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Full text of "Voyageurs anciens et modernes, ou Choix des relations de voyages les plus intéressantes et les plus instructives depuis le cinquième siècle avant Jésus-Christ jusqu'au dix-neuvième siècles, avec biographies, notes et indications iconographiques"



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University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/voyageursanciens03char 



VOYAGEURS 

ANCIENS ET MODERNES. 



VOYAGEURS MODERNES. 



LES PIIOl'KiliTAIllES DE CET OUVRAGE SE IlESERVENT LE DROIT DE TRADL'CTION DANS TOLS 
LES PAYS QUI ONT TRAITÉ AVEC LA FRANCE. 



Pans. — Typogi-apliie de J. Best, lUC Sl-Maui-St-Geimain, 15 



VOYAGEURS 

ANCIENS ET MODERNES 



CHOIX DES RELATIONS DE VOYAGES 

LES PUS INTÉRESSÂMES ET LES PLtS ISSTRCCTIVES 

PEPt-'ia I.F. CI«1}i;iKME SIÈCLE AVAJVT JïlHL'S-CBRIST «USQL'.tU DIlL-Vr.tJViÈME «SIÈCLE | 



BIOGRAPHIES. NOTES ET INDICATIONS ICONOGRAPHIQUES. 

PAR M. EDOUARD CHARTON 

némciBCn Ei chef i>r iicisin riiiunEsui e 



ODTRAGE CODBONNE PAR L'ACADÉUIE FRANÇAISE DANS SA SÉANCE DD 20 AOUT 1837 



TOME TROISIEME 
VOYAGEURS MODERNES. 

OriNZIKME SIKCLF. ET COMMENCEMENT DU SEIZIÈME. 



PARIS 

AUX BUREAUX DU MAGASIN PITTOBESQUE 

Or*l DES CRANDS-AUCUSTINS , 29. 

1863 



G 
no 

Ckg 



SEP 2 1 1971 )) 




PRÉFACE. 



Les six relations réunies clans ce voliime se rapportent aux deux plus grands événements 
géographiques des temps anciens et modernes : la découverte de l'Amérique, et celle de la 
navigation vers l'Inde en doublant le cap de Bonne-Espérance. 

Il nous a paru juste de remettre en mémoire notre compatriote Jean de Béthencourt , qui 
fonda le premier, au commencement du quinzième siècle, un établissement européen au delà 
des colonnes d'Hercule, en plein Océan, et qui, en ouvrant ainsi la carrière à Colomb et à 
Gama, leur prépara la première étape de leurs immortelles explorations. 

Plus d'un quart du volume est ensuite consacré aux relations des quatre voyages de 
Christophe Colomb. Nous les avons annotées et mêlées de cartes et d'estampes choisies, de 
manière à donner (nous l'espérons du moins) une instruction aussi complète que possible sur 
tout ce qui concerne la vie, le caractère, le but et les travaux de ce grand génie. 

Nous avons donné place, immédiatement après, à la relation du voyage le plus célèbre 
d'Améric Vespuce. Ce document a été pour nous une occasion de répandre des éclaircis- 
sements encore peu connus sur les questions fréquemment agitées à propos du navigateur 
florentin, et qui importent peut-être autant à la morale qu'à la géographie. 

La quatrième relation, inconnue certainement aux lecteurs (sauf quelques très-rares 
exceptions), est celle du voyage de Vasco da Gama : on l'a traduite ici en français, pour la 
première fois, d'après un manuscrit appartenant autrefois au monastère de Santa -Cruz de 
Coimbre, et conservé aujourd'hui dans la bibliothèque de Porto. C'est, sous le titre de 
Boulier fRoleiroJ, un journal fidèle , écrit avec une naïveté amusante par un marin portu- 
gais qui faisait partie de l'équipage de Gama. 

Le voyage de Magellan vient ensuite. Aucun récit ne pouvait être préféré à celui d'Antonio 
Pigalclta, compagnon de ce grand navigateur. Nous avons profité de la traduction d'Amorelli, 
mais en la soumettant, comme il était indispensable, à une révision très-minutieuse. 

Il a été de même nécessaire de modifier d'une manière notable la traduction de la pre- 



vj PRÉFACE. 

mière lettre de Cortez, que l'on doit à Flavigny. 11 a fallu surtout changer presque toutes les 
dénominations de lieux et de peuples qui, fausses ou défigurées dans ces anciennes versions, 
auraient mis en perplexité .l'esprit des lecteurs. 

Nous devons déclarer que, pour tout ce qui concerne ces trois dernières relations, nous 
avons fait appel à l'obligeante collaboration de notre ami M. Ferdinand Denis , dont la science 
spéciale sur les voyages espagnols et portugais est bien connue. Sans son aide , il nous eût 
été bien difficile, au milieu d'épreuves douloureuses que nous avons eu à subir cette année, 
de remplir à temps nos engagements envers le public. Nous sommes heureux , en constatant 
la part importante que M. Ferdinand Denis a bien voulu prendre dans notre travail, de l'assu- 
rer ici de toute notre reconnaissance. 

Ajoutons que, nous avons des rcmerciments à adresser à M. Ramon de la Sagra, qui 
nous a permis d'emprunter une belle carte à son Atlas sur Cuba. Nous avons eu soin, du 
reste, de faire connaître dans les notes ce que nous devons à ses écrits, ainsi qu'à ceux de 
M. de Santarem, enlevé récemment à la science, et de MM. de Humboldt, Washington- 
Irving, de Verneuil, de la Roquette, Ed. Poe, et autres savants étrangers ou français, dont 
il est impossible de ne pas invoquer l'autorité toutes les fois que l'on veut entretenir le public 
des voyageurs des quinzième et seizième siècles. 

Les bibliographies qui suivent les relations ont été, comme dans les deux premiers volumes, 
l'objet de recherches très -consciencieuses; nous espérons qu'elles rendront service à l'étude 
non moins qu'à la curiosité. 

ÉD. Cn. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Jean de Béthencourt, voyageur français; biogra- 
phie page 2 

Histoire de la conquiHe des Canaries 3 

Expédition à l'île de Fortaventure ^ 

Ile de Gonière et île de Fer 2" 

Voyage du frère mendiant 35 

La Grande-Canarie 39 

Palnia, Téncriffe, Lancerote io 

Excursion au cap Bojador 63 

Bililiograpliie 75 

Chbistophe Colomb; biograpliic "6 

Premier voyage de Colomb 92 

Deuxième voyage U 1 

Troisième voyage 161 

Quatrième voyage 1"0 

Bibliographie 1 89 

Améiuc Vespuce; biographie 192 

Voyage d'Améric Vespuce aux cotes du Brésil. . 198 

Bibliographie 20" 

Vasco da Ga»u ; biographie 209 

Notice sur la relation de son premier voyage aux 

Indes orientales 2U 

Journal de son voyage 219 

Cap de Bonne -Espérance 225 

Ile de Mozambique 233 

Calicul 213 

Retour 257 

Bibliographie 2Gi 

Keii.nand de Magelian; biographie 266 



Notice sur Pigafetta, compagnon de Magellan. . 271 

Voyage de Magellan autour du monde 273 

Patagonie 28» 

Navigation dans le détroit 287 

La mer Pacifique 291 

lie des Larrons 295 

Iles PhiHppines 297 

L'île de Zehu 303 

Mort de Magellan 311 

Bornéo 321 

L'île de Tidor 325 

Timor 345 

Retour en Europe 349 

Bibliographie 353 

Fernand Cortez ; biographie 357 

Voyage en Californie 365 

Lettre de Cortez à Charles-Quint 368 

La Nouvelle Séville 369 

Province de Cempoal 371 

République de Tlascala 373 

Cholula 377 

Monuments mexicains 382 

Marche contre Mexico 387 

Le roi Montézuma 391 

Exploratien des côtes 397 

Le grand temple de Mexico 401 

Mort de Montézuma 4(J9 

La Noche triste 113 

Bibliographie HO 



F:N de L\ TABl£. 



ERRATA. 



Dans le tome II (Voyarjeurs du moyen âge), vers la fin de la rolice =ui- Marco-Polo, page 256, dernière ligne, nous 
avons commis une inexactitude qu'il faut rectifier ainsi : 

L'abbé Lcbeuf a eu sous les yeux, sans se douter qu'il y fut question de Marco-Polo, la Chronique de saint Berlin, où 
Jean le Long, d'Ypres, déclare que le fameux voyageur vénitien écrivit sa relation « en français vulgaire, » et que lui-même, 
Jean d'Ypre?, en possédait une copie. — C'est M. d'Avezac qui, le premier, a produit ce témoignage formel; le savant 
M. Th. Wright n'a fait que le citer. 

Dans la carte page 25i, au lieu de : « Iles masculines et féminines, » lisez : « lie des hommes et ile des femmes. » Il y a 
quelques autres incorrections de peu d'importance dans l'orthographe des désignations de lieux sur celte ménie.^ arte. 



VOYAGEURS 



ANCIENS ET MODERNES. 



VOYAGEURS MODERI^ES. 



QUXZItilE Et SEIZIE'JE SIECLES. 



JEAN DE BÉTHENCOURT, 

VOYAGEUR FRANÇAIS. 

1 140-2-1-103. 1 




l'nmcra-Ticvra, sur la cilo sepicnliionalc Je la giandc-Canarii-. — D'après liaiKcr-Wdili ol Sahiii Uinliclol. 

\ 



2 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BETHENCOURT. 

Jean de Bélheiicomt , né vers 133'J, baron de Saint-Marlin-le-Gaillard , dans le comté d'Eu, en 
Normandie ('). chambellan de Charles VI (-), avait appris la guerre et la navigation sons l'amiral Jean 
(le Vienne, l'un de ses parents (''). Sa femme appartenait à une branche de la famille des Fayel. Si con- 
sidérable f|nc fiit sa position, il ambitionna plus de renommée et plus de richesse. Au commencement 
du quinzième siècle, la démence du roi, les rivalités des maisons d"Grléans et de Bourgogne, jetaient 
le trouble dans toutes les provinces de France et rendaient incertaines toutes les fortunes. Il paraît 
aussi que Béthencourt ne jouissait pas d'une paix inaltérable dans son ménage. Au milieu de ces cir- 
constances, cédant à sa passion pour de grandes entreprises, et encore dans la maturité de l'àge, il 
conçut le projet de conquérir les îles Canaries. On croit qu'il avait été encouragé ou même appelé à cette 
entreprise par son parent Robert de Braquemont, qui avait servi Henri III de CastiUe, et avait obtenu 
de ce roi l'autorisation de faire la conquête de ces îles. Il est probable d'ailleurs qu'à cette époque, où 
se réveillait si vivement l'ardeur des découvertes, plus d'une imagination convoitait les Canaries qui, 
entrevues par les voyageurs anciens, avaient reçu d'eux le nom d'îles Fortunées, et qui depuis, côtoyées 
ou touchées, sur quelques points, de siècle en siècle, par des navires égarés, avaient paru, à ces rares 
et rapides explorateurs de hasard, des séjours délicieux, riches de tous les charmes et de tous les dons 
de la nature (*). Une aventure récente avait donné ta toutes ces traditions de l'antiquité et du moyen âge 
une éclatante confirmation. En 1393, des Biscaycns et des Andalous, commandés par un nommé 
Gonzalo Peraza Martel, seigneur d'AImonaster, ayant abordé à l'île de Lancerote, avaient assailli les 
indigènes, emmené captifs le roi, la reine, cent soixante-dix de leurs sujets, et emporté im grand 
nombre de produits de toute sorte qui attestaient la fertihté du sol. Aucune tentative n'avait été renou- 
velée depuis; mais en Portugal, en Espagne, en France, les esprits éclairés pressentaient l'approche 
de celle qui assurerait enlin à l'Europe et à sa civilisation la conquête de l'archipel; c'était à notre 
compatriote normand qu'il était réservé de répondre à leur attente. 

(') « Les uns (Loysel et Lescarbot) le font Picard, les aiilres Normand, comme il était; car sa demeure est assez re- 
marquée près de Dieppe, au pays de Caux. » (Dergerou.) 

(-) La charge de chambellan était plutôt honorifique qu'active ; elle donnait aux genlilshommes qui en étaient pourvus 
l'avantage de demeurer avec le roi lorsqu'ils venaient à la cour, cl ordinairement d'assister aux délibérations du grand con- 
seil. L'ancien cérémonial nous est très-peu connu; nous ne savons pointée que le chambellan avait à faire de service domes- 
tique pour justifier son titre. 

(') Son cousin, suivant Guilbert (Mémoires biograpltiques et Itlleraires, etc., sur les hommes qui se sont fait 
remarquer dans le dépurlemeni de la Seine-Inférieure; iSlâ). 

La charge d'amiral était l'un des grands offices de la couronne, mais le moindre de tous en ce temps-la. L'amiral était à 
la fois ministre de la marine, chef de la justice de la mer et commandant général des flottes. Tout cela réuni n'était pas de 
très-haute importance .i une époque où la franco n'avait ni la côte de Flandre, ni celle de Calais, ni celle de Bretagne, ni 
celle de Guyenne, ni celle de Provence, et oii nous ne possédions en fait de ports que Dieppe, Harfleur, la Rochelle et 
Aigues-Mortcs ; encore perdîmes-nous Dieppe et Harfleur sous l'amirauté de Robert de Braquemont, parent de Béthencourt. 
Braquemont était un homme de mer, mais le plus souvent le grand amiral était un seigneur qui n'avait jamais navigué sm' 
d'autres eaux que celles de la faveur; ses fonctions, dont il abandonnait la partie active à des lieutenants, n'étaient qu'une 
façon de gagner de l'argent. 

(*) 11 est très-vraisemblable que les îles Canaries étaient connues des Phéniciens, el Pline conslale qu'elles furent explorées 
par un roi de Numidie, fils de Juba, mort l'an "& de Rome. 

. On cite, parmi les navigateurs du moyen âge que le hasard avait conduits .à quelqu'une des Canaries : — huit Arabes, partis 
de Lisbonne au conimcncement du douzième siècle, et parvenus probablement jusqu'à Lancerote ou à Forlavenlurc ( on a 
surnommé ces Arabes ulmaijhrourins, c'est-à-dire « quartier de ceux qui ont été trompés, » probablement parce que leur 
entreprise, qui était d'aller jusqu'aux extrémités de l'Océan, la mer ténébreuse, n'avait pas réussi ); — un Génois, nommé 
Lancelot Maloiscl; — vers 1291, deux capitaines génois, Tedio ou Teodosio Doria et Ugolino ou Agoslino Vivaldi, dont 
les galères firent naufrage; — en l.Sil , sous le roi de Portugal Alphonse IV, trois grandes caravelles coinmaudéos par 
i\ngiohno del Teggliia (la relation de ce voyage a été écrite par lîoccace; M. Sébastien Ciainpi l'a pubhée en 1827); — en 
,1360, deux bâtiments espagnols expédiés par don Luis de la Cerda, et qui abordèrent à l'ile Ganière,ouàla Grande-Cauarie; 
' — en 1377, un capitaine biscajen, Martin Ruys de Avenddno, jeté par une tempête sur la côte de Lancerote; — en 138-2, 
le capitaine Francisco Lopcz; — en 1380, un navire castillan commandé par don Fernando, comte d'Urena et d'Aiideyro, 
chassé par les vents sur le rivage de l'ile Gomère ( les insulaires firent prisonniers les Espagnols, mais les renvoyèrent 
génér(!U5Cinent dans leur pairie) ; — en 1393 ( 1399, suivant quelques auteurs ), le seigneur d'AImonaster. 

Il faut ajouter ;|ue les iles Canaries sont plus ou moins vaguement indiquées sur plusieurs cartes du quatorzième siècle, 
nolammeiit sur \m portulan décril par Baldelli dans son histoire du Millione; sur la carte des Pizziijani, dressée .'i Venise 
en 1307 ; dans l'Atlas catalan de 1357. ( Voy. Sanlarem, Essai sur l'histoire de la cosmographie et de la cartographie.) 



DEPART DE DETHENCOURT. 3 

Bétlicncourt méritait à un autre titre encore de prendre place en tète de ce volimie consacré aux 
étonnantes découvertes des quinzième et seizième siècles. Ce valeureux gentilhomme, comme l'appelle 
Humboldt('), explora, dans les intervalles de ses conquêtes, la côte d'Afrique jusqu'au sud du cap Bojador, 
que les Portugais se sont longtemps enorgueillis d'avoir dépassé les premiers plus de trente ans après {^). 

On peut donc dire que Béthencourt fit véritablement les premières étapes des deux inunortelles navi- 
gations de Christophe Colomb et de Vasco de Gama (^) ; et c'est par là que, malgré la date de son entre- 
prise {*), il se détache du moyen âge et se rapporte immédiatement au grand mouvement des découvertes 
moaernes. 

La relation de tous les événements accomplis depuis le jour où Béthencourt partit de son manoir jusqu'à 
son retour définitif en France a été écrite , sous ses yeux, par F. Pierre Bontier, franciscain , et Jean 
le Verrier, prêtre, qu'il avait emmenés avec lui : « C'est, dit avec raison un biographe, le plus ancien 
monument qui nous reste des établissements que les Européens ont faits outre-mer, et elle rend le nom de 
Béthencourt illustre dans l'histoire. » Le manuscrit, orné de miniatures en cama'ieu brun rehaussé de 
blanc, existe encore et appartenait naguères encore à M. Guérard de la Quinerie. Un descendant de 
Béthencourt permit, en IG30, à Pierre Bergeron d'imprimer ce récit, sauf un chapitre relatif à des 
discussions conjugales qui n'importaient pas, en effet, au siijet. iS'ous reproduisons ici le texte de cette 
ancienne édition, dont les exemplaires sont devenus extrêmement rares, en modiliant seulement, mais 
avec réserve, des locutions et des formes de phrase qui en eussent rendu la lecture trop obscure et trop 
difficile. Nous avons aussi fait graver quelques-unes des miniatures, qui, si curieuses qu'elles soient, 
n'ajoutent pomt cependant assez de lumière au récit pour mériter d'être toutes publiées. 



HISTOIRE DE LA CONQUETE DES CANARIES 

P.\R LE SIEUR DE BÉTHENCOURT. 

Chapitre I". — Comment M. de Bûtliencourt partit de Granville et s'en alla à la Rocliellc, 
et de li en Espagne, et ce qui lui advint. 

,\u temps jadis, on avait coutume de mettre en écrit les bonnes chevaleries et les étranges choses 
que faisaient les vaillants conquéreurs. Ainsi donc qu'on trouve aux anciennes histoires, nous voulons 

(') Hisloire de la géographie du nonieau ccvlmcnt. 

I') Voy. les Mt-moires lic M. d".\vezac : Noie sur la première expèdilwn de DélhencourI aux Canaries el sur le 
degré d'habilelé nauliqiie des Porlugats à celle époque; Paris, 1816; — Xolice des découverles failes au moijenùgr. 
dans l'océan Allantique, aiilérieuremenl aux grandes exploralions porlugaises du quinzième siècle; Paris, 1845. 

« Les l'orlug;iis, dit M. d'.\vi7.;ic dans ce dernii'r ouvrage (p. 57 ), ne piiryinrcnt à doubler le cap de Cugcder ( Bojador) 
qu'en 1131, apri'S des tenl.ilives vainement réitérées pendant plus de douze ans, tandis que Bélliencourl avait fait au sud 
du cap, une quarantaine d'années auparavant, une expédition (gliaz-iah ou raaia), etc. » 

(') Colomb cl Gania firent leur première halle aux Canaries. Colomb aborda à c<;s ilcs neuf jours après son d('pni t pour 
y faire radouber une de ses caravelles; Cama arriva en vue des Canaries .iprés sept jours de navigation, et pécha le long 
des eûtes. 

« Gonzalès de Illescas, dans son llisloire pontificale, fait remarquer que 1 1 conquête des Canaries aida grandemeul i 
la découverte du nouveau monde, ces iles servant d'escale très-commode pour une si longue navigation. » (Bergeron.) 

« L'Islande, les Açores el les Canaries, dit Iluniboldt, sont les points d'arrél qui ont joué le njle le plus important dans 
l'bisloire des découverles el de la civilisation, c'est-à-dire dans la série des moyens qu'ont employés les peuples de l'oeci- 
denl pour entrer en rapport avec les parties du monde qui leur étaient restées inconnues. » fllist. de lagéogr. du nouveau 
continent, t. II, p. .IC. ) — A quilqnos lignes plus loin, l'auleur appelle ces iles « les avjnt-posles de la civilisation euro- 
péenne, des piiiiils d'alleiite et d'espiMance. » (P. 57.) 

(') Les liisloriens s'accordent géiiéraliinentà donner pour limite au moyen àgerannéc (l 153) où Constanlinople fui prise 
par les Turcs; mais on comprend que c'est là une convention arbitraire et qui ne peut s'appliquer d'une m.inièri' utile et 
raisonnable qu'à la condition de se prêter à la logique des faits. En réalité, d'ailleurs, il n'y a point plusieurs ilges. 



4 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

taire ici mention de 1 entreprise du sieur de Béthencourt, né au royaume de France, en Normandie. 

Ledit Béthencourt se partit de son hôtel de Grainville- la -Teinturière, en Caux, et s'en vint à 

la Rochelle. Là, il trouva Gadilcr de la Salle, un hon et honnête chevalier, lequel allait à son aven- 




ronimcnl nioi)5eignctir''dc Bétlieucourl se parut de Graiiville et s'en alla à la Roclielle. — D'.ni)rè5 itne miiu"atni*c du manu^cnl 
de la relation ( conimeiicemcnt du quinzième siècle ) (*). 

turc, et il y eut parole entre ledit Béthencourt et Gadifer. Et lui demanda, Jîb'' de Béthencourt, de 
quel côté il voulait tirer, et ledit Gadifer disait qu'il allait à son aventure. Adonc Ms'' de Béthencourt 
lui dit qu'il était fort joyeux de l'avoir trouvé, et lui demanda s'il lui plairait devenir en sa compagnie; 
puis il conta audit Gadifer son entreprise, si bien que ledit Gadifer fut tout joyeux de l'ouïr parler. Il y 
eut entre eux deux moult de belles paroles, qui trop longues seraient à raconter. 

Adonc jiartirent Jls"' de Béthencourt et messire Gadifer et toute son armée de la Rochelle, le pre- 
mier jour de mai 1402, pour venir aux côtes de Ganare(-), pourvoir et visiter tout le pays, en espérance 
de conquérir les îles et mettre les gens à la foi chrétienne (^); et ils avaient un trés-bon navire, sulTi- 



(') Le propriiîlairc du niaiiusciit et M. P. Maigry, qui en est le déposilaiie, nous ont donné l'autorisation de copier cette 
miniature ainsi que trois autres dont l"on trouvera la reproduction p'.us loin. 

(') Des Canaiies. Ce nom ne fut donné d'abord qu'à la pins grande des iles. f Aucuns estiment, dit Bergcron, qu'elle a 
Hé appi'lc'e Canarie à raison de la quantité de cliicns qui furent li'ouvés en icclle; mais j'ai souvent ouï dire aux anciens 
liabilaiits qu'elle a été ainsi nommée à cause d'une espèce de canne ou de roseau .i qnati'c canes qui croit en abondance 
en CCS ilcs-lù, de laquelle sort un lait qui est un Irès-d.ingcreux poison, a 

(") Ce désir rie convertir les idolâtres fut un des mobiles de presque tous les voyageurs des quinzième el seizième 
si.''ik's, comme on le veri-a dans le cours de ce volume. Non-seulement Béltiencourt fil servir à celle œu\Te de propaçr.nlion 



DIFFICULTES, DÉSERTION. — ARRIVÉE AUX CANARIES. 5 

sammenl garni do gens et de victuailles, et de tontes les choses qni leur étaient nécessaires ponr lenr 
voyage. Ils devaient suivre le chemin de Belle-Ile; mais, au passage de l'île de Ré, ils eurent vent con- 
traire, dirigèrent leur voie en Espagne, et arrivèrent au port de Viviéres ('). Là demeura Ms'' de Béthen- 
conrt, avec sa compagnie, huit jours. Or il y eut un grand discord entre plusieurs gens de la compagnie, 
tant que le voyage fut en grand danger d'être rompu ; mais ledit seîgneur de Bélhencourt et messire 
Gadifer les rapaisèrent. 

Adone se partit de là le sieur de Béthencourt, avec lui messire Gadit'er de la Salle et autres gentils- 
hommes, et vinrent à la Coulongne (^), et y trouvèrent un comte d'Ecosse, le sire de Ilely, messire Rasse 
de Renty et plusieurs autres avec leur armée. iU' de Béthencourt descendit à terre et alla à la ville, 
où il avait à besogner, et trouva qu'ils défaisaient de plusieurs habillements une nefcpi'ils avaient prise, 
nous ne savons sur qui. Quand Béthencourt vit cela, il pria le comte qu'il piU prendre de la nef 
quelques choses qui leur étaient nécessaires, et le comte lui octroya, et Béthencourt s'en alla en la nef, 
et fit prendre une ancre et un batel et les fit amener à sa nef. Mais quand le seigneur de Hely et ses 
compagnons le surent, ils n'en furent mie contents et leur en déplut. Et vint messire Rasse de Renty 
vers eux, et leur dit qu'il ne plaisait mie au sire de Hely qu'ils eussent le batel ni l'ancre. Béthencourt 
leur répondit que c'était par la volonté du comte de Craforde (^), et qu'ils ne le rendraient point. Ouïe leur 
réponse, le sire de Hely vint vers iM»'' de Béthencourt, et lui dit qu'il ramenât ou fît ramener ce qu'il 
avait pris de leur nef, et il lui répondit encore qu'il l'avait fait par le congé du comte. 

Par suite, il y eut grosses paroles assez. Quand Ms'' de Béthencourt vit cela, il dit au sieur de Hely. 
«Prenez batel et ancre, de par Dieu! et vous en allez. — Puisqu'il vous plaît, répondit le sire de Hely, 
ce ne ferai-je raie, mais je les y ferai mener aujourd'hui ou j'y pourvoirai autrement. — Prenez-les si 
vous voulez, répondirent ledit Béthencourt et Gadifer, car nous avons autre chose à faire. » — Ledit 
Béthencourt était sur son départ et voulait lever les ancres et se tirer hors du port, et incontinent ils 
partirent. 



Coninient M. d« BiJlliencouit et son armi'C an-ivùrcnt ;i Cadix, nt comiur'iif 
ils furent accusés par les marchands de Séville. 



Quand ils virent cela, ils armèrent une galiotc et vii;reut ai)rès ledit Béthencourt; mais ils n'appro- 
chèrent point plus prés, excepté lorsqu'on parla à eux, et il y eut assez de paroles qui trop longues 
seraient à raconter. Us n'eurent pas autre chose ni autre réponse que comme la première était, et 
s'en retournèrent enfin. Et M. de Bélhencourt et sa compagnie prirent leur chemin, et quand ils eurent 
doublé le cap de Fine-terre ("), ils suivirent la cote de Portugal jusqu'au cap Saint-Vincent, puis re- 
ployèrcnt et tinrent le chemin de Séville, et arrivèrent au port de Calix('), qui est assez près du détroit 
de Maroc ("), et ils y séjournèrent longuement. Et fut ledit de Béthencourt empêché, car les marchands 
demeurant en Séville qui avaient perdu leur navire sur la mer, pris l'on ne savait par qui, c'est à savoir 
soit par les Genevois ("), les Plaisantins ou les Anglais, les accusèrent tellement devant le conseil du 
roi C), qu'ils ne jiurent rien recouvrer, en d'isant qu'ils étaient voleurs et qu'ils avaient atfondré trois 
navires, pris et ])illé ce qui était iledans. 



le franciscain et Ho prùlrc qu'il av.iil emmènes .avec lui, mais eueoie, après la coui|uêle, il alla ilemaiuier au |)a|ie uji i'\h\uc 
pour ka Canaries. 

(') Vivcro. 

(') La Corogne. 

(') Crafunl. 

(*) Le cap KimsIiMT, en Galice. 

(=) Cadix. 

(») Déiroil de Gilirullar. 

(') Céuois. 

(•) II lui 111 .le l/.st:i:e. 



VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOIRT. 



CiiAriTr.c III. — Comment M. de Béthencourt se défendit de l'accusation des marcliands genevois (génois), 
plaisantins et anglais, et de la mutinerie des mariniers. 



Donc Bc'tliencoiirt descendit à terre et alla à Sainte-.Marie du Port (' ), pour savoir ce que c'était ; là, il 
fut pris et mené enSéville. Mais quand le conseil du roi eut parlé à lui et qu'il leur eut fait réponse, ils 
le prièrent que la chose demenràt ainsi et qu'il n'en lût plus parlé quant à présent, et le délivrèrent tout 
au plein. Et lui étant en Séville, les mariniers, mus de mauvais courage (-), découragèrent tellement 
tonte la compagnie, en disant qu'ils avaient peu de vivres et qu'on les menait mourir, que de quatre- 
vingts personnes n'en demeura que cinquante-trois. Béthencourt s'en revint en la nef, et avec aussi 
peu de gens qu'il leur en restait, ils prirent leur voyage ("), duquel ceux qui sont demeurés avec Béthen- 
court et n'ont mie voulu consentir aux mauvais faits de Berthin de Berneval ont souffert moult de pau- 
VTelé, de peine, de travail en plusieurs manières, ainsi que vous cirez ci-après. 



Chapitre IV. — Comment ils partirent d'Espagne et arrivèrent k l'ile Lancclot (Lancerote). 

Et après se partirent du port de Calix et se mirent en haute mer (*), et furent trois jours en bonace, sans 
avancer leur chemin, ou presque point, et puis se releva le temps. Et ils furent en cinq jours au port de 
l'ile Gracieuse {') et descendirent en l'ile Lancelot (°), et entra M. de Béthencourt par le pays et mit grande 
diligence de prendra des gens de Canare (") ; mais il ne put, car il ne savait mie encore le pays. Il retourna 
donc an port de Joyeuse {*), sans autre chose faire. Et lors M. de Béthencourt demandaà messire Gadifer 
de la Salie et aux autres gentilshommes ce qu'il leur était avis de faire. Il fut avisé qu'ils prendraient 
des compagnons et se remettraient au pays, et n'eu partiraient jusqu'à tant qu'ils eussent trouvé des 
gens. Et bientôt en fut trouvé qui descendirent des montagnes et vinrent par devers eux, et appointèrent 
que le roi du pays viendrait parler à M. de Béthencourt, en certain lieu ; et ainsi fut fait. Ledit roi du 
pays (') vint vers Béthencourt, en la présence de Gadifer et de plusieurs autres gentilshommes, et se mit 



(') Le port Sainle-Marie. 

{-) Mauvais courage, c'est-à-dire tnaiivaise uilenlion. Les Portugais, en interprétant mal le mol courage, ont à 
tort prétendu clalilir que, par suite de la Ijclielé des nialclots normands, Bélliencourt avait Hé obligé de recourir à des 
marins espagnols {voy. le Diario do Governo de Lisbonne, 5 septembre 1845). Ce petit trait de partialité contre les Nor- 
mands se rattache au plan géjiéral d'attribuer uniquement au Portugal l'honneur de toutes les premières découvertes dans 
l'océan Occidental, le long de l'.'Urique. (Voy. d'.\vezac, Découvertes faites au moyen âge dans l'océan Atlantique ; 
Paris, 1845.) 

