univers (n mars 1916). . . 43 

XII Pour accélérer la dépression allemande 
(ij mars 1916) Astreignons-nous à des 
restrictions volontaires 5o 

XIII Encore le suffrage des morts (1") mars 191C). 57 

XIV La mort d'Kmile Clermont (i5 mars 1916) 

In Memoriani 63 

XV Les préfets vont-ils devenir les tuteurs et 
les maîtres absolus d'un million d'en- 
fants français (16 mars 191G) Les orphe- 
lins de la guerre 64 

XVI Plus do sagesse et d'humilité (18 mars 1916) 

Le Parlement 69 

XVI {his) Nous espérons que Driaut est eu vie 

{\S mars nj\6) In Memoriam. ... 74 

XVII Comment chacun de nous pourrait-il mé- 
nager et accroître les ressources de 
l'Etat ? (20 mars 1916). Astreignons-nous 
à des restrictions volontaires 75 

XVIII Renoncez à faire une loi nationale si vous 
refusez de vous mettre au-dossus des 
partis (aa mars 1916). At'S orphelins de 
la guerre 80 

XIX La Kullur on Orient (ul mars KjMi). • . 80 

XX Los (( iillinia \orha » do Guillaume I"' 

(.z() mars 191(1) 9' 

XX his M. Alexis Dolaire, liislorioii <lv la rivo 
gaucho du Rhin (sfi mars i9i<)). In 
Memoriam 9G 



TAni.I- DES MATIERES /,o3 

XXI Un caporal, docteur rs lettres, mtclito 
clans la tranchée. La mort d Amédée 
Ciuiard {■).- mars iyi6) In Memoriam . . 97 

XXII Les dévouements obscurs. — François et 
Gabriel Laurentie, soldats de la Terri- 
toriale (29 mars 1916). In Memoriam . . 107 

XXIII Driant et ses chasseurs (lo mars 191')). 

In Memoriam 118 

XXIII [his] La valeur religieuse du chef (Ho mars 

r 16). In Memoriam laô 

XXIY Le poilu, casque en tète, derrière son 

bouclier (1" avril 191G) 127 

XXIV {his) Marcel Habert décoré (i^r avril pjiGj. i3i 

XXV La vie et la mort d'Emile Clcrraont 

(3 avril 191G). In Memoriam i33 

XXVI Actes et paroles, — Le colonel Driant 

(10 avril 1916). In Memoriam i43 

XXVII Le testament du soldat (12 avril 1910). 

les orphelins de la guerre i54 

XXVIII Un voyage à Verdun. — I. La route 

sacrée {i\ avril 1916) i6'2 

XXIX Un voyage à Verdun. — II. Les /leurs de 

Verdun (i5 avril igiG) 166 

XXX Un voyage à Verdun. — III. Sous le ciel 

de Verdun (17 avril 191(1) 17a 

XXXI Quelques notes sur l'état d'esprit alle- 

mand (19 avril 1916) 176 

XXXII « La foire du livre à Lyon » (-.(o avril 191'.). i85 

XXXIII Une conspiration contre les œuvres de 
guerre non gouvernementales (22 avril 
'9''') '90 



.',(>', TABLE DES MATIERES 

XXXIV Que la mort au champ de bataille fait 
d'un simple ëcrivaiu un maître 
(26 avril 191(5). La foire de Lyon. In Me- 
luorinni 196 

XXXV Ceux qui nous aiment eu Amérique 
(i»' mai 1916). La propagande à l'étran- 
ger 201 

XXXVI Le XX« Corps. — Une solennité « pour 

Metz » (■} mai 191O) 209 

XXXVII Note complémentaire sur le XX" Corps. 

