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Full text of "Victor Hugo, Waterloo, Napoléon : documents recueillis, publiés et annotés"

fl 



VICTOR HUGO 
WATERLOO 
MAPOLEOM 



Recueil de documents publiés et annotés 
par 

HECTOR FLE1SCHMANN 



y// 



ALBERT MERICANT, Éditeur 

29. AVENUE DE CHATlLLON - PAR*^ 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/victorhugowaterlOOflei 



Victor Hugo 
= Waterloo = 
= Napoléon = 



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VICTOR HUGO 
= WATERLOO e 
eNAPOLÉONe 

Documents recueillis, publiés et annotés 



PAR 



HECTOR FLEISCHMANN 



*H 



PARIS 
ALBERT MÉRICANT, Éditeur 

29, AVENUE DE CHATILLON, 29 



La reproduction des documents publiés dans le présent recueil 
est rigoureusement interdite pour tous les pays. 




CE RECUEIL DE POEMES 

DE VICTOR HUGO, MÉRY ET BARTHÉLÉMY, 

CASIMIR DELAYIGNE, BÉRANGER 

ET M me LA COMTESSE DE NOAILLES, 

ET DE PROSES DUES A M mo SÉVERINE, 

MM. HENRY HOUSSAYE, DE l'aCADÉMIE FRANÇAISE, 

GEORGES BARRAL ET HECTOR FLEISCHMANN, 

EST VENDU AU BÉNÉFICE DU MONUMENT 

VICTOR HUGO A WATERLOO. 




L'œuvre du Monument Victor Hugo 

A WATERLOO 



•<S «j» •*• 



Le 18 juin 1911, — quatre-vingt-seizième anni- 
versaire de la tragique rencontre qui décida des 
destins de l'Europe continentale, — MM. Hector 
Fleischmann, directeur de la Revue des Curiosités 
révolutionnaires, et Maurice Dubois, peintre mili- 
taire, prirent l'initiative de l'érection d'un monu- 
ment à Victor Hugo dans le champ de bataille de 
Waterloo. Cette initiative naquit d'un anniver- 
saire : en ce mois de juin 1911, la mémoire fidèle 
des admirateurs du Poète pouvait célébrer lé 
cinquantenaire de son séjour dans ces lieux vision- 
naires d'où il rapporta les pages des Misérables 
promises à une sûre immortalité. Le projet de 
MM. Hector Fleischmann et Maurice Dubois, mûre- 



vin VICTOR HUGO — 

ment réfléchi, étudié dans ses moindres détails, 
fut annoncé par les journaux de France et de 
Belgique le 31 juillet suivant. Il reçut un accueil 
chaleureux, sympathique, amical. Quelques atta- 
ques, trop peu désintéressées pour être sincères, 
et, au demeurant, de si petite importance, ten- 
tèrent de décourager les promoteurs de l'œuvre. 
Dédaignant certaines clameurs de politiciens 
autour de ce projet particulièrement placé au- 
dessus de toute politique, ils lancèrent l'appel 
suivant reproduit par la presse européenne : 

Aux anniversaires de la tragique journée du 18 juin 
1815, le souvenir de Victor Hugo demeure insépara- 
blement attaché. C'est, en effet, en juin 1861 que le 
poète vint s'établir dans la « morne plaine » pour ce 
séjour de deux mois qui donna à l'art et à la poésie le 
livre premier de la deuxième partie des Misérables. 
Dix ans auparavant, dans ces mêmes lieux évocatoires, 
Victor Hugo avait trouvé, en compagnie du grand 
poète belge André Van Hasselt, l'inspiration du 
poème, désormais classique, qui domine les Châti- 
ments. Quelques écrivains, poètes et historiens, ont 
pensé que ce grand instant du génie national fran- 
çais pouvait être célébré dans cette plaine fameuse 
où la hantise du souvenir le lit naître, dans ce champ 
de bataille où cinq monuments attestent de l'héroïsme 



WATERLOO — NAPOLÉON 



guerrier, du triomphe de la Force, sans qu'aucune 
pierre célèbre la souveraineté de la Pensée, la revan- 
che de la Poésie sur le courage brutal. Ce monument 
sera sobre et grandiose : une colonne de granit sur 
laquelle claironnera l'admirable coq gaulois du maître 
Auguste Cain. Point de buste. Point de statue. Un nom 
et une date. Cette pierre française ne glorifiera pas uni- 
quement le poète épique des Misérables, mais encore 
tous les artistes de la plume et du pinceau qui chan- 
tèrent Waterloo : Béranger, Méry et Barthélémy comme 
Casimir Delavigne, Raffet comme Charlet, qui conso- 
lèrent de la défaite en la magnifiant et en donnant à 
la race le conseil de l'espérance. 

Voilà la pensée qui a guidé les promoteurs du 
monument Victor Hugo ; c'est avec ce programme 
essentiellement artistique et national, placé au-dessus 
de toute politique, qu'il fait appel à tous ceux qui ont 
encore au cœur la flamme des émotions reconnais- 
santes et des souvenirs vivants . 

Le génie de Victor Hugo n'appartient point exclusi- 
vement à la France : il est à l'humanité. C'est donc 
de tous les artistes, de tous les poètes, de tous les 
admirateurs de Victor Hugo, de quelque nationalité 
qu'ils soient, que le concours est attendu. Que la plus 
modeste obole aide à élever cette pierre de gloire 
dans les lieux où l'exilé trouva un refuge et le proscrit 
un asile. L'heure des haines séculaires est passée : 
c'est aux artistes et aux penseurs de France et de 

l. 



VICTOR HUGO - 



Belgique à jeter la première palme de la paix dans le 
champ de bataille de Waterloo. 

Ces déclarations simples et franches, montrant 
le but réel de l'œuvre, lui rallièrent les suffrages 
de l'élite de la France intellectuelle et artistique. 
Nombreuses et rapides, les adhésions arrivèrent 
et, quelques semaines après cet appel, le patro- 
nage d'honneur pour la France du monument 
Victor Hugo à Waterloo se trouvait composé de 
la manière suivante : 

M. le Ministre de l'Instruction publique. — M. le 

Sous-Secrétaire d'État aux Beaux-Arts. 
Mmes Sarah Bernhardt. — Comtesse de Noailles. 

— Séverine. 

MM. Jean Aicard. de l'Académie française. — Armand 
d'Artois, conservateur de la Bibliothèque Mazarine. 

— Georges Barral, homme de lettres. — Henry 
Bataille. — Boissy d'Axglas. sénateur. — Léon 
Bonnat, de l'Institut. — Henri Cain, auteur drama- 
tique. — Georges Cain. conservateur du Musée 
Carnavalet. — Paul Deschanel, de l'Académie 
française, député. — A. Dorchain, homme de 
lettres. — E. Fasquelle, éditeur. — J. Finot, 
directeur de la Revue. — Léon Hennique, pré- 
sident de l'Académie Goncourt. — J. Hetzel, 
éditeur. — C. Le Senne, président honoraire de 



WATERLOO — NAPOLEON XI 

l'Association de la Critique dramatique. — Lucien 
Millevoye, député. — Baron de Meneval, ministre 
plénipotentiaire. — Henri de Régnier, de l'Aca- 
démie française. — Gustave Rivet, sénateur. — 
Georges Rochegrosse, artiste peintre. — A. Rodin, 
statuaire. — Silvain, de la Comédie-Française. — 
Gustave Simon, exécuteur testamentaire de Victor 
Hugo. — Georges Sylvain, ministre plénipotentiaire. 

Le secrétariat général de ce patronage français 
était confié à M. Hector Fleischmann, tandis qu'à 
Bruxelles, M.Maurice Dubois formait, grâce à son 
activité, à son dévouement, à ce que son nom re- 
présentait d'honneur et de probité, un patronage 
dont les noms glorieux n'avaient rien à envier à 
ceux du patronage français. Nous en donnons ici 
la composition : 

MM. D' A. Baland. — A. Bréart, conseiller provincial. 

— Paulin Brogneaux, homme de lettres. — E. Delan- 
noy, sénateur provincial. — Louis Dumont-Wilden, 
homme de lettres. — Paul Duvivier, avocat à la Cour 
d'appel de Bruxelles. — Baron Edouard Empain. — 
Maurice Gilrert, avocat à la Cour d'appel de Bru- 
xelles. — Iwan Gilkin, homme de lettres. — Valère 
Gille, conservateur à la Bibliothèque Royale de 
Belgique. — Gérard Harry, homme de lettres. 

— Camille Lemonnier, homme de lettres. — Emile 



xn VICTOR HUGO - 

Leys, industriel, à Bruxelles. — Alfred Mabille, 
directeur des Beaux-Arts et de l'Instruction publique 
de la ville de Bruxelles. — Maurice Maeterlinck. 
— Roland de Mares, rédacteur en chef de L'Indé- 
pendance Belge. — Georges Masset, directeur 
du journal L'Express, à Liège. — Adolphe Max, 
bourgmestre de la ville de Bruxelles. — Paul 
Mélotte, avocat à la Cour d'appel de Liège. — Louis 
Piérard, hommes de lettres, rédacteur au Soir. — 
Clément Seeliger. du Crédit Lyonnais. — Fernand 
Séverin, professeur à l'Université de Gand. — 
Arthur Solvay, ingénieur à Bruxelles. — Ernest 
Solvay, chimiste. — Lucien Solvay, rédacteur en 
chef de L'Étoile Belge. — Emile Verhaeren, homme 
de lettres. — Auguste Vierset, hommes de lettres. 

En même temps, les premières souscriptions 
arrivaient, généreuses ou petites, mais toutes éga- 
lement empressées (1). Elles permirent de confier 
aussitôt les plans du monument à M. A. Manuel 
Ley, architecte à Paris, et M. J.-H. Verhoeven, 



11) Elles seront, sous peu, publiées dans les journaux, et réunies 
par la suite dans le mémorial qui perpétuera le souvenir de l'inau- 
guration du monument Victor Hugo à Waterloo. Ajoutons ici que 
les souscriptions peuvent être adressées pour la France à M. Hector 
Fleischmann, 8, rue Adolphe-Focillon, Paris (xrv*>, et pour la Belgi- 
que, à M. Maurice Dubois, 103, rue du Tyrol, Bruxelles. 



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fl.»U E 7., 



LE MONUMENT DE VICTOR HUGO A WATERLOO 

exécuté sur les plans- et croquis de M. A. Manuel Ley, architecte à Paris, 
par M. J.-H. Verhoeven, architecte à Bruxelles. 



xiv VICTOR HUGO — 

architecte à Bruxelles. Une active propagande, 
à laquelle participèrent avec un admirable dé- 
vouement pour lequel le Comité du monument leur 
doit une particulière reconnaissance, MM. J.-J 
Van Dooren, de Liège ; A. Revol, de Paris ; 
Adolphe Lacour, de St-Quentin ; Léopold Rosy 
et P. H. Devos, de Bruxelles ; Belval-Delahaye, 
de Paris ; Lucien Laudy, de Vieux-Genappe, s'or- 
ganisa et fit pénétrer dans les milieux les plus 
divers de France et de Belgique l'idée directrice 
de l'œuvre entreprise. Tant d'efforts généreux, 
couronnés aussi rapidement des plus heureux 
résultats, permirent au Comité de constater, 
au bout de quelques semaines, que son 
œuvre était née viable et appelée à une 
réalisation certaine (1). A l'heure où ses travaux 
entrent dans une période active, il croit utile 
de faire un dernier appel au public, à ses amis 
inconnus, aux sympathies lointaines qu'il se sent, 
et, ce livre, il le publie au bénéfice du monument 
Victor Hugo, comme le moyen le plus sûr de la 



il) Le succès rapide et brillant de notre œuvre, n'a pas manqué, 
tout naturellement, de faire naitre de jalouses et haineuses envies. 
Une association de commis-voyageurs, agents d'assurances et auber- 
gistes, dite Société Victor Hugo, a cru pouvoir, dans une petite 
publication confidentielle à tirage limité, nous accuser de rapt à 



WATERLOO — NAPOLEON XV 



vulgarisation de son projet de piété patriotique et 
littéraire. Si sa partie matérielle a pu être réalisée 
d'une manière aussi brillante, c'est à M. Gustave 
Simon, exécuteur testamentaire de Victor Hugo, 
qu'il en doit le mérite : libéralement toutes les 
autorisations nécessaires ont été accordées par lui, 



son égard. A l'entendre, l'idée d'un monument à Victor Hugo à 
Waterloo, est sa propriété personnelle. Coupons court de suite à 
cette téméraire insinuation. Voici la lettre reçue naguère par lés 
deux secrétaires généraux du monument Victor Hugo : 

SOCIÉTÉ VICTOR HUGO Paris le 3 aoùt 191 , 

ASSOCIATION LITTÉRAIRE 

Messieurs, 

Je lis dans Le Journal que, sur votre initiative, un 
comité vient de se constituer pour élever à Victor 
Hugo un monument sur le champ de bataille de Wa- 
terloo. 

La Société Victor Hugo désireuse de s'associer à ce 
projet me charge de me mettre en rapport avec vous 
pour examiner avec vous (sic) les conditions de sa par- 
ticipation et de son concours... 

Veuillez agréer, Messieurs, V assurance de mes senti- 
ments les meilleurs et les plus distingués. 

Le vice-pr teid 
G. Hanciau. 

Xous ne commenterons pas cette épitre, — accablante et édifiante. 
Nous ne dirons qu'un mot : si cette « association littéraire », qui 
brille particulièrement par le nombre d'agents d'assurances qui la 
composent, désire faire le public juge des raisons pour lesquelles le 
Comité du monument Victor Hugo à Waterloo a cru devoir décliner 
sa collaboration, nous nous ferons un devoir de publier in extenso 
le dossier fort curieux que nous possédons. On pourra se demander, 
alors, où la littérature, même en « association, » va quelquefois se 
nicher —et s'assurer contre les risques de la perte de la mémoire 
et l'oubli des documents. 



xvi VICTOR HUGO - 

et c'est un des plus précieux présents qu'il pouvait 
faire à l'œuvre. Une même gratitude doit aller à 
Mme la comtesse de Noailles, à Mme la comtesse 
Henry Houssaye, à Mme Séverine, à M. Georges 
Barrai, à tous ceux-là, enfin, dont le geste 
pieux et généreux a permis de dresser ce petit 
monument votif, où, comme dans une conque 
marine, retentissent, avec les grondants éclats 
de l'Épopée, les grands accents immortels de 
ce que notre Poésie à de plus glorieux et de 
plus émouvant. 

Janvier 4912. 




^W/S^ 



Sfances à Victor Jiugo 



& & J& 



A ce livre où des cœurs pieux rendent hommage à qui 
incarna le Rythme et fut la Poésie, un chant de lyrique 
ferveur devait servir de préface harmonieuse. C'est à 
Mme la comtesse de Noailles qui, pour chanter la molle 
grâce des beaux paysages de France retrouva le génie perdu 
et secret d'André Chénier et la grâce du vendômois 
Ronsard, que nous avons demandé de donner les nobles 
strophes qui devaient ouvrir cet hommage collectif à Victor 
Hugo. 11 y a, pour le Comité du monument Victor Hugo 
à Waterloo, quelque fierté à se dire que le grand poète du 
Cœur innombrable ne s'est pas refusé à ce juste honneur. 

*fr fl^ *s^ 

On ne peut que se taire, Hugo, la voix se meurt 

Chez celui qui t'écoute ; 
On ne peut que rester baigné de ta rumeur, 

Sur le bord de la route. 

Dans les chemins du monde où tes pieds ont marché, 

La cigale est sonore ; 
C'est toi le masque noir des nuits, c'est toi l'archer 

Qui décoches l'aurore ! 



VICTOR HUGO — 



Qu'un autre ose élever vers ton autel si haut 

Une ode triomphante, 
Je ne veux qu'effeuiller sur ton calme tombeau 

La rose de l'Infante. 

Je suis la sœur de Ruth, la sœur de l'Enfant grec 

Et du Roi de Galice ; 
Je viens ivre d'azur et de rosée, avec 

L'aube dans ma pelisse ; 

Je viens comme une enfant qui voudrait caresser 

Ta faste auguste et sainte. 
Et qui, ne pouvant rien pour ta gloire, a tressé 

Le lierre et la jacinthe ; 

Comme une enfant qui tremble et qui tombe à genoux 

Joignant des mains glacées, 
Et qui baise en pleurant les pieds joyeux et doux 

De tes grandes pensées. 

Je crois que c'est toi Pan, que c'est toi Jehova, 

Toi le chantant Homère, 
Que l'immense océan, brisant ses bords, s'en va 

Dans ta poitrine amère. 

Quand je vois l'infini, je pense : « C'est Hugo. 
C'est sa bouche profonde ! % 



WATERLOO — NAPOLEON 



Et je crois que c'est vous les deux pôles égaux 
Qui contiennent le monde ! 

Je vous lis en pleurant, en chantant tour à tour, 

Vous seul m'avez fait croire 
Qu'on peut mettre au-dessus de l'ineffable Amour 

L'héroïsme et la gloire. 

Ah ! près d'Eviradnus, près du divin Roland 

Qui gardent votre tombe, 
Laissez que, déchirant son gosier tiède et blanc. 

J'immole ma colombe... 

Comtesse de No ailles. 




jiugo à Waterloo 



i& SA fl£ 



A M rat Séverine, qu'on trouve en tête de toutes les nobles 
causes françaises, le comité du monument Victor Hugo à 
Waterloo demanda une de ses premières adhésions. Voici 
en quels termes ce noble esprit et ce grand cœur répondit 
à notre appel. C'est la page préliminaire qui doit ouvrir le 
livre que nous publions aujourd'hui (i). 

fl^ fls* *s* 



Pourquoi non? Toute la politique du monde ne 
prévaut pas contre le sentiment. Le peuple a des 
raisons que la raison ignore — et qui, cependant, 
réduisent celle-ci à n être plus qu'une pauvre pe- 
tite chose négligeable un peu comique, comme le 
serait un sceptre posé au seuil d'un palais en 



(l) Cet article parut en tète de L'Intransigeant, 17 août 1911. 



VICTOR HUGO — 



obstacle à l'émeute, comme le serait une paille 
opposée en digue au torrent. 

Or, le sentiment s'attache bien moins à l'his- 
toire qu'à la légende. Et cela s'explique. L'une 
est l'œuvre des érudits, l'autre 1 œuvre des rapso- 
des. Nous en sommes restés davantage qu'on ne 
le suppose aux temps homériques. L'écrit, pour 
exact qu'il soit, et documenté, et précis, n'est que 
feuille morte, à côté de la luxuriance vivace du 
récit. Transmis de bouche en bouche, enjolivé, 
magnifié, mouvementé, consciemment ou invo- 
lontairement, par chaque intermédiaire successif, 
il crée la fable prodigieuse, tantôt guerrière, tan- 
tôt mystique, tantôt amoureuse, qui, fixée pro- 
fondément dans la mémoire des hommes, finit 
par devenir plus véridique que la vérité elle- 



même — nue, mais maigre 



Qu'il se rencontre alors un artiste de génie 
pour adopter cette fille de tous, lui donner un 
état-civil, la tirer des limbes, la proclamer sienne 
à la face du monde, laurer son front hier obscur, 
et la légende devenue chef-d'œuvre immortel a 
le pas sur l'histoire, non plus seulement pour la 
multitude, mais pour tous ceux-là qui professent 
le culte de la forme. 

Or, Waterloo évoque irrésistiblement deux sur- 
hommes : Napoléon qui y sombra, Hugo qui en 
fixa l'épopée. 

A quel titre ? Lui-même se charge de le dire 



WATEHLOO — NAPOLÉON 



avec une modestie qui ne lui est pas coutu- 
mière : 

Nous laissons les historiens aux prises; nous ne 
sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la 
plaine, un chercheur penché sur cette terre pétrie de 
chair humaine prenant peut-être des apparences pour 
des réalités; nous n'avons pas le droit de leur tenir 
tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où 
il y a sans doute du mirage; nous n'avons ni la pra- 
tique militaire ni la compétence stratégique qui au- 
torisent un système; selon nous, un enchaînement de 
hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et 
quand il s'agit du destin, ce mystérieux accusé, nous 
jugeons comme le peuple, ce juge naïf. 

Mais, égal du Dante, rival de Shakespeare, 
émule de Schiller, Hugo burine, dans les Miséra- 
bles, les cent pages lapidaires où est gravée pour 
jamais la face de Bellone au 18 juin 1815. 

Et pour rendre visite au champ de bataille, on 
ne recourt ni à Walter Scott, ni à Lamartine, ni 
à Charras, ni à Vaulabelle, ni à Quinet, ni à Mon- 
sieur Thiers, ni même à l'admirable Stendhal, 
mais à lui, « encor Lui, toujours Lui ! » dont 
l'œuvre enflammée, vers ou prose, clame si su- 
superbement le Gloria victis!... 

Ainsi fut-il, voici quelque trente ans, quand, 
pour la première fois, de Bruxelles, je me rendis 



VICTOR HUGO 



à Waterloo. Je hais la guerre; aucune de ses 
splendeurs esthétiques ne m'abuse, aucun des 
paradoxes dont on s'efforce de la justifier ne m'il- 
lusionne. Une des choses qui consolent de vieil- 
lir actuellement est de voir le progrès des idées 
de paix à travers le monde et surtout dans la 
classe ouvrière de tous pays, arbitre de l'univer- 
sel destin. 

Mais, comme tous ceux que berça la défaite, 
dont l'adolescence en fut défleurie, j'ai connu la 
folie de l'épée. J'en ai gardé l'amour de la force 
redresseuse de torts, de l'héroïsme frère de l'ab- 
négation. Seulement, je les vois ailleurs, mainte- 
nant, que dans les carnages sur commande, les 
massacres par ordre... 

L'expérience, la réflexion, vous en amènent là. 
Dans la fougue de la jeunesse, l'instinct corr batif 
domine. Ah ! cette ferme d'Hougomont, avec 
quel serrement de cœur, quelle piété trépidante, 
j'en ai, suivant Hugo, son livre en main, contem- 
plé toutes les ruines, touché toutes les cicatrices, 
de la chapelle au verger, du puits plein d'osse- 
ments aux pommiers criblés de balles ! J'ai vu, 
de mes yeux vu, dans un rêve éveillé, au plateau 
de Mont-Saint- Jean, le joueur de pibroch du 75 3 
higlander qui, au centre du carré, cornemusa 
jusqu'à la mort. Et Ney, débraillé, fou, cinq che- 
vaux tués sous lui, un tronçon d'arme au poing, 
invoquant la mort ! Et ce passant, ce petit homme 




VICTOR HUGO 
Gravure d'après le portrait par Gilbert.) 



WATERLOO — NAPOLÉON 



qu'on arrêta, alors qu'à pied, la bride de sa mon- 
ture enroulée au poignet, il s'en revenait à con- 
tre-déroute, vers l'endroit où gisait la garde, 
morte — « ce profil calme sous le petit chapeau 
de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le re- 
vers blanc cachant la plaque, la redingote cachant 
les épaulettes, l'angle du cordon rouge sous le gi- 
let, la culotte de peau, les bottes à l'écuyère sur 
des bas de soie, les éperons d'argent, l'épée de 
Marengo : le dernier César! » 

Qui lirait sans frémir, autant sous le lyrisme 
de l'écrivain que de l'infortune des escadrons, les 
pages où est conté l'engloutissement des cuiras- 
siers dans le chemin creux d'Ohain ? Qui pour- 
rait se retenir de crier d'admiration à suivre, 
ainsi notée, l'agonie du « dernier carré » ? Et 
comme la flétrissure demeure à ce Blùcher qui 
commanda le sans-merci, regorgement des pri- 
sonniers ! 

Il n'est que Garlyle à forcer ainsi l'émotion, à 
contraindre la sensibilité, à inspirer le dédain de 
la vie et l'élan du sacrifice ! 

Quoi qu'on dise, quoi qu'on objecte, il n'est au 
pouvoir de personne de séparer ce que le génie a 
réuni. Un peu de l'âme des grands artistes flotte 
aux endroits qu'ils célébrèrent. De toute l'épo- 
pée napoléonienne, il reste, pour la foule, deux 
vestiges : un mausolée sous des drapeaux 
qu'abrite une coupole d'or... et l'œuvre d'un 



10 VICTOR HUGO — WATERLOO — NAPOLÊOX 

poète. Celui qui suspendit à la matière inerte, 
comme on enguirlande de fleurs un autel, les 
strophes éblouissantes de l'Ode à la Colonne, à 
l'Arc de Triomphe et du Retour des Cendres — 
en dehors même des Misérables — a sa place dans 
la « morne plaine ». 
Il l'a immortalisée. 

SÉVERINE. 




(( 



ftapoléon le Grand' 



PAR 



VICTOR HUGO 
* î» ** 



Sous ce titre énigmatique et piquant la curiosité, le grand 
historien de 4845, dont les lettres historiques pleurent 
encore l'image évanouie, publia naguère une étude dont la 
place est ici toute indiquée (1). Grâce à la haute obligeance 
de Mme la comtesse Houssaye nous pouvons donner ici 
cette page spirituelle et vive dont l'ingénieuse imagination 
masque et cache, comme en se jouant, une pénétrante 
étude de Victor Hugo considéré comme poète napoléonien. 
C'est un bel hommage de l'historien au poète, à celui qui, 
de Hauteville-House, le 25 juin 1867, lui écrivait : c Vous 
faites bien de m'aimer un peu ; vous me rendez la cordialité 
que j'ai toujours eue pour le poète et l'écrivain dont vous 
continuez le beau nom ; vous êtes le jeune ami d'un vieil 
ami de votre père (2) ». A lire cette belle page d'Henry 



(1) Parue dans le Bulletin du Bibliophile en 1902, l'étude sur 
« Napoléon-le-Grand » par Victor Hugo, fut tirée à part, le 20 avril 
1902, en une élégante plaquette à pages encadrées de filets, au nom- 
bre de 150 exemplaires. C'est le texte de ce tirage à part que nous 
suivons ici. 

(2) Victor Hugo, Correspondance; 1832-i882 , Paris, 1898, in-8*, 
p. 309. 



12 VICTOR HUGO — 



Houssaye on verra que, par delà l'ombre du tombeau, il sut 
garder au Poète disparu la tendresse d'un cœur et d'une 
admiration qui en voulurent appeler aux ruses les plus 
délicatement ingénieuses et charmantes pour attester de 
leur souvenir. 

^iSf •SS t ^^ 



Le mois dernier, la veille du centenaire de Vic- 
tor-Hugo, je publiai cet article dans l'Echo de 

Paris : 

J'ai vu tout dernièrement chez un bibliophile 
de mes amis, un livre non cité encore parmi les 
œuvres de Victor Hugo. J'en donnerai la descrip- 
tion exacte, à l'intention de M. Georges Vicaire, 
l'auteur érudit de Manuel de l'amateur de livres 
du XIX e siècle : 

Napoléon le Grand 

par 

Victor Hugo 

Imprimé sous le manteau impérial 

à Paris 

MDCCCC 

In-8 raisin, papier vergé, 2 feuillets, (faux- 
titre et titre), 1 feuillet non chiffré, et 342 pages. 
Frontispice à Peau-forte, non signé. 



WATERLOO — NAPOLÉON 15 

duchesse d'Abrantès; Napoléon H; la Deuxième 

Ode à la Colonne : 



Dans la fournaise ardente il jetait à brassées 

Les canons ennemis, 
Puds il s'en revenait gagner quelque bataille: 
Il dépouillait encore à travers la mitraille 

Maints affûts dispersés, 
Et rapportant ce bronze à la Rome française, 
Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise : 

« En avez-vous assez ? » 



Plus loin, c'est l'Ode à V Arc-de-Triomphe (des 
Voix Intérieures) : 



Debout! 

Ceux de quatre-vingt-seize et de mil huit cent-onze, 
Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze, 
Ceux que scelle à la terre un socle de granit, 
Tous poussant au combat le cheval qui hennit, 
Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule. 



Je relis avec admiration le Retour de VEmpe- 
reur, ce grandiose poème d'un si beau mouve- 
ment lyrique : 



Sire, vous reviendrez dans votre capitale, 
Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, 
Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale 
En habit d'empereur! 



16 VICTOR HUGO 



Par cette même porte où Dieu vous accompagne, 
Sire, vous reviendrez sur un sublime, char, 
Glorieux, couronné, saint comme Charlemagne 
Et grand comme César! 



On a pris enfin dans les Châtiments les cinq 
premières parties de l'Expiation; dans la Légende 
des Siècles, le Cimetière d'Eylau ; dans L'Année 
terrible, les Deux trophées. Le volume de Napo- 
léon-le-Grand, contient environ 2.500 vers. Parmi 
tous ceux qu'a écrits Hugo, il n'en est pas qui 
aient une forme plus magnifique, un sentiment 
plus élevé, un accent plus sincère; il n'en est pas 
qui donnent une impression plus forte ni qui 
soient plus assurés de l'immortalité. 

A la suite de tous ces beaux vers, on a imprimé 
des pages de prose d'une égale beauté. D'abord 
le discours sur la pétition du prince Jérôme Bo- 
naparte. J'en cite la péroraison : « Accordez-moi 
cette supposition impossible qu'il existe dans un 
coin quelconque de l'univers un homme qui n'ait 
jamais entendu prononcer le nom de l'Empe- 
reur. Supposez que cet homme lise ce texte de 
loi qui dit : La famille de Napoléon est bannie à 
perpétuité du territoire français. En présence 
d'une pénalité si terrible, cet étranger se de- 
manderait ce que pouvait être ce Napoléon. Il se 
demanderait, cet étranger, avec une sorte d'effroi, 
par quels crimes monstrueux ce Napoléon avait 



WATERLOO — NAPOLEON 13 



On lit au verso du faux-titre : Ce livre a été 
tiré à 45 exemplaires, numérotés à la presse, 
pour quelques admirateurs de Napoléon et de 
Victor Hugo. 

Le frontispice représente la veillée des funé- 
railles, dans la nuit du 31 mai au 1 er juin 1885. 
Sous l'Arc-de-Triomphe, vu obliquement, se 
dresse le colossal catafalque qu'éclairent de 
lueurs fantastiques les flammes des grands lampa- 
daires d'argent et les torches portées par les cui- 
rassiers, pareils à des statues équestres. 

A la droite, dans un nuage de poudre, au milieu 
des cavaliers, des canons et des drapeaux, l'Em- 
pereur arrêtant brusquement son cheval qui se 
cabre à demi, salue le glorieux cercueil. 

Je crois intéressant de citer <( l'Avis des édi- 
teurs », imprimé en tête du volume; il est ano- 
nyme : « Les chefs-d'œuvre que nous avons 
réunis ici forment une épopée napoléonienne. Ils 
étaient épars dans beaucoup de volumes ; nous en 
avons fait un seul livre, un seul faisceau. Vers 
1935, quand l'héritage de Victor Hugo sera entré 
dans le domaine public, nous sommes certains 
que ce livre, aujourd'hui imprimé clandestine- 
ment, pour une quarantaine de bibliophiles, sera 
réimprimé à des milliers d'exemplaires, car il 
est fait pour tous les cœurs français. Mais nous 
avons voulu qu'avant la fin du siècle qui s'appel- 
lera le siècle de Victor Hugo, s'il ne s'appelle pas 

2. 



14 VICTOR HUGO — 

le siècle de Napoléon, fut publié ce livre où s'unit 
au nom auguste du grand empereur, le nom 
illustre du grand poète. » 

Le volume commencera par : Les deux Iles, la 
première Ode à VArc-de-Triomphe et l'Ode à la 
colonne de la place Vendôme, publiées dans les 
Odes et Ballades. Viennent ensuite deux pièces 
des Orientales : Bounaberdi et Lui: 



Toujours lui! lui partout! ou brûlante ou glacée, 
Son image sans cesse ébranle ma pensée. 



Napoléon ! Soleil dont je suis le Memnon ! 

Dans les Feuilles d'Automne, on a pris le Sou- 
venir d'enfance : 

J'avais sept ans, je vis passer Napoléon. 



Il passa. Cependant son nom sur la cité 
Bondissait, des canons aux cloches rejeté; 
Son cortège emplissait de tumulte les rues; 
Et, par mille clameurs, de sa présence accrues, 
Par mille cris de joie et d'amour furieux, 
Le peuple saluait ce passant glorieux. 

Voici maintenant quatre pièces des Chants du 

Crépuscule : Le grand homme vaincu ; A Laure, 



WATERLOO — NAPOLÉON 17 

pu mériter d'être ainsi frappé à jamais dans 
toute sa race... Messieurs, ces crimes, les voici : 
c'est la religion relevée, c'est le Code civil rédigé, 
c'est la France augmentée au-delà même de ses 
frontières naturelles, c'est Marengo, léna, Wa- 
gram, Austerlitz, c'est la plus magnifique dot 
de puissance et de gloire qu'un grand homme ait 
jamais apportée à une grande nation. » A ce dis- 
cours prononcé à la Chambre des Pairs, le 14 
juin 1847, on a ajouté en note ces deux lignes du 
discours prononcé dans une réunion électorale, 
le 29 mai 1848 : « Il n'y a pas encore un an, j'ai 
demandé hautement que la famille de l'Empe- 
reur rentrât en France. La Chambre me l'a re- 
fusé, la Providence me l'a accordé. » 

Que de choses encore ! des fragments du Rhin 
le Récit du Capitaine, de Victor Hugo raconte 
par un témoin de sa vie; les chapitres épiques des 
Misérables sur Waterloo. Des Misérables aussi, 
les pages des Amis de VA. R. C. où Marius trace 
en traits de feu cet éblouissant portrait de Na- 
poléon : 

« ...Qu'admirez-vous, si vous n'admirez pas 
l'Empereur ? Et que vous faut-il de plus ? Si 
vous ne voulez pas de ce grand homme-là, de 
quels grands hommes voudrez-vous ? Il avait 
tout, il était complet. Il avait dans son cerveau le 
cube des facultés humaines. Il faisait des codes 
comme Tustinien, il dictait comme César, sa eau- 



18 VICTOR HUGO — 

série mêlait l'éclair de Pascal au coup de foudre 
de Tacite, il faisait l'histoire et il l'écrivait; ses 
bulletins sont des Iliades. A Tilsit, il enseignait 
la majesté aux empereurs, à l'Académie des scien- 
ces, il donnait la réplique à Laplace, au Conseil 
d'Etat, il tenait tête à Merlin. Il voyait tout, il 
savait tout, ce qui ne l'empêchait pas de rire d'un 
rire bonhomme au berceau de son petit enfant; 
et tout à coup, l'Europe effarée écoutait des ar- 
mées se mettre en marche; les frontières des 
royaumes oscillaient sur la carte, on entendait le 
bruit d'un glaive surhumain qui sortait du four- 
reau, on le voyait, lui, se dresser debout sur 
l'horizon avec un flamboiement dans la main 
et un resplendissement dans les yeux, déployant 
dans le tonnerre ses deux ailes, la grande armée 
et la vieille garde, et c'était l'archange de la 
guerre !... Etre l'Empire d'un tel Empereur, 
quelle splendide destinée pour un peuple, quand 
ce peuple est la France et qu'il ajoute son génie 
au génie de cet homme! Apparaître et régner, 
marcher et triompher, avoir pour étapes toutes 
les capitales, prendre ses grenadiers et en faire 
des rois, décréter des chutes de dynasties, transfi- 
gurer l'Europe au pas de charge, être le peuple 
de quelqu'un qui mêle à toutes vos aubes l'an- 
nonce éclatante d'une bataille gagnée, avoir pour 
réveille-matin, le canon des Invalides, jeter dans 
des abîmes de lumière des mots prodigieux qui 



WATERLOO — NAPOLÉON 19 

flamboient à jamais : Marengo, Arcole, Auster- 
litz, Iéna, Wagram ! Faire à chaque instant éclore 
au zénith des siècles des constellations de vic- 
toire, donner l'empire français pour pendant à 
l'empire romain, vaincre, dominer, foudroyer, 
être en Europe une sorte de peuple doré à force 
de gloire, sonner à travers l'Histoire une fanfare 
de Titans, conquérir le inonde deux fois, par la 
conquête et par 1 eblouissement, cela est su- 
blime ! » 

A Sainte-Hélène, dans ses visions consolatrices 
où il voyait sa gloire grandir d'âge en âge, Na- 
poléon ne rêvait point plus éclatant panégyri- 
que. 

* * 

Depuis qu'a paru cet article, j'ai été assailli de 
questions : « A moi, vous pouvez bien dire le 
nom de votre ami. Il doit être de la Société des 
Amis des Livres ? — Napoléon-le-Grand a-t-il déjà 
passé en vente publique ? — Est-ce vous qui avez 
donné cette idée-là ? — L'impression a-t-elle été 
faite en France ou à l'étranger ? — Pensez- vous 
qu'en mettant les libraires en chasse, il serait 
possible de dénicher un de ces quarante-cinq 
exemplaires ? » J'ai reçu aussi nombre de lettres 
qui décèlent la même curiosité. On demande tou- 
tes sortes de renseignements. Un magistrat me 



20 VICTOR HUGO — 

témoigne sa surprise que lui qui « depuis vingt 
ans réunit tous les livres de Victor Hugo, et tous 
les livres, toutes les brochures, tous les articles, 
de quelqu 'importance écrits sur Victor Hugo, 
n'ait eu jusqu'ici aucune connaissance d'un Na- 
poléon-le-Grand. » Un libraire, — et non des 
moindres, — m'écrit « de lui indiquer, si je le 
connais, l'éditeur qui a souscrit les 45 exem- 
plaires. » Un médecin propose une association de 
deux ou trois personnes pour faire réimprimer 
ce livre en Belgique, à dix mille exemplaires à 
bon marché. 

Les meilleures plaisanteries étant, comme on 
dit, les plus courtes, j'ai hâte de m'expliquer. A'a- 
poléon-le-Grand peut être ajouté au catalogue fa- 
meux des livres du comte de Fortsas. Ce volume 
n'existe pas, le titre est imaginaire, le frontis- 
pice est imaginaire, l'avant-propos est imagi- 
naire. 

C'est en lisant, il y a bien longtemps, l'Ode à 
la Colonne, V Arc-de-Triomphe, le Retour de 
VEmpereur, certaines pages des Misérables, que 
m'est venue la première idée d'un Napoléon-le- 
Grand, par Victor Hugo, comme antithèse à Na- 
poléon-le-Petit. Beaucoup plus tard, je fis tapis- 
ser une porte de ma bibliothèque avec des dos de 
livres simulés. Je m'amusai à inventer des titres 
de fantaisie : Benjamin Constant, Variétés litté- 
raires et variations politiques; H. de Balzac, Les 




WATERLOO ! 
(D'après In lithographie de Raffi 



WATERLOO — NAPOLÉON 21 

Comptes Mélancholiques; Alfred de Musset, Elle 
et moi; George Sand, Moi et eux; H. Rochefort, 
Manuel du Démolisseur; Michelet, Eloge des Jé- 
suites; Schliemann, Fouilles sur remplacement 
du Paradis Terrestre; Leconte de Lisle, Les Beau- 
tés du catholicisme; E. de Goncourt, De Vln- 
fluence des Goncourt sur la littérature française; 
Ernest Renan, Les cloches de la ville d'Is. — 
Comme bien vous pensez, je n'oubliai pas : Vic- 
tor Hugo, Napoléon-le-Grand. 

J'avais le dos du livre, et combien de livres, 
dont on se contente de voir le dos! Mais pour une 
œuvre de Victor Hugo, c'était insuffisant. Je pro- 
jetai plusieurs fois de faire imprimer le livre, 
mais le temps me manquait pour faire rassembler 
la copie, pour trouver un imprimeur de bonne 
volonté, pour m'occuper de la mise en pages et 
des épreuves. Et puis, j'avais tout de même quel- 
ques scrupules de toucher, fût-ce d'une main dé- 
votieuse, à la propriété littéraire de Victor 
Hugo. 

A la veille du centenaire, mon idée me revint 
encore, obsédante, impérieuse. Afin de m'en dé- 
livrer une fois pour toutes, j'écrivis l'article en 
question. Il me semblait qu'en décrivant ce livre 
dans un journal à grand tirage, en en citant des 
pages, je lui donnerais un certificat de vie et une 
existence au moins aussi notoire que si je le fai- 
sais imprimer à quelques exemplaires destinés 

3 



22 VICTOR HUGO — 

aux nécropoles des bibliothèques privées. Tout 
n'est qu'apparence. 

Une indication encore. S'il n'existe pas un gros 
livre de Victor Hugo ayant pour titre : Napoléon- 
le-Grand, il y a un petit livre de Victor Hugo, qui 
est bel et bien à la gloire de Napoléon I er . C'est 
un in-16 de 124 pages, publié en 1841. Le titre 
— qui est un peu plus long et un peu moins 
frappant que Napoléon-le-Grand, — vous dira le 
contenu du volume : 

Le Retour de l'Empereur 

suivi de 

Lui. — Bounaberdi (Orientales) 

Première ode a la colonne 

Souvenir d'enfance (l'empereur au Panthéon) 

Deuxième ode a la colonne 

Le grand homme vaincu. — Napoléon ii 

A Laure, duchesse d'Abrantès. — 

A l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile 

par 

Victor Hugo. 

Prix : 1 franc. 

Paris 

Furne et Cie, Delloye, libraire. 

(Imprimé par Béthune et Pion.) 

En tète se trouve un « Avis des Editeurs », 



WATERLOO — NAPOLÉON 23 

signé : C. V. Duriez. Ce Duriez avait été soldat 
de Napoléon, ou il était fils d'un soldat de Na- 
poléon, je ne sais pas bien. Il s'occupa, de 1840 
à 1845, de la publication des œuvres de Victor 
Hugo. Au reste, peu importe Duriez ! c'est de 
son avant-propos qu'il s'agit. Le voici : 



Depuis douze ans, le génie et la popularité de M. 
Victor Hugo se sont étroitement associés à tous les 
mouvements de la pensée nationale, de là, à diverses 
époques, ces poèmes qui ont un si durable et si pro- 
fond retentissement; la première Ode à la Colonne 
qui vengeait nos maréchaux d'empire d'une insulte 
de lWutriche, la deuxième qui prédisait dès 1830 le 
mémorable événement accompli en 1840, l'hymne à 
l'Arc de l'Etoile posé comme un aigle de bronze sur le 
sommet du colossal monument, l'Ode sur Napoléon II, 
la berceuse intitulée Lui et tant d'autres œuvres suc- 
cessives dont la réunion forme une espèce d'épopée 
napoléonienne, inspirations toutes populaires et tou- 
tes françaises, hommages du grand poète au grand 
empereur. 

C'est cette espèce d'épopée, couronnée par le der- 
nier poème de M. Victor Hugo, Le retour de VEmpe- 
reur, que nous publions aujourd'hui. Nous croyons 
exécuter une idée patriotique et honorable en mettant 
à la portée de toutes les bourses, ces vers faits pour 
tous les cœurs, et en ne faisant de toutes ces produc- 
tions séparées, éparses dans vingt-trois volumes d'un 
prix élevé, qu'un seul livre, qu'un seul faisceau, qu'un 
seul trophée. Le succès, un long succès que le temps 
ne fait qu'accroître, a accueilli tous ces poèmes. Nous 
mettons donc avec confiance sous les yeux du public 



24 VICTOR HUGO 



le petit livre qui rapproche si glorieusement du nom 
auguste de Napoléon, le nom illustre de \ictor Hugo. 

C. V. Duriez. 

Les mots en italiques sont ceux qui ont été re- 
produits par moi, avec des contextes un peu dif- 
férents, dans (( l'Avis au lecteur », que j'ai ima- 
giné. J'ai fait ces emprunts afin de me garder 
contre une protestation éventuelle de quelque 
Hugolàtre sectaire. Si 'l'on m'avait accusé de 
travestir la pensée, les sentiments de Victor Hugo, 
j'aurais riposté en citant la page de Duriez, page 
que Victor Hugo a certainement lue en épreuves, 
qui a été imprimée avec son approbation, et à la- 
quelle il semble même qu'il ait un peu collaboré. 
Je crois bien reconnaître son style dans cet hymne 
posé comme un aigle au sommet de VArc-de- 
Triomphe, dans ces vers faits pour tous les cœurs, 
dans le choix si judicieux et l'opposition si heu- 
feuse de ces deux épithètes : le nom auguste de 
Napoléon et le nom illustre de Victor Hugo,, dans 
cette image, enfin : un seul livre, un seul fais- 
ceau, un seul trophée. 

En résumé, si ce beau livre : Napoléon-le-Grand 
par Victor Hugo, n'est pas fait, il serait facile à 
faire, car tous les éléments en existent. J'ajoute 
qu'il sera fait. Ces jours derniers, un passionné 
collectionneur de documents napoléoniens, M. A. 



WATERLOO — NAPOLÉON 25 

P. m'a montré, classées dans quatre grands car- 
tons et préparées pour l'impression, toutes les 
poésies, toutes les pages de prose que Victor 
Hugo a écrites sur l'Empereur. Tandis que j'ima- 
ginais le livre, M. A. P. s'occupait à le faire. Il 
y a des idées qui sont dans l'air. 

Henry Houssaye, 
de V Académie Française. 




Souvenirs sur Victor Jiugo 
et Baudelaire à Waterloo 



i& *SS» ft* 



Combien peu de nos contemporains peuvent se 
flatter d'avoir connu le Victor Hugo du séjour à Wa- 
terloo en 1861 ? Certes bien ils sont rares, mais 
il en est encore. Parmi eux M. Georges Barrai, dont 
la verte, alerte et active vieillesse se consacre aux 
plus nobles et aux plus dignes causes de notre his- 
toire littéraire, a fixé les souvenirs pittoresques qui 
lui sont demeurés d'un pèlerinage accompli dans la 
tragique plaine, avec Baudelaire, trois ans après le sé- 
jour du poète des Misérables à VHôtel des Colonnes. 
Ce sont ces souvenirs que nous réimprimons ici (1). 
On y trouvera des détails pittoresques et neufs, la 
vision d'un Hugo intime surpris dans les loisirs de son 
grand labeur. C'est le nécessaire prologue au chant 
épique de la bataille que nous donnons plus loin, un 
de ses à-côtés indiqué d'une plume vigoureuse et 
nette servie par une mémoire pieusement fidèle. 



(1) Ces souvenirs ont primitivement été publiés dans la Revue des 
Curiosités révolutioyinaires, 1911, tome I, p. 225 et suiv. 