(') D'où l'on est fondé à conclure que Bétliencourt ne se pounut point de pilotes et de matelots espagnols, ce que des 
écrivains portugais ont avancé pour enlever aux Normands le mérite d'avoir su faire route vers les Canaries sans secours 
étranger. 

11 ressort aussi très-clairement du texte que l'expédition se fil au printemps, avec une seule nef. Cefut celle qui, après 
avoir conduit les deux chevaliers et leurs gens aux Canaries, ramena Béthencourt à Cadix, et se perdit dans la traversée de 
Cadix à Séville, ce qui força Béthencourt à en demander une autre au roi de Caslilte. Plus lard, il en acheta une troisième. 

(') Ainsi les Normands de Béthencourt avaient déjà la pratique de la haute mer à une ép0([ue où les Portugais eux-mêmes 
ne savaient encore que caboter le long des côtes. 

(") Graciosu, pelite île du groupe des Canaries qui a environ cinq railles de long, et dont la plus grande largeur n'excède 
pas un mille. 

(°) L'ile Lancerote, longue d'environ 44 kilomètres sur 16 de large. 

(') Canariens. 

(') AUegran-^a. Cette île, située au nord de l'archipel des Canaries, n'a guèic plus de 2 kilomètres d'étendue. On y cul- 
tive une ficoïde, la glaciale ( ilesembrijanthemvm eristallinum), pour en extraire la soude. La chasse des puffins ou 
plongeons, dont on vend la chair, et celle des grands goélands, qui fournissent une espèce d'édrcdon, y est très-productive. 

(°) Le roi Guadarfia. 



EXPEDITION A L'ILE DE FORTAVENÏURE. 




8 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BETHENCOURT. 

ledit roi en l'obéissance iludit Rélhencoiirt et de sa compagnie, comme amis, non mie comme sujets, et 
on leur promit qu'on les garderait à rencontre de tous ceux qui leur voudraient mal faire. Mais on ne leur 
a mie bien tenu convenant ('), ainsi comme vous oirez ptus à plein ci-aprés. Et demeurèrent ledit roi 
sarrasin et M. de Béthencourt d'accord, et fit faire ledit sieur de Béthencourt un chastel qui s'appelle 
Rubicon (-), et y laissa une partie de sa compagnie. Puis, comme il parut audit de Béthencourt qu'un 
nommé Berthin de Berneval était homme de bonne diligence, il lui bailla tout le gouvernement de ses 
gens et du pays, puis passa ledit de Béthencourt et Gadifcr de la Salle, avec le surplus de sa compagnie, 
en l'île d'Erbanie, nommée Forte-Adventure ('). 



Chapitke V. — Comment M. de Béthencourt partit de l'ile Lancei-otc pour aller i l'ile d'Erbanie, 
dite Forte-Adventure, par le conseil de Gadifer de la Salle. 



Et, tantôt après, M. de Béthencourt prit conseil de Gadifer qu'on irait de nuit en ladite île de Forte- 
Adventure, et ainsi fut fait. Ledit Gadifer et Remoiietde Lenedan et toute une partie des compagnons y 




Comment 51. di Bi.llii,ncourl u piilitck I île Lincciolepoiir nllcr on 1 ikd Filnmc — Mu 
( quinzicmi 'Siècle) 



lUut du maniisciil oiiginal 



allèrent tout le plus avant qu'ils purent, etjusqu'à une montagne, là oii est une fontaine vive cl courante. 
Et mirent grande peine et grande diligence d'encontrer leurs ennemis, bien marris qu'ils ne les purent 



(') Convention, promesse. 

(') Dans la partie smi-oiicsl de l'ile. 

(') Apres l'arrivée di's aventuriers noiinands, celte ile prit le nom de Fovle-Adienture ou Forlavenlure, par allusion 
sans doute aux rudes combats (pi'ils cuionl j soutenir pour s'emparer du pavs. Elle a un peu plus de 80 kilomètres dans sa 
plus grande longueur, cl le développement de la côte dans tous les contours peut être évalué à 200 kilomètres. 



VOYAGE DE BÉTHENCOURT Ei\ ESPAGNE. — RÉVOLTE DE L'ÉOUIPAGE. 9 

trouver. Mais s'étaient lesdits ennemis retraits en l'autre bout du pays, dès qu'ils avaient vu arriver le 
navire au port. Et demeura ledit Gadifer avec la compagnie huit jours, jusqu'à ce qu'il leur convînt re- 





vue de rile Allegranza prise de rUe de Lancerote ('/. 

tourner, par faute de pain, au port de Louppes (-). Et puis prirent lesdits chevaliers conseil ensemble, et 
ordonnèrent qu'ils s'en iraient par terre au long du pays, jusqu'à une rivière nommée le Vien de Palme, 
et se logeraient sur le bout d'icelle rivière, et que la nef se retrairait tout le plus près qu'elle pourrait, 
et qu'ils descendraient leurs vivres à terre, et là se fortifieraient et n'en partiraient jusqu'à tant que le 
pays serait conquis et les habitants mis à la foi catholique. 



Chapitre VI. — Comment les mariniers refusèrent Gadifer de sa nef même. 

Robin le Brument, maître marinier d'une nef que ledit Gadifer disait lui appartenir, ne voulait plus 
demeurer ni recevoir Gadifer et ses compagnons, et il fallut qu'ils eussent des otages pour les repas- 
ser en l'île Lancerote, ou autrement ils fussent demeurés par delà sans vivres. Et firent dire Robin Bru- 
ment et Vincent Gèrent, par Colin Brument, son frère, à Gadifer, que lui et ses compagnons n'entre- 
raient point plus forts qu'eux dans la nef. Et ils les repassèrent au bastel de la nef, en laquelle il entra 
conune otage, lui et Annibal son bâtard, en grande douleur de cœur de ce qu'il était en telle sujétion, 
qu'il ne se pouvait aider du sien propre. 



CHAi'iir.E vil. — Comment M. de Bétlicncourt s'en alla en Espagne et laissa messirc Gadifer, 
à f|ui il donna la cliarge des îles. 



Adonc M. de Bètbencourl et Gadifer revinrent au château de lUibicon. Et, quand ils lurent là, les 
mariniers pensant grande mauvaiseté se hâtèrent moult d'eux en aller. Si ordonna leilit sieur de Béthen- 
rourt, par le conseil dudit Gadifer et de plusieurs autres gentilshommes, qu'il s'en irait avec lesdits ma- 
riniers, pour les venir secourir à leurs nécessités, et que le plus tùt qu'il pourrait ilreviendrait et amè- 
nerait des rafraîchissements de gens et de vivres. Puis parlèrent aux mariniers, afin que les vivres qui 
sont au navire fussent descendus à terre, excepté ceux dont ils auraient besoin pour leur retour. Et ainsi 
fut fait, hormis que lesdits mariniers en détruisirent le plus qu'ils purent, et d'artillerie ('') et d'autres 
choses qui leur eussent été depuis bon besoin. Et se partit M. de Bélbeiicourt du port de iitd.iicon, avec 

(') Voy. la noie 8 de la p. G. 

(•) Isla de Lobos. Cet Ilot, silue enlrc Liineeiote cl FoiLiveniure, a environ X kilomélres de circonfé-encc. Il doit son 
nom aii.x loups marins (les phoques), qui abondaient anirefois sur son nvafc. H est lemarquablc par les anfracluosiles 
de ses bords. 

(') Outils cl instruments de guerre. « .Ir/iZ/c/ic vienl, dit Mén.ijîc, dc'l'ancicn mol nrlilicr, qui si^niliail proprement 
rendre fort par art, cl garnir d'oulils et d'ins.lrumenls de guerre. Arlillcr ou arlillier vient de nrs, arlis. .1 

-2 



10 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

les mariniers en son navire, et s'en vint à l'antre boni de l'île Lancelot, et là demeurèrent. Ledit sieur 
de Bélhencoiirt envoya qnérir à Rubicon messire Jean le Verrier, prêtre, et son chapelain, à qui il dit 
plusieurs choses de secret, et à un nommé Jean le Courtois, auquel il bailla aucunes charges qui pou- 
vaient toucher son honneur et -profit, et lui en chargea qu'il prît bien garde à toutes choses qu'ils ver- 
raient qui seraient à faire, et qu'ils fussent eux deu.\ comme frères , en maintenant toujours paix et 
union dans la compagnie, et que, le plus tût qu'il pourrait, il ferait diligence pour retourner. Et adonc 
ledit Béthencourt prit congé de messire Gadifer et de toute la compagnie, et partit ledit sîeur, et cin- 
glèrent tant qu'ils vinrent en Espagne. 

Ici, nous ne continuerons à parler de cette matière, et parlerons du fait de Berthin de Berneval, natif 
de Caux en Normandie et gentilhomme de nom et d'armes ('), auquel ledit sieur se fiait fort, et avait été 
élu par lui et messire Gadifer, comme j'ai devant dit, lieutenant et gom'erneur de l'île Lancelot et de 
la compagnie. Et ledit Berthin, tout le pis qu'il put faire il le fit, et de grandes trahisons, connue vous 
ouïrez plus à plein déclaré. 



Cn.iriTRE VIII. — Comment Berthin de Berneval commença ses malices à rencontre de Gadifer. 

Afin qu'on sache que Berthin de Berneval avait déjà mauvaiseté machinée en son cœur, il faut dire 
que, dès qu'il fut venu vers M. de Béthencourt, à la Rochelle, il commença à rallier des compagnons 
et fit alliance avec plusieurs gens. Et un peu après par lui fut commencée une grande dissension en 
la nef, entre les Gascons et Normands ; et de vrai ledit Berthin n'aimait point messire Gadifer, et cher- 
chait à lui faire tout le plus de déplaisir qu'il pouvait. Et tant advint que Gadifer s'armait en sa chambre 
pour vouloir apaiser le débat d'entre les mariniers, qui s'étaient retirés au château (-) de devant en ladite 
nef. Ils jetèrent audit Gadifer deux dards, dont l'un passa entre lui et Annibal, qui lui aidait à s'armer 
en sa chambre, et s'attacha en un coffre. Et étaient quelques-uns des mariniers montés au château du 
mât, et avaient dards et barres de fer tout prêts pour jeter sur nous ; et à moult grande peine fut apaisée 
cette noise. Et dés lors commencèrent des coalitions et dissensions les uns contre les autres, en telle 
manière qu'avant que la nef partit d'Espagne pour traverser aux îles de Canaries, ils perdirent bien 
deux cents hommes des mieux appareillés qui y fussent : de quoi on a eu depuis grande soufl'rette par 
plusieurs fois ; car s'ils eussent été loyaux, ledit Béthencourt aurait été plus tôt seigneur des îles de 
Canarie, ou de la plus grande partie d'elles. 



CiiAPiinE IX. — Comment Gadifer, qui avait fiance à Berthin, l'envoya parler à un patron d'une nef. 



Et après que M. de Béthencourt fut parti de Rubicon, et qu'il eut connuandé à Berlhin de Berneval 
qu'il fît son devoir en tout ce qu'il est raison de faire, et qu'il obéît à messire Gadifer, ainsi que tous les 
gens dudit sieur de Béthencourt, car M. de Béthencourt tenait messire Gadifer pour un bon chevalier et 
sage, et c'était l'avantage de messire Gadifer qu'il s'était mis en la compagnie de M. de Béthencourt, 
bien que peu de temps après il dût y avoir de grandes dissensions et de grandes noises entre eux deux, 
comme vous oirez ci-après; or donc, aju'ès qu'est parti M. de Béthencourt de Rubicon, et qu'il est allé 
en Espagne, Gadifer, qui avait plus de confiance en Berthin de Berneval qu'en nul autre, l'envoya vers 
une nef qui était arrivée du port de l'île de Loupes ('') ; et pensait Berthin que ce fi'it la nef Tranche- 
mare, de laquelle Ferrant d'Ordognes était maître, auquel il pensait avoir grande accointance. Mais ce 
n'était pas elle, mais une autre nef qui s'appelait Morelle, de laquelle Francisque Calve avait le gou- 

(') Armoiries. 

(') Gaillard d'avant. 

(') L'ilol di; Loljoj. ( Viiy. la note 2 de la p. 9.) 



PERFIDIES DE BERTHIN DE BERNEVAL. II 

vernement. Et parla Bertliiii ou lit parler à un des compagnons de la nef qui s'appelait Simene ('), 
en la présence de quelques autres, qu'ils l'emmenassent avec eux, et trente des compagnons de la net, 
et qu'il prendrait quarante hommes des meilleurs qui Tussent en l'île Lancelot. Mais ils ne voulurent pas 
consentir à cette grande mauvaiscté, et leur dit Francisque Calve qu'il n'appartenait pas à Berlliin, et 
qu'à Dieu ne plût qu'ils lissent une telle déloyauté à tels et si bons chevaliers comme étaient M. de 
Bélhencourt et messire Gadifer, de les dégarnir ainsi du peu de gens qui leur était demeuré, et aussi 
de prendre et ravir ceux que ledit Bélhencourt et tous ses gens avaient assurés et mis en leur sauve- 
garde, lesquels avaient bonne espérance d'élre baptisés et mis en notre foi. 



Chapitre X. — Comment Bertliin donna faux à entendre à ceux de son alliance. 

Après un peu de temps, Berthin, qui toujours avait mauvaise volonté et trahison en sa pensée, parla à 
tous ceux qu'il pensa être du mauvais courage qu'il était, et les exhorta, et dit qu'il leur dirait telle 
chose que ce serait le bien, l'exhaussement et l'honneur de leurs personnes. Et à tous ceux qui avec lui 
s'accordèrent, il leur fit jurer qu'ils ne le découvriraient point ; puis leur donna à entendre comment 
Bélhencourt et Gadifer leur devaient donner, à Remonnet de Levéden et à lui, certaine somme d'argent, 
et qu'ils s'en iraient au premier navire qui viendrait en France, et que les compagnons seraient départis 
parmi les îles, et là demeureraient jusqu'à leur retour. Et avec ledit Berthin quelques Gascons s'accor- 
dèrent, desquels les noms s'ensuivent : Pierre de Liens, Augerot de Montignac, Siort de Lartigue, 
Bernard de Chàtelvary, Guillaume de Nau, Bernard de Mauléon (dit le Coq), Guillaume de Salerne{dil 
Labat), Morelet deCouroge, Jean de Bidouille, Bidaut de Hournau, Bernard de Montauban, et un du 
pays d'Auxis (-), nommé Jehan r.\lieu ; et tous ceux-ci s'accordèrent avec ledit Berthin et plusieurs autres 
d'autres pays, desquels mention sera faite ci-après, ainsi qu'il écherra en leur endroit. 



Chapitre XI. — Comment Gadifer alla i. l'île de Loupes, 

Depuis, Gadifer, ne soupçonnant nullement que Berthin de Berneval, qui était de noble lignée, dût 
faire nulle mauvaiseté, partit lui et Remonnet de Levéden et plusieurs autres, avec son bateau, de 
Rubicon, et passèrent en l'île de Loupes, pour avoir des peaux de loups marins (^) pour la nécessité de 
chaussure qui manquait aux compagnons, et là demeurèrent pendant quelques jours, tant que vivres 
firent défaut ; car c'est une île déserte et sans eau douce. Puis Gadifer renvoya Remonnet de Levéden 
avec le bateau au château de Rubicon, pour chercher des vivres, et lui recommanda qu'il revînt le len- 
demain, car il n'avait de vivres que pour deux jours. Quand Remonnet et le bateau furent arrivés au 
port de Ridiicon , ils trouvèrent que pendant que Gadifer et les dessus dits étaient passés en l'île de 
Loupes, Berthin s'en élait allé avec ses alliés à un port nommé l'île Gracieuse, où était arrivée la nef 
Trancliemare. Et donna ledit Berthin à entendre au maîlre de la nef assez de mensonges, et lui dit qu'il 
prendrait quarante honuues des meilleurs qui fussent en l'île Lancelot,- qui valaient 2 000 francs, afin 
que ledit maître le voulilt recevoir en sa nef, lui et ses compagnons ; et tant fit par ses fausses paroles 
que le maître, nu'l de grande convoitise, lui octroya. Et cette chose advint le quinzième jour après la 
Saint- Michel 1402; et s'en retourna incontinent Berthin, persévérant en sa malice et en sa très- 
mauvaise intention. 



(') Xlménès? 

(') L'Autois, en Bourgogne. 

(') Los phoques ou loups marins ne fréquentent plus ces parages depuis la guerre d'cxlcrniinalion que leur firenl les com- 
pagnons de Bélhencourt. 



12 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BETHENCOURT. 



CiiAPiTr.E XII. — Comment le traître Bertliin, sous beau semblant, fit venir le roi de l'ilo Lancelot 
avec les siens pour les prendre. 



Gadifcr étant en l'île de Loupes, et Berthin en l'ile Lancelot, au cliStcau de Riibicon, après qu'il 
fut revenu de l'île Gracieuse, là vinrent deux Canariens vers lui, disant comment les Espagnols étaient 



%^ 



L'ilc Gracieuse, vue de nie Lancerote ('). 

descendus à terre pour les prendre. Berthin leur répondit qu'ils s'en allassent et se tinssent ensemble, 
car ils seraient tantôt secourus. Et ainsi s'en allèrent les deux Canariens. Et là Berthin, qui tenait imo 
lance en main, reniant Dieu, dit : « J'irai parler aux Espagnols, et s'ils y mettent la main, je les tuerai 
ou ils me tueront, car je prie Dieu que jamais je n'en puisse retourner. » De quoi quelques-uns de ceux 
qui étaient là lui dirent : « Berthin, c'est mal dit. » Et derechef il dit : « J'en prie Dieu de paradis. » Et 
cependant il partit du château de Rubicon, accompagné de plusieurs de ses alliés, c'est à savoir : Pierre 
de Liens, Bernard de Montauban, Olivier de Barré, Guillaume le bâtard de Blécy, Phelipot de Basiieu, 
Michelet le cuisinier, Jacquet le boulanger, Pcrnet le maréchal, avec plusieurs qui ne sont pas ici nom- 
més; et ses autres complices demeurèrent au château de Rubicon. Berthin, ainsi accompagné, s'en alla 
à un certain village nommé la Grand'Aldée, oi'i il trouva quelques-uns des grands Canariens. Et lui, 
ayant grande trahison en pensée, leur fit dire : « Allez, et me faites venir le roi et ceux qui avec lid 
sont, et je les garderai bien contrôles Espagnols. » Et les Canariens le crurent, à cause de la sûreté et 
alliance que eux avaient au sieur de Béthencourt et à sa compagnie; et vinrent à ladite Aidée comme 
dans une retraite sûre, jusqu'au nombre de vingt-quatre, auxquels Berthin fit bonne chère, et les fit 
souper. Il avait de plus deux Canariens, un nommé Alphonse, et une femme nommée Isabelle, lesquels 
ledit sieur de Béthencourt avait amenés pour élre leurs truchements en l'île de Lancelot (-). 



Cn.^riTKE XIII. — Comment, après que Berthin eut pris le roi, il les mena à la nef Tranchemare 
et les bailla aux larrons. 



Quand les Canariens eurent soupe, Berthin leur fit dire : « Dormez sûrement et ne craignez rien, car 
je vous garderai bien.' » Et cependant les uns s'endormirent et les autres non; et quand Berthin vit 
qu'il était temps, il se mit devant leur porte l'épée à la main, toute nue, et les fit tous prendre et lier. 
Et ainsi fut-il fait, hormis un nommé Auago, qui en échappa. Et quand il les eut pris et liés, il vit bien 
qu'il était découvert, et qu'il n'en pouvait plus avoir; H partit de là, persévérant en sa grande malice, 

(') Voy. la noie 5 de la p. 6. 

(») Béthencourt les avait ameni's de France, comme il sera dit plus loin. 



COURAGE D'UN ROI CANARIEN. - VIOLENCES DE BERTHIN. 13 

et s'en alla droit au port de l'ile Gracieuse, où était la nef d'Espagne nommée Tranchemare. et amena 
les prisonniers avec lui. 

Chapitre XIV. — Comment le roi se délivra de ceux auxquels Borthin l'avait baillé en garde. 

Quand le roi se vit en tel point et connut la trahison de Berthin et de ses compagnons, et l'outrage 
qu'ils lui faisaient, en homme hardi, fort et puissant, il rompit ses liens et se délivra de trois hommes 



L'ilc Lancti'ole, cùle du sud-est. — D'nprès Bcilhelol (i). 

qui en garde l'avaient, desquels était un Gascon qui le poursuivit. Mais le roi retourna moult aigrement 
sur lui , et lui donna un tp 1 coup que nul ne l'osa plus approcher. Et c'est la sixième fois qu'il s'est 
déUvré des mains des chrétiens par sa valeur; et n'en demeura que vingt-deu.\, lesquels Berthin bailla 
et délivra aux Espagnols de la nef Tranchemare, à l'exemple du traître Judas Iscariote qui trahit notre 
sauveur Jésus-Christ et le livra entre les mains des Juifs pour le crucifier et le mettre à mort. Ainsi 
fit Berthin, qui bailla et livra ces pauvres gens innocents en la main des larrons qui les menèrent vendre 
en terres étrangères et en perpétuel servage. 



Chapitre XV. 



Comment les compagnons de Bertliin prirent le bateau que Gadifer 
avait transmis pour vivres. 



Cependant Berthin, étant en la nef, envoya le bâtard de Blessl et quelques-uns de ses alliés au châ- 
teau de-Rubiron, et trouvèrent le bateau qui était à Gadifer, lequel il avait envoyé pour chercher vivres 
pour lui et ses compagnons qui étaient en l'île de Loupes, comme dessus est dit. Et alors les compa- 
gnons de Berthin, pensant à accomplir leur entreprise, se retirèrent vers quelques Gascons, leurs com- 
pagnons de serment, lesquels, à l'aide les uns des autres, se saisirent du bateau et entrèrent dedans; 
mais Remonnet de Lenéden accourut pour le reprendre. Là était le bâtard de Blessi, qui courut sus à 
Remonnet, l'épée toute nue en la main et le pensa tuer. Ils s'éloignèrent en la mer, bien avant, avec le 
bateau, et les autres demeurèrent dehors, disant : « S'il y a si hardi des gens de Gadifer pour mettre 
la main au bateau, nous le tuerons sans remède; car, quoiqu'il arrive, Berthin sera reçu dans la nef et 
tous ses gens, quand bien même Gadifer et ses gens ne devraient manger jamais. " Quelques-uns de Gadifer, 
étant au château de Rubicon, dirent ainsi : « Beaux seigneurs, vous savez bien que Gadilcr est passé par 
delà en l'île de Loupes pour la nécessité de chaussure qui était entre nous, et n'a avec lui ni pain, ni 
farine, ni eau douce, et n'en peut point avoir ni recouvrer, si ce n'est par le bateau. Plaise à vous que 
nous l'ayons pour lui transmettre aucunes victuailles, pour lui et pour ses gens, ou autrement nous les 

(') Voy. la note C de la p. G. 



ii VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHEXCOL'RT. 

tenons ponr morts. » Et ils répondirent : « Ne nous en parlez pins, car nons n'en ferons rien, pour parler 
liref; mais seront Berlhin et toutes ses gens conduits en la nef Tranchemare. » 



Chapithe XVI. — Comment Bertliin transmit le bateau de Tranchemare quérir les vivres de Gadifer. 

Le lendemain, à l'henre de nones ('), arriva le bateau de la nef Tranchemare au port de Rubicon, avec 
sept compagnons dedans. Les gens de Gadifer leur demandèrent : « Beaux seigneurs, que cherchez- 
vous? » Et répondirent dudit bateau : « Berthin nous a envoyés ici et nous dit au partir de la nef qu'il 
serait ici aussitôt que nons. » Et les alliés dudit Berthin cependant, étant au ch<àleau de Rnbicon, tirent 
grand dégât et grande destruction de vivres qni là étaient appartenant à M. de Béthencourt, lesquels 
vivres il avait laissés audit Gadifer et à ses gens de la compagnie, comme de vin, de biscuit, de chair 
salée et autres victuailles , nonobstant qu'il avait départi les vivres tous également au petit comino au 
grand, et ne lui était demeuré tant seulement que sa droite portion, excepté un tonneau de viirqni 
n'était pas encore partagé entre eux. 



Chapithe XVII. — Comment Berthin livra les femmes du château aux Espagnols, 
et les prirent de force. 



Et au soir du même jour Berthin vint par terre au château de Rubicon, accompagné de trente hommes 
des compagnons de la nef Tranchemare, disant ainsi : « Prenez pain et vin et ce qui y sera; pendu 
soit-il qui rien en épargnera, car il m'en a plus coûté qu'à nul d'eux, et maudit soit-il qui rien y laissera 
qu'il puisse prendre! » Et Berthin disait cela et beaucoup d'autres paroles qui trop longues seraient à 
écrire. Et même quelques femmes, lesquelles étaient du pays en France, il les donna et livra par force 
et contre leur gré aux Espagnols, qui les traînèrent d'amont le chastel jusques en bas sur la masine (-), 
nonobstant les grands cris et les grands griefs qu'elles avaient. Et ledit Berthin étant audit lieu disait 
ainsi : « Je veux bien que Gadifer de la Salle sache que, s'il était aussi jeune que moi, je Tirais tuer; 
mais parce qu'il ne l'est pas, par aventure, je m'en dispenserai. S'il me monte un peu à la tête, je Tirai 
faire noyer en l'île de Loupes, et il y péchera aux lonps marins. « C'était bien affectueusement parlé 
contre celui qui jamais ne Ini avait fait qu'amour et plaisir. 



CiiAriTnr: XVIII. — Comment Berthin fit charger les deux bateaux de vivres et d'autres choses. 



Et le lendemain matin Berthin de Berneval fit charger le bateau de Gadifer et celui de la nef Tran- 
chemare de plusieurs choses, comme de sacs de farine en grande quantité, et des bagages de plusieurs 
guises, et un tonneau de vin qui y était, le seul qui restait : eux emplirent une queue qu'ils amenèrent 
avec eux, et le restant burent et gâtèrent, ainsi qu'ils détruisirent plusieurs coffres, malles et bouges 
de plusieurs manières avec toutes les choses qui dedans étaient, lesquelles seront déclarées quand temps 
et lieu sera; et plusieurs arbalètes et tous les arcs qui y étaient, excepté ceux que Gadifer avait avec 
lui en Tîlc de Lonpes. Et de deux cents cordes d'arcs qui devaient y être n'en demeura nulle; et grand 
foison de fil pour faire cordes d'arbalètes, le tout emportèrent avec eux. Et de toute l'artillerie ('), de 
quoi il y avait grand foison de belle et bonne, ont pris et emporté à leur plaisir. Et nous fûmes réduits 

(') La ncuvjnni; licurf ilu jour, trois heures après midi. 
(-) Leporl. 
(') Bàlons à feu. 



DETRESSE DE GADIFER DE LA SALLE ET DE SES GENS. 15 

à dépecer un vieux câble qui nous était demeuré pour faire cordes pour ares et pour arbalètes, et sans 
ce peu d'armes de trait que nous avions, nous étions en aventure d'être tous perdus et détruits; car 
les Canariens craignent les arcs sur toutes choses. Et avec cela les Espagnols emportèrent en leurs 
mains quatre douzaines de dards, et prirent deux coffres à Gadifer, et ce qui était dedans. 



CnAPÎTRE XIX. — Comment Francisque Calve envoya quérir Gadifer en l'ile de Loupes. 



Pendant que les bateaux s'en allèrent vers la nef, les gens de Gadifer, considérant que leur capitaine 
avait telle nécessité de vivres, en étant tout à fait dépourvu, lors partirent les deux chapelains, et deux, 
écuyers du château de Rubicon, et s'en allèrent devant le maître de la nef Morclle, qui était au port de 
l'île Gracieuse, là où était la nef Tranchemare, lesquels en prièrent le maître qu'il lui plût de sa grâce 
secourir Gadifer de la Salle, lequel était en l'île de Loupes, lui onzième eu péril de mort, sans nuls 
vivres dejTUis plus de huit jours. Et ledit maître, mù de pitié, regardant la grande trahison que Berthin 
lui avait faite, lui envoya un de ses compagnons nommé Simene ; et, lui venu à Rubicon, il se mit à l'aven- 
ture avec quatre compagnons de la compagnie dudit sieur de Béthencourt, c'est à savoir Guillaume le 
moine, Jean le chevalier, Thomas Richard et Jean le maçon. Et passèrent en l'île de Loupes en un 
polit coquet (') qui était demeuré là; car, bien que Berthin eût laissé le coquet, il emporta tous les 
avirons, et prit, ledit Simene, autant de vivres qu'il put porter. C'est le plus horrible passage de tous 
ceux qui sont dans cet endroit de la mer, et pourtant il n'est que de quatre lieues. 



Chapitre XX. — Comment Gadifer repassa, en un petit coquet, en l'ile Laiicerote. 

Gadifer étant en l'île de Loupes , en grande détresse de faim et de soif, attendant la merci de notre 
Seigneur, toutes les nuits mettait un drap de linge dehors à la rosée du ciel , puis le tordait et buvait 
les gouttes pour étancher la soif. Ne sachant rien de tout le fait dudit Berthin, ledit Gadifer fut fort 
émerveillé quand il en ouït parler. Alors il se mit tout seul dans le coquet, sous le gouvernement dudit 
Simene et des compagnons susdits, et ils vinrent à Rubicon, Gadifer disant ainsi : « 11 me pèse moult 
de la grande raauvaiseté et grande trahison qui a été faite contre ces pauvres gens que nous avions 
assurés. Mais sur tout cela il nous faut passer, nous n'y pouvons mettre remède ; loué soit Dieu en toutes 
ses œuvres, lequel est juge en cette querelle! » Et disait ainsi ledit Gadifer, « que M. de Béthencourt 
et lui n'auraient jamais pense qu'il eût osé faire ni machiner ce qu'il a fait; car ledit Béthencourt et moi 
nous l'élûmes à notre avis comme un des plus suffisants de la compagnie, et le bon seigneur et moi fûmes 
bien malavisés. » 



Chapitre XXI. — Comment les deux cliapelains, frtre Pierre Bontier et mcssire Jean le Verrier, 
allèrent en la nef Trancliemare. 



Les deux chapelains étant à la nef Morelle, quelques joiu's après, ils virent les deux bateaux ve»ir de 
Rubicon, qui étaient chargés de victuailles de quoi nous devions vivre, et de moult autres choses. Alors 
ils prièrent le maître de la nef qu'il lui plût d'aller avec eux en l'antre nef dite Trancliemare, lesquels 
y allèrent tous ensemble, et deux gentilhonimcs qui là étaient, l'un nommé Pierre du Plcssiset l'autre 
Guillaume d'Allemagne. Là disait Berthin ; >i No pensez point qu'aucunes de ces choses soient à Béthen- 
court ni à Gadifer; elles sont miennes, témoin ces deux chapclains-ci, » lesquels lui dirent en la prè- 

(') Nacelle. 