(3 mai 1916) 2i5 

XXXVIII Les sacrifices de l'intelligence. Pierre- 
Maurice Masson (4 mai 1916). InMemo- 
riaiii 229 

XXXIX Un savant danois, Nyrop, proclame que 
rUuivors doit préférer la France ((') mai 
u)i()). Propagande à l'étranger. . . . aSg 

XXXIX {his) Valle-Inclan à Taris (G mai iyi6). Pro- 
pagande à l'étranger ^44 

XL Le voyage d'Italie. — 1. A^'ant le départ, 
f.es étapes de l'amitié franco-italienne 
(8 mai 1916) ^45 

XLI Le Sénat supprimera-t-il demain la clia- 

rité privée (22 mai 1910) aSa 

XLII Dernier appel au Sénat pour les œuvres 

que l'on veut asservir (aJ mai ujiO) ■ • ^58 

XIjIII Le voyage d'Italie. — II. J.c retour 

(>.r) mai ujiCt) 264 

XLIV Le voyage d'Italie. — IIl. Le départ. 
Arrivée à Turin. Un dîner avec des 
hommes politiques. Une heure à Venise. 
I.e Tiepolo des Scolzi détruit (i") mai 
fj\(\) 2O5 



TAni.E DES MATiÈnES /|05 

XLV Le voyage d'Italie. — IV. l.'arrHvc dans 
la zone de guerre. Un camp d'aviation. 
Un dîner chez le général Porro {-iCt mai 
îyiG) 270 

XLVI Le voyagod'Italic. — V. Les riie.i d'Udine. 
Une visite au Carso. L'audience du roi 
(■x% mai iQifi) 278 

XLVIl Le voyagod'Italic. — \l. L'organisation 
défensive des lagunes. Grade et Aquilée 
reconquises (Ji mai 1916) 286 

XL VIII Galliéni^cn septembre i9i4('"juin 1916). 

In Memoriam agS 

XLIX L'hommage national à Jeanne d'Arc 

(IjninigiG) La ligue des patriotes . . 298 

L La plus vieille relique de Jeanne d'Arc à 

Paris (5 juin 1916) 3oa 

LI II s'agit de payer une dette aux orjihelins 
de la guerre et non de les asservir 
(7 juin iç)i6). L.es orphelins de la guerre. 307 

LU Le voyage d'Italie. — A'II. Dans les 
Alpes Juliennes. Les tranchées dans la 
neige. Un déjeuner chez les alpins et les 
hersaglieri (8 juin 1916) 3i5 

LUI Le voyage d'Italie. — VIII. Une journée 
autour de Goritz. Les villes du Veneto 
(10 juin Hjif') 321 

LIV Le voyage d'Italie. — IX. Chez le général 

Cadorna (12 juin igiC) 3i7 

LIV {bis) La loi sur les œuvres qui font appel 

à la'gcnérosité publique (la juin 1916). 33a 

LV Le voyage d'Italie. — X. Dans le ciel de 
lu petite ville. L.es magasins militaires. 
Les Dolomites. Autour du lac de Misu- 
rina. (14 juin 1916) 333 



4o6 TAllLE DES MATIERES 

LYI Notre nouvelle maison de rééducation 

{\5 inin \tM(>). Les Mutilés ...... 34i 

LYII Les Enfants sacrés. La loi acceptcra-t-elle 
la volonté du père mort pour la France? 
Le cardinal Araette et M. Buisson le 
veulent avec tous les patriotes (ai juin 
191C). f.es orphelins de la guerre. . . 348 

LVIII Après le comité secret sur les batailles 

de Verdun (24 juin u)i()) 357 

LTX Le voyage d'Italie. — XI. Venise en 

tenue de guerre (26 juin iyi6) 364 

LX Le voyage d'Italie. — XII. Le concert 
chez le poète. La ville dans les ténèbres. 
Un vol sur Fenjse (27 juin 1916). . . . 369 

LXI Eu sortant de Notre-Dame. Nouveaux do- 
cuments sur la vie et la mort dé Driant 
(3o juin 1916). /« Memoriam 376 

LXII Avec Péguy de la Lorraine à la Marne, 
août-septembre 1914 (6 juillet igiGj.I'i 
Memoriam 388 

LXIII La portée de la victoire de Verdun (7 juil- 
let 1916) 39G 

LXIII [bis] Le défi de la Dépêche de Toulouse et 

la rumeur infâme (7 juillet ig'fi). . Sgg 



EVREUX, IMI'UIMERIE Cil. HERISSE Y 



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1916 

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Barras, Maurice 

L*âme française et la 
guerre ^21. Id.^ 



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