28 VICTOR HUGO — 



•S» 3& «S* 

L'année 1911 eût pu faire célébrer à Waterloo 
un petit anniversaire littéraire : le séjour qu'y 
fit, durant l'été de 1861, celui qui y était venu 
chercher l'inspiration du livre I de la deuxième 
partie de ce qui s'appelait alors : Les Misères. 
Quelques vieux paysans se souviennent fort bien 
encore d'un petit homme trapu, à la barbe gri- 
sonnante et courte, allant lentement, prudem- 
ment et pesamment, à travers les sentiers et les 
ravins de la morne plaine. Morne ! point du tout! 
Elle fut sinistre le jour et le soir du dimanche 
18 juin 1815, et elle est demeurée « morne » 
dans les tragiques vers de ÏExpiation. Mais, réel- 
lement, cette plaine, dite de Waterloo, qui s'étend 
sur cinq territoires communaux différents, est en- 
soleillée, grasse, verdoyante au printemps, jau- 
nissante en messidor, venteuse en toutes saisons. 
Elle regorge de vie animale et d'abondance végé- 
tale. Des morts innombrables, qui gisent là sous 
les pas des pèlerins, jaillissent annuellement de 
luxuriantes moissons et de verdoyants pâturages. 
A la place du grondement sans trêve des canons, 
c'est le beuglement des bœufs et des vaches nour- 
ricières, le hennissement des chevaux braban- 
çons à la vigoureuse encolure, qui résonnent pai- 
siblement aux oreilles des promeneurs attentifs. 
Le petit homme trapu, coiffé d'un large feutre, 



WATERLOO — NAPOLEON 29 

vêtu d'un veston aisé, allait, venait, s'arrêtait de- 
vant les fermes, les auberges, les accidents de 
terrain, des vallonnements, des monticules, des 
endroits notables, disparaissait dans les chemins 
creux. Le soir tombé, il revenait à VHôtel des Co- 
lonnes, dans le grand village de Mont-Saint-Jean, 
suite et dépendance du bourg de Waterloo. Il dî- 
nait d'appétit aiguisé. Puis il s'enfermait dans 
sa chambre. Sur un vaste papier, d'une écriture 
épaisse et très espacée, souvent raturée, il traçait 
les lignes immortelles de l'épisode de la bataille 
ressuscitée par son génie, hors-d'œuvre et chef- 
d'œuvre des Misérables. A vrai dire, ce n'était 
pas la première fois que Victor Hugo allait à Wa- 
terloo. Il avait fait un premier pèlerinage dans la 
plaine, en mai 1852, en compagnie du grand 
poète belge André van Hasselt et de quelques ré- 
fugiés politiques français, dont voici les noms : 
Edgar Quinet, Madier de Montjau, Emile Descha- 
nel, Charras, Challemel-Lacour. Détail piquant, 
tous ces adversaires de Napoléon III s'affirmaient, 
avant la lettre, comme de passionnés Napoléoni- 
sants. Trois années après le séjour d'Hugo à 
Mont-Saint-Jean (de mai à juillet 1861), les cir- 
constances de la vie m'amenèrent à Bruxelles 
pour accompagner Nadar dans la troisième as- 
cension de son fameux ballon le « Géant ». Je 
fus mis en rapport avec Baudelaire par Nadar, 
son intime ami depuis de longues années. Durant 

3. 



30 VICTOR HUGO — 

cinq jours pleins, du 26 au 30 septembre 1864, 
j'ai vécu avec Baudelaire. Le mercredi 28, nous 
passâmes toute la journée à Mont-Saint-Jean, à 
VHôtel des Colonnes, résidence d'Hugo. C'est 
le récit de ce double pèlerinage que je donne ici, 
dans son intégralité. 

Bruxelles, Hôtel du Brabant et Mont Saint-Jean, 
Mercredi, 28 septembre 1864. 

Exact au rendez-vous donné, à neuf heures du 
matin, j'arrive à l'hôtel du Grand-Miroir, je 
monte lestement deux escaliers, et je frappe à la 
porte de Baudelaire. Une voix cuivrée me ré- 
pond : « Entrez ! » La clef est dans la serrure. 
J'ouvre et j'aperçois, frais et dispos, le sourire 
aux lèvres, Baudelaire debout, le chapeau sur la 
tête. Il est prêt depuis quelques minutes déjà. Il 
me tend sa main d'évêque. Tout de suite, il me 
dit : « Le temps est à souhait, partons vite ! Al- 
lons saluer ensemble le « caniche de Waterloo ». 
Je suis à Bruxelles voici cinq longs mois, et je 
n'ai pas encore mis les pieds à la campagne. Je 
sens que cette excursion me fera du bien. J'ai 
repris, cloîtré entre ces quatre murs, le fantasti- 
que récit d'Hugo. Il y a des pages qu'il faudrait 
lire sur place, en plein air, tellement la descrip- 
tion est énorme et truculente. Le morceau d'Hugo 
doit être vécu, ressuscité sur les lieux mêmes du 
drame. Aux détails peut-être excessifs du roman- 



WATERLOO — NAPOLÉON 31 

cier, tu rectifieras par les souvenirs de tes deux 
grands-pères survivants de la lutte colossale. 
Nous ferons ainsi de l'histoire expérimentale, et 
puis surtout nous respirerons à poumons ouverts 
les senteurs champêtres. » 

Je comprends que le poète me fait une petite 
leçon d'esthétisme littéraire. Je suis ravi de cet 
accueil particulièrement aimable, m'étant connue 
la froide réserve de Baudelaire. Pour ma proposi- 
tion de voyage à Mont-Saint-Jean, j'avais redouté 
un refus ou une déconvenue. Nadar m'avait dit : 
« Je doute que Baudelaire se dérange pour aller 
si loin. Il a horreur de la campagne. 11 n'aime 
que le pavé des rues. » C'est la première fois de 
ma vie que je vais pouvoir contempler de près 
le tragique champ de bataille qui tient tant de 
place dans mon imagination d'enfant. Je suis un 
peu nerveux et je piaffe comme un poulain. Bau- 
delaire prend ses gants, sa canne et sur son bras 
gauche, jette, pliée en deux, une ample cape de 
drap léger, au collet de velours. Nous partons en 
dévalant rapidement les marches. Nous traver- 
sons la cour baignée de soleil, et Baudelaire ac- 
croche la clef de sa chambre dans le bureau de 
l'hôtel. 

Silencieux, dans la rue nous tournons à notre 
droite ; nous traversons le petit carrefour qui nous 
sépare du Marché-aux-Herbes. Nous traversons la 
rue de la Colline, et, diagonalement, la Grand- 



32 V1CT0B HUGO — 

Place. Nous pénétrons dans la rue de la Tête- 
d'Or en saluant les vieilles maisons corporatives 
du Renard et de la Louve, puis nous enfilons le 
Marché au charbon et la rue du Midi. A peu de 
distance se dresse devant nous l'ancienne gare 
des Bogards, du nom d'un vieux couvent voisin. 
Placée à la hauteur de la future place Rouppe, 
cette gare est d'aspect modeste, partiellement édi- 
fiée en bois. La voie ferrée occupe l'emplacement 
de la nouvelle avenue du Midi. Nous arrivons à 
la minute où le train va partir. Baudelaire se pré- 
cipite vers le guichet et revient bientôt avec deux 
billets « aller et retour » pour Hal. Je suis son 
hôte et il tient à me le montrer. Toujours aris- 
tocrate, il a pris des « première classe ». Je m'en 
étonne, en insistant pour lui rembourser ma 
quote-part. Il me répond : « Je n'aime ni les pu- 
ces, ni le populo. » Nous devons descendre à Hal, 
jolie petite ville arrosée par la Senne, aimable ri- 
vière, infectée un peu plus loin dans sa doulou- 
reuse traversée de Bruxelles. De Hal, nous irons 
facilement à Mont-Saint-Jean par Tourneppe et 
Rhode-Saint-Genèse. Des voitures font le service 
quotidien de ce trajet pittoresque. A cette époque, 
il y avait deux itinéraires distincts pour se rendre 
au champ de bataille : celui des proscrits de dé- 
cembre 1851, et celui des Anglais. Celui des An- 
glais s'exécutait spécialement par la forêt de Soi- 
gnes, Groenendaele et la Hulpe. Celui des Fran- 



WATERLOO — NAPOLÉON 33 



çais s'opérait en suivant le canal de Charleroi. Il 
a été abandonné depuis la construction du che- 
min de fer, passant par Forest et Braine-l'Alleud. 
Ces deux itinéraires primitifs s'égalaient pour la 
distance et la durée. Par l'un, on débouchait sur 
la grosse bourgade de Waterloo; par l'autre, ce- 
lui que nous allons suivre, Baudelaire et moi, on 
atteignait Mont-Saint-Jean dans sa première par- 
tie. 

On siffle, le train s'ébranle. Baudelaire s'ap- 
proche de la fenêtre, à sa gauche, la locomotive 
en avant. « Admirons la nature, dit-il. En fait de 
campagne, j'ai peu pratiqué les champs. Des en- 
virons de Paris, je connais Robinson, Suresnes, 
Saint-Cloud. Des environs de Bruxelles, je n'ai 
rien vu. En fait de verdure locale, je ne connais 
que les plantations du Jardin Botanique et les 
ombrages historiques du Parc, antiques vestiges 
de la forêt de Soignes, vestibule de Waterloo. 11 
est vrai qu'à l'époque de ma puberté, j'ai sillonné 
des flots de l'Atlantique et de l'Océan Indien. » 

Il se tait et semble se recueillir dans des souve- 
nirs pénibles. "Attentivement, il regarde la cam- 
pagne assez monotone qui se déroule sous nos 
yeux. « Quelle différence tout de même, fait-il. 
avec l'aspect poétique des champs parisiens ! Ici, 
pas de fleurs, pas de jardinets, pas de vignes. Et 
dire que nous sommes à l'époque de la « purée 
septembrale » du joyeux curé de Meudon ! Ah ! 



34 VICTOR HUGO — 

vieux Rabelais, daignerais-tu te saouler aux flots 
jaunes du faro bruxellois ? Mais ces champs bra- 
bançons ont de la beauté avec leurs molles et mul- 
tiples ondulations. Cela me plaît même par l'uni- 
formité régulière. Ne trouves-tu pas que les nua- 
ges donnent leur empreinte aux contrées qu'ils 
traversent ? Regarde ces gros flocons cotonneux 
et compare ces mouvements de terrain mouton- 
neux comme les vagues d'une mer mollement 
agitée. La terre répète le ciel. Et réciproquement, 
d'ailleurs. — Ah ! les superbes animaux ! Les 
splendides vaches ! Quelles puissantes mamelles ! 
Et ces chevaux là-bas, qui labourent avec majesté ! 
Vois donc leur encolure énorme. Ne dirait-on pas 
les coursiers du Parthénon ? Mais oui, vraiment, 
ce sont les bêtes magnifiques de Phidias ! L'ar- 
tiste n'a eu qu'à copier l'éternelle nature. » 

Raudelaire, ordinairement taciturne, silen- 
cieux, dédaigneux, quand il ne se sent point en 
une société digne de lui, est d'une loquacité inac- 
coutumée. Son ébahissement naïf, ses émerveil- 
lements à jet continu devant les grâces champê- 
tres me font sourire et m'enchantent, moi qui ai 
vécu en ploino Bourgogne et la Côte-d'Or, et dans 
l'exquise banlieue parisienne, herborisant la boîte 
verte au flanc, à dix lieues à la ronde. Baude- 
laire s'extasie encore sur la taille élancée, les 
longues jambes des paysans brabançons. Il com- 
pare ces derniers aux maraîchers des pays fia- 



WATERLOO — NAPOLÉON 35 

mands, petits et trapus, qu'il rencontre à la 
Grand'Place de Bruxelles, étalant le matin, à 
même le pavé boueux, les pâles légumes des Flan- 
dres. 

Le train s'est arrêté successivement aux sta- 
tions intermédiaires de Ruysbrock, Lotte, Buysin- 
ghem. Après avoir dépassé ce dernier village, 
dans un horizon vivement éclairé se dessine un 
clocher d'une finesse extrême. Un voyageur de 
notre compartiment nous apprend que c'est 
l'église de Rhode-Saint-Genèse, gros hameau qui 
précède le bourg assez important de Water- 
loo. 

— Tiens ! un nom antique, s'exclama Baude- 
laire. Mais il manque Apollon, le colosse païen. 
D'ailleurs, voici un cours d'eau avec ses cha- 
lands qui nous remet en pleine civilisation mo- 
derne. 

En effet, à la droite de la voie ferrée, s'allonge, 
régulier et silencieux, le canal industriel de 
Bruxelles à Charleroi. Le train se ralentit, s'ar- 
rête. Et les aboyeurs crient : « Hal ! Hal ! Voi- 
tures pour Waterloo ! » A cette évocation sonore, 
j aussitôt mon illustre compagnon se lève, s'agite, 
, se penche, ouvre la portière, et riche encore d'une 
souplesse qu'il perdra bientôt, il saute sur le 
quai et m'attire vivement à lui. 

Le chef de gare nous apprend que la station de 
Hal est située assez loin de Mont-Saint-Jean et 



36 VICTOR HUGO — 

de la plaine de Waterloo où nous voulons nous 
rendre, mais il y a derrière la barrière de sortie 
plusieurs services de voitures particulières qui y 
conduisent. A pied, le chemin par les sables de 
Tourneppe et les Trois-Fontaines est très agréa- 
ble, si l'on est bon marcheur. « Ici, nous voyons 
peu d'Anglais, ajoute le chef de gare ; ce sont 
surtout les Français qui viennent. Et si vous avez 
une demi-heure de loisirs, je vous recommande 
la visite de notre jolie petite ville. Elle s'étend 
là, sous vos yeux, au-delà de ce pont sur la Senne. 
Allez voir notre église du plus pur gothique et 
sa Vierge Noire que mossieur Victor Rugo (sic) 
vint souvent visiter avec ses amis, les proscrits de 
France. Il s'amusait à compter les boulets de 
fonte et de pierre qu'elle a reçus dans les plis 
de sa robe pendant un siège. Jamais, les uns 
et les autres, ils ne pouvaient s'entendre sur le 
nombre exact, qui est de trente-trois. iPy a là, 
en effet, un miracle qui se renouvelle chaque fois 
que l'on compte les boulets. C'est la Vierge Noire 
qui s'amuse à les multiplier pour taquiner les 
visiteurs (1). Après cela, vous serez mené promp- 



(1) Cette visite de Hal par Victor Hugo se place à la date du 
12 mai 1852. Dans une lettre recueillie dans la correspondance du 
poète, à la date du 11 mai 1853, de Marine-'ferrace, il écrit au poète 
belge André Van Hasselt : « 11 y aura demain un an, cher poète, 
vous vous en souvenez et je ne l'oublie pas, nous allions ensemble 
à Hal ; il pleuvait un peu, mais nous ne voyions pas le ciel gris et nous 
ne sentions pas le vent froid en vous entendant causer. Nous visi- 



WATERLOO — NAPOLÉON 37 

tement à Mont-Saint-Jean, à VHôtel des Colon- 
nes qui fut habité par M. Victor Rugo (resic), 
qui a écrit l'histoire de la bataille dans les Misé- 
rables, que tout le monde connaît. » 

Baudelaire a sursauté et rectifie : « Hugo ! 
Hugo ! » 

— C'est cela ! continue imperturbablement le 
chef de gare, c'est bien cela, Mossieur Rugo. 
C'était un homme pas fier, tout rond, interro- 
geant tous les habitants pour se renseigner et 
mettre les réponses dans son ouvrage. Souvent, 
il m'a parlé, là même où vous êtes, et nous som- 
mes allés boire ensemble un verre de notre forte 
bière qu'on appelle « du diable ». Cela donne 
des jambes ! 

Baudelaire remercie son interlocuteur, décline 
le plaisir de l'abreuver, serait-ce d'un diable, es- 
quisse un profond salut et lui tourne le dos. En 
le quittant, il me dit : a Voilà ce que c'est que la 
gloire; vous vous nommez Hugo, la voix popu- 



tions ensemble ces merveilles du vieil art, nous achetions les bim- 
beloteries catholiques et les miracles de la porte, et nous vous 
scandalisions un peu, Charles [fils du poète] et moi, en souriant 
des miracles du dedans. Je crois, Dieu me pardonne, que j'ai réussi, 
comme un démagogue que je suis, à compter les boulets de pierre 
que la vierge noire a reçus si à propos dans son tablier. Aujourd'hui, 
je suis bien loin ; je ne vois plus d'autres miracles que la 
durée du règne hideux du crime et de la peur. Je n'ai plus près de 
moi la belle église et le charmant poète, mais je songe à vous, et, à 
travers l'espace, la mer, le ciel, le nuage, le vent, la tempête, je 
vous envoie ma ensée... • Victor Hugo, Correspondance...; p. 175. 



38 VICTOR HUGO — 

laire répond Rugo ! N'est-ce point là, après tout, 
la pierre de touche de la véritable renommée ? 
Elle défigure et transfigure. Le garçon de mon 
hôtel ne prononce point Napoléon, il bafouille Po- 
léïon. » Nous décidons que nous ferons une par- 
tie du chemin en voiture, l'autre à pied et qu'une 
autre fois nous irons examiner les boulets de ca- 
non de la Vierge Noire. Noire, non point parce 
que c'est une négresse, mais parce que son visage 
a été noirci par la fumée de la mitraille ennemie 
C'est une remarque du chef de gare. 

Nous montons dans un léger char à bancs. 
Nous traversons la voie du chemin de fer. Nous 
filons en pleine campagne, à trots rapides, traînés 
par un vigoureux étalon brabançon, orgueil de 
son propriétaire, objet de notre admiration. L'air 
vif nous enveloppe. Le temps est splendide. Il a 
eu la coquetterie de se transformer à souhait pour 
la délectation du poète excursionniste. Ee ciel, 
un peu brumeux au départ, s'est éclairci. Il est 
devenu bleu, non pas d'un bleu d'azur, mais de 
ce bleu laiteux, habituel aux horizons septen- 
trionaux. Le soleil brille et darde sur nos épaules 
de chauds rayons. Baudelaire semble heureux. 
Ses narines palpitent. Silencieux, il examine at- 
tentivement la campagne. Au bout d'une heure 
environ, nous prenons le parti d'accomplir à 
pied la fin du trajet, d'ailleurs assez courte. Les- 
tement, Baudelaire saute à terre. Nous marchons, 



WATERLOO — NAPOLÉON 39 

côte à côte. Baudelaire continue sa rêverie inté- 
rieure. Il aspire bruyamment, la bouche grande- 
ment ouverte, les relents embaumés des champs. 
Je respecte ce silence et j'examine mon compa- 
gnon. Sa ressemblance physique avec Bonaparte 
me frappe. Ainsi que le Premier Consul, il est 
imberbe. Son front est large et découvert, légère- 
ment bombé et ses yeux ont de l'acier un éclat 
extraordinaire. Le nez est proéminent avec des 
narines frémissantes. Les lèvres sont minces avec 
un pli dédaigneux aux commissures. Le menton 
fortement accentué, est volontaire. Le teint est 
mat, avec quelques rides profondes. Le geste est 
saccadé, autoritaire. Revêtu de sa longue cape, 
dont les plis flottent au vent, toute sa personne 
respire une distinction de haute aristocratie, d'al- 
lure anglaise avec du charme français. 

Aux approches de Mont-Saint-Jean, pour nous 
débarrasser des assiduités d'un guide qui nous 
harcèle par ses propositions, nous acceptons ses 
offres, en lui recommandant de se taire, surtout 
de ne point parler anglais, car il écorche abomi- 
nablement la langue d'Edgar Poë. Et Baudelaire 
s'en fâche, d'autant plus que notre homme pré- 
sent parle allemand ou hollandais à notre choix. 
Une jeune miss qui passe, revenant de Mont- 
Saint-Jean, coiffée d'un petit chapeau de paille 
marin, une sacoche pendue à sa taille, un Bœde- 
ker à la main, nous conseille, dans un pur lan- 



40 VICTOR HUGO — 

gage anglais dont Baudelaire est ravi, de remon- 
ter un peu à notre gauche, jusqu'à Waterloo 
même, pour visiter la maison où Wellington cou- 
cha et rédigea son bulletin de victoire. La jeune 
fille d'Albion insiste si gentiment auprès de Bau- 
delaire, qu'elle prend peut-être pour un compa- 
triote, que nous suivons l'avis qui nous est donné. 
Nous touchons bientôt la place de Waterloo, en 
face de l'église votive élevée avec de l'argent bri- 
tannique à la gloire de Wellington et de son ar- 
mée. C'est un bel édifice avec une remarquable 
coupole espagnole. Une notice nous apprend que 
ce petit Panthéon anglais fut restauré par un ar- 
tiste bruxellois distingué, M. Emile Coulon, ar- 
chitecte de la province du Brabant. De là, notre 
guide nous conduit dans le jardin d'une petite 
maison mystérieuse. Sur le mur, il nous fait 
lire une fastueuse inscription composée à la gloire 
de la jambe du marquis d'Anglesey, inhumé dans 
ce lieu retiré. On nous raconte que, sur la table 
ovale qui meuble une des petites pièces de la mai- 
sonnette, fut opéré le général anglais marquis 
d'Anglesey, blessé au genou à la tête d'une charge 
de sa cavalerie. On dut lui couper sans retard la 
jambe pour éviter la propagation d'un début de 
gangrène. Stoïquement, le sourire aux lèvres, le 
marquis supporta l'amputation sans proférer une 
plainte. L'opération terminée, il se fit présenter 
la jambe, la baisa avec déférence et dit : « Jetez 



WATERLOO — NAPOLÉON 41 

ça au fumier. » On se garda bien d'obtempérer à 
cet ordre macabre. M. Paris, le propriétaire d'i 
la maison en juin 1815, fît inhumer dans le jar- 
din ce glorieux débris du héros anglais. Sur le 
mur, on grava la pompeuse épitaphe que nous 
avions lue, en souriant un peu. Avant ce chara- 
bia lapidaire, Baudelaire, avait objecté : « Com- 
bien je préfère, malgré la pauvreté des rimes, le 
distique suivant tracé sur la tombe du maréchal 
de France, le comte de Rantzau : 

Du corps du grand Rantzau, tu n'as qu'une des parts, 
L'autre moitié resta dans les plaines de Mars. 

« Il est vrai que ce vieux soldat avait perdu 
successivement dans les combats de la guerre de 
Trente Ans, un œil, une oreille, un bras et une 
jambe. » 

Dans le voisinage, nous allons voir le lit où dor- 
mit paisiblement Wellington, la table sur la- 
quelle il mangea de bon appétit. Cette inspection 
accomplie, nous congédions notre guide tenace. 
Je lui remets, en notre nom, un généreux pour- 
boire. En échange, il me donne une vigoureuse 
poignée de main, en disant : « Thank you, Gent- 
leman ! » Baudelaire, ironiquement, lui tire un 
grand coup de chapeau, de cet extraordinaire 
chapeau à bords plats, à tuyau effilé, qui le ren- 
dit si malheureux pendant son séjour à Bruxel- 
les, et qu'il n'abandonna jamais, malgré les dé- 



42 VICTOR HUGO — 

boires qu'il lui coûta. Le guide, interloqué, lui 
indique de la main le chemin à suivre en profé- 
rant ces trois mots : « Ail right, Mylord ! » Ce 
guide a raison. C'est un seigneur des lettres fran- 
çaises qu'il a devant lui. 

Nous accélérons notre marche. La route est en 
pente. Devant nous se déroule un merveilleux 
spectacle en forme de cirque immense. Au bout 
de quelques centaines de mètres, nous atteignons 
V Hôtel des Colonnes, résidence estivale d'Hugo 
en 1861. Chemin faisant, Baudelaire m'a commu- 
niqué son sentiment exact sur le grand chef du 
romantisme français. Il lui garde une reconnais- 
sance profonde pour le réconfort qu'il lui a ap- 
porté à l'époque du procès intenté aux Fleurs du 
Mal au nom de la morale soi-disant outragée (1). 
Il admire sans réserve le poète des Orientales, des 
Feuilles d'Automne, des Contemplations et de 
La Légende des Siècles. Le génie de l'écrivain 
l'éblouit ; mais il estime infiniment moins le ca- 



(1) Etant à Hauteville-House, le 30 août 1857, Victor Hugo écri- 
vait à Baudelaire, à propos des poursuites que le gouvernement de 
Napoléon III venait de faire aux Fleurs du Mal : « Une des rares 
décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de 
la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au nom de 
ce qu'il appelle sa morale : c'est la une couronne de plus. » Le 6 oc- 
tobre 1859, dans une autre lettre d'Hauteville-House, Hugo discutait 
avec lui d'esthétique. « Je comprends, lui disait-il, toute votre philo- 
sophie, (car, comme tout poète, vous contenez un philosophe) ; je 
fais plus que la comprendre, je l'admets ; mais je garde la 
mienne. » Le 29 avril 1860, Hugo envoie à Baudelaire un de ses 
dessins : « Cela m'amuse entre deux strophes. » —Cf. Victor Hugo, 
Correspondance... ; p. p. 217, 225. 226, 236, 237. 



WATERLOO — NAPOLÉON 43 

ractère de l'homme politique tombé dans la dé- 
magogie inter... Ici Baudelaire se tait, me re- 
garde en souriant et continue : « ... J'allais dire 
interlope. Mettons internationale. » Toutefois, il a 
conservé pour Hugo une vive piété littéraire, un 
peu amoindrie par la grandiloquence des Misé- 
rables. Il espérait trouver Hugo, en arrivant à 
Bruxelles dans la deuxième quinzaine de cette an- 
née (1864). Il a éprouvé une amère déception 
dans le désert bruxellois, en n'y trouvant plus 
un seul Français de marque, et en apprenant 
qu'Hugo avait loué une petite maison pour le 
mois de mars 1865 seulement, pour s'y installer 
avec sa famille, en vue du mariage de son fils 
Charles. Moi, dans mon enthousiasme de collé- 
gien libéré, je suis hugolàtre, et je ne lui cache 
pas l'exagération de mon culte. Baudelaire n'y 
contredit pas. Au contraire, il me semble que je 
ranime son admiration primitive. Effet de la jeu- 
nesse sur l'âge mûr. 

Nous sommes au milieu du populeux village 
de Mont-Saint-Jean. La déclivité du terrain con- 
tinue jusqu'au chemin d'Ohain. La plaine qui 
est au bas, en bordure, sur laquelle se livra la 
furieuse bataille du 18 juin 1815, appartient aux 
territoires différents des communes de Brainc 
l'Alleud, de Merbes-Braines, de Lillois, d'Ohain 
et de Plancenoit. Son nom historique n'est qu'un 
nom de baptême octroyé par le vainqueur, le pa- 



VICTOR HUGO 



tient Wellington, qui avait su se ménager une 
retraite aisée pour une fuite possible. Le Sic vos 
non vobis... de Virgile est éternel. Voici VHôtel 
des Colonnes. Nom fastueux. Modeste auberge 
placée, à l'intersection de la Chaussée de Nivelles, 
sur la route de Bruxelles à Charleroi par Mont- 
Saint-Jean. 

Nous entrons, après avoir contemplé le balcon 
du poète. Nous sommes en appétit. Vivement 
nous nous dévêtons, Baudelaire de sa cape, moi 
de mon raglan. Il s'agit de commander le dé- 
jeuner. <( Le menu habituel d'Hugo, clame 
Baudelaire. Faites-nous-en la surprise, en nous 
servant !» — « C'est très facile, Messieurs, nous 
répond M. Joseph Dehaze, l'aîné des deux pro- 
priétaires de l'établissement. Vous n'êtes point 
les premiers à nous demander cela. Le menu ha- 
bituel de M. Victor Hugo est devenu ici de tra- 
dition. Il vous sera servi là, entre les fenêtres qui 
prennent jour sur la route, et sur la table même 
où M. Victor Hugo prenait ses repas, quand il 
ne mangeait pas dans sa chambre. » Et sur ce, 
on met la nappe, deux couverts, quatre verres — 
un grand et un petit — et une immense carafe 
d'eau très limpide. Baudelaire considère cette 
dernière avec surprise, et l'éloigné avec un geste 
de dédain. Bientôt, on apporte séparément à cha- 
cun de nous trois œufs, artistement disposés en 
triangle, dans un beurre noir abondamment ré- 




£ 5 



WATERLOO — NAPOLÉON 45 

pandu, légèrement vinaigrés, salés et poivrés. 
Le fumet culinaire qui s'exhala de chacun de ces 
petits plats est des plus agréable à notre odorat. 
Nous leur faisons sans tarder un accueil élo- 
quent. Sans nous faire attendre on met, au cen- 
tre de la table, une large écuelle, débordante de 
pommes de terre frites, blondes, croustillantes et 
tendres à la fois. « Elles sont exquises ! fait Bau- 
delaire en les croquant lentement après les avoir 
prises une à une avec les doigts. C'est la méthode 
classique. C'est une anomalie que de les piquer 
avec la fourchette. » Il va sans dire que j'imite 
mon compagnon, d'autant plus que c'est ainsi 
que nous opérions au collège Sainte-Barbe, le 
jour béni des frites (le mercredi). D'ailleurs, c'est 
un geste essentiellement parisien, comme la frite 
est d'invention parisienne. M. Joseph Dehaze 
nous dit que M. Victor Hugo les mangeait ainsi. 
Il nous apprend que la pomme de terre frite est 
d'importation assez récente en Belgique. Ce sont 
les proscrits français de 1851 qui l'ont introduite 
à Bruxelles. Auparavant, elle était ignorée des 
Belges. A ce plat plantureux, succède le fromage, 
un ample morceau d'opulent gruyère. « Hugo s'y 
entend, remarque Baudelaire. Un déjeuner sans 
fromage est une belle qui n'aurait qu'un œil. 
C'est Brillât-Savarin qui a légiféré cet axiome. » 
Le café couronne ce'Trugal et substantiel repas. 
Il nous est versé par l'une des sœurs des pa- 

4 



46 VICTOR HUGO — 

trons. Mlle Dehaze est une sémillante Wallonne 
au parler chantant. Les tasses sont grandes, à 
fleurs bleues. Ces jattes faisaient la joie de M. 
Hugo, nous insinue Mlle Dehaze. « Ça doit être 
du vieux Rouen », disait-il. On nous a fourni le 
pain, à la façon belge, c'est-à-dire taillé en tar- 
tines dans une miche ronde, beurrées et pliées en 
deux. Le vin nous a été apporté par M. Dehaxe 
l'aîné. C'est du Bordeaux un peu vieux, pas trop. 
Notre échanson nous explique qu'en mangeant 
M. Hugo buvait de l'eau rougie, par moitié. Il 
en absorbait de larges rasades avec le grand verre. 
Au moment du fromage, on lui apportait sa bou- 
teille de Pomard. Il s'en versait dans le petit 
verre, chaque fois, une quantité égale. Puis avec 
soin, il replaçait le bouchon et la bouteille était 
emportée, enfermée dans le placard avec la serviet- 
te et l'anneau (le rond) du pensionnaire. « Et com- 
bien de repas, interroge Baudelaire, avec curio- 
sité, faisaient ces deux vins à M. Hugo ?» — « A 
peu près six repas, l'un dans l'autre. » — « Eh 
bien, continue le poète en me regardant, mais 
sans attendre mon approbation, apportez-nous 
une bouteille de Pomard. Seulement, ne comp- 
tez pas sur nous pour en laisser pour ce soir. 
Nous viderons la bouteille. Nous sommes deux 
et point pères de famille ! » 

Le repas terminé, un peu allumés par le vieux 
Bourgogne excellent et parfumé de la maison 



WATERLOO — NAPOLÉON 47 

Dehaze frères et sœurs, pour compléter notre pè- 
lerinage, nous demandons à visiter la chambre 
d'Hugo, — si elle est visible. On nous fait mon- 
ter au premier étage. M. Joseph Dehaze nous 
montre le lit d'Hugo. C'est sur cette table légère, 
que le poète approchait ou reculait du balcon, 
selon la température, que furent composées ces 
pages enflammées et frémissantes. « M. Hugo, 
nous détaille avec complaisance notre hôtelier, 
écrivait aussi longtemps qu'il y avait de l'encre 
dans l'encrier. Il descendait ordinairement à midi 
sonnant. Il était très rouge et d'humeur joviale. 
Après avoir pris son repas et fait une courte 
sieste dans le verger, il partait à travers champs, 
étudiant la plaine méthodiquement. Il préférait 
être seul et il laissait ses hôtes à l'hôtel, quand 
il en avait. On ne le revoyait guère qu'à sept 
heures du soir pour le souper. Aussitôt il se met- 
tait à table, toujours à la même place. On lui 
servait un potage très chaud dans lequel il ajou- 
tait fréquemment du gruyère râpé, une viande 
très cuite, un légume ou une salade qu'il assai- 
sonnait lui-même, prétendant que nous n'y en- 
tendions rien, et des fruits de la saison, cerises 
ou fraises, achetées à Bruxelles. Il remontait dans 
sa chambre, écrivait des lettres et, quand l'inspi- 
ration venait à point, il écrivait fort tard dans la 
nuit ou bien il s'endormait vers dix heures. C'est 
ainsi que M. Hugo a vécu ici de mai à la moitié de 



48 VICTOR HUGO — 

juillet 1861. C'était un visionnaire, messieurs. 
Sur le champ de bataille, il nous disait qu'il 
voyait passer devant ses yeux Napoléon, Ney, 
Cambronne, Wellington, Blucher, Soult, Grou- 
chy, le roi Jérôme, le prince d'Orange... » Tout 
en pérorant, M. Dehaze ouvre la large fenêtre du 
balcon. La plaine apparaît à nos yeux éblouis, 
calme, majestueuse, lumineuse. Le ciel, piqué 
de nuages légers, est traversé par d'innombra- 
bles oiseaux chanteurs. Baudelaire s'accoude sur 
la rampe du balcon et semble méditer profondé- 
ment. Quelques instants plus tard, nous descen- 
dons et nous partons pour aller accomplir une 
visite circulaire et successive au lion hollando- 
belge, aux fermes de la Haye-Sainte, d'Hougou- 
mont, du Caillou, de la Belle- Alliance, de Pape- 
lotte. A grands traits, je raconte à mon compa- 
gnon ému et attentif, les principaux épisodes de 
la sanglante journée en y mêlant des souvenirs 
personnels reçus de mes deux grands-pères. 

Peu à peu, le soleil est descendu derrière les 
hauteurs de Rossomme. Le crépuscule automnal 
s'allonge sur la plaine ondulée et l'endeuille d'un 
vaste crêpe, tandis que l'horizon s'empourpre 
d'une ligne de sang. Nous remontons lentement 
le Mont-Saint-Jean jusqu'à Y Hôtel des Colonnes. 
Le souper est prêt. Baudelaire paraît las. Il ex- 
prime le désir de nous mettre à table sans retard 
et de retourner le plus tôt possible à Bruxelles 




LE BEFFROI DE MONS 
(Dessin de Victor Hugo) 



50 VICTOR HUGO — WATERLOO — NAPOLEON 

M. Joseph Dehaze propose de nous voiturer jus- 
qu'à Hal ou Buysinghen, selon l'heure du passage 
du train. Nous acceptons et nous partons le repas 
achevé. En route, Baudelaire résume ses émo- 
tions en émettant un formidable panégyrique de 
Napoléon d'accord avec la notation d'Hugo. « Il 
était complet. Il avait dans son cerveau le cube 
des facultés humaines... » On connaît le dithy- 
rambe. Il est justement fameux. Baudelaire, dans 
son exaltation passagère, trouva le moyen d'en 
dépasser l'outrance. Je crois bien qu'il créa même 
ce soir-là pour l'Empereur, quarante années avant 
Nietszche, le néologisme de fortune de « Sur- 
homme. )> 

Sous la forte impression des fatigues et des 
émotions que nous avons ressenties, nous débar- 
quons à Bruxelles sans desserrer les dents. Lors- 
que nous traversons la Grand'Place, l'horloge du 
beffroi sonne solennellement douze coups espa- 
cés. C'est la digne clôture de notre inoubliable 
journée. Notre excursion a duré quinze heures. Je 
quitte Baudelaire sur le seuil de VHôtel du Grand- 
Miroir, et je rentre à VHôtel des Etrangers, de- 
venu VHôtel de la Poste, pensif, troublé et cour- 
baturé. 

Georges Barral. 



La genèse d'un livre 

des " Misérables " 



» 3fr & 



Sur le séjour de Victor Hugo à Waterloo, en 1861, et la 
manière dont fut écrit le livre premier de la deuxième partie 
des Misérables, voici quelques renseignements qui, venus de 
diverses sources, aident à compléter la partie documen- 
taire de ce recueil. Ils permettent de comprendre le système 
de travail du Poète et de connaître les conditions tout à fait 
spéciales dans lesquelles se forma l'illustre chapitre où 
passe comme le souffle même de l'épopée devenue vivante. 

^* ^K* *Sfr 



Des divers séjours faits par Victor Hugo en 
Belgique, il convient de retenir particulièrement 
ceux de 1851-1852 et 1861. Le premier marque 
pour lui l'étape préliminaire de son long exil ; 
le second indique un instant fameux de sa vie 
littéraire et de sa conscience politique. Il y a un 
double intérêt à le considérer à ces heures où il 
apprend, suivant la mélancolique parole de La- 



VICTOR HUGO — 



mennais, à connaître « combien il est dur de 
monter l'escalier de l'étranger et quelle amer- 
tume contient le pain de l'exil ». L'enquête qu'on 
peut mener, avec les témoins contemporains, sur 
cette période de la vie du Poète n'est point pour 
lui être défavorable. Il y a de la grandeur dans 
le spectacle d'une âme vaincue se façonnant aux 
dures lois de la proscription. 

Ce fut le 12 décembre 1851 que Victor Hugo, 
échappé de Paris, soumis aux violences du Coup 
d'Etat, arriva avec un faux passeport, à Bruxelles. 
« Chère amie, écrivait-il aussitôt à sa femme, un 
mot à la hâte. Je suis ici. Ce n'est pas sans peine. 
Ecris-moi à cette adresse : M. Lanvin, Bruxelles, 
poste restante. (1) » Il descendit à VHôtel de la 
Porte Verte, où il occupa la chambre n° 9. (2) Le 
logis était médiocre et d'une rare modicité de 
prix. « Je mène une vie de religieux, note le 
proscrit. J'ai un lit grand comme la main. Deux 
chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dé- 
pense en bloc est de 3 frances cinq sous par jour, 



(1) Lettre à Mme Hugo: Bruxelles, ii décembre 1851. — Victor 
Hugo, Correspondance ; iS36-1882; Paris, 1898, in-8, p. 104. 

(2) Ce détail est donné par Victor Hugo lui-même dans une lettre 
à sa femme, du 14 décembre 1851. — Correspondance... : p. p. 106- 
107. — Je ne sais où M. Edmond Biré, Victor Hugo après 1852; 
L'eœil; Les dernières années et la mort du poète ; Paris, 1894, in-18, 
p. 1, a cru pouvoir prendre que le poète était descendu rue d'As- 
saut, a l'Hôtel de Limbourg. Peut-être y alla-t-il par la suite, mais 
la chose est difficile à assurer. 



WATERLOO — NAPOLÉON 53 



tout compris. (1) » Et il se mit aussitôt au travail. 
Les vers fulgrants des Châtiments lui traversaient 
déjà, en éclairs, la pensée. A peine descendu du 
wagon, il saisissait une feuille de papier, et de sa 
majestueuse et formidable écriture il zébrait la 
page des strophes enflammées du poème : 
Toulon : 

En ces temps-là, c'était une ville tombée 
Au pouvoir des Anglais, maîtres des vastes mers, 
Qui, du canon battue et de terreur courbée 
Disparaissait dans les éclairs... 

Ville que l'infamie et la gloire ensemencent, 
Où du forçat pensif le fer tond les cheveux, 
Toulon! c'est par toi que les oncles commencent 
Et que puissent les neveux! (2) 

Quoique le volume ait paru bien plus tard, 
plusieurs de ses pièces ont été écrites à Bruxelles. 
On en compte dix. Celle qui débute par le vers 
flagelleur :Approchez-vous ; ceci cest le tas des 
dévots, et qui est datée de Bruxelles, janvier 
1852; Cette nuit-là..., du même mois, suivie, le 
3 janvier du Te Deum du 1 eT janvier 1853; le bref 
\)oème,Confrontations, où le poète apostrophe: 
cadavres ! parlez, quels sont vos assassins ? du 



li Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 14 décembre 1851. - 
Victor Hugo, Correspondance...; p. p. 106, 107. 

(2) Victor Hugo, Les Châtiments; édition ne varietur; Paris, s. d. 
in-18. p. p. 31, 34. 



54 VICTOR HUGO — 

5 janvier 1852 ; L'autre président, de décembre 
1851; Querelles du sérail, de janvier suivant; Les 
commissions mixtes, de juillet 1852 ; Les Mar- 
tyres, de juillet 1852; de Bruxelles aussi date 
la pièce ironique qui commence par ces deux 
vers presque classiques : 

Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes 
L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates.. 

Enfin, de Bruxelles encore, datée du 31 août 
1870, la belle prière de foi patriotique placée en 
tête du livre : Au moment de rentrer en 
France. (1) Dès ses premières heures, on le cons- 
tate, l'exil fut laborieux, et, dans l'airain fumant 
de sa colère vive, le Poète coulait sans tarder les 
strophes qui le devaient venger du triomphe de la 
Force brutale. Il avait plusieurs amis à Bruxelles, 
notamment le ministre de l'Intérieur, Charles 
Rogier, qui lui avait, quelques vingt ans aupa- 
ravant, rendu visite à Paris, alors qu'il habitait 
rue Jean Goujon. Rogier l'accueillit avec cor- 
dialité et l'entretint de la situation que lui créait 
la proscription. Les deux hommes se quittèrent 
enchantés, Rogier offrant ses services au visiteur. 
« Il m'a offert des chemises (2) ». De fait, parti 



(1) Victor Hugo. Les Châtiments...: p. p. 35, 36, 39, 40. 41, 42, 69, 
87, 88, 89, 117, 118. 159, 239, 240, 177. 178, p. p. 1, 2, 3. 

(2) Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 14 décembre 1851. — 
Victor Hugo, Correspondance...: p. p. 107, 108. 



WATERLOO — NAPOLÉON 55 

à la hâte de France, le poète avait grand besoin 
de songer à ces méprisables et utiles détails. Il 
n'avait emporté avec lui que des hardes d'occa- 
sion, et, deux mois plus tard, il pouvait avouer 
à sa femme : « J'use mes vieux souliers, j'use mes 
vieux habits, c'est tout simple (1). » '1 acceptait 
donc l'exil assez allègrement, persuadé que le 
Droit triomphant de la Force lui allait bientôt 
rouvrir les portes de la patrie. Dans l'attente de 
la raisonnable et improbable victoire, il lui avait 
fallu s'occuper d'un logement, sinon plus con- 
fortable, tout au moins plus pratique, que celui 
de l'Hôtel de la Porte Verte. Au reste, un décret 
du 9 janvier 1852 de Louis-Napoléon, expulsait le 
« sieur Hugo (Victor) » du territoire français. La 
proscription commençait. 

Vivre la vie simple, aimable et pacifique de la 
Belgique pouvait consoler, un peu, de vivre hors 
de France. N était-ce pas là, qu'en 1815, chassée 
de la patrie par le coup de tonnerre de Waterloo, 
s'était venue réfugier la Convention nationale 
exilée? Les longues années qu'y devaient demeu- 
rer ces vaincus de la grande bataille révolution- 
naire avaient familiarisé le peuple belge avec les 
retours de la fortune politique. D'un cœur con- 
fiant et sans haine, avec une courtoisie un peu 



(1) Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 22 février 1852. — Victor 
Hugo, Correspondance.. .; p. 138. 



56 VICTOR HUGO — 

froide, réservée, mais sympathique, il avait ac- 
cueilli les épaves du naufrage impérial et jaco- 
bin. De sa terre hospitalière il n'avait pas chassé 
ces bannis malheureux, et à ces régicides qui le- 
vaient bien haut des mains où perlait encore le 
sang humide du 21 janvier 1793, ce petit 
royaume au grand cœur avait offert l'asile. 
Grande leçon et puissant exemple ! Ils devaient 
demeurer fidèles à la mémoire des hommes de 
parti. Abattus, ils devaient se souvenir qu'au- 
delà de ces frontières, la hache des vengeances 
politiques ne se lèverait point sur leur tête con- 
damnée, et, qu'abatteurs de trônes, ils trouve- 
raient dans l'ombre d'un trône, la paix et le si- 
lence où mûrir les revanches que la clémence du 
Hasard refuse rarement à ceux qui l'espèrent de 
lui — et de leur idéal. 

Le 5 janvier 1852, Victor Hugo décida de s'éta- 
blir au n° 10 de la place de l'Hôtel-de-Ville. Au 
premier étage d'un noble et vieil immeuble au 
rez-de-chaussée occupé par un bureau de tabac, 
il loua une chambre qu'il meubla sommaire- 
ment. Ce bureau de tabac devait être, un jour, un 
double asile : asile du proscrit, asile d'une exilée. 
Il fut, en effet, repris par une dame Sébert qui 
faisait, paraît-il, « avec une égale ardeur de la 
politique Blanqui et de la médecine Raspail. » 
Expulsée de France après le Coup d'Etat, elle 
avait cru pouvoir y rentrer, mais ce ne fut que 




— - "^ 



WATERLOO — NAPOLÉON 57 

pour se faire condamner pour crime de société 
secrète. Revenue à Bruxelles, elle se fit mar- 
chande de tabac et, crânement, appela son 
échoppe : Au petit Gavroche (1). Si le confor- 
table du logis était mince, que magnifique et 
unique, au contraire, le spectacle qu'avait le 
poète devant les yeux ! C'était cet énorme et 
flamboyant joyau de la Grand'Place, ses antiques 
logis des corporations aux noms qui disent une 
heureuse prospérité et une splendeur de belle 
race, l'hôtel de ville en pierres percées et sculp- 
tées à jour, la tour joyeuse et comme allègre de 
s'élancer d'un si beau jet vers la rose nuée du 
ciel brabançon, la place tout entière enfin, vi- 
vante et bourdonnante, enfermant dans son 
cercle doré et orné l'histoire même de la ville. 
Aux façades bronzées par les âges, ses yeux pou- 
vaient lire, d'un or pâlissant, les noms charmants 
et désuets de ces logis de belle allure : La Ba- 
lance, avec ses deux nègres, la Maison des 
peintres, avec son Saint-Boniface enluminé ; La 
Chaloupe, Le Pot d'étain, La Fortune, la Cham- 



(1) Amédée Saint-Ferréol, représentant du peuple à l'Assemblée 
législative, Les proscrits français en Belgique oit la Belgique con- 
temporaine vue à travers l'exil: Paris, 1871, in-18, tome II, p. 261. 
— Cette édition fut la première publiée en France. — « Saint-Ferréol, 
dit M. Camille Lemonnier, un petit homme fluet, fureteur et mys- 
térieux, laissa un livre d'observations amusantes sur ce Bruxelles 
de l'exil dont il était devenu le chat rôdeur. » — Camille Lemonnier, 
Une Vie d'écrivain; Mes Souvenirs; IV; La Chronique (de 
Bruxelles), 30 janvier 1912. 