10 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOLRT. 

sence de tous . « Berthin, nous savons bien que quand vous vîntes premièrement avec M. de Bélhen- 
court vous n'aviez rien qui fût vôtre, ou si peu que rien; M. de Béthencourt même vous bailla, entre 
nous, 100 francs de Paris, quand il entreprit l'entreprise qui, s'il plaît à Dieu, s'achèvera et viendra à 
son honneur et profit. Mais ce qui est ici est audit seigneur et à M. Gadifer, et peut bien apparaître 
par les livrées et devises dudit seigneur de Béthencourt. n Ledit Berthin répond et dit : « S'il plaît à 
Dieu, j'irai tout droit en Espagne où est M. de Béthencourt; et si j'ai aucune chose du sien, je le lui 
rendrai bien, et de ce ne vous mêlez, et ne doutez que ledit sieur de Béthencourt mettra remède en 
plusieurs choses, de quoi on se peut bien douter et de quoi je me veux bien taire. » Ledit Berthin n'aimait 
point mcssire Gadifer, parce qu'il était plus grand maître que lui et de plus grande autorité, et ledit 
Berthin pensait que ledit seigneur de Béthencourt, son maître, ne lui saurait pas si mauvais gré qu'il 
était avis au.'c autres, et que s'il avait quelque chose qui déphit à sondit seigneur, il ne les appellerait 
pas pour faire sa paix. Et enfin sortirent de la barque, disant ainsi : « Berthin, puisque vous emmenez 
ces pauvres gens, laissez-nous Isabelle la Canarienne, car nous ne saurions parler aux habitants qui 
demeurent en celte île; et aussi laissez-nous votre bateau que vous avez amené, car nous ne pouvons 
pas vraiment vivre sans lui. r, Berthin répond : « Ce n'est point à moi, mais à mes compagnons; ils en 
feront à leur volonté. » Et lors se saisirent les deux chapelains et les deux écuyers dudit bateau. Alors 
les compagnons de Berthin prirent Isabelle la Canarienne et, par le sabord de la nef, la jetèrent en la 
mer; et elle eût été noyée sans les susdits chapelains et écuyers, lesquels la tirèrent hors de la mer et 
la mirent dans le bateau. Et enfin ils se séparèrent les uns des autres, et bientôt après s'apprêtèrent 
ceux de la nef à s'en aller. Et ainsi se conduisit Berthin comme dessus est dit et comme vous ouïrez 
encore ci-après 



Ch,4pitre XXII. — Comment Bertliin laissa ses compagnons à terre et s'en alla avec sa proie. 

Et bien que Berthin et ses compagnons de serment fussent en la nef en sa compagnie, lui, ayant 
Volonté de tout mal accomplir, fit tant que les compagnons qui étaient de sa bande furent mis à terre, 
par lesquels il avait fait tout l'exploit ci-devant dit de sa trahison. Car s'ils n'eussent été avec lui et 
de son aUiance, il n'eût osé faire ni entreprendre la trahison et la mauvaisetc qu'il fit. Et leur dit le 
très-mauvais homme : « Donnez-vous le meilleur conseil que vous pourrez, car avec moi vous ne vous 
en viendrez point. » Et le faisait ledit Berthin, parce qu'il avait peur que ceux-ci ne lui fissent un cas 
pareil. Et aussi ledit Berthin avait intention de parier à .M. de Béthencourt, quand il viendrait en Espagne, 
et de faire sa paix avec lui, laquelle il fit le mieux qu'il put en lui donnant à entendre des choses dont 
une partie ledit seigneur crut être vérité, comme un temps à venir vous ouïrez , quoique ledit seigneur 
fut bien averti de son fait et qu'il avait fait tout cela par son avarice. 



Ch.vpiibe XXIII. — Comment les compagnons que Berthin laissa à terre désespérés 
prirent leur chemin droit à la terre des Sarrasins. 



Ces compagnons, à terre, tous déconfortés , craignant la colère de M. de Béthencourt et de Gadifer, 
et aussi des compagnons de ces derniers, se plaignirent aux chapelains et écuyers susdits, disant : 
« Aussi bien Berthin est véritablement un traître, car il a trahi son capitaine et nous aussi. » Et là se 
confessèrent quelques-uns d'entre eux à niessire Jean le Verrier, chapelain de Up de Béthencourt. 
Et disaient ainsi : « Si notre capitaine Gadifer nous voulait pardonner la mauvaiseté que nous avons faite 
contre lui, nous serions tenus à le servir toute notre vie. » Et ils chargèrent Guillaume d'Allemagne de 
le lui demander en leur nom et de leur faire savoir la réponse; et ledit Guillaume partit incontinent pour 
aller vers lui. Mais aussitôt après, eux craignant sa venue, ils se saisirent du bateau et se mirent dedans, 
et s'éloignèrent bien avant en la mer, considérant le mal et le péché par lequel ils avaient offensé un tel 



BERTHIN ET SES COMPLICES ARUÉTÉS. — AUDIK.NCE DU ROI DE CÂSTILLE. 1? 

clicvalier et leur capitaine, craii|,naiU l'ire et le courroux Je celui-ci; et, eu gens désespérés, prirent 
leur chemin avec le bateau directement vers la terre des Maures ('); car les Maures peuvent bien être à 
mi-cbeniin de là et de l'Espagne et do leur gouvernement. Ils s'allèrent noyer en la côte de Barbarie, 
prés du Maroc, et de douze qu'ils étaient dix furent noyés et les deux autres furent esclaves : de qua- 
l'un est depuis mort, et l'autre, qui s'appelle Slot de Lartigue, est demeuré vif en la main des païens. 



Chai'itiîe XXIV. — Comment le sieur de Bétheiicoiirt étant arrivé en lispagne, la nef 
(le messiro Gadifer péi-it. 



Nous retournerons à parler de M. de Béthencourt, et dirons que la nef où il était arrivé en Espagne, 
laquelle on disait qu'elle était à Gadifer, arriva au port de Cadix. Ledit sieur, sachant bien que les ma- 
riniers de ladite nef étaient mauvais et malicieux, fit grande diligence contre eux, et en fit mettre en 
prison quelques-uns des principaux et prit la nef en' sa main. 11 vint des marchands pour l'acheter; mais 
ledit sieur ne le voulait pas, car son intention était de retourner, avec ce navire et d'autres encore, 
auxdites iles de Canaries et d'y porter et envoyer de la victuaille ; car il était fort entré en grâce du roi 
de Castille. Il fit partir ladite nef du port de Cadix pour la mener à Séville, pensant bien faire; et en 
allant, elle fut perdue et périt, ce qui fut un grand dommage; et il arriva au port de Basremede (-). Etf 
ainsi qu'on dit, il s'y trouvait des bagues qui valaient de l'argent, qui appartenaient à messire Gadifer 
de la Salle ; et ce qui en fut recueilli valait bien cinq cents doubles (^), à ce qu'on dit, qui ne vint point 
au profil nia la connaissance dudit Gadifer. Et un peu avant que la nef ne périt, M. de Béthencourt s'en 
était allé de Cadix en Séville, là où était le roi de Castille. Et là vint Francisque Calve, qui promptement 
était arrivé des îles de Canarie et s'offrit de retourner vers Gadifer, s'il lui plaisait de le ravitailler. Et 
il lui dit qu'il en ordonnerait le plus tôt qu'il pourrait, mais qu'il fallait qu'il allât vers le roi de Castille, 
qui alors était en Séville. Et ainsi lit-il, comme vous ouïrez plus à plein, et la grande chère et la bien- 
venue que ledit roi lui lit. 



I 

Ciiafiihe XXV. — Comment la nef Trancliemare arrive au port de Cadix avec les prisonniers 



Quelques jours après arriva la nef Tranchcmarc au port de Cadix, là où étaient Berthin et une partie 
de ceux qui avaient été consentants avec lui; car les autres qui étaient tle son alliance par désespoir 
s'étaient allés noyer sur les eûtes de la terre des Maures. Et Berthin avait avec lui les pauvres Cana- 
riens, habitants de l'ile Lancelot, que sous ombre de bonne foi ils avaient pris par trahison, pour les 
mener vendre en terres étrangères comme esclaves. Et là était Courtille, trompette de Gadifer, qui incon- 
tinent fit prendre Berthin et tous ses compagnons, et fit faire le procès contre eux, et par main dejus^ 
lice les fil cuchainer et mettre dans les prisons du roi, à Cadix ; et lit savoir à M. de Béthencourt, qui 
était à Séville, tout le fait, et que, s'il voulait là venir, il retrouverait tous les pauvres Canariens. Ledit 
sieur fut bien ébahi d'ouïr telles nouvelles, et leur manda que le plus Wt qu'il pourrait il y mettrait 
rcrnédc; mais il ne pouvait partira cette heure, car il était sur le point de parler au roi de Castille pour 
cela et pour autre chose. Tandis que ledit seigneur de Béthencourt faisait sa besogne près du roi de 
(bastille, un nommé Eerraml d'Ordogne amena la nef en Aragon, et tout le chargement et les prison- 
niers, et les vendit. 

CJ L(; nom de Maures, qui, chez les aiideiis, était restreint au\ liabilanls de la Mauritanie, fut plus lard élendu à un 
plus grand nombre d'individus, et s'applique de nos jours li une forle partie des indigènes de l'Algérie, du royaume do 
Maroc, du Uiledulgérid, de l'iitat de Sidy-IIcscliaiu, el du Sahara 
(') liarranieda. * 

(') Le ducat d'argent (deplala) était de la valeur d'cnvinin i fi-. 20 cent. ; le durai de cuivre (île velloii I valait munis 
lie moitié. — Il s'acil proliahlcini'iit iri ilr ilmililf': diir.'ils il'arecnl, 

a 



18 VOYAGLUUS MODliUNKS. — JEAN DE BÉTHENCOUUT. 



CiupiTnE XXVI. — Comment 51. de Bétbencourt fil lioniniage au roi d'Espagne. 

Et avant que M. de Bétliencoiirt partît de l'île Lancclot et des îles de Canarie, ledit seigneur ordonna 
au mieux qu'il put de ses besognes, et laissa à niessire Gadifer tout le gouvernement, lui promettant que 
le plus lût qu'il pourrait il reviendrait le secourir et rafraîchir de gens et de vivres, ne pensant pas qu'il 
y aurait un tel désarroi qu'il y a eu. Mais on comprend qu'ayant affaire à un tel prince que le roi de 
Caslilie, on ne peut pas avoir sitôt fait, et pour une telle matière. Ledit seigneur de Béthencourt vint faire 
la révérence audit roi, lequel le reçut bien bénigncment et lui demanda ce qu'il voulait. Et ledit de Béthen- 
court lui dit : » Sire, je viens vous demander secours : c'est qu'il vous plaise me donner congé de con- 
quérir et mettre à la foi chrétienne des îles qui s'appellent les îles de Canarie, dans lesquelles j'ai été 
et commencé, si bien que j'y ai laissé de ma compagnie qui tous les jours m'attendent, et aussi un bon 
chevalier, nomme niessire Gadifer de la Salle, auquel il a plu me tenir compagnie. Et, très-cher sire, 
pour ce que vous êtes roi et seigneur de tout le pays à l'environ , et le plus proche roi chrétien, je suis 
venu requérant votre grâce qu'il vous plaise me recevoir à vous en faire hommage. » Le roi qui l'ouït 
parler fut fort joyeux et dit qu'il était le bienvenu, et le prisa fort d'avoir un si bon et honnête vouloir 
de venir de si loin que du royaume de France conquérir et acquérir l'honneur. Et disait ainsi le roi :. 
Il 11 lui vient d'un bon courage- de vouloir me fairp hommage d'une chose qui est, ainsi que je peux en- 
tendre, a (dus de deux cents lieues d'ici, et de laquelle je n'ouïs jamais parler. « Le roi lui dit qu'il fit 
bonne chère, qu'il lui accorderait ce qu'il voudrait, et le reçut à hommage et lui donna la seigneurie, 
tout autant qu'il était possible, desdites îles de Canarie ; et, en outre, lui donna le cinquième des mar- 
chandises qui desdites îles viendraient en Espagne, lequel cinquième ledit seigneur leva une grande 
saison. Et encore donna le roi, pour approvisionner Gadifer et ceux qui étaient demeurés avec lui, vingt 
mille niaravédis(')àprendreà SéviUe. Lequel argent fut baillé par le commandement de M. de Béthen- 
court à Engucrrand de la Boissiére, lequel n'en lit pas fort son devoir, car on dit que ledit la Boissière 
s'en alla en France avec tout ou une partie. Mais pourtant ledit sieur de Béthencourt y remédia bientôt, 
en sorte qu'ils eurent des vivres, et il y retourna lui-même le plus tôt qu'il put, comme vous Ouïrez ci- 
après. Le roi lui permit de battre monnaie- au pays de Canarie, et ainsi fit-il quand il fut investi et saisi 
paisiblement desdites îles. 



Chapitre XXVII. — Comment Enguerrand de la Boissiùre vendit le bateau de la nef qui avait péri. 

Comme Enguerrand de la Boissière vendit le bateau de la nef qui avait péri, en prit l'argent et feignit, 
par lettres, de vouloir envoyer des victuailles, ils eurent grand défaut de choses nécessaires jusqu'à 
tant que Jl. de Béthencourt y eût remédié ; car ils vécurent un carême à manger de la chair. Et, comme 
on peut savoir, nul, si grand soit-il, ne se peut garder de fausseté et de trahison. Ledit seigneur avait 
fait bailler l'argent que le roi de Castille lui avait donné audit Enguerrand, pensant qu'il en ferait son 
devoir. Un nommé Jean de Lesecases accusa devant ledit Béthencourt ledit Enguerrand, et qu'il ne fai- 
sait pas son devoir à l'égard de l'argent que le roi lui avait fait bailler. Alors ledit sieur de Béthencourt 
vint vers le roi et le pria qu'il lui plut lui faire avoir une nef et des gens pour secourir ceux des îles. 
Pour laquelle chose le roi M lit bailler nne nef bien outillée, et en cette nef il y avait bien quatre- 
vingts hommes de fait; et, de plus, lui fit bailler quatre tonneaux de vin et dix-sept sacs de farine, et 
plusieurs choses nécessaires qui leur manquaient en artillerie et autres provisions. Et M. de Bélhen- 
court écrit à niessire Gadifer qu'il entretînt les choses tout au mieux qu'il pourrait , et qu'il serait aux 

• 
(') iViiciennc petite iiioniKiie esp.ignolc, _dc la valeur d'un de nos cciilimcà environ. Ce mot ven.iit, dit-on, du nom d'une 
dyuasiie ar.ilc, les Alnioravides ou Moralii'loun. Le mar.nc-Jis d'or val.iil "5 ccnlinics. 



DUPLICITÉ D'UN NOBLE CANARIEN. — GUET-APEXS. 19 

îles le plus tôt qu'il se pourrait faire, et qu'il mît les gens qu'il lui envoie en besogne, et qu'ils beso- 
gnassent toujours lermement. El en outre lui écrit qu'il avait fait hommage au roi île Castille des îles de 
Canarie, et que le roi lui a fait grande chère et plus d'honneur qu'à lui n'appartient, et, de plus, lui a 
donné de l'argent et promis de faire beaucoup de bien, et qu'il ne doutât pas qu'il ne fût près de lui 
bientôt et le plus tôt qu'il se pourrait faire. « La barque ira là où vous voudrez ordonner d'aller autour 
des îles, laquelle chose je conseille que vous fassiez, pour toujours savoir comme on s'y devra gouver- 
ner. J'ai été bien ébahi des grandes faussetés que Berlhin de Bcrneval a faites, et il lui en arrivera mal 
tôt ou tard. II ne m'avait pas donné à entendre ainsi; comme je l'ai su depuis, je vous avais écrit cpie 
l'on prît garde à lui ; car on m'avait bien dit qu'il ne vous aimait point de grand amour. Mon très-cher 
frère et ami, il faut souffrir beaucoup de choses; ce qui est passé, il le faut oublier, en faisant toujours 
le mieux qu'on pourra. i> 

Ledit Gadifer fut tout joyeux de tout, de la venue du vaisseau et de ce qu'il lui avait écrit, sinon de 
ce qu'il avait fait hommage au roi de Castillo. Car il pensait avoir part et portion desdites îles de Cana- 
rie, ce qui n'est point l'intention dudit sieur de Béthencourt, comme il sera montré. De sorte qu'il y 
aura de grosses paroles et des noises entre les deux chevaliers ; et il peut bien être que lesdites îles 
eussent été déjà conquises, s'il n'y eût eu aucune jalousie. Car la compagnie ne voulait obéir qu'à 
M. de Béthencourt : aussi c'était bien raison, car il était le droit chef et meneur et premier moteur de 
la conquête desdites îles. Ledit de Béthencourt fait ses apprêts tant le plus tôt qu'il peut, car tout le désir 
qu'il a, c'est de venir parfaire la conquête des îles de Canarie. Quand ledit sieur de Béthencourt partit 
de l'île de Lancelot, c'était son intention d'aller jusques eu France et ramener M™" de Bélbencourt; car 
il l'avait fait venir avec lui jusqu'au port de Cadix, et elle ne passa point ledit port de Cadix. Et incon- 
tinent qu'il eut fait hommage au roi , il fit ramener madite dame sa femme en Normandie jusqu'à son 
hôtel de Granville-la-Teinturiére ('); etEnguerrand de la Boissiére fut en sa compagnie; ledit seigneur 
la fit mener bien honnêtement; et bientôt après ledit seigneur partit de Séville avec une toute petite 
compagnie que le roi de Castille lui lit avoir, et de plus le roi de Castille lui donna de l'artillerie de 
toute manière, tant qu'il bit bien content, comme il devait l'être. Or s'en va M"° de Béthencourt eu son 
pays de Normandie, en sondit hôtel de Granville, au pays de Caux, là où ceux du pays lui firent grande 
chère, et elle fut là jusqu'à tant que mondit seigneur revînt de Canare, comme vous ouïrez ci-après. 



Ciupithe XXVIII. — Les noms de ceux qui trahirent Gadifer, et ceux de l'ile Lancelot 
et leurs propres compagnons. 

Ce sont les nonTs tous ensemble de ceux qui ont été traîtres avec Bcrtbin. Et premièrement ledit Ber- 
thiu, Pierre des Liens, Ogerot de .Montignac, Siot de Lartigue, Bernard de Castcllenau, Guillaume de 
Nan, Bernaril de Mauléon dit le Coq, Guillaume de Salcrne dit Labat, Maurelet de Conrengé, Jean de 
Ilidouville, Bidaut de Hornay, Bernard de Montauban, Jean de l'Aleu, le bâtard de Blessi, l'hlippot de 
Baslieu, Olivier de la Barre, le Grand Perdu, Gillet de la Bordenière, Jean le Brun, Jean le Cousturier 
de Béthencourt, l'ernet le maréchal, Jacques le boulanger, Michelet le cuisinier. Tous ont été cause de 
beaucoup de mal, et la plupart étaient du pays de Gascogne, d'Anjou, de Poitou, et trois de Normandie. 
Nous quitterons celle matière, et parlerons de messire Gadifer et de la compagnie. 



CiiAPiTtiE XXIX. — Comme ceui de l'ile Lancelot s'estrangtrent (s'éloignèrent) dos gens 
de M. de Béthencourt après la traliison que Berthin leur avait faite. 

Les gens de l'île Lancelot furent trés-malcontenls d'avoir été tellement pris et trahis, en sorte qu'ils 
disaient que notre foi et notre loi n'étaient point si bonnes que nous disions , puisque nous trahissions 

(') On a omis de publier un cli.ipitrc du manusrrit qui ne se r.ipporlail qu'i^ des discussions de la vie priviîe. 



20 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BETHENCOURT. 

l'un et l'autre, et que nous faisions si terrible cliose l'un conlre l'autre, et que nous n'étions point fermes 
dans nos actes. Et furent ces païens de Lancelot tous mus contre nons et nous fuyaient, au point qu'ils 
se révoltèrent et tuèrent de nos gens, dont ce fut pitié et dommage. Et parce que Gadifcr ne peut, quant 
ù présent, bien poursuivre le fait, il requiert tous justiciers du royaume de France et d'ailleurs en aide 
de droit et pour qu'en ceci ils" fassent justice, si quelques-uns des malfaiteurs peuvent être atteints et 
choir à leurs mains, ainsi comme à tel cas appartient. 



CinriTBE XXX. — Comme Achc, un des principaux de l'Ile Lancelot, fittraiter (proposer) de prendre le roi. 

Or cette chose étant ainsi advenue, nous en sommes fort diffamés par suite, et notre foi déprisée, 
laquelle ils tenaient à bonne, et maintenant tiennent le contraire, et en outre ils ont tué nos compagnons 
et en ont blessé plusieurs. Gadifer Icnr manda qu'ils lui livrassent ceux qui avaient fait cela, ou qu'il 
ferait mourir tous ceux des leurs qu'il pourrait atteindre. Durant ces choses vint vers lui un nommé 
Ache, païen de ladite île qui voulait être roi de l'ile Lancelot (') ; et parlèrent, messire Gadiler et lui, moult 
longuement sur cette matière. Enfin, s'en alla Ache, et quelques jours après il envoya son neveu, le- 
quel M. de Bèthencourt avait amené de France pour être son truchement; et lui manda que le roi le 
haïssait, et que tant qu'il vivrait nous n'aurions rien d'eux, sinon à grand'peine; et qu'il était tout à 
fait coupable de la mort de ses gens; et, s'il voulait, qu'il trouverait bien moyen de lui faire prendre le 
roi et tous ceux qui avaient pris part à la mort de ses compagnons. De quoi Gadifer fut bien joyeux, et 
lui manda qu'il prit bien ses mesures, et qu'il lui fît savoir le tems et l'heure. Et ainsi fut fait. 



CnAPiTHE XXXI. — Comme Aclie trahit son seigneur en espL'rance de trahir Gadifer et sa compagnie. 

Or cette trahison était double, car il voulait trahir le roi son seigneur, et son propos et son intention 
étaient de trahir après Gadifer et tous ses gens à l'aide de son neveu Alphonse, lequel demeurait conti- 
nuellement avec nous. Et il savait que nous étions si peu de gens, qu'il lui semblait bien qu'il n'y avait 
pas grande difficulté à nous détruire, car nous n'étions demeurés en vie qu'un bien petit nombre en état 
de nous défendre. Or vous ouïrez ce qu'il en advint. 

Quand Ache vit le moment pour faire prendre le roi, il manda à Gadifer qu'il vînt, et que le roi était 
dans un de ses châteaux, en un village près de l'Acatif, et avait cinquante de ses gens avec lui. Alors 
partit incontinent Gadifer avec ses compagnons, lui vingtième, et ce fut la veille de la Sainte-Catherine 
1402 ; et il marcha toute la nuit, et arriva sur eux dès qu'il fut jour, là où ds étaient tous en une maison 
et tenaient conseil contre nous. Il pensait pouvoir pénétrer, mais ils gardèrent l'entrée de la maison et 
(iront grande défense, et blessèrent plusieurs de nos gens. 11 en sortit cinq de ceux qui avaient été à 
tuer nos compagnons, dont trois furent grièvement blessés, l'un d'une épée dans le corps, les autres de 
flèches. Et alors entrèrent nos gens sur eux par force et les prirent. JMais comme Gadifer ne les trouva 

(') Le roi Guadarfia était fils d'une princesse nommée Ico, dont la naissance passait pour 6lre illégitime. Asclie ou Atchen, 
son parent, et un des chefs les plus puissants de l'ile, dénonça celte illégitimité dans l'espérance d'avoir l'autorité souve- 
raine. Le conseil des Guayres {les nohles de Lancerote), s'étant assemblé pour décider cette question, soumit Ico à une 
épreuve barbare, en usage dans ces sortes de cas. On la conduisit dans un caveau où elle fut enfermée avec trois femmes 
du peuple , et dans lequel on introduisit une fumée épaisse et continue. Ico devait supporter celte épreuve si sa naissance 
n'était pas équivoque, tandis que ses trois compagnes devaient succomber. Une vieille fennne la sauva, dit-on, de cette cruelle 
alternative, en lui conseillant de tenir dans la bouche une éponge imbibée d'eau. Un résultat aussi inespéi'é satisfit les 
Guayres : les trois innocentes victimes moururent suffoquées, Ico seule sortit triûinpliante de cette espèce iajuijement de 
Dieu. Estimée dès lors de noblesse pur sang, on ne contesta plus son origine; son fils Guadarfia fut proclamé, et Atchen, 
abandonné de ses partisans, se vit forcé de le reconnaître jiour son souverain légitime. Mais ce dernier n'avait pas renoncé 
à ses projets anibilieux et n'attendait qu'une occasioij favorable pour essayer de nouveau de les mettre à exécution. Il pro- 
fila de l'arrivée des Européens. — Voy. Viera, Noiicias. 



VENGEANCE ET REPRESAILLES. 21 

liniiii coiipaLlcs (le la mort de ses gens, il les délivra à la requèle diulit Aclie. Et l'ut retenu le roi et un 
autre nommé Alby, lesquels il fit enchaîner par le cou, et les mena tout droit en la place où ses gens 
avaient été tués. Et les trouva où ils les avaient couverts de terre ; et, moult courroucé, prit ledit Alby 
et lui voulait faire trancher la tête. Mais le roi lui dit en vérité qu'il n'avait point été à la mort de ses 
compagnons, et s'il trouvait qu'il y eût été jamais consentant ou coupable, qu'il s'engagerait à donner 
sa tète à couper. Lors Gadifer dit qu'il se gardât bien et que ce serait à son péril , car il s'informerait 
tout à plein. Et en outre le roi lui promit qu'il lui baillerait tons ceux qui furent à tuer ses gens. Et enfin 
ils s'en allèrent tous au château de Rubicon, où le roi fut mis en deux paires de fers. Quelques jours 
après il se délivra par la liuite des fers mal accoutrés, qui étaient trop larges. Quand Gadifer vit cela, il 
fit enciiaîner ledit roi, et lui fit ôter une paire de fers qui moult le blessaient. 



Chapitre XXXII. — Comment Aclie apijointa à Gadifer qu'il serait roi. 

Quelques jours après vint Ache au château de Rubicon, et parlèrent qu'il serait roi à condition qu'il 
ferait baptiser lui et tous ceux de sa part. Et quand le roi le vit venir, il le regarda moult dépitement, 
en disant : Fore troncquevé, c'est-à-dire « traître mauvais. » Et ainsi s'éloigna Ache de Gadifer, et se 
vêtit comme roi ('). Et quelques jours après Gadifer envoya de ses gens pour quérir de l'orge, car nous 



k 



A, Aiiôpa ou lii'ilon iK' fommaiulciiiriit ilrs Mennys ou princes de TénérifTe. — B, Uoulelte des anciens Gnanclies (-). 

n'avions presque plus de pain. Us rassemblèrent grande quantité d'orge et la mirent en un vieux chil- 
teau que Lanrelot Maloisel avait jadis fait faire, à ce que l'on dit (''); et de là partirent et se mirent en 
chemin, au nombre de sept, pour venir à Rubicon chercher des gens pour y porter l'orge. Et quand ils 
furent sur le chemin, ledit Ache nouvellement fait roi, avec ses compagnons, lui vingt-quatrième, vint 
à rencontre d'eux en serablance d'amilié, et allèrent longuement ensemble. Mais Jean le Courtois et les 
compagnons connucncèrent à craindre un peu, et se tenaient tous ensemble, et ne voulaient point qu'ils 
se joignissent à eux, excepté Guillaume d'Andrac, qui cheminait avec eux et ne se doutait de rien. Quand 
ils curent cheminé quelque temps et qu'ils virent le moment, ils chargèrent sur ledit Guillaume et l'abat- 
tirent à terre, le blessèrent de treize plaies, et l'eussent achevé; mais ledit Jean et les compagnons 
ouïrent le bruit et retournèrent vigoureusement sur eux, le recouvrèrent à grand'peine, et le rame- 
nèrent au château de Rubicon. 

(') Les rois canariens portaient une couronne ou sorte de mitre de peau garnie de coquillages. On dit que, pour les 
imiter, .lean de liétliencourt orna de coquilles sa toque de liaion. On l'a roprdsentd ainsi sur un portrait qui n'a rien d'au- 
thentique. 

(') » Ce baion et la houlette qui l'accompagne ont été retirés d'une grotte, aujourd'liui presque inaccessible, située dans 
la vallée de l'Orotava, aux environs du village du Realcjo, contre les berges escarpées d'un grand ravin de la montagne de 
Tigayga, dans l'ile de Ténérilîe. » (llixloire nalurelte des iles Canaries.) 

{') Si, comme on le suppose, ce Lancclot de Maloysel avait abordé aux Canaries dans la seconde moitié du tiviziémc 
siècle, la construction dont il s'a',;it devait être allribnéi' à un navigateur plus moderne. (Vny. la note i de la p. 2.) 



VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE DETHENCOURT. 



CiiAPiTHE XXXIII. — Comment le roi s'échappa des prisons do Rubicon, et comment il fit périr Achc. 

Or il arriva que ce même jour, dans la nuit, le premier roi s'échappa de la prison de Rubicon, et 
emporta les fers et la chaîne dont il était lié ; et aussitôt qu'il fut à son hôtel, il fit prendre ledit Ache, 
qui s'était fait roi et qui l'avait trahi, et le fit lapider de pierres, et puis le fit ardoyer ('). Le second 
jour après, les compagnons qui étaient au vieux château apprirent comment le nouveau roi avait couru 
sus à Jean le Courtois, et à d'Andrac, et aux compagnons. Ils prirent un Canarien qu'ils avaient et lui 
allèrent trancher la tète sur une haute montagne, et la mirent sur un pal, bien haut, afin que chacun 
la piU bien voir, et dés lors commencèrent guerre contre ceux du pays. On prit grand'foison de leurs 
gens, et femmes et enfants, et le surplus sont en tel point qu'ils vont se tapir par les cavernes. Et 
n'osent nullement attendre, et sont toujours par les champs la plus grande partie d'entre eux, et les 
aulrcs demeurent à l'hôtel pour garder le château et les prisonniers; et font toute diligence qu'ils 
peuvent à prendre gens, car c'est tout leur réconfort, quanta présent, en attendant M. de Bétheneourt, 
lequel enverra bientôt réconfort, comme vous ouïrez. Berthin leur a fait un grand mal et trouble, et est 
cause de mainte mort donnée. 



CiiAPiTr.E XXXIV. — Comment Gadifer eut propos de tuer tous les Iiommcs de défense de l'ile Lancelot. 

Tel est le dessein de Gadifer et des compagnons que, s'ils ne trouvent autre remède, ils tueront 
tous les hommes de défense du pays, et conserveront les femmes et les enfants, et les feront baptiser, 
et vivront comme eux jusques à tant que Dieu y ait autrement pourvu ; et à cette Pentecôte, plus de 
qnatre-vingts personnes, tant hommes que femmes et enfants, ont été baptisées ; et Dieu, par sa grâce, 
les veuille tellement confirmer en notre foi, que ce soit bon exemple à tout le pays de par ici. Il ne faut 
point faire de doute que si 31. de Réthencourt pouvait venir, et qu'il eût un peu d'aide de quelques 
princes , on ne conquerrait pas seulement les îles de Canare ; on conquerrait beaucoup de plus grands 
pays, desquels il est bien peu fait mention, et de bons, et d'aussi bons qu'il soit guère au monde, et 
de bien peuplés de gens mécréants , et de diverses lois , et de divers langages. Si ledit Gadifer et les 
compagnons eussent voulu mettre les prisonniers à rançon, ils eussent bien recouvré les frais que leur 
a coûtés ce voyage. Mais à Dieu ne plaise! car la plupart se font baptiser; et à Dieu ne plaise que néces- 
sité les contraigne que jamais ils soient vendus ! Mais ils sont ébahis de ce que M. de Bétheneourt 
n'envoie pas de nouvelles, ou de ce qu'il ne vient point quelque navire d'Espagne ou d'ailleurs, qui ont 
coutume de venir et de fréquenter ces marches (-); car ils ont grande nécessité d'être rafraîchis et ré- 
confortés. Que Dieu, par sa grâce, y veuille remédier! 