58 VICTOR HUGO -- 

brette de l'Ammam, au nom naïvement biblique, 
la Maison des ducs de Brabant, avec les vingt co- 
lonnes de son opulente façade et ses trois doubles 
perrons. La splendeur de cette vision devait de- 
meurer fidèle et tenace aux yeux du Poète, car, 
deux ans plus tard, en décembre 1854, ayant à 
remercier Jules Janin de la fidélité courageuse 
de son admiration, il lui dédia une pièce des 
Contemplations, où, avec son lyrisme coutumier, 
il évoquait le paysage monumental et théâtral 
des premières semaines de son exil : 

J'habitais au milieu des hauts pignons flamands; 
Tout le jour, dans Vazur, sur les vieux toits fumants 
Je regardais voler les grands nuages ivres; 
l'andis que je songeais, le coude sur mes livres, 
De moments en moments, ce noir passant ailé, 
Le Temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé, 
D'où les heures s'en vont en sombres étincelles, 
Ebranlait sur mon front le beffroi de Bruxelles, 
Tout ce qui peut tenter un cœur ambitieux 
Etait là, devant moi, sur terre et dans les deux; 
Sous mes yeux dans Vaustère et gigantesque place, 
J'avais les quatre points cardinaux de Vespace, 
Qui font songer, à Vaigle, à V astre, au flot, au mont, 
Et les quatre pavés de Véchafaud d'Egmont. (1) 

Pour venir gîter en ce nouveau domicile, Vic- 
tor Hugo avait conservé le pseudonyme adopté 



■ il Victor Hugo, Les Contemplations: Paris, 1872, in-18;tome u, 
p. p. 103, 104. 



WATERLOO — NAPOLÉON 59 



dès son arrivée à Bruxelles. « J'ai prévenu mon 
hôte, écrivait-il à sa femme le jour de son instal- 
lation, que si l'on demandait M. Lanvin, c'était 
moi, et que si l'on demandait Victor Hugo, c'était 
moi. Ainsi je vis là sous mes deux espèces (1). » 
En même temps, il avait établi son budget. Cela 
se soldait par environ 100 francs par mois, ainsi 
décomposés : 

Loyer 1 >i 

Déjeuner (une tasse de chocolat) 50 

Dîner 1 25 

Feu 25 



Le reste étant affecté au blanchissage et menus 
frais (2). Le plus râpé de nos poèteraux ne s'en 
contenterait point. S'accommoderait-il davantage 
de la rigoureuse discipline du labeur quotidien 
que s'imposa dès ce jour le Poète? Levé le matin 
à huit heures, il travaillait jusqu'à midi. C'est 
l'Histoire d'un crime, commencée à Bruxelles le 
13 décembre 1851, et achevée Grand 'Place le 5 
mai 1852, au jour anniversaire de la mort de 
l'Empereur, qu'il écrivait alors. Les pages de la 



(1) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles. 5 janvier 1852. — Victor 
Hugo, Correspondance..,; p. 114. 

(2) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 27 janvier 1852. —Victor 
Hugo, Correspondance...; p. 128. 



60 VICTOR HUGO — 

matinée achevées, il s'accordait jusqu'à trois 
heures pour déjeuner, lire et recevoir. Puis le 
travail reprenait jusqu'à cinq heures, heure du 
diner. Les proscrits se réunissaient habituelle- 
ment au Café des Mille Colonnes, au Messager de 
Louvain, rue de la Fourche, au Pot d'or, rue 
Villa Hermosa, à la Renaissance, aux galeries 
Saint-Hubert (1). Hugo, tout d'abord, choisit le 
Grand Café, mais, vite reconnu, entouré, félicité, 
questionné, accablé d'admirations indiscrètes, 
peu soucieuses des exigences de ses digestions, il 
y dut promptement renoncer. « Je vais être 
obligé à cause de cela, de changer de café pour 
déjeuner. J'y fais foule, et cela me gêne (2). » Il 
quitta donc le Grand Café pour YAigle. De le 
voir choisir une auberge avec une pareille en- 
seigne, lui, l'ennemi du Bonaparte régnant, on ne 
fut pas sans s'étonner. « Bah ! expliquait le colo- 
nel Charras, l'aigle est l'emblème de tous les 
grands hommes, et, à ce titre, il appartient à 
M. Hugo autant qu'à Napoléon (3). » Au dîner 
succédaient des flâneries ou des visites .Alexandre 
Dumas, le picaresque auteur des Trois mousque- 
taires, qui, de sa propre autorité, s'était exilé à 



(1) Ainédëe Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...; 
tome i, p. "I. 

(2) Lettre à Mme Victor Hugo: Bruxelles, 19 janvier 1852. — Victor 
Hugo Correspondance...; p. 126. 

(3) Edmond Biré, Victor Hugo après 1852...; p. 7. 



WATERLOO — NAPOLÉON 61 



Bruxelles, y donnait en ce moment de brillantes, 
mirifiques et éblouissantes petites fêtes privées. 
A un M. Meeus, il avait loué l'hôtel du n° 73, bou- 
levard de Waterloo (1). Il en eut vite fait un pa- 
lais baroque et resplendissant, où la proscription 
était particulièrement représentée par Challemel- 
Lacour, Emile Deschanel, et Hugo, quelquefois. 
Deschanel, surtout, à qui le Coup d'Etat avait 
enlevé sa chaire du lycée Louis-le-Grand et de 
l'Ecole Normale, y brillait par cet esprit alerte, 
neuf et charmant, qui devait, peu après, assurer 
le succès des conférences dont il inaugura l'ère 
dans une étroite petite salle des galeries Saint- 
Hubert (2). Mais, quelle qu'eût pu être pour lui 
la distraction de ces soirées, Hugo ne leur accor- 
dait que d'avares heures. A dix heures, il regag- 
nait son logis solitaire, et, jusqu'à minuit, le 
passant attardé pouvait voir, penchée sous la 
chandelle dans sa grande chambre vide, cette 
ombre laborieuse acharnée au labeur. A minuit, 
sa journée prenait fin. « Je fais mon lit et je me 
couche (3) ». Ces voillos, Charles Hugo, le 
fils du poète, devait quelquefois les faire 
prolonger involontairement. Le 11 juin 1851, 



(1) Edmond Biré, Victor Hugo après i852... ; p. p. 5, 6. 

(2) Amédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...: 
tome i, p. 193. 

(3) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 14 février 1852. — Victor 
Hugo, Correspondance... ; p. 135. 



62 VICTOR HUGO — 

pour avoir publié dans le journal V Evénement, 
un article contre la peine de mort, sous le 
titre : L'exécution de Montcharmont, Charles 
Hugo avait été condamné à six mois de prison. 
Détenu à la Conciergerie, il y fut, peu après, 
rejoint par son frère François-Victor, condamné 
à son tour, le 15 septembre, à neuf mois de pri- 
son pour un article excitant au mépris du gou- 
vernement, dans ce même Evénement. Rendu à 
la liberté, Charles rejoignit son père à Bruxelles. 
La correspondance intime de Victor Hugo nous 
montre que le fils n'avait guère l'activité du 
père. Les agréments de Bruxelles le retenaient 
davantage. Un soir, à minuit, l'hôtesse-mar- 
chande de tabac s'en fut frapper à la porte de 
son locataire. — « Monsieur Victor Hugo, mon- 
sieur votre fils a-t-il la clef ? (de la porte du de- 
hors.) » — « Non, madame. » — « Comment 
faire alors ?» — « Couchez-vous. Je vais des- 
cendre dans votre boutique. J'écrirai tout aussi 
bien dans votre comptoir que sur ma table, et 
j'attendrai mon fils. » — Et dans le bureau de 
tabac, attendant Charles, le père s'en fut travail- 
ler (1). Misérable échoppe qui a pu offrir un si 
grand et inattendu spectacle ! Il y a là quelque 
chose de pareil à l'instant de la vie de Rousseau 



(1) Lettre à Mme Victor Hugo ; Bruxelles.U février 1852. — Victor 
Hugo, Correspondance...; p. 136, 



WATERLOO — NAPOLÉON 63 



méditant dans une cabane en ruines. Dans cette 
triste et pauvre petite boutique, quelles pages en 
flammes et en fureurs furent écrites ? Peut-être, 
alors déjà, le Poète y préparait-il les premiers 
feuillets de ce Napoléon le Petit, qui, commencé 
définitivement le 21 juin 1852, fut achevé en 
moins d'un mois, le 14 juillet 1852. Mais alors 
Victor Hugo avait quitté le n° 10 pour le n° 27 
de la Grand-Place .Ce fut donc là qu'il écrivit ce 
vigoureux pamphlet lyrique où la meute de ses 
colères menait la curée du nouveau régime. Ce 
que fut le retentissant succès de ce livre, on le 
peut signaler en passant ici. « Le premier exem- 
plaire de Napoléon-le-Petit, dit un des proscrits, 
Saint-Ferréol, envoyé dans les flancs d'un magni- 
fique cabillaud, fut payé 80 francs par un cé- 
lèbre banquier bien connu pour vouloir tous les 
genres de primeurs (1) ». Ce cabillaud n'est pas 
sorti de toutes pièces de l'imagination de Saint- 
Ferréol. Par les Goncourt, nous savons que, dans 
une lettre d'août 1852, Hugo promettait à Jules 
Janin de lui envoyer Napoléon-le-Petit dans un 
panier de poisson ou dans un cassant de fonte (2). 
Ce disait la garde montée par les mouches de 



l Amédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique... ; 
tome i. p. 227. 

i.i\ Journal des Goncourt ; mémoires de 7a vie littéraire; Pre- 
mière série; Paris, 1910, in-18, tome i, p. 26. 



64 VICTOR HUGO — 

Louis-Napoléon aux frontières du nouvel Em- 
pire. Mais, plus facilement, un curieux témoi- 
gnage du pamphlet arriva dedans Paris. Le vo- 
lume écrit, Hugo s'aperçut que sa bouteille 
d'encre était vide. Sur l'étiquette de la fiole il 
griffonna : 

La bouteille d'où sortit 
Napoléon-le-Petit . 

Ce devint, sacrée par lui, par le souvenir, par 
le distique, une précieuse relique. Donné tout 
d'abord à Mme Juliette Drouet, l'amie du Poète, 
la créatrice de la princesse Négroni de Lucrèce 
Borgia, le flacon passa, par la suite, à un proscrit 
de marque : le docteur Melchior Yvan, descen- 
dant de cet Yvan qui fut des médicastres de l'Em- 
pereur, — l'Autre, celui de 1805 et de 1815. Cet 
Yvan, que Victor Hugo appelait « mon bon et 
cher collègue » (1), usa de l'amnistie pour rega- 
gner la France, de compagnie avec la fiole. Il 
passa au service du prince Napoléon, lequel, un 
jour, vit la curiosité chez lui. De force, il s'en 
empara et, ainsi, la bouteille d'encre de Napo- 



(1) Lettre de Victor Hugo à Luthereau, à Bruxelles ; Jersey 
15 août 1852. — Victor Hugo, Correspondance... ; p. 171. 



WATERLOO — NAPOLÉON 65 

léon-le-Petit acquit droit de cité dans la ville où 
la police faisait la chasse au volume (1). 

De cette étape préparatoire de l'exil, date la 
première visite de Victor Hugo au champ de ba- 
taille de Waterloo, que, cette môme année, parmi 
les tempêtes marines de décembre, battant les 
rocs de Jersey, il devait évoquer dans le grand 
fracas de feu et de pourpre de l'Expiation. A 
son premier voyage en Belgique, au mois d'août 
1837, il avait refusé d'aller voir la « morne 
plaine » au nom de raisons curieuses qui se 
trouvent détaillées dans une lettre à sa femme : 

A Bruxelles, lui écrit-il, je n'ai pas voulu voir 
Waterloo. J'ai jugé inutile de rendre cette visite à 
lord Wellington. Waterloo m'est plus odieux que 
Crécy. Ce n'est pas seulement la victoire de l'Eu- 
rope sur la France, c'est le triomphe complet, ab- 
solu, éclatant, incontestable, définitif, souverain, de 
la médiocrité sur le génie. Je n'ai pas été voir le 
champ de bataille de Waterloo. Je sais bien que la 
grande chute qui a eu lieu là était peut-être néces- 
saire pour que l'esprit du nouveau siècle put éclore. 
Il fallait que Napoléon lui fit place. C'est possible. 
J'irai voir Waterloo quand un souffle venu de France 
aura jeté bas ce lion flamand à qui Saint-Louis avait 



(1) Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard Les- 
clide: Paris, 1885, in-8, p. p. 251, 252, 253, 254. — A. J. Pons, un des 
secrétaires de Sainte-Beuve, a fait du docteur Yvan le héros d'une 
scandaleuse aventure qui se trouve racontée dans Sainte-Beuve et 
ses inconnues; Paris, 1879, in-18, p. 83 et suiv. 



66 VICTOR HUGO — 

déjà arraché les ongles, les dents, la langue et la 
couronne, et aura posé sur son piédestal un oiseau 
français quelconque, aigle ou coq, peu m'importe 
Je n'ignore pas que tout ce que j'écris pourrait se 
traduire en un couplet de facture, mais cela m'est 
égal... J'ai tout un grand côté bête et patriote... (1). 

... Un coq !... Ce grand visionnaire eut-il, à 
travers la lave en flamme de son prodigieux cer- 
veau, l'éclair de la glorification future, la fulgu- 
rante image de ce symbolique et vigilant oiseau 
qui devait, un jour, au haut de la colonne de 
granit, sonner, par-dessus les blés du charnier, 
le salut au soleil toujours levé de la gloire du 
Poète ? Pour le placer là, dans l'aire du champ 
de bataille, l'inutile et noble vandalisme patrio- 
tique aura été superflu. Ce souffle, attendu de 
France, n'a pas dû jeter bas le fauve de bronze, 
debout, le lion captif des nuages, sur la terre où 
Une pacifique et fraternelle amitié a pu laisser, 
un aigle de bronze s'est abattu parmi les seigles 
pressés. Mais, quinze ans après ces lignes fu- 
rieuses, le Poète n'en était plus à penser ainsi. 
Le grand rêve utopique et généreux de la frater- 
nité universelle le hantait alors et il n'en était 
plus, lui, — le futur défenseur de la Colonne Ven- 



(1) Lettre à Mme Victor Hugo: Bernay, 5 septembre 1837. —Victor 
Hugo, En voyage; France et Belgique; édit. ne yarietur; Paris, s. 
d., in-18, p. p. 142, 143. 



WATERLOO — NAPOLÉON 



dôme contre les Communards, de l'Arc-de- 
Triomphe contre les Prussiens et les Versaillais, 
— à en appeler au geste violent pour venger les 
erreurs du Hasard et le mensonge de la Victoire. 
Suivant alors l'exemple des proscrits de Bruxelles, 
il alla à Waterloo. « Nous y allions tous souvent », 
dit Saint-Ferréol (1). Etaient-ce uniquement les 
grands souvenirs de l'Empire érigés en leçons de 
choses et de l'histoire, qui les y attirait? On en 
peut douter, à preuve ce Watripont, proscrit de 
1851, garibaldien de 1858, qui avait imaginé de 
faire, en grand, l'élevage des lapins à Waterloo, 
dans cette plaine, disait-il, « rendue si fertile 
par les débris de la boucherie humaine que les 
armées y avaient faite en 1815 ». A cet effet, il 
avait organisé un double service de voitures, 
l'un portant ses lapins à Bruxelles, l'autre ame- 
nant les Anglais à Waterloo. La combinaison ne 
réussit guère, et le profit fut mince. Watripont 
lâcha ses lapins et s'en fut donner des conférences 
où le discours était entremêlé d'airs chantés par 
une dame anglaise (2). Ce n'attira vraisemblable- 
ment pas la clientèle britannique et cet homme 
aux idées grandioses et pratiques dut aller faire 
le coup d'escopette en d'autres pays. 



(1) Amédée Saint-Ferréol. Les proscrits français en Belgicpie...: 
tome i, p. 239. 

1-2) Amédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...', 
tome i, p. 206. 



68 VICTOR HUGO — 

Ce fut vraisemblablement en mai 1852, que 
Victor Hugo alla à Waterloo. Il y eut pour guide 
un poète belge, d'origine hollandaise, André 
Van Hasselt, un des précurseurs romantiques de 
la Jeune-Belgique. Van Hasselt, né à Maëstricht 
le 5 janvier 1806, docteur en droit et avocat, 
avait été primitivement attaché à la Bibliothèque 
de Bourgogne à Bruxelles, et, en 1842, il avait été 
nommé inspecteur des écoles primaires à Anvers, 
poste que, plus tard, il échangea contre celui 
d'inspecteur aux écoles normales, et qu'il occupa 
jusqu'à sa mort, près d'un quart de siècle (1). En 
1830, il avait, étant en voyage à Paris, rendu vi- 
site à l'auteur d'Hernani. La bonne grâce char- 
mante et enveloppante du Poète avait conquis et 
séduit Van Hasselt. Il retourna en Belgique, hé- 
raut fervent et obstiné de la religion romantique. 
Demeuré en relations fort suivies avec Hugo, il 
s'empressa de lui être utile à son arrivée en exil. 
On le voit même adresser place de l'Hôtel-de- 
Ville un moelleux fauteuil pour orner le logis 
nu et vide du proscrit. « Vous me comblez, mon- 
sieur et cher confrère, je dirai même que vous 



(1) André Van Hasselt mourut le i" décembre 1874 à Saint-Josse- 
ten-Xoode. rue Saint-Lazare n* 29. On consultera avec intérêt la 
remarquable notice biographique sur lui due à M. Georges Barrai, 
en tète des Poésies choisies d'André Van Hasselt. Paris. 1901. 
in-18, volume paru dans la [Collection des poètes français de 
l'étranger. 



WATERLOO — NAPOLÉON 69 

me meublez », le remercie le Poète le 16 janvier 
1852 (1). Il y a donc tout lieu de croire, d'après 
certaines traditions orales, que Van Hasselt fut 
du premier pèlerinage de Victor Hugo à Water- 
loo. Sur ce qu'il fut, quelle impression ces lieux 
évocatoires et émouvants firent sur l'âme du vi- 
siteur, rien ne nous est demeuré. Pour en juger, 
nous n'avons pas les notes de Victor Hugo lui- 
même, comme pour son séjour de 1861. L'ima- 
gination seule peut aider à reconstituer ce pèle- 
rinage, mais ici, c'est à un simple et très som- 
maire aperçu que nous nous bornons. Ce qui 
apparaît comme certain, c'est que ce voyage ser- 
vit à l'inspiration du fragment de V Expiation où 
Victor Hugo a immortalisé le charnier napoléo- 
nien, et que son impression dut être vive au point 
que, nettement déjà, se dessina dans sa pensée 
l'épisode fameux qui allait, un jour prochain, 
hausser les Misérables à la hauteur d'une épopée. 
Et. pour la seconde fois, le génie humain sacrait 
ce champ pour l'éternité des admirations. 

Le premier séjour du proscrit sur la terre d'exil 
touchait à sa fin. La publication prochaine de 
Napoléon-le-Petit lui devait rendre, en Belgique, 
son séjour à la fois délicat et difficile. Il prit le 
parti d'éviter les complications certaines de la 
franchise violente de son langage contre l'Em- 

(1) Victor Hugo, Correspondance...: p. 122. 



70 VICTOR HUGO — 

pire, et, le 31 juillet 1852, accompagné de son fils 
Charles, il quitta Bruxelles. Arrivé le lendemain 
à Anvers, il s'y embarqua à bord du paquebot le 
Ravensbourne, à destination de Londres. Malgré 
la pluie battante, sur le quai plein d'une odeur 
d'îles et de voyages, face à cette Tète-de-Flandre 
qui, au delà du flot bondissant jaillit parée de 
verdures ployées au vent marin, toute la pros- 
cription s'était rangée. Il y avait là Dumas, en 
éclatant gilet blanc, Gharras, Etienne Arago, Des- 
chanel, des amis belges, des poètes, comme An- 
dré Van Hasselt, dont d'harmonieuses strophes 
devaient chanter cet adieu au voyageur parti vers 
l'inconnu de l'exil. Du grandiose instant de ce 
mélancolique et glorieux adieu, Victor Hugo 
garda un souvenir ému et fidèle au cœur. Dumas 
lui ayant dédié son drame La Conscience, il ré- 
pondit à l'attestation de ce souvenir, de Marine- 
Terrace, en décembre 1854, par un poème sobre, 
d'une éloquence déchirée et fière, où il évoquait 
Anvers et l'heure pluvieuse de ce départ, parmi 
le port plein de voiles humides et d'oriflammes 
trempées au haut bout tremblant des mâts : 

Je n'ai pas otCblié If quai d'Anvers, ami, 

Ni If groupe vaillant, toujours plus affermi. 

D'amis chcrs, de fronts purs, ni toi. ni cette foule. 

Le canot du steamer soulevé par la houle 

Vint me prendre, et ce fut un long embrassement. 

Je montai sur lavant du paquebot fumant, 



WATERLOO — NAPOLÉON 71 



La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes : 
— Adieu! — Puis, dans les vents, dans les flots, dans 

[les lames. 
Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont, 
Vibrant comme deux luths dont la voix se répond, 
Aussi longtemps qu"on peut se voir, nous regardâmes 
L'un vers Vautre, faisant comme un échange d'âmes; 
Et le vaisseau fuyait et la terre décrut; 
L'horizon entre nous monta, tout disparut; 
Une brume couvrit Fonde incommensurable ; 
Tu rentras dans ton œuvre éclatante, innombrable, 
Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit, 
Et moi, dans V unité sinistre de la nuit, (1) 

Victor Hugo, arrivé à Londres, n'y demeura 
que quelques heures. Le 5 août, il débarquait à 
Jersey, et, provisoirement, prenait gîte à l'au- 
berge de la Pomme d'Or. Sept jours plus tard, 
il s'établissait à Marine-Terrace, sur la plage de 
George Town, pour ce séjour de près de dix ans, 
pendant lesquels, comme d'un Sinaï enveloppé 
des mugissements des ouragans, fulguraient les 
éclairs de ses philippiques et les radieux blas- 
phèmes de ses visionnaires condamnations. Et, 
dans la malle de ses manuscrits, il recherchait les 
feuillets déjà anciens du début du livre des Mi- 
sères, — les Misérables de demain. 



i\) Victor Hugo, Les Contemplations ... ; tome n, pièce XV, p. p. 
423, 124. 



72 VICTOR HUGO — 



Le 21 mars 1861, Victor Hugo fit l'emplette, à 
Guernesey, d'un « sac waterproof » destiné à pré- 
server le manuscrit, déjà important, des Misé- 
rables, contre les aventures du voyage qu'il al- 
lait entreprendre. Quatre jours plus tard, le 25 
mars, un peu malade (1), désireux de changer 
d'horizon, le Poète quittait l'île à bord de 
1' Aquila, à neuf heures du matin, à destination 
de Weymouth, d'où il regagna le continent. Des- 
cendu à Bruxelles, il prit gîte pendant quelques 
jours rue du Nord, n° 64. Le 7 mai, il arrivait à 
Waterloo. Il ne devait quitter définitivement ces 
lieux hallucinés que le 14 juillet suivant. 

Sur ce long séjour, grâce à Victor Hugo lui- 
même, on peut donner de copieux et minimes dé- 
tails. Il s'était fabriqué un carnet avec des feuilles 
de papier à lettres pliées en deux, un informe et 
sommaire mémorandum qu'il illustra de croquis, 
de plans, où il jeta des notes rapides, des indi- 
cations hâtives. En tête il écrivit : 

J'ai passé deux mois à Waterloo. C'est là que j'ai 



(1) Lettre de Victor Hugo à Crémieux: Braine l'Alleud, 28 mars 
1861. — Victor Hugo, Correspondance...: p. 245. 



WATERLOO — NAPOLÉON 73 



fait l'autopsie de la catastrophe. J'ai été deux mois 
courbé sur ce cadavre. (1) 



Par les dates qui jalonnent ces humbles feuilles 
froissées, il est possible de reconstituer l'itiné- 
raire de Victor Hugo pendant ces quelques se- 
maines. Le document, au reste, est de premier 
ordre. Outre son prix au point de vue biogra- 
phique et anecdotique, il est précieux de par les 
indications qu'il donne sur le procédé d'enquête 
et la manière de travail opérés par le Poète sur le 
bloc rugueux de sa première inspiration. Sur le 
vif on saisit l'intimité spirituelle de ce grand labo- 
rieux et la psychologie a là des éléments essen- 
tiels pour se prononcer. 

A onze heures du matin, le 7 mai, Victor Hugo 
descendit à VHôtel des Colonnes. Ce qu'était l'au- 
berge, la bonhomie aimable et naïve de ses pro- 
priétaires, les frères Dehaze, a été conté avec es- 
prit et précision par un visiteur de cette époque, 
M. Georges Barrai. C'était l'hospitalité wallonne 
avec tout ce qu'elle a de cordial, d'amical, de 
familier. Hugo s'en accomoda et laissa aux frères 
Dehaze un certificat gardé, avec un tendre or- 



(1) Victor Hugo, Les Misérables; 2* et 3' partie; édit. de l'Impri- 
merie Nationale; Paris, MDCGCCIX, in-8, p. 565. — Pour les autres 
citations je renvoie le lecteur à ce volume dont les appendices ren- 
ferment de curieux documents. 



74 VICTOR HUGO — 

gueil, par le descendant des aubergistes de 
1861 : 

Je suis heureux de dire que je suis satisfait de 
l'excellent hôtel Dehaze où j'ai passé deux mois. 

Mont-Saint-Jean, 21 juillet 1861. (1) 

Victor Hugo. 

On lui donna une chambre au premier étage 
de l'hôtel. La fenêtre béait sur la plaine et décou- 
pait sur l'horizon un pan de ciel où montait la 
butte du Lion. Hugo le remarqua aussitôt, et dès 
lors ce lion lui fut comme une hantise, une obses- 
sion où il retrouva quelque chose de sa mauvaise 
humeur patriotique de 1837. A plusieurs reprises, 
il note dans ses carnets l'impression que lui fait 
le fauve d'airain. Dans la nuit du 28 au 29 mai, 
il observe : « Orage. Pluie. Tonnerre. Larges 
éclairs sur le lion de Waterloo. » Ce le frappe. 
Le « souffle venu de France » qu'il espérait en 
1837, ne serait-il pas quelque jour le « souffle 
venu d'en haut ? » Ce que la France n'a point fait, 



(1) Je donne cette date du 21 juillet 1861, telle que je la trouve 
reproduite dans une déconcertante et baroque brochure de M. le 
comte Louis Cavens, Songe d'un jour de printemps: L'Hymne à 
Waterloo ; S. 1. (Bruxelles), s. d., (avril 1911). in-8, p. 18. Or, il est 
bien certain, d'après les documents annexes des Misérables,- 2* et 
3* partie; édit. de l'Imprimerie Nationale, p. 617, que Victor Hugo 
quitta Mont-Saint-Jean le 14 juillet, Il y a donc ici une erreur de 
copie dont je m'empresse de laisser la responsabilité à M. le comte 
Louis Cavens, qui, un peu intrépidemment peut-être, s'est intitulé 
« le rénovateur du champ de bataille de Waterloo. » 



WATERLOO — NAPOLÉON 75 

Dieu le fera-t-il ? Quel coup de tonnerre vengeur 
foudroiera ce lion de bronze français debout dans 
les tourmentes du ciel ? Alors il s'informe, il in- 
terroge, il enquête. L'immunité de la bête sym- 
bolique le surprend, le déconcerte. La foudre, qui 
frappe l'orgueil balancé des chênes centenaires, 
l'épargnera donc à jamais? Et, renseigné, enfin, 
le Poète observe sur son carnet : 

Le lion de Waterloo, point culminant de tout ce 
large horizon, a cette particularité qu'il coupe les 
orages en deux et les partage selon le vent, tantôt 
entre Ohain et Plancenoit, tantôt entre La Hulpe et 
Braine-l'Alleud. Chose remarquable, depuis un demi- 
siècle qu'il est là, debout, masse de fer énorme, sans 
paratonnerre, sans défense, à la pointe d'une cîme 
de cent cinquante pieds de haut, au milieu des 
nuages, jamais l'éclair ne l'a touché. Il semble qu'il 
ne court aucun risque d'être renversé de ce côté-là. 
Serait-ce que le tonnerre du ciel sait que cette beso- 
gne est réservée au tonnerre de la terre ? 

Le jour même de son arrivée, Victor Hugo 
monta sur la butte. Le spectacle qu'y déployait 
la plaine à son printemps l'y devait particuliè- 
rement attirer. Son regard pouvait errer sur les 
jeunes blés levants, ondulant au large de la glèbe, 
mer mouvante et bruissante dont le vent éche- 
velait les vagues prisonnières. Depuis une heure 
de l'après-midi, le Poète avait parcouru le champ 
de bataille, par la route de Nivelles. Il avait 
trouvé à Mont-Saint-Jean du « tabac Esmeralda » 



76 VICTOR HUGO — 

et il avait fait l'emplette de douze vues de Wa- 
terloo, — médiocres et naïves petites images 
comme on n'en trouve plus guère aujourd'hui là 
où la carte postale sévit. Il avait poussé jusqu'aux 
ruines épiques et comme hurlantes encore de 
Hougoumont. Là il avait acheté un morceau 
d'arbre coupé dans le tragique verger. Dans ce 
morceau de bois, un biscayen s'était logé. Le 
Poète eut le bois et le fer pour deux francs. De- 
puis longtemps, on le devine bien, le commerce 
des souvenirs de la guerre était une précieuse res- 
source pour les habitants des villages de la plaine. 
En 1829, Saintine, qui fut visiter Waterloo, s'in- 
dignait déjà de l'exploitation de ces funèbres 
dépouilles. A ses amis Méry et Barthélémy, il 
donnait ces curieux détails : 

En revenant d'Hougomont, nous rencontrâmes 
des femmes qui voulurent nous vendre des tron- 
çons d'armes, des débris d'obus et des balles de fu- 
sil. On m'avait dit que les habitants de ce pays en 
tenaient fabrique... Je consultai mon guide ; il me 
dissuada. « Dans les premières années, me dit-il, 
« en labourant la terre, nous trouvions une telle 
« quantité de balles et de débris que nous ne les 
<( ramassions que pour les vendre à la livre. Au- 
« jourd'hui encore, avec un peu d'attention, on en 
(( découvre en grand nombre. Ce n'est plus là-des- 
« sus que nous pouvons spéculer, cela est devenu 
<( trop commun. Mais si vous êtes envieux d'ache- 
<( ter des têtes ; j'en ai là quelques-unes bien net- 
« toyées, et que je vous céderai. » — « Comment, 



WATERLOO — NAPOLÉON 77 



« des têtes!... m'écriai-je, vous vendez des têtes? » 
— « Les Anglais nous en emportent beaucoup, » me 
répondit-il froidement. (1) 

Il m'expliqua alors par quel moyen il se les pro- 
curait. Nous arrivions devant la Haie-Sainte. « Vous 
« me voyez, me dit-il, en me montrant un grand 
« champ de seigle à droite ; tous ces épis ne sont 
« pas de même couleur, il y a là des places entiè- 
« res d'un vert plus foncé, plus noirâtre que les au- 
« très ; c'est là que sont les fosses. Il en est ainsi 
« presque dans toute la plaine, et, lorsque nous 
« voulons quelques ossements, quelques têtes, nous 
« remarquons l'endroit, nous attendons le soir et 
« nous fouillons. (2) » 

On ne voit pas que de pareilles offres aient été 
faites à Victor Hugo. Au reste, ce voyage ne de- 
vait être que préparatoire pour lui. Le lendemain, 
à deux heures, il quittait ÏHôtel des Colonnes, et 
regagnait Bruxelles. La semaine lui suffit pour 



(t) Les trouvailles d'ossements ne sont pas rares, aujourd'hui 
encore, à Waterloo, mais je crois pouvoir dire que le commerce en 
a complètement cessé. Ces tragiques et illustres débris sont sauvés 
de la spoliation paysanne par la piété honorable de quelques es- 
prits soumis à la religion du souvenir. A la Ferme du Caillou, qui 
fut, la veille de Waterloo, le quartier général de l'Empereur, aujour- 
d'hui propriété de Mme la comtesse de Villegas, M. Lucien Laudy a 
rassemblé en un émouvant musée les lugubres trouvailles du champ 
de bataille. M. Maurice Dubois, peintre militaire à Bruxelles, pos- 
sède, lui aussi, de beaux souvenirs de la terrible lutte, et person- 
nellement, j'ai dans mes collections un squelette complet trouvé il 
y a peu de temps à Waterloo. Xi M. Lucien Laudy, ni M. Maurice 
Dubois, ni moi-même, ne songeons certes pas à tirer parti de ces 
grandes et sinistres reliques. 

(2) Mery et Barthélémy, Waterloo : Au général Bourmont ; 
Paris, 1829, in-8, p. p. 43, U. 



78 VICTOR HUGO — 

régler ses affaires. Le 15 mai, il revenait à Mont- 
Saint-Jean, des plumes et du papier dans son 
« sac waterproof ». Il allait se mettre au travail. 

Cette fois il était seul, sans ami pour le guider 
à travers les plaines qui lui devenaient familières. 
Depuis neuf ans, il avait cessé toutes relations 
avec André Van Hasselt, et ce, au nom d'une rai- 
son qui mérite d'être rappelée. Le 16 juillet 1852, 
sur la prière de la princesse Mathilde, sollicité 
par Alexandre Dumas père, Napoléon III avait 
fait chevalier de la Légion d'honneur André Van 
Hasselt. Le gouvernement belge ne permit le port 
de la décoration du poète que trois ans plus tard, 
en juillet 1855 (1). Quand Hugo eut connaissance 
de la chose, il se voulut de ne plus demeurer en 
correspondance avec qui acceptait cet honneur 
de celui qui l'avait proscrit. Et, seul, il revint à 
Waterloo, désireux, au reste, de demeurer face 
à face avec cette terre à qui il allait demander le 
secret de la catastrophe. 

On nous a dit comment il vécut sobrement à 
VHôtel des Colonnes, quel frugal menu était le 
sien et comment, par son goût particulier pour 
le vin pris à doses régulières et égales, il dénon- 
çait sa race. Lui-même, d'ailleurs, dès son pre- 
mier voyage en Belgique, avait avoué à sa 



(i) Cf. la notice de Georges Barrai en tète des Poésies choisies 
d'André Van Hasselt...; p. VIII. 



WATERLOO — NAPOLÉON 79 

femme : « On vit assez bien dans les auberges, .1 
la bière près » (1). L'article de la bière, pour lui 
qui ne buvait que du bordeaux (2), lui était in- 
supportable. Il faut voir dans sa correspondance 
intime comment il devient aigre et difficile, lui 
si facile à contenter, cependant, sur ce point. « Je 
bois de la bière comme un allemand, disait-il en 
1837 ; la bière de Louvain a un arrière-goût dou- 
ceâtre qui sent la souris crevée. C'est fo:t 
bien. » (3). C'était beaucoup s'avancer, et d'au- 
tant plus que, quelques jours plus tard, il écri- 
vait : 

Je ne m'accoutume pas non plus à ce qu'on boit 
ici. Rien de nauséabond comme ce faro et ce lambic. 
Je fais, décidément, peu de cas du vin de Flandre 
et du vin de Normandie. J'aime mieux le cidre de 
Bourgogne et la bière de Bordeaux. (4) 

Amateur de hauts faits héroïques, il pouvait 
admirer, par exemple, le <c baës », le patron du 
café de La Louve, à Bruxelles, qui, chaque année, 
au coup de minuit, lampait devant une foule res- 
pectueuse et transportée d'allégresse, douze chop- 



(1) Lettre à Mme Victor Hugo; Courtrai, 27 août 1837. — Victor 
Hugo, En voyage; France et Belgique...; p. 40. 

(2) Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo... ; p. 108. 

(3) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 17 août 1837. — Victor 
Hugo, En voyage; France et Belgique... ; p. 84. 

(4) Lettre à Mme Victor Hugo; Anvers, 22 août 1837. — Victor 
Hugo, En voyage; France et Belgique...; p. 96. 



80 VICTOR HUGO — 

pes de faro, (1) mais comme gourmet, il en al- 
lait autrement. Ce lui tient au cœur au point qu il 
ne lasse pas d'y revenir dans sa correspondance, 
et, même loin de Belgique, il ressasse ce désa- 
gréable souvenir. C'est toujours à sa femme qu'il 
avoue : 

Si l'on me demande : « Avez-vous bu de bonne 
« bière dans votre voyage en Belgique ?» — Je ré- 
pondrais : — « Oui, en France. J'ai bu d'excellente 
(( bière, en effet, à l'hôtel Dessein, à Calais. » En Bel- 
gique, toute leur bière, bière blanche de Louvain, 
bière brune de Bruxelles, a un arrière-goût odieux. 
Les Anglais la trouvent trop houblonnée. Va, pour 
houblonnée, mais c'est mauvais. Quant à leur vin 
(aux belges), il sent la violette. Il y entre plus 
d'iris que de raisin. C'étaient en vérité, de détesta- 
bles boissons. Je me réfugiais de l'une dans l'autre, 
mais, à tout prendre, j'aimais encore mieux de la 
bière blanche que du vin bleu. {2) 

Toutefois, il s'accommoda du Pomard et du 
Bourgogne des frères Dehaze. Peut-être bien que, 
depuis 1837, ils avaient pris leurs précautions. Et, 
ayant, depuis le premier repas, constaté que le 
séjour à YHùtel des Colonnes ne lui serait pas 
intolérable, il se mit à l'œuvre. Le 15 mai, à 



Ui Aniédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique...; 
tome i, p. 113. 

(2) Lettre a Mme Victor Hugo: Bernay, 4 septembre 4837.— Victor 
Hugo, En voyage; France et Belgique...; p. p. 133. 134. 




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WATERLOO — NAPOLEON 81 

peine arrivé, il s'en fut examiner le terrain. Le 
lendemain, il était à Braine l'Alleud, et, le 17, 
il y retournait. Revenu à l'hôtel, il écrivait sur 
ses carnets : 

Waterloo, 17 mai. 

Là, je me promène la nuit, je regarde, j'écoute, 
l'effrayant 18 juin revit, des lignes d'infanterie on- 
dulent dans la plaine... 

Ces lignes fiévreuses et inachevées, veut-on sa- 
voir maintenant l'extraordinaire parti qu il en a 
tiré dans les Misérables, comment il a, avec une 
magnifique ampleur étendu la sommaire nota- 
tion? C'est au chapitre XVI du livre I de la II e 
partie, qu'il a repris ce bref fragment pour faire 
sonner la fanfare de cette strophe : 

Le champ de Waterloo, aujourd'hui, a le calme 
qui appartient à la terre, support impassible de 
l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. La nuit 
pourtant, une espèce de brume visionnaire s'en dé- 
gage, et si quelque voyageur s'y promène, s'il re- 
garde, s'il écoute, s'il rêve comme Virgile dans les 
plaines de Philippes, l'hallucination de la catastro- 
phe le saisit. L'effrayant 18 juin revit ; la fausse 
colline-monument s'efface, ce lion quelconque se 
dissipe, le champ de bataille reprend sa réalité : 
des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des 
galops furieux traversent l'horizon ; le songeur ef- 
faré voit l'éclair des sabres, l'étincelle des bayonnet- 
tes, le flamboiement des bombes, l'entre-croisement 
monstrueux des tonnerres ; il entend comme un râle 

6 



VICTOR HUGO 



au fond d'une tombe, la clameur vague de la ba- 
taille-fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; 
ces lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, c'est 
Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; tout cela 
n'est plus et se heurte et combat encore ; et les ravins 
s'empourprent, et les arbres frissonnent, et il y a 
de la furie dans les nuées, et, dans les ténèbres, tou- 
tes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean, Hou- 
goumont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, 
apparaissent confusément couronnées de tourbillons 
de spectres s'exterminant. 

Magie et puissance unique du Verbe ! Ainsi le 
Poète a rendu vivante la grande chose morte et 
fait un poème lyrique des sévères géométries 
des plans de la stratégie. Ces visions et ces évo- 
cations, il les cherchait au hasard de la plaine, 
aujourd'hui, 18 mai, à Plancenoit, demain, 19 
mai, à Ohain. Le 22, il reprenait le travail de son 
manuscrit. Le 23, il allait à la Hulpe, le 24, il 
remontait à Nivelles qui, entre ses clochers so- 
nores, dort parmi de vieux arbres bruissants. A 
Bruxelles, le 27 mai, Charles Hugo fît jouer une 
pièce : Je t'aime. Le père fut assister à la première 
représentation, mais, le lendemain, il ralliait 
VHôtel des Colonnes. 

C'est que, maintenant, la grande et bonne 
fièvre de son labeur l'empoignait. Tel que, na- 
guère, aux premiers jours de l'exil, on l'avait vu 
à Bruxelles errer, rêveur, la barbe inculte, en 
chapeau de feutre mou, un foulard au cou, « l'air 



WATERLOO — NAPOLÉON 83 

d'un artisan » (1), il battait routes, chemins et 
sentes, à travers ce champ de bataille, par ce 
vaste cimetière ou éternellement s'élève le Re- 
quiem de la mort, dans ce vaste ossuaire ver- 
doyant brûlé des feux solaires, où quatre nations 
enfouies et confondues dans la poussière attestent 
de la magnifique horreur de la défaite. Malgré 
les chaleurs flamandes qui, jadis, l'écrasaient (2), 
il fouillait les buissons, questionnait le paysan 
labourant aux confins de la plaine, interrogeait 
l'horizon où voguait l'escadre molle des légers 
nuages du ciel brabançon. De Hougoumont il 
rôdait à Plancenoit, passant halluciné qui sous 
son pied sentait frémir et trépider une terre gor- 
gée d'ossements. Il croquait sur son carnet des 
paysages, s'aidait d'un plan dressé par lui ; il 
entrait dans les cours des fermes tragiques, noires 
et rouges, et si blanches parmi le frisselis des 
saules encore hachés ! Il comptait les trous des 
boulets dans la muraille, arpentait les granges 
où hurlèrent des agonies, et, dans la boue des 
chemins, il cherchait la trace de quels passages 
d'escadrons évanouis ? 

O Waterloo! je pleure et je m'arrête, hélas!... 



(1> Camille Lemonnier. Viie rie cPéertoain; Mes souvenirs: IV; 
La Chronique (de Bruxelles), 31 janvier 1912. 

(2) Lettre à Mme Victor Hugo: Anvers, 22 août 1837.— Victor Hugo. 
En voyage.- France et Belgique...: \\. 96. 



84 VICTOR HUGO — 

Quelles émouvantes étapes pour lui que ces 
fermes si pacifiques sous le bel été qui pèse sur 
le paysage ! La Haie-Sainte, toute blanche, rit au 
bord de la route, sa grande cour pleine de poules 
picorantes sous l'œil rond et vif du grand coq 
verni et luisant qui claironne sur le fumier. Et la 
Belle-Alliance, si humble, tassée comme une pau- 
vresse au long de la chaussée, sous son chaume 
bas étallé en brindilles ! Sous le crépi qui la ronge 
d'une lèpre bleuâtre, on lui devine encore les 
saignantes blessures de la journée d'autrefois. La 
pluie lave le morceau de bois grossier qui atteste : 

BELLE-ALLIANCE 

RENCONTRE DES GÉNÉRAUX WELLINGTON ET BLUCHER 

LORS DE LA MÉMORABLE BATAILLE 

DU XVIII JUIN MDCCCXV 

SE SALUANT MUTUELLEMENT VAINQUEURS. 

Et puis, au delà, Rossomme, le petit plateau en 
avant de la ferme, où, à cheval, l'Empereur ob- 
serva la bataille. Victor Hugo s'y arrêta, et, ma- 
chinalement, du bout de la canne, gratta la terre. 
Il y trouva un fer à cheval, des balles, des mor- 
ceaux de fer. « Celui qui a écrit ces lignes, a-t-il 
dit dans les Misérables, a trouvé lui-même dans le 
talus friable de ce tertre en creusant le sable, les 
restes du col d'une bombe désagrégés par l'oxyde 
de quarante-six années, et de vieux tronçons de 
fer qui cassaient comme des bâtons de sureau 



WATERLOO — NAPOLÉON 



entre les doigts. » Il les ramassa, les mit dans sa 
poche, et les garda jusqu'à sa mort. Ces épaves 
de la bataille sont aujourd'hui au musée Victor 
Hugo (1). Laissant derrière lui les molles collines 
dorées d'un beau couchant, il atteignait, traver- 
sant Maison-du-Roi, la ferme du Caillou. Pro- 
prette et lumineuse, coiffée de tuiles éclatantes, 
elle était là, enveloppée de quels puissants sou- 
venirs ! Là, l'Empereur avait dormi la veille de 
la bataille ; là, il avait établi son quartier-géné- 
ral... le dernier de ses batailles! Dans cette 
chambre basse aux sombres solives, devant le feu 
crépitant dans l'âtre noir, il avait séché la redin- 
gote grise trempée de la pluie de la nuit du 17 au 
18 juin. Là, il avait dormi, entre les quatre petits 
aigles d'argent de son lit de campagne tendu de 
soie verte. Quels rêves avaient été les siens aux 
dernières heures de sa toute-puissance ? Humble 
et grandiose logis qui a abrité une telle fortune 
si près de sa chute ! Sur ce parquet, son grand 
pas ne résonne-t-il plus ? Et, à cette porte basse, 
son ombre ne va-t-elle point apparaître, comme 
alors, tandis que le cheval piaffait au seuil, hu- 
mant, naseaux au vent, l'odeur de la poudre mâ- 
chée aux cartouches des grognards? Mais non... 
Rien... rien... C'était le silence et c'était l'aban- 



(1) Gustave Simon, Visite à la maison de Victor Hugo; Pans 
1904, in-8, p. 101. 



86 VICTOR HUGO — 

don. Le talon de la botte ne sonnait plus sur le 
plancher rugueux et la porte demeurait close sur 
la cuisine, où les maréchaux attendaient, debout, 
le bicorne sous le bras, — comme aux Tuileries 
— qu'il vint... 

De telles visions, de ces souvenirs vivants et 
présents, le Poète emplissait sa mémoire. Pensif, 
dans le désastre du jour vaincu vers l'occident, 
il regagnait son auberge, s'arrètant pour cueillir 
des bouquets tricolores de bleuets, de marguerites 
et de coquelicots, qu'il enveloppait religieuse- 
ment dans un lambeau de papier : 

Cocardes tricolores qui repoussent dans la plaine 
de Waterloo (espèce vivante.). Celle-ci a été trouvée 
par moi, le 18 juin 1861, au pied de la butte du 
Lion. (1). 

Mais ses nuits, ses nuits dans le champ de ba- 
taille, alors qu'il rôdait solitaire parmi les con- 
fuses rumeurs du soir ! Comme, à l'évoquer dans 
cet instant, il touche la sensibilité de notre émo- 
tion ! Ne le voit-on pas s'enfoncer dans le crépus- 
cule aux pourpres déchirées ? Nous le suivons, ce 
soir, par un crépuscule pareil, compagnon de son 
fantôme. Dans le champ désert et nu, il est là, 
écoutant les bruits vagues et épars du soir, le vent 
dans les lointaines frondaisons, l'œil errant sur 
les jeux de la mourante lumière, là-bas, vers les 

(1) Gustave Simon. Visite à la maison de Victor Hugo... ; p. 102. 



VICTOR HUGO 



blancheurs effacées de la Belle-Alliance. Et la 
nuit est venue, la nuit visionnaire où la ballade 
allemande fait lever dans le creux des sillons dé- 
foncés, parmi les seigles couchés et hachés, les 
soldats morts. Ne se lèvent-ils point, harnachés, 
sanglés, cuirassés, tous ces cadavres de 1815, vol- 
tigeurs, grenadiers, vélites, lanciers, 

...que Rome eut pris pour des légionnaires... 

... La mer humaine et vociférante de belle vie, 
le grand flot guerrier et courageux couché sous 
cette terre qui cède et plie sous le pas... Nuit de 
rêve et d'horreur ! Ah ! le long gémissement du 
vent dans les blés ! Quelle confuse rumeur 
gronde, là-bas, vers les hauteurs de Rossomme ? 
Quels lambeaux de Veillons au salut de l'Empire 
ou de la Marche des Grenadiers de la Garde s'éche- 
vèlent parmi les bruits nocturnes ? Quelles 
ombres montent au flanc de ce vallon modéré ? 
Sous les nuées qui errent au ciel pacifique, c'est 
la terre qui, tout entière, se meut, crève des 
flancs, et ressuscite la tragédie de la déroute... 

Et cette plaine, hélas, où Von rêve aujourd'hui, 
Vit fuir ceux devant qui Vunivers avait fui... 

Rentré dans sa chambre, souvent jusqu'à 
l'aube, il écrivait, et, page à page, il dressait, 
noir et rouge, piaffant et hennissant, plein de ton- 
nerres, zébré d'éclairs, hurlant de cris et reten- 



WATERLOO — NAPOLÉON 89 

tissant de furieux et désespérés sanglots, le poème 
qui, dans les Misérables, conte le duel de Dieu et 
de l'Empereur. Il mit près de deux mois à l'écrire. 
Commencé le 7 mai, le livre sur Waterloo fut 
achevé le 30 juin, à huit heures et demie du ma- 
tin. A cette date, son carnet porte : « 30 juin. — 
« J'ai fini les Misérables sur le champ de bataille 
« de Waterloo et dans le mois de Waterloo. » 

C'est en 1846 que le Poète avait écrit les pre- 
mières pages de son livre. Il le pensait publier 
en 1848 (1). Les hasards de la politique en avaient 
décidé autrement. L'exil venu avec ses loisirs for- 
cés, il avait songé à achever la grande œuvre 
commencée. De Bruxelles, il mandait à sa 
femme : « Je me bornerai à finir ici mon livre des 
Misères. Qui sait ? C'était peut-être la seule 
chance de le finir. Il ne faut jamais accuser, ni 
juger la Providence » (2). Onze ans plus tard, 
l'œuvre paraissait. 

Avec quel soin, avec quelle patience d'histo- 
rien, et le mot n'est pas impropre ici, elle fut 
conçue, en ce qui regarde Waterloo, seul point 
qui nous occupe ici, l'examen du manuscrit, des 
matériaux et des pièces annexes, suffit à le prou- 
ver. D^aucuns ont facilement triomphé de ce 



* H) Edmond Biré, Victor Hugo après 1830; Paris, 189-1, in-18 
tome ii, p. p. 105, 106. 

(2) Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 14 décembre 1851.— 
Victor Hugo, Correspondance...; p. 107. 



90 VICTOR HUGO — 

qu'ils ont innocemment appelé « les erreurs his- 
toriques » de Victor Hugo. Ces impeccables au- 
teurs, aveuglés par leur poutre, oubliaient que 
dès les premières pages de son livre, le Poète 
avertissait le lecteur de la modestie de son plan. 
« Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire 
ici l'histoire de Waterloo... Nous laissons les his- 
toriens aux prises ; nous ne sommes qu'un té- 
moin à distance... nous n'avons ni la pratique 
militaire, ni la compétence stratégique qui auto- 
risent un système... » Malgré cet avertissement 
du chapitre III, on s'est avisé de vouloir prendre 
pour un livre d'histoire militaire ce qui n'était 
que le plus admirable poème épique de la langue 
française. Cependant, dans les papiers de Victor 
Hugo, il était demeuré tels dossiers qui prou- 
vaient son soin de documentation, son désir de 
faire la lumière sur des points qu'il était, lui, 
Poète, en droit de négliger, et d'abandonner à 
la critique des historiens. Tel pour le récit de 
l'écrasement des derniers carrés de la Garde, dont 
les pièces, documents et témoignages, se trouvent 
classés en un dossier sous le titre : 

Les Misérables 
— o — 

Affaire 

du mot 

de Cambronne. 



WATERLOO — NAPOLÉON 91 

Tel encore pour le passage relatif au chemin 
creux d'Ohain, taxé si souvent de fable. Là en- 
core, un dossier porte : 

Waterloo 
— o — 

Chemin creux d'Ohain. 

A titre de curiosité, on en peut tirer cette lettre 
d'un recteur anglais, M. E. Hewlett, de Manches- 
ter, lequel écrit, à la date du 28 juillet 1870, au 
Poète : 

J'ai, depuis peu, en ma possession, un livre assez 
rare publié immédiatement après la bataille ; il 
contient un plan des champs à vol d'oiseau, pris à 
l'endroit exact où les cuirassiers ont chargé. Or, il y 
a sur le plan un grand et profond ravin. Comme ce 
croquis a été pris d'après l'aspect naturel du terrain, 
qui se modifia par suite des excavations du monu- 
ment du Lion, ce témoignage est valable et confirme 
nos vues. 

Mais de plus graves et de plus sensibles re- 
proches devaient être faits à Victor Hugo par ses 
amis politiques. « Lorsque parurent les livres 
Waterloo et le Petit-Picpus, les républicains mani- 
festèrent quelque mauvaise humeur », écrit le sa- 
vant et dernier éditeur des Misérables. Et il 
ajoute : « On n'avait aucune indulgence pour 



92 VICTOR HUGO — 

Napoléon (1) ». Mais en avaient-ils davantage 
pour celui qui, au bas d'un feuillet des Misé- 
rables, avait pu écrire : 

H février 1848. 

Ici le pair de France s'est interrompu. (2) 
Et le proscrit a continué. 

30 décembre 1860. 
Guernesey. 

Certains proscrits s étonnaient de voir ce pros- 
crit d'un Empire louer et plaindre le sort d'un 
Empereur tombé. Ils n'établissaient pas la dis- 
tinction nécessaire entre le régime de l'Empire 
d'essence jacobine de 1805 et le régime de l'Em- 
pire d'essence autocratique de 1852. 

Ils oubliaient, au reste, que de ces distinctions 
le Poète a le droit de ne tenir aucun compte, et 
qu'en Waterloo Victor Hugo n'avait considéré 
que le charnier d'où s'élance la Poésie, les mains 
pleines de lauriers et de cyprès. Certes, adoles- 
cent, avant la vingtième année, il avait, lui aussi, 
écrit contre « Buonaparte », contre le « Robes- 
pierre à cheval » dont la cavale hennissante fou- 
lait les générations innocentes, contre le « Corse » 
dont l'exécrable gloire était faite des pleurs des 



(1) Victor Hugo. Les Misérables.- : quatrième partie; édit. de l'Im- 
primerie Nationale; Paris, MDCCCC IX, in-4, p. 416. 

(2) Une ordonnance royale de Louis-Philippe, avait, on le sait, 
créé Victor Hugo pair de France le 13 avril 1845. 




Maison habitée, en 185a, place de l'Hôtel-de- Ville, à Bruxelles, 
par Victor Hugo. 



WATERLOO — NAPOLÉON 03 

mères et du lamento des eanons. Il avait dit, lassé 
du récit glorieux de ses victoires passées : 

Assez de la louange, il fatigua la voix ! (1) 

Cette renommée ne lui était qu'une « gloire 
incendiaire » (2), il était un « lléau vivant » (3), 
un « despote, empereur d'un camp » (4), et sacré, 
dans Notre-Dame, par ce pape venu du fond 
des Romagnes, pour bénir le « meutrier » du duc 
d Enghien. 

Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice (5). 

Mais, depuis!... Revenu à une raison person- 
nelle, il avait compris que ce que Napoléon re- 
présenta de 1804 à 1821 pour l'Europe, fut l'idée 
de la liberté révolutionnaire, qu'à cette idée les 
monarques et les oligarchies continentales avaient 
livré une guerre sans merci et, qu'à Waterloo, ce 
ne fut point l'Empereur mais la Liberté Fran- 
çaise qui chut dans les boues sanglantes de Mont- 
Saint-Jean. Et le Poète avait fait monter autour 



(1) Victor Hugo, Od es et Ballades ; nouvelle édition; Paris, 1866, 
jn-8, livre u, ode iv, A mon père, p. 107. 

(2) Victor Hugo, Odes et Ballades...; livre m, ode m, Les Funé- 
railles de Louis XVIII; p. 148. 

(3) Victor Hugo, Odes et Ballades...; livre i, ode xi, Buonaparte ; 
p. 86. 

(4t Victor Hugo, Odes et Ballades...; livre i, ode xi, Buonaparte; 
p. 87. 

(5) Victor Hugo, Odes et Ballades...: livre i, ode xi, Buonaparte; 
p. 87. 



94 VICTOR HLGO — 

du bronze captif de la place Vendôme les strophes 
de ses odes. Comme un essaim de jeunes aigles 
il avait lâché ses vers et ils planaient autour de 
l'Arc-de-Triomphe et de ce « puits de gloire » où 
dort Napoléon. Depuis !... A Sainte-Hélène, « sout 
le verrou des rois prudents », l'Empereur avait 
dégagé de son œuvre et de sa chute les leçons de 
l'histoire et la morale de son règne. « J'ai con- 
sacré la Révolution, je l'ai infusée dans nos lois », 
disait-il, le 22 octobre 1820, au docteur Antom- 
marchi (1). Le 16 avril 1821, il dictait à Montho- 
lon un plan de règne pour le duc de Reichstadt 
et il proclamait : « J'ai sauvé la Révolution qui 
périssait, je l'ai lavée de ses crimes, je l'ai mon- 
trée au monde resplendissante de gloire ; j'ai 
implanté en France et en Europe de nouvelles 
idées. » Il disait encore : « J'ai donné, le premier, 
l'exemple d'un gouvernement qui favorise les 
intérêts de tous ; je n'ai pas gouverné pour ou 
par les nobles, les prêtres, les bourgeois ou les 
ateliers ; j'ai gouverné pour toute la commu- 
nauté, pour toute la grande famille fran- 
çaise (2) ». Et à son médecin. O'Meara, le 18 juin 
1818, il avait assuré déjà, avec cette sobre fierté 



ili Docteur F. Àntommarchi, Derniers momens de Napoléon ou 
complément du mémorial de Sainte-Hélène: Bruxelles: 1825. in-S. 
tome i, p. 376. 

(2) Comte rie Montholou, Récits de la capiivilé de l'Empereur 
Napoléon à Saint-Hélène : Paris. IS4T, iu-S. tome n, p. 520. 



WATERLOO — NAPOLÉON 95 

qui marque ses aveux de l'exil : « Je suis l'homme 
du peuple, je sors du peuple moi-même (1) ». 
Quel obstacle y avait-il, pour un proscrit du se- 
cond Empire, pour un proscrit de 1851, à se 
rallier à ces grandes théories libérales, à les sa- 
luer, à les reconnaître, et surtout dans un livre 
qui, pour l'auteur, avait « la fraternité pour base 
et le progrès pour cime? (2) ». Le malentendu 
n'était-il point uniquement du côté de ceux qui 
n'admettaient pas d'autre couleur que le rouge 
vif au républicanisme d'alors ? 

Victimes des coups de force du second Empire, 
ils se refusaient à voir l'armature révolutionnaire 
de l'œuvre du premier Napoléon, et, ennemis du 
troisième, ils les englobaient tous deux dans ces 
farouches exécrations qui sont le refuge des âmes 
naïves et faibles pour qui les lois de l'éthique 
politique conservent d'impénétrables secrets. 

Du 9 juin au 14 juillet 1861, les carnets de 
Hugo nous fournissent encore quelques menus 
renseignements sur son séjour à Waterloo. Son 
fils l'y vint voir, le 9 juin, dans la matinée, 
avec un ami, M. Allix. On visita les fermes histo- 



(1) Napoléon en exil ou l'écho de Sainte-Hélène, ouvrage conte- 
nant les opinions et les réflexions de Napoléon sur les événements 
les plus importants de sa vie, recueillis par Barry O'Meara, sonder- 
mer chirurgien; Paris, 1823, in-8, tome II, p. 413. 

(2) Lettre de Victor Hugo à Lamartine: Hauteville-House, 24 juin 
1862. — Victor Hugo. Correspondance...: p. 252. 



96 VICTOR HUGO — 

riques, et ce fut ce jour-là qu'au tertre de Ros- 
somme furent trouvés les morceaux de 1er gardés 
par le Poète. Charles partit le lendemain. Des 
admirateurs de l'écrivain lui succédèrent. Ils 
s'en venaient contempler le Poète dans l'élabo- 
ration de sa nouvelle œuvre. Désireux de solitude, 
il donna des ordres aux frères Dehaze, et évita les 
fâcheux. Le 12 juin, on le voit partir de grand 
matin pour Braine-le-Chàteau. Arrivé à sept 
heures, il y dessine le pilori, la façade du manoir, 
rôde dans les ruines et repart au crépuscule. A 
neuf heures, il est à VHôtel des Colonnes. La 
veille, Mme Hugo et sa fille sont arrivées à 
Bruxelles. Le Poète les rejoint le 17 juin, de- 
meure avec elles un jour, et ayant regagné Wa- 
terloo le soir de ce quarante-sixième anniversaire 
de la bataille, il passa la nuit à battre la plaine. 
Le lendemain, le travail reprend, actif et obstiné, 
puisque dix jours plus tard les Misérables sont 
achevés. Repris par la hantise des champs vi- 
sionnaires, il recommence ses promenades. Le 
1 er juillet, il note : 

J'ai trouvé dans le champ de bataille de Waterloo, 
une pierre ayant la forme d'une tête d'aigle. 

Presse-papier magnifique envoyé par le Ha- 
sard ! Charles revient le 4 juillet, et, après son 
départ, le Poète rayonne dans le pays. Le 9, il 



WATERLOO — NAPOLÉON 97 

pousse jusqu'à Malines, dont les couvents 
dorment entre des canaux à l'ombre de la tour 
carrée et inachevée de Saint-Rombaud. A peine 
rentré à Waterloo, il est derechef accablé d'indis- 
crètes visites. Les journaux ont ébruité son sé- 
jour. Les admirateurs affluent. Leur zèle tenace 
et indiscret traque et chasse Hugo. Il ne lui de- 
meure qu'à partir, puisquaussi bien il a arraché 
maintenant à ces paysages le secret que son ly- 
risme leur demandait. Et il part. Quelques jours 
il erre par la Belgique et la Hollande, et le 3 sep- 
tembre, par les éclairs et les rafales d'un orage, il 
regagne Guernesey. 

Il reprend le travail de son manuscrit, traita 
avec Lacroix, son éditeur, et abandonne le livre 
à la fortune de son sort. Ce sort triomphal, on 
le connaît. Le 15 mai 1862, il écrit sur ses car- 
nets : 

Il y a un an je m'installais à YHôtel des Colonnes, 
à Mont-Saint-Jean, pour y achever les Misérables. 
AujOTird'hui, la seconde et la troisième partie pa- 
raissent à Paris. 

Ce souvenir de YHôtel des Colonnes lui de- 
meure, dirait-on, inséparable des Misérables. Le 
19 mai, il y revient : 

J'ai fini ce matin à six heures la révision totale 
des Misérables. Je m'étais remis au travail de la fin, 



98 VICTOR HUGO — 



à Mont-Saint-Jean, le 22 mai 1861, il y aura un an 
dans trois jours. 

Et le 20 mai : 

J'envoie, aujourd'hui à Bruxelles, la fin du manus- 
crit des Misérables. Cela arrivera le 22.. un an, jour 
pour jour, après ma reprise du travail à Mont-Saint- 
Jean. 

Et, enfin, le 14 juin : 

Aujourd'hui, à 4 h. 1/2 de l'après-midi, j'ai corrigé 
la dernière feuille des Misérables ; j'en avais écrit 
la dernière page, il y a près d'un an, à Mont-Saint- 
Jean, le 30 juin 1861, à 8 h. 1/2 du matin. 

Le 16 septembre de cette même année, les édi- 
teurs des Misérables offrirent, à Bruxelles, un 
grand banquet au Poète, qui présidait, entouré 
de M. Fontainas, bourgmestre de la ville, et du 
président de la Chambre des Représentants. Il ne 
paraît pas que pendant ce voyage, Victor Hugo re- 
tourna à Waterloo. Son livre sur la bataille l'avait 
popularisé, maintenant, dans ces campagnes 
glorieuses de l'avoir eu pour hôte. Tout d'abord, 
on l'avait cru un général étudiant la journée du 
18 juin 1815 sur le terrain même des opérations. 
Mais, à présent, on savait ! Le magnifique mor- 
ceau de Y Expiation commençait à pénétrer dans 
les masses du petit peuple. Quelques années plus 



WATERLOO — NAPOLÉON 99 

tard, ce devenait le morceau classique à débiter 
aux visiteurs étrangers. « Les gamins du pays 
Bavent par cœur les magnifiques vers de Victor 
Hugo, écrit M. Georges Barrai. On les leur ap- 
prend dans les écoles de tous les villages envi- 
ronnants. Et je vous assure qu'ils ne les disent 
pas mal » (1). Ainsi Ta revanche de la proscrip- 
tion commençait pour le Poète. Le souvenir de 
cette neuve gloire lui devait être sans amertume 
jusqu'au jour où il y put mêler la douleur sai- 
gnante de la mort. Le 27 août 1868, Mme Victor 
Hugo décédait à Bruxelles, brusquement. « Dieu 
recevra cette àme douce et grande dans la lu- 
mière. Elle a maintenant des ailes », écrivait 
l'époux à sa belle-sœur (2). Jusqu'à la frontière, 
il accompagna le cher cadavre ramené vers la Pa- 
trie. Et lui retourna s'enfoncer dans les brumes 
et les vents de son exil. Il ne retourna plus à 
Waterloo. Son souvenir, cependant, y demeure 
durable et certain. Ce champ désert, sacré par la 
défaite française, ne l'est pas moins par la rêverie 
du Poète, par l'instant de son génie. Il l'a dégagé 
des rhétoriques banales, des littératures coutu- 
mières. Par 1rs nuits et les jours qu'il vécut à 



(4) Georges Barrai, Itinêraii de l'épopée de Waterloo; 

Paris, s. d., in-18. p. 84. 

(8] Lettre de Victor Hugo à Mme Julie Chenay, sœur de Mme Vic- 
tor Hu£o; Bruxelles, 27 août 1868.— Victor Hugo, Correspondance... ; 
p. 121. 



100 VICTOR HCGO — WATERLOO — NAPOLÉON 

Waterloo, il a interdit d'en écrire après lui. Il 
a fixé pour l'éternité l'apothéose lyrique du mo- 
ment de ce tremblement de terre. Il n'y a plus 
qu'à l'écouter gronder au travers de son livre et 
à se pencher, avec lui, sur ce gouffre immense 
et béant où crient des grognards, où tonnent des 
bronzes, où se déchirent des drapeaux, où 
gronde, forge fulgurante, la mitraille ennemie, 
et où s'abattent les aigles, de grands aigles fou- 
droyés qui serrent dans leurs griffes des lam- 
beaux de la France révolutionnaire égorgée... 

Hector Fleischmann. 




WATERLOO 

*5* »S* *»* 

LE TRIPTYQUE DU POÈTE 



Le "Waterloo" des "Châtiments" 



SU «S 35. 



Il a l'immortalité de la popularité, ce poème du livre V 
des Châtiments, où le Poète met l'Empereur en présence des 
trois grandes catastrophes de sa destinée, suscitées par ce 
Dieu vengeur qui a à faire expier à Bonaparte l'attentat du 
18 Brumaire. C'est, tout d'abord, la retraite de Russie, quand 
enveloppées d'un orage de neige et de flamme, les Aigles 
reculent devant ce que le populaire russe désigne sous 
le titre horrifique de Seigneur Hiver. L'armée n'est plus 
qu'un fantôme ; l'aigle de la mort fait la chasse à l'aigle 
d'or. 



. . . Napoléon comprit qu'il expiait 
Quelque chose petit être, et, livide, inquiet, 
Devant ses légions, sur la neige semées : 
— Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? — 
Alors il s'entendit appeler par son nom, 
Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre luidit : — N»n. 



Puis voici Waterloo, l'épopée du désastre après l'épopée 



104 VICTOR HUGO — 



de l'Ile d'Elbe. Le Destin, cette fois encore, s'est tourné 
contre l'Homme qui lui commanda dix ans durant. Sous le 
ciel bas de ce paysage brabançon la déroute hurle et 
crie; la Grande Armée est vaincue, le Grand Empire est 
tombé. 

— Est-ce le châtiment cette fois. Dieu sévère ? — 
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon, 
Il entendit la voix qui lui répondait : — Non .' 

Waterloo c'est la première étape vers le roc sacré de 
l'exil. Le verrou des c rois prudents » a été tiré sur l'Em- 
pereur. L'Océan et les baïonnettes anglaises montent la 
garde autour de lui qui se tait, croise les bras, et médite. 
11 attend son heure, l'heure de la délivrance. La voici. 11 
meurt au petit lit étroit de ses camps de naguère, parmi les 
quatre aigles d'argent qui éventent la fièvre de son agonie 
du battement de leurs ailes. Le vent gémit aux fenêtres 
closes. Et lui qui, aux portes de l'adieu éternel, s'abandonne 
à la grande Taciturne qui entre, voit le geôlier anglais guetter 
le dernier souffle de cette agonie. 



Alors, géant broyé sous le talon des rois, 
Il cria : « La mesure est comble cette fois ' 
Seigneur, c'est maintenant fini! Dieu que j'implore, 
Vous m'avez châtié! » La voix dit : « Pas encore .' » 



Dix neuf ans il dort sous le saule échevelé de la Vallée 
de Géranium. L'Angleterre, enfin, rend la proie de sa facile 
victoire, et voici l'Empereur ramené sous le dôme des Inva- 
lides, dans cette cave de marbre pleine de cariatides et des 
drapeaux des victoires anciennes. Douze ans il y dort dans 
la paix de son éternité. Mais une nuit vient qui le reveille 



WATERLOO — NAPOLÉON m 



pour le mener au palais de l'Elysée où Louis-Napoléon- 
Bonaparte, son neveu, vient de ressusciter l'Empire, — le 
sien, le second. C'est l'exploitation honteuse des souvenirs 
du Grand Empire, la farce après l'épopée, la pasquinade 
après le drame. On a battu monnaie de son nom et fait de 
gros sous de sa gloire, trahi son œuvre, avili son nom. 
étranglé la France. Et, cette fois, l'Empereur comprend 
quelle est son expiation. 



Ce poème fut écrit par Victor Hugo en exil, à Jersey, du 
2i> au 30 décembre 1852. C'était la tonnante et vengeresse 
réponse du penseur proscrit aux fauteurs du Coup d'Etat, 
au lendemain de son premier anniversaire. Un peu moins 
d'un an plus tard, le livre du Châtiments paraisssait dans 
son ensemble. « Vous n'imaginez pas la joie que votre livre 
nous a apportée, écrivait à Victor Hugo, de Bruxelles, le 
29 novembre 1853, Emile Deschanel. Nous ne l'avons que 
depuis une semaine et déjà tout le monde le récite par 
cœur. L'Expiation surtout (1). > Le morceau était destiné à 
demeurer classique et plus particulièrement le fragment sur 
Waterloo, qui atteint à la grandeur de la véritable épopée 
française. Comme si, à ses yeux, il voulait évoquer et rendre 
plus vivant encore le fer rouge qu'il imprimait sur le nom 
de Napoléon III, le Poète corrigeait, raturait, rectifiait les 
vers de son poème d'une encre rouge flambante. Tel le 
manuscrit est demeuré aujourd'hui, et tels éclatèrent les 
vers où l'àme d'une armée héroïque et vaincue a passé. 



(1) Victor Hugo, Les Châtiments ; éditionde l'Imprimerie Nationale ; 
Paris, MDCCCCX, in-4*, p. 508. 



106 VICTOR HUGO 



Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine! 
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine, 
Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons, 
La pâle mort mêlait les sombres bataillons. 

D'un côté c'est l'Europe et de l'autre la France. 
Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l'espérance, 
Tu désertais, victoire, et le sort était las. 
O Waterloo! je pleure et je m'arrête, hélas! 
Car ces derniers soldats de la dernière guerre 
Furent grands; ils avaient vaincu toute la terre. 
Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin, 
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain! 

Le soir tombait : la lutte était ardente et noire. 

Il avait l'offensive et presque la victoire ; 

Il tenait Wellington acculé sur un bois. 

Sa lunette à la main, il observait parfois 

Le centre du combat, point obscur où tressaille 

La mêlée, effroyable et vivante broussaille. 

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer. 

Soudain, joyeux il dit: Grouchy ! — C'était Bliïcher ! 

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme, 

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme, 

La batterie anglaise écrasa nos carrée. 

La plaine où frissonnaient nos drapeaux déchirés 

Ne fut plus, dans les cris des mourants qu'on égorge. 

Qu'un gouffre flamboyant, rouge comme une forge: 

Gouffre où les régiment*, comme des pans de murs 

Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs 

Les hauts tambours-majors aux panaches énormes 

Où Ton entrevoyait des blessures difformes ! 

Carnage affreux! moment fatal! L'homme inquiet 

Sentit que la bataille entre se^ mains pliait. 

Derrière un mamelon la garde était massée, 

La garde, espoir suprême et suprême pensée ! 

— Allons ! faites donner la garde ! cria-t-il. — 

Et lanciers, grenadiers aux guêtres de ooutil, 



WATERLOO — NAPOLEON 107 



Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, 
Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres, 
Portant le noir colback ou le casque poli, 
Tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli, 
Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, 
Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête. 
Leur boucRe, d'un seul cri, dit : Vive l'Empereur ! 
Puis à pas lents, musique en tête, sans fureur, 
Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, 
La garde impériale entra dans la fournaise. 
Hélas! Napoléon sur sa garde penché, 
Regardait ; et, sitôt qu'ils avaient débouché, 
Sons les sombres canons crachant des jets de souffre, 
Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre. 
Fondre ces régiments de granit et d'acier, 
Comme fond une cire au souffle d'un brasier. 
Es allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoïques, 
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques ! 
Le reste de l'armée hésitait sur leurs corps 
Et regardait mourir la garde. — C'est alors 
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée, 
La Déroute, géante à la face effarée, 
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, 
Changeant subitement les drapeaux en haillons, 
A de certains moments, spectre fait de fumées, 
Se lève grandissante au milieu des armées, 
Le Déroute apparut au soldat qui s'émeut, 
Et. se tordant les bras, cria: Sauve qui peut! 
SaUve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches 
Criaient; à travers champs, fous, éperdus, farouches, 
Comme si quelque souffle avait passé sur eux, 
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux, 
Roulant dan9 les fossés, se cachant dans les seigles, 
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles, 
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil! 
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient. — En un 

[clin d'oeil, 



108 VICTOR HUGO — WATERLOO — NAPOLÉON 



Comme' s'envole au vent une paille enflammée, 
S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée, 
Et cette plaine, hélas, où l'on rêve auojurd'hui, 
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui ! 
Quarante ans sont passées, et ce coin de la terre, 
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire, 
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants, 
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants! 



*$&»&> &Sf*ê00 



II 
Le " Waterloo " des " Misérables " 

s& %* 3$ 



Ce fragment considérable est tiré du livre I, Waterloo, de 
la deuxième partie, Cosette, des Misérables. Il a été raconté 
plus haut, dans quelles conditions ces pages furent composées. 
Certes beaucoup d'idées en sont contestables au point de 
vue de la tactique et de la stratégie, voire de la politique. 
Mais Victor Hugo lui-même s'est défendu d'avoir tenté 
d'écrire une histoire militaire de la bataille. Ce qu'il a donné 
c'est l'évocation même du combat, l'atmosphère de fureur 
héroïque, de sauvage ardeur, de haine triomphante. C'est 
en visionnaire qu'il a vu cette journée qui clôt l'épopée jaco- 
bine et impériale, et nul après lui n'est parvenu à en resti- 
tuer, avec une aussi lyrique grandeur, les phases énormes et 
surhumaines. Hors-d'œuvre et chef-d'œuvre, a-t-on dit de 
ces pages. Hors-d'œuvre, peut-être, mais de quel éclatant 
et magnifique chef-d'œuvre l'art français n'eut-il point été 
privé s'il n'eut point été écrit ! Ici la puissance évocatoire 
du poète s'est manifestée avec une ampleur sans égale, 
avec un lyrisme exact et abondant auquel nul autre n'est 
comparable, et dont il est inutile de chercher l'équivalent 
dans aucune littérature étrangère. Ce hors-d'œuvre eut fait 



110 VICTOR HUGO 



la fortune de dix poètes. Mais dans l'œuvre de Victor Hugo 
n'est-il pas la moindre perle de ce fastueux et extraordi- 
naire collier ? 

3& *fc *S5» 



1 

CE qu'on rencontre en venant de nivelles 

L'an dernier (1861), par une belle matinée de 
mai, un passant, celui qui raconte cette histoire, 
arrivait de Nivelles et se dirigeait vers la Hulpe. 
Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'ar- 
bres, une large chaussée pavée ondulant sur des 
collines qui viennent l'une après l'autre, soulè- 
vent la route et la laissent retomber, et font là 
comme des vagues énormes. Il avait dépassé Lil- 
lois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, à l'ouest. 
le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la 
forme d'un vase renversé. Il venait de laisser der- 
rière lui un bois sur une hauteur, et, à l'angle 
d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce de 
potence vermoulue portant l'inscription : An- 
cienne barrière n° 4, un cabaret ayant sur sa fa- 
çade cet écriteau : Au quatre vents. Echabeau, 
café de particulier. 

Un demi-quart de lieue plus loin que ce caba- 
ret, il arriva au fond d'un petit vallon où il y a 



WATERLOO — NAPOLÉON 111 

de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans 
le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clair- 
semé mais très vert, qui emplit le vallon d'un côté 
de la chaussée, s'éparpille de l'autre dans les 
prairies et s'en va avec grâce et comme en désor- 
dre vers Braine-l'Alleud. 

Il y avait là, à droite, au bord de la route, une 
auberge, une charrette à quatre roues devant la 
porte, un grand faisceau de perches à houblon, 
une charrue, un tas de broussailles sèches près 
d'une haie vive, de la chaux qui fumait dans un 
trou carré, une échelle le long d'un vieux hangar 
à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans 
un champ où une grande affiche jaune, probable- 
ment du spectacle forain de quelque kermesse, 
volait au vent. A l'angle de l'auberge, à cota 
d'une mare où naviguait une flottille de canards, 
un sentier mal pavé s'enfonçait dans les brous- 
sailles. Ce passant y entra. 

Au bout d'une centaine de pas, après avoir 
longé un mur du quinzième siècle surmonté d'un 
pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en 
présence d'une grande porte de pierre cintrée, 
avec imposte rectiligne, dans le grave style de 
Louis XÏV, accostée de deux médaillons plans. 
Une façade sévère dominait cette porte; un mur 
perpendiculaire à la façade venait presque tou- 
cher la porte et la flanquait d'un brusque angle 
droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois 



112 VICTOR HUGO — 

herses à travers lesquelles poussaient pêle-mêle 
toutes les Heurs de mai. La porte était fermée. Elle 
avait pour clôture deux battants décrépits ornés 
d'un vieux marteau rouillé. 

Le soleil était charmant; les branches avaient 
ce doux frémissement de mai qui semble venir 
des nids plus encore que du vent. Un brave petit 
oiseau, probablement amoureux, vocalisait éper- 
dument dans un grand arbre. 

Le passant se courba et considéra dans la pierre 
à gauche, au bas du pied-droit de la porte, une 
assez large excavation circulaire ressemblant à 
l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants 
s'écartèrent et une paysanne sortit. 

Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. 

— C'est un boulet français qui a fait ça, lui 
dit-elle. 

Et elle ajouta : 

— Ce que vous voyez là, plus haut, dans la 
porte, près d'un clou, c'est le trou d'un gros bis- 
eaïen. Le biscaïen n'a pas traversé le bois. 

— Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda 
le passant. 

— Hougomont, dit la paysanne. 

Le passant se redressa. Il fit quelques pas et 
s'en alla regarder au-dessus des haies. Il aperçut 
à l'horizon à travers les arbres une espèce de 
monticule et sur ce monticule quelque chose qui, 
de loin, ressemblait à un lion. 



WATERLOO — NAPOLÉON 413 



Il était dans le champ de bataille de Water- 
loo. 



2 
HOUGOMONT 

Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le com- 
mencement de l'obstacle, la première résistance 
que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de 
l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier 
nœud sous le coup de hache. 

C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. 
Hougomont, pour l'antiquaire, c'est Hugomons. 
Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, le 
même qui dota la sixième chapellerie de l'abbaye 
de Villiers. 

Le passant poussa la porte, coudoya sous un 
porche une vieille calèche, et entra dans la cour. 

La première chose qui le frappa dans ce préau, 
ce fut une porte du seizième siècle qui y simule 
une arcade, tout étant tombé autour d'elle. L'as- 
pect monumental naît souvent de la ruine. Au- 
près de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre 
porte aux claveaux du temps de Henri IV, lais- 
sant voir les arbres d'un verger. A côté de cette 
porte un trou à fumier, des pioches et des pelles, 
quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle 
et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, 



114 VICTOR HUGO — 

un dindon qui fait la roue, une chapelle que sur- 
monte un petit clocher, un poirier en fleur en 
espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette 
cour dont la conquête fut un rêve de Napoléon. 
Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui eût 
peut-être donné le monde. Des poules y éparpil- 
lent du bec la poussière. On entend un gronde- 
ment, c'est un gros chien qui montre les dents 
et qui remplace les anglais. 

Les anglais là ont été admirables. Les quatre 
compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tête 
pendant sept heures à l'acharnement d'une ar- 
mée. 

Hougomont, vu sur la carte, en plan géomé- 
tral, bâtiments et enclos compris, présente une 
espèce de rectangle irrégulier dont un angle au- 
rait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte 
méridionale, gardée par ce mur qui la fusille à 
bout portant. Hougomont a deux portes, la porte 
méridionale, celle du château, et la porte septen- 
trionale, celle de la ferme. Napoléon envoya con- 
tre Hougomont son frère Jérôme; les divisions 
Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent, pres- 
que tout le corps de Reille y fut employé et y 
échoua, les boulets de Kellermann s'épuisèrent 
sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas trop 
de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au 
nord, et la brigade Soye ne put que l'entamer au 
sud, sans le prendre. 



WATERLOO — NAPOLÉON 115 

Les bâtiments de la ferme bordent la cour au 
sud. Un morceau de la porte nord, brisée par les 
français, pend accroché au mur. Ce sont quatre 
planches clouées sur deux traverses, et où l'on 
distingue les balafres de L'attaque. 

La porte septentrionale, enfoncée par les fran- 
çais, et à laquelle on a mis une pièce pour rem- 
placer le panneau suspendu à la muraille, s'entre- 
bâille au fond du préau; elle est coupée carré- 
ment dans un mur, de pierre en bas, de brique 
en haut, qui ferme la cour au nord. C'est une sim- 
ple porte charretière comme il y en a dans toutes 
les métairies, deux larges battants faits de plan- 
ches rustiques; au-delà, des prairies. La dispute 
de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu 
sur le montant de la porte toutes sortes d'em- 
preintes de mains sanglantes. C'est là que Bau- 
duin fut tué. 

L'orage du combat est encore dans cette cour; 
l'horreur y est visible; le bouleversement de la 
mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt; c'était 
hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les 
brèches crient; les trous sont des plaies; les ar- 
bres penchés et frissonnants semblent faire ef- 
fort pour s'enfuir. 

Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle 
ne l'est aujourd'hui. Des constructions qu'on a 
depuis jetées bas y faisaient des redans, des an- 
gles et des coudes d'équerre. 



116 VICTOR HUGO — 

Les anglais s'y étaient barricadés; les français 
y pénétrèrent, mais ne purent s'y maintenir. A 
côté de la chapelle, une aile du château, le seul 
débris qui reste du manoir d'Hougomont, se 
dresse écroulée, on pourrait dire é ventrée. Le 
château servit de donjon, la chapelle servit de 
blockhaus. On s'y extermina. Les français, arque- 
buses de toutes parts, de derrière les murailles, du 
haut des greniers, du fond des caves, par toutes 
les croisées, par tous les soupiraux par toutes 
les fentes des pierres, apportèrent des fascines et 
mirent le feu aux murs et aux hommes; la mi- 
traille eut pour réplique l'incendie. 

On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des 
fenêtres garnies de barreaux de fer, les chambres 
démantelées d'un corps de logis en brique; les 
gardes anglaises étaient embusquées dans les 
chambres; la spirale de l'escalier, crevassé du rez- 
de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme l'in- 
térieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux 
étages; les anglais, assiégés dans l'escalier, et 
massés sur les marches supérieures, avaient coupé 
les marches inférieures. Ce sont de larges dalles 
de pierre bleue qui font un monceau dans les 
orties. Une dizaine de marches tiennent encore 
au mur; sur la première est entaillée l'image d'un 
trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans 
leurs alvéoles. Tout le reste ressemble à une mâ- 
choire édentée. Deux vieux arbres sont là; l'un 




i - ai 
1) M - 



WATERLOO — NAPOLÉON 117 

est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit 
en avril. Depuis 1815 il s'est mis à pousser à tra- 
vers l'escalier. 

On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, 
redevenu calme, est étrange. On n'y a plus dit la 
messe depuis le carnage. Pourtant lautel y est 
resté, un autel de bois grossier adossé à un fond 
de pierre brute. Quatre murs lavés au lait de 
chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux petites fe- 
nêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de 
bois, au-dessus du crucifix un soupirail carré 
bouché d'une botte de foin, dans un coin, à terre, 
un vieux châssis vitré tout cassé, telle est cette 
chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en 
bois de sainte Anne, du quinzième siècle; la tête 
de l'enfant Jésus a été emportée par un biscaïen. 
Les français, maîtres un moment de la chapelle, 
puis délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont 
rempli cette masure ; elle a été fournaise ; la porte 
a brûlé, le plancher a brûlé, le christ en bois n'a 
pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on 
ne voit plus que des moignons noircis, puis s'est 
arrêté. Miracle, au dire des gens du pays. L'en- 
fant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux 
que le Christ. 

Les murs sont couverts d'inscriptions. Près 
des pieds du christ on lit ce nom : Henquinez. 
Puis ces autres : Conde de Rio Maior. Marques y 
Marquesa de Almagro (Habana). Il y a des noms 

8 



118 VICTOR HLGO — 

français avec des points d'exclamation, signes de 
colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les na- 
tions s'y insultaient. 

C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ra- 
massé un cadavre qui tenait une hache à la main. 
Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. , 

On sort de la chapelle, et à gauche on voit un 
puits. Il y en a deux dans cette cour. On de- 
mande : pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de pou- 
lie à celui-ci ? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. 
Pourquoi n'y puise-t-on plus d'eau ? Parce qu'il 
est plein de squelettes. 

Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits, se 
nommait Guillaume Van Kylsom. C'était un pay- 
san qui habitait Hougomont et y était jardinier. 
Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla 
cacher dans les bois. 

La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita 
pendant plusieurs jours et plusieurs nuits toutes 
ces malheureuses populations dispersées. Aujour- 
d'hui encore de certains vestiges reconnaissables, 
tels que de vieux troncs d'arbres brûlés, mar- 
quent la place de ces pauvres bivouacs trem- 
blants au fond des halliers. 

Guillaume Van Kylsom demeura à Hougo- 
mont « pour garder le château » et se blottit 
dans une cave. Les anglais l'y découvrirent. On 
l'arracha de sa cachette, et, à coups de plat de 
sabre, les combattants se firent servir par cet 



WATERLOO — NAPOLÉON 119 

homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume 
leur portait à boire. C'est à ce puits qu'il puisait 
l'eau. Beaucoup burent là leur dernière gorgée. 
Ce puits, où burent tants de morts, devait mourir 
lui aussi. 

Après l'action, on eut une hâte, enterrer les 
cadavres. La mort a une façon à elle de harceler 
la victoire, et elle fait suivre la gloire par la peste. 
Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits 
t * t a i t profond, on en fit un sépulcre. On y jeta 
trois cents morts. Peut-être avec trop d'empresse- 
ment. Tous étaient-ils morts ? la légende dit non. 
Il paraît que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, 
on entendit sortir du puits des voix faibles qui ap- 
pelaient. 

Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois 
murs mi-partis pierre et brique, repliés comme 
les feuilles d'un paravant et simulant une tou- 
relle carrée, l'entourent de trois côtés. Le qua- 
trième côté est ouvert. C'est par là qu'on puisait 
l'eau. Le mur du fond a une façon d'œil-de-bœuf 
informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle 
avait un plafond dont il ne reste que les poutres. 
La ferrure de soutènement du mur de droite des- 
sine une croix. On se penche, et lceil se perd 
dans un profond cylindre de brique qu'emplit un 
entassement de ténèbres. Tout autour du puits, 
le bas des murs disparaît dans les orties. 

Ce puits n'a point pour devanture la large 



120 VICTOR HUGO — 

dalle bleue qui sert de tablier à tous les puits de 
la Belgique. La dalle bleue y est remplacée par 
une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six dif- 
formes tronçons de bois, noueux et ankylosés, qui 
ressemblent à de gros ossements. Il n'a plus ni 
seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cu- 
vette de pierre qui servait de déversoir. L'eau 
des pluies s'y amasse, et de temps en temps un 
oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. 

Une maison dans cette ruine, la maison de la 
ferme, est encore habitée. La porte de cette mai- 
son donne sur la cour. A côté d'une jolie plaque 
de serrure gothique il y a sur cette porte une poi- 
gnée de fer à trèfles, posée de biais. Au moment 
où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait cette 
poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur 
français lui abattit la main d'un coup de hache 

La famille qui occupe la maison a pour grand- 
père l'ancien jardinier Van Kylsom, mort depuis 
longtemps. Une femme en cheveux gris nous dit : 
— J'étais là. J'avais trois ans. Ma sœur, plus 
grande, avait peur et pleurait. On nous a empor- 
tées dans le? bois. J'étais dans les bras de ma mère. 
On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi. 
j'imitais le canon et je faisais boum, boum. 

Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons 
dit. donne dans le verger. 

Le verger est terrible. 

11 est en trois parties, on pourrait presque dire 



WATERLOO — NAPOLÉON 121 

en trois actes. La première partie est un jardin, 
la deuxième est le verger, la troisième est un bois. 
Ces trois parties ont une enceinte commune, du 
côté de l'entrée les bâtiments du château et de la 
ferme, à gauche une haie, à droite un mur, au 
fond un mur. Le mur de droite est en brique, le 
mur du fond est en pierre. On entre dans le jar- 
din d'abord. Il est en contre-bas, planté de gro- 
seilliers, encombré de végétations sauvages, fermé 
d'un terrassement monumental en pierre de taille 
avec balustres à double renflement. C'était un jar- 
din seigneurial dans ce premier style français qui 
a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. 
Les pilastres sont surmontés de globes qui sem- 
blent des boulets de pierre. On compte encore 
quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres 
sont couchés dans l'herbe. Presque tous ont des 
éraflures de mousqueterie. Un balustre brisé est 
posé sur l'étrave comme une jambe cassée. 

C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, 
que six voltigeurs du 1 er léger, ayant pénétré là 
et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués comme 
des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat 
avec deux compagnies hanovriennes, dont une 
était armée de carabines. Les havovriens bor- 
daient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces vol- 
tigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, 
intrépides, n'ayant pour abri que les groseilliers, 
mirent un quart d'heure à mourir. 

8. 



122 VICTOR HUGO — 

On monte quelques marches, et du jardin on 
passe dans le verger proprement dit. Là, dans ces 
quelques toises carrées, quinze cents hommes 
tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble 
prêt à recommencer le combat. Les trente-huit 
meurtrières, percées par les anglais à des hau- 
teurs irrégulières, y sont encore. Devant la sei- 
zième sont couchées deux tombes anglaises en 
granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud, 
l'attaque principale venait de là. Ce mur est ca- 
ché au dehors par une grande haie vive; les fran- 
çais arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à la 
haie, la franchirent, et trouvèrent le mur, obs- 
tacle et embuscade, les gardes anglaises derrière, 
les trente-huit meurtrières faisant feu à la fois, 
un orage de mitraille et de balles; et la brigade 
Soye s'y brisa. Waterloo commença ainsi. 

Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas 
d'échelles, les français grimpèrent avec les on- 
gles. On se battit corps à corps sous les arbres. 
r oute cette herbe a été mouillée de sang. Un ba- 
taillon de Nassau, sept cents hommes, fut fou- 
droyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent 
braquées les deux batteries de Kellermann, est 
rongé par la mitraille. 

Ce verger est sensible comme un autre au mois 
de mai. Il a ses boutons d'or et ses pâquerettes, 
l'herbe y est rTaute, des chevaux de charrue y 
paissent, des cordes de crin où sèche du linge 




z S 

o c 

5 .2 



124 VICTOR HUGO — 

traversent les intervalles des arbres et font bais- 
ser la tête aux passants, on marche dans cette 
friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. 
Au milieu de l'herbe on remarque un tronc dé- 
raciné, gisant, verdissant. Le major Blackmann 
s'y est adossé pour expirer. Sous un grand ar- 
bre voisin est tombé le général allemand Duplat, 
d'une famille française réfugiée à la révocation 
de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un 
vieux pommier malade pansé avec un bandage 
de paille et de terre glaise. Presque tous les pom- 
miers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui 
n'ait sa balle ou son biscaïen. Les squelettes d'ar- 
bres morts abondent dans ce verger. Les cor- 
beaux volent dans les branches, au fond il y a un 
bois plein de violettes. 

Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massa- 
cre, le carnage, un ruisseau fait de sang anglais, 
de sang allemand et de sang français, furieuse- 
ment mêlés, un puits comblé de cadavres, le ré- 
giment de Nassau et le régiment de Brunswick 
détruits, Duplat tué, Blackmann tué, les gardes 
anglaises mutilées, vingt bataillons français sur los 
quarante du corps de Reillo, décimés, trois mille 
hommes, dans cette masure de Hougomont, sabré-, 
écharpés, égorgés, fusillés, brûlés ; et tout cela 
pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voya- 
geur : Monsieur donnez-moi trois francs; si vous 
aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo ! 



WATERLOO — NAPOLÉON 125 



3 

LE 18 JUIN 1815 

Retournons en arrière, c'est un des droits du 
narrateur, et replaçons-nous en l'année 1815, et 
même un peu avant l'époque où commence l'ac- 
tion racontée dans la première partie de ce livre. 

S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 
juin 1815, l'avenir de l'Europe était changé. 
Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont 
fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la 
fin d'Austerlitz, la providence n'a eu besoin que 
d'un peu de pluie, et un nuage traversant le ciel 
à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroule- 
ment d'un monde. 