CiiAriTr.E XXXV. — Comment la barge do M. de Bétheneourt arriva bien autorisée. 

En peu d'heures Dieu labeure ("); les choses sont bientôt changées, quand il plaît à Dieu; car il voit 
et connaît les pensées et volonfés des cœurs, et n'oublie jamais ceux qui ont en lui bonne espérance, et il- 

(') Brûler. 

(') « Marche vient de rallcniand march, qui siguifie fronliére, et que Vossius dérive de merken, qui signifie marquer, 
r.e mol de marche a été pris plus largement et a signifié aussi une grande province frontière. De là vient qu'on a dit la 
marche de Brandebourg, d'Ancône, Trévisane, etc. On a appelé de là tnarchiones et marehisi ceux qui commandaient 
liims. ces marches, d'où les Flamands et nous avons-fait le mot de marquis, et les Italiens celui de marchese. » (Ménage, 
les Origines de la langue française.) 

{') Travaille. 



EXCURSION DANS L'ARCHIPEL. 23 

sont à cette heure réconfortés. 11 arriva une barque au port de l'ile Gracieuse, que M. de Béthencourt 
leur a envoyée, de quoi ils furent tout joyeux, et en furent rafraîchis et ravitaillés. 11 y avait bien en la 
barque plus de quatre-vingts hommes, dont il y en avait plus de quarante-quatre en point de se trouver 
sur les reins. Car le roi de Castille les avait baillés à M. de Bélhcncourt, et il y avait plusieurs artilleries, 
et des vivres assez. 

Et, comme j'ai devant dit, le sieur de Béthencourt a écrit à mcssire Gadifer de la Salle une lettre dans 
laquelle il lui écrivait plusieurs choses, entre lesquelles il lui mandait qu'il avait fait hommage au roi de 
Castille des îles de Canarie : de laquelle chose il n'était point joyeux et ne faisait point si bonne chère 
qu'il avait coutume de faire. Les gentilshommes et les compagnons s'en émerveillaient, car il leur sem- 
blait qu'il devait faire bonne chère et qu'il n'avait pas autre cause; mais nul ne put savoir ce que c'était. 
Les nouvelles étaient partout que iM. de Béthencourt avait fait hommage au roi de Castille des îles de 
Canarie; mais personne n'eût pensé que telle en fût la cause, et ledit Gadifer ne s'en fût ouvert à per- 
sonne. Il s'apaisa et en laissa le moins paraître qu'il put. Item, le maître de la nef et de la barque leur 
dit au vrai ce qu'étaient devenus les traîtres qui tant leur ont fait de mal , desquels les noms sont ci- 
devant déclarés, auxquels Dieu y a montré son bon plaisir et a pris vengeance du mal qu'ils leur ont fait. 
Car les uns se sont en Barbarie noyés , et les autres sont à leur pays à honte et à déshonneur. Et est 
advenue une grande merveille; car l'un des bateaux de la nef Gadifer, — que les Gascons qui étaient 
là emmenèrent au mois d'octobre 1402, pendant lequel ils se noyèrent et périrent sur la cûte de Bar- 
barie, — revint sain et entier de plus de cinq cents lieues d'ici, là où ils furent noyés, et arriva au port 
de l'île Gracieuse au mois d'août 1403, au même lieu où ils l'avaient pris quand le traître Berthin les 
eut trahis et fait bouter hors de la nef où ils étaient et mettre à terre ; et ils tenaient cela à moult grande 
chose, car c'est un grand réconfort pour eux. Or est la barque reçue, et les gens et les vivres, et leur 
lit ledit Gadifer la meilleure chère qu'il put, quoiqu'il ne fût pas trop joyeux. Il leur demanda des nou- 
velles de Castille, et le maître du vaisseau lui répondit « qu'il n'en savait aucunes, excepté que le roi 
fait bonne chère à M . de Béthencourt, qui sera bientôt par ici ; mais qu'il a fait ramener M""= de Béthencourt 
en Normandie, et je pense à cette heure qu'elle y est. 11 y a déjà longtemps que je suis parti du pays, 
et il se hâtait fort dès lors de l'envoyer, alin de retourner par ici , car il lui ennuie très-fort d'être par 
delà, et sûrement il sera bientôt ici : il ne faut pas laisser de faire du mieux qu'on pourra jusqu'à ce 
qu'il soit venu. » Gadifer répondit : « On n'y manquera pas , on ne laissera pas de besogner, quoiqu'il 
n'y soit pas, comme on a fait. » 



Ciiapithe XXXVI. — Comment Gadifer, en cette barge, partit do l'ile Laiicclot pour visiter 
toutes les autres îles. 



Et après que la barge de M. de Béthencourt fut arrivée au port de Rubicon et qu'ils eurent recueilli 
tous les vivres qui y étaient, vins, farines et autres choses, rnessirc Gadifer partit et se mit en la mer 
dans la barque avec la plupart de la compagnie pour aller visiter les autres îles pour M. de Béthencourt, 
et pour la con(iuête, qui, s'il plaît à Dieu, arrivera à bonne fin. Aussi le maître de barque et les com- 
pagnons avaient grand désir de gagner pour remporter des denrées de par ici, pour y gagner en Castille, 
car ils peuvent emporter plusieurs manières de marchandises, comme cuirs, graisses, oursolle ('), qui 
vaut beaucoup d'argent et sert à la teinture, dattes, saug-dc-dragon et plusieurs autres choses qui sont 
au pays. Car lesdites îles étaient et sont en la protection et seigneurie de M. de Béthencourt, et avait- 
on crié de par le roi de Castille que nul n'y allât, sinon avec sa permission, car il avait nlilenu cela du 

( } " L'urseillc apparlient à la fdinillu des liclieiis; ou fii a roriiu: un i;enrc particulier, sous le nom de Ilvcellu linclona, 
distingué des autres lichens par des liges cylindriques allongiics, point fislulcuscs, d'un aspect poudreux, d'une consislance 
un peu coriace, portant des paf|ucls (îpars de poussière blanclie et des réceptacles ou lubercules liémispliériques entiers et 
sessilcs. La matière colorante rouge, de nature résineuse, qu'on en relire, la rend eslrêniernent précieuse pour la leinture. 
Celle couleur pourpre, qu'on emploie pour teindre la laine, la soie et plusieurs élolTes, s'oblienl par le procédé ouivanl : après 
avoir réduit l,i plante en poudre Ircs-llne el avoir passé celle poudre au tamis, on l'arrose pendant quel<pie tenqis avec de 



24 



VOYAGELRS MODERNES. — JEAN DE BETHENCOURT. 



roi. Lequel Gadit'er, quand il vint aux iles, ignorait cela. Et ils arrivèrent en l'île d'Erbanic, et descen- 
dirent du navire ledit Gadil'er, Renionet de Lcnéden, Hannequin d'Auberbosc, Pierre de Reuil, Jamet 




L'Orsoiile (Lichen roccetïa) i*). 



de Barége, avec d'autres de ceux de la compagnie, et des prisonniers qu'ils avaient et deux Cananens 
pour les conduire. 



Chapithe XXXVII. — Comment Gadifer p.irt de la barge pour aller en l'ile d'Erbanie. 



Quand Gadifer l'ut passé de la barque en l'ile. d'Erbanie, quelques jours après, il partit, lui et Remonet 
de Lenéden et les compagnons de la barque, au nombre de trente-cinq borames, pour aller au ruisseau 
des Palmes voir s'ils pourraient rencontrer quelques-uns de leurs ennemis. Et arrivèrent prés de là 
pendant la nuit, et trouvèrent une fontaine près de laquelle ils se reposèrent un peu, puis commen- 
cèrent à monter une liante montagne d'où l'on peut bien apercevoir une grande partie dn pays. Et 
quand ils furent bien à nii-cbeniin de la montagne, les Espagnols ne voultu-ent pas aller plus avant et 
s'en retournèrent au nombre de vingt et un , pour la plupart arbalétriers; et quand Gadifer vit cela il 
n'en fut pas joyeux et il continua son cbemin, lui treizième, et il n'y avait que deux arcbers. Quand ils 



l'uriue d'homme, à laquelle on ajoute de la potasse ou de la iliaux, et on la couvre ainsi dans des tonneaux. Dans cet étal, 
celte matière, livrée au comnioro; sous le nom de pâle d'orseille, oiseille préparée (oricello des Florentins), commu- 
nique sa couleur propre à Teau par l'ébullition , et va sersir à teindre en pourpre différents tissus. » (Cliaumeton , Poircl , 
Cliambercl, Flore médicale. ) 
(') Voy. la note prc!é'J"nte 



COMBATS. - l'IUSONlNlEHS. 25 

fmeiU en haut, il prit six compagnons et s'en alla où le ruisseau tombe en la mer pour savoir s'il v avait 
i|neli(ue port ('); et puis revint en remontant le long du ruisseau, et trouva Renionet de Lenéden et 
les compagnons qui l'attendaient à l'entrée des Palmiers. Là le courant est si fort que c'est une grande 
merveille, et ne dure pas plus de deux jets de pierre et de deux ou trois lances de large ; et ils jugèrent 
à propos de déchausser leurs souliers pour passer sur les pierres de marbre, qui étaient si unies et si 
glissantes qu'on ne pouvait s'y tenir qu'à quatre pieds, et encore fallait-il que les derniers appuyassent 
les pieds à ceux des autres de devant avec le bout des lances ; et puis ils tiraient les derniers après eux (-). 
Et quand on est au delà on trouve le vallon beau et uni et moult délectable; et il peut bien y avoir huit 
cents palmiers (^) qui ombragent la vallée et les ruisseaux des fontaines qui courent parmi ; et ils sont 
par groupes de cent et six-vingts ensemble, longs comme des mâts de navire, de plus de vingt brasses 
de haut, si verts, et si feuillus, et tant chargés de dattes, que c'est une moult belle chose à regarder. 
Et là ils dînèrent à la belle ombre sur l'herbe verte , près des ruisseaux courants , et se reposèrent un 
petit, car ils étaient moult lassés (*). 



CiiAPiTP.E XXXVIII. — Comiiieut ils se reiicoiitrèi-ent avec leurs enuemis. 

Après, ils se mirent en chemin et montèrent une grande cùte, et il fut ordonné à trois comp.igiinns 
d'aller devant assez longuet. Et quand ces trois compagnons furent un peu éloignés, ils rencontrèrent leurs 
enuemis et leur coururent sus, et les mirent en chasse. Et Pierre le Canarien leur tua une femme, et 
en prit deux autres en une caverne , dont l'une avait un petit enfant à la mamelle qu'elle étrangla ; on 
pense bien que ce fut par crainte qu'il ne criât. Mais Gadifer et les autres ne savaient rien de tout ce fait, 
sinon qu'ils se doutèrent bien que dans le fort pays de la plaine qui était devant eux il y avait des gens. 
Alors Gadifer disposa du peu de gens qu'il avait, de manière à comprendre tout ce méchant pays ; et ils 
se placèrent assez loin l'un de l'autre, car ils n'étaient demeurés derrière que onze. 



CuAPiTriE XXXIX. — Comment ceux qu'ils enconlri'i'ciit au fort pays coururent sus aux Castillans. 

H advint que les Castillans qui étaient dcnieiu'és avec eux arrivèrent sur une compagnie de gens qui 
étaient environ cinquante personnes , lesquelles coururent aux Castillans et les enchantèrent jusqu'au 
moment où leurs femmes et leurs enfants furent éloignés. Les autres compagnons, qui étaient bien an 
loin dispersés, accoururent vers le cri le plus tôt qu'ils purent, et arriva le premier Renionet de Lcncdcn 
tout seul, qui leur courut sus; mais ils l'entourèrent, et sans Ilannequin d'Auberbosc, qui là vigoureu- 
sement vint frapper sur eux, et évidemment les fit déguerpir, Remonet était en péril de mort. Survint 

(') Le port de la Pena. 

(') L'exactitude de cette description est confirmde par les voyageurs modernes; MM. Barker-Webb et Sabin Berllielot 
franrliirent ce passage difficile tout à fait de la môme manière. 

(') « Le palmier dallier (Plmnix (lactylifera), arbre dioïque, de 60 pieds, dont le bois, dur extérieurement, mais 
mou cl facilement destructible à l'intérieur, est employé pour les constructions ; ses feuilles sont pennées , son spadice ou 
régime sort d'une grande spatlie et porte des fleurs staminées ou pistillécs ; ces dernières deviennent des baies dont la 
graine a un testa membraneux et un albumen osseux très-dur, sillonné d'un côté; le mésocarpe sucré est l'unique nourri- 
lire des nègres et des tribus arabes qui vivent dans le Biledulgérid. Quand ces peuples se font la guerre, ils vont détruire 
les dattiers à ét.imines sur le terrain de leurs ennemis, alin de les allamcr en rendant stériles les palmiers à pistils.» 
(Lcmaoul, les Trois Ré'jnes de la nature.) 

(') « Dans cette vallée de Ri»-l'alni.i s'élève aujourd'hui la tli.qu'lle de Notrc-Uame de la l'ena. On y révère une Vierge 
niirafuleiisc que saint Diego de Alcala, un des moines fondateurs du couvent de liétiiencourie, retira, dit-on, du milieu d'un 
rocher. Celle madone a les yeux fermés, et l'on assure ipie sa cécité dalc seulement de la première invasion des Barba- 
reiiques. La bonne Vierge, me dit le sacrislain que j'interrogeais sur ce fait, ne voulut pas voir san Diego maltraité par un 
Hauiv, cl fi'rnia les yeuv. » ( llisl. uni. des Canaries. ) 

i, 



26 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BETHENCOURT. 

aussi Geoffroy d'Auzonville, avec un arc en sa main, et il en était bien besoin, et il les mit tout à fait en 
fuite. Mais Gadifer, qui était bien avant au fort pays, accourait tant qu'il pouvait, lui quatrième, et prit 
le chemin droit aux montagnes, là où ils se dirigeaient. Et venait au-devant quand la nuit le surprit, et 
en fut si prés qu'il leur parla, et à grand'peine s'entre-trouvèrent entre eux tant il faisait obscur. Et s'en 
revinrent tout de nuit à la barque, et ne purent rien prendre que quatre femmes, et dura la chasse de 
haute heure de vespre jusqu'à la nuit, et furent si lassés de part et d'autre qu'à peine purent-ils hâter 
leurs pas. Et n'eût été l'obscurité de la nuit qui surprit Gadifer et ses compagnons, il n'en fiU échappé 
aucun, et dés le commencement les Castillans s'arrêtèrent et ne furent point à la chasse. Et jamais 
depuis Gadifer ne s'y voulut fier en tout le voyage, qui dura trois mois environ, jusqu'à tant que M. de 
Béthencourt vint au pays avec une autre compagnie. 



CnAPixr.E XL. — Comment Gadifer passa à la Grande-Canarie et parla aux gens du pays. 

Et alors ils partirent d'Erbanie et arrivèrent à la Grande-Canarie, à l'heure de prime. Ils entrèrent en 
un grand port qui est entre Teldes et Argonnez, et là, sur le port, vinrent des Canares environ cinq 
cents, et parlèrent à eux, et venaient à la barque vingt-deu.'v tous ensemble, après qu'on les avait rassurés, 
et leur apportaient des figues et du sang-de-dragon ('), qu'ils changeaient pour des haims à pêcher (-), 
pour vieille ferraille et pour petits couteaux. Et ils eurent du sang-de-dragon qui valait bien 200 doubles 
d'or, et tout ce qu'ils leiu- baillèrent ne valait pas 2 francs. Et puis, quand ils étaient retirés et que le 
bateau accostait terre, ils couraient sus aux uns et aux autres, et l'escarmouche durait longtemps. 
Quand cela était passé, ils se remettaient eu la mer, les Canariens revenaient en la barque comme aupa- 
ravant et apportaient de leurs choses, et cela dura les deux jours qu'ils furent là. Et Gadifer envoya 
Pierre le Canarien parler au roi qui était à cinq lieues de là. Et parce qu'il ne retourna pas juste à 
l'heure qu'il devait retourner, les Espagnols, qui étaient maîtres de la barque, ne voulurent plus 
attendre, et firent voile, et s'en allèrent à quatre lieues de là, pensant prendre de l'eau. Mais les Cana- 
riens ne les laissèrent pas prendre terre, et toujours ils combattrontquiconque se présentera avec peu 
de gens, car ils sont grande quantité de gens nobles selon leur état et leur manière. Et nous avons 
trouvé le testament des frères chrétiens qu'ils ont tués, il y a douze ans, au nombre de treize ('). Selon 
ce que disent les Canariens, ils les tuèrent parce qu'ils avaient envoyé des lettres en la terre des chré- 
tiens contre eux avec qui ils avaient demeuré sept ans, leur annonçant chaquejour les articles de foi. Le 
testament dit aussi que nul ne se doit fier à eux, quelque beau semblant qu'ils fassent, car ils sont 
traîtres de nature, et pourtant se disent gentilshommes au nombre de six mille (*). Pourtant a dessein 
Gadifer, s'il peut trouver cent archers et autres gens, d'entrer au pays, de s'y fortifier et d'y demeurer 
jusqu'à tant qu'à l'aide de Dieu il soit mis en notre sujétion et à la foi de notre Seigneur Jésus-Christ. 

(') Sunij-dimjon. suc du dragonnicr, subsUincc résineuse d'un louge de sang, inodore, insipide, soluble dans l'alcool cl 
l'clher, inflammable et brûlant avec une odeur balsamique agréable. On s'en sert dans la fabrication des vernis rouges. 

(') Hameçons. 

(=) « En 1382, le capitaine Francisco Lopcz, qui se rendait avec son navire de Séville en Galice, fut, dit-on, eiitiainc au 
sud par la force de la lourmcnle, et se vit conUaint de cbcrclier un refuge, le 5 juin, à l'emboucbure du ravin de Guini- 
guada, où l'on a fondé depuis la capitale de la GranJe-Canarie. Lopez et douze de ses compagnons furent traités d'abord 
avecbumanité par le guanarléme de celle parlie de l'île, et passèrent sept ans occupés paisiblement du soin des troupeau.\ 
qu'on leur avait confiés. Ils profilèrent de ce séjour forcé pour donner une instruction clirélienne à plusieurs jeunes Cana- 
riens, dont quelques-uns avaient déjà appris la langue castillane ; mais les nalurcls, changeant tout à coup de conduite à leur 
égard, les massacrèrent tous sans csceplion. Il paraît ccpcndanl qu'avant de recevoir la morl, les ma!lieureux Espagnols 
confièrent un écrit à l'un de leurs néophytes. » (Ilist. nul. des îles Canaries, p. 42, t. l", première parlie. ) 

(') Les nobles de la Grande-Canarie, dit Viera, se reconnaissaient à des distinctions particulières et jouissaient de 
certains privilèges ; ils portaient la barbe et les cheveux longs. Le faijcan ou le grand-prêtre, dont l'autorité balançait celle 
des princes, avait seul le droit de conférer la noblesse et d'armer les chevaliers. La loi exigeait que l'aspirant fût reconnu 
possesseur de terres et de troupeaux, descendant de noble, et en état de porler les armes. » 



EXPEDITION DANS L'ILE (îO^lÈnE ET DANS L'ILE DE FER. 



27 



CnAPiTiiE XLI. — Comment la compagnie partit de la Grande-Canarie et passa l'ile de Fer 
jusques :\ l'Ile de Gomèrc. 



Et alors partit la compagnie et prit le chemin pour aller visiter les autres îles , et vint à l'île de Fer 
et la cùloyèrent tout au long sans prendre terre. Et passèrent tout droit en l'Ile de fionière et arrivèrent 




Le giiiiil Drai'riiiiiii;r d'Oicilava ( jj piitai. Je lire jutcifiico au juvcaii Ju àul; ('). 

(') « A l;i linille cxlrènic dus liliacécs, (|iii presque loiilcs sont îles herbes, el prés de riiunililc aspcrgo au.v raineausL 
liliformcs. vient se placer le monstrueux driignnnier de l'Inde orientale et des Iles Canaries. Le genre Drncœna est carac- 



-28 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BETIIENCOURT. 

par nuit, ai. ceux de l'île faisaient du feu en quelques lieux sur le rivage de la mer('). Des compagnons 
se mirent en un coquet et descendirent vers les feux, et trouvèrent un homme et trois femmes qu'ils 
prirent et amenèrent à la barque (-). Ils demeurèrent là jusqu'au jour, et puis quelques-uns descendirent 
pour prendre eau. Mais les gens du pays s'assemblèrent et lenr coururent sus (''), si bien qu'ils furent 
contraints de retourner en la barque sans prendre eau, car la place était en trop grand désavantage 
ponr nos gens. 



CiiAPixnE XLII. — Comment Gadifer et la compagnie partirent de l'ile de Gomère et vinrent à l'île 
do Fer, où ils demenr'''rent vingt-deux jours. 



Après, ils partirent de là et prirent leur chemin vers l'ile de Palmes; mais ils eurent vent contraire 
et grand tourment. Et ils se résolurent de tenir le chemin de l'ile de Fer, et ils y arrivèrent de jour et 
prirent terre; et là ils demeurèrent bien vingt- deux jours et prirent quatre femmes et un enfant, et 
trouvèrent porcs, chèvres, brebis en grande abonilance (''j. Et est le pays très-mauvais à une lieue vers la 
Hier (nul alentour; mais le milieu, qui est très-haut, est un beau et délicieux pays, et y sont les bo- 



l{'iis('' p.ir son pi'ignlhe piofondcmcnt divisé, ;i segiiieiils comlji's en dehors; par ses ctainines à fdets épaissis dans leur 
niilien cl insérés au fond du périanllic, et par sa baie sillonnée et à trois loges ne contenant qn'unc graine. Sa lige, de 
eonsislance molle, laisse exsuder dans les giandcs chaleurs un suc résineux rouge, qui est le vrai sanrj-dragnn des offi- 
cines; ses rameaux, qui vont en se hifurquaiit, sont couronnés à leur sonnnet par des toulïes de feuilles en forme de glaive, 
épineuses à leur exlréinilé, et les fleurs forment des grappes r.uiieusos terminales. 

» C'est surtout le dragonnier d'Orotava que les voyageurs vont admirer à Ténériffe. Son tronc, creusé par le temps jus- 
qu'à l'origine des premières branches, s'/l/vc :'i \\w li:nileur dé 12 pieds, et dix bomnies se tenant par la main peuvent à 
peine embrasser sa circonférence. LorsipiL' l'ili' ih- 'IV'nrrifTe fut-'découverte, en li02, la tradition rapporte qu'il était déjà 
aussi jros qu'aujourd'hui. Ce qui vient conliiiiirr ( . Ile liailirmii, l 'isi la 1, ntcur avec laquelle croissent les jeunes dragon- 
niers qui viennent aux Canaries, et dont l'âge rsl r\,ii Iniicni huimh, i t.i maout, les Trois Régnes de lu nature.) 

« Dix bomnies, dit aussi M. Sabin BerUielot, [imn nmi a |i(iii.' imlua^^rr le tronc du grand dragonnier d'Orotava. Ce 
cippe prodigieux offrait à l'intérieur une cavité lunli'ii !.• (|iii' les siècles avaient creusée; une porte rustique donnait entrée 
dans cette grotte, dont la voûte à moitié entamée ii|iti«ntai( i more un énorme branchage; de longues feuilles, aiguës comme 
des épces, couronnaient l'extrémité (les rameaux. Lu jour un ouragan terrible arracha le fiers des rameaux de cet aihre 
siîculaire. La date de cet événement, 21 juillet 1819, est inscrite sur une plate-forme en maçonnerie que l'on a bâtie au 
sommet du tronc pour recouvrir la crevasse et pi'évenir l'intiltralion des eauv. » 
(') Ces insulaires étaient tous troglodytes; les grottes naturelles leur servaient d'habitation. 

{-} Les Goniérylcs (indigènes de Gomère) portaient le tamark (manteau de peau de chèvre) plus long que leurs voisins 
des îles, et le teignaient en rouge ou en violet. Les femmes avaient des jupes en peau de mouton ; elles se coiflaient avec des 
toques légères qui leur tombaient sur les épaules, et, se chaussaient avec des sandales en cuir de porc. 

(') Les Goméryles s'étaient rendus redoutables par, leur adresse et leur intrépidité dans les combats. Des exercices 
gymnasiiques développaient en eux ces quaUtés dès l'âge le plus tendre, et la poésie entretenait l'enthousiasme guerrier en 
célébrant la mémoire des héros. Voici un de leurs chants nationaux : 

« l'n jour Gualhegueya, suivi de plusieurs compagnons, avait gagné à la nage un rocher solitaire pour y ramasser des 
coquillages, lorsqu'une troupe de requins aff'amés vint cerner le récif. 

» Les féroces poissons avaient coupé la retraite aux Goméryles et se préparaient à les dévorer, mais Gualhegueya, se 
dévouant pour ses frères, se précipita sur le plus grand de la bande, et le saisit de ses bras nerveux. 

» Le monstre se débat sous l'ennemi qui le pressé, et frappe la mer de sa large queue; la mer gronde, écume, houillonne, 
et la bande voracc s'enfuit épouvantée. 

» Alors les Goméryles profitent de la lutte pour traverser le délroit; Gualhegueya redouble d'efl'orls, il tourmente son 
ennemi, le laisse à demi expirant, et s'élance triomphant sur la plage. 

» Gualhegueya vainquit le monstre et sauva ses frères. 11 fui brave ce jour-là. » 

(') Les anciens habitants de l'ile de Fer, velus d'un manteau de peau de mouton, qu'ils portaient le poil en dehors pen- 
dant l'élé, et qui leur servait de fourrure en hiver, étaient armés de longs bfitons, pour s'aider à gravir les rochers. Leurs 
malsons étaient des édifices circulaires soutenus par une forte muraille, et surmontés d'un toit en rotonde qu'ils consolidaient 
avec des branches d'arbre recouvertes d'une couche de feuillage et de paille. Chaque habitation pouvait contenir une famille 
d'environ vingt personnes ; mais vers le littoral ils avaient établi leurs demeures dans des grottes spacieuses , qui servent 
encore aujourd'hui pour renfermer les troupeaux. Ils vivaient entre eux dans une parfaite union. (Galindo cl Garcia del 
Casiillo.) 



PROGRÈS DE LA CONQUÊTE. — BAPTÊME DES INDIGÈNES. 29 

cages grands et verts en toutes saisons. Et il y a plus de cent mille pins, qui sont si gros pour la plu- 
part, fpie deux hommes ne les sauraient embrasser. Et les eaux bonnes y sont en grande abondance, 
et il y a tant de cailles que c'est merveille, et il y pleut souvent. Et il n'y a en cet endroit que peu de 
gens, cardiaque année on les prend. Et dans l'année 1402, il y fut pris, à ce que l'on dit, quatre cents per- 
sonnes ; mais ceux qui y sont à présent seraient venus s'il y avait en quelque truchement. 



CHAriTKE XLIII. — Comment il< passÎTent en l'ile de Palme, puis rotonrnirent de l'autre hande, 
côtoyant les iles. 



Pouftant depuis a-t-on trouve moyen d'avoir un truchement connaissant le pays et parlsnt le lan- 
gage, pour entrer dans cette île et dans les autres. Puis ils partirent et s'en allèrent au delà, droit en 
l'ile de Palme, et prirent port à droite d'une rivière qui chet en la mer, et là se fournirent d'eau pour 
leur retour, et partirent de là. Et quand ils eurent doublé l'ile de Palme, ils eurent si bon vent qu'ils 
furent en deux jours et deux nuits au port de Rubicnn, à cinq cents milles de là. Et s'en vinrent côtoyant 
toutes les iles de l'autre groupe, jusqucs audit port, sans prendre terre mdle part. Et ils avaient demeuré 
trois mois ou environ , et ils revinrent sains et saufs et trouvèrent en bon état leurs compagnons, qui 
avaient plus de cent prisonniers au château de Rubicon. Et il y en avait eu une grande foison de morts. 
Et les compagnons tenaient leurs ennemis en telle nécessité que ceux-ci ne savaient plus que faire et 
se venaient de jour en jour rendre à leur merci, puis les uns, puis les autres, tant qu'ils sont demeures 
peu de gens en vie sans être baptisés, et spécialement de gens qui les puissent incommoder; et ils sont 
au-dessus de leur fait. Quant à l'ile de Lancerotc, dans laquelle il n'y avait pas plus de trois cents 
hommes quand ils y arrivèrent, c'est une bonne petite île qui ne contient que douze lieues de long sur 
ipiatre de large; et M. de Béthencourt y descendit au mois de juillet 1402. 



CiiAfiTnE XLI\'. — Couiment les autres iles furent visitées par Gadifer, et de quelles vertus elles étaient. 



Et quant aux autres îles, M. de Béthencourt lésa fait visiter par messire Gadifer et d'autres, chargés 
de cela. En sorte qu'ils ont avisé comment elles seront conquises; et les ayant fréquentées et y ayant 
demeuré un espace de temps, ils ont vu et connu de quelle manière et de quel profit elles sont. Et elles 
sont de grand profit et fort plaisantes, et en bon air et gracieux ; et il ne faut point douter que s'il s'y 
trouvait des gens, comme il y en a en France, qui sussent faire leur protit, ce seraient des îles fort bonnes 
et fort profitables ; et, s'il plaît à Dieu que M. de Béthencourt vienne, au plaisir de Dieu on en viendra 
à bout et à bonne fin. 



Cu.vpiTUE XLV. — Comment M. de Béthencourt arriva à Rubicon, en l'ile Lancerote, 
et la cliire qu'on lui fit. 

Le jour même que la barque arriva au port de Ridiicon, au retour des îles, elle repartit et s'en aiia 
dans un autre port, noifimé l'Aratif ('); et là on leur lit livrer de la viande pour leur retour, et ils par- 
tirent de là pour s'en aller en leur pays d'Espagne ; et alors fut envoyé par Gadifer, vers M. de Béthen- 
court, un gentilhomme nommé Cieoffroy d'Anzonville , lequel portait à M. île liéthcncourt des lettres 

(') I-e port d'Anecife c»l un des plus surs du l'arcliipi'l des Ciinanes , nwis les sables vaseux qui l'enconilircnt n'en per- 
niillenl pas l'cnlri'e aux navires d'un forl lonnage; presque tous les bdlimcnls (Strangers vont s'amarrer au pori de Njos, 
sinié un \»i\ plus à l'est Plusieius ilols burrcul ces doux mouillages cl les défendent funlre les venis du sud. 



30 VOYAGEURS MODERNES. - JEAN DE BETHENCOURT. 

annonçant comme tout se portait et tout ce que ladite barque avait l'ait. Mais avant que cette barque ar- 
rivât en Espagne, M. de Béthencourt était arrivé au port de Rubicon avec une belle petite compagnie ; 
et messire Gadifer et toute la compagnie vinrent au-devant de lui : on ne saurait croire le grand accueil 
qu'on lui faisait. Là vinrent aussi les Canariens qui s'étaient fait baptiser, qui se couchaient à terre en 
lui pensant faire révérence, disant que c'est la coutume du pays, et que, quand ils se coucbent, c'est 
dire qu'ils se mettent tout à fait à la gr.ice et merci de celui à qui cela se fait. Vous eussiez vu pleurer 
de joie tous, grands et petits, au point que la nouvelle en vinl au roi, qui tant de fois a été pris et s'est 
tonjonrs échappé. Et lui et tous ses alliés eurent si gramle peur, qu'avant trois jours accomplis ledit 
roi, qui leur avait fait beaucoup de mai, fut pris lui dix-neuvième. 

Ils trouvèrent, à cause de cette prise, assez de vivres, abondance d'orge et plusieurs autres choses. 
Et alors, quand le demeurant des Canariens vit que leur roi était pris, et qu'ils ne pouvaient résister, 
ils vinrent tous les jours se rendre à la merci de M. de lléthenconrt. Le roi demandant à parler audit 
seigneur, il fut mené vers Uii, en présence de messire Gadifer et de plusieurs antres. Et alors le roi se 
mit à se coucher, en disant qu'il se tenait pour vaincu et se mettait à la merci de M. de Béthencourt, et 
lui cria merci et à messire Gadifer. Et il leur dit qu'il voulait se faire baptiser, lui et tout son hùtel, ce dont 
M. de Béthencourt fut bien joyeux et toute la compagnie ; car ils espéraient que c'était un grand com- 
mencement pour avoir le demeurant des îles et pour les tirer tous à la foi chrétienne. M. de Béthencourt 
et messire Gadifer se retirèrent à part et parlèrent ensemble, et s'embrassèrent et baisèrent, pleurant 
l'un et l'autre de la grande joie qu'ils avaient d'être cause de mettre en la voie du salut tant d'âmes et 
de personnes, et arrêtèrent eux deux cnniineut et quand ils seraient baptisés. 



CiiApiTr.E XLVI. — ConuiiPiit i^^ roi de LaiicerotP rerniit M. de Béthencourt qu'il fût baptisé. 

L'an liOi-, le vingtième jour de février (jeudi), avant carême prenant, le roi païen de Lancerote 
requit M. de Béthencourt qu'il fiH baptisé. 11 fut baptisé, lui et ceux de sa maison, le premier jour de 
carême, et il montrait par semblant qu'il avait bon vouloir et bonne espérance d'être bon chrétien. Et 
le baptisa messire Jean le Verrier, chapelain de Me'' de Béthencourt, et il fut nommé Louis par ledit 
seigneur. Tout le pays, l'un après l'autre, et petits et grands, se faisaient baptiser. Et pour ce, on leur a 
fait donner une instruction, la plus simple qu'on a pu, pour initier ceux qui ont été baptisés et préparer 
les autres an baptême qui leur sera donné dorénavant , s'il plait à Dieu ; ledit religieux messire Pierre 
Pontier et messire Jean le Verrier étaient assez bons clercs, et la firent au mieux qu'ils pm'ent. 



CnAPiTitF. XLVII. — C'est l'instruction que M. de Béthencourt donne au.\ Canariens baptisés chrétiens. 

Premièrement, il est un seul Dieu tout-puissant, qui, au commencement du monde, forma le ciel et 
la terre, les étoiles, la lune et le soleil, la mer, les poissons, les bêtes, les oiseaux, l'homme nommé 
Adam , et de l'une de ses côtes il forma la femme nommée Eve , la mère de tons les vivants , et il la 
nomma Virago, femme de ma côte. Et il forma et ordonna tontes les choses qui sont sous le ciel, et fit 
un hou moult délicieux, nommé paradis terrestre; il y mit l'homme et la femme, et là fut premièrement 
une seule femme conjointe en un seul homme (et qui croit autrement pèche) ('), et il leur abandonna à 
manger tons les fruits qui y étaient, excepté un, qu'il leur défendit expressément. Mais à quelque temps 
de là, le diable prit la forme d'un serpent et parla à la femme, et, par ses suggestions, lui fit manger 
du fruit que Dieu avait défendu ; elle en fit manger à son mari, et, pour ce péché , Dieu les fit mettre 
hors du paradis terrestre et de ses délices, et donna trois malédictions au serpent, deux à la femme et 

(') Ces insh'udiiins étaient conçues ilc manière à comlKiUrc surtout les cûulunics les plus vicieuses des insulaires. On 
insiste en cet endroil contre li polygamie. 



CATECHISME A L'USAGE DES CANARIENS. 31 

une à riioiiime. Et dorénavant, furent coiulamnées les âmes de tous ceux qui trépasseraient avant notre 
Seigneur Jésus-Ciirist, lequel voulut prendre cliair humaine en la vierge Marie, pour nous racheter des 
peines d'enfer, où tous allaient jusqu'au temps dessus dit. 



Chapitbe XLVIII. — Do l'arelié de Noé, tour de Babel et confusion des langues. 

Et après que les gens eurent commencé à multiplier sur terre, ils firent beaucoup de maux et d'hor- 
ribles péchés, desquels notre Seigneur se courrouça et dit qu'il ferait tant pleuvoir qu'il détruirait toute 
chair qui était dessus terre. Mais Noc, qui était homme juste et craignant Dieu, trouva grâce devant 
lui. Dieu lui dit qu'il voulait détruire toute chair, depuis l'homme jusqu'aux oiseaux; que son esprit ne 
demeurerait pas en l'homme permanablement, qu'il amènerait les eaux du déluge sur eux. Il lui com- 
manda qu'il fit une arche de bois carré, poli, qu'il oindrait devant et dehors de bitume (le bitume est 
une glu si forte et si tenante que, quand deux pièces de bois en sont assemblées, on ne les peut par nul 
art désassembler...; et on le trouve flottant dans les grands lacs de l'indie, sur les algues); que l'arche 
fût de certaine longueur et largeur ; qu'il y mettrait sa femme, ses trois fils et leurs trois femmes, et que 
de toutes choses portant vie il mil avec lui une paire de chacun ; de quoi nous sommes tous issus. Après 
le déluge, quand ils virent qu'ils furent multipliés en grand nombre, un nommé Nimbrod voulut régner 
par force, et ils s'assemblèrent tous en un champ nommé le cliainp de Sanaar, et réglèrent de se par- 
tager entre eux les trois parties du monde : que ceux qui étaient descendus de Sera, l'aîné des fils de 
Noé, tiendraient l'Asie; que ceux qui étaient descendus de Cham , l'autre fils de Noé, tiendraient 
l'Afrique, et que les descendants de Japhet, le dernier fils, tiendraient l'Europe. Mais avant de partir, 
ils commencèrent une tour si grande et si forte, qu'ils voulaient qu'elle vînt jusqu'au ciel, en perpétuelle 
mémoire d'eux. Mais Dieu, qui vit qu'ils ne cesseraient pas leur ouvrage, leur confondit leur langage 
en telle manière que nul n'entendait la voix de l'autre; et là naquirent les langages qui sont aujourd'hui. 
Et puis il envoya ses anges, qui firent si grand vent venter, qu'ils abattirent la tour jusque prés des 
fondements, qui encore y paraissent, à ce que disent ceux qui les ont vus. 



Chapitre XLIX. — Continuation de l'instruction à la foi. 

Ensuite ils se séparèrent pour se rendre dans les trois parties du monde, et les générations d'à 
présent sont descendues d'eux. De l'une d'elles issit Abraham, homme parfait et craignant Dieu, à i]ui 
Dieu donna la terre de proniission, et à ceux qui de lui naîtront. Dieu les aima moult et les fit son saint 
peuple, et ils s'appelèrent les fils d'Israël. Il les mit hors du servage d'Egypte, fit de grandes mer- 
veilles pour eux et les favorisa sur toutes les nations du momie, tant qu'il les trouva bons et obéissants 
à lui. Mais, contre son commandement et sa volonté, ils se prirent aux femmes d'autres lois, et adorèrent 
les idoles et les veaux d'or. C'est pourquoi il se courrouça contre eux, les fit détruire et les bailla aux 
mains des païens et des Philistins par plusieurs fois. Mais dés qu'ils se repentaient et lui criaient merci, 
il les relevait et les mettait en grande prospérité; et il fit pour eux des choses telles qu'il ne fit jamais 
pour aucun autre peuple, car il leur donna les prophètes qui parlèrent par la bouche du Saint-Esprit. 
Ils leur annonçaient les choses à venir et l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ, qui devait naître 
d'une Vierge (c'est à savoir la Vierge Marie, laquelle descendit de ce peuple, de la lignée du roi David, 
lequel roi descendit de la liguée ilc Juda, le fils de Jacob), et qu'il rachèterait tous ceux qui étaient 
inudaninés par le péché d'Adam. Mais ils ne le vouliu'ent croire, ni connaître cet avènement; ils le cru- 
cifièrent et le mirent à mort, nonobstant les grands miracles ([u'il faisait en leur présence. Et c'est pour 
cela qu'ils ont été détruits, connue chacun sait. Car, allez par tout le inonde, vous ne verrez pas de 
Juif qui ne soit en sujétion d'autrui, et qui ne soit jour et nuit en peur et en crainte de sa vie; et c'est 
ponr cfla qu'ils sont décolorés comme vous voyez. 



VUYAGELHS MODEllXKS. — JEAN DE BÉTllEMiUl RT. 



CiiAprrBE L. — Encore de cette même matière pour instruire les Canariens. 

Or il est vrai que rjuand les Juifs mirent à mort notre Seigneur Jésus, il y avait moult de gens qui étaient 
ses disciples, et spécialement il en avait douze, dont l'un d'eux le trahit. Ils étaient continuellement avec 
lui et lui voyaient faire les grands miracles Par quoi ils crurent fermement, et le virent mourir. Après 
sa résurrection il leur apparut plusieurs fois, et les enlumina de son Saint-Esprit. Il leur commanda 
qu'ils allassent par toutes les parties du monde prêcher de lui toutes les choses qu'ils avaient vues. Et 
il leur dit que tous ceux qui croiraient en lui et seraient bajilisés seraient sauvés, et que tous ceux qui 
en lui ne croiraient pas seraient condamnés. Or croyons donc fermement qu'il est un seul Dieu, tout- 
puissant et tout-sachant, qui descendit en terre et prit chair humaine au sein de la Vierge Marie, et 
vécut trente-deux ans et plus, et puis prit mort et passion en l'arbre de la croix pour nous racheter des 
peines d'enfer, oi'i nous descendions tous pour le péché d'Adam, notre premier père, et ressuscita au 
troisième jour; et entre l'heure qu'il mourut et l'hciu'e qu'il ressuscita, descendit en enfer, et en tira 
hors ses amis et ceux qui, par le péché d'Adam, y étaient trébuches; et de là en avant, par ce péché 
nul n'y entrera. 



CiiAi'iTi'.E LI. — Comment ou doit croire les dix commandements de la loi. 

Nous devons croire les dix commandements de la loi que Dieu écrivit de son doigt en deux tables, au 
mont de Sinaï, moult longtemps devant, et les bailla à Moïse pour montrer au peuple d'Israël. Il y en a 
deux des plus principaux : c'est que l'on doit croire, craindre et aimer Dieu sm- toutes choses et de 
tout son courage ; et l'autre, que l'on ne doit l'aire à autrui ce que l'on ne voudrait qu'autrui lui fit. Et 
qui gardera bien ces connnandements et croira fermement les choses dessus dites, il sera sauvé. Et 
sachons de vrai que tontes les choses que Dieu commanda en la vieille loi sont ligures de celles du 
Nouveau ïestainetit. Ainsi serait le serpent d'airain que Moïse fit dresser au désert, bien haut, sur un 
fût, contre la morsure des serpents, qui parfigure notre Seigneur Jésus-Christ qui fut attaché et levé 
bien haut en l'arbre de la croix, pour garder et défendre tous ceux qui croient en lui contre la morsure 
du diable, qui auparavant avait puissance sur tontes les âmes qu'il perdit jusqu'alors. 



Comment on doit croire le saint sacrement de l'autel; de la pàque, de la confession 
et d'autres points. 



En ce temps les Juifs tuaient un agneau dont ils faisaient leurs sacrifices à leurs pàques, et ils ne 
lui brisaient nuls os. Cet agneau pourligure notre Seigneur Jésus-Christ, qui fut crucifié et mis à mort 
par les Juifs, le jour de leurs pàques, sans lui briser les os. Ils mangèrent cet agneau avec pain azyme, 
c'est-à-dire pain sans levain, et avec jus de laitues champêtres. Ce pain nous profigure que l'on doit 
faire le sacrement de la messe sans levain ; mais les Grecs pensent le contraire. Et parce que notre 
Seigneur savait qu'il devait mourir le vendredi, il avança sa pàque et la fit le jeudi; et peut-être qu'il 
la fit de pain levé. Mais nous, qui tenons la loi de Rome, nous disons qu'il la fit de pain sans levain. Et 
le jus des laitues champêtres, qui est amer, nous profigure l'amertume en quoi les fils d'Israël étaient 
en Egypte en servage, dont ils furent délivrés par le commandement et la volonté de Dieu. Et 
il y a tant d'autres choses qu'il dit et qu'il fit, qui sont pleines de si grands mystères, que nul ne les 
peut entendre s'il n'est moult grand clerc. Et si grand péché que nous fassions, ne nous désespérons 
pas, ainsi que fit Judas le iraili'o, mais demandons-en pardon avec grande contrition de creur, con- 



SUR L'UTILITÉ DE CONQUÉRIR LES ILES ET LE PAYS DES MAURES. 33 

fessons-nous en dévotement, et il nous pardonnera. Et ne soyons pas paresseux, c'est un trop grand 
péril; car selon l'état où il nous trouvera nous serons jugés. Gardons-nous le plus que nous pour- 




Goinment on doit croire \c sacrenicul Je l'auslel. — D'aprùs une nniiiatiire du manuscrit original. 

rons de pécher mortellement, ce sera le sauvement de nous et de nos âmes. Ayons toujours mémoire 
des paroles qui sont écrites ici, montrons-les et apprenons-les à ceux que nous faisons baptiser par ici. 
Car, en faisant cela, nous pouvons grandement acquérir l'amour de Dieu et le salut de nos âmes et des 
leurs. El afin qu'ils le pussent mieux entendre, nous avons fait et ordonné cette instruction le plus 
simplement que nous avons su faire, selon le peu d'cnlendemcut que Dieu nous a donné. Car nous avons 
bonne espérance en Dieu que de bons clercs prud'hommes viendront un de ces jours par ici , qui re- 
dresseront et mettront tout en bonne forme et en bonne ordonnance, qui leur feront entendre les articles 
de la foi mieux que nous ne savons faire, et qui leur expliqueront les miracles que Dieu a faits pour eux 
et pour nous dans le passé, et le jugement dernier, et la résurrection générale, afin d'éler tout à fait 
leurs cœurs de la mauvaise créance dans laquelle ils ont longtemps été, et dans laquelle sont encore la 
plus grande partie d'eux. 



CuAPlTiiE LUI. — Comment M. do Béthencourt a visité toutes ces Iles ; de leur boiitO, et de la facilité 
qu'on aurait à les conquiîrir, avec les autres pays d'Afrique. 



Nul ne se doit émerveiller si M. de Béthencourt a entrepris de faire une telle conquête comme celle 
des Iles de par ici , car beaucoup d'autres au temps passé ont l'ait d'aussi extraordinaires entreprises , 
dont ils sont bien venus à bout. Et que l'on ne doute point que si les chrétiens voulaient un peu aider 
la chose, toutes les îles, les unes et les autres, et grandes et petites, seraient conquises; et si grand 
Dieu en pourrait advenir que toute la chrétienté s'en réjouirait. M. de Béthencourt a vu et visité toutes 



34 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

les îles Canaries, et messire Gadifenie la Salle, bon et sage chevalier, en a fait autant; et ils ont visité 
aussi toute la côte des Maures, depuis le détroit de Maroc en venant vers les îles. 

11 dit aussi que si quelque noble prince du royaume de France ou d'ailleurs voulait entreprendre quelque 
gi'ande conquête par ici, cbose bien faisable et bien raisonnable, il le pourrait faire à peu de frais ; car 
le Portugal, l'Espagne et l'Aragon les fourniraient, pour leur argent, de toutes sortes de vivres, mieux 
qu'aucun autre pays, et de navires, et de pilotes qui connaissent les ports et les contrées. Et on ne sau- 
rait par où ni de quel côté on pourrait, sur les Sarrasins, faire conquête plus licite et plus propre, ni qui 
plus facilement se put faire, et à moindre peine et à moindre coût que par ici. Car la raison en est que 
le chemin est aisé, bref et court et peu coûteux, en regard des autres chemins. Et quant aux îles de 
par ici, c'est le plus sain pays qu'on puisse trouver, et il n'y habite nulle bête qui porte venin, et spé- 
cialement aux îles Canaries ('). Et quoique M. de Béthencourt et sa compagnie y aient demeuré bien 
longtemps, nul n'y a été malade, ce dont ils ont été bien ébahis. Et on s'y rendrait, en temps coine- 
nable, de la Rochelle en moins de quinze jours, et de Séville en cinq ou six jours, et de tous les autres 
ports à proportion. 

Un grand avantage est que c'est un pays uni, grand et large, pourvu de tous biens, de bonnes rivières 
et de grosses villes. Encore y a-t-il un autre avantage : les mécréants y sont tels qu'ils n'ont aucunes 
armures ni talent pour les batailles. Us ne savent ce que c'est que guerre et ne peuvent recevoir se- 
cours d'autres gens ; car les monts de Clére (-), qui sont si grands et si merveilleux, les séparent des Bar- 
bariens, dont ils sont fort éloignés. Ils ne sont pas gens à redouter, ainsi que le seraient d'autres nations, 
car ils sont gens sans armes de trait. Et on le peut bien prouver par M. de Bourbon et par plusieurs 
autres, qui, en l'année 1390, furent devant Afrique ('), la meilleure et la plus belle de leurs possessions. 
Et chacun sait qu'en bataille c'est la chose qui est la plus redoutée que le trait, et spécialement dans 
les régions de par ici. D'autant plus que l'on ne peut être armé aussi fortement que l'on est en France, 
en raison de la longueur du chemin, et du pays qui est un peu chaud. Et l'on pourrait avoir facilement 
des nouvelles du prêtre Jean (*). Et, une fois entré au pays, on trouverait prés de là une sorte de gens 
appelés Farfiis (^), qui sont chrétiens et qui pourraient nous renseigner sur beaucoup de choses grande- 
ment profitables , car ils connaissent les pays et les contrées, et en pai'lent les langages. Et, dans notre 
compagnie, il y en a un d'eux qui a toujours pris part à notre conquête, en visitant lesdites îles, et par 
lui on a appris beaucoup de choses. 



(') La zoologie des îles Canaries, comme celle de la plupart des ilcs du liUorai de l'Afrique, ne comprend qu'un pelil nonibrc 
d'animaux terrestres. Elle se compose de chauves-souris, de diiens, de porcs, de chèvres, de jnoulons, qui sont antérieurs 
à l'arrivée des conquéranls; de chais, de lapins, de rais, de chevaux, d'ànes, dêhœufs, de cliameaux, que les Européens y 
ont introduits. On y trouve aussi plusieurs espèces de lézards. Les phoques, qui élaicnl très-abondants, ont été complète- 
ment détruits. La Faune de .MM. Webb et Bertlielot ne cite aucun représentant de l'ordre des ophidiens. 

(') Les monls .\tlas. 

(') Afrikiah, port important de la côte de Tunis; ancienne Africu. 

(') Le prêtre Jcaji d'Abyssinie. «C'est, dit Humbuldt, le mythe du prêtre Jean, nestorien kéraïte, tué par Gengis-Khan, 
en 1203, qui fut transporté de l'est à l'ouest. (Voy., dans notre deuxième volume, h h relation de Marco-Polo, les notes 
Sur le prêtre Jean, passÙH.j 

« Un des explorateurs que le roi Jean II de Portugal envoya par [erre à la découverte d'une route vers les Indes orien- 
tales, Covilhâ, se rendit à la cour du roi abyssin appelé prêtre Jean. 11 sut plaire à ce monarque, qui l'obligea de rester dans 
ses états, oii il vivait encore en 1520, lorsque don Rodrigo de Lima fut envoyé en Aliyssinie. En outre, un prêtre abyssin 
vint en Portugal pour donner .i Jean II des détails plus positifs sur son pays et sur son roi. Le monarque portugais lui 
remit à son départ des lettres pour son souverain. » (M. de Santarem, Rapport à la Société de géographie sur un mé- 
moire de M. da Silveira relativement à la découverte des terres du prétr^ Jean et delà Guinée par les Portuyais.) 

i") Ainsi appelés au Maroc; les mêmes que les Rabatins à Tunis. 



VOYAGE Dl ¥\\KM. .MF.MUANT. 35 



Chapitre LIV. — Comment M. de Bétliencourt se mit en peine pour connaître les ports et les passages 
du pays des Sarrasins. 



Or l'intention de M. tle Bt'lliencourt est de visiter la contrée de terre ferme depuis le cap de Caiitin, 
qui est à mi-chemin d'ici et d'Espagne , jusqu'au cap de Bugeder, qui l'ait la pointe de la terre ferme 
droit devant nous, et s'étend de l'autre côté jusqu'au fleuve de l'Or, au delà vers le midi, pour voir s'il 
pourra trouver quelque bon port et lieu qui puisse être fortilié et qui soit tenable, en temps et lieu, pour 
avoir l'entrée du pays et le mettre à treu (') s'il chet à point. Et si ledit seigneur de Bétliencourt eût 
trouvé quelque secours au royaume de France , il ne faut point douter qu'à présent ou bientôt il ne 
serait venu à son but; et spécialement à l'égard des îles Canariennes, s'il plaît à Dieu, ledit seigneur y 
arrivera; et aussi par le conseil de son prince et souverain seigneur le roi de France, son intention 
étant toujours de conduire l'entreprise plus avant. Mais sans aide il ne la pourrait mettre en une grande 
perfection , pour l'honneur et l'exhaussement de la foi chrétienne, qui n'est pas par ici connue; et cela 
par défaut de ceux qui devraient entreprendre de telles choses, et qui auraient dû déjà les avoir entre- 
prises pour montrer au peuple qui habite ici la connaissance de Dieu, et, en faisant cela, acquérir grand 
honneur en ce monde, et grande srloire et grand mérite devant Dieu. 



Chapitre LV. — Comment un frère mendiant, dans un livre qu'il a fait, devise des choses qu'il a vues. 



El ledit de Réthencourt a grande volonté de savoir la vérité .sur l'état et le gouvernement du pays 
des Sarrasins, et des ports de mer que l'on dit être bons du côté de la terre ferme, qui s'étend douze 
lieues près de nous au droit du cap de Bugeder et de l'île d'Erbanie, oi'i ledit sieur de Béthencourt est 
à présent. Pour cela avons-nous mis en cet endroit, touchant ces pays voisins, plusieurs choses extraites 
du livre d'un frère mendiant qui lit le tour de ce pays {-), se rendit à tous les ports de mer qu'il nomme 
et dont il devise , et alla par tous les royaumes chrétiens et par tous ceux des païens et des Sarrasins 
(pii.sont de ce côté, et qu'il nomme tous; qui cite les noms des provinces et les armes (') des rois et des 
princes. Mais ce serait chose trop longue à décrire, et nous n'en prendrons, quant à présent, que ce qui 
nous sera nécessaire pour nous entretenir de beaucoup de choses touchant In conquête, là où il écherra 
à point. Et comme il parle avec fidélité des pays et des contrées dont nous avons vraie connaissance, 
il nous semble qu'il doit faire de même de tous les autres pays ; et pour cela nous avons mis ci-aprés 
plusieurs choses de son livre dont nous avons besoin. 



Chapitre LVI. — Du voyage du frère mendiant en diverses contrées d'Afrique (' 



Nous commencerons quand il fut au delà des monts de Clère. il vint à la ville de Maroc que Scipion 
l'Alricain conquit, que l'on avait jadis coutume de nommer Cnrthaçfo, et qui était la capitale de toute 

(') « Vieux mot, dit M(!nage, qui sigiiifio les subsides que les rois ont accoutumé de lever sur les sujil<. Il vient de tri- 
hiitum. I 

(') Ce moine espagnol avait voyagé cii comp.igiiie d'Arabes ; sa relalion parait {Ire perdue. 

(') Armoiries. 

(*) Au point de vue géographique, li: Vuijntje du frère inemliant no peut être traité léjrrement. Sun itinéraire est trés- 
facilo ,i saisir sur la carte : par Marne, les ports de la crtte ( Azamor, Mogador, etc. ), la Coiu/e (pays de Djezzoula, d'où 
les anciens f.dsaicut sans doute Cœlulia, au sud-est d'Agadir), le cap Noun et Bojador. Après ce point, on reconnaît les 
Plages aréneuses f P/aja» arenoms des cartes anciennes, cote du Sahara en avant du cap Blanc); la haute raonlagne. 



.'ÎG VOYAGEUnS .MODEBNES. — JEAN DE BETIIENCOUni. 

l'Afrique (') ; et de là il s'en vint vers l:i nier Océane, à Nifet, à Samor {-) et à Saplii (^), qui est bien près 
ilucap fie Cantin. Et puis il vint à Moguedor (*), qui est une autre province appelée la Gasule : c'est là 
que commencent les monts de Clére ; et de là il s'en vint à la Gasule susdite, qui est un grand pays 
pourvu de tons biens. Et il s'en alla vers la mer, à un port qui se nomme Samatène (^), et de là au cap 
de Non (^), qui est dans la direction de nos îles. Et là il se mit en mer en un jwnsil {'), et vint au port 
de Saubrun f), et parcourut toute la côte des Maures que l'on nonmie les iiJavjuca aj-chcksw jusqu'au 
cap de Bugeder, qui est à douze lieues de nous, et se trouve en un grand royaume qui s'appelle la 
Guinoye ("). Et de là ils se rendirent aux îles de par deçà, qu'ils visitèrent et reconnurent. Puis ils 
cbercbèrent par terre et par mer bien d'autres pays dont nous ne ferons nulle mention. 

Et le frère se sépara d'eux et s'en alla contre orient par maintes contrées , jusqu'à un royaume qui 
s'appelle Dongalla, qui est en la province de Nubie, liabité par les chrétiens, et qui est appelé royaume 
du prêtre Jean, en un de ses titres, patriarche de Nubie. Ce royaume de Dongalla confine d'un côté aux 
déserts d'Egypte, et de l'autre à la rivière de Nil, qui vient des frontières du prêtre Jean, et il s'étend 
jusqu'au point où le fleuve du Nil se fourche en deux parties, dont l'une fait le fleuve de l'Or, qui vient 
vers nous, et dont l'autre va en Egypte et se jette dans la mer à Damiette ('"). De ce pays le frère s'en alla 
en Egypte, au Caire et à Damiette, et là s'embarqua sur un vaisseau chrétien. El puis il revint à Sar- 
rette ("), qui est en face de Grenade, et retourna par terre à la cité de Maroc, traversa les monts de Clére 
et passa par la Gasule. Là il trouva des Maures qui armaient une galère pour aller au fleuve de l'Or; 
il se loua à eux, et ils se mirent en mer, se dirigeant vers le cap de Non, le cap de Saubrun et le cap 
de Bugeder, et suivirent toute la cote du midi jusqu'au fleuve de l'Or. 

pour \aquclle on pful choisir entre les monts CinU-a et les monts Ijlancs et noirs lies Arabes du Sahara ; les îles voisines de 
la côte, deux des trois ilcs d'Arguin, explorées plus tard et plus en détail par les Portugais, etc. ; le royaume de Golome 
(royaume de Gcdoumah ou Djidoumagh, au nord du haut Sénégal, prés Galara); Melle ou Alelli, au sud de Tomhonclou, 
cité ou région célèbre au moyen âge, indiquée hypotliétiquement sur des caries modernes excellentes, comme celle des 
Itinéraires du Sahara, par M. Renou (commission scientifique d'Algérie). 

Le cours du Nil, sa scission en deux branches, qui feraient de l'Afrique du Nord un grand delta, sont dans les idées 
géographiques du moyen âge, et le nom donné par les Arabes au Niger { Nil des noirs ) a dû y conli'ibuer. Ajoutons, pour 
mémoire, que le Sahara est géologiquement un terrain d'alluvion récente, qui se desséche chaque jour de plus en plus 
(voy. le Soudan, de M. d'Escayrac de Lanture), et quMl a dû y avoir des bahr intérieurs (comme les bnhr bêla nul, on 
neuves sans eau des déserts voisins de l'Egypte) dont la tradition a pu si; conserver il y a cinq cents ans. 

Reste la grande ih', pciijiléi' <le noirs, avec le la.: aniliiiiil. .N'ihi-; avions d'abord cru que c'était le lac Tchad, au centre 
duquel est le bel arrlii|Ml ,]r. l;i,l,l,nMn.is, peuple nuii ii,--iiilnv,,,iiil observé en 1852 par Ûverweg. Mais il faut remar- 
quer qu'il y a deux siédrs ilr>- g.'oLjraphes croyaient :i l'exiM.Mir.- viiiinllanéi: dans le Soudan du Ouangara { Tchad ) et d'im 
Inc plus grand, aganl au centre nue île grande comme la moitié de la Corse ( voir les sphères de Coronelli, entre autres), 
l'.e lac, traversé par un grand fleuve parallèle à l'équateur (ce qui rentre encore dans les idées du frère mendiant), est 
évidemment un souvenir grossier du lac Tilibie, dans le Bambarra, lac en réalité peu .étendu, sans îles, et d'ailleurs mal 
exploré encore. 

En somme, on ne peut refuser de reconnaître dans le Voi/age du frère mendiant des données réelles, intéressantes, et 
qui, si elles n'indiquent pas un homme qui ait traversé l'.Wrique (ce qui était 5 peu près impossible alors à un Emopéen), 
prouvent au moins qu'il connaissait la cote jusqu'à la hauteur d'Arguin, et qu'il avait recueilli des caravanes de vagues 
hnnières sur la géographie de l'intérieur. (Note communiquée par M. Lejean.) 

(') Erreur manifeste. 

(-) Azamor, ville de l'empire de Maroc, sur la Moroeja, à son einboucliure dans l'Atlantique. 

(■■) Saflî ou Azaffi, ville murée de l'élat de Maroc, sur l'océan Allanlupie. 

(') Mogador. 

(-) Cap Sem' 

(°) Noun. 

(') Barque. 

C) Port Sabreira. 

(") Guinée. 

('") Tout annonce que les vérdables sources du Nil seront Irés-proiliairicmenl cnniiu's 

(") Zera? 



SOUFFRANCES ET DISCORDES. 37 



Chapitre LVII. — Contiiuiation du voyage du frère mendiant. 