La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blû- 
cher le temps d'arriver, n'a pu commencer qu'à 
onze heures et demie. Pourquoi ? Parce que la 
terre était mouillée. 11 a fallu attendre un peu de 
raffermissement pour que l'artillerie pût ma- 
nœuvrer. 

Napoléon était officier d'artillerie et il s'en res- 
sentait. Le fond de ce prodigieux capitaine, c'était 
l'homme qui, dans le rapport au Directoire sur 
Aboukir, disait : Tel de nos boulets a tué six 
hommes. Tous ses plans de bataille sont faits 
pour le projectile. Faire converger l'artillerie sur 



126 VICTOR HUGO — 

un point donné, c'était là sa clef de victoire. Il 
traitait la stratégie du général ennemi comme 
une citadelle, et il la battait en brèche. Il acca- 
blait le point faible de mitraille; il nouait et dé- 
nuait les batailles avec le canon. 11 y avait du 
tir dans son génie. Enfoncer les carré?, pulvériser 
les régiments, rompre les lignes, broyer et dis- 
perser les masses, tout pour lui était là, frapper, 
frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette be- 
sogne au boulet. Méthode redoutable, et qui, 
jointe au génie, a fait invincible pendant quinze 
ans ce sombre athlète du pugilat de la eruerre. 

Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur 
l'artillerie qu'il avait pour lui le nombre. Wel- 
lington n'avait que cent cinquante-neuf bouches 
à feu; Napoléon en avait deux cent quarante. 

Supposez la terre sèche, l'artillerie pouvant 
rouler, l'action commençait à six heures du ma- 
tin. La bataille était gagnée et finie à deux heu- 
res, trois heures avant la péripétie prussienne. 

Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de 
Napoléon dans la perte de cette bataille ? le nau- 
frage est-il imputable au pilote ? 

Le déclin physique évident de Napoléon se 
compliquait-il à cette époque d'une certaine di- 
minution intérieure ? les vingt ans de guerre 
avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l'âme 
comme le corps ? le vétéran se faisait-il fâcheu- 
sement sentir dans le capitaine ? en un mot, ce 



VERLOO — NAPOLÉON 

génie, comme beaucoup d'historiens considéra- 
bles l'ont cru, s éclipsait-il ? entrait-il en frénésie 
pour se déguiser à lui-même son affaiblissement ? 
commençait-il à osciller sous l'égarement d'un 
souille d'aventure ? devenait-il, chose grave dans 
un général, inconscient du péril? dans cette classe 
de grands hommes matériels qu'on peut appeler 
les géants de l'action, y a-t-il un âge pour la 
myopie du génie? La vieillesse n'a pas de prise 
sur les génies de l'idéal; pour les Dantes et les Mi- 
chel-Anges, vieillir, c'est croître; pour les Anni- 
bals et les Bonapartes, est-ce décroître ? Napoléon 
avait-il perdu le sens direct de la victoire ? en 
était-il à ne plus reconnaître l'écueil, à ne plus de- 
viner le piège, à ne plus discerner le bord crou- 
lant des abîmes ? manquait-il du flair des catas- 
trophes ? lui qui jadis savait toutes les routes du 
triomphe et qui, du haut de son char d'éclairs, 
les indiquait d'un doigt souverain, avait-il main- 
tenant cet ahurissement sinistre de mener aux 
précipices son tumultueux attelage de légions ? 
était-il pris, à quarante-six ans, d'une folie su- 
prême ? ce cocher titanique du destin n'était-il 
plus qu'un immense casse-cou ? 

Nous ne le pensons point. 

Son plan de bataille était, de l'aveu de tous, 
un chef-d'œuvre. Aller droit au centre de la ligne 
alliée, faire un trou dans l'ennemi, le couper er. 
deux, pousser la moitié britannique sur liai et la 



128 VICTOR HUGO — 

moitié prussienne sur Tongres, faire de Welling- 
ton et de Blùcher deux tronçons, enlever Mont- 
Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter l'allemand dans 
le Rhin et l'anglais dans la mer. Tout cela, pour 
Napoléon, était dans celte bataille. Ensuite on ver- 
rait. 

11 va sans dire que nous ne prétendons pas faire 
ici l'histoire de Waterloo; une des scènes généra- 
trices du drame que nous racontons se rattache à 
cette bataille, mais cette histoire n'est pas notre 
sujet; cette histoire d'ailleurs est faite, et faite 
magistralement, à un point de vue par Napoléon, 
à l'autre point de vue par toute une pléiade d'his- 
toriens. (1). Quant à nous, nous laissons les his- 
toriens aux prises; nous ne sommes qu'un témoin 
à distance, un passant dans la plaine, un cher- 
cheur penché sur cette terre pétrie de chair hu- 
maine, prenant peut-être des apparences pour des 
réalités; nous n'avons pas le droit de tenir tête, 
au nom de la science, à un ensemble de faits où 
il y a sans doute du mirage, nous n'avons ni la 
pratique militaire ni la compétence stratégique 
qui autorisenl un système; selon nous, un enchaî- 
nement de hasards domine à Waterloo les deux 
capitaines; et quand il s'agit du destin, ce mys- 
térieux accusé, nous jugeons comme le peuple, 
ce juge naïf. 

(1) Walter Scott, Lamartine. Vaulabelle, Charras, Quinet, Thiers. 




LE DERNIER CARRE 
(D'après la lithographie de Bellangé s 



WATERLOO — NAPOLÉON 120 



4 
A 



Ceux qui veulent se figurer nettement la ba- 
taille de Waterloo n'ont qu'à coucher sur le sol 
par la pensée un A majuscule. Le jambage gau- 
che de l'A est la route de Nivelles, le jambage 
droit est la route de Genappe, la corde de l'A est 
le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le 
sommet de l'A est Mont-Saint-Jean, là est Wel- 
lington ; la pointe gauche inférieure est Hougo- 
mont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte; la 
pointe droite inférieure est la Belle-Alliance, là 
est Napoléon. Un peu au-dessous du point où la 
corde de l'A rencontre et coupe le jambage droit 
est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est 
le point précis où s'est dit le mot final de la ba- 
taille. C'est là qu'on a placé le lion, symbole in- 
volontaire du suprême héroïsme de la garde im- 
périale. 

Le triangle compris au sommet de l'A, entre les 
deux jambages et la corde, est le plateau de Mont- 
Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut toute la 
bataille. 

Les ailes des deux armées s'étendent à droite 
et à gauche des deux routes de Genappe et de 



130 VICTOR HUGO — 

Nivelles; d'Erlon faisant face à Picton, Reille fai- 
sant face à Hill. 

Derrière la pointe de l'A, derrière le plateau de 
Mont-Saint-Jean, est la forêt de Soignes. 

Quant à la plaine elle-même, qu'on se re- 
présente un vaste terrain ondulant; chaque pli 
domine le pli suivant, et toutes les ondulations 
montent vers Mont-Saint- Jean, et y aboutissent 
à la forêt. 

Deux troupes ennemies sur un champ de ba- 
taille sont deux lutteurs. C'est un bras-le-corps. 
L'une cherche à faire glisser l'autre. On se cram- 
ponne à tout; un buisson est un point d'appui; 
un angle de mur est un épaulement; faute d'une 
bicoque où s'adosser, un régiment lâche pied; 
un ravalement de la plaine, un mouvement de 
terrain, un sentier transversal à propos, un bois 
un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse 
qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. 
Qui sort du champ est battu. De là, pour le chef 
responsable, la nécessité d'examiner la moindre 
touffe d'arbres et d'approfondir le moindre relief. 

Les deux généraux avaient attentivement étudié 
la plaine de Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui 
plaine de Waterloo. Dès l'année précédente, Wel- 
lington, avec une sagacité prévoyante, l'avait exa- 
minée comme un en-cas de grande bataille. Sur 
ce terrain et pour ce duel, le 18 juin, Wellington 
avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L'armée 



WATERLOO — NAPOLÉON 131 

anglaise était en haut, l'armée française en 
bas. 

Esquisser ici l'aspect de Napoléon à cheval, sa 
lunette à la main, sur la hauteur de Rossomme, à 
l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de trop. 
Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce 
profil calme sous le petit chapeau de l'école de 
Brienne, cet uniforme vert, les revers blancs ca- 
chant la plaque, la redingote cachant les épau- 
lettes, l'angle du cordon rouge sous le gilet, la 
culotte de peau, le cheval blanc avec sa housse 
de velours pourpre ayant aux coins des N couron- 
nés et des aigles, les bottes à l'écuyère sur des bas 
de soie, les éperons d'argent, l'épée de Marengo, 
toute cette figure du dernier césar est debout dans 
les imaginations, acclamée des uns, sévèrement 
regardé par les autres. 

Cette figure a été longtemps toute dans la lu- 
mière; cela tenait à un certain obscurcissement 
légendaire que la plupart des héros dégagent et 
qui voile plus ou moins longtemps la vérité; mais 
aujourd'hui l'histoire et le jour se font. 

Cette clarté, l'histoire, est impitoyable; elle a 
cela d'étrange et de divin que toute lumière 
qu'elle est et précisément parce qu'elle est lu- 
mière, elle met souvent de l'ombre là où l'on 
voyait des rayons; du même homme elle fait 
deux fantômes différents, et l'un attaque l'autre, 
et en fait justice, et les ténèbres du despote lut- 



132 VICTOR HUGO — 

tent avec l'éblouissement du capitaine. De là, 
une mesure plus vraie dans l'appréciation défini- 
tive des peuples. Babylone violée diminue Alexan- 
dre; Rome enchaînée diminue César; Jérusalem 
tuée diminue Titus. La tyrannie suit le tyran. 
C'est un malheur pour un homme de laisser der- 
rière lui de la nuit qui a sa forme. 

5 
LE (( QUID OBSCURUM » DES BATAILLES 

Tout le monde connaît la première phase de 
cette bataille; début trouble, incertain, hésitant, 
menaçant pour les deux armées, mais pour les 
anglais plus encore que pour les français. 

Il avait plu toute la nuit; la terre était défoncée 
par l'averse; l'eau s'était çà et là amassée dans 
les creux de la plaine, comme dans des cuvettes; 
sur de certains points les équipages du train en 
avaient jusqu'à l'essieu, les sous- ventrières des at- 
telages dégouttaient de boue liquide ; si les blés 
et les seigles couchés par cette cohue de charrois 
en marche n'eussent comblé les ornières et fait 
litière sous les roues, tout mouvement, particu- 
lièrement dans les vallons du côté de Papelotte, 
eût été impossible. 

L'affaire commença tard; Napoléon, nous 



WATERLOO — NAPOLÉON 133 

l'avons expliqué, avait l'habitude de tenir toute 
l'artillerie dans sa main comme un pistolet, visant 
tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et 
il avait voulu attendre que les batteries attelées 
pussent rouler et galoper librement; il fallait pour 
cela que le soleil parût et séchât le sol. Mais le 
soleil ne parut pas. Ce n'était plus le rendez-vous 
d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut 
tiré, le général anglais Colville regarda sa montre 
et constata qu'il était onze heures trente-cinq mi- 
nutes. 

L'action s'engagea avec furie, plus de furie 
peut-être que l'Empereur n'eût voulu, par l'aile 
gauche française sur Hougomont. En même 
temps Napoléon attaqua le centre en précipitant 
la brigade Quiot sur la Haie-Sainte, et Ney poussa 
l'aile droite française contre l'aile gauche anglaise 
qui s'appuyait sur Papelotte. 

L'attaque sur Hougomont avait quelque simula- 
tion; attirer là Wellington, le faire pencher à gau- 
che, tel était le plan. Ce plan eût réussi, si les 
quatre compagnies des gardes anglaises et les 
braves belges de la division Perponcher n'eussent 
solidement gardé la position, et Wellington, au 
lieu de s'y masser, put se borner à y envoyer pour 
tout renfort quatre autres compagnies de gardes 
et un bataillon de Brunswick. 

L'attaque de l'aile droite française sur Papelotte 
était à fond; culbuter la gauche anglaise, couper 



134 VICTOR HUGO — 

la route de Bruxelles, barrer le passage aux prus- 
siens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler 
Wellington sur ÏTougomont, de là sur Braine-1'Al- 
leud, de là sur Hal, rien de plus net. A part quel- 
ques incidents, cette attaque réussit. Papelotte 
fut pris; la Haie-Sainte fut enlevée. 

Détail à noter. Il y avait dans l'infanterie an- 
glaise, particulièrement dans la brigade de Kempt, 
force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos re- 
doutables fantassins, furent vaillants; leur inex- 
périence se tira intrépidement d'affaire; ils firent 
surtout un excellent service de tirailleurs, le sol- 
dat en tirailleur, un peu livré à lui-même, devient 
pour ainsi dire son propre général; ces recrues 
montrèrent quelque chose de l'invention et de la 
furie françaises. Cette infanterie novice eut de la 
verve. Ceci déplut à Wellington. 

Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille va- 
cilla. 

Tl y a dans cette journée, de midi à quatre 
heures, un intervalle obscur; le milieu de cette 
bataille est presque indistinct et participe du som- 
bre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aper- 
çoit de vastes fluctuations dans cette brume, un 
mirage vertigineux, l'attirail de guerre d'alors 
presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à 
flamme, les sabretaehe? flottantes, les buffleteries 
croisées, les gibernes à grenade, les dolmans des 
hussards, les bottes rouges à mille plis, les lourds 



WATERLOO — NAPOLÉON 135 

shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie pres- 
que noire de Brunswick mêlée à 1 infanterie écar- 
late d'Angleterre, les soldats anglais ayant aux 
entournures pour épaulettes de gros bourrelets 
blancs circulaires, les chevau-légers hanovriens 
avec leur casque de cuir oblong à bandes de cui- 
vre et à crinières de crins rouges, les écossais aux 
genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes 
guêtres blanches de nos grenadiers, des tableaux, 
non des lignes stratégiques, ce qu'il faut à Sal- 
vator Rosa, non ce qu'il faut à Gribeauval. 

Une certaine quantité de tempête se mêle tou- 
jours à une bataille. Quid obscurum, quid divi- 
num. Chaque historien trace un peu le linéament 
qui lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la 
combinaison des généraux, le choc des masses 
armées a d'incalculables reflux; dans l'action, les 
deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'au- 
tre et se déforment l'un par l'autre. Tel point du 
champ de bataille dévore plus de combattants que 
tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux 
qui boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. 
On est obligé de reverser là plus de soldats qu'on 
ne voudrait. Dépenses qui sont l'imprévu. La li- 
gne de bataille flotte et serpente comme un fil, 
les traînées de sang ruissellent illogiquement, les 
fronts des armées ondoient, les régiments entrant 
ou sortant font des caps ou des golfes, tous ces 
écueils remuent continuellement les uns devant 



136 VICTOR HUGO — 

les autres; où était l'infanterie, l'artillerie arrive; 
où était l'artillerie, accourt la cavalerie; les batail- 
lons sont des fumées. Il y avait là quelque chose, 
cherchez, c'est disparu ; les éclaircies se déplacent ; 
les plis sombres avancent et reculent; une sorte 
de vent du sépulcre pousse, refoule, enfle et dis- 
perse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une 
mêlée? une oscillation. L'immobilité d'un plan 
mathématique exprime une minute et non une 
journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces 
puissants peintres qui aient du chaos dans le 
pinceau; Rembrandt vaut mieux que Vandermeu- 
len. Vandermeulen, exact à midi, ment à trois 
heures. La géométrie trompe; l'ouragan seul est 
vrai. C'est ce qui donne à Folard le droit de con- 
tredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un 
certain instant où la bataille dégrénère en combat, 
se particularise, et s'éparpille en d'innombrables 
faits de détails qui, pour emprunter l'expression 
de Napoléon lui-même, « appartiennent plutôt à 
la biographie des régiments qu'à l'histoire de 
l'armée ». L'historien, en ce cas, a le droit évident 
de résumer. Il ne peut que saisir les contours prin- 
cipaux de la lutte, et il n'est donné à aucun nar- 
rateur, si consciencieux qu'il soit, de fixer abso- 
lument la forme de ce nuage horrible qu'on ap- 
pelle une bataille. 

Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs ar- 
més, est particulièrement applicable à Waterloo. 



WATERLOO — NAPOLÉON 137 

Toutefois, dans l'après-midi, à un certain mo- 
ment, la bataille se précisa. 

6 
QUATRE HEURES DE L'APRES-MIDI 

Vers quatre heures, la situation de l'armée an- 
glaise était grave. Le prince d'Orange comman- 
dait le centre, Hill, l'aile droite, Picton l'aile gau- 
che. Le prince d'Orange, éperdu et intrépide, 
criait aux hollando-belges : Nassau ! Brunswick ! 
jamais en arrière ! Hill, affaibli, venait s'adosser 
à Wellington, Picton était mort. Dans la même 
minute où les anglais avaient enlevé aux français 
le drapeau du 105 e de ligne, les français avaient 
tué aux anglais le général Picton d'une balle à tra- 
vers la tête. La bataille, ponr Wellington, avait 
deux points d'appui, Hougomont et la Haie- 
Sainte ; Hougomont tenait encore, mais brûlait ; 
la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand 
qui la défendait, quarante deux hommes seule- 
ment survivaient ; tous les officiers, moins cinq, 
étaient massacrés dans cette grange. Un sergent 
des gardes anglaises, le premier boxeur de l'An- 
gleterre, réputé par ses compagnons invulnéra- 
ble, y avait été tué par un petit tambour français. 
Baring était délogé, Alten était sabré. Plusieurs 

9. 



138 VICTOR HUGO — 

drapeaux étaient perdus, dont un de la division 
Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par 
un prince de la famille de Deux-Ponts. Les écos- 
sais gris n'existaient plus ; les gros dragons de 
Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cava- 
lerie avait plié sous les lanciers de Bro et sous les 
cuirassiers de Travers ; de douze cents chevaux il 
en restait six cents ; des trois lieutenants-colonels, 
deux étaient à terre, Hamilton blessé, Malter tué. 
Ponsonby était tombé, troué de sept coups de 
lance. Gordon était mort, March était mort. Deux 
divisions, la cinquième et la sixième, étaient dé- 
truites. 

Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n'y 
avait plus qu'un nœud, le centre. Ce nœud-là 
tenait toujours. Wellington le renforça. Il y ap- 
pela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela 
Chassé qui était à Braine-l'Alleud. 

Le centre de l'armée anglaise, un peu concave, 
très dense et très compact, était fortement situé. 
Il occupait le plateau de Mont-Saint-Jean, ayant 
derrière lui le village et devant lui la pente, assez 
âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de 
pierre, qui était à cette époque un bien domanial 
de Nivelles et qui marque l'intersection des routes, 
masse du seizième siècle si robuste que les boulets 
y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du pla- 
teau, les anglais avaient taillé çà et là les haies, 
fait des embrasures dans les aubépines, mis une 



WATERLOO — NAPOLÉON 139 

gueule de canon entre deux branches, crénelé les 
buissons. Leur artillerie était en embuscade sous 
les broussailles. Ce travail punique, incontesta- 
blement autorisé par la guerre qui admet le 
piège, était si bien fait que Haxo, envoyé par 
l'Empereur à neuf heures du matin pour recon- 
naître les batteries ennemies, n'en avait rien vu, 
et était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas 
d'obstacle, hors les deux barricades barrant les 
routes de Nivelles et de Genappe. C'était le mo- 
ment où la moisson est haute : sur la lisière du 
plateau, un bataillon de la brigade Kempt, le 
95 e , armé de carabines, était couché dans les 
grands blés. 

Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l'armée 
anglo-hollandaise était en bonne posture. 

Le péril de cette position était la forêt de Soi- 
gnes, alors contiguë au champ de bataille et 
coupée par les étangs de Groenendael et de Boits- 
fort. Une armée n'eût pu y reculer sans se dis- 
soudre; les régiments s'y fussent tout de suite dé- 
sagrégés. L'artillerie s'y fût perdue dans les 
marais. La retraite, selon l'opinon de plusieurs 
hommes du métier, contestée par d'autres, il est 
vrai, eût été là un sauve-qui-peut. 

Wellington ajouta à ce centre une brigade de 
Chassé, ôtée à l'aile droite, et une brigade de 
Wincke, ôtée à l'aile gauche, plus la division 
Clinton. A ses anglais, aux régiments de Halkett, 






3 



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142 VICTOR HUGO — 

à la brigade de Mitchell, aux gardes de Maitland, 
il donna comme épaulements et contre-forts l'in- 
fanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, 
les Hanovriens de Kielmansegge et les allemands 
d'Ompteda. Cela lui mit sous la main vingt-six 
bataillons. Vaile droite, comme dit Charras, fut 
rabattue derrière le centre. Une batterie énorme 
était masquée par des sacs à terre à l'endroit où 
est aujourd'hui ce qu'on appelle « le musée de 
Waterloo ». Wellington avait en outre dans un 
pli de terrain les dragons-gardes de Somerset, 
quatorze cents chevaux. C'était l'autre moitié de 
cette cavalerie anglaise, si justement célèbre. Pon- 
sonby détruit, restait Somerset. 

La batterie qui, achevée, eût été presque une re- 
doute, était disposée derrière un mur de jardin 
très bas, revêtu à la hâte d'une chemise de sacs 
de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage 
n'était pas fini; on n'avait pas eu le temps de le 
palissader. 

Wellington, inquiet, mais impassible, était à 
cheval, et y demeura toute la journée dans la 
même attitude, un peu avant du vieux moulin de 
Mont-Saint-Jean, qui existe encore sous un orme 
qu'un anglais, depuis, vandale enthousiaste, a 
acheté deux cents francs, scié et emporté. Wel- 
lington fut là froidement héroïque. Les boulets 
pleuvaient. L'aide de camp Gordon venait de 
tomber à côté de lui. Lord Hill, lui montrant un 



WATERLOO — NAPOLÉON 143 

obus qui éclatait, lui dit : — Milord, quelles sont 
vos instructions, et quels ordres nous laissez-vous, 
si vous vous faites tuer ? — De faire comme moi, 
répondit Wellington. A Clinton, il dit laconique- 
ment : — Tenir ici jusqu'au dernier homme. — 
La journée visiblement tournait mal. Wellington 
criait à ses anciens compagnons de Talavera, de 
Vittoria et de Salamanque : — Boys (garçons) ! 
est-ce qu'on peut songer à lâcher pied ? pensez à 
la vieille Angleterre ! 

Vers quatre heures, la ligne anglaise s'ébranla 
en arrière. Tout à coup on ne vit plus sur la crête 
du plateau que l'artillerie et les tirailleurs, le reste 
disparut; les régiments chassés par les obus ft les 
boulets français, se replièrent dans le fond que 
coupe encore aujourd'hui le sentier de service de 
la ferme de Mont-Saint-Jean, un mouvement ré- 
trograde se fît, le front de bataille anglais se dé- 
roba, Wellington recula. — Commencement de 
retraite ! cria Napoléon. 

7 

NAPOLÉON DE BONNE HUMEUR 

L'Empereur, quoique malade et gêné à cheval 
par une souffrance locale, n'avait jamais été de si 
bonne humeur que oe jour-là. Depuis le matin, 
son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, 



144 VICTOR HUGO — 

cette âme profonde, masquée de marbre, rayon- 
nait aveuglément. L'homme qui avait été sombre 
à Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plus grands 
prédestinés font de ces contre-sens. Nos joies sont 
de l'ombre. Le suprême sourire est à Dieu. 

Ridet Cœsar, Pompeius flebit, disaient les lé- 
gionnaires de la légion Fulminatrix. Pompée cette 
fois ne devait pas pleurer, mais il est certain que 
César riait. 

Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant à 
cheval, sous l'orage et sous la pluie, avec Ber- 
trand, les collines qui avoisinent Rossomme, sa- 
tisfait de voir la longue ligne des feux anglais 
illuminant tout l'horizon de Frischemont à Brai- 
ne-1'Alleud, il lui avait semblé que le destin, as- 
signé par lui à jour fixe sur le champ de Water- 
loo, était exact; il avait arrêté son cheval, et était 
demeuré quelque temps immobile, regardant les 
éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait entendu 
ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mys- 
térieuse : « Nous sommes d'accord. » Napoléon 
se trompait. Ils n'étaient plus d'accord. 

Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous 
les instants de cette nuit-là avaient été marqués 
pour lui par une joie. Il avait parcouru toute la 
ligne des grand'gardes, en s'arrêtant çà et là pour 
parler aux vedettes. A deux heures et demie, près 
du bois d'Hougomont, il avait entendu le pas 
d'une colonne en marche; il avait cru un moment 



H [TERLOO — NAPOLÉON 145 

à la reculade de Wellington. Il avait dit : C'est 
V arrière-garde anglaise qui sébranle pour dé- 
camper. Je ferai prisonniers les six mille an- 
glais qui viennent d'arriver à Ostende. Il causait 
avec expansion; il avait retrouvé cette verve du 
débarquement du 1 er mars, quand il montrait au 
grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe 
Juan, en s'écriant : — Eh bien, Bertrand voilà 
déjà du renfort ! La nuit du 17 au 18 juin, il rail- 
lait Wellington. — Ce petit anglais a besoin d'une 
leçon, disait Napoléon. La pluie redoublait; il ton- 
nait pendant que l'Empereur parlait. 

A trois heures et demie du matin, il avait perdu 
une illusion ; des officiers envoyés en reconnais- 
sance lui avaient annoncé que l'ennemi ne faisait 
aucun mouvement. Rien ne bougeait ; pas un feu 
de bivouac n'était éteint. L'armée anglaise dor- 
mait. Le silence était profond sur la terre : il 
n'y avait de bruit que dans le ciel. A quatre heu- 
res, un paysan lui avait été amené par les cou- 
reurs ; ce paysan avait servi de guide à une bri- 
gade de cavalerie anglaise, probablement la bri- 
gade Vivian, qui allait prendre position au village 
d'Ohain, à l'extrême gauche. A cinq heures, deux 
déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils ve- 
naient de quitter leur régiment, et que l'armée 
anglaise attendait la bataille. — Tant mieux ! 
s'était écrié Napoléon. J'aime encore mieux les 
culbuter que les refouler. 



146 VICTOR HUGO — 

Le matin, sur la berge qui fait l'angle du che- 
min de Plancenoit, il avait mis pied à terre dans 
la boue, s'était fait apporter de la ferme de Ros- 
somme une table de cuisine et une chaise de pay- 
san, s'était assis, avec une botte de paille pour 
tapis, et avait déployé sur la table la carte du 
champ de bataille, en disant à Soult : Joli échi- 
quier ! 

Par suite des pluies de la nuit, les convois de 
vivrss, empêtrés dans des routes défoncées, 
n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait 
pas dormi, était mouillé, et était à jeun; cela 
n'avait pas empêché Napoléon de crier allègre- 
ment à Ney : Nous avons quatre-vingt-dix chan- 
ces sur cent. A huit heures, on avait apporté le 
déjeuner de l'Empereur. Il y avait invité plu- 
sieurs généraux. Tout en déjeunant, on avait ra- 
conté que Wellington était l'avant-veille au bal à 
Bruxelles, chez la duchesse de Richmond, et 
Soult, rude homme de guerre avec sa figure d'ar- 
chevêque, avait dit : Le bal, c'est aujourd'hui. 
L'Empereur avait plaisanté Ney qui disait : Wel- 
lington ne sera pas assez simple pour attendre 
Votre Majesté. C'était là d'ailleurs sa manière. Il 
badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. Le 
fond de son caractère était une humeur enjouée, 
dit Gourgaud. Il abondait en plaisanteries, plu- 
tôt bizarres que spirituelles, dit Benjamin Cons- 
tant. Ces gaîtés de géant valent la peine qu'on y 



WATERLOO — NAPOLÉON 147 

insiste. C'est lui qui avait appelé ses grenadiers 
<( les grognards »; il leur pinçait l'oreille, il leur 
tirait la moustache. L'Empereur ne faisait que 
nous faire des niches; ceci est un mot de l'un 
d'eux. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe 
en France, le 27 février, en pleine mer, le brick 
de guerre français le Zéphir ayant rencontré le 
brick l'Inconstant où Napoléon était caché et 
ayant demandé à Y Inconstant des nouvelles de 
Napoléon, l'Empereur, qui avait encore en ce mo- 
ment-là à son chapeau la cocarde blanche et ama- 
rante semée d'abeilles, adoptée par lui à l'île 
d'Elbe, avait pris en riant le porte-voix et avait 
répondu lui-même : L'Empereur se porte bien. 
Qui rit de la sorte est en familiarité avec les évé- 
nements. Napoléon avait eu plusieurs accès de 
rire pendant le déjeuner de Waterloo. Après le 
déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure, puis 
deux généraux s'étaient assis sur la botte de 
paille, une plume à la main, une feuille de pa- 
pier sur le genou, et l'Empereur leur avait dicté 
l'ordre de la bataille. 

A neuf heures, à l'instant où l'armée française, 
échelonnée et mise en mouvement sur cinq colon- 
nes, s'était déployée, les divisions sur deux lignes 
l'artillerie entre les brigades, musique en tête, 
battant aux champs, avec les roulements des tam- 
bours et les sonneries des trompettes, puissante, 
vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de 



148 VICTOR HUGO — 

bayonnettes sur l'horizon, l'Empereur, ému s'était 
écrié à deux reprises : Magnifique ! magnifique ! 

De neuf heures à dix heures et demie, toute 
l'armée, ce qui semble incroyable, avait pris po- 
sition et s'était rangée sur six lignes, formant, 
pour répéter l'expression de l'Empereur, « la fi- 
gure de six V. » Quelques instants après la for- 
mation du front en bataille, au milieu de ce pro- 
fond silence de commencement d'orage qui pré- 
cède les mêlées, voyant défiler les trois batteries 
de douze, détachées sur son ordre des trois corps 
de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destinées à 
commencer l'action en battant Mont-Saint-Jean 
où est l'intersection des routes de Nivelles et de 
Genappe, l'Empereur avait frappé sur l'épaule 
de Haxo en lui disant : Voilà vingt-quatre belles 
filles, général. 

Sûr de l'issue, il avait encouragé d'un sourire, 
à son passage devant lui, la compagnie de sapeurs 
du premier corps, désignée par lui pour se bar- 
ricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le village en- 
levé. Toute cette sérénité n'avait été traversée que 
par un mot de pitié hautaine; en voyant à sa 
gauche, à un endroit où il y a aujourd'hui une 
grande tombe, se masser avec leurs chevaux su- 
perbes ces admirables écossais gris, il avait dit : 
C'est dommage. 

Puis il était monté à cheval, s'était porté en 
avant de Rossomme, et avait choisi pour obser- 



WATERLOO — NAPOLÉON 149 

vatoire une étroite croupe de gazon à droite de la 
route de Genappe à Bruxelles, qui fut sa seconde 
station pendant la bataille. La troisième station, 
celle de sept heures du soir, entre la Belle- Alliance 
et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre 
assez élevé qui existe encore et derrière lequel la 
garde était massée dans une déclivité de la plaine. 
Autour de ce tertre, les boulets ricochaient sur le 
pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. Comme à 
Brienne, il avait sur sa tète le sifflement des balles 
et des biscaïens. On a ramassé, presque à l'endroit 
où étaient les pieds de son cheval, des boulets ver- 
moulus, de vieilles lames de sabre et des projecti- 
les informes, mangés de rouille. Scabra rabigine. 
Il y a quelques années, on y a déterré un obus de 
soixante, encore chargé, dont la fusée s'était bri- 
sée au ras de la bombe. C'est à cette dernière sta- 
tion que l'Empereur disait à son guide Lacoste, 
paysan hostile, effaré, attaché à la selle d'un hus- 
sard, se retournante chaque paquet de mitraille, 
et tâchant de se cacher derrière lui : — Imbécile ! 
c'est honteux, ta vas te faire tuer dans le dos. 
Celui qui écrit ces lignes a trouvé lui-même dans 
le talus friable de ce tertre, en creusant le sable, 
les restes du col d'une bombe désagrégés par 
l'oxyde de quarante-six années, et de vieux tron- 
çons de fer qui cassaient comme des bâtons de su- 
reau entre ses doigts. 

Les ondulations des plaines diversement incli- 



150 VICTOR HUGO — 

nées où eut lieu la rencontre de Napoléon et de 
Wellington ne sont plus, personne ne l'ignore, 
ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. En prenant à 
ce champ funèbre de quoi lui faire un monument, 
on lui a ôté son relief réel, et l'histoire décon- 
certée ne s'y reconnaît plus. Pour le glorifier, on 
l'a défiguré. Wellington, deux ans après, re- 
voyant Waterloo, s'est écrié : On m'a changé mon 
champ de bataille! Là où est aujourd'hui la grosse 
pyramide de terre surmontée du lion, il y avait 
une crête qui, vers la route de Nivelles, s'abais- 
sait en rampe praticable, mais qui, du côté de 
la chaussée de Genappe, était presque un escarpe- 
ment. L'élévation de cet escarpement peut en- 
core être mesurée aujourd'hui par la hauteur des 
deux tertres des deux grandes sépultures qui en 
caissent la route de Genappe à Bruxelles; l'une, 
le tombeau anglais, à gauche; l'autre, le tombeau 
allemand, à droite. Il n'y a point de tombeau 
français. Pour la France, toute cette plaine est sé- 
pulcre. Grâce aux mille et mille charretées de 
terre employées à la butte de cent cinquante pieds 
de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau 
de Mont-Saint- Jean est aujourd'hui accessible en 
pente douce; le jour de la bataille, surtout du 
côté de la Haie-Sainte, il était d'un abord âpre et 
abrupt. Le versant là était si incliné que les ca- 
nons anglais ne voyaient pas au-dessous d'eux la 
ferme située au fond du vallon, centre du combat. 



WATERLOO — NAPOLÉON 151 

Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore raviné 
cette roideur, la fange compliquait la montée, et 
non seulement on gravissait, mais on s'embour- 
bait. Le long de la crête du plateau courait une 
sorte de fossé impossible à deviner pour un ob- 
servateur lointain. 

Qu'était-ce que ce fossé ? Disons-le. Braine-1'Al- 
leud est un village de Belgique, Ohain en est un 
autre. Ces villages, cachés tous les deux dans 
des courbes de terrains, sont joints par un che- 
min d'une lieue et demie environ qui traverse une 
plaine à niveau ondulant, et souvent entre et 
s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce 
qui fait que sur divers points cette route est un 
ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route 
coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean en- 
tre les deux chaussées de Genappe et de Nivelles ; 
seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied avec 
la plaine; elle était alors chemin creux. On lui 
a pris ses deux talus pour la butte-monument 
Cette route était et est encore une tranchée dans 
la plus grande partie de son parcours; tranchée 
creuse quelquefois d'une douzaine de pieds et 
dont les talus trop escarpés s'écroulaient çà et là, 
surtout en hiver, sous les averses. Des accidents 
y arrivaient. La route était si étroite à l'entrée de 
Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé 
par un chariot, comme le constate une croix de 
pierre debout près du cimetière qui donne le nom 



152 VICTOR HUGO — 

du mort. Monsieur Bernard Debrye, marchand à 
Bruxelles, et la date de l'accident, février 1637 (1). 
Elle était si' profonde sur le plateau du Mont- 
Saint-Jean, qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y 
avait été écrasé en 1783 par un éboulement du 
talus, comme le constatait une autre croix de 
pierre dont le faîte a disparu dans les défriche- 
ments, mais dont le piédestal renversé est encore 
visible aujourd'hui sur la pente du gazon à gau- 
che de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme 
de Mont-Saint-Jean. 

Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien 
n'avertissait, bordant la crête de Mont-Saint-Jean, 
fossé au sommet de l'escarpement, ornière ca- 
chée dans les terres, était invisible, c'est-à-dire 
terrible. 

8 

L'EMPEREUR FAIT UNE QUESTION AU GUIDE LACOSTE 

Donc, le matin de Waterloo, Napoléon était 
content. 



(1) Voici l'inscription : 

DOM 
GY A ÉTÉ ÉCRASÉ 

PAR MALHEUR 

SOUS ON CHARIOT 

MONSIEUR BERNARD 

DE RRYE MARCHAND 

A BRUXELLE LE ^illisible) 

FEBVRIER 1637 




" Le coq chantant " d'Auguste Cain, 
qui surmontera la colonne Hugo, à Waterloo. 

(Susse frères, éditeurs.) 



WATERLOO — NAPOLÉON 153 

Il avait raison; le plan de bataille, conçu par 
lui, nous l'avons constaté, était en effet admira- 
ble. 

Une fois la bataille engagée, ses péripéties très 
diverses, la résistance d'Hougomont, la ténacité 
de la Haie-Sainte, Baudin tué, Foy mis hors de 
combat, la muraille inattendue où s'était brisée la 
brigade Soye, l'étourderie fatale de Guilleminot 
n'ayant ni pétards, ni sacs à poudre, l'embourbe- 
ment des batteries, les quinze pièces sans escorte 
culbutées par Uxbridge dans un chemin creux, 
le peu d'effet de bombes tombant dans les lignes 
anglaises, s'y enfouissant dans le sol détrempé 
par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des 
volcans de boue, de sorte que la mitraille se chan- 
geait en éclaboussure, l'inutilité de la démonstra- 
tion de Pire sur Braine-l'Alleud, toute cette ca- 
valerie, quinze escadrons, à peu près annulée, 
l'aile droite anglaise mal inquiétée, l'aile gauche 
mal entamée, l'étrange malentendu de Ney mas- 
sant, au lieu de les échelonner, les quatre divi- 
sions du premier corps, des épaisseurs de vingt- 
sept rangs, et des fronts de deux cents hommes li- 
vrés de la sorte à la mitraille, l'effrayante trouée 
des boulets dans ces masses, les colonnes d'atta- 
que désunies, la batterie d'écharpe brusquement 
démasquée sur leur flanc, Bourgeois, Donzelot et 
Durutte compromis, Quiot repoussé, le lieutenant 
Vieux, cet hercule sorti de l'école polytechnique, 

10 



154 VICTOR HUGO — 

blessé au moment où il enfonçait à coup de hache 
la porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant 
de la barricade anglaise barrant le coude de la 
route de Genappe, à Bruxelles, la division Mar- 
cognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fu- 
sillée à bout portant dans les blés par Best et Pack, 
sabrée par Ponsonby, sa batterie de sept pièces 
enclouée, le prince de Saxe-Weimar tenant et 
gardant, malgré le comte d'Erlon, Frischamont 
et Smohain, le drapeau du 105 e pris, le drapeau 
du 45 e pris, ce hussard noir prussien arrêté par 
les coureurs de la colonne volante de trois cents 
chasseurs battant l'estrade entre Wavre et Plan- 
cenoit, les choses inquiétantes que ce prisonnier 
avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents 
hommes tués en moins d'une heure dans le verger 
d'Hougomont, les dix-huit cents hommes couchés 
en moins de temps encore autour de la Haie- 
Sainte, tous ces incidents orageux, passant comme 
les nuées de la bataille devant Napoléon, avaient 
à peine troublé son regard et n'avaient point as- 
sombri cette face impériale de la certitude. Na- 
poléon était habitué à regarder la guerre fixe- 
ment; il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addi- 
tion poignante du détail ; les chiffres lui impor- 
taient peu, pourvu qu'il donnassent ce total : vic- 
toire; que les commencements s'égarassent, '1 ne 
s'en alarmait point, lui qui se croyait maître et 
possesseur de la fin; il savait attendre, se suppo- 



WATERLOO — NAPOLÉON 155 

sant hors de question, et il traitait le destin degal 
à égal. 11 paraissait dire au sort : tu n'oserais 
pas. 

Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentait 
protégé dans le bien et toléré dans le mal. Il avait 
ou croyait avoir pour lui, une connivence, on 
pourrait presque dire une complicité des évé- 
nements, équivalente à l'antique invulnérabi- 
lité. 

Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina, 
Leipsick et Fontainebleau, il semble qu'on pour- 
rait se défier de Waterloo. Un mystérieux fron- 
cement de sourcil devient visible au fond du 
ciel. 

Au moment où Wellington rétrograda, Napo- 
léon tressaillit.il vit subitement le plateau de Mont- 
Saint-Jean se dégarnir et le front de l'armée an- 
glaise disparaître. Elle se ralliait, mais se déro- 
bait. L'Empereur se souleva à demi sur ses 
étriers. L'éclair de la victoire passa dans ses 
yeux. 

Wellington acculé à la forêt de Soignes et dé- 
truit, c'était le terrassement définitif de l'An- 
gleterre par la France; c'était Crécy, Poitiers, 
Malplaquet et Ramillies vengés. L'homme de Ma- 
rengo raturait Azincourt. 

L'Empereur alors, méditant la péripétie ter- 
rible, promena une dernière fois sa lunette sur 
tous les points du champ de bataille. Sa garde, 



156 VICTOR HUGO — 

l'arme au pied derrière lui, l'observait d'en bas, 
avec une sorte de religion. Il songeait ; il exami- 
nait les versants, notait les pentes, scrutait le bou- 
quet d'arbres, le carré de seigles, le sentier ; il 
semblait compter chaque buisson. Il regarda avec 
quelque fixité les barricades anglaises des deux 
chaussées, deux larges abatis d'arbres, celle de la 
chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, 
armée de deux canons, les seuls de toute l'artillerie 
anglaise qui vissent le fond du champ de bataille, 
et celle de la chaussée de Nivelles où étincelaient les 
bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. II 
remarqua près de cette barricade la vieille chapelle 
de Saint-Nicolas peinte en blanc qui est à l'angle 
de la traversée vers Braine-l'Alleud. Il se pencha 
et parla à demi-voix au guide Lacoste. Le guide 
fit un signe de tête négatif, probablement per- 
fide. 

L'Empereur se redressa et se recueillit. 

Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu'à 
achever ce recul par un écrasement. 

Napoléon, se retournant brusquement, expédia 
une estafette à franc étrier à Paris pour y annon- 
cer que la bataille était gagnée. 

Napoléon était un de ces génies d'où sort le 
tonnerre. 

Il venait de trouver son coup de foudre. 

Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud 
d'enlever le pîateau de Mont-Saint- Jean. 



WATERLOO — NAPOLÉON l r »7 



9 

l'inattendu 

Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un 
front d'un quart de lieue. C'étaient des hommes 
géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt- 
six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les 
appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les 
cent six gendarmes d'élite, les chasseurs de la 
garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et 
les lanciersdela garde, huit cent quatre-vingts lan- 
ces. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse 
de fer battu, avec les pistolets d'arçon dans les 
fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l'ar- 
mée les avait admirés, quand, à neuf heures, les 
clairons sonnant, toutes les musiques chantant 
Veillons au salut de l'Empire, ils étaient venus, 
colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, 
l'autre à leur centre, se déployer sur deux rangs 
entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et 
prendre leur place de bataille dans cette puissante 
deuxième ligne, si savamment composée par Na- 
poléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche 
les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité 
de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour 
ainsi dire, deux ailes de fer. 

L'aide de camp Bernard leur porte l'ordre de 

10. 



158 VICTOR HUGO - 

l'Empereur. Ney lira son épée et prit la tête. Les 
escadrons énormes s'ébranlèrent. 

Alors on vit un spectacle formidable. 

Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et 
trompettes au vent, formée en colonne par divi- 
sion, descendit d'un même mouvement et comme 
un seul homme, avec la précision d'un bélier de 
bronze qui ouvre une brèche, la colline de la 
Belle-Alliance, s'enfonça dans le fond redoutable 
où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut 
dans la fumée, puis, sortant de cette ombre, repa- 
rut de l'autre côté du vallon, toujours compacte 
et serrée, montant au grand trot, à travers un 
nuage de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable 
pente de boue du plateau de Mont-Saint-Jean. Ils 
montait, graves, menaçants, imperturbables; 
dans les intervalles de la mousqueterie et de l'ar- 
tillerie, on entendait ce piétinement colossal. 
Etant deux divisions, ils étaient deux colonnes; 
la division Wathier avait la droite, la division De- 
lord avait la gauche. On croyait voir de loin s'al- 
longer vers la crête du plateau deux immenses 
couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme 
un prodige. 

Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise 
de la grande redoute de la Moskowa par la grosse 
cavalerie; Murât y manquait, mais Ney s'y re- 
trouvait. Il semblait que cette masse était devenue 
monstre et n'eût qu'une âme. Chaque escadron 




****£•*—- 'y 



LE LION DE WATERLOO 
'roquis pris par Victor Hugo à Waterloo pendant son séjour de 1861.) 



160 VICTOR HUGO — 

ondulait et se gonflait comme un anneau du po- 
lype. On les apercevait à travers une vaste fumée 
déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de 
sabres, bondissement orageux des croupes des 
chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte dis- 
cipliné et terrible; là-dessus les cuirasses, comme 
les écailles sur l'hydre. 

Ces récits semblent d'un autre âge. Quelque 
chose de pareil à cette vision apparaissait sans 
doute dans les vieilles épopées orphiques racon- 
tant les hommes-chevaux, les antiques hippanthro- 
pes, ces titans à face humaine et à poitrail éques- 
tre dont le galop escalada l'Olympe, horribles, in- 
vulnérables, sublimes; dieux et bêtes. 

Bizarre coïncidence numérique, vingt-six ba- 
taillons allaient recevoir ces vingt-six escadrons. 
Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la bat- 
terie masquée, l'infanterie anglaise, formée en 
treize carrés, deux bataillons par carré, et sur 
deux lignes, sept sur la première, six sur la se- 
conde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce 
qui allait venir, calme, muette, immobile, atten- 
dait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cui- 
rassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter 
cette marée d'hommes. Elle entendait le grossis- 
sement du bruit des trois mille chevaux, le frap- 
pement alternatif et symétrique des sabots au 
grand trot, le froissement des cuirasses, le clique- 
tis des sabres, et une sorte de grand souffle farou- 



WATERLOO — NAPOLÉON 161 

che. Il y eut un silence redoutable, puis, subite- 
ment, une longue file de bras levés brandissant 
des sabres apparut au-dessus de la crête, et les cas- 
ques, et les trompettes, et les étendards, et trois 
mille têtes à moustaches grises criant : Vive l'Em- 
pereur ! Toute cette cavalerie déboucha sur le pla- 
teau, et ce fut comme l'entrée d'un tremblement 
de terre. 

Tout à coup, chose tragique, à la gauche des 
Anglais, à notre droite, la tête de colonne des cui- 
rassiers se cabra avec une clameur effroyable. Par- 
venus au point culminant de la crête, effrénés, 
tout à leur furie et à leur course d'extermination 
sur les carrés et les canons, les cuirassiers venaient 
d'apercevoir entre eux et les anglais un fossé, une 
fosse. C'était le chemin creux d'Ohain. 

L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, 
inattendu, béant, à pic sous les pieds des chevaux, 
profond de deux toises entre son double talus; le 
second rang y poussa le premier, et le troisième y 
poussa le second; les chevaux se dressaient, se 
rejetaient en arrière, tombaient sur la croupe, 
glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et bou- 
leversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, 
toute la colonne n'était plus qu'un projectile, la 
force acquise pour écraser les anglais écrasa les 
français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre 
que comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle- 
mêle se broyant les uns les autres, ne faisant 



162 VICTOR HUGO — 

qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette fosse 
fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et 
le reste passa. Presque un tiers de la brigade Du- 
bois croula dans cet abîme. 