Et, suivant ledit frère , quand ils furent là , ils trouvèrent sur le rivage du fleuve des fourmis bien 
grandes, qui tiraient des grains d'or de dessous terre ('). Et les marchands gagnèrent considérablement 
en ce voyage. Puis ils partirent de là, et firent route en côtoyant le rivage. Et ils trouvèrent une île 
très-bonne et très-riche, qui s'appelle île GuJpis (-) où ils firent un grand profit, et où sont des gens 
idolâtres. Et ils partirent de là et allèrent plus avant, et trouvèrent une autre île qui s'appelle Caable, 
et la laissèrent à main droite. Et puis, ils trouvèrent sur la terre ferme une montagne très-hante et 
Irès-abondante en toutes sortes de biens, qui s'appelle Alboc, et de laquelle naît une rivière très-grande. 
Alors la galère des Maures s'en retourna, et le frère demeura quelque temps en cet endroit; puis il 
entra au royaume de Gotome. Là sont des montagnes si hautes qu'on les dit être les plus hautes du 
monde. Quelques-uns les appellent en leur langue les monts de la Lune, les autres les monts de l'Or. 
Il y en a six, dont il naît six grosses rivières, qui toutes chéent au fleuve de l'Or ('); elles y forment 
un grand lac, et dans ce lac il y a une île qui s'appelle Palloye, et qui est peuplée de gens noirs. De 
là le frère s'en alla toujours en avant, jusqu'à une rivière nommée Euphrate, qui vient du paradis ter- 
restre ('). il la traversa, et s'en alla par maints pays et par maintes diverses contrées jusqu'à la cité de 
Mêlée, où demeurait le prêtre Jean. 11 y resta bien des jours, parce (pi'il y voyait assez de choses mer- 
veilleuses, dont nous ne faisons nulle mention, quant à présent, en ce livre, afin de passer outre plus 
rapidement, et dans la crainte que le lecteur ne les prît pour mensonges. 

Dans la saison d'avant le voyage de M. de Bèlhencourt, un bateau partit d'une des îles nommée 
Erbanie, vint par ici avec quinze compagnons dedans, et s'en alla au cap de Bugeder, qui se trouve dans 
le royaume de Guinée, à douze lieues près de nous, et là ils prirent des gens dn pays et s'en retour- 
nèrent à la Grande-Canarie, où ils trouvèrent leurs compagnons et leur navire qui les attendaient. 



CiiAPiTnE LVIII. — Continuation du dossein du sieur de Bétliencourt de faire des découvertes en Afrique. 



Le frère mendiant dit en son livre que l'on ne compte du cap de Bugeder au fleuve de l'Or que cent 
cinquante lieues françaises; la carte le fait aussi voir. C'est le cinglage de trois journées pour les vais- 
seaux et les barques (mais les galères, qui vont terre à terre, sont plus longtemps) : aussi n'est-ce pas 
une alfaife pour nous que d'y aller d'ici. Si les choses de par deçà sont telles que le dit le livre du frère 
espagnol et telles que le disent et racontent cenx qui ont visité ces pays, l'intention de M. de Béthen- 
courl est, avec l'aide de Dieu, des princes et du peuple chrétiens, d'ouvrir le chemin du fleuve de l'Or. 
S'il venait à bonne lin, ce serait un grand honneur et un grand profit pour le royaume de France et 
pour tous les royaumes chrétiens, vu que l'on approcherait du pays du prêtre Jean, d'où viennent tant 
de biens et de richesses. On ne doit pas douter que beaucoup de choses restent à faire, qui auraient 



(') Voy. notre tome 1er (Voijwjeurs anciens), note 2, p. lU'J. 

(•) Ile d'Argiiin, ou du fleuve Sénégal. 

{') Tout ceci est un peu obscur. Ces hautes montagnes ne peuvent être que les monts de Kong ( qui sont d'une élévation 
très-ordinaire); si Gotome n'est pas le Gedumah, il pourrait élie le royaume de Gollo, au nord du Kong. A ces monts 
si; rattache le haut plateau de Timbo, d'où sortent en elTel six beaux fleuves (Sénégal, Gambie, Rin-Grande, etc.); inutile 
de dire qu'aucun ne tombe au fteiive de l'or, qui est une baie, et pas un fleuve. Le Saliara occidental n'a d'autre fleuve 
que le Snijiel-el-llamra (rivière rouge), amuenl du Oraa marocain; le voyage de M. Panel (1850) a mis ce f.dt hors de 
doute. — Sur le plateau de Timbo et ses fleuves, voy. Hccqiiard ( Voyage d Timbo, 1851 ). 

(') Sur la tradition relative aux quatre grands fleuves sortant du paradis terrestre, voy. les tables de VEssni sur l'his- 
toire lie ta losmuijrapliie et de ta cartngrapttie pendant le moijen âge, par M. de Santarem, et un .McMnoire de 
M. Lctronne sur le Paradis terrestre, publié dans Yllisinire de In géngraphie du nniirenii continent, t. 111, p. 1 18. 



38 VOYAGEURS MODiyiNES, — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

pu réussir au turnps passé si on les avail entreprises. 11 ne se vante pas de les accomplir, mais il fera 
en sorte , s'il ne réussit pas , qu'on lioivc le tenir pour excusé , lui et toute sa compagnie , car il ne 
négligera rien pour savoir si on peut réussir on si on ne le peut pas du tout maintenant. Mais , avec 
l'aide de Dieu, il conquerra et convertira à la foi chrétienne une foule d'hommes qui se sont jusqu'à 
présent perdus, fante de doctrine et d'enseignement. C'est grande pitié ; car, allez par tout le monde, 
vous ne trouverez nulle part des gens plus beaux ni mieux faits, hommes et femmes, que ceux qui sont 
dans ces îles; ils ont grand entendement, et il ne s'agit que leur montrer. Et comme ledit seigneur de 
Béthcncourt a grand désir de connaître l'étal des autres lieux de cette contrée qui sont voisins, tant îles 
que terres fermes, il ne négligera rien pour s'instruire exactement sur tous ces pays. 



Chapitre LIX. — Comment le sipur de Bétliencourt, Gadifer et leur compagnie curent bi':uicoup 
à souffrir de plusieurs manitTes. 



Or il faut retourner à notre première matière et la poursuivre selon la marche des événements. Nous 
dirons que ledit seigneur de Béthencourt et Gadifer, ayant consommé les vivres qu'ils avaient recouvrés 
après la prise du roi de l'île Lancclot, eurent beaucoup à souffrir, eux qui étaient accoutumés à bien 
vivre. Ils sont restés pendant un an sans pain et sans vin, vivant de chair et de poisson, car il le fallait; 
et ils ont bien longtemps couché sur la terre sans draps , linge ni langes , si ce n'est la pauvre robe 
déchirée dont ils étaient vêtus. Ils en ont été bien accablés, outre la lutte qu'il leur a fallu soutenir 
contre leurs enneuiis. Ils les ont tous mis à merci , et , par la grâce de Dieu, les ont baptisés et con- 
vertis à notre foi, après (|u'ils se furent révoltés contre nous, spécialement ceux de Lancelot, en faisant 
une guerre à mort par suite de la trahison qui leur fut faite, comme il est dit ci-dessus ('). 



CiiArnr.K LX. — Commcjit JI. do B:_'lliencoui1 cl Gadifer eurent paroles i 



Un jour, de l'an 1404, il advint que messire Gadifer de la Salle était si fort pensif que M. de Déthen- 
rourt lui demanda ce qu'il avait et pourquoi il faisait si étrange figure. Alors ledit Gadifer lui dit qu'il 
avait été un grand espace de temps dans sa compagnie, qu'il y avait eu de grands travaux et qu'il lui 
serait bien dur d'avoir perdu sa peine; qu'il lui baillât une ou deux de ses îles, afin qu'il les accriU et 
mit en valeur pour lui et les siens; et de plus, il demanda audit de Béthencourt qu'il lui donnât l'île 
d'Erbanie e{ une autre île qui s'appelle Enfer (-) et celle de Gomère. Toutefois, toutes ces îles n'étaient pas 
encore conquises et il y avait beaucoup à faire pour les avoir. Quand M. de Béthencourt l'eut assez ouï 
parler, il lui répondit : « Monsieur de la Salle, mon frère et mon ami, il est bien vrai que, quand je vous 
trouvai à la Rochelle, vous fûtes content de venir avec moi, et nous étions fort satisfaits l'un de l'autre, 
n'ayant eu aucun différend. Le voyage que j'ai fait jusqu'ici fut commencé au sortir de mon hôtel de 
Grainville en Normandie, et j'emmenai mes gens, mon navire, des vivres et de l'artillerie, et tout ce 



(') Cet aveu, échappé aux conquérants eux-mêmes, légilimc l'éloquente protestation que Las Casas termine amsi : 
« Soyez-en certains, la conquête de ces îles, aussi bien que celle d'autres terres lointaines, est une injustice. Vous vous 
assimiliez aux tyrans; vous alliez envahir pour mettre tout à feu et à sang, pour faire des esclaves et avoir voire part du 

butin, pour ravir la vie et le patrimoine à ceux qui vivaient tranquilles sans penser à vous nuire Et croyez-vous que 

Dieu ait établi des privilèges parmi les peuples, qu'il ait destiné à vous plutôt qu'aux autres tout ce que la prodigue nature 
nous accorde de biens ici-bas? Serait-il juste que tous les bienfaits du ciel, que tous les trésors de la terre, ne fussent que 
pour vous?» (ht. de Indias.) 

{■) L'île de Ténérifl'e. Celte île avait été nommée Nivaria par les premiers navigateurs, à cause de la couche de neige qui 
ceignait son pic. Plus lard, la dénomination d'île d'Enfer lui fut appliquée, sans doute à l'époque d'une nouvelle recrudes- 
cence du volcan qui la domine. Enfin, à une époque postérieure, le mot de Ténériffe, employé par les indigènes, a pré- 
valu. (Ilist. des îles Canaries.) 



EXPEDITION A LA GRANDE-CANARIE. 39 

que j'ai pu faire, jusqiies à la Rociielle, où je vous trouvai, et tant qu'à la fin je suis venu ici par l'aide 
de Dieu, de vous et de tous les bons gentilshommes et autres champions de ma compagnie. Pour vous 
répondre, les îles et pays que vous demandez ne sont pas encore conquis ni réduits, comme, s'il plaît à 
Dieu, ils le seront, car j'espère qu'ils seront conquis et baptisés. Je vous prie de ne vous point en en- 
nuyer, car il ne m'ennuie pas d'èlre avec vous. Mon intention n'est pas que vous perdiez votre peine, 
ni que vous ne soyez pas récompensé, car vous avez bien droit à l'être. Je vous en prie, achevons notre 
entreprise et faisons en sorte d'être frères et amis. — C'est très-bien dit, reprit niessire Gadifer; mais 
il y a une chose dont je ne suis pas content, c'est que vous ayez déjà fait hommage au roi de Castille 
des îles de Canarie, et que vous vous en disiez tout à fait seigneur. Et même ledit roi a fait crier presque 
par tout son royaume, et en particulier à SéviUe, que vous en êtes seigneur et que personne n'ait à 
venir par ici dans lesdites lies de Canarie sans votre permission. Et il a fait crier en outre qu'il veut que 
vous ayez le quint ou le denier quint de toutes les marcliandises qui seront prises dans lesdites îles et 
portées au royaume de Castille — A l'égard de ce que vous dites, ajouta Béthencourt, il est bien vrai 
que j'en ai fait hommage et qu'aussi je m'en regarde comme le vrai seigneur, puisqu'il plaît au roi de 
Castille. Mais s'il vous plaît d'attendre la fin de notre affaire, pour vous contenter, je vous donnerai et 
laisserai telle chose dont vous serez content. — Je ne serai pas tant en ce pays , dit messire Gadifer, 
car il faut que je m'en retourne en France; je ne veux plus rester ici. » M. de Béthencourt ne put pas, 
pour l'heure, avoir plus de paroles de lui, et il paraît bien que ledit Gadifer n'était point content. Pour- 
tant n'avait-il rien perdu, mais il avait gagné de plusieurs manières, en prisonniers et autres choses 
qu'd avait eus et pris dans lesdites îles. S'il n'avait pas perdu sa nef, son profit aurait été plus grand 
encore. Lesdils chevaliers pour l'heure s'apaisèrent le mieux qu'ils purent, si bien qu'ils partirent de 
l'Ile Lancelot et vinrent en l'ile d'Erbanie, nommée Fortaventure, et y travaillèrent très-bien , comme 
vous ouïrez ci-après. 



Cii.iriTr.E LXI. — Comment M. de Béthencourt s"en alla en l'ile d'Erbanie et y fit ua fort grand 
et bon voyage, car il y eut plus à faire que nulle part ailleurs. 

Puis ensuite M. de Béthencourt passa en l'île d'Erbanie ('), y fit une grande prise, et les ennemis qu'ils 
ont uns ils les ont passés en l'ile Lancelot. El après M. de Béthencourt a commencé à se fortifier 



Vue (Je nie ForlavcnUirc, à la disLincc de iS kilomtlrcs. — D'après Bonla. 

contre les ennemis , afin de mettre le pays dans sa sujétion , et aussi parce qu'on leur a donné à 
entendre que le roi de Fez veut armer contre lui et toute sa compagnie, et dit que tontes les îles doivent 
lui appartenir. M. de Béthencourt a été dans cette île bien trois mois, a couru tout le pays et trouvé des 

(") « L'Ile d'Erbanie ou Fonavcnlurc est, après TéncrifTe, la plus grande de l'archipel Canarien. Elle est divisée en deux 
parties distinctes par un isthme de Irois quarts de lieue de large : la première partie, ou la grande Icire, recul des aborigènes 
le nom de Maxorain; l'autre partie, ou la presqu'île, est encore désignée sous celui de Hundia. Avant la conquOle, ces 
deux portions de lerritoire étaient occupées par deux peuples presque toujours en guerre, et dont le plus faible, sans doule, 
avail élevé sur l'isthme une forle muraille pour se défendre des invasions du plus fort. Quelques fragincnls de ce mur sont 
ri'ïlés delioul el rappellent les conslruclions c>Tlopéenn»s. » (llisloire miliirelle des Gamines.) 



40 VOYAGEURS MODERNES. — JEA.N DE I5ET!i!:\r.0L"KT. 

gens de grande stature {'), furts et bien fermes en leur loi. M. de Bélhencourt s'est appliijué à se Ibrtilier, 
et a commencé à bâtir sur la pente d'une grande montagne, sur une fontaine vive, à une lieue de la mer, 
une forteresse qui s'appelle Richeroque (-), que les Canariens ont prise depuis que M. de Bélhencourt est 
retourné en Espagne, et dont ils ont tué une partie des gens que ledit sieur y avait laissés. 



CiiAPixr.E LXII. — Conimeut le sieur de Béthoncoui-t et Gadifer eurent grosses paroles ensemble, 
et de leur entrcpnse sur la Giande-Canaiie. 



Après que M. de Bétliencourt eut commencé à se lortilier, ledit sieur et raessire Gadifer se dirent 
plusieurs paroles qui n'étaient pas très-plaisantes pour l'un et pour l'autre. Ledit messire Gadifer étant 




Vue de rile Je la Grande-Canarie prise de VIsleta. 

en une place qu'il avait fortifiée, ils s'écrivirent l'un à l'autre. Dans les lettres que messire Gadifer écrit 
à M. Bélhencourt il y avait pour toute écriture seulement, et non autre chose : Si vous y venez, si vous 
y venez, si vous y venez, .\lors M. de Bélhencourt lui récrit par son poursuivant d'armes : Si vous vous 
y trouvez, si vous vous y trouvez, si vous vous y trouvez. Ils furent un certain temps en grande haine et 
s'adressant de gros mots. j\lais, au bout de quinze jours, M. de Bélhencourt ayant envoyé une belle petite 
compagnie à la Grande-Canarie, messire Gadifer y alla. 

Le vingt-cinquième jour de juillet 1404, il monta dans la barque de M. de Bélhencourt pour visiter 
le pays de la Grande-Canarie avec la troupe que M. de Bélhencourt avait organisée, et ils entrèrent en 
mer. Mais, quelques jours après, ils eurent une tempête extraordinaire et ils cinglèrent en un jour, 
entre deux soleils, cent milles avec vent contraire. Ensuite ils arrivèrent à la Grande-Canarie, près de 
Teldes; mais ils n'osèrent prendre port, car le vent soufflait trop fort et la nuit tombait; ils allèrent 
vingt-cinq milles plus avant, jusqu'à une ville nommée Argygneguy {'), y prirent port et .y demeurèrent 

(') Les liabitants de h parlie nord de l'ile, qu'on désignait sous le nom de Maxorata, étaient remarquables par leur 
haute stature, 

•(') On voit encore aujourd'hui les ruines du château de Richeroquc, au milieu d'un hameau auquel il a donné son nom. 

{') « La petite ville d'Argyneguy, ou mieux Arguincguin, pouvait contenir environ quatre cents maisons ; on en retrouve les 
restes dans un ravin qui porte le même nom. Les liabilalions sont placées sur plusieurs rangs autour d'un grand cirque, au 
milieu duquel on voit les ruines d'un édifice plus considérable que les autres et présentant, devant la porte d'entrée, un 
énorme banc demi-circulaire, avec son dossier, le tout en pierres séclics, ce qui a fait présumer que celte maison était la 
résidence d'un chef, et que le conseil s'assemblait dans cet endroit. De longues et fortes solives en laurier (barbiisano), 
bois presque incorruptible, recouvrent encore quelques-unes de ces liabitalions, dont la forme est elliptique, et qui oITrent 
intérieurement trois alcôves pratiquées dans l'épaisseur de la muraille, qui a de huit à neuf pieds de largeur. Le foyer est 
placé prt^s de la porte d'entrée, qui fait face à l'alcove du fond. La muraille est sans ciment, en pierres brutes et très- 
grosses à l'extérieur, mais parfaitement taillées' et alignées à l'intérieur. Ces pierres blanches sont aussi bien unies que 
pourrait le faire le meilleur de nos maçons. » /Hist. nat. des Canaries.) 



BETHENCOURT ET GADIFER EN ESPAGNE. 41 

onze jours à l'ancre. Là, Pierre leCanarienvint leur parler; puis y vint le fils d'Artamy, le roi du pays ('), 
et une grande quantité d'autres Canariens venaient à la barque, comme ils avaient fait autrefois. Mais 
quand ils virent le peu de forces que nous avions et le peu de gens que nous étions, ils pensèrent à nous 
trahir. Pierre le Canarien nous dit qu'ils nous donneraient de l'eau fraîche, puis il fit venir des pourceaux 
qu'ils devaient nous livrer, et il dressa une embûche. Le bateau ayant abordé assez près du rivage pour 
recevoir les objets, et les Canariens tenant le bout d'une corde à terre et ceux du bateau tenant l'autre 
bout, l'embuscade s'avança sur eux et les chargea à grands coups de pierres. Après les avoir tous blessés, 
leur avoir pris deux avirons, trois barils pleins d'eau et un câble, ils se jetèrent tout à coup à la mer, 
pensant prendre le bateau. Mais Annibal, le bâtard de Gadifer, tout blessé qu'il était, saisit un aviron, 
les repoussa et conduisit le bateau bien au large , tandis que plusieurs de ses compagnons s'étaient 
laissés choir au fond du bateau et n'osaient lever la tète ; deux des trois gentilshommes de M. de Bétheu- 
court avaient des boucliers qui furent très-utiles. Puis ils revinrent à la barque, bien battus et navrés, 
puis ils tirent mettre à leur place, dans le bateau, des compagnons reposés. Voyant que la trêve était 
ainsi rompue, ils retournèrent pour escarmoucher contre les Canariens; mais ceux-ci vinrent ù leur 
rencontre avec des boucliers armoriés aux armes de Castille, qu'ils avaient, la saison précédente, enle- 
vés aux Espagnols. Et nos compagnons perdirent une assez grande quantité de bons traits sans causer 
à leurs ennemis grand dommage. Ils s'en retournèrent à la barque, levèrent l'ancre, s'en allèrent au 
port de Teldes et y demeurèrent deux jours. 



Cu.\PiTRE LXIII. — Comment le desaccord persistant entre Bùtlicncourt et Gadifor, 
ils s'en allèrent tous deux en Espagne pour y pourvoir. 



Puis ils partirent de là, s'en retournèrent en l'ile d'Erbanie, vers M»'' de Béthencourt, et quand ils 
eurent abordé à la terre, le vent devint contraire. Néanmoins Gadifer descendit à terre et rencontra 
une embuscade de Castillans qui étaient venus dans une barque, amenant une abondante provision de 
vivres pour M. de Béthencourt; et ils dirent qu'un jour de cette semaine quarante-deux Canariens 
avaient rencontré dix de leurs compagnons très-bien armés , et qu'ils les avaient très-vigoureusement 
chargés, peut-être voyant bien que c'étaient des nouveaux venus, car ils ne se risquent pas ainsi avec 
leurs voisins qu'ils connaissent. Gadifer, arrivé avec ses compagnons, se montra fort las de beaucoup de 
choses qui lui déplaisaient ; il voyait bien et pensait bien que plus il resterait en ce pays et moins il 
acquerrait, et que M. de Béthencourt était tout à fait dans les bonnes grâces du roi de Castille. Et en 
outre, il entendit le maître de la barque qui avait amené les vi\Tes à M. de Béthencourt dire que le roi 
l'avait envoyé par ici pour l'approvisionner de vivres et d'armes. Et il ajoutait beaucoup de bien qu'il 
rapportait et disait dudit de Béthencourt , tant que ledit Gadifer s'en ébahit fort et ne put s'empêcher 
de dire au maître de la barque que ledit sieur de Béthencourt n'avait pas tout fiiit par lui-même; que 
si d'autres n'y eussent mis la main les choses ne seraient pas si avancées, et que s'il fût venu il y a un 
an ou deux, avec les vivres qu'il apportait, il serait arrivé encore plus à propos. Et il y eut tant de paroles 
qu'elles vinrent, par ledit maître, aux oreilles de M. de Béthencourt, qui l'ut très-ébalii et courroucé de 
l'envie que lui portait ledit Gadifer. Si bien que, l'ayant plus tard rencontré, M. de Béthencourt lui dit: 
« Je suis bien ébahi, mon frère, de ce que vous portiez tant envie à mon bien et à mon honneur, et je 
ne pensais pas que vous eussiez un tel sentiment contre moi. » Messire Gadifer lui répondit qu'il avait 
été grand laps de temps hors de son pays et qu'il ne devait pas avoir perdu sa peine, et qu'il voyait bien 
que plus il resterait ici et moins il gagnerait. iM. de Béthencourt lui répondit : « Mon frère, c'est mal dit 
à vous, car je n'ai pas si injuste dessein que je ne veuille reconnaître ce que vous avez fait, quand les 

(') Avant la comiuCtc , la Grande-Canaric dlait divisée en dix tribus indi^pendantes , qui obéissaient à leurs clicfs res- 
pfflifs. Une femme supérieure, nommée Andamana, avec l'aide de Guniidafe, vaillant guerrier qu'elle épousa, paninl à les 
réunir lonics sous son sceptre. Ils moururent tous les deux vers la fin du qualorziènic siècle, laissant le royaume à leur fils 
Arlémi Semidun, qui avall aussi hérité de la bravoutc de son père, et en donna des preuves en rciioussaiit les premières 
invasions des Européens. (Abrcu Galindo. ) 

6 



42 VOYAGEURS MODEPJXES. — JEAN DE CETHENCOURT. 

choses seront arrivées, s'il plaît à Dieu, à un point de perfection où elles ne sont pas encore. — Si 
vous me voulez donner, dit Gadifer, les iles dont autrefois je vous ai parlé, je serai content. » M. de 
Béthencourt répondit qu'il en avait fait hommage au roi de Castille et qu'il ne s'en déferait point; et il 
y eut entre eux plusieurs gros mets qui seraient trop longs à rapporter. Huit jours après, M. de Béthen- 
court ayant disposé ses gens et ses affaires, ledit Béthencourt et Gadifer partirent des pays de Canarie 
et s'en allèrent en Espagne, n'étant pas très-contents l'un de l'autre. Et se mit M. de Béthencourt en 
sa nef et ledit Gadifer en une autre , et ils firent leurs afl'aires ensemhle quand ils furent en Espagne, 
comme vous ou'ii'ez ci-après. 



CiiApiTKE LXIV. — Comment le sieur de Bétliencourt et Gadifer étant arrivés en Espagne, Gadifer, ne pouvant 
rien gagner contre lui, s'en retourne en France, et Béthencourt aux îles. « 



Quand M. de Béthencourt et Gadifer furent arrivés à Séville, ledit sieur de Béthencourt s'opposa aux 
réclamations que Gadifer faisait pour plusieurs choses qu'il disait lui appartenir. Le roi de Castille en 
eut des nouvelles, mais ledit Gadifer eut tout à fait le dessous. Aussitôt il dit qu'il voulait aller en France 
et qu'il y avait hien à faire. Ledit Gadifer, voyant bien qu'il n'y pouvait rien faire de plus , partit d'Es- 
pagne pour se rendre en France, dans son pays, et on ne le revit jamais plus aux îles de Canarie. 
M. de Béthencourt eut depuis bien à faire pour conquérir lesdites îles de Canarie, comme vous ouïrez 
en détail ci-après. Pourtant nous laisserons ce sujet quant à présent pour parler des iles que M. de 
Béthencourt a visitées et fait visiter, de leur situation, de leurs productions et de leur gouvernement. 

Chapitre LXV. — De l'ile de Fer et de ses habitants. 

Nous parlerons premièrement de l'île de Fer, qui est une des plus lointaines ('). C'est une hien belle 
île, grande de sept heues de long sur cinq de large. Elle a la forme d'un croissant et elle est très-forte, 




L'ile de Fer vue du c61é de l'est. — D'après le pcro Feuillcc. 

car elle n'a ni bon port ni bon entrage : elle a été viiiiéo par ledit sieur et par d'autres. Pendant le 
long séjour qu'y fit Gadifer, elle était hien peuplée de gens ; mais on les a capturés à plusieurs reprises, 
et conduits comme esclaves en pays étrangers. Aujourd'hui, il n'y reste plus que peu d'habitants. Le 
sol est élevé et assez uni; il est couvert de grands bosquets de pins et de lauriers (-) portant des mûres 
merveilleusement grosses et longues. La terre en est bonne et propre à la culture du blé, de la vigne 



(') Le nom espagnol de Hierro donné à l'île de Fer vient de liera, qui, dans le langage du pays, désigne les puils ou 
citernes dont les liabilanls se senent pour conserver les eaux pluviales, cl non du mot hierro (fer), car, comme il est dit 
dans le texte, ce mêlai csl loin d'y èlre abondant: • 

(•) Le Laurus iiidica, suivant les auteurs de VHisloire naturelle des Canaries. 



DESCRIPTION DES ILES. 



43 



et de bien d'autres plantes ('). On y trouve beaucoup d'arbres portant des fruits de différentes espèces. 
Il y a en abondance des faucons, des cperviers, des alouettes, des cailles, et une sorte d'oiseau de la 
grosseur d'un perroquet, au vol court et ayant le plumage du faisau (-). Les eaux y sont bonnes ('); il 




l.'Arlire lui pleure, ou r.\rbi-c sainl, de Vile de Fer. — D'aprts l'estampe publiée dans le tome II de Ihe Universal MaQaxine 
of lawwlegde and pîeasure, etc., p. 18i ( année 1748). 

y a grande abondance il'animaux, savoir : des pourceaux, des chèvres et des brebis ; il y a des lézards 
grands comme des chats et bien laids à voir, mais ils ne font aucun mal (*). Les habitants du pays, hommes 
et femmes, sont très-beaux C^) ; les hommes portent de grandes lances sans fer, car ils n'ont pas de fer ni 
aucun métal. Il y vient des grains de toutes sortes en assez grande quantité. Dans les parties les plus 
hautes de l'île il y a des arbres qui toujours dégouttent eau belle et claire ("), qui chet en fosse auprès 



(') Dfi hautes montagnes, oi'i l'on retrouve des forets vierges, aUirent sur l'ile une niasse de vapeurs qui humectent et 
fertihsent le sol, bien que, dans plusieurs endroits, la compacité des laves et la nature des autres produits volcaniques 
relardent encore le développement de la végétation. 

(') Probablement le Plerocles arenarius. 

(') Pendant l'hiver, les habitants ont grand soin de recueillir les eaux pluviales dans les hères ou citernes. A un quart de 
lieue environ du bourg de Valverde, on en a creusé une quarantaine daos l'épaisseur du tuf. On en voit aussi de semblables 
dans d'autres vallées de l'île, et chaque commune entretient des gardiens prés de ces précieux réservoirs. 

(') Ces animaux étaient trés-cominuns dans l'île, et y atteignaient presque la grosseur des iguanes d'Amérique. 

(") «Les llerrenos oa habitants de l'ile de Fer, dit Viera, sont comme la terre qui les a vus naître, forts, sains et 
féconds. Agiles de corps et bien proportionnés, ils ont en général le teint plus blanc que les autres insulaires. Vifs, gais, 
amateurs du chant et de la danse, ils sont tous trés-enehns au mariage, o 

{") Ce passage fait allusion à l'ardre saint ou rjaroé, comme l'appelaient les gens du pays. 

« Quoique fort vieux, écrivait Galindo en 1632, il est encore entier, sain cl frais, cl ses feuilles continuent toujours 



A4 VOYAGEURS WODEP.NES. — JEAN DE BÉTllEN'COURT. 

Jes arbres. Cette eau est de telle nature que, quand on a niante à satiété et qu'on en boit, avant une 

licure, la viande est tonte digérée et l'appétit revient aussi vif qu'auparavant ('). 



Chapitre LXVI. — De l'ile de Palme, qui est la plus lointaine. 



L'ile de Palme, qui est la pins avancée d'un cùté en la mer Occane, est plus grande qu'elle ne se 
montre sur la carte. Elle est très-haute et trés-1'orle, garnie de grands bocages de ditïérentes sortes, tels 



' ^"'Si^ '■.'^S'-^'^ 



L'ile Je Palme \iic S 20 kiloiiiilre» ilc Jisl.mce. — D'après le père Feiiilléc. 

que pins et dragonniers portant sang-de-dragon (-), et d'autres arbres portant un lait très-utile en mé- 
(lecine et des fruits de diverses sortes. Il y court de bonnes rivières ; les terres y sont bonnes pour tons 
les labourages et bien garnies d'herbages (''). Le pays est fort et bien peuplé de gens ; car il n'a pas été 
l'onlé comme ont été les autres pays (*). Les gens sont beau,x {^) et ne vivent que de chair ("). C'est le plus 
délectable pays que nous ayons trouvé dans les iles de par ici; mais il est bien à l'écart, car c'est l'ile la 

i distiller une assez grande abondance d'eau pour donner à boire à loute l'ile ; merveilleuse fontaine par laquelle la nature 
remédie à la sécheresse du sol, et pourvoit aux besoins des habitants. » 

M. le docteur Roulin, qui a publié une notice intéressante sur cet arbre merveilleux, pense que c'était un Lauriis fœtcns. 
L'arbre saint fui renversé par un ouragan dans les premières années du dix-septième siècle. Le phénomène qui émerveillait 
nos ancêtres nous est maintenant clairement expliqué : les arbres agissent comme de véritables alambics en distillanl, par 
leur action réfrigérante, les vapeurs contenues dans l'air. Les modernes babilanls de l'ile de Fer renouvellent de nos jours le 
miracle de l'arbre saint. Dans les lieux éloignés des hères, les pâtres se procurent de l'eau potable en creusant des trous 
sur les troncs de certains arbres ; les vapeurs de la rosée et des brouillards ne tardent pas .i les remplir. 

(') La Sabiiiosa, l'une des deux sources qui se trouvent dans l'ile, est celle qu'ont désignée nos auteurs. L'eau en est 
presque chaude, l'odeur est sulfureuse et la saveur piquante. Les habilans en font usage contre les obstructions. 

(-) Voy., p. 2'3, la gravure représentant le Dragonnier. 

(') « Les côtes de Palma sont très-fertiles et produisent en abondance tout ce qu'on trouve dans le reste de l'archipel. 
Les légumes y sont très-bons, et la vigne y réussit à merveille. » (Bory Saint-Vincent, Essai sur les îles Fortunées.) 

(*) Les Haouarythes , tribu qui formait l'ancienne population de l'ile , résistèrent à toutes les invasions jusqu'à la fin du 
quinzième siècle. 

« Ils étaient tous gens de cœur, dit Viera dans ses Noiieias, et les femmes pahnaises, douées la plupart d'un courage 
viril, s'élevaient au rang des hommes par leur force et leur audace. » 

Mayantigo, un de leurs guerriers, reçoit en combattant une blessure grave, et bientôt la gangrène attaque son bras fra- 
cassé. Il s'arme alors de son ia/iague, espèce de tranchet d'obsidienne, et opère lui-même la désarticulation du coude. 

(') Us étaient grands et robustes de corps ; leurs visages n'avaient rien de disgracieux , les traits en étaient réguliers , et 
le prince Mayantigo fut appelé, dit-on, morceau du ciel, à cause de sa belle physionomie. Quant à la couleur de leur teint, 
il paraîtrait qu'elle était généralement assez blanche; l'un de leurs princes avait été surnommé A^uquatié, qui signifiait le 
Brun, sans doute pour le distinguer des autres. (Voy., plus loin, une gravure et une noie au chapitre Lxxxiv.) 

(°) « Ils avaient cependant utilisé la semence d'une espèce de chénopodée qu'ils appelaient amaganle, et qu'ils faisaient 
bouillir dans du lait. Us se seiTaient, pour manger celte pâte liquide, d'un goupillon nommé aguamante, qu'ils fabriquaient 
avec des racines de mauve réduites en filaments par la macération. » (Viera.) 



PALMA ET GOMÉRE. 



45 



plus éloignée de la terre ferme. Toutefois, il n'y a du cap de Bugeder, qui est terre ferme des Sarra- 
sins, que cent lieues françaises. Et, de plus, c'est une île dont l'air est fort bon , où l'on est rare.aicnt 
malade et où les gens vivent longuement. 



Chapitre LXVII. — De l'ile Gomèrc. 



L'Ile de Gomère, qui est à quatorze lieues en deçà (de l'île de Palme), est une île très-forte, en forme 
de trèfle. Le pays est bien baut et assez uni, mais les baricaves (') y sont merveilleusement grandes et 



L'ilo de Gomèrc. 



profondes ('). Le pays est babité par un peu|ile nombreux qui, de tous les autres pays de par ici, parle 
le plus étrange langage : ils parlent des lèvres, comme s'ils étaient sans langue; et ou dit par ici qu'un 
grand prince les fil mettre là en exil et leur fit tailler leurs langues ; et, d'après leur manière de parler, 




L'ilc do Gomèrc vue de Tilc de Fer. 



on pourrait le croire. Le pays est garni de dragonniers, d'une assez grande quantité d'autres arbres, 
de menu bétail (') et de beaucoup d'autres cboses étranges qui seraient trop longues à raconter. 



(') Fonilrièrcs. 

(•) « Cnll« ile est trés-ferlile, Irès-boisde, pourvue de sources limpides et du meilleur port de l'arcliipeK L'inli!rieur du 
pays est en gcînéral Iri's-monlueux; (oui le sol intérieur est fendu par des ravins d'une profondeur extraordinaire, et, biiu 
que sa conslilulion géolngi(|ue soit de nature volcanique, comme celle des lies voisines, on n'y remarque aucune trace 
d'éruption moderne. » (llist. nal. des Canaries.) 

{') Les Comérites possédaient de nombreux troupeaux; l'ile abondait en gras pi'iturages, qu'arrosaient une rauUilude 
de torrents, De superbes forêts ombrageaient les montagnes, et les palmiers croissaient en foule dans leurs riantes vallées. 
La liqueur fcrmenlée connue sous le nom de miel de Patina, que les paysans de la Gomèrc tirent encore aujourd'hui de la 
sévc du dattier, était tr6s-estimée des primitifs habitants. 



VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE EÉTIIENCOURT. 



CiHPiTr.E LXVIII. — De l'ilc d'Enfer ou Ténûriflc, 




Vne du pic de Tejde, dans l'ile de Ténéiiffe ('). 

L'île d'Enfer, qui s'appelle Tonerps, est en forme de lierse, presque comme la Grande-Canarie {-). 
Elle est grande environ de dix -huit lieues françaises sur dix de large; et, dans la meilleure partie, il y 
a une grande montagne, la plus haute qui soit dans toutes les îles Canariennes, et la patte de la mon- 
tagne s'étend de tous côtés dans la plus grande partie de toute l'île. Tout autour sont les baricaves 
garnies de grands bocages et de belles fontaines courantes, de dragonniers et de beaucoup d'autres 



(') Le Teyde, ou pic de Ténérifte, un des plus grands cônes volc.iniq^ues connus, occupe le centre d'un plateau dont la 
base a plus de 10 lieues de tour, et lance sa pointe à plus de 1 900 loiscs au-dessus de l'Océan. Le cratère qui occupe le 
sommet du pic n'est plus aujourd'hui qu'une solfatare d'environ 300 pieds de diamètre et 100 pieds de profondeur. Ce cha- 
piteau volcanique a près de 500 pieds de haut et repose sur ime ceinture de lave qui s'est épanchée en larges coulées le long 
des pentes du cône. 

» Nos regards plongeaient sur le vaste Océan d'une hauteur de 11 430 pieds; la section du globe que nous pouvions 
embrasser d'un coup d'œil mesurait un diamètre de plus de 100 lieues, car nous apercerions Lancerole au bout de l'horizon, 
à la distance de 160 milles; puis Forlavenlure, qui s'allongeait vers la Grande-Canarie; à l'occident, l'ombre du Teyde 
s'étendanl jusque sur la Gomèrc en immense triangle, et un peu plus loin, Palnia et l'île de Fer nous montraient leurs cimes 
escarpées. Ainsi, tout l'archipel Canarien était là réuni comme sur un plan en relief, et, sous nos pieds, Ténériffe, avec ses 
groupes de montagnes et ses profondes vallées. « (liist. nat. des Canaries.) 

(') La forme de Ténériffe est Irès-irrégulière ; l'île s'étend du nord-est au sud-ouest sur une ligne de 21 lieues de côte, 
et n'en a guère plus de 12 sur sa plus grande largeur; la totalité de sa surface occupe un circuit d'environ 5i lieues. La 



L'ILE D'ENFER OU TENERIFFE. 



47 




Vue de 1.1 forci d'Agua-Garcia, dani l'ilc da TcHcrilTe (i). — D'aiiiùs l' Allas de 17/is(o/.i'i; naturcUe des Canaries. 



pnrlic qui se prolonge vers le noril-cst est la plus (!troUc, et a moins de -i lieues d'un cùtii à l'autre; elle offre de chaque 
l)ord de hautes falaises et de profondes anfracluosités au déhouchi; des vallées côliéres. Du centre de l'ilc sé\i\c. un pic 
giganlcsquc dont le sommet pyramidal apparaît au-dessus des images ; des montagnes secondaires se groupent aulour de sa 
hase, tandis qu'à l'orient et ,i l'occident deux chaînes de sonmdlés prolongent leurs contre-forts vers la côte, et lancent sur 
l'Océan deux promontoires escarpés, le cap Teno et celui i'Anaga. » (llist. nal. des Canaries.) 

(') La forêt d'Agua-Garcia est siluéc dans la région du «rd-cst de TénérilTe, à peu prés à nii-chcniin de Matanza à la 
Laguna. « Elle est traversée, dit Dumont d'Urville, par un ruisseau limpide qui coule avec un doux murmure au travers des 
iiasalles, et de jolis sentiers bien percés en font une promenade délicieuse. De superbes lauriers des Indes, des Ilex et des 
Vibiiriwm en forment la base, tandis que d'énormes bruyères de quarante à cinquante pieds de hauteur en forment la 
liMérc. Par le ton général, l'aspect et la forme des végétaux, et surtout des fougères, celte forêt rappelle parfailemcJit celles 
des îles de l'océan l'aciliquc, de la Nouvelle-lîuinée, et surtout d'Ualan. » ( Voijmje ik IWrtrulolie. ) 



.18 VOYAGEURS MODER-NES. — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

arbres de différentes sortes et formes. Le pays est très-bon poiu- toutes les cultures; un peuple bien 

nombreux y habite , le plus hardi de tous les autres peuples qui habitent dans les iles. Jamais il ne fut 




Proni Je nie de Ténériffe. 



traqué ni mené en servage, comme les autres ('). Ce pays se trouve prés de Gomére, à six lieues vers 
le midi, et, de l'autre côté, à quatre lieues au nord de la Grande-Canarie. On dit que c'est une des 
bonnes îles de par ici. 



CH.4Piir,E LXIX. — De la Gi'aade-Canarie et des gens qui y sont. 



La Grande-Canarie contient vingt lieues de long et douze de large; elle est en forme de herse. On 
compte douze lieues de la Grande-Canarie à l'île d'Erbanie ; c'est la plus renommée de toutes les autres 
îles (-). Les montagnes y sont grandes et merveilleuses du côté du raidi, et, vers le nord, le pays est 
assez uni et bon pour le labourage. C'est un pays garni de grands bois de pins et de sapins, de dra- 
gonniers, d'oliviers, de figuiers, de palmiers portant des dattes et de beaucoup d'autres arbres portant 
des fruits de diverses sortes. Les gens qui y habitent sont un grand peuple, et se disent gentilshommes, 
sans ceux d'autre condition ('). Us ont du froment, des lèves et des blés de toutes sortes ; tout y croit. Ils 
sont grands pêcheurs de poissons (*) et font les nœuds merveilleusement bien. Ils vont tout nus, si ce n'est 
qu'ils portent des braies en feuilles de palmiers {=). La plupart d'entre eux portent des devises de diverses 
manières entaillées sur leur chair, suivant la plaisance de chacun; et ils portent leurs cheveux liés par 
derrière en forme de tresses. Ce sont de belles gens et bien formés , et leurs femmes sont bien belles 

(') Les Guanclies de Ttjuériffe (nom donné à la race primitive) sont, de tous les Canariens, ceux qui ont le plus long- 
temps résisté à la conquête. Ce fui seulement en 1-496 que, vaincus par les Espagnols, ils perdirent leur indépendance. 
L'avantage du lieu, pour engager l'action, était ce qu'ils recheichaient le plus. Ingénieux en stratagèmes, ils disposaient 
leurs embuscades, se divisaient en plusieurs bandes pour tomber sur l'ennemi à un signal convenu. En temps de guerre, les 
tribus confédérées se communiquaient les avis au moyen de feux qu'elles allumaient au sommet des montagnes, et des 
vedettes, placées de loin en loin, s'avertissaient par des sifflements qui se faisaient entendre à une grande distance. Les 
prisonniers étaient toujours respectés, et chaque parti les échangeait contre ceux du sien qui avaient eu le même sort. 

(') La Grande-Canarie est située à di\ ou douze lieues des cotes orientales de Ténériffe ; l'isthme de Guanartéme l'unit à 
la presqu'île de Ylsletla. Sans ce petit appendice qui la prolonge au nord-est, sa forme serait presque ronde. L'ile entière, 
jomte ainsi à son îlot, embrasse une circonférence d'environ quarante lieues. 

(=) Voy. la note i de la p. 26. 

(*) Viera cite deux sortes de pèche qui étaient usitées aux Canaries. La pèche au flambeau, d'abord, était faite la nuit, 
sur le rivage. Les pêcheurs entraient dans l'eau avec des torches enflanmiées , et avec des dards ils harponnaient les pois- 
sons qu'attirail la lumière. La seconde pèche, dite .à la tabiOba, consistait à empoisonner avec du suc d'euphorbe (Euphorbia 
piscatoha) les flaques d'eau que la mer laisse à la marée basse dans les anfractuosités de la côte. Le poisson, étourdi par 
le suc caustique de celle plante,- se laissait prendre facilement. 

(') Le costume des chefs se distinguait des autres. Nicosolo da Recco, parlant ues prisonniers qui furent amenés à Lis- 
bonne, s'exprime en ces termes : « Le tablier du chef est de feuilles de palmier, tandis que les autres le portent en jonc 
peint en jaune et en rouge. » 



LA GliA.XDE-CANAliiK. 



FOr.TAVEMLKl'. 



4'J 



cl s'afi'iiblent de peaux pour couvrir partie de leur corps. Us sont bien fournis de bétes, à savoir de 
pourceaux, de cbévres et de brebis, et de cbiens sauvages qui ressemblent à des loups, mais qui sont 
petits (')• 

M. de Bctlif ncourt et Gadil'cr, et plusieurs autres de sa compagnie, y ont été, tant pour voir leurs lia- 
bitudes et leur gouvernement, aviser les descentes et les entrées qui sont bonnes el sans danger, qu'afin 
de donner ordre pour que l'on sonde et mesure les ports et les côtes de la terre, partout où un navire 
peut approcber. A une demi-lieue de la mer, du côt(5 du nord-est, sont deux villes, à deux lieues l'une 
de l'antre, l'une nommée TelJe et l'autre Argoiiès, assises sur des ruisseaux courants. Et à vingt- 
cinq milles de là, du côté du sud-est, il y a sur la mer une autre ville en très-bon lieu pour être for- 
tiliée, d'un côté par la mer qui vient y battre, et qui a, de l'autre côté, un ruisseau d'eau douce. Elle 
se nomiiie Anjiiicguij (-), et on y pourrait fiiire un très-bon port pour les petits navires, malgré le danger 
ipù en résulterait ppur la forteresse. 11 ne faut point dire que ce ne soit une fort bonne île pleine de tous 




Cens do la Craiide-Canaric ('). — Minialuro rlci manuscrit original (quinziiime sii^cle;. 

biens : les blés y viennent deux fois l'an, sans nul amendement; et l'on no saurait trop malaisément 
labourer la terre qu'il n'y vienne plus de biens qu'on ne saurait dire 



CirAPiTnp, LXX. — Do l'ilc de Forlavcnlure ou Ei-banie, et do ses doux rois. 



L'ilc de ['"ortaventure , ipie nous appelons Erhaitn' , (■(miinc font ceux de la C.rande-Canaiie, est à 
douze lieues en deçà, du rôté du nord-est. Elle conlient environ dix-sept lieues de long et huit de 



(') D'apri's un fragment do la lehition du kjI .lulia, IMuio liiit ilnivcr le miui d.' Canal ni dos t:\m\i iiuuiljionx quo los 
explorateurs niaurilaniens avaient trouvés dans l'ile. 

(') Voy. la noie 3 de la p. 40. 

(') Les li.diilanls de la Grandc-Canarie se servaient d'une liaclie en jaspe vcrd;Ure ipd porlait une poiiile à l'oppos(' du 
Irancliant, el resçeniblail assez à celle des anciens Gauluis. 



50 VOYAGKUHS MODERNbS. — .]E.V.\ DE BÉTUEXCOLUT. 

large; mais il y a tel point où elle n'est large que d'une lieue d'une mer à l'autre. Là le pays est sa- 
blonneux, et il y a un grand nuu- de pierre qui traverse tout le pays d'iui côté à l'autre. Le pays est 




Habitation des anciens Canariens {*). — D'après Barker-Wcbb et Sabio Berlbelot. 

formé de plaines et de montagnes, et l'on peut clievaucher d'un bout à l'autre ('). On y trouve, à quatre 
ou cinq lieues, des ruisseaux ctmrants d'eau douce, sur lesquels des moulins pourraient moudre, et il 
y a sur ces ruisseaux de grands bocages de bois qui s'appellent tarhais, qui portent une goiume de sel 
bel et blanc; mais ce n'est point un bois dont on puisse taire de bon ouvrage, car il est tortu et 
ressemble à la bruyère par la feuille. Le pays est abondamment garni d'un autre bois qui porte un lait 
de grande vertu en luédecine comme baume, et d'autres arbres de merveilleuse beauté, qui portent plus 
de lait que ne font les autres arbres, et sont anguleux sur plusieurs faces : sur chaque face, il y a un 
rang d'épines en manière de ronces; les branches sont grosses comme le bi'as d'un homme, et quand 
on les coupe, elles sont toute:; pleines de lait de merveilleuse vertu (^). Il y a une grande abondance 
d'autres bois, comme de palmiers portant dattes, d'oliviers et de mastiquers. Il y croit une graine qu'on 
appelle orsolle(*), qui vaut beaucoup; elle sert à teindre le drap ou d'autres choses, et c'est la meilleure 
graine que l'on puisse trouver en nul pays pour cet usage. Si cette île est une fois conquise et mise à la 
foi chrétienne, celte graine sera d'un grand rapport au seigneur du pays (^). 

Le pays n'est pas fort peuplé de gens, mais ceux qui s'y trouvent sont de grande stature. 11 est très- 
difficile de les prendre vifs, et ils sont de luœurs telles, que si quelqu'un d'eux a été pris par les chré- 
tiens et qu'il retourne vers eux, ils le tuent sans nul remède. Ils ont grande foison de villages et se logent 
plus ensemble que ne font ceux de l'ile Lancelot. Ils ne mangent point de sel, ne vivent que de chah-, eu 



(') Ils fxjnslruisaient leuis maisons en picrrre, sans ciment; l'entrée en était si étroite qu'un homme n'y passait qu'avec 
peine, en se courbant. Ces maisons étaient en partie souterraines; de là le-nom de casas handas que l'on donne aujourd'hui 
à celles qui existent encore. » (Galindo.) 

(') Le sol de Fortavenlure est beaucoup moins accidenté que celui des autres îles ; les plus hautes montagnes atteignent 
à peine 500 mètres d'élévation. La chaîne qu'elles forment parcourt la grande terre de Maxorata dans toute sa longueur. 

(') VEuphorbia Canariensis. « Cet euphorbe croit, dans les îles Canaries, sur les rochers arides et sur les grèves des 
bords de la mer. Si l'on fait une incision à l'écorce de cette plante, il en sort un suc laiteux et acre qui est un poison très- 
violent; mais si l'on perce l'écorce, la partie ligneuse, et la moelle, qui est fort grosse, une eau saine et rafraîchissante en 
jaillit.» (Barker-Webb et Sabin Berthelot, Hist. nat. des Canaries.) 

(') Voy. p. 2i. Cl L'orseille croît ordinairement sur les parois des rochers. Les dangers auxquels s'exposent nos badi- 
geonneurs ne sont rien en comparaison de ceux que courent ceux qui récoltent l'orseille. La corde des orseilleurs est sans 
noeuds; leurs j^imbcs ne sont retenues par aucun crochet, une seule planchette les maintient en équilibre; assis sur ce frêle 
souUen, les élans qu'ils se donnent en appuyant les pieds contre les berges les font voltiger de dioite et de gauche. C'est 
par ce moyen qu'ils s'accrochent aux saillies du roc ; un petit bâton recourbé les retient devant les endroits qu'ils veulent 
explorer. Lorsque les accidents de la montagne rendent inutile le secours de la corde, ils se servent de la lance des Guanclics, 
saisissent d'un coup d'oeil leur point d'appui, et franchissent tous les ressauts. » (Hist. nat. des Canaries.) 

C) Francisco Escolar évalue la récolte annuelle de Porseille, dans Fortavenlure, à 390 quintaux. 



MŒURS, RELIGION. — L'ILE LANCEROTE. 



51 



font une grande provision sans la saler, la pendent dans leurs antieux('), la l'ont sécher jusqu'à ce qu'elle 
soit bien fanée, et puis la mangent. Cette chair est de beaucoup plus savoureuse et de meilleure qualité 






Pelite Cruche en lerrc rouvre ; — Collier ou Br.ncelet composé de grains cylindriques en terre culle ; — Poinçon en os ( trouvés dans 
un lomljoau, à Fortavenlure) p). — D'opris liarkcr-Webl) et Sabiji Berllielot, Bory de Saint-Vincent, etc. 

que celle des pays de France, sans nulle comparaison. Les maisons sentent très-mauvais, à cause des 
chairs qui y sont pendues. Ils sont bien approvisionnés de suif et le mangent aussi savoureusement 
comme nous le pain. Ils sont bien approvisionnés de fromages qui sont souverainement bons, les meil- 
leurs que l'on fasse dans celte contrée. Ces fromages ne sont faits que de lait de chèvres, dont le pays est 
beaucoup plus peuplé que nulle des autres îles; on en pourrait prendre chaque année soixante mille et 
mettre à profil les cuirs et les graisses, dont chaque béte rend bien de trente à quarante livres; c'est 
merveilleux de voir la quantité de graisse qu'elles rendent, et que la chair est si bonne et meilleure de 
beaucoup que celle de France. 

Il n'y a point de bon port pour hiverner les gros navires ; mais, pour les petits navires, il y en a de 
très-bons. Dans tout le pays de plaine, on pourrait faire des puits pour avoir de l'eau douce, pour arro- 
ser les jardins et faire ce qu'on voudrait. Il y a de bonnes veines de terre pour la culture. Les habitants 
ont l'entendement dur, sont très-fermes en leur foi et ont des temples où ils font leurs sacrifices ('). 
C'est l'île la plus proche de la terre des Sarrasins, car il n'y a que douze lieues françaises de là au cap 
de Bugeder, qui est sur le continent d'Afrique. 



(') Maisons. 

(•) « Une parlic des ustensiles des habitants primitifs consistaient en vases d'argile ou de bois dur, en aiguilles et liame- 
fons d'os ou d'c'pine de poisson cl de cordes de boyaux. Ils savaient mouler aussi de petits grains cylindriques en terre 
cuite, d'une couleur brune, rouge.'itre, qu'ils perçaient d'un trou |iour les enfiler ensemble et en faire des rollicrs. » (Viora.) 

(•) «11 exislail;iFort.avenluredegrands (idinces de pierre destinés au culle. Ces temples, qu'on appelait efequenes. (îlaienl 
circulair'S : deux murs conrenlriqnes formaient une double enceinte, dont l'entrée principale n'avait gU'Te plus de 1 irgeur 
que celle des habitations orilinaires. C'était dans ces toniples, silués pour la plupart sur le sommet des montagnes, qu'ils 



VOYAGEUllS MODi;ii>;i:s 



.]|-:.\.\ DE liETHE.XC.urnT. 



CiUPiTr.E LXXI. — Des îles Lanccroîe et de Loupe?, 



L'ile Lancerote est à quatre lieues de l'île de Forlaventure , du cûté du nord nord-est ; entre elles 
deux est l'ile de Loupes, qui est dépeuplée, est presque ronde, ne contient qu'une lieue de Inng et autant 
de large, et se trouve à un quart de lieue de 
Foi'taveuture, et d'autre part à trois lieues de 

l'ile Lanrerote. Du côté d'Erbanie (') est un *^tï 

Irés-bon port pour les galères; là viennent :^ • 

tant de loups marins que c'est merveille, et /^: ^' '^At2x, 

on pourrait avoir, chaque année, des peaux et ' -■ -"^ -■ ^" '■ 

des graisses pour cinq cents doubles ou plus. X_ 

Et quant à l'île Lancerote, qui s'appelle en 't-CJ" 

leur langage Tite-Roi-Gatra, elle est de la 
grandem- et de la foçon de l'île de Rhodes. Il 
y a grande foison de villages et de belles mai- 
sons. Elle était très-peiipléc de gens; mais 
les Espagnols et antres corsaires de mer les 
ont maintes fois pris et menés en servage, de 
sorte qu'ils sont dcmenrés peu de gens. Quand 
M. de Réthencourt y arriva, ils n'étaient en- 
viron que trois cents personnes, qu'il conquit 
à grand'peine et à grand travail, etqni, parla 
grâce de Dieu, ont été baptisés. 

Du côté de l'île Gracieuse , le pays et l'en- 
trée sont si forts que nul n'y pourrait entrer par 
liirce; et de l'autre côté, vers la Guinée, qui 

est un pays de terre ferme occupé par les Sarrasins, le pays est assez uni ; il n'y a, eu l'ait de bois, que 
de petits buissons pour brûler et une sorte de bois appelé hijijiièrcs, dont tout le pays est garni d'nu bout 
à l'autre, et qui porte un lait de grande vertu en médecine. Il y a grande foison de fontaines et de 
citernes, de pâturages et de bonnes terres à cultiver, il y croît grande quantité d'orge, dont on fait de 
très-bon pain. Le pays est bien garni de sel. Les habitants sont belles gens; les hommes vont tout nus, 
sauf un manteau qui les couvre par derrière jusqu'au jarret, et n'ont point honte de leur nudité. Les 
femmes, belles et honnêtes, sont vêtues de grandes houppelandes de cuir traînant jusqu'il* terre ; la 
plus grande partie d'elles ont trois maris. Les femmes portent beaucoup d'enfants, elles n'ont point de 
lait en leurs mamelles, mais allaitent leurs enfants à la bouche; et pour cela, elles ont les lèvres de 
dessous plus longues que celles de dessus, ce qui est chose laide à voir. L'ile Lancerote est une île 




M.iiiliii il liras (^1.. — D'après Barkcr-VVdjb cl Saliiii Berlliclol. 



déposaient des oITrandcs de beurre et faisaient des lilialions avec du lait de clièvrc en l'Iionneur d'une divinilt! proleclrice à 
laquelle ils adressaient leurs prières, en élevant les mains vers le ciel. Des prêtresses, dont les myslcricuses révélations 
entretenaient leur crédulité, exerçaient chez eux une grande influence. L'histoire a conservé les noms de deux de ces femmes 
devineresses, Tibabrin et Tamonanio, sa fille, qui prédisaient l'avenir, apaisaient les dissensions et présidaient aux céré- 
monies religieuses. » (Vicra.) 

(') Avant l'arrivée de Bélhencourl, l'ile de Forlaventure était déjà connue sous le nom d'Herhanie. .\hrcu Galindo suppose 
que ce mot avait été donné à l'ile par les Européens à cause des herbages qui couvraient loule l'ile. 

(') «Les anciens habitants de Lancerote et de Forlavenlurc réduisaient le grain en farine après l'avoir torréfié; deux pe- 
lilcs pierres volcaniques, raboteuses et taillées en forme de meule, leur servaient de moulin à bras. Ils faisaient tourner celle 
de dessus avec un bâton, dont ils assujellissaient une des extrémités sur la meule, tandis que l'autre bout se mouvail dans 
une planchette percée d'un Irou et maintenue contre le mur. Ils pétrissaient ensuite la farine avec de l'eau ou du lait, quel- 
quefois avec du miel, dans des vases d'argile cuite, CeUc espèce de po/en/n, qu'ils appelaient i/o/îo, était en usage dans toutes 
les iles. » ( G.ilindo. ) 



RETOUR DE BETHENCOURT. — REPRISE DES HOSTILITES. 53 

fort plaisante et bonne , et il y pent arriver bcanrniip de marchandises , car il y a spécialement deux 
ports bons et aisés. 11 y croît de l'orseille, qni est une marchandise très-rccherrhée et d'un grand profit (M. 
-Nous laisserons celte matière et parlerons de M. de Bétliencourf, qui est au royaume de Caslille, prés 
du roi du pays. 



CiMriTRE LXXII. — : Comment M. de Bétliencourt prit congé du roi d'Espagne et revint aiu iles. 

Quand M. de Rétbeneourt en eut fini avec messirc Gadifer, il reçut du roi de Castille des lettres de 
l'hommage qu'il avait fait des îles Canaries, et il prit congé dudit roi pour s'en retourner aux iles, car il 
en était besoin. Ledit Gadifer avait laissé son bâtard et quelques autres avec lui; pour cette cause, ledit 
sieur de Béthencourt désirait retourner le plus tôt qu'il pourrait. 11 ne serait pas allé en Castille, si ce 
n'eût été qu'il craignait que messire Gadifer entreprît sur lui, et qu'il eiit rapporté au roi de Castille 
quelque chose dont il n'cftt pas été content, non pas qu'on piU dire qu'il eût mal servi; mais, comme 
j'ai dit ci-devant, il désirait avoir ses lettres toutes faites, grossoyées et scellées. Le roi lui avait aupa- 
ravant baillé et fait bailler des lettres , mais elles n'étaient pas comme les dernières. Le roi lui donna 
plein pouvoir de battre monnaie au pays , et il lui donna le cinquième denier des marchandises qni 
viendraient desdites îles en Espagne. Les lettres furent passées devant un tabellion nommé Sariche, 
demeurant à Séville. En ladite ville de Séville on trouvera tout le fait et le gouvernement dudit de 
r.éihencourt. Et outre que le roi était fort content de lui, plusieurs bourgeois de Séville l'aimaient 
fort et lui firent maintes gracieusetés, telles qu'armures, vivres, or et argent, dont il avait grand besoin. 
Il était fort bien connu dans ladite ville et fort aimé. 

Ledit seigneur de Béthencourt prit congé du roi et s'en retourna aux iles tout joyeux, connue un 
homme à qui il semble que sa besogne a été bien faite, et il arriva à l'île de Fortaventure, où il fut reçu 
de ses gens bien joyeusement, comme vous oui'rez ci-après plus pleinement. 



CiiA?iTr;E lAMII. — Comment Béthencourt arrive en l'ils de Fortaventure, sa réception 
et ce qui lui arriva ensuite. 



Or M. de Béthencourt est arrive en l'île d'Erbanie nommée Fortaventure, et a trouvé Annibal, bAtard 
lie messire Gadifer, lequel vint au-devant de lui faire la révérence, et ledit seigneur le reçut honnête- 
ment. « Monsieur, dit .\nnibal, qu'est devenu monsieur mon maître? » Ce dit M. de Béthencourt : « Il 
s'en est allé en France, en son pays. — Adonc, dit Annibal, je voudrais bien que je fusse avec lui. » Ce 
(lit ledit sieur de Béthencourt : « Je vous y mènerai, s'il plaît à Dieu, mais quand j'aurai fait mon entre- 
prise. — Je suis fort ébahi, dit Annibal, comment il nous a laissés sans nous envoyer quelque nou- 
velle. — Je pense, dit M. de Béthencoi?rt , qu'il vous aura écrit par mon poursuivant. » Et aussi 
lavait-il fait. 

Ledit seigneur arriva en une forteresse nommée Richeroque, laquelle il avait fait faire, et il trouva une 
partie de ses gens en cette place. Il en était sorti quinze de la place en ce jour, et ils étaient allés courir 
sur leurs ennemis. Et leurs ennemis canariens vinrent sur eux (-), leur coururent sus vigoureusement, 
en tuèrent incontinent six, et les autres, moult battus et froissés, se retirèrent dans la forteresse. Alors 
ledit Béthencourt y mit remède bientèt. Or il v avait wv^ autre forteresse oi'i se tenait une partie de la 



(') Voy. la noie 1, p â:). 