Ceci commença la perte de la bataille. 

Une tradition locale, qui exagère évidemment, 
dit que deux mille chevaux et quinze cents hom- 
mes furent ensevelis dans le chemin creux 
d'Ohain. Ce chiffre vraisemblablement comprend 
tous les autres cadavres qu'on jeta dans ce ravin 
le lendemain du combat. 

Notons en passant que c'était cette brigade Du- 
bois, si funestement éprouvée, qui, une heure au- 
paravant, chargeant à part, avait enlevé le dra- 
peau du bataillon de Lunebourg. 

Napoléon, avant d'ordonner cette charge des 
cuirassiers de Milhaud, avait scruté le terrain, 
mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne fai- 
sait pas même une ride à la surface du plateau. 
Averti pourtant et mis en éveil par la petite cha- 
pelle blanche qui en marque l'angle sur la chaus- 
sée de Nivelles, il avait fait, probablement sur 
l'éventualité d'un obstacle, une question au guide 
Lacoste. Le guide avait répondu non. On pourrait 
presque dire que de ce signe de tête d'un paysan 
est sortie la catastrophe de Napoléon. 

D'autres fatalités encore devaient surgir. 
Etait-il possible que Napoléon gagnât cette ba- 
taille? nous répondons non. Pourquoi? À cause de 



WATERLOO — NAPOLÉON 163 

Wellington ? à cause de Blùcher ? Non. A cause de 
Dieu. 

Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n'était 
plus dans la loi du dix-neuvième siècle. Une autre 
série de faits se préparait, où Napoléon n'avait 
plus de place. La mauvaise volonté des événe- 
ments s'était annoncée de longue date. 

Il était temps que cet homme vaste tombât. 

L'excessive pesanteur de cet homme dans la des- 
tinée humaine troublait l'équilibre. Cet individu 
comptait à lui seul plus que le groupe universel. 
Ces pléthores de toute la vitalité humaine concen- 
trée dans une seule tête, le monde montant au 
cerveau d'un homme, cela serait mortel à la civi- 
lisation, si cela durait. Le moment était venu pour 
l'incorruptible équité suprême d'aviser. Proba- 
blement les principes et les éléments, d'où dé- 
pendent, les gravitations régulières dans l'ordre 
moral comme dans l'ordre matériel, se plai- 
gnaient. Le sang qui fume, le trop-plein des cime- 
tières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers 
redoutables. Il y a, quand la terre souTfre d'une 
surcharge, de mystérieux gémissements de l'om- 
bre, que l'abîme entend. 

Napoléon avait été dénoncé dans l'infini, et sa 
chute était décidée. 

Il gênait Dieu. 

Waterloo n'est point une bataille : c'est le chan- 
gement de front de l'univers. 



164 VICTOR HUGO — 

10 
LE PLATEAU DE MONT-SAINT JEAN 

En même temps que le ravin, la batterie s'était 
démasquée. 

Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent 
les cuirassiers à bout portant. L'intrépide général 
Delord fit le salut militaire à la batterie anglaise. 

Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée 
au galop dans les carrés. Les cuirassiers n'eurent 
pas même le temps d'arrêt. Le désastre du chemin 
creux les avait décimés, mais non découragés. 
C'étaient de ces hommes qui, diminués de nom- 
bre, grandissent de cœur. 

La colonne Wathier seule avait souffert du dé- 
sastre ; la colonne Delord, que Ney avait fait ob- 
liquer à gauche, comme s'il pressentait l'embû- 
che, était arrivée entière. 

Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. 

Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents, 
pistolets au poing, telle fut l'attaque. 

Il y a des moments dans les batailles où l'âme 
durcit l'homme jusqu'à changer le soldat en sta- 
tue, et où toute cette chair se fait granit. Les ba- 
taillons anglais, éperdument assaillis, ne bou- 
gèrent pas. 

Alors ce fut effrayant. 



WATERLOO — NAPOLÉON 165 

Toutes les faces des carrés anglais furent atta- 
quées à la fois. Un tournoiement frénétique les en- 
veloppa. Cette froide infanterie demeura impas- 
sible. Le premier rang, genou en terre, recevait 
les cuirassiers sur les bayonnettes, le second rang 
les fusillait ; derrière le second rang les canon- 
niers chargeaient les pièces, le front carré s'ou- 
vrait, laissait passer une éruption de mitraille et 
se refermait. Les cuirassiers répondaient par 
l'écrasement. Leurs grands chevaux se cabraient, 
enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les 
bayonnettes et tombaient, gigantesques, au milieu 
de ces quatre murs vivants. Les boulets faisaient 
des trouées dans les cuirassiers, les cuirassiers fai- 
saient des brèches dans les carrés. Des files 
d'hommes disparaissaient broyées sous les che- 
vaux. Les bayonnettes s'enfonçaient dans les ven- 
tres de ces centaures. De là une difformité de bles- 
sures qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. Les car- 
rés, rongés par cette cavalerie forcenée, se rétré- 
cissaient sans broncher. Inépuisables en mitraille, 
ils faisaient explosion au milieu des assaillants. 
La figure de ce combat était monstrueuse. Ces 
carrés n'étaient plus des bataillons, c'étaient des 
cratères ; ces cuirassiers n'étaient plus une cava- 
lerie, c'était une tempête. Chaque carré était un 
volcan attaqué par un nuage; la lave combattait 
la foudre. 

Le carré extrême de droite, le plus exposé de 

il 



166 VICTOR HUGO — 

tous, étant en l'air, fut presque anéanti dès les 
premiers chocs. Il était formé du 75 e régiment de 
higlanders. Le joueur de cornemuse au centre, 
pendant qu'on s'exterminait autour de lui, bais- 
sant dans une inattention profonde son œil mélan- 
colique plein du reflet des forêts et des lacs, assis 
sur un tambour, son pibroch sous le bras, jouait 
les airs de la montagne. Ces écossais mouraient en 
pensant au Ben Lothian, comme les grecs en se 
souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abat- 
tant le pibroch et le bras qui le portait, fit cesser 
le chant en tuant le chanteur. 

Les cuirassiers, relativement peu nombreux, 
amoindris par la catastrophe du ravin, avaient là 
contre eux presque toute l'armée anglaise, mais ils 
se multipliaient, chaque homme valant dix. Ce- 
pendant quelques bataillons hanovriens plièrent. 
Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si Na- 
poléon, en ce moment-là même, eût songé à son 
infanterie, il eût gagné la bataille. Cet oubli fut sa 
grande faute fatale. 

Tout à coup les cuirassiers assaillants se senti- 
rent assaillis. La cavalerie anglaise était sur leur 
dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset; 
Somerset, c'étaient les quatorze cents dragons- 
gardes. Somerset avait à sa droite Dornberg avec 
les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip 
avec les carabiniers belges; les cuirassiers, atta- 
qués en flanc et en tête, en avant et en arrière, par 



WATERLOO — NAPOLÉON 167 

l'infanterie et par la cavalerie, durent faire face 
de tous les côtés. Que leur importait ? ils étaient 
tourbillon. La bravoure devint inexprimable. 

En outre, ils avaient derrière eux la batterie 
toujours tonnante. 11 fallait cela pour que ces 
hommes fussent blessés dans le dos. Une de leurs 
cuirasses, trouée à l'omoplate gauche d'un bis- 
caïen, est dans la collection du musée de Water- 
loo. 

Pour de tels français, il ne faut pas moins que 
de tels anglais. 

Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, 
une furie, un vertigineux emportement d'âmes 
et de courages, un ouragan d'épées-éclairs. En 
un instant les quatorze cents dragons-gardes ne 
furent plus que huit cents; Fuller, leur lieute- 
nant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les 
lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. 
Le plateau de Mont-Saint-Jean fut pris, repris, 
pris encore. Les cuirassiers quittaient la cavalerie 
pour retourner à l'infanterie, ou, pour mieux 
dire, toute cette cohue formidable se colletait sans 
que l'un lâchât l'autre. Les carrés tenaient tou- 
jours. Il y eut douze assauts. Ney eut quatre che- 
vaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta 
sur le plateau. Cette lutte dura deux heures. 

L'armée anglaise en fut profondément ébran- 
lée. Nul doute que, s'ils n'eussent été affaiblis 
dans leur premier choc par le désastre du chemin 



168 VICTOR HUGO — 

creux, les cuirassiers n'eussent culbuté le centre 
et décidé la victoire. Cette cavalerie extraordinaire 
pétrifia Clinton qui avait vu Talavera et Badajoz. 
Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait hé- 
roïquement. Il disait à demi-voix : sublime! (1). 

Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur 
treize, prirent ou enclouèrent soixante pièces de 
canon, et enlevèrent aux régiments anglais six 
drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs 
de la garde allèrent porter à l'Empereur devant la 
ferme de la Belle- Alliance. 

La situation de Wellington avait empiré. Cette 
étrange bataille était comme un duel entre deux 
blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout en 
combattant et en se résistant toujours, perdent 
tout leur sang. Lequel des deux tombera le pre- 
mier? 

La lutte du plateau continuait. 

Jusqu'où sont allés les cuirassiers ? personne ne 
saurait le dire. Ce qui est certain, c'est que, le len- 
demain de la bataille, un cuirassier et son cheval 
furent trouvés morts dans la charpente de la bas- 
cule du pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au 
point même où s'entrecoupent et se rencontrent 
les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de la 
Hulpe et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les 



(1) Splendid ! mot textuel. 



WATERLOO — NAPOLÉON 169 

lignes anglaises. Un des hommes qui ont relevé 
ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se 
nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans. 

Wellington se sentait pencher. La crise était 
proche. 

Les cuirassiers n'avaient point réussi en ce sens 
que le centre n'était pas enfoncé. Tout le monde 
ayant le plateau, personne ne l'avait, et en somme 
il restait pour la grande part aux anglais. Wel- 
lington avait le village et la plaine culminante; 
Ney n'avait que la crête et la pente. Des deux côtés 
on semblait enraciné dans ce sol funèbre. 

Mais l'affaiblissement des anglais paraissait ir- 
rémédiable. L'hémorrhagie de cette armée était 
horrible. Kempt, à l'aile gauche, réclamait du 
renfort. — Il n'y en a pas, répondait Wellington, 
qu'il se fasse tuer ! — Presque à la même minute, 
rapprochement singulier qui peint l'épuisement 
des deux armées, Ney demandait de l'infanterie à 
Napoléon, et Napoléon s'écriait : De l'infanterie ! 
où veut-il que j'en prenne ? Veut-il que j'en 
fasse ? — 

Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. 
Les poussées furieuses de ces grands escadrons à 
cuirasses de fer et à poitrine d'acier avaient broyé 
l'infanterie. Quelques hommes autour d'un dra- 
peau marquaient la place d'un régiment, tel ba- 
taillon n'était plus commandé que par un capi- 
taine ou par un lieutenant; la division 'Alten, déjà 



170 VICTOR HUGO — 

si maltraitée à la Haie-Sainte, était presque dé- 
truite; les intrépides belges de la brigade Van 
Kluze jonchaient les seigles le long de la route de 
Nivelles; il ne restait presque rien de ces grena- 
diers hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à 
nos rangs, combattaient Wellington, et qui, en 
1815, ralliés aux anglais, combattaient Napoléon. 
La perte en officiers était considérable. Lord Ux- 
bridge, qui le lendemain fît enterrer sa jambe, 
avait le genou fracassé. Si, du côté des français, 
dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier, 
Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors 
de combat, du côté des anglais, Alten était blessé, 
Barne était blessé, Delancex était tué. Van Merlen 
était tué, Ompteda était tué, tout l'état-major de 
Wellington était décimé, et l'Angleterre avait le 
pire partage dans ce sanglant équilibre. Le 2 e ré- 
giment des gardes à pied avait perdu cinq lieute- 
nants-colonels, quatre capitaines et trois ensei- 
gnes; le premier bataillon du 30 e d'infanterie 
avait perdu vingt-quatre officiers et cent douze 
soldats; le 79 e montagnards avait vingt-quatre of- 
ficiers blessés, dix-Huit officiers morts, quatre cent 
cinquante soldats tués. Les hussards hanovriens 
de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à 
sa tête son colonel Hacke qui devait plus tard être 
jugé et cassé, avaient tourné bride devant la mê- 
lée et étaient en fuite dans la forêt de Soignes, se- 
mant la déroute jusqu'à Bruxelles, Les charrois, 



WATERLOO — NAPOLÉON 171 

les prolonges, les bagages, les fourgons pleins de 
blessés, voyant les français gagner du terrain et 
s'approcher de la forêt, s'y précipitaient; les hol- 
landais, sabrés par la cavalerie française, criaient : 
alarme ! De Vert-Coucou jusqu'à Groenendael, 
sur une longueur de près de deux lieues dans la 
direction de Bruxelles, il y avait, au dire des té- 
moins qui existent encore, un encombrement de 
fuyards. Cette panique fut telle qu'elle gagna le 
prince de Condé à Malines et Louis XVIII à Gand. 
A l'exception de la faible réserve écKélonnée der- 
rière l'ambulance établie dans la ferme de Mont- 
Saint-Jean et des brigades Vivian et Vandeleur qui 
flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait plus 
de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démon- 
tées. Ces faits sont avoués par Siborne; et Pringle, 
exagérant le désastre, va jusqu'à dire que l'armée 
anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre 
mille hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, 
mais ses lèvres avaient blêmi. Le commissaire au- 
trichien Vincent, le commissaire espagnol \lava, 
présents à la bataille dans l'état-major anglais, 
croyaient le duc perdu. A cinq heures, Welling- 
ton tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce 
mot sombre : Bhïcher, ou la nuit ! 

Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne loin- 
taine de bayonnettes étincela sur les hauteurs du 
côté de Frischemont. 

Ici est la péripétie de ce drame géant, 



172 VICTOR HUGO — 

11 
MAUVAIS GUIDE A NAPOLÉON, BON GUIDE A BULOW 

On connaît la poignante méprise de Napoléon ; 
Grouchy espéré, Blûcher survenant ; la mort au 
lieu de la vie. 

La destinée a de ces tournants; on s'attendait 
au trône du monde; on aperçoit Sainte-Hélène. 

Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bûlow, 
lieutenant de Blûcher, lui eût conseillé de débou- 
cher de la forêt au-dessus de Frischemont plutôt 
qu'au-dessous de Plancenoit, la forme du dix-neu- 
vième siècle eût peut-être été différente. Napoléon 
eût gagné la bataille de Waterloo. Par tout autre 
chemin qu'au-dessous de Plancenoit, l'armée 
prussienne aboutissait à un ravin infranchissable 
à l'artillerie, et Bùlow n'arrivait pas. 

Or, une heure de retard, c'est le général prus- 
sien Muffling qui le déclare, et Blûcher n'aurait 
plus trouvé Wellington debout; « la bataille était 
perdue ». 

Il était temps, on le voit, que Bûlow arrivât. Il 
avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès 
l'aube. Mais les chemins étaient impraticables et 
ses divisions s'étaient embourbées. Les ornières 
venaient au moyeu des canons. En outre, il avait 
fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre; la 



WATERLOO — NAPOLÉON 173 

rue menant au pont avait été incendiée par les 
français; les caissons et les fourgons de l'artille- 
rie, ne pouvant passer entre deux rangs de mai- 
sons en feu, avaient dû attendis que l'incendie 
fût éteint. Il était midi que l'avant-garde de Biï- 
low n'avait pu encore atteindre Chapelle-Saint- 
Lambert. 

L'action, commencée deux heures plut tôt, eût 
été finie à quatre heures, et Blùcher serait tombé 
sur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont ces 
immenses hasards, proportionnés à un infini qui 
nous échappe. 

Dès midi, l'Empereur, le premier, avec sa lon- 
gue-vue, avait aperçu à l'extrême horizon quelque 
chose qui avait fixé son attention. Il avait dit : — 
Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des 
troupes. Puis il avait demandé au duc de Dalma- 
tie : — Soult, que voyez-vous vers Chapelle-Saint- 
Lambert ? — Le maréchal braquant sa lunette 
avait répondu : — Quatre ou cinq mille hommes, 
sire. Evidemment Grouchy. — Cependant cela 
restait immobile dans la brume. Toutes les lunet- 
tes de l'état-major avaient étudié « le nuage » 
signalé par l'Empereur. Quelques-uns avaient dit : 
Ce sont des colonnes qui font halte. La plupart 
avaient dit : Ce sont des arbres. La vérité est que 
le nuage ne remuait pas. L'Empereur avait déta- 
ché en reconnaissance vers ce point obscur la di- 
vision de cavalerie légère de Domon. 

il. 



174 VICTOR HUGO — 

Bùlow en effet n'avait pas bougé. Son avant- 
garde était très faible, et ne pouvait rien. Il de- 
vait attendre le gros du corps d'armée et il avait 
l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; 
mais à cinq heures, voyant le péril de Welling- 
ton, Blùcher ordonna à Bùlow d'attaquer et dit 
ce mot remarquable : « Il faut donner de l'air à 
l'armée anglaise. » 

Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hacke 
et Ryssel se déployaient devant le corps de Lobau, 
la cavalerie du prince Guillaume de Prusse dé- 
bouchait du bois de Paris, Plancenoit était en 
flammes, et les boulets prussiens commençaient à 
pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en ré- 
serve derrière Napoléon. 



12 
LA GARDE 

On sait le reste, l'irruption d'une troisième ar- 
mée, la bataille disloquée, quatre-vingt-six bou- 
•hes à feu tonnant tout à coup, Pirch I er surv^na^l 
avec Bulow, la cavalerie de Zieten menée par Bliï- 
cher en personne, les français refoulés, Marco- 
gnet balayé du plateau d'Ohain, Durutte délogé 
de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau 
pris en écharpe, une nouvelle bataille se précipi- 



WATERLOO — NAPOLÉON 175 

tant à la nuit tombante sur nos régiments déman- 
telés, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive 
et poussée en avant, la gigantesque trouée faite 
dans l'armée française, la mitraille anglaise et la 
mitraille prussienne s'entr'aidant, l'extermina- 
tion, le désastre de front, le désastre en flanc, la 
garde entrant en ligne sous cet épouvantable 
écroulement. 

Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle 
cria : Vive l'Empereur ! L'histoire n'a rien de 
plus émouvant que cette agonie éclatant en accla- 
mations. 

Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout 
à coup, en ce moment-là même, il était huit heu- 
res du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent et 
laissèrent passer, à travers les ormes de la route 
de Nivelles, la grande rougeur sinistre du soleil 
qui se couchait. On l'avait vu se lever à Austerlitz. 

Chaque bataillon de la garde, pour ce dénoue- 
ment, était commandé par un général, Friant, Mi- 
chel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan, 
étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers 
de la garde avec la large plaque à l'aigle apparu- 
rent, symétriques, alignés, tranquiOes, superbes, 
dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le 
respect de la France ; on crut voir vingt victoires 
entrer sur le champ de bataille, ailes déployées, 
et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vain- 
cus, reculèrent; mais Wellington cria : Debout, 



176 VICTOR HUGO — 

gardes, et visez juste! le régiment rouge des gar- 
des anglaises, couché derrière les haies, se leva, 
une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore 
frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent, 
et le suprême carnage commença. La garde im- 
périale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied 
autour d'elle, et le vaste ébranlemnet de la dé- 
route, elle entendit le sauve-qui-peut ! qui avait 
remplacé le Vive l'Empereur ! et, avec la fuite der- 
rière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus 
foudroyée et mourant davantage à chaque pas 
qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de 
timides. Le soldat dans cette troupe était aussi 
héros que le général. Pas un homme ne manqua 
au suicide. 

Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la 
mort acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette 
tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué 
sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume 
aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses 
épaulettes à demi coupée par le coup de sabre 
d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bos- 
selée par une balle, sanglant, fangeux, magnifi- 
que, une épée cassée à la main, il disait : Venez 
voir comment meurt un maréchal de France sur 
le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut 
pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet 
d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais 
pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette ar- 



WATERLOO — NAPOLÉON 177 

tillerie écrasant une poignée d'hommes : — Il n'y 
a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous 
ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre ! 
— Tu étais réservé à des balles françaises, infor- 
tuné ! 

13 

LA CATASTROPHE 

La déroute derrière la garde fut lugubre. 

L'armée plia brusquement de tous les côtés 
à la fois, de Hougomont, de la Haie-Sainte, de Pa- 
pelotte, de Plancenoit. Le cri trahison ! fut suivi 
du cri de sauve-qui-peut ! Une armée qui se dé- 
bande, c'est un dégel. Tout fléchit, se fêle, craque, 
flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, se préci- 
pite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un che- 
val, saute dessus, et, sans chapeau, sans cravate, 
sans épée, se met en travers de la chaussée de 
Bruxelles, arrêtant à la fois les anglais et les fran- 
çais. 11 tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il 
l'insulte, il se cramponne à la déroute. Il est dé- 
bordé. Les soldats le fuient, en criant : Vive le 
maréchal Ney ! Deux régiments de Durutte vont et 
viennent effarés et comme ballottés entre le sa- 
bre des uhlans et la fusillade des brigades de 
Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire des 
mêlées, c'est la déroute : les amis s'entrent-tuent 



178 VICTOR HUGO — 

pour fuir ; les escadrons et les bataillons se brisent 
et se dispersent les uns contre les autres, énorme 
écume de la bataille. Lobau à une extrémité 
comme Reille à l'autre sont roulés dans le flot. 
En vain Napoléon fait des murailles avec ce qui 
lui reste de la garde ; en vain il dépense à un der- 
nier effort ses escadrons de service. Quiot recule 
devant Vivian, Kellermann devant Vandeleur, Lo- 
bau devant Btilow, Morand devant Pirch, Domon 
et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. 
Guyot, qui a mené à la charge les escadrons de 
l'Empereur, tombe sous les pieds des dragons an- 
glais. Napoléon court au galop le long des fuyards 
les harangue, presse, menace, supplie. Toutes les 
bouches qui criaient le matin : Vive l'Empereur, 
restent béantes ; c'est à peine si on le connaît. La 
cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, 
vole, sabre, taille, hache, tue et extermine. Les 
attelages se ruent, les canons se sauvent; les sol- 
dats du train détellent les caissons et en prennent 
les chevaux pour s'échapper, des fourgons culbu- 
tés les quatre roues en l'air entravent la route et 
sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se 
foule, on marche sur les morts et sur les vivants. 
Les bras sont éperdus. Une multitude vertigineuse 
emplit les routes, les sentiers, les ponts, le? plaines, 
les collines, les vallées, les bois, encombrés par 
cette évasion de quarante mille hommes. Cris, dé- 
sespoir, sacs et fusils jetés dans les seigles, passa- 



WATERLOO — NAPOLÉON 179 

ges frayés à coups d'épée, plus de camarades, 
plus d'officiers, plus de généraux, une inexprima- 
ble épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. 
Les lions devenus chevreuils. Telle fut celte fuite. 
A Genappe, on essaya de se retourner, de faire 
front, d'enrayer. Lobau rallia trois cents hommes. 
On barricada l'entrée du village; mais, à la pre- 
mière volée de la mitraille prussienne, tout se re- 
mit à fuir, et Lobau fut pris. On voit encore au- 
jourd'hui cette volée de mitraille empreinte sur 
le vieux pignon d'une masure en briaue à droite 
de la route, quelques minutes avant d'entrer à Ge- 
nappe. Les prussiens s'élancèrent dans Ge- 
nappe, furieux sans doute d'être si peu vain- 
queurs. La poursuite fut monstrueuse. Blucher or- 
donna l'extermination. Roguet avait donné ce lu- 
gubre exemple de menacer de mort tout grena- 
dier français qui lui amènerait un prisonnier 
prussien. Blucher dépassa Roguet. Le général de 
la jeune garde, Duhesme, acculé sur la porte 
d'une auberge de Genappe, rendit son épée à un 
hussard de la mort qui prit l'épée et tua le prison- 
nier. La victoire s'acheva par l'assassinat des vain- 
cus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : 
le vieux Blucher se déshonora. Cette férocité mit 
le comble au désastre. La déroute désespérée tra- 
versa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa 
Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroy, 
traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. 



180 VICTOR HUGO — 

Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte ? la grande 
armée. 

Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de 
la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'his- 
toire, est-ce que cela est sans cause ? Non. L'om- 
bre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. 
C'est la journée du destin. La force au-dessus de 
l'homme a donné ce jour-là. De là le pli épou- 
vanté des têtes ; de là toutes ces grandes âmes ren- 
dant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe 
sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni 
à faire, sentant dans l'ombre une présence terri- 
ble. Hoc erat in fatis. Ce jour-là, la perspective du 
genre humain a changé Waterloo, c'est le gond 
du dix-neuvième siècle. La disparition du grand 
homme était nécessaire à l'avènement du grand 
siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est 
chargé. La panique des héros s'explique. Dans la 
bataille de Waterloo, il y a plus que du nuage, il 
y a du météore. Dieu a passé. 

A la nuit tombante, dans un champ près de Ge- 
nappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan 
de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, 
pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le cou- 
rant de la déroute, venait de mettre pied à terre, 
avait passé sous son bras la bride de son cheval, 
et l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. 
C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, 
immense somnambule de ce rêve écroulé. 



WATERLOO — NAPOLÉON 181 



14 
LE DERNIER CARRÉ 

Quelques carrés de la garde, immobiles dans le 
ruissellement de la déroute comme des rochers 
dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit. 
La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette 
ombre double, et, inébranlables, s'en laissèrent 
envelopper. Chaque régiment, isolé des autres, et 
n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de tou- 
tes parts, mourait pour son compte. Ils avaient 
pris position, pour faire cette dernière action, les 
uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans 
la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, 
vaincus, terribles, ces carrés sombres agonisaient 
formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland 
mouraient en eux. 

Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas 
du plateau de Mont-Saint-Jean, il en restait un. 
Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gra- 
vie par les cuirassiers, inondée maintenant par les 
masses anglaises, sous les feux convergents de 
l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroya- 
ble densité de projectiles, ce carré luttait. Il était 
commandé par un officier obscur nommé Cam- 
bronne. A chaque décharge, le carré diminuait, et 
ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusil- 



182 VICTOR HUGO — 

lade, rétrécissant continuellement ses quatre 
murs. De loin, les fuyards, s'arrêtant par moment 
essoufflés, écoutaient dans les ténèbres ce sombre 
tonnerre décroissant. 

Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, 
quand leur drapeau ne fut plus qu'une loque, 
quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus 
que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus 
grand que le groupe vivant, il y eut parmi les 
vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour de 
ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, re- 
prenant haleine, fit silence. Ce fut une espèce de 
répit. Ces combattants avaient autour d'eux 
comme un fourmillement de spectres, des sil- 
houettes d'hommes à cheval, le profil noir des 
canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et 
les affûts; la colossale tête de mort que les héros 
entrevoient toujours dans la fumée au fond de la 
bataille, s'avançait sur eux et les regardait. Ils 
purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on 
chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles 
à des yeux de tigre dans la nuit firent un cercle 
autour de leurs têtes, tous les boute-feu des batte- 
ries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, 
ému, tenant la minute suprême suspendue au-des- 
sus de ces hommes, un général anglais, Colville 
selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: : 
Braves français, rendez-vous ! Cambronne répon- 
dit : Merde ! 



WATERLOO — NAPOLÉON 183 



15 

CAMBRONNE 

Le lecteur français voulant être respecté, le 
plus beau mot peut-être qu'un français ait jamais 
dit ne peut lui être répété. Défense de déposer du 
sublime dans l'histoire. 

A nos risques et périls, nous enfreignons cette 
défense. 

Donc, parmi ces géants, il y eut un titan, Cam- 
bronne. 

Dire ce mot, et mourir ensuite, quoi de plus 
grand ? car c'est mourir que de le vouloir, et ce 
n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il 
a survécu. 

L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, 
ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas 
Wellington pliant à quatre heures, désespéré à 
cinq, ce n'est pas Blûcher qui ne s'est point battu ; 
l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, 
c'est Cambronne. 

Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous 
tue, c'est vaincre. 

Faire cette réponse à la catastrophe, dire rela 
au destin, donner cette base au lion futur, jeter 
cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître 
de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au re- 
tard de Grouchy, à l'arrivée de Blucher, être ï'iro- 



VICTOR HUGO 



nie dans le sépulcre, faire en sorte de rester de- 
bout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syl- 
labes la coalition européenne, offrir aux rois ces 
latrines déjà connues des césars, faire du dernier 
des mots le premier en y mêlant l'éclair de la Fran- 
ce, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, 
compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette 
victoire dans une parole suprême impossible à pro- 
noncer, perdre le terrain et garder l'histoire, après 
ce carnage, avoir pour soi les rieurs, c'est immense. 

C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la gran- 
deur eschylienne. 

Le mot de Cambronne fait l'effet d'une frac- 
ture. C'est la fracture d'une poitrine par le dé- 
dain ; c'est le trop-plein de l'agonie qui fait explo- 
sion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. 
Sans Bliïcher il était perdu. Est-ce Bliicher? Non. 
Si Wellington n'eût pas commencé, Bliïcher 
n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la 
dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment 
petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge, 
un mensonge dans une catastrophe, redoublement 
poignant, et, au moment où il en éclate de rage, 
on lui offre cette dérision, la vie ! Comment ne 
pas bondir ? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, 
les généraux heureux, les Jupiter tonnants, ils 
ont cent mille soldats victorieux, et derrière les 
cent mille, un million, leurs canons, mèche allu- 
mée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde 



WATERLOO — NAPOLÉON 185 

impériale et la grande armée, ils viennent d'écra- 
ser Napoléon, et il ne reste plus que Gambronne; 
il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. 
Il protestera. Alors il cherche un mot comme on 
cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette 
écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodi- 
gieuse et médiocre, devant cette victoire sans vic- 
torieux, ce désespéré se redresse; il en subit 
l'énormité, mais il en constate le néant; et il fait 
plus que cracher sur elle, et, sous l'accablement 
du nombre, de la force et de la matière, il trouve 
à l'âme une expression, l'excrément. Nous le ré- 
pétons, dire cela, faire cela, trouver cela, c'est 
être le vainqueur. 

L'esprit des grands jours entra dans cet homme 
inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve 
le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve 
la Marseillaise, par Visitation du souille d'en haut. 
Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient 
passer à travers ces hommes, et ils tressaillent, et 
l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le 
cri terrible. Cette parole du dédain titanique, 
Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe 
au nom de l'Empire, ce serait peu; il la jette au 
passé au nom de la révolution. On l'entend et 
l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des 
géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou 
Kléber qui rugit. 

Au mot de Cambronne, la voix anglaise répon- 



186 VICTOR HUGO — 

dit : feu ! les batteries flamboyèrent, la colline 
trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit un 
dernier vomissement de mitraille épouvantable; 
une vaste fumée, vaguement blanchie du lever de 
la lune, roula, et quand la fumée se dissipa, il n'y 
avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti, 
la garde était morte. Les quatre murs de la re- 
doute vivante gisaient, à peine distinguait-on çà 
et là un tressaillement parmi les cadavres; et c'est 
ainsi que les légions françaises, plus grandes que 
les légions romaines, expirèrent à Mont-Saint- 
Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, 
dans les blés sombres, à l'endroit où passe main- 
tenant à quatre heures du matin, en sifflant et 
en fouettant gaiement son cheval, Joseph, qui 
fait le service de la malle-poste de Nivelles. 

16 
QUOT LIBROS IN DUCE ? 

La bataille de Waterloo est une énigme. Elle 
est aussi obscure pour ceux qui l'on gagnée que 
pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est 
une panique (1). Blûcher n'y voit que du feu; 



(1) « Une bataille terminée, une journée finie, de fausses mesures 
• réparées, de plus grands succès assurés pour le lendemain, tout 
« fut perdu par un moment de terreur panique. » 

(Napoléon, Dictées de Sainte-Hélène). 



WATERLOO — NAPOLÉON 187 

Wellington n'y comprend rien. Voyez les rap- 
ports. Les bulletins sont confus, les commentaires 
sont embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bé- 
gayent. Jomini partage la bataille de Waterloo en 
quatre moments; Mufflin la coupe en trois péri- 
péties ; Gharras, quoique sur quelques points nous 
ayons une autre appréciation que lui, a seul saisi 
de son fier coup d'œil les linéaments caractéristi- 
ques de cette catastrophe du génie humain aux 
prises avec le hasard divin. Tous les autres histo- 
riens ont un certain éblouissement, et dans cet 
éblouissement ils tâtonnent. Journée fulgurante, 
en effet, écroulement de la monarchie militaire 
qui, à la grande stupeur des rois, a entraîné tous 
les royaumes, chute de la force, déroute de la 
guerre. 

Dans cet événement, empreint de nécessité 
surhumaine, la part des hommes n'est rien. 

Retirer Waterloo à Wellington et à Blùcher, est- 
ce ôter quelque chose à l'Angleterre et à l'Alle- 
magne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni cette 
auguste Allemagne ne sont en question dans le 
problème de Waterloo. Grâce au ciel, les peuples 
sont grands en dehors des lugubres aventure? de 
l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la 
France, ne tiennent dans un fourreau. Dans cette 
époque où Waterloo n'est qu'un cliquetis de sa- 
bres, au-dessus de Blucher, l'Allemagne a Goethe 
et au-dessus de Wellington l'Angleterre a Byron. 



188 VICTOR HUGO — 

Un vaste lever d'idées est propre à notre siècle, 
et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne 
ont une lueur magnifique. Elles sont majestueu- 
ses parce qu'elles pensent. L'élévation de niveau 
qu'elles apportent à la civilisation leur est intrin- 
sèque; il vient d'elles-mêmes, et non d'un acci- 
dent. Ce qu'elles ont d'agrandissement au dix- 
neuvième siècle n'a point Waterloo pour source. 
Il n'y a que les peuples barbares qui aient des 
crues subites après une victoire. C'est la vanité 
passagère des torrents enflés d'un orage. Les 
peuples civilisés, surtout au temps où nous som- 
mes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne 
ou mauvaise fortune d'un capitaine. Leur poids 
spécifique dans le genre humain résulte de quel- 
que chose de plus qu'un combat. Leur honneur, 
Dieu merci, leur dignité, leur lumière } leur génie, 
ne sont pas des numéros que les héros et les 
conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la lo- 
terie des batailles. Souvent bataille perdue, nro- 
grès conquis. Moins de gloire, plus de liberté. Le 
tambour se tait, la raison prend la parole. C'est 
le jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Water- 
loo froidement des deux côtés. Rendons au ha- 
sard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à 
Dieu. Qu'est-ce que Waterloo ? Une victoire? Non. 
Une quine. 

Quine gagné par l'Europe, perdu par la 
France. 




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WATERLOO — NAPOLÉON 189 

Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là 
un lion. 

Waterloo du reste est la plus étrange rencon- 
tre qui soit dans l'histoire. Napoléon et Welling- 
ton. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont des con- 
traires . Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, 
n'a fait un plus saisissant contraste et une con- 
frontation plus extraordinaire. D'un côté la pré- 
cision, la prévision, la géométrie, la prudence, la 
retraite assurée, les réserves ménagées, un sang- 
froid opiniâtre, une méthode imperturbable, la 
stratégie qui profite du terrain, la tactique qui 
équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, 
la guerre réglée montre en main, rien laissé vo- 
lontairement au hasard, le vieux courage classi- 
que, la correction absolue; de l'autre l'intuition, 
la divination, l'étrangeté militaire, l'instinct sur- 
humain, le coup-d'ceil flamboyant, on ne sait 
quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe 
comme la foudre, un art prodigieux dans une im- 
pétuosité dédaigneuse, tous les mystères d'une 
âme profonde, l'association avec le destin, le 
fleuve, la plaine, la forêt, la colline, sommés et 
en quelque sorte forcés d'obéir, le despote allant 
jusqu'à tyranniser le champ de bataille, îa foi à 
l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandis- 
sant, mais la troublant. Wellington était le Ba- 
rème de la guerre. Napoléon en était le Michel- 
Ange, et cette fois le génie fut vaincu par le calcul 

12 



190 V1LÏOR HUGO — 

Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut 
le calculateur exact qui réussit. Napoléon atten- 
dait Grouchy ; il ne vint pas. Wellington attendait 
Blùcher ; il vint. 

Wellington, c'est la guerre classique qui prend 
sa revanche. Bonaparte, à son aurore, l'avait ren- 
contrée en Italie, et superbement battue. La 
vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. 
L'ancienne tactique avait été non seulement fou- 
droyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce Corse 
de vingt-six ans ? que signifiait cet ignorant 
splendide qui, ayant tout contre lui, rien pour lui, 
sans vivres, sans munitions, sans canons, sans 
souliers, presque sans armée, avec une poignée 
d'hommes contre des masses, se ruait sur l'Europe 
coalisée, et gagnait absurdement des victoires 
dans l'impossible? D'où sortait ce forcené fou- 
droyant qui, presque sans reprendre haleine, et 
avec le même jeu de combattants dans la main, 
pulvérisait l'une après l'autre les cinq armées de 
l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur 
Alvinzi, Wurmser sur Beaulieu, Mêlas sur Wurm- 
ser, Mack sur Mêlas ? Qu'était-ce que ce nouveau 
venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? 
L'école académique militaire l'excommuniait en 
lâchant pied. De là une implacable rancune du 
vieux césarisme contre le nouveau, du sabre cor- 
rect contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier 
contre le génie. Le 18 juin 1815, cette rancune 



WATERLOO — NAPOLEON 191 

eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, de Mon- 
tebello, de Montcnotte, de Mantoue, de Marengo, 
d'Arcole, elle écrivit : Waterloo, Triomphe des 
médiocres, doux aux majorités. Le destin consen- 
tit à cette ironie. A son déclin, Napoléon retrouva 
devant lui Wurmser jeune. 

Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blan- 
chir les cheveux de Wellington. 

Waterloo est une bataille de premier ordre ga- 
gnée par un capitaine du second. 

Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Wa- 
terloo, c'est l'Angleterre, c'est la fermeté anglaise, 
c'est la résolution anglaise, c'est le sang anglais; 
ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en 
déplaise, c'est elle-même. Ce n'est pas son capi- 
taine, c'est son armée. 

Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans 
une lettre à lord Bathurst que son armée, l'armée 
qui a combattu le 18 juin 1815, était une a détesta- 
ble armée ». Qu'en pense cette sombre mêlée d'os- 
sements enfouis sous les sillons de Waterloo ? 

L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de 
Wellington. Faire Wellington si grand, c'est faire 
l'Angleterre petite. Wellington n'est qu'un héros 
comme les autres. Ces écossais gris, ces horse- 
guards, ces régiments de Maitland et de Mitchell, 
cette infanterie de Pack et de Kempt, cette cavale- 
rie de Ponsonby, et de Somerset, ces highlan- 
ders jouant du pibroch sous la mitraille, ces ba- 



192 VICTOR HUGO — 

taillons de Rylandt, ces recrues toutes fraîches 
qui savaient à peine manier le mousquet tenant 
tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, 
voilà ce qui est grand. Wellington a été tenace, ce 
fut là son mérite, et nous ne le lui marchandons 
pas, mais le moindre de ses fantassins, et de ses 
cavaliers a été aussi solide que lui. L'iron-soldier 
vaut liron-duke. Quant à nous, toute notre glorifi- 
cation va au soldat anglais, à l'armée anglaise, au 
peuple anglais. Si trophée il y a, c'està l'Angleterre 
que le trophée est dû. La colonne de Waterloo se- 
rait plus juste si, au lieu de la figure d'un homme, 
elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. 

Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce 
que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 
et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à l'hé- 
rédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne 
dépasse en puissance et en gloire, s'estime comme 
nation, non comme peuple. En tant que peuple, il 
se subordonne volontiers et prend un lord pour 
une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; sol- 
dat, il se laisse bâtonner. On se souvient qu'à la 
bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il 
paraît, avait sauvé l'armée, ne put être mentionné 
par lord Raglan, la hiérarchie militaire anglaise 
ne permettant pas de citer dans un rapport au- 
cun héros au-dessous du grade d'officier. 

Ce que nous admirons par-dessus tout, dans 
une rencontre du genre de celle de Waterloo, c'est 



WATERLOO — NAPOLÉON 193 

la prodigieuse habileté du hasard. Pluie noc- 
turne, mur de Hougomont, chemin oreux 
d'Ohain, Grouehy sourd au canon, guide de Napo- 
léon qui le trompe, guide de Bùlow qui l'éclairé; 
tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. 

Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de 
massacre que de bataille. 

Waterloo est de toutes les batailles rangées celle 
qui a le plus petit front sur un tel nombre de 
combattants, Napoléon, trois quarts de lieue, Wel- 
lington, une demi-lieue; soixante-douze mille 
combattants de chaque côté. De cette épaisseur 
vint le carnage. 

On a fait ce calcul et établi cette proportion : 
Perte d'hommes : — A Austerlitz, français, qua- 
torze pour cent; russes, trente pour cent; autri- 
chiens, quarante-quatre pour cent. A Wagram, 
français, treize pour cent; autrichiens, quatorze. 
A la Moskowa, français, trente-sept pour cent ; 
russes, quarante-quatre. A Bautzen, français, 
treize pour cent, russes et prussiens, quatorze. 
A Waterloo, français, cinquante-six pour cent; al- 
liés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante 
et un pour cent. Cent quarante-quatre mille com- 
battants; soixante mille morts. 

Le champ de Waterloo aujourd'hui a le calme 
qui appartient à la terre, support impassible de 
l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. 

La nuit pourtant une espèce de brume vision- 

12. 



194 VICTOR HUGO — 

naire s'en dégage, et si quelque voyageur s'y pro- 
mène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme 
Virgile dans les funestes plaines de Philippes, 
l'hallucination de la catastrophe le saisit. L'ef- 
frayant 18 juin revit ; la fausse colline-monument 
s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ 
de bataille reprend sa réalité; des lignes d'infan- 
terie ondulent dans la plaine, des galops furieux 
traversent l'horizon; le songeur effaré voit l'éclair 
des sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flam- 
boiement des bombes, l'entre-croisement mons- 
trueux des tonnerres ; il entend, comme un râle 
au fond d'une tombe, le clameur vague de batail- 
le-fantôme ; ces ombres, ce sont les grenadiers ; 
'os lueurs, ce sont les cuirassiers ; ce squelette, 
c'est Napoléon ; ce squelette, c'est Wellington ; 
tout celn n'est plus et se heurte et combat encore ; 
et les ravins s'empourprent, et les arbres frisson- 
nent, et il y a de la furie dans les nuées, et, dans 
les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont- 
Saint-Jean, Hougomont, Frischemont, Papelotte, 
Plancenoit, apparaissent confusément couronnées 
de tourbillons de spectres s'exterminant. 

17 
FAUT-IL TROUVER BON WATERLOO ? 

Il existe une école libérale très respectable qui 
ne hait point Waterloo. Nous n'en sommes nas. 



(-/&K 






DÉDICACE AUTOGRAPHE DE VICTOR HUGO SUR LE TITRE DE 
" LA VOIX DE GUERNESEY " 

(Collectif d'autographes Hector Fleischmann.) 



196 VICTOR HUGO — 

Pour nous, Waterloo n'est que la date stupéfaite 
de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, 
c'est à coup sûr l'inattendu. 

Waterloo, si l'on se place au point de vue cul- 
minant de la question, est intentionnellement une 
victoire contre-révolutionnaire. C'est l'Europe 
contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et 
Vienne contre Paris, c'est le statu quo contre l'ini- 
tiative, c'est le 14 juilet 1789 attaqué à travers le 
20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies 
contre l'indomptable émeute française. Eteindre 
enfin ce vaste peuple en éruption depuis vingt-six 
ans, tel était le rêve. Solidarité des Brunswick, des 
Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des 
Habsburg, avec les Bourbons. Waterloo porte en 
croupe le droit divin. Il est vrai que l'Empire 
ayant été despotique, la royauté, par la réaction 
naturelle des choses, devait forcément être libé- 
rale, et qu'un ordre constitutionnel à contre-cœur 
est sorti de Waterloo, au grand regret des vain- 
queurs. C'est que la révolution ne peut être vrai- 
ment vaincue, et qu'étant providentielle et abso- 
lument fatale, elle reparaît toujours, avant Wa- 
terloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, 
après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et su- 
bissant la charte. Bonaparte met un postillon 
sur le trône de Naples et un sergent sur le trône 
de Suède, employant l'inégalité à démontrer 
l'égalité; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la 



WATERLOO — NAPOLÉON 197 

déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous 
vous rendre compte de ce que c'est que la révo- 
lution, appelez-la Progrès; et voulez-vous vous 
rendre compte de ce que c'est que le progrès, ap- 
pelez-le Demain. Demain fait irrésistiblement son 
œuvre, et il le fait dès aujourd'hui. Il arrive tou- 
jours à son but, étrangement. Il emploie Welling- 
ton à faire de Foy, qui n'était qu'un soldat, un 
orateur, Foy tombe à Hougomont et se relève à la 
tribune. Ainsi procède le progrès. Pas de mau- 
vais outil pour cet ouvrier-là. Il ajuste à son tra- 
vail divin, sans se déconcerter, l'homme ;ui a 
enjambé les Alpes, et le bon vieux malade chan- 
celant du père Elysée. Il se sert du podagre 
comme du conquérant; du conquérant au dehors, 
du podagre au dedans. Waterloo, en coupant 
court à la démolition des trônes européens par 
l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer 
le travail révolutionnaire d'un autre côté. Les sa- 
breurs ont fini, c'est le tour des penseurs. Le siè- 
cle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus 
et continué sa route. Cette victoire sinistre a été 
vaincue par la liberté. 

En somme, et incontestablement, ce qui triom- 
phait à Waterloo, ce qui souriait derrière Welling- 
ton, ce qui lui apportait tous les bâtons de maré- 
chal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de 
maréchal de France, ce qui roulait joyeusement 
les brouettées de terre pleine d'ossements pour 



198 VICTOR HUGO — 

élever la butte du lion, ce qui a triomphalement 
écrit sur ce piédestal cette date : 18 juin 1815, 
ce qui encourageait Blùcher sabrant la déroute, 
ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se 
penchait sur la France comme sur une proie, 
c'était la contre-révolution qui murmurait ce mot 
infâme : démembrement. Arrivée à Paris, elle a 
vu le cratère de près, elle a senti que cette cendre 
lui brûlait les pieds, et elle s'est ravisée. Elle est 
revenue au bégayement d'une charte. 

Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans 
Waterloo. De liberté intentionnelle, point. La 
contre-révolution était involontairement libérale, 
de même que, par un phénomène correspondant, 
Napoléon était involontairement révolutionnaire. 
Le 18 juin 1815 Robespierre à cheval fut désar- 
çonné. 

18 
RECRUDESCENCE DU DROIT DIVIN 

Fin de la dictature. Tout un système d'Europe 
croula. 