(•) • Us naturels de Forlavenliire étaient des hommes bien co/islilués, fui Is cl couiagcux ; ceux qui liabilaienl la région 
scplcnlrionale de l'Ile, connue sous le nom de Maxorala, se distinguaient par leur haute stalurc. Ils pouvaient franchir, p.ir 
hnnds sucnssifs, trois lances placées parallélenienl à liaiilunr d'Iiouime et i\ difnirenles distances. Le ravin le plus escarpé 
n'arrélail pas la fougue du hcrijei guanclie, qui s'élançail du haut de la monLe^ne pour atteindre le jeune chevreau . » ( Gilindu. ) 



54 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

compagnie où était Annibal, et ladite forteresse se nomme Baltarhays. M. de Bétbencourt partit avec sa 
compagnie et laissa Richeroque dépourvu, afin d'avoir plus de gens pour venir à Baltarhays. Incontinent 
qu'il lut parti, les Canariens vinrent rompre et détruire Richeroque ('), et s'en allèrent au port dit Gardins, 
à une lieue prés de là, où étaient les vivres de M. de Béthencourt. Ils brûlèrent une chapelle qui y était, 
s'emparèrent des approvisionnements, à savoir force fer et canons, rompirent les coffres et les ton- 
neaux, prirent et détruisirent tout ce qui était là. M. de Béthencourt assembla tout autant qu'il put 
trouver de gens en ladite île, car il y en avait en l'île Lancerote qui n'y pouvaient être. Le bon seigneur 
se mit en campagne, et ils ont eu alfaire avec leurs ennemis plusieurs fois, et toujours ont eu la vic- 
toire, et spécialement en deux journées, dans lesquelles ont été tués plusieurs Canariens. Ceux qu'ils 
ont pu prendre vifs, ils les ont fait passer en l'île Lancerote, avec leur roi, qui était demeuré avec eux, 
ilepuis que iM. de Béthencourt et Gadifer partirent delà, afin qu'il fît cultiver et rouvrir les fontaines et 
les citernes que M. de Béthencourt avait fait détruire pour certaine cause par Gadifer et la compagnie, 
durant la guerre d'entre eux, avant qu'd eût conquis le pays. Et en ces endroits il y a tant de bétail, tant 
privé que sauvage, qu'il est de nécessité qu'elles soient ouvertes, car autrement les bêtes ne pourraient 
vivre. Et ledit roi a mandé à M. de Béthencourt qu'on lui envoie du drap pour vêtements et de l'artil- 
lerie , car tous les habitants de l'île Lancerote se mettent à être archers et gens de guerre , et se sont 
très-vaillamment mamtenus avec les chrétiens contre ceux d'Erbanie, et le font encore de jour en jour ; 
et plusieurs d'entre eux sont morts en la guerre, en combattant et aidant les nôtres. Et ceux d'Erbanie, 
pour mieux soutenir leur guerre contre eux cette saison , ont mis ensemble tous les hommes au-dessus 
de dix-huit ans. Et il appert bien qu'ils ont eu guerre entre eux, car ils ont les plus forts châteaux que 
l'on puisse trouver nulle part. Ils les ont abandonnés et ne s'y retirent plus, de crainte qu'ils ne soient 
enclos; car ils ne vivent que de chair, et si on les enclosait en leurs forteresses, ils ne pourraient vivre, 
car ils ne salent point leurs chairs, ce qui fait qu'elles ne pourraient durer longtemps. Ce n'est pas mer- 
veille si entre nous, qui sonnnes une grande multitude de peuple en terre ferme et en grande étendue 
de pays, nous faisons guerre l'un contre l'autre, puisque ceux qui sont ainsi enfermés dans les îles de 
mer guerroient et s'occient l'un l'autre. Mais Dieu souffre toutes ces choses afin qu'en nos tribulations 
nous puissions avoir vraie connaissance de lui; car plus nous aurons d'adversités en ce monde, plus 
nous devons nous humilier devant lui. De ce qui est dit ci-dessus de la mort des gens de M. de Béthen- 
court, le fait arriva le septième jour d'octobre 1404. 



Chapitre LXXIV. — Comment ledit sieur de Béthencourt fit rétablir le château de Richeroque, 
et de SCS combats contre les Canariens. 



Après cela, le premier jour de novembre suivant, M. de Béthencourt revint à Richeroque et le fit 
remettre en état. Il envoya quérir grande quantité de ses gens en l'ile Lancerote, tant de ceux du pays 
que d'autres, lesquels vinrent vers lui. Et puis il envoya Jean le Courtois, Guillaume d'Andrac, ceux de 
Lancelot et plusieurs antres, pour écouter et pour voir s'il viendrait rien sur eux. Ils s'en allaient 
péchant à la ligne, quand vinrent sur nos gens soixante Canariens qui leur coururent sus. Nos gens se 
défendirent si bien et si vigoureusement, qu'ils s'en vinrent à l'hôtel, qui était à deux lieues françaises 
de là, toujours combattant avec leurs ennemis, sans perdre aucun des leurs. Mais s'ils n'eussent été 
assez bien approvisionnés de traits, ils ne s'en fussent jamais retournés sans perte. Et le troisième jour 
suivant, quelques-uns de la compagnie étaient allés avec ceux de l'ile Lancelot, les mieux armés qu'ils 
purent trouver: ils se rencontrèrent avec leurs ennemis qui leur coururent sus, et combattirent longue- 

(') l^e district d'Oliva, le plus septentrional de l'ile, comprend dix hameaux, au nombre desquels est celui de Richeroque, 
où l'on voit les ruines du château de ce nom, que Béthencourt avait fait construire. 

Si CCS peuples eussent été unis et solidaires, ils auiaient pu opposer aux Européens une plus longue résistance , et peut- 
élre seraient-ils sortis vainqueurs de la lutte. Mais par suite de leur isolement et de leurs divisions, les Lancerolains aidèrent 
à soumettre les indigènes de Fortavcnture , comme plus tard ils furent employés les uns et les autres à l'asservissement de 
Canaric, et comme les habitants de cette dernière ile furent eux-mêmes les instruments de la conquête de TénérilTe. 



DÉMÊLÉS ENTRE LES CONQUÉRANTS. 55 

ment, mais à la (in cens d'Erljanie furent déconfits et mis en déroute. Item, tantôt après, Jean le Courtois 
et Annibal (bâtard de Gadifcr) partirent de Baltarhays. M. de Béthencourt était à Richeroque, où il le 
faisait rétablir. Lesdits Courtois et Annibal prirent des compagnons de l'île Lancelot et s'en allèrent 
à l'aventure. Ils vinrent à un village, où ils trouvèrent une partie des gens du pays assemblés, leur 
coururent sus, les combattirent bien àprement, en telle manière que leurs ennemis furent déconfits, et 
qu'il en nmurut sur la place dix, dont l'un était un géant de neuf pieds de long ('). M. de Béthencourt 
leur avait expressément défendu que nul ne l'occît, s'il était possible, et qu'ils le prissent vif; mais ils 
dirent qu'ils n'auraient pu autrement faire, car il était si fort et combattait si bien contre eux que, s'ils 
l'eussent épargné, ils étaient en aventure d'être tous déconfits et morts. Annibal et quelques-uns de la 
compagnie s'en retournèrent à l'hôtel bien battus et 'navrés, et ils ramenèrent avec eux mille chèvres 
à lait. 



CiiAPiTitE LXXV. — Diverses rencontres et combats contre les Canariens. 



En ce temps et auparavant ledit bâtard de Gadifer et quelques-uns de ses alliés portaient envie aux 
gens de M. de Béthencourt, par qui a été faite toute la conquête, le commencement et la fin, et malgré 
cela, s'ils eussent pu être les plus forts, ils auraient fait affront aux gens dudit sieur de Béthencourt. 
Mais quelque chose qu'on lui dit, il dissimulait toujours, parce qu'il avait besoin d'eux et parce qu'il 
était en pays étranger et ne voulait point qu'on leur fit nul déplaisir, sinon en cas de nécessité. Cepen- 
dant Jean le Courtois et des compagnons de la maison de mondit seigneur s'armèrent très-bien comme 
pour aller combattre contre leurs ennemis. Il était bien matin quand il vinrent; aussi pensait-on qu'ils 
allaient en embuscade ; car il n'y avait pas quatre jours que beaucoup de Canariens s'étaient embarqués 
pensant rencontrer quelques-uns des nôtres ; il n'y avait guère de temps qu'ils nous avaient bien battus, 
tellement qu'ils nous ont reiwoyés à l'hôtel, les têtes sanglantes et les bras et les jambes rompus de 
coups de pierres. Car ils n'ont point d'autres armes, et croyez qu'ils jettent et manient une pierre beau- 
coup mieux que ne fait un chrétien; il semble que ce soi^un carreau d'arbalète quand ils la jettent; et 
ils sont gens fort légers et courent comme des lièvres. Grâce à Dieu, quelque mal qu'ils nous fissent, 
ils n'eurent aucun des nôtres. Il advint, quelques jours après, que les enfants qui gardaient les bêtes 
trouvèrent les lieux où les Canariens avaient couché la nuit. Ils le vinrent dire où Annibal était logé, 
pendant qne ceux de Béthencourt tiraient de l'arc et de l'arbalète, et ils leur dirent comment ils avaient 
trouvé la trace des ennemis. Un nommé d'Andrac, qui avait servi Gadifer, demanda aux autres s'ils 
voulaient aller avec eux pour voir s'ils pourraient rencontrer les Canariens ; mais ils avaient d'autres 
desseins et n'y allèrent point. Six des compagnons de Gadifer y allèrent incontinent (car ils n'étaient pas 
plus nombreux, sinon deux autres qui restaient pour garder le logis où ils se tenaient), et ils allèrent 
de nuit, ayant chacun son arc en sa main, s'embusquer sur une montagne près de là où les Canariens 
avaient été l'autre nuit avant. Le lendemain matin d'Andrac, accompagné des compagnons de l'hôtel de 
mondit seigneur et de ceux de l'île Lancelot", partit pour aller les rejoindre, et ils avaient avec eux 
des chiens comme s'ils allaient se divertir en bas de l'île. Quand ils furent au pied de la montagne où 
était notre embuscade, ils avisèrent leurs ennemis qui les suivaient. Alors les nôtres envoyèrent un des 
compagnons pour dire à d'Anilrac de gagner la montagne, car les Canariens étaient en grand nombre. 
Ils montèrent en haut de la n\ontagnc, et les ennemis les côtoyaient comme s'ils les voulaient enclore. 
Alors nos gens descendirent à leur rencontre; un de nos compagnons se battit avec eux et abattit d'un 
coup d'épécun Canarien qui pensait le saisir entre ses bras. Les autres s'enfuirent quand ils virent si 
c'airemcnt nos gens réunis contre eux; ils se retirèrent aux montagnes et nos gens revinrent û l'hôtel. 

(') Abreu Galindo a paili' aussi du lonilwau il'un autre géant ilii Forlaventure bien plus grand; mais il y a évideinnicnl 
cvagi'ralion dans les dimonsiuiis iiu'il lui attribue. 



VOYAGEURS MODEIUNES. — JEAN DE BÉTUE.NCOUHT. 



Cii.U'iTr.E LXXVl. — Comment le sieur de Béthencourt envoya Jean le Courtois parler i Aunibal, 
qui était à Baltarliays. 



Ensuite, M. de Béthencourt envoya Jean le Courtois et quelques autres à la tour de Baltarliays (') parler 
à Annibal et à d'Andrac, serviteurs de Gadifer (car ils disaient beaucoup de paroles qui ne plaisaient 
point à mondit sieur), et il leur manda par ledit Courtois qu'ils tinssent le serment qu'ils devaient. Ils 
répondirent qu'ils voulaient se garder de mal faire. Alors Jean le Courtois demanda à Annibal pourquoi 
ils avaient déchiré une lettre que M. de Béthencourt avait envoyée. Ils répondirent que cela avait été fait 
par la volonté d'Alphonse Martin et d'autres. Il y eut beaucoup de paroles qui seraient trop longues à 
raconter. Jean le Courtois demanda par un truchement les prisonniers canariens qui étaient entre les 
mains de cet Annibal. On lui en avait bien baillé en garde une trentaine qui étaient départis à différentes 
vacations, comme à garder les bêtes ou à autres choses auxquelles on les avait mis. Quand ils furent 
venus, Jean le Courtois dit à son truchement qu'il les menât en son logis, et ainsi fut fait. D'Andrac fut 
moult outré et courroucé contre lui, et dit qu'il ne lui appartenait point de faire cela, qu'il n'avait point 
à leur commander, et que Gadifer seul en avait la puissance. Jean le Courtois lui répondit que Gadifer 
n'avait nulle puissance. « Prenez, dit-il, que vous soyez ou ayez été son serviteur, vous n'avez plus, 
ni lui, aucune puissance en cet endroit. Il a plu à M. de Béthencourt que je sois son lieutenant, tout 
indigne que je suis; mais puisqu'il lui plaît, je le servirai ainsi que je dois faire. Mais je suis ébahi de 
ce que vous osez faire, car je sais bien que Gadifer a fait tout ce qu'il a pu envers M. de Béthencourt 
noire maître; et ils ont si bien fait l'un et l'autre que ledit Gadifer, que vous dites être votre maître, ne 
reviendra jamais en ce pays pour y rien demander. » Ledit Andrac fut moult courroucé d'ouïr dire telles 
paroles; et il le requit qu'il se départît de faire et dire un tel déshonneur de son maître, qu'il n'avait 
pas dessers'i M. de Béthencourt, et que sans monsieur leur maître la conquête des îles ne serait pas si 
avancée qu'elle est. « Mais je vois bien que je suis trop faible pour résister contre vous; je fais clameur 
contre vous et demande l'aide de tous lestrois chrétiens, comme il convient en pareil cas. » Ledit 
d'Andrac et Annibal étaient principalement courroucés de ce qu'on leur voulait enlever leur part des 
prisonniers; ce n'était pourtant pas l'intention de M. de Béthencourt, qui depuis les apaisa. Mais ledit 
Andrac et Annibal avaient toujours été envieux des gens de mondit seigneur; s'ils eussent été les plus 
forts, ils leur eussent fait déplaisir il y a longtemps; mais ceux de M. de Béthencourt étaient toujours 
dix contre un. Quand ledit Annibal et d'Andrac virent qu'ils ne poiuTaient faire autre chose et que ceux 
de 51. de Béthencourt ne tenaient compte d'aucune de leurs paroles, il fallut qu'ils obéissent. Ledit 
Jean le Courtois s'en alla avec ses prisonniers et s'en vint vers M. de Béthencourt, à Richeroque. Il 
coiumença à lui dire qu'il avait trouvé de terribles gens et bien orgueilleux, qui ont répondu fort fière- 
ment. « Et qui est-ce? dit M. de Béthencourt. — C'est, dit Jean le Courtois, Annibal et d'Andrac, 
parce que j'ai voulu avoir les prisonniers qu'ils avaient. Les autres y ont part aussi bien qu'eux et il ne 
leur appartient pas d'en avoir la garde. Il semble, à les ouïr parler, qu'ils doivent être seigneurs du 
pays et qu'on n'eut rien fait s'ils n'y eussent été. Et, en bonne foi, Monsieur, s'il n'eût tenu qu'à eux, 
ni vous ni vos gens ne seriez pas ainsi que vous êtes, et je pense que vous l'avez bien aperçu. — Taisez- 
vous, dit Monsieur, il ne faut point que vous m'en parliez, car je sais ce qui se passe depuis longtemps. 
Je pense que leur maître leur a écrit de ses nouvelles et la besogne qu'il a faite en Castille prés du roi. 
Je ne serais pas content que vous leur fissiez quelque tort, et je veux qu'ils aient leur part et portion 
des prisonniers comme les autres. Au surplus, j'y mettrai si bon remède que chacun sera content. Quand 
je m'en irai, je les emmènerai avec moi en leur pays; ainsi on en sera délivré. Il ne faut pas faire tout 
ce que l'on serait en droit de faire ; on doit toujours se contraindre et garder son honneur plus que son 
profit: » Quelques jours après, ledit Courtois envoya un nommé Michelet Helye et d'autres en sa com- 
pagnie vers Annibal et d'.Vmlrac; il leur dit que Courtois leur mandait, de par M. de Béthencourt, que 

(') Dans \c val Tai'alial. 



liAPTÈMK DE DKUX ROIS CANARIENS. 57 

l'un iiii envoyât luutcs les femmes caiiarieiiiics qu'ils avaieiil. D'Aiulrac répoiulit i|ue Courtois n'en 
aurait pas par lui ; (|u'iis ne les pourraient avoir que par force et par outrage , comme ils avaient pris 
les autres prisonniers, car il ne voulait pas combattre contre lui ni contre d'autres. Après que Jean le 
Courtois eut eu la réponse, il vint, fit sa tentative, et trouva les compagnons plus affairés que de long- 
temps ils n'avaient été, couvrant leurs maisons à cause de la force du temps et de la pluie qu'il faisait. 
Il y avait peu de gens à riuHel, qui vinrent cependant, suivant leur résolution, et se mirent entre l'iiùlel 
et eux. Ceux de Jean le Courtois se mirent à côté d'une tour qui était là. Quand d'Andrac vit cela, ily 
accourut tant qu'il put courir et commença à leur dire : « Qu'est ceci, beaux seigneurs? que nous pensez- 
vous faire? Ne vous suffit-il du déshonneur -et de la vilenie que vous nous avez faits à notre maître 
messire Gadifer? Ne nous avez-vous pas fait assez de mal? Ne vous souvient-il pas de l'aide qu'au temps 
passé nous vous avons donnée? car il nous semble que vous n'en faites point ae compte. » Alors Jean le 
Courtois dit : «Faites-nous mettre ces femmes dehors. » Et il commanda à ses gens que l'on rompit 
tout et ([ue l'on fit tant qu'on les eût. Alors un Allemand demanda en son langage du feu pour brider la tour. 
D'.\ndrac l'entendit bien et dit : « Beaux seigneurs, vous pouvez bien tout brûler si vous voulez. » Et il 
leur dit beaucoup de paroles qui seraient trop longues à dire et à raconter. Mais il leur dit qu'ils fai- 
saient gi'and déshonneur à M. de la Salle de prendre ainsi son hôtel et ses biens « qu'il nous avait laissés 
en garde; et vous ne faites pas bien, et je prends ceux-ci à témoin de l'outrage que vous nous faites.» 
Alors Jean le Courtois dit que non-seulement l'hôtel, mais tout le pays, était à M. de Béthencourt, et 
que ledit sieur en était roi, seigneur et maître, cl que dés avant que messire Gadifer partit des îles il le 
savait bien. « Je suis bien ébahi, dit Courtois, comme vous osez vous rebeller contre M. de Béthencourt 
qui, encore à présent, est en cette île; et, quand il l'apprendra, il vous en saura peu de gré. Et, qui 
plus est, votre maître est en son pays qui est si loin d'ici; et, qui plus est, il a fait tout son etfort prés 
du roi de Castille, si bien qu'il s'en est allé en France, et pourtant il est parti assez d'accord avec iM. de 
Béthencourt. Si vous me croyez, vous viendrez vers mondil sieur : il est tel qu'il vous traitera mieux 
que vous ne l'avez mérité. » D'Andrac et Annibal dirent : « Nous irons vraiment, et je crois fermement 
qu'il nous fera raison et qu'il nous fera rendre nos prisonniers ou telle part que nous devrons avoir. » 
Ledit Courtois entra dans la tour et dans l'hôtel, prit les femmes et les emmena avec tous les autres 
Canariens en l'île Lanccrote; et enfin ils partirent et s'en allèrent. 



CuAriTOE LXXVII. — Comment les deux rois sarrasins de l'ile d'iii-bauic parlementèrent 
pour se rendre et se faire ctirétieus. 



Peu de temps après, ceux de l'ile d'Erbanie, ignorant la discorde d'entie nous, voyaient la guerre 
(|ue AI. de Béthencourt leur avait faite et considéraient qu'ils ne la pourraient longtemps soutenir à 
i'encontre de ce seigneur et des chrétiens, et que les chrétiens étaient armés et artillés, tandis qu'eux- 
mêmes ne l'étaient pas; car, comme je l'ai dit autrefois, ils n'ont aucune annure et ne sont vêtus que de 
peaux de chèvre et de cuir ('), et aussi ne se revengent que de pierres et de lances de bois non ferrées 
qui pourtant faisaient beaucoup de mal. Quoiqu'ils voient bien qu'ils ne pourraient longtenqis durer, ils 
sont dispos et allègres; et, vu la relation de quelques-uns d'entre eux, qui ont été prisonniers, et ce 
(pi'ils leur ont rapporté de la manière du gouverncmeut des chrétiens, et de leur entreprise, et connue 
ils traitent gracieusement tous ceux qui veulent être leins sujets, ils ont décidé qu'ils vieiulraicnt vers 
ledit sieur (fe Béthencourt, qui était le chef de la compagnie, roi et seigneur du pays, comme tout nouveau 
conquérant sur les mécréants. Car jamais ils ne furent chrétiens, et jamais aucun chrétien, que l'on 



(') Au lieu du muiituau de leurs voisins de Lancerolc, les naturels de Forlavciiluie poiljienl des j;u|uelles de peau de iiioii- 
lun (|ui descendaient jusqu'à mi-cuisse, et dont les manches Irùs-courtcs laissaient les bras demi-nus. Les souliers ou iiialiu 
étaient aussi de peau de chèvre dont le poil tourné en dehors , et les bonnets , de forme plus conique à Forlavcnlure que dans 
les autres îles , étaient de même nature et ornés par devant de trois grandes plumes. Les fennncs avaient une coiiïurc serii- 
lilalile, mais leurs bonnels élaicnl serrés anlour de la lélc avec une bande de ruir (|u'elles teignaient en rouge. (Galindo. ) 

8 



58 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHEXCOURT. 

sache, n'avait enîrepris leur coiu|iiête. Et il est vrai qu'ils sont en cette île d'Erbanie deux rois qui ont 
longtemps eu ensemble une guerre dans laquelle il y a eu, en plusieurs fois, beaucoup de morts, tant 
qu'ils sont bien affaiblis; et, comme il est ci-devant dit, il est bien visible qu'ils ont été en guerre entre 
eux, car ils ont des châteaux bâtis à leur manière comme on n'en pourrait trouver nulle part ('). Ils ont 
aussi un très-grand mur de pierre qui s'étend tout au travers du milieu du pays, d'une mer à l'autre (-). 



Chapiike LXX\ III. — Comment les deux rois eiivojèreut un Canarien vers ledit sieur de Bétliencourt. 

• 
Or il est venu vers M. de Béthencourt un Canarien qui a été envoyé par les deux rois païens d'Erbanie. 
Ils lui mandent qu'il lui plaise qu'ils viennent vers lui en trêve, qu'ils avaient grand désir de le voir et 
de lui parler, et que leur vouloir et désir était d'être chrétiens. Quand M. de Béthencourt eut entendu 
cela par un truchement qu'il avait, il fut bien fort joyeux. 11 rendit réponse audit Canarien par son tru- 
chement que, quand il leur plaira de venir pour faire ce qu'il rapportait et disait, il leur ferait très-bonne 
chère et joyeuse, et qu'ils seront les très-bienvenus quand ils viendront. Ledit Canarien s'en l'etourna 
avec un Canarien nommé Alphonse qui s'était fait chrétien et auquel on fit très-bonne chère. Quand ils 
furent arrivés, les deux rois furent fort joyeux en entendant la réponse qu'avait faite M. de Béthencourt. 
Ils voulaient retenir Alphonse le truchement pour qu'il les conduisît quand ils iraient vers mondit seigneur ; 
mais il ne le voulut pas, car on ne le lui avait pas commandé. Alors les rois le firent conduire sûrement 
jusqu'à l'hôtel de mondit sieur. Ledit Alphonse lui rapporta tout ce qu'ils avaient dit et fait, et un beau 
présent de je ne sais quel fruit qui croît en pays bien lointain et odorait si très-bon que c'était merveille(^). 



Chapitre LXXIX. — Comment les deux rois furent baptisés avec tous leurs gens, et comment le sieur de 
Béthencourt prit congé d'eux et des siens pour aller faire un voyage en France, et de l'ordre qu'il donna aux 
iles avant son départ. 



11 est venu premièrement un des rois vers M. de Béthencourt, celui du côté de l'île Lancerote (■') ; lui et 
ses gens qu'il avait amenés étaient au nombre de quarante-deux. Ils furent baptisés le dix-huitième jour 
de janvier 1405, et il fut nommé Louis. Trois jours après, vinrent vingt-deux personnes qui furent 
baptisées ce jour même. Le vingt-cinquième jour du même mois de janvier, le roi qui était du côté de 
la Grande-Canarie [') vint vers ledit seigneur avec quarante-six de ses gens. Ils ne furent pas baptisés ce 
jour-là, mais trois jours après, et ledit roi fut nommé Alphonse. Et depuis lors ils venaient tous se fah-e 
baptiser, puis les uns, puis les autres, selon qu'ils étaient logés et épars par le pays, tant qu'aujour- 
d'hui, Dieu merci, ils sont tous chrétiens. On apporte les petits enfants, dès qu'ils sont nés, en la cour 
de Baltarhays, et ils sont baptisés là, dans une chapelle que M. de Béthencourt a fait faire; ses gens 
vont et viennent avec eux, leur administrant ce qu'il faut de tout ce que l'on peut trouver. Ledit sei- 
gneur a commandé qu'on leur fasse la plus grande douceur que l'on pourra. 

Il ordonna, en présence des deux rois, que Jean le Courtois serait toujours son lieutenant comme il 



(') De loules ces constructions, on ne trouve plus aujourd'hui que les ruines du cbàleau de Zonzanas, situées dans la partie 
centrale de l'île. De grands blocs de pierjc brûle forment, dans cet endroit, une enceinte circulaire. Leur disposition n'a rien 
de bien artistique; cependant ces quartiers de roches sont entassés là dans un certain ordre, et leur assemblage dénote 
encore quelque chose de monumental. ( Barkcr-Webb et Sabin Berlbelot. ) 

(-) Le rempart gigantesque qui traversait l'islbme de Pared d'orient en occident , sur un espace d'environ quatre lieues , 
divisait le pays en deux principautés : celle de Maxorala, au nord, embrassant la majeure partie de l'île, et celle de Handia, 
au sud, comprenant toute la presqu'île de ce nom. 

(') Les présents précédaient toujours, chez eux, les traités de paix. 

(*) Le chef de Maxorata, que nos auteurs appellent aussi roi sarrasin. 

(") Le chef de la presqu'île de Handia, désigné aussi sous le nom de roi païen. 



ACCUEIL FAIT A PETHENCOUP.T EN FRANCE. 59 

avait été, et qu'il voulait s'en aller faire un tour en France, en son pays, où il demeurerait le moins 
qu'il pourrait. Ainsi lit-il, car il eut si bon temps qu'il n'y demeura que le temps d'aller et de venir, 
quatre mois et demi. 11 ordonna à messire Jean le Verrier et à messire Pierre Bontier de demeurer 
toujours pour enseigner la foi catholique. Il emmena le moins qu'il put de gens avec lui, sinon trois 
Canariens et une Canarienne, à cette fin qu'ils vissent la manière d'être du royaume de France, pour 
en rendre compte quand il les ramènerait au pays de Canarie. Le dernier jour de janvier, il partit de 
l'ile d'Erbanie en pleurant de joie , et tous les autres de l'ile pleuraient de ce qu'il s'en allait, et plus 
encore les Canariens que les autres, car ledit seigneur les avait doucement traités. Il emmena aussi avec 
lui quelques-uns des gens de Gadifer, non pas d'Aiidrac ni Annibal, et il partit : Dieu veuille le conduire 
et reconduire ! 



CiiAPiTr.E LXXX. — Comment le sieur de Béthencourt partit des îles et arriva au port de Hardeur, 
et de là en son hôtel ; et de la bonne cliOro qui lui fut faite par tous les siens. 



Ledit seigneur de Béthencourt partit de l'île d'Erbanie, se mit en mer, et cingla si bien qu'en vingt 
et un jours il arriva au port de llarfleur. Il y trouva messire Hector de Bracqueville, qui lui fit grande 
bienvenue, et plusieurs du pays qui le connaissaient. Il ne fut que deux nuits à Harfleur avant d'aller à 
Crainville, en son hôtel, et là il trouva messire Robert de Bracquemont, chevalier et proche parent, oncle 
dudit sieur. Ledit seigneur lui avait donné pour un certain temps la terre de Béthencourt et la baronnie 
de Crainville, et lui en faisait certaine somme de deniers chaque année. Ledit Bracquemont ne sut rien 
de son arrivée que quand on lui dit qu'il était au bout de la ville de Crainville ; alors il sortit du château, 
et ils se rencontrèrent sur le marché. Il ne faut pas demander s'ils se firent grande chère l'un à l'autre. 
Les gentilshommes d'alentour y vinrent, et ceux de la ville qui étaient hommes dudit seigneur de 
Béthencourt. On ne pourrait dire la chère qu'on lui faisait tous les jours. Il ne cessait de venir de ses 
parents et autres gentilshommes du pays. Il y vint messire Ystache d'Erneville et son fils Ytasse, le 
baron de la Hcuse et plusieurs autres grands seigneurs que je ne saurais dire. Ils avaient bien ouï parler 
de la conquête des îles de Canarie, et de la grande peine et travail qne ledit seigneur y avait eus, car 
M'"" de Béthencourt, que ledit seigneur avait renvoyée du royaume d'Espagne, avait apporté les pre- 
mières nouvelles de la conquête, ainsi que Berlhin de Berneval, qui s'en était venu sans congé, et n'y 
a pas eu uil fort grand honneur, comme vous avez pu ouïr ci-devant. Et puis ledit seigneur écrivait fort 
souvent, de sorte qu'on avait toujours des nouvelles. 

M. de Béthencourt ne trouva point sa femme à Crainville, car elle était à Béthencourt. Il l'envoya 
quérir; et quand elle fut venue, il ne faut point demander la joie qu'ils eurent tous deux. Jamais mon- 
sieur ne fit si grande chère à madame; il lui donna et apporta des nouvelles du pays de par delà. 
Messire Renaut de Béthencourt, frère dudit seigneur, vint avec ladite dame. Et quand ledit seigneur 
eut été à Crainville environ huit jours , ledit messire Ytasse d'Erneville et d'autres voulurent prendre 
congé de lui. .\lors il leur dit que le plus t(H qu'il pourrait il retournerait en Canarie, qu'il emmènerait 
le plus qu'il pourrait de gens du pays de Normandie, et que son intention était de conquérir la Grande- 
Canarie, s'il pouvait, ou au moins il lui baillerait une touche. Ledit messire Ytasse, qui était présent, 
dit que, s'il lui plaisait, il irait. » Mon neveu, dit M. de Béthencourt, je ne vous veux pas donner celle 
peine, je prendrai avec moi de plus légères gens que vous. » Plusieurs gentilshommes qui étaient là 
s'offrirent aussi, comme un nommé Richard de Crainville, parent dudit seigneur; un Jean de liouille, 
qui y alla; un nommé