L'Empire s'affaissa dans une ombre qui ressem- 
bla à celle du monde romain expirant. On revit 
de l'abîme comme au temps des barbares. Seule- 
ment la barbarie de 1815, qu'il faut nommer, de 
son petit nom, la contre-révolution, avait peu 



WATERLOO — NAPOLÉON 199 

d'haleine, s'essouffla vite, et resta court. L'Em- 
pire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des 
yeux héroïques. Si la gloire est dans le glaive 
fait sceptre, l'Empire avait été la gloire même. Il 
avait répandu sur la terre toute la lumière que la 
tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons 
plus : lumière obscure. Comparée au jour vrai, 
c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit fit 
l'effet d'une éclipse. 

Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en 
rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 
2 mars. Le corse devint l'antithèse du béarnais. 
Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. 
L'Exil trôna. La table de sapin de Hartweîl prit 
place devant le fauteuil fleurdelysé de Louis XIV. 
On parla de Bouvines et de Fontenoy comme 
d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône 
fraternisèrent majestueusement. Une des formes 
les plus incontestées du salut de la société au dix- 
neuvième siècle s'établit sur la France et sur le 
continent. L'Europe prit la cocarde blanche. Tres- 
taillon fut célèbre. La devise non pluribus impar 
reparut dans des rayons de pierre figurant un 
soleil sur la façade de la caserne du quai d'Orsay. 
Où il y avait eu une garde impériale, il y eut une 
maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de 
victoires mal portées, dépaysé dans ces nouveau- 
tés, un peu honteux peut-être de Marengo et d'Ar- 
cole, se tira d'aïïaîre avec la statue du duc d'An- 



200 VICTOR HUGO — 

goulème. Le cimetière de la Madeleine, redoutable 
fosse commune de 93, se couvrit de marbre et de 
jaspe, les os de Louis XVI et de Marie- Antoinette 
étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vin- 
cennes, un cippe sépulcral sortit de terre, rappe- 
lant que le duc d'Enghien était mort dans le mois 
même où Napoléon avait été couronné. Le pape 
Pie VII, qui avait fait ce sacre très près de cette 
mort, bénit tranquillement la chute comme il 
avait béni l'élévation. Il y eut à Schœnbrunn une 
petite ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux 
d'appeler le roi de Rome. Et ces choses se sont 
faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le 
maître de l'Europe a été mis dans une cage, et 
l'ancien régime est devenu le nouveau, et toute 
l'ombre et toute la lumière de la terre ont changé 
de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour 
d'été, un pâtre a dit à un prussien dans un bois : 
passez par ici et non par là ! 

Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieil- 
les réalités malsaines et vénéneuses se couvrirent 
d'apparences neuves. Le mensonge épousa 1789, 
le droit divin se masqua d'une charte, les fictions 
se firent constitutionnelles, les préjugés, les su- 
perstitions et les arrière-pensées, avec l'article 14 
au cœur, se vernirent de libéralisme. Changement 
de peau des serpents. 

L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri 
par Napoléon. L'idéal, sous ce règne de la ma- 







~ ! 






"< 5 



WATERLOO — NAPOLÉON 201 

tière splendide, avait reçu le nom étrange d'idéo- 
logie. Grave imprudence d'un grand homme : 
tourner en dérision l'avenir. Les peuples cepen- 
dant, cette chair à canon si amoureuse du canon- 
nier, le cherchaient des yeux. Où est-il ? 
Que fait-il? Napoléon est mort, disait un 
passant à un invalide de Marengo et de 
Waterloo. — Lui mort ! s'écria ce soldat, 
vous le connaissez bien! Les imaginations 
déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Eu- 
rope, après Waterloo, fut ténébreux. Quelque 
chose d'énorme resta longtemps vide par l'éva- 
nouissement de Napoléon. 

Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Eu- 
rope en profita pour se reformer. Il y eut une 
Sainte- Alliance. Belle-Alliance, avait dit d'avance 
le champ fatal de Waterloo. 

En présence et en face de cette antique Europe 
refaite, les linéaments d'une France nouvelle 
s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'Empereur, fit 
son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Li- 
berté. Les yeux ardents des jeunes générations se 
tournèrent vers lui. Chose singulière, on s'éprit 
en même temps de cet avenir Liberté, et de ce 
passé, Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. 
Bonaparte tombé semblait plus haut que Napo- 
léon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent 
peur. L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe 
et la France le fit guetter par Montchenu. Ses 

13 



202 VICTOR HUGO — 

bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. 
Alexandre le nommait : mon insomnie. Cet effroi 
venait de la quantité de révolution qu'il avait en 
lui. C'est ce qui explique et excuse le libéralisme 
bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement 
au vieux monde. Les rois régnèrent mal à leur 
aise, avec le rocher de Sainte-Hélène à l'horizon. 

Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, 
les soixante mille hommes tombés dans le champ 
de Waterloo pourrirent tranquillement, et quel- 
chose de leur paix se répandit dans le monde. Le 
congrès de Vienne en fit les traités de 1815, et 
l'Europe nomma cela la restauration. 

Voilà ce que c'est que Waterloo. 

Mais qu'importe à l'infini ? toute cette tempête, 
tout ce nuage, cette guerre, puis cette paix, toute 
cette ombre, ne troubla pas un moment la lueur 
de l'œil immense devant lequel un puceron sau- 
tant d'un brin d'herbe à l'autre égale l'aigle vo- 
lant de clocher en clocher aux tours de Notre- 
Dame. 

Victor Hugo. 




III 



Le " Waterloo " de " L'Année terrible " 



Ml 3& *s» 



Sous le titre L'Avenir, le Poète a consacré un dernier 
poème à Waterloo dans son recueil déchiré, sanglotant, fier 
et émouvant, sur l'Année terrible. C'est dans des conditions 
particulièrement poignantes que Victor Hugo écrivit ces 
pages illuminées d'une si grande foi en la fraternité des 
siècles à venir. Sous le canon prussien Paris râlait. La 
Patrie était déchirée par ses enfants égarés. La haine se 
mêlait à l'amertume de la défaite. Jamais un désastre 
aussi grand n'avait accablé la France. C'est alors que le 
Poète se tourna vers l'image des guerres anciennnes, vers 
ce lion de Waterloo, dont la masse de bronze lui était 
apparue, dix ans auparavant, obstruant l'horizon de la 
plaine, alors qu'il rêvait, songeur et pensif, au balcon de sa 
chambre de YHôtel des Colonnes. Et il se ressouvint d'un 
petit détail de ce long séjour d'autrefois : un rouge-gorge 



204 VICTOR HUGO 



faisant son nid et chantant dans la gueule de bronze. Il 
Tit là l'image même de la paix si proche de la guerre, de la 
fraternité si voisine de la haine. Et de ce souvenir surgit, 
ailé et pitoyable, l'admirable morceau que voici : 



•2* *s* »sv 



Polynice, Eteocle, Abel, Caïn ! ô frères ! 
Vieille querelle humaine! échafauds! lois agraires! 
Batailles! ô drapeaux, ô linceuls! noirs lambeaux! 
Ouverture hâtive et sombre des tombeaux ! 
Dieu puissant! Quand la mort sera-t-elle tuée? 
O sainte paix ! 

La guerre est la prostituée; 
Elle est la concubine infâme du hasard. 
Attila sans génie et ïamerlan sans art 
Sont ses amants ; elle a pour eux des préférences ; 
Elle traîne au charnier nos espérances, 
Egorge nos printemps, foule aux pieds nos souhaits, 
Et comme elle est la haine, ô ciel bleu, je la hais! 
J'espère en toi, marcheur qui viens dans les ténèbres, 
Avenir ! 



Nos travaux sont d'étranges algèbres ; 
Le labyrinthe vague et triste où nous rôdons 
Est plein d'efforts subits, de pièges, d'abandons; 
Mais toujours dans la main le fil obscur nous reste. 
Malgré le noir duel d'Atrée et de Thyeste, 
Malgré Léviathan combattant Béhémoth, 
J'aime et je orois. L'énigme enfin dira son mot. 
L'ombre n'est pas sur l'homme à jamais acharnée. 
Non ! Non ! l'humanité n'a point pour destinée 



WATERLOO — NAPOLÉON 205 



D'être assise, immobile au seuil froid des tombeaux, 
Comme Jérôme, morne et blême, dans Ombos, 
Ou comme dans Argos la douloureuse Electre. 

Uu jour, moi qui ne crains l'approche d'aucun spectre, 

J'allai voir le lion de Waterloo. Je vins 

Jusqu'à la sombre plaine à travers les ravins ; 

C'était l'heure où le jour chasse le crépuscule ; 

J'arrivai ; je marchai droit au noir monticule. 

Indigné, j'y montai; car la gloire du sang, 

Du glaive et de la mort me laisse frémissant. 

Le lion se dressait sur la plaine muette; 

Je regardais d'en bas sa haute silhouette; 

Son immobilité défiait l'infini ; 

On sentait que ce fauve, au fond des cieux banni, 

Relégué dans l'azur, fier de sa solitude, 

Portait un souvenir affreux sans lassitude; 

Fairouche, il était là, ce témoin de l'affront. 

Je montais, et son ombre augmentait sur mon front. 

Et tout en gravissant l'âpre plate-forme, 

Je disais: Il attend que la terre s'endorme; 

Mais il est implacable : et la nuit, par moment 

Ce bronze doit jeter un sourd rugissement ; 

Et les hommes, fuyant ce champ visionnaire, 

Doutent si c'est le monstre ou si c'est le tonnerre. 

J'arrivai jusqu'à lui, pas à pas, m' approchant... 

J'attendais une foudre et j'entendis un chant. 

Une humble voix sortait de cette bouche énorme. 
Dans cette espèce d'antre effroyable et difforme 
Un rouge-gorge était venu faire son nid ; 
Le doux passant ailé que le printemps bénit, 
Sans peur de la mâchoire affreusement levée, 
Entre ces dents d'airain avait mis sa couvée ; 
Et l'oiseau gazouillait dans le lion pensif. 
Le mont tragique était debout comme un récif 



206 VICTOR HUGO — WATERLOO — NAPOLÉON 



Dans la plaine jadis de tant de sang vermeille; 
Et comme je songeais, pâle et prêtant l'oreille, 
Je sentis un esprit profond me visiter, 
Et, peuples, je compris que j'entendais chanter 
L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère, 
Et la paix dans la gueule horrible de la guerre. 



VICTOR HUGO. 




LES POETES DE WATERLOO 



Casimir Delavigne 

•Sfr *•* ^s^ 



Il n'a pas été dans le but des éditeurs de ce recueil de 
rassembler, à la suite des pages éloquentes et énormes de 
Victor Hugo, ce qui a été publié avant ou après lui sur la 
journée du 18 juin 1815. Il eut fallu plusieurs tomes pour 
réunir une pareille matière et, certes bien, tant de peines 
eussent été superflues et bien inutiles pour le lecteur. Vite il 
se fut rebuté de tant de productions indigestes et médiocres, 
Plus sévère et plus rigoureux a donc dû être le choix qui 
a présidé à la réunion des poèmes de la troisième partie de 
ce livre. Si la colonne élevée dans les plaines de Waterloo 
est dédiée au génie de Victor Hugo, elle l'est aussi au sou- 
venir de ces poètes moins fameux, mais non moins français, 
qui, au lendemain du désastre impérial, relevèrent l'espé- 
rance patriotique au cœur populaire. Dans cette glorification 
de la Pensée dans un charnier, de la Poésie dans un ossuaire, 
du Verbe dans un cimetière, ils ont leur part. Ceci tâche à 
la leur accorder dans une juste mesure. L'Empereur à 
Waterloo ne fait pas oublier les obscurs héros tombés pour 
sa cause ; Victor Hugo n'y fera point dédaigner de plus 
petits poètes, et son génie s'accommode de la fraternité de 
leurs communes espérances. 

13. 



210 VICTOR HUGO 



Composée au mois de janvier 1816, la méssénnienne de 
Casimir Delavigne sur la bataille de Waterloo est le pre- 
mier poème digne de remarque qui fut publié à la gloire 
de la France vaincue. « Il eut, dit Sainte-Beuve dans son 
discours de réception à l'Académie Française, il eut un cri 
sublime de douleur auquel la France entière répondit 
comme un seul écho. » Et Victor Hugo, répondant à ce 
même discours, complétait magnifiquement l'éloge : 
« Disons-le, parce que c'est glorieux à dire, le lendemain 
du jour où la France, inscrivit dans son histoire ce mot 
nouveau et funèbre : Waterloo, elle grava dans ses fastes ce 
nom jeune et éclatant : Casimir Delavigne. » Par cette pre- 
mière méssénnienne le poète ne se rangea point parmi ceux- 
là qui adulaient l'étranger foulant encore le sol de la Patrie. 
11 dédia son ;hommage au courage malheureux et trahi et 
à leur honneur chanta la vaillance des derniers combat- 
tants de la dernière lutte. 



2fr $t* ȣ* 



Ils ne sont plus, laissez en paix leur cendre: 
Par d'injustes clameurs ces braves outragés 
A se justifier n'ont pas voulu descendre; 
Mais un seul jour les a vengés: 
Es sont tous morts pour vous défendre. (1) 



(l) « 11 y eut du courage à écrire ces mots. Personne n'avait encore 
osé prononcer le nom de Waterloo. Si Casimir Delavigne n'avait 
pas d'autres titres de gloire, cette tentative hardie suffirait pour lui 
donner une place dans l'histoire littéraire comme précurseur du 
lyrisme nàpo^onien. » —M. Fauchier Delavigne, Casimir Delavigne 
intime, d'après de» documents inédits; Paris, -1907, in-18, p. 38. 



WATERLOO — NAPOLÉON 211 



Malheur à vous si vo9 yeux inhumains 

N'ont point de pleurs pour la patrie! 

Sans force contre vos chagrins, 

Contre le mal commun votre âme est aguerrie; 

Tremblez, la mort peut-être étend sur vous ses mains 1 

Que dis-je ? Quel Français n'a répandu des larmes 
Sur nos défenseurs expirants? 
Prêt à revoir les rois qu'il regretta vingt ans, 
Quel vieillard n'a rougi du malheur de nos armes? 
En pleurant ces guerriers par le destin trahis, 
Quel vieillard n'a senti s'éveiller dans son âme 
Quelque reste assoupi de cette antique flamme 
Qui l'embrasait pour son pays? 

Que de leçons, grand Dieu! que d'horribles images, 

L'histoire d'un seul jour présente aux yeux des rois ! 

Clio, sans que la plume échappe de ses doigte; 

Pourra-t^elle en tracer les pages? 

Cachez-moi ces soldats sous le nombre accablés, 

Domptés par la fatigue, écrasés par la foudre, 

Ces membres palpitants dispersés sur la poudre, 

Ces cadavres amoncelés! 

Eloignez de mes yeux ce monument funeste 

De la fureur des nations : 

mort! épargne ce qui reste! 

Varus, rends-nous nos légions! 

Les coursiers frappés d'épouvante, 

Les chefs et les soldats épars, 

Nos aigles et nos étendards 

Souillés d'une fange sanglante, 

Insultés par les léopards. 

Les blessés mourant sous les chars, 

Tout se presse sans ordre, et la foule incertain©, 

Qui se tourmente en vains efforts, 

S'agite, se heurte, se traîne, 

Et laisse après soi dans la plaine 

Du sang, des débris et des morts. 



212 VICTOR HUGO - 



Parmi des tourbillons de flamme et de fumée, 

douleur! quel spectacle à mes yeux vient s'offrir? 

Le bataillon sacré, seul devant une armée, 

S'arrête pour mourir. 
C'est en vain que, surpris d'une vertu si rare, 
Les vainqueurs dans leurs mains retiennent le trépas ; 
Fier de le conquérir, il court, il s'en empare: 
<( La Garde, avait-il dit, meurt et ne se rend pas! » 



On dit qu'en les voyant couchés sur la poussière. 
D'un respect douloureux frappé par tant d'exploits, 
L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière, 
Les regarda sans peur pour la première fois. 



Les voilà ces héros si longtemps invincibles! 

Us menacent encore les vainqueurs étonnés! 

Glacés par le trépas, que leurs yeux sont terribles! 

Que de hauts faits écrits sur leurs fronts sillonnés! 

Ils ont bravé les feux du soleil d'Italie; 

De la Castille ils ont franchi les monts; 

Et le Nord les a vus marcher sur les glaçons 

Dont l'éternel rempart protège la Russie. 

Us avaient tout dompté... le destin des combats 

Leur devait, après tant de gloire. 

Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas: 

Le bonheur de mourir dans un jour de victoire. 



Ah ! ne pleurons pas ! sur leurs fronts triomphants 
La palme de l'honneur n'a pas été flétrie : 
Pleurons sur nous, Français, pleurons sur la patrie: 
L'orgueil et l'intérêt divisent ses enfants. 
Quel, siècle en trahisons fut jamais plus fertile? 
L'amour du bien commun de tous les cœurs s'exile 
La timide amitié n'a plus d'épanchements, 
On s'évite, on se craint ; la foi n'a plus d'asile, 
Et s'enfuit d'épouvante au bruit de nos serments. 



WATERLOO — NAPOLÉON 213 



O vertige fatal! déplorables querelles 
Qui livrent nos foyers au fer de l'étranger! 
Le glaive étineelant dans nos mains infidèles 
Ensanglante le sein qu'il devait protégea*. 

L'ennemi cependant renverse les murailles 

De nos forts et de nos cités ; 

La foudre tonne encore, au mépris des traités. 

L'incendie et les funérailles 

Epouvantent encor nos hameaux dévastés; 

D'avides proconsuls dévastent nos provinces ; 

Et, sous l'écharpe blanche, ou sous les trois couleurs, 

Les Français, disputant pour le choix de leurs princes, 

Détrônent des drapeaux et proscrivent des fleurs. 

Des soldats de la Germanie, 
J'ai vu les coursiers vagabonds, 
Dans nos jardins pompeux errer sur les gazons, 
Parmi ces demi-dieux qu'enfanta le génie: 
J'ai vu des bataillons, des tentes et des chars, 
Et l'appareil d'un camp, dans le temple des arts. 
Faut-il, muets témoins, dévorer tant d'outrages? 
Faut-il que le Français, l'olivier dans la main, 
Reste insensible et froid comme ces dieux d'airain 
Dont ils insultent les images ? 

Xous devons tous nos maux à ces divisions 
Que nourrit notre intolérance. 
Il est temps d'immoler au bonheur de la France 
Cet orgueil ombrageirx de nos opinions, 
Etouffons le flambeau des guerres intestines. 
Soldats, le ciel prononce, il relève les lis: 
Adopte?; les couleurs du héros de Bouvines, 
En donnant une larme aux drapeaux d'AusteTlitz. 

France, réveille-toi ! qu'im courroux unanime 
Enfante des guerriers autour du souverain ! 
Divisés, désarmés, le vainqueur nous opprime: 
Présentons-lui la paix, les armes à la main. 



214 VICTOR HUGO 



Et vous, peuples si fiers du trépas de nos braves, 

Vous, les témoins de notre deuil, 

Ne croyez pas, dans votre orgueil, 

Que, pour être vaincus, les Français soient esclaves. 

Gardez-vous d'irriter nos vengeurs à venir; 

Peut-être que le ciel, las de nous punir, 

Seconderait notre courage, 

Et qu'un autre Germanicus 

Irait demander compte aux Germains d'un autre âge 

De la défaite de Varus. 



CASIMIR DEL A VIGNE 




II 



Béranger 



* Vt & 



Il a droit a une place particulière ici, petite mais fami- 
lière, le brave homme à la plume facile, à qui l'amour et le 
vin ne firent pas oublier les devoirs civiques. Poète de se- 
cond, voire de troisième ordre, certes on n'y contredit 
point, mais combien digne de l'affectueuse et souriante 
amitié que lui voua la France bercée si longtemps au 
refrain consolateur de ses chansons I Ce ne fut point le ton 
noble et véhément qu'il prit pour enseigner la vertu bien 
française qui consiste à ne point désespérer. En petites rimes 
allègres, sur un air sentimental et bonhomme, il s'ingénia à 
faire garder fidèle aux cœurs populaires des faubourgs, sous 
la guinguette dominicale comme à l'atelier, le souvenir des 
gloires patriotiques. Pour en attester, c'est le quart de ses 
œuvres qu'il faudrait reproduire ici. [On ne l'attend pas de 
nous. Nous nous sommes bornés à choisir parmi ses chan- 
sons celles qui demeurent particulièrement typiques de 
ses sentiments. 11 ne déplaira peut être pas à d'aucuns 
d'entendre le pipeau après la lyre, et de descendre des hau- 
teurs du Parnasse au coin plus discret de la goguette bour- 
geoise et parisienne. 



216 VICTOR HUGO 

1 
COUPLETS SUR LA JOURNÉE DE WATERLOO 

Air : Muse des bois et ses accords champêtres. 



De vieux soldats m'ont dit : « Grâce à ta Muse 
« Le peuple enfin a de3 chants pour sa voix. 
(( Ris du laurier qu'un parti te refuse, 
« Consacre encor des vers à nos exploits. 
« Chante ce jour qu'invoquaient des perfides 
« Ce dernier jour de gloire et de revers. » 
— J'ai répondu, baissant des yeux humides : 
(( Son nom jamais n'attristera mes vers. » 

Qui dans Athène, au nom de Chéronnée 
Mêla jamais des sons harmonieux? 
Par la fortune Athène détrônée 
Maudit Philippe et douta de ses dieux. 
Un jour pareil voit tomber notre empire, 
Voit l'étranger nous rapporter des fers, 
Voit des Français lâchement leur sourire. 
Son nom jamais n'attristera mes vers. 

<( Périsse enfin le géant des batailles ! 

<( Disaient les rois; peuples, accourez tous! 

« La Liberté sonne ses funérailles ; 

<( Par vous sauvés, nous régnerons par vous ! » 

Le géant tombe, et ces nains sans mémoire 

A l'esclavage ont voué l'univers. 

Des deux côtés ce jour trompa la gloire. 

Son nom jamais n'attristera mes vers. 



WATERLOO — NAPOLÉON 2i" 



Mais quoi ! déjà les hommes d'un autre âge 
De ma douleur se demandent l'objet. 
Que leur importe, en effet, ce naufrage? 
Sur le torrent leur berceau surnageait. 
Qu'ils soient heureux ! leur astre, qui se lève, 
Du jour funeste efface les revers 
Mais, dût ce jour n'être plus qu'un vain rêve, 
Son nom jamais n'attristera mes vers. 



4fr » & 



LES SOUVENIRS DU PEUPLE 



Air : Passez votre chemin, beau sire. 



On parlera de sa gloire 
Sous le chaume bien longtemps. 
L'humble toit dans cinquante ans 
Ne connaîtra plus d'autre histoire. 
Là viendront les villageois, 
Dire alors à quelque vieille: 
« Par des récits d'autrefois, 
(( Mère, abrégez notre veille. 
(( Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, 
« Le peuple encor le révère, 

(( Oui, le révère. 
«( Parlez-nous de lui, grand'mère, 
« Parlez-nous de lui. » (Bis.) 



218 VICTOR HUGO 



< Mes enfants, dans ce village 
( Suivi de rois, il passa. 

< Voilà bien longtemps de ça: 

< Je venais d'entrer en ménage. 

< A pied, grimpant le coteau 

< Où pour voir je m'étais mise, 

< Il avait petit chapeau 

< Avec redingote grise. 

c Près de lui je me troublai ; 
( Il me dit: Bonjour, ma chère, 

« Bonjour ma chère ! » 
— « Il vous a parlé, grandmère! 

« Il vous a parlé! » 



« L'an d'après, moi, pauvre femme, 

(( A Paris étant un jour, 

<( Je le vis avec sa Cour : 

« Il se rendait à Notre-Dame. 

« Tous les cœurs étaient contents; 

« On admirait son cortège 

« Chacun disait: « Quel beau temps! 

« Le ciel toujours le protège. » 

<( Son sourire était bien doux, 

« D'un fils Dieu le rendait père, 

<( Le rendait père! » 
— « Quel beau jour pour vous, grand'mère! 
a Quel beau jour pour vous ! » 



« Mais quand la pauvre Champagne 
« Fut en proie aux étrangers, 
« Lui, bravant tous les dangers, 
<( Semblait seul tenir la campagne. 
« Un soir, tout comme aujourd'hui, 
« J'entends frapper à la porte. 
(( J'ouvre. Bon Dieu ! c'était lui ! 
<( Suivi d'une faible escorte. 



WATERLOO — NAPOLÉON 219 



<( Il s'asseoit où me voilà, 

(( S'écriant : « Oh ! quelle guerre ! 

« Oh ! quelle guerre ! » 
— « Il s'est assis là, grand'mère, 

« Il s'est assis là ! » 



« J'ai faim, » dit-il, et bien vite 
« Je sers piquette et pain bis ; 
« Puis il sèche ses habits, 
(( Même à dormir le feu l'invite. 
« Au réveil, voyant mes pleurs, 
(( Il me dit : <( Bonne espérance ! 
« Je cours, de tous ses malheurs, 
« Sous Paris, venger la France. » 
« Il part, et, comme un trésor, 
« Depuis j'ai gardé son verre, 

« Gardé son verre ! » 
— « Vous l'avez encor, grand'mère ! » 

« Vous l'avez encor ! » 



« Le voici. Mais à sa perte 

« Le héros fut entraîné. 

« Lui, qu'un pape a couronné 

<( Est mort, dans une île déserte. 

« Longtemps aucun ne l'a cru ; 

« On disait : « H va paraître ; 

« Par mer il est accouru ; 

(( L'étranger va voir son maître. » 

<( Quand d'erreur on nous tira, 

(( Ma douleur fut bien amère ! 

ce Fut bien amère ! » 
— « Dieu vous bénira, grand'mère ! 

« Dieu vous bénira ! » 

9fc 9fr fl^ 



220 VICTOR HUGO — 



LE CHAMP D'ASILE I . 

Août 1818 

Air de la romance de Bélisaire 



En chef de bannis courageux 
Implorant un lointain asile, 
A des sauvages ombrageux 
Disait : <i L'Europe nous exile. 
« Heureux enfants de ces forêts, 
u De nos maux apprenez lhistoire : 
« Sauvages ! nous sommes Français ; 
i Prenez pitié de notre gloire ! » 



<( Elle épouvante encor les Rois, 
'( Et nous bannit des humbles chaumes 
<< D*où sortis pour venger nos droite, 
(( Nous avons dompté vingt royaumes. 
(( Nous courions conquérir la Paix 
« Qui fuyait devant la Victoire. 
<( Sauvages ! nous sommes Français ; 
« Prenez pitié de notre gloire. » 



(i) On sait qu'un certain nombre de soldats de l'Empire, com- 
mandés par les deux généraux Lallemand et Lefebvre-Desnouettes, 
proscrits par le gouvernement de la Restauration, émigrèrent en 
Amérique et fondèrent, au Texas, un établissement connu sous le 
nom du Champ d'asile, dontjla durée fut éphémère. 



WATERLOO — NAPOLÉON 221 



« Dans l'Inde, Albion a tremblé 
« Quand de nos soldats intrépides 
« Les chants d'allégresse ont troublé 
« Les vieux échos des Pyramides. 
« Les siècles pour tant de hauts faits 
<( N'auront point assez de mémoire. 
« Sauvages ! nous sommes Français ; 
« Prenez pitié de notre gloire ! » 

« Un homme enfin sort de nos rangs ; 
« H dit : <( Je suis le Dieu du monde. » 
(( L'on voit soudain les rois errants 
« Conjurer la foudre qui gronde. 
« De loin saluant son palais, 
« A ce Dieu seul il semblaient croire. 
« Sauvages ! nous sommes Français ; 
« Prenez pitié de notre gloire ! » 

<( Mais il tombe ; et nous, vieux soldats 
« Qui suivions un compagnon d'armes, 
(( Nous voguons jusqu'en vos climats, 
« Pleurant la patrie et ses charmes. 
« Qu'elle se relève à jamais 
(( Du grand naufrage de la Loire (1) I 
« Sauvages ! nous sommes Français ; 
<( Prenez pitié de notre gloire ! » 

Il se tait. Un sauvage alors 
Répond : « Dieu calme les orages. 
« Guerriers, partagez nos trésors, 
<c Ces champs, ces fleurs, ces ombrages. 
« Gravons sur l'arbre de la Paix 
« Ces mots d'un fils de la Victoire : 
(( Sauvages ! nous sommes Français ; 
(t Prenez pitié de notre gloire ! » 



(1) Les débris de l'armée impériale s'étaient, après Waterloo, 
retirés derrière la Loire. 



222 VICTOR HUGO 



Le Champ d'Asile est consacré ; 
E levez- voua, cité nouvelle ; 
Soyez-nous un port assuré 
Contre la fortune infidèle. 
Peut-être aussi des plus hauts faits 
Nos fils vous racontant l'histoire, 
Vous diront : « Nous sommes Français ; 
« Prenez pitié de notre gloire ! » 

3& 3& j& 



4 

LES ENFANTS DE LA FRANCE 

1819 
Air du vaudeville de Turenne 



Reine du monde, 6 France, ô ma patrie ! 
Soulève enfin ton front cicatrisé ; 
Sans qu'à tes yeux leur gloire en soit flétrie, 
De tes enfants l'étendard s'est brisé. (Bis) 
Quand la fortune outrageait leur vaillance, 
Quand de tes mains tombait ton sceptre d'or, 

Tes ennemis disaient encor: 

(( Honneur aux enfants de la France! » (Bis) 

De tes grandeurs tu sus te faire absoudre, 

France, et ton nom triomphe des revers. 

Tu peux tomber ; mais c'est comme la foudre. 

Qui se relève, et gronde au haut des airs. 

Le Rhin aux bords ravis à ta puissance 

Porte à regret le tribut de ses eaux; 
Il crie au fond de ses roseaux : 
« Honneur aux enfants de la France! » 



WATERLOO — NAPOLÉON 223 



Pour effacer des ooursiers du barbare 
Les pas empreints dans tes champs profanés, 
Jamais le ciel te fut-il moins avare ? 
D'épis nombreux vois ces champs couronnés ! 
D'un vol fameux prompts à venger l'offense (1), 
Vois les beaux-arts, consolant leurs autels, 
Y graver en traits immortels: 
« Honneur aux enfants de la France! » 

Prête l'oreille aux accents de l'histoire: 
Quel peuple ancien devant toi n'a tremblé? 
Quel nouveau peuple, envieux de ta gloire, 
Ne fut cent fois de ta gloire accablé? 
En vain l'Anglais a mis dans la balance 
L'or que pour vaincre ont mendié les rois, 
Des siècles entends-tu la voix : 
« Honneur aux enfants de la France! » 

Dieu qui punit le tyran et l'esclave, 
Veut te voir libre, et libre pour toujours. 
Que tes plaisirs ue soient plus une entrave : 
La Liberté doit sourire aux amours. 
Prends ton flambeau, laisse dormir sa lance; 
Instruis le monde, et cent peuples divers 
Chanteront en brisant leurs fers: 
« Honneur aux enfants de la France! » 

Relève-toi, France, reine du monde ! 
Tu vas cueillir tes lauriers les plus beaux. 
Oui, d'âge en âge, une palme féconde 
Doit de tes fils protéger les tombeaux. (Bis) 
Que près du mien, telle est mon espérance, 
Pour la patrie admirant mon amour, 
Le voyageur répète un jour: 
« Honneur aux fils de la France! » 



(1) Allusion aux objets d'art que les armées alliées, en 1815, enle- 
vèrent du Louvre. 



224 VICTOR HUGO 

5 
LE VIEUX SERGENT 

1823 
Air : Dis-moi soldat, dis-mois, t'en souviens-tu? 

Près du rouet de sa fille chérie 

Le vieux sergent se distrait de ses maux, 

Et, d'une main que la balle a meurtrie, 

tierce en riant deux petits-fils jumeaux. 

Assis tranquille au seuil du toit champêtre, 

Son seul refuge après tant de combats, 

Il dit parfois: « Ce n'est pas tout de naître! 

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! » 

Mais qu'entend-il? Le tambour qui résonne? 

Il voit au loin passer un bataillon. 

Le sang remonte à son front qui grisonne; 

Le vieux coursier a senti l'aiguillon. 

Hélas! soudain tristement il s'écrie: 

« Cest un drapeau que je ne connais pas! 

(( Ah! si jamais vous vengez la patrie, 

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! » 

« Qui nous rendra, dit cet homme héroïque, 

« Aux bords du Rhin, à Jemmapes, à Fleuras, 

« Ces paysans, fils de la République, 

« Sur la frontière, à sa voix accourus! 

« Pieds nus, sans pain, sourds aux alarmes, 

« Tous à la gloire allaient du même pas. 

« Le Rhin lui seul peut retremper nos armes. 

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! » 

« De quel éclat brillaient dans la bataille 
(( Ces habits bleus par la Victoire usés! 
<( La Liberté mêlait à la mitraille 
« Des fers rompus et des sceptres brisés. 



WATERLOO — NAPOLÉON 225 



« Les nations, reines par nos conquêtes, 
« Ceignaient de fleurs le front de nos soldats. 
<( Heureux celui qui mourut dans ces fêtes! 
<( Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! » 

« Tant de vertu trop tôt fut obscurcie: 

<( Pour s'annoblir nos chefs sortent des rangs; 

« Par la cartouche encor toute noircie, 

<( Leur bouche est prête à flatter les tyrans. 

« La Liberté déserte avec ses armes ; 

(( D'un trône à l'autre ils vont offrir leurs bras; 

« A notre gloire on mesure nos larmes. 

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! » 

Sa fille alors, interrompant sa plainte 

Tout en filant lui chante à demi-voix 

Ces airs proscrits, qui les frappant de crainte, 

Ont en sursaut réveillé tous les rois. 

« Peuple, à ton tour que ces chants te réveillent, 

(( H en est temps, » dit-il aussi tout bas. 

Puis il répète à ses fils qui sommeillent: 

« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas ! » 

» 3* S» 



6 

LES DEUX GRENADIERS 

Avril 1814 
Air : Guide mes pas, ô Providence ! 

Premier Grenadier 

A notre poste on nous oublie ; 
Richard, minuit sonne au château. 

14 



226 VICTOR HUGO 



Deuxième Grenadier 

Nous allons revoir l'Italie ; 
Demain, adieu Fontainebleau ! 

Premier Grenadier 

Par le cied, que j'en remercie, 
L'Ile d'Elbe est un beau climat ! 



Deuxième Grenadier 

Fût-elle au fond de la Russie, 
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat! 

Ensemble 

Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat, 
Suivons un vieux soldat! (Bis) 

Deuxième Grenadier 

Qu'elles sont promptes les défaites ! 
Où sont Moscou, Wilna, Berlin? 
Je crois voir sur nos baïonnettes 
Luire eucor les feux du Kremlin, 
Et, livré par quelques perfides, 
Paris coûte à peine un combat! 
Nos gibernes n'étaient pas vides. 
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat! 

Premier Grenadier 

Chacun nous répète: « Il abdique. » 
Quel est ce mot? Apprends-le moi. 
Rétablit-on la République? 



WATERLOO — NAPOLÉON 227 



Deuxième Grenadier 

Non, puisqu'on nous ramène un roi. 
L'Empereur aurait oent couronnes, 
Je concevrais qu'il les cédât : 
Sa main en faisait des aumônes. 
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. 

Premter Grenadier 

Une lumière, à ces fenêtres, 
Brille à peine dans le château. 

Deuxième Grenadier 

Lee valets à nobles ancêtres 
Ont fui, le nez dans leur manteau. 
Tous déaallonnant leurs costumes, 
Vont au nouveau chef de l'Etat 
De l'aigle mort vendre les plumes. 
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat. 

Premier Grenadier 

Des maréchaux, nos camarades, 
Désertent aussi, gorgés d'or. 

Deuxième Grenadier 

Notre sang paya tous leurs grades ; 
Heureux qu'il nous en reste eneor! 
Quoi ! la Gloire fut en personne 
Leur marraine un jour de combat, 
Et le parrain, on l'abandonne! 
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat! 

Premier Grenadier 

Après vingt-cinq ans de services 
J'allais demander du repos. 



228 VICTOR HUGO 



Deuxième Grenadier 

Moi, tout couvert de cicatrices, 
Je voulais quitter les drapeaux. 
Mais, quand la liqueur est tarie, 
Briser le vase est d'un ingrat. 
Adieu femme, enfants et patrie! 
Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat 1 

Ensemble 

Vieux grenadiers, suivons un vieux soldat, 
Suivons un vieux soldat! (Bis) 



BERANGER. 




III 
Méry et Barthélémy 

•& «8£ 2& 



L'œuvre poétique de Méry et Barthélémy est considérable 
et certains de leurs poèmes, tels que le Fils de l'Homme et 
Napoléon en Egypte ne sont pas tout à fait oubliés aujour- 
d'hui et supportent, grâce à l'aimable facilité du vers, la 
lecture. Nous croyons qu'ils n'eurent qu'une seule fois 
l'occasion d'écrire de Waterloo. Ce fut en de pénibles cir- 
constances. Le 8 août 1829, Charles X offrit le portefeuille 
de ministre de la Guerre au général de Bourmont. Ce Bour- 
mont était celui-là même, qui, le 14 juin 1815, quatre jours 
avant Waterloo, avait déserté l'armée impériale pour passer 
à l'ennemi. Cette nomination souleva en France de vives et 
ardentes colères. Le nom seul du nouveau ministre parais- 
sait un défi jeté à l'opinion publique, à l'armée, — cette 
armée que quatorze années à peine séparaient du désastre 
de 1815. Sous le coup d'une véhémente indignation, Méry 
et Barthélémy publièrent une brochure où le général de Bour- 
mont était pris à partie avec un lyrisme violent (1). Entrai- 



(1) Méry et Barthélémy, Waterloo ; Au général Bourmont , Paris; 
1829, in-S*. 

14. 



230 VICTOR HUGO — 



nés par le sujet, ils abordèrent la description de la bataille, 
le chant de la Grande Armée vaincue. Certes, à côté du 
magnifique poème^de L'Expiation, celui-ci est peu de chose, 
et ses couleurs sont bien ternes et bien faibles en regard 
de celles qui illuminent et incendient ce fragment des 
Châtiments. Mais les circonstances de la publication du 
poème de Méry et Barthélémy le sauvèrent de l'oubli. Au 
reste, il a de la flamme et de l'émotion et peut soutenir la 
comparaison avec la méssénnienne de Casimir Delavigne. 
Nous en donnons la partie essentielle, qui est le récit de la ba- 
taille, rejetant les apostrophes préliminaires à l'Angleterre et 
à Bourmont qui n'ajoutent rien au mérite de l'œuvre. 



&& *s* •?* 



WATERLOO 



Souvent, dans ces grands chocs qui brisent un empire, 

Dans ce moment suprême où tout un peuple expire, 

Quand, sur un. même point, deux potentats rivaux 

Poussent des tourbillons d'hommes et de chevaux, 

Et que la terre attend, dans sa stupeur profonde, 

Un grand événement qui va changer le monde ; 

Des signes précurseurs, au firmament écrits, 

Parlent de l'avenir aux vulgaires esprits; 

Le ciel fait retentir, aux accords du tonnerre, 

Le prologue effrayant du drame de la terre; 

Il annonce aux mortels, par cette grande voix. 

Qu'il prend aussi sa part aux querelles des rois, 

Et prédit par son deuil l'éclipsé d'un grand homme, 

Comme il fit pour César, Napoléon de Rome. 

Ils ne faillirent point, ces éloquents signaux ! 

La nue avait ouvert ses profonds arsenaux ; 




LA GROSSE COULEUVRINE DE GAND 

(Dessin de Victor Hugo.) 



232 VICTOR HUGO 



Dans les champs de Fleurus les torches de l'orage 

De nos soldats vainqueurs éclairaient le passage ; 

Ils marchaient, et le bruit des tonnerres lointains 

Ressemblait à l'écho de leurs canons éteints. 

Là, tout est citoyen, et cette foule immense 

Dans son recueillement, comme un seul homme, pense. 

Hélas ! le temps n'est plus où leurs vieux bataillons 

Combattaient l'ennemi dans ses propres sillons; 

Leur fortune a changé ; leur courage est le même : 

Tous savent que demain, dans un duel suprême, 

Sous leurs aigles voilés de longs crêpes de deuil, 

Des portes de la France ils défendront le seuil 

Un seul homme est parjure à ce pacte unanime: 

Du drapeau que la gloire avait fait légitime, 

Il s'éloigne, sans bruit, la veille d'un combat; 

De la foi militaire, odieux apostat, 

Comme, d'un pied furtif, dans l'ombre et le mystère 

Sort du lit conjugal une femme adultère, 

Dès que la nuit profonde a noirci l'horizon, 

Dégradé par ses mains, rêvant la trahison, 

D s'est enfui ; demain quand l'aube matinale 

Ouvrira pour les chefs la tente impériale, 

Dans ce noble cortège au grand conseil admis, 

Un seul fera défaut... il est aux ennemis. 



• * ■ 

* * 



Le traître s'est fait justice; 
Il se chasse de nos rangs ; 
Ah ! que son nom retentisse, 
Maudit par les vétérans! 
Reniant l'aigle des braves, 
Qu'à Wellington, qu'aux Bataves 
Il vende un honteux appui; 
Grâce à la fuite d'un lâche, 
L'armée est pure et sans tache; 
On combattra mieux sans lui. 



WATERLOO — NAPOLÉON 233 



Voyez sous l'ombre enflammée, 
Ces agiles fantassins, 
Qui sur le front de l'armée 
Tourbillonnent par essaims ; 
Et ces preux, de haute taille, 
Formant trois corps de bataille; 
Puis ces guerriers indomptés, 
La Garde! qui ne s'élance 
Qu'alors que dans la balance 
Tous les glaives sont jetés. 



Epuisés d'une victoire 
Qu'ils cueillirent en chemin, 
Ils préparaient pour l'histoire 
La page du lendemain. 
Parfois, dans les airs humides, 
Au feu des éclairs rapides, 
Scintillaient les aigles d'or, 
Qui, les ailes éployées, 
Dans les plaines foudroyées, 
Semblaient prendre leur essor. 

La pluie aux gouttes glacées 
Ruisselle des vêtements, 
Des enseignes affaissées, 
Du cou des chevaux fumants. 
Ralliés à leur bannière, 
Les fantassins dams l'ornière 
Traînent leurs pas ralentis, 
Et les cavaliers plus sombres 
Soulèvent, comme des ombres, 
Leurs manteaux appesantis. 

Voici les monts et les plaines 
Que le chef leur a promis; 
Ils ont oublié leurs peines 
En face des enneanis. 



234 VICTOR HUGO — 



Nulle plainte ne s'élève, 
On ne veut repos, ni trêve, 
Ni sommeil, ni doux festins ; 
Qu'importe l'eau qui ruisselle? 
Le Mont-Saint-Jean étincelle 
Du feu des bivacs lointains. 

Les défenseurs britanniques 
Apparaissent sur les monts, 
Comme dans nos jeux scéniques 
Errent de rouges démons. 
On distingue, à leur costume, 
Ces soldats nés dans la brume, 
Les Ecossais demi-nus; 
Au centre sont les Bataves, 
Qui regrettent d'être braves, 
Et de nous avoir connus. 

Et bientôt, un vent magique, 
Au premier rayon qui luit, 
Découronne la Belgique 
Des nuages de la nuit; 
Voyez, au-delà des crêtes, 
Le noir manteau des tempêtes 
Qui s'affaisse en larges plis; 
Salut, clarté d'espérance! 
Que Dieu protège la France! 
C'est le soleil d'Austerlitz! 



* * 



Calme imposant, que rien ne trouble encore 

Ni bruits confus dans la forêt sonore, 

Ni villageois qui, d'un chant de gaîté, 

Va saluant un beau matin d'été, 

Bientôt, hélas ! pour mourir et s'éteindre, 

Quand le vent du matin soufflant sur notre armée, 



WATERLOO — NAPOLÉON 235 



Entrouvre lentement le dôme de fumée, 

L'intelligent soldat tourne un œil scrutateur 

Sur la haute colline où plane l'Empereur; 

Il est là: la bataille à peine commencée, 

Il cerne l'horizon dans sa vaste pensée: 

Il distingue, à travers le brouillard sulfureux, 

Les plaines, les vallons coupés de chemins creux, 

La lointaine forêt de pins et de mélèzes, 

Les plateaux tout rougis des deux lignes anglaises; 

Tout est devant ses yeux: par le génie et l'art, 

Il ravit, pas à pas, toute chance au hasard, 

Combine la victoire, et son œil semble lire 

Sur ce grand échiquier où l'on joue un empire. 

Quelquefois cependant, le regard soucieux 

Et l'oreille inclinée, il consulte les cieux ; 

Que fais-tu donc si loin, Grouchy? Qui te retarde, 

Excelmans, autrefois toujours à l'avant-garde? 

Et Gérard, jamais sourd à l'appel du canon? 

Et Vandamme? Et vous de si puissant renom? 

Sans doute qu'en voyant votre marche trompée, 

Vous brisez dans vos mains votre inutile épée, 

Et que vous convoitez, rempli d'un saint courroux, 

La plaine étincelante où l'on combat sans vous. 



Il ne sera plus temps! Vers les lignes bretonnes 
Toute l'armée en feu s'ébranle en dix colonnes: 
Jérôme, le premier, vers leur droite poussé, 
Veut que le sang d'un roi soit le premier versé; 
Son aile qu'il entraîne au fond de la vallée, 
Emporte d'Hougoumont l'enceinte crénelée; 
En vain ses défenseurs cherchent l'abri des bois; 
Poursuivie et forcée une seconde fois, 
L'élite des Anglais vers les monts se replie 
Sous le choc foudroyant du roi de Westphalie. 
Le centre de l'armée est accouru : d'ErLon 
Prodigue ses boulets dans le creux du vallon, 
Et sur le château-fort, si î-edoutable encore, 
Reille lance l'obus qui brise et qui dévore. 



236 VICTOR HUGO 



Montez sur le plateau, centre de l'ennemi, 

A vous, soldats de Ney, cuirassiers de VaJmy, 

Cavaliers de Milhaud ! partez, la charge sonne. 

La voyez-vous passer l'accablante colonne P 
Ces centaures massifs, aux gigantesques flancs, 
A la tête de fer, aux pieds étincelants; 
D'hommes et de chevaux épouvantable trombe, 
En bloc elle s'élève, en bloc elle retombe, 
Retentit sur les champs de son passage empreints, 
Comme un son prolongé de tambours souterrains; 
Le cou tendu, le sabre au niveau de la tête, 
Tous, du px*ofond ravin, remontent sur la crête, 
Et, près de la couvrir de leur immense vol, 
Sous les pieds des Anglais font palpiter le sol. 
Voilà l'heure de mort ! puissants hommes de guerre, 
Consommez aujourd'hui le deuil de l'Angleterre! 
Que de fois, en pleurant leurs fils et leurs époux, 
Les femmes d'Albion se souviendront de vous! 
Ils l'ont voulu : leur joie, au moins, sera complète : 
Ce n'est plus Fontenoy, bataille d'étiquette, 
Où vos aïeux, cruels et courtois à demi, 
Avant de l'égorger saluaient l'ennemi ; 
Ce n'est point une lutte avec art nivelée, 
C'est un duel farouche, une ardente mêlée; 
On se voit face à face, on se prend corps à corps, 
Le fer a soif du sang, la terre veut des morts. 
Poussez à l'ennemi, point de coup qui l'effleure, 
Visez à la poitrine où la plaie est meilleure ; 
Décidez, sans prétendre à des exploits nouveaux, 
Qui doit mourir ici des deux peuples rivaux. 

La charge a retenti 6ur ces profondes masses ; 

Les balles des fusils glissent sur les cuirasses, 

Comme en un jour d'été, dans les plaines d'Artois, 

La grêle rebondit sur l'ardoise des toits. 

Masses d'Anglais! rempart vivant que "ien n'entame, 

Ni des hauts cuirassiers la foudroyante lame, 

Ni les puissants chevaux sur la ligne élancés! 

Ils résistent, debout l'un sur l'autre pressés; 



WATERLOO — NAPOLÉON 237 



Daus ce carré de fer que la tactique enchaîne, 

Nul Anglais ne s'émeut, ni d'effroi, ni de haine; 

Mais ce qu'à nos soldats inspire un noble espoir, 

Ce qu'ose l'héroïsme, il le fait par devoir. 

La guerre est son métier ; dans un jour de bataille, 

Pour gagner le salaire, il se bat... il travaille. 

Peu soucieux de gloire, il subit le danger 

Dans l'ignoble souci du boire et du manger, 

Et de ces gras festins exigeant le partage, 

Au sang de l'abattoir s'abreuve de courage; 

Pareil au journalier, automate banal 

Qu'un statuaire adroit met sur un piédestal, 

Si ses chefs l'ont voulu, dans sa gêne stoïque, 

Il garde tout un jour une pose héroïque; 

Son œil n'exprime rien que la morne stupeur; 

Immobile soldat, sans courage et sans peur. 

Longtemps nos cavaliers se brisent sur la ligne 

De ces lourds fantassins, martyrs de leur consigne, 

Vingt fois sur ces longs dards, luisant épouvantail, 

Les chevaux en délire enfoncent leur poitrail ; 

Mais comme de la mer la vague renaissante 

Mine à force de chocs, une digue puissante, 

La colonne française, en rapides torrens, 

Dans sa dernière charge écrase les deux rangs, 

Et la mort mille fois, ou donnée, ou reçue, 

Au milieu des carrés agrandit une issue. 

En vain les Grands-Bretons, immobiles et froids, 

Se reforment plus loin en carrés plus étroits, 

En vain des autres monts regagnent-ils la cîme, 

Partout la main de fer les suit et le9 décime ; 

L'orgueilleux Wellington, qui pâlit pour ses jours, 

Cuirassé de soldats, étouffé de secours, 

De son armée entière attend la dernière heure, 

Donne des ordres vains, croise les bras, et pleure. 

Maintenant contemplez ce champ de Waterloo, 
Montez sur ces hauteurs ; quel sublime tableau î 
Quel spectacle! voyez que la bataille est belle! 
Le centre des Anglais sous la garde chancelle; 

15 



238 VICTOR HUGO 



Les Bataves, chassés du château d'Hougoumont, 
Ont pris pour boucliers les crêtes de ce mont; 
Vingt mille Anglais, l'orgueil de leur plus forte élite, 
Couchés après leur mort sur la ligne prescrite, 
Ensanglantant le mont qui sera leur tombeau; 
L'aigle de Frédéric s'enfuit devant Lobau. 
Les bandes de vaincus par la peur entassées, 
De Bruxelles et d'Anvers inondent les chaussées; 
Anglais, Hanovriens, fantassins, cavaliers, 
Débordent les coteaux, franchissent les h ailiers. 
Ecoutez ralentir, sur le terrain qui crie, 
Le roulement d'airain du train d'artillerie; 
C'est une armée en fuite, un immense débris ; 
Partout notre aigle plane; entendez-vous ces cris 
Qu'autour de l'Empereur l'enthousiasme inspire? 
C'est le cri des soldats quand ils sauvaient l'Empire, 
Sublime Te Deum que leur tonnante voix 
Fit résonner dix ans à l'oreille des rois! 

C'est alors que sonna cette heure solennelle 
Que Dieu marque du doigt sur l'horloge éternelle. 
Alors se réveille cette terrible loi 
Dont l'homme cherche en vain l'insoluble pourquoi, 
Cette loi qui prescrit, sans le retard d'une heure, 
Qu'un monarque s'éteigne et qu'un empire meure; 
Le soir on vit paraître à l'horizon lointain 
Un Bliicher, un vieillard, prête-nom du destin; 
Le ciel laissa tomber un atome de sable 
Sur le géant que tous jugeaient impérissable; 
L'aigle sans adieu, perdant son foudre accoutumé, 
S'abima dans la nue et tout fut consommé. 



MERY ET BARTHELEMY. 



IV 

Chateaubriand 

•Sfr »& »$* 



Vers la fin du mois de décembre 1840, Victor Hugo dépo- 
sait chez le portier de Chateaubriand une petite brochure 
de trente pages (1), accompagnée de ce billet : 

« Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses 
t et les grands hommes : Napoléon et Chateaubriand. Trou- 
< vez bon que je dépose ces vers à votre porte. Depuis 
c longtemps vous avez fait une paix généreuse avec 
« l'ombre illustre qui les a inspirés. Permettez-moi de 
c vous les offrir comme une nouvelle marque de mon an- 
« cienne et profonde admiration (2) ». 

Et l'auteur du pamphlet de 1814, De Buonaparte et des 
Bourbons, répondait au poète : t Je ne crois point à moi, 
e je ne crois qu'à Bonaparte. C'est lui qui a fait et signé la 
c paix qu'il m'a donnée... Je sens plus que jamais l'immen- 
« site du génie de Napoléon, mais avec les réserves que 
e vous avez faites vous-même dans deux ou trois de vos 
c plus belles odes (3) ». 



(1) Victor Hugo, Le retour de l'Empereur; Paris, 1840, in-8°. 

(2) Victor Hugo, Correspondance .. . ; p. 37. 

(3) Léonce Pingaud, Chateaubriand, Napoléon et les Bourbons ; 
dans la. Revue de Paris, l" août 1909, p. 617. 



240 VICTOR HUGO — 



C'est que, depuis 1818, où il fut en délicatesse avec le 
ministère Decazes, Chateaubriand s'était peu à peu détaché 
des Bourbons, de ces princes d'une race à laquelle il avait 
tant sacrifié. Il commençait dans ses Mémoires d'outre-tombe 
ces éloquents fragments expiatoires où il rachetait les ou- 
trages de son libelle de 1814. C'est là que, mêlant avec un 
orgueil familier la vie de l'Empereur à la sienne, il a 
laissé sur la bataille de Waterloo une page d'une émotion 
intime et sobre. Cette fois ce n'est point la description du 
combat que nous allons trouver, mais ce que réveille dans 
un cœur français l'écho de cette lointaine tragédie. Page de 
haute allure, elle clôt ici dignement et avec splendeur, 
l'hyme des poètes. Ministre de l'Intérieur in partibus, 
Chateaubriand avait suivi, à Gand, Louis XVIII enfui de 
Paris. C'est dans les campagnes flamandes qu'il rêva la 
page que voici. 



DANS LA CAMPAGNE DE GAND LE 18 JUIN 1815 

Le 18 juin 1815, vers midi, je sortis de Gand 
par la porte de Bruxelles ; j'allais seul achever ma 
promenade sur la grande route. J'avais emporté 
les Commentaires de César et je cheminais lente- 
ment, plongé dans ma lecture. J'étais déjà à plus 
d'une lieue de la ville, lorsque je crus ouïr un 
roulement sourd : je m'arrêtai, regardai le ciel 
assez chargé de nuées, délibérant moi-même si je 



WATERLOO — NAPOLÉON 241 

continuerais d'aller en avant, ou si je me rappro- 
cherais de Gand dans la crainte d'un orage. Je 
prêtai l'oreille : je n'entendis plus que le cri d'une 
poule d'eau dans les joncs et le son d'une hor- 
loge de village. Je poursuivis ma route ; je n'avais 
pas fait trente pas que le roulement recommença, 
tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux ; 
quelquefois il n'était sensible que par une tré- 
pidation de l'air, laquelle se communiquait à la 
terre sur ces plaines immenses, tant il était éloi- 
gné. Ces détonations moins vastes, moins ondu- 
leuses, moins liées ensemble que celles de la fou- 
dre, firent naître dans mon esprit l'idée d'un com- 
bat. Je me trouvais devant un peuplier planté à 
l'angle d'un champ de houblon. Je traversai le 
chemin et je m'appuyai debout contre le tronc de 
l'arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un 
vent du sud s'étant levé m'apporta plus distincte- 
ment le bruit de l'artillerie. Cette grande bataille, 
encore sans nom, dont j'écoutais les échos au pied 
d'un peuplier, et dont une horloge de village ve- 
nait de sonner les funérailles inconnues, était la 
bataille de Waterloo ! 

Auditeur silencieux et solitaire du formidable 
arrêt des destinées, j'aurais été moins ému si je 
m'étais trouvé dans la mêlée : le péril, le feu, la 
cohue de la mort ne m'eussent pas laissé le temps 
de méditer ; mais seul sous un arbre, dans la 
campagne de Gand, comme le berger des trou- 



242 VICTOR HUGO — 

peaux qui paissaient autour de moi, le poids des 
réflexions m'accablait : Quel état ce combat? Etait- 
il définitif? Napoléon était-il là en personne? Le 
monde, comme la robe du Christ, était-il jeté au 
sort ? Succès ou revers de l'une ou l'autre armée, 
quelle serait la conséquence de l'événement pour 
les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang 
coulait ! chaque bruit parvenu à mon oreille 
n'était-il pas le dernier soupir d'un français ? 
Etait-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, 
un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus 
implacables ennemis de la France ? S'ils triom- 
phaient, notre gloire n'était-elle pas perdue? Si 
Napoléon l'emportait, que devenait notre liberté ? 
Bien qu'un succès de Napoléon m'ouvrit un exil 
éternel, la patrie l'emportait dans ce moment dans 
mon cœur ; mes voeux étaient pour l'oppresseur 
de la France, s'il devait, en sauvant notre hon- 
neur, nous arracher à la domination étran- 
gère. 

Wellington triomphait-il ? La légitimité rentre- 
rait donc dans Paris derrière ces uniformes rouges 
qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des 
Français ! La royauté aurait donc pour carosses 
de son sacre les chariots d'ambulance remplis de 
nos grenadiers mutilés. Que sera-ce qu'une res- 
tauration accomplie sous de tels auspices?... Ce 
n'est là qu'une bien petite partie des idées qui me 
tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait 



WATERLOO — NAPOLÉON 243 

une secousse et doublait le battement de mon 
cœur. A quelques lieues d'une catastrophe im- 
mense, je ne la voyais pas, je ne pouvais toucher 
le vaste monument funèbre croissant de minute 
en minute à Waterloo, comme du rivage de Bou- 
laq, au bord du Nil, j'étendais vainement mes 
mains vers les Pyramides. 

Aucun voyageur ne paraissait ; quelques fem- 
mes dans les champs, sarclant paisiblement des 
sillons de légumes, n'avaient pas l'air d'entendre 
le bruit que j'écoutais. Mais voici venir un cour- 
rier : je quitte le pied de mon arbre et je me place 
au milieu de la chaussée ; j'arrête le courrier et 
l'interroge. Il appartenait au duc de Berry et ve- 
nait d'Alost : « Bonaparte est entré hier (17 juin) 
(( dans Bruxelles, après un combat sanglant. La 
« bataille a dû recommencer aujourd'hui (18 
« juin). On croit à la défaite définitive des alliés, 
« et l'ordre de la retraite est donné ». Le courrier 
continua sa route. 

Je le suivis en me hâtant : je fus dépassé par 
la voiture d'un négociant qui fuyait en poste 
avec sa famille ; il me confirma le récit du 
courrier. 

Tout était dans la confusion quand je rentrai à 
Gand : on fermait les portes de la ville; les gui- 
chets seuls demeuraient entrebâillés ; des bour- 
geois mal armés et quelques soldats de dépôt fai- 
saient sentinelle. Je me rendis chez le roi. 



244 VICTOR HUGO — 

Monsieur (1) venait d'arriver par une route dé- 
tournée : il avait quitté Bruxelles sur la fausse 
nouvelle que Bonaparte allait y entrer, et qu'une 
première bataille perdue ne laissait aucune espé- 
rance du gain d'une seconde. On racontait que 
les Prussiens ne s'étant pas trouvés en ligne, les 
Anglais avaient été écrasés. 

Sur ces bulletins, le sauve-qui-peut devint gé- 
néral ; les possesseurs de quelques ressources par- 
tirent ; moi, qui ai la coutume de n'avoir jamais 
rien, j'étais toujours prêt et dispos. Je voulais 
faire déménager avant moi Madame de Chateau- 
briand, grande bonapartiste, mais qui n'aime pas 
les coups de canon ; elle ne me voulut pas 
quitter. 

Le soir, conseil auprès de Sa Majesté ; nous en- 
tendîmes de nouveau les rapports de Monsieur et 
les « on dit » recueillis chez le commandant de 
la place ou chez le baron d'Eckstein. Le fourgon 
des diamants de la couronne était attelé : je 
n'avais pas besoin de fourgon pour emporter mon 
trésor. J'enfermai le mouchoir de soie noire, dont 
j'entortille ma tète la nuit, dans mon flasque por- 
tefeuille de ministre de l'intérieur, et je me mis 
à la disposition du prince, avec ce document im- 
portant des affaires de la légitimité. J'étais plus 



(1) Le comte d'Artois. 'plus tard Charles X. 



WATERLOO — NAPOLÉON 245 

riche dans ma première émigration, quand mon 
havresac me tenait lieu d'oreiller et servait de 
maillot à Atala : mais en 1815, Atala était une 
grande petite fille dégingandée de treize à qua- 
torze ans, qui courait le monde toute seule, et qui, 
pour l'honneur de son père, avait fait trop parler 
d'elle. 

Le 19 juin, à une heure du matin, une lettre de 
M. Pozzo, transmise au roi par estafette, rétablit 
la vérité des faits. Bonaparte n'était point ^ntré 
dans Bruxelles ; il avait décidément perdu la ba- 
taille de Waterloo. Parti de Paris le 12 juin, il 
rejoignit son armée le 14. Le 15, il force les lignes 
de l'ennemi sur la Sambre. Le 16, il bat les Prus- 
siens dans ces champs de Fleurus où la victoire 
semble à jamais fidèle aux Français. Les villages 
de Ligny et de Saint-Amand sont emportés. Aux 
Quatre-Bras, nouveau succès : le duc de Bruns- 
wick reste parmi les morts. Blûcher en pleine re- 
traite, se rabat sur une réserve de trente mille 
hommes, aux ordres du général de Bulow ; le duc 
de Wellington, avec les Anglais et les Hollandais, 
s'adosse à Bruxelles. 

Le 18 au matin, avant les premiers coups de 
canon, le duc de Wellington déclara qu'il pourrait 
tenir jusqu'à 3 heures ; mais qu'à cette heure, si 
les Prussiens ne paraissaient pas, il serait néces- 
sairement écrasé, acculé sur Planchenois et 
Bruxelles, toute retraite lui était interdite. Surpris 

15. 



246 VICTOR HUGO - 

par Napoléon, sa position militaire était détes- 
table ; il l'avait accepté et ne l'avait pas 
choisie. 

Les Français emportèrent d'abord, à l'aile 
gauche de l'ennemi, les hauteurs qui dominent le 
château d'Hougomont jusqu'aux fermes de la 
Haye-Sainte et de Papelotte ; à l'aile droite, ils 
attaquèrent le village de Mont-Saint-Jean ; la 
ferme de la Haye-Sainte est enlevée au centre par 
le prince Jérôme. Mais la réserve prussienne paraît 
vers Saint-Lambert à six heures du soir : une nou- 
velle et furieuse attaque est donnée au village de 
la Haye-Sainte ; Blùcher survient avec des troupes 
fraîches et isole du reste de nos troupes, déjà rom- 
pues, les carrés de la garde impériale. Autour de 
cette phalange immortelle, le débordement des 
fuyards entraîne tout parmi les flots de poussière, 
de fumée ardente et de mitraille, dans des ténè- 
bres sillonnées de fusées à la congrève, au milieu 
des rugissements de trois cents pièces d'artillerie 
et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux : 
c'était comme le sommaire de toutes les batailles 
de l'Empire. Deux fois, les Français ont crié : 
Victoire ! deux fois leurs cris sont étouffés sous la 
pression des colonnes ennemies. Le feu de nos 
lignes s'éteint; les cartouches sont épuisées; quel- 
ques grenadiers blessés, au milieu de trente mille 
morts, de cent mille boulets sanglants, refroidis 
et conglobés à leurs pieds, restent debout appuyés 



WATERLOO — NAPOLÉON 247 

sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans 
charge. Non loin d'eux l'homme des batailles 
écoutait, l'œil fixe, le dernier coup de canon qu'il 
devait entendre de sa vie. Dans ces champs de car- 
nage, son frère Jérôme combattait encore avec ses 
bataillons expirants accablés par le nombre, mais 
son courage ne peut ramener la victoire. 

Le nombre des morts du côté^ des alliés était 
estimé à dix-huit mille hommes, du côté des Fran- 
çais à vingt-cinq mille : douze cents officiers an- 
glais avaient péri ; presque tous les aides de camp 
du duc de Wellington étaient tués ou blessés ; il 
n'y eut pas en Angleterre une famille qui ne prit 
le deuil. Le prince d'Orange avait été atteint d'une 
balle à l'épaule ; le baron de Vincent, ambassa- 
deur d'Autriche, avait eu la main percée. Les An- 
glais furent redevables du succès aux Irlandais 
et à la brigade des montagnards écossais que les 
charges de notre cavalerie ne purent rompre. Le 
corps du général Grouchy, ne s'étant pas avancé 
ne se trouva point à l'affaire. Les deux armées 
croisèrent le fer et le feu avec une bravoure et un 
acharnement qu'animait une inimitié nationale 
de dix siècles. Lord Castlereagh, rendant compte 
de la bataille à la Chambre des Lords, disait: « Les 
(( soldats anglais et les soldats français, après l'af- 
« faire lavaient leurs mains sanglantes dans un 
« même ruisseau, et d'un bord à l'autre, se con- 
« gratulaient mutuellement sur leur courage ». 



248 VICTOR HUGO — 

Wellington avait toujours été funeste à Bona- 
parte, ou plutôt le génie rival de la France, le 
génie anglais, barrait le chemin à la victoire. Au- 
jourd'hui les Prussiens réclament contre les An- 
glais l'honneur de cette affaire décisive : mais, à 
la guerre, ce n'est pas l'action accomplie, c'est 
le nom qui fait le triomphateur : ce n'est pas 
Bonaparte qui a gagné la véritable bataille 
d'Iéna. 

Les fautes des Français furent considérables : ils 
se trompèrent sur des corps ennemis ou amis ; 
ils occupèrent trop tard la position des Quatre- 
Bras ; le maréchal Grouchy, qui était chargé de 
contenir les Prussiens avec ses trente-six mille 
hommes, les laissa passer sans les voir ; de là des 
reproches que nos généraux se sont adressés. Bo- 
naparte attaqua de front selon sa coutume au 
lieu de tourner les Anglais et s'occupa, avec la 
présomption du maître, de couper la retraite à un 
ennemi qui n'était pas vaincu. 

Beaucoup de menteries et quelques vérités assez 
curieuses ont été débitées sur cette catastrophe. Le 
mot : La garde meurt et ne se rend pas, est une 
invention qu'on n'ose plus défendre. Il paraît cer- 
tain qu'au commencement de l'action, Soult fit 
quelques observations stratégiques à l'Empereur : 
« Parce que Wellington vous a battu, lui répondit 
« sèchement Napoléon, vous croyez toujours que 
« c'est un grand général ». A la fin du combat, 



WATERLOO — NAPOLÉON 249 

M. de Turenne pressa Bonaparte de se retirer pour 
éviter de tomber entre les mains de l'ennemi : Bo- 
naparte, sorti de ses pensées comme d'un rêve, 
s'emporta d'abord ; puis, tout à coup, au milieu 
de sa colère, il s'élance sur son cheval et 
fuit. 

Chateaubriand. 




V 

Lord Byron 

«s» *!& A!» 



C'est sur la grande page française de Chateaubriand que 
nous eussions voulu clore ce recueil, mais trop souvent elle 
fut mise en parallèle, de même que les fragments de Victor 
Hugo, avec ce que Lord Byron laissa de sa visité à Waterloo 
en 1816, pour ne pas nous contraindre à donner ici ce frag- 
ment du troisième chant de Childe-Harold. On sait que 
l'Angleterre, faisant, enfin, amende honorable à la mémoire 
de celui qu'elle bannit de ses rivages, projette de lui dresser 
un monument dans ces plaines où il rêva les vingt-neuf 
strophes de son poème. Peut être bien n'est-il donc point 
inutile de mettre en regard du chef-d'œuvre du Poète fran- 
çais le chef-d'œuvre du Poète anglais. On jugera ainsi lequel 
des deux dépassa l'autre et si notre orgueil national, notre 
fierté littéraire, ont à souffrir de la comparaison. 

A ce fragment de Childe-Harold se rattachent quelques 
souvenirs sur Byron à Waterloo. On les peut croire peu 
connus en Angleterre, voire en France. Il y a quelques 
années à peine, un des érudits les plus remarquables et une 
des plus nobles intelligences de Belgique, M. le sénateur 
Armand Libioulle, de la poudre des archives tira des docu- 
ments, que nous analyserons sommairement ici dans ce bref 



VICTOR HUCO — 



commentaire (1). Le 25 avril 1816, lord Byron quitta l'An- 
gleterre, chassé de la patrie par ses créanciers, l'humeur 
furieuse de lady Byron, et le mépris dédaigneux de ses 
compatriotes. D'Ostende, où il débarqua, il gagna Anvers 
où devant l'œuvre napoléonienne attestée par les travaux 
gigantestes du port, il admira Bonaparte ; puis Gand et 
Malines. A la fin du mois de mai il arriva à Bruxelles et, 
en attendant de descendre à l'Hôtel d'Angleterre, rue de 
Madeleine, dont tous les appartements étaient occupés dans 
l'instant, il se gita dans un petit appartement de la rue 
Ducale. Il voyageait dans une somptueuse et admirable 
berline, copiée en tous points sur celle de l'Empereur qui, 
dans la déroute de Waterloo, fut saisie à Genappe par les 
Prussiens et envoyée, pour être exposée, à Londres. Elle 
contenait une bibliothèque, une manière de lit, une table 
pour repos, mille commodités dignes d'un Empereur et 
convenables à un lord anglais. Se faisant suivre de trois 
domestiques, Byron acheta pour eux une calèche à un 
carrossier Bruxellois, Philippe-Jacques Mommaerts, rue 
d'Assaut, n" 126, au prix de 1882 fr. 25 cts. Essayée pour 
une excursion aux champs de bataille de 1815, la calèche se 
brisa. Il s'ensuivit des discussions extrêmement aiguës avec 
le carrossier, lequel, tout net, se fâcha et réclama le solde 
de son compte. Il n'avait touché que 847 fr. 10 cts. L'inten- 
dant infidèle de lord Byron avait glissé la différence en son 
gousset. Sur une ordonnance du président du Tribunal civil 
de Bruxelles. M. Malfroid, en date du 5 mai 1816, la calèche 
fut saisie, et, Byron étant parti pour Genève, demeura vrai- 
semblablement aux mains du sieur Mommaerts. Le Poète 
commençait à travers l'Europe ces hautaines et solitaires 



(1) Armand Libouille, Lord Byron chez Edmond Picard ; dans 
La Belgique artistique et littéraire, juillet 1907. p. p. 80-95. 



WATERLOO — NAPOLÉON 253 



errances qui le devaient mener sur le champ de bataille de 
Missolunghi pour y chercher, — et trouver — une mort à 
la grande manière ancienne. 

*B» $S» AS» 



LE TROISIEME CHANT DU PELERINAGE DE CHILDE HAROLD 



Arrête ! C'est la poussière d'un empire que tu 
foules aux pieds ! Ici sont ensevelis les débris 
d'un tremblement de terre ! Aucune statue co- 
lossale ne décore-t-elle ce lieu, aucune colonne, 
trophée de la victoire?... Aucune!... Mais la 
vérité toute nue est plus morale encore ! Que cette 
terre reste telle qu'elle fut !... Voyez comme la 
pluie de sang de la guerre a fait prospérer ces 
moissons ! O déesse de la victoire, toi qui dis- 
tribues les couronnes, est-ce là tout le fruit que 
le monde a recueilli de cette dernière et terrible 
bataille ? 



Harold est au milieu de cette plaine d'osse- 
ments, le tombeau de la France, le terrible Water- 
loo ! Une heure suffit à la Fortune pour détruire 
les dons qu'elle a faits ! La gloire, aussi incons- 



254 VICTOR HUGO — 

tante qu'elle, passe bientôt d'un camp dans un 
autre ! C'est ici que l'aigle (1) prit son dernier 
essor et fondit sur ses ennemis; mais la flèche 
des nations abat soudain l'oiseau orgueilleux qui 
traîne après lui quelques anneaux brisés de la 
chaîne du monde : l'ambition désespérée voit le 
sceptre des peuples échapper à ses mains. 



Justes représailles ! La France ronge son frein 
et écume dans ses fers... Mais la terre est-elle 
plus libre ? les nations n'ont-elles combattu que 
pour vaincre un seul homme ? ne se sont-elles 
liguées que pour apprendre à tous les rois jus- 
qu'où va leur puissance ? Eh quoi ! l'esclavage 
sera-t-il de nouveau l'idole plâtrée de ces siècles 
de lumière ? Irons-nous rendre des hommages 
aux loups après avoir terrassé le lion ? Irons-nous 



(1) Dans le premier brouillon de cette stance, composée ainsi que 
la précédente, après une visite au champ de bataille de Waterloo, 
on lisait : « Ici l'aigle altier prit son dernier essor, et déchira la 
plaine fatale avec son bec ensanglanté. » — En lisant ces vers, 
M. Reinagle dessina un aigle enchaîné, grattant la terre avec ses 
serres. Cette circonstance ayant été rapportée à Byron, il écrivit 
à un ami à Bruxelles : « Reinagle est meilleur poète et meilleur 
ornithologiste que moi ; les aigles et les oiseaux de'proie attaquent 
avec leurs serres, et non pas avec leur bec; j'ai donc modifié ainsi 
mon vers : 

Et déchira la plaine avec ses serres ensanglantées. 

« Le vers est meilleur, sans parler de la justesse poétique. » 



WATERLOO — NAPOLÉON 255 

fléchir humblement le genou devant les trônes et 
leur payer le tribut d'une servile admiration ? 
Non, attendez encore pour louer ! 



Si les rois sont indignes de l'être, cessons de 
nous vanter de la chute d'un despote ! c'est en 
vain que des larmes brûlantes ont sillonné les 
joues de nos femmes et de nos mères ; c'est en 
vain que l'Europe a gémi sur ses moissons fou- 
lées aux pieds par un tyran; c'est en vain 
qu'après avoir supporté des années de mort, de 
ravages, de chaînes et de terreur, des millions 
d'hommes se sont réveillés dans un généreux 
transport : la gloire ne peut être chère aux peu- 
ples délivrés que lorsque le myrte couronne l'épée 
qu'Harmodius dirigea contre le sein de l'oppres- 
seur d'Athènes. 



On entendait le bruit d'une fête de nuit : la 
capitale des Belges avait rassemblé sa noblesse 
et ses belles dans des appartements tout resplen- 
dissants de lumière. Les cœurs de la beauté et 
ceux des braves palpitaient pour le bonheur; et 
lorsque la musique faisait entendre ses volup- 



256 VICTOR HUGO — 

tueux accords, les yeux animés par l'amour 
échangeaient de tendres regards, la gaieté épa- 
nouissait tous les visages, comme quand sonne la 
cloche d'une noce. Mais silence ! un son sinistre 
retentit tout à coup comme le glas des funérail- 
les (1). 



« N'avez vous rien entendu ? » Non, ce n'est 
que le souffle du vent ou le roulement d'un char 
sur le pavé de la ville; continuons la danse, que 
rien n'interrompe la joie, oublions le sommeil. 
La jeunesse et le plaisir s'unissent pour chasser 
les heures aux pieds légers... Mais silence!... ce 
bruit sourd et lointain retentit encore, comme si 
les nuages en répétaient l'écho... Il s'approche de 
ces lieux, et le son en est plus distinct et plus 
terrible : aux armes ! aux armes ! c'est la voix 
tonnante du bronze des batailles. 



Le malheureux prince de Brunswick était assis 
dans l'embrasure d'une croisée de ce vaste palais; 



(1) Un bal fut offert à Wellington par la duchesse de Richmond, à 
Bruxelles, la nuit qui précéda la bataille. 



WATERLOO — NAPOLÉON 257 

le premier, au milieu de la fête, il entendit ce 
bruit terrible avec le pressentiment du trépas ; 
« C'est la bataille qu'on engage, » s'écria-t-il ; 
on sourit, mais son cœur ne le trompait pas : 
il reconnut trop bien le coup mortel qui étendait 
son père sur une bière sanglante (1), et qui ap- 
pelait une vengeance que le sang pouvait seul 
assouvir. Il s'élance, vole aux combats, et tombe 
aux premiers rangs. 

8 

On va et l'on vient en tumulte; tous les yeux 
répandent des larmes; la beauté timide est saisie 
d'effroi, une pâleur mortelle a succédé aux vives 
couleurs qui naguère animaient ses joues pen- 
dant que l'amour lui prodiguait de douces louan- 
ges. Au milieu des soupirs étouffés, on se répète 
un court et douloureux adieu : hélas ! c'est le 
dernier peut-être!... Qui peut dire aux amants 
si jamais ils se reverront, lorsqu'une aurore si 
funeste succède à une nuit si délicieuse? 



Les guerriers se hâtent de monter à cheval, 
les escadrons se forment et volent au champ de 



(1) Le père du duc de Brunswick, tué aux Quatre-Bras, avait été 
blessé mortellement à léna. 



258 VICTOR HUGO — 

bataille avec une ardeur impétueuse. Les chars 
de l'artillerie roulent avec fracas; le canon ne 
cesse de se faire entendre dans le lointain, et, 
dans la ville, le tambour d'alarme réveille les 
soldats avant que l'étoile du matin ait brillé. 
Cependant les citoyens se rassemblent; conster- 
nés, et la pâleur sur les lèvres, ils se disent à 
demi-voix : « C'est l'ennemi; il arrive ! » 



10 



L'appel des Camerons retentit dans les airs; 
c'est le chant de guerre de Lochiel qu'entendi- 
rent souvent les collines d'Albyn, et souvent aussi 
les Saxons, ses ennemis. Combien le son de ce 
pibroch est aigu et sauvage dans les ténèbres ! 
mais, de même que le souffle anime la corne- 
muse, cette musique remplit les montagnards 
d'une audace belliqueuse, en leur rappelant la 
mémoire glorieuse du passé, et leur redisant tous 
les exploits des Evan et des Donald (1). 



Mi Sir Evan Cameron, et son descendant Donald, le brave 
Lochiel de 1745, ou abréviativement « de l'année 45 » (Of the forty 
flve), comme on désigne la guerre civile de 1745, lors de l'expédition 
de Charles-Edouard en Ecosse. 



WATERLOO — NAPOLÉON 259 



11 



La forêt des Ardennes (1) balance sur leurs 
têtes ses rameaux verdoyants : les chênes, humi- 
des de la rosée du matin, semblent pleurer sur 
les braves qui marchent au combat. Hélas ! 
avant que l'astre du jour ait fourni sa carrière, 
ils seront foulés aux pieds comme le gazon qui 
disparaît en ce moment sous leurs pas. Hélas ! 
il les couvrira à son tour de sa verdure, lorsque 
ces bataillons, brûlant de courage et d'espoir (2), 
seront renversés sur la terre et glacés du froid 
de la mort. 

12 

La veille encore, brillants de jeunesse, ils ne 
songeaient qu'à jouir de la fête, et à conquérir 
les cœurs de la beauté. L'écho de la nuit répète 
soudain le signal de la bataille; le matin les voit 
se revêtir de leurs armes, le jour éclaire leurs 
escadrons opposant à l'ennemi un front redouta- 
ble. Mais l'orage éclate enfin, et la terre est jon- 



(1) On suppose que le bois de Soignies est un reste de la forêt des 
Ardennes, célèbre dans YOrlando de Boïardo, et immortalisée par 
Shakspeare, dans Comme il vous plaira,. Tacite en parle aussi 
comme d'un lieu où les Germains arrêtèrent les envahissements 
des Romains. J'ai adopté le nom qui s'associe a de nobles souve- 
nir splutôt que celui qui ne rappelle que des scènes de carnage. 

(2) This ftery mass of livlng valour, cette masse enflammée de 
valeur vivante. 



260 VICTO HUGO - 

chée de leurs cadavres amoncelés; le cavalier et 
son coursier fidèle, l'ami et l'ennemi, sont réu- 
nis dans de sanglantes funérailles. 

13 

Leur gloire a été célébrée par des bardes mieux 
inspirés que moi : cependant il est un de ces 
héros à qui je voudrais offrir l'hommage de mes 
vers, pour expier les offenses dont je fus coupa- 
ble envers son père; je le dois aux liens du sang 
qui m'unissaient à lui; les noms illustres consa- 
crent les chants. Son nom brille parmi ceux des 
plus vaillants guerriers ; et lorsque les foudres de 
la mort éclaircirent les rangs de nos braves, au 
lieu où le carnage était le plus terrible, ils n'at- 
teignirent aucun cœur plus noble que le tien, 
jeune et valeureux Howard ! 

14 

Maintenant que ta perte a brisé tant de cœurs 
et fait couler tant de larmes, que seraient les 
miennes, si je pouvais en répandre?... Mais 
quand je me trouvai sous l'arbre aux verts ra- 
meaux près duquel tu cessas de vivre, quand je 
vis autour de moi les vastes campagnes riches 
des promesses du printemps qui venait avec son 
cortège d'oiseaux harmonieux, je détournai les 



WATERLOO — NAPOLÉON 261 

yeux, et je rêvai aux braves qu'il ne ranimera 
plus (1). 

15 

J'évoquai ton ombre et celle de ces milliers de 
héros dont chacun a laissé un vide douloureux 
dans le cœur de ses proches. Trop heureux ceux 
qui les pleurent, s'ils pouvaient les oublier ! La 
trompette de l'archange réveillera seule les objets 
de leurs affections. La voix de la renommée peut 



(1) Le guide que J'avais pris à Mont-Saint-Jean, et avec lequel je 
parcourus le champ de bataille, paraissait intelligent et exact. Le 
major Howard fut tué dans le voisinage de deux grands arbres 
isolés (il y en avait trois, mais l'un d'eux a été coupé ou abîmé 
pendant la bataille), qui sont à quelques toises de distance l'un de 
l'autre, prés d'un sentier. C'est là qu'il fut enterré : son corps a 
été depuis transporté en Angleterre, il reste encore un petit enfon- 
cement du terrain à cette place; mais cette marque sera probable- 
ment bientôt effacée : déjà la charrue y a passé, et le grain y germe. 

Après m'avoir fait remarquer les différents endroits où Picton et 
plusieurs autres braves avaient perdu la vie, mon guide me dit : 
C'est ici que tomba le major Howard : j'étais près de lui au moment 
où il fut blessé. Je lui répondis que j'étais parent de cet Howard, et 
alors il sembla se piquer de m'indiquer d'une façon pins précise le 
lieu et les circonstances de sa mort. Ce lieu est un des plus recon- 
naissables dans le champ de bataille, à cause des deux arbres que 
j'ai déjà mentionnés. 

J'ai parcouru deux fois à cheval la plaine de Waterloo, pour la 
comparer avec tous les théâtres des mêmes batailles dans l'histoire 
antique. Peut-être est-ce un effet de l'imagination, mais celte plaine 
semble marquée pour quelque grande action. J'ai visité très atten- 
tivement les plaines de Platée, de Troie, de Mantinée, de Leuctres, 
de Chéronée et de Marathon. Si les guerriers de Waterloo avaient eu 
à défendre une meilleure cause, il ne manquerait à la plaine qui 
entoure Mont-Saint-Jean et Hougoumont que cette auréole indéfi- 
nissable, et que le temps répand autour des lieux devenus célèbres, 
pour le disputer a toutes les plaines que je viens de nommer, 
excepté peut-être à la dernière. 

16 



262 VICTOR HUGO — 

bien adoucir un moment le deuil de l'ami qui 
appelle en vain un ami qui n'est plus; mais son 
nom proclamé par la gloire n'en devient que plus 
cher et plus amer à ses regrets. 



16 



Ils versent des larmes; et lorsque le sourii3 
éclaircit enfin leurs fronts, ils pleurent encore en 
souriant. L'arbre se flétrit longtemps avant de 
tomber; le navire vogue encore, quoique privé 
de ses mâts et de ses voiles; le toit d'un château 
s'écroule, mais ses ruines encombrent longtemps 
les appartements solitaires; un rempart reste en- 
core debout quand les ouragans ont renversé ses 
créneaux; les liens survivent au captif qu'ils en- 
chaînèrent, le jour continue de s'écouler malgré 
les nuages qui obscurcissent le soleil : c'est ainsi 
que le cœur est brisé par la douleur, sans que 
les sources de la vie soient taries. 



17 



Semblable à un miroir brisé qui se répète dans 
tous les fragments de la glace, et reproduit mille 
et mille fois la même image, le cœur qu'ont 
déchiré les coups du sort conserve et reproduit 
longtemps encore toutes ses douleurs; calme, 
glacé, tourmenté par les insomnies, il se flétrit 



WATERLOO — NAPOLÉON 263 

insensiblement sans se plaindre, car il n'est point 
de parole pour exprimer ces choses. 

18 

Notre désespoir porte avec lui un principe de 
vie, la vitalité du poison; c'est une racine vivace 
qui entretient ses branches flétries. Car la dou- 
leur ne serait presque rien, si elle donnait la 
mort; mais la vie féconde les fruits odieux du 
chagrin, semblables à ces pommes des bords 
de la Mer-Morte, qui n'offrent que des cendres 
au voyageur altéré. Si l'homme comptait ses 
jours par ses plaisirs, quelques heures éparses 
parmi des années entières lui permettraient-elles 
de fixer à douze lustres la durée de son existence ? 

19 

Le roi prophète compta les années de l'homme; 
le nombre en est bien suffisant et trop considéra- 
ble même, si nous devons en croire ton histoire, 
ô fatal Waterloo ! toi qui abrégeas encore cette 
vie si courte ! Des millions d'hommes prononcent 
ton nom, devenu fameux, et leur postérité le ré- 
pétera en s'écriant : « C'est à Waterloo que les 
nations réunies tirèrent l'épée : leur armée comp- 
tait nos ancêtres dans ses rangs. » Voilà tout ce 
que la gloire de ce jour pourra arracher à l'oubli. 



264 VICTOR HUGO — 



20 



Waterloo ! tu as été témoin de la chute de celui 
qui fut le plus extraordinaire, mais non le plus 
méchant des hommes : mélange inexplicable de 
principes contraires, son esprit se fixait un mo- 
ment sur les objets les plus grands, et revenait 
avec la même attention aux plus légers détails ! O 
toi qui fus extrême en tout, si tu avais su garder 
un juste milieu, tu occuperais encore le trône... 
ou tu n'y serais jamais monté. C'est à ton audace 
que tu dois ton élévation et ta chute !... Mais tu 
n'as pas renoncé à revêtir la pourpre impériale, 
à ébranler de nouveau le monde, et à en être une 
troisième fois le Jupiter tonnant. 



21 



Tu es le conquérant et le captif de la terre ! 
tu la fais trembler encore, et ton nom redoutable 
ne fit jamais plus d'impression sur les âmes des 
hommes, qu'aujourd'hui que tu n'es plus rien, 
si ce n'est le vil jouet de la renommée. Elle te 
courtisait jadis, t'obéissait en esclave, et flattait 
ton ambition, jusqu'à te persuader que tu étais 
une divinité : tel tu parus en effet aux nations 
étonnées qui, dans leur stupeur, te crurent long- 
temps tout ce que tu voulus être à leurs yeux. 



WATERLOO — NAPOLÉON 265 



22 

Toujours au-dessus ou au-dessous de l'homme 
dans ta grandeur comme dans tes disgrâces; fai- 
sant la guerre à des nations entières, et fuyant 
du champ de bataille; te servant de la tête des 
rois comme d'un marchepied, et forcé de céder 
plus que le dernier de tes soldats, tu sus régir un 
empire, le renverser et le relever encore... et tu 
ne pus gouverner la moindre de tes passions ! 
Habile dans l'art de connaître les hommes, tu ne 
sus ni étudier ton âme, ni modérer ta soif de 
combats; tu ignoras que la Fortune tentée trop 
souvent abandonne l'astre le plus élevé. 

23 

Cependant ton âme a supporté les revers avec 
cette philosophie innée, qui, soit sagesse, soit 
indifférence ou orgueil, fut toujours un fiel amer 
pour un ennemi. Quand toute l'armée de la haine 
t'observait pour railler tes terreurs, tu souris avec 
un front calme et résigné. Quand la fortune trahit 
son favori, son enfant gâté, il resta inébranlable 
sous le poids des maux amoncelés sur lui. 

24 

Plus sage que dans tes jours de gloire ! car 
alors l'ambition t'inspirait un dédain trop peu 

16. 



266 VICTOR HUGO — 

dissimulé pour les hommes et pour leurs pen- 
sées. Ce dédain était juste; mais devais-tu l'expri- 
mer sur tes lèvres et ton front ? devais-tu rejeter 
avec mépris les instruments de tes grandeurs, qui 
se sont enfin tournés contre toi-même pour te 
renverser ? Ah ! ce monde est une pauvre chose 
à gagner ou à perdre, et tu l'as éprouvé, comme 
tous ceux qui ont choisi cette destinée. 



25 



Si, semblable à une tour solitaire, bâtie sur la 
pente d'un rocher, tu t'étais soutenu seul, ou 
si tu avais succombé seul ,ton mépris pour la 
race humaine t'aurait aidé à braver le choc des 
tempêtes ; mais ton trône était fondé sur les pen- 
sées des mortels; leur admiration était la plus 
sûre de tes armes. Tu fus un autre Alexandre ! 
avant de railler les hommes comme Diogène, il 
eût fallu te dépouiller de la pourpre : la terre se- 
rait un antre beaucoup trop vaste pour des cyni- 
ques couronnés. 



26 



Mais le repos est un enfer pour les âmes acti- 
ves, et voilà ce qui fut ta perte ! Il est un feu et 
une agitation secrète pour les âmes qui ne peu- 
vent être contenues dans un cercle étroit, et qui 



WATERLOO — NAPOLÉON 267 

vont toujours au-delà des bornes d'un désir mo- 
déré. Embrasées de ce feu toujours plus difficile 
à éteindre, elles sont tourmentées de la soif des 
dangers et ne se lassent que du repos : fièvre du 
cœur fatale à tous ceux qu'elle dévore, à tous 
ceux qui en furent atteints. 



27 



Elle fait ces insensés qui, par leur contagion, 
rendent les hommes insensés comme eux : con- 
quérants et monarques, fondateurs de sectes et 
de systèmes, sophistes, poëtes, rêveurs politiques, 
tous ces êtres, agités par l'inquiétude, qui ébranle 
trop fortement les secrets ressorts de l'âme, sont 
dupes eux-mêmes de ceux qu'ils abusent; leur 
sort est envié, quoique bien peu digne de l'être; 
que de douleurs amères sont leur partage ! Un 
cœur semblable mis à découvert donnerait aux 
hommes l'utile leçon de dédaigner l'ambition de 
briller ou de régner. 

28 

Ils ne respirent qu'agitation, et leur vie est 
une tempête qui les soutient dans les airs pour les 
laisser enfin retomber sur la terre; mais ils sont 
tellement accoutumés à cette vie orageuse, que, 
si, survivant aux périls qu'ils ont affrontés, ils 



268 VICTOR HUG-) — WATERLOO — NAPOLÉON 

voient succéder le calme du crépuscule à leurs 
jours brillants de périls, ils se sentent accablés 
par le chagrin et meurent de langueur, comme 
un feu qu'on néglige d'entretenir et qui ne jette 
plus que quelques flammes vacillantes, ou comme 
une épée qui se rouille dans l'oisiveté et se con- 
sume elle-même sans gloire. 

29 

Celui qui gravit la cime des montagnes verra 
que la neige ou les nuages enveloppent surtout 
les plus élevées. Le mortel qui soumet les hom- 
mes à son sceptre, ou qui les surpasse tous par 
son génie, doit s'attendre à la haine de ceux qu'il 
laisse au-dessous de lui. Quoique le soleil de la 
gloire brille sur sa tête, et qu'il voie sous ses 
pas la terre et l'océan, des rochers armés de glaces 
l'entourent; les tempêtes grondent et le mena- 
cent : tel est le prix des travaux qui conduisent 
à ces hauteurs. 

Lord BYRON. 




TABLE DES MATIERES 



•s* *s^ **• 



L'œuvre du monument Victor Hugo à Waterloo vu 

Comtesse de Noailles. — Stances à Victor Hugo 1 

Séverine. — Hugo à Waterloo 5 

Henry Houssaye, de l'Académie Française. — « Napo- 
léon le Grand » par Victor Hugo 11 

Georges Barral. — Souvenirs sur Victor Hugo et Bau- 
delaire à Waterloo 27 

Hector Fleischmann. — La genèse d'un livre des Misé- 
rables 51 

WATERLOO 

LE TBIPTYQUE DU POÈTE 

I. — Le « Waterloo » des Châtiments 103 

II. — Le « Waterloo » des Misérables 109 

1. Ce qu'on rencontre en venant de Nivellles 110 

2. Hougomont 113 



270 VICTOR HUG) 



3. Le 18 juin 1815 125 

4. A 129 

5. Le quid obscurum des batailUs 132 

6. Quatre heures de l'après-midi 137 

7. Napoléon de bonne humeur 143 

8. L'Empereur fa't une question au guide Lacoite. 152 

9. L'inattendu 157 

10. Le plateau de Mont-Saint-Jean 164 

il. Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bûlow. . 172 

12. La garde 174 

1 3. La catastrophe 177 

14. Le dernier carré 181 

15. Cambronne 183 

16. Quot libros in duce 186 

17. Faut-il trouver bon Waterloo? 194 

18. Recrudescence du droit divin .... 198 

III. — Le « Waterloo » de L'Année terrible 203 



LES POÈTES DE WATERLOO 



I. — Casimir Delavigne 209 

La Bataille de Waterloo 210 

II. — Béranger 215 

1 . Couplets sur la journée de Waterloo. 216 

2. Les souvenirs du peuple 217 

3. Le champ d'asile 220 

4. Les enfants de la France 222 

5. Le vieux sergent 224 

6. Les deux grenadiers 225 



WATERLOO — NAPOLÉON 271 



III. — Mery et Barthélémy 229 

Waterloo 230 

IV. — Chateaubriand 239 

Dans la campagne de Gand, le 48 juin iSi S 240 

V. — Lord Byron 251 

Le troisième chant du Pèlerinage de Childe Harold. 253 



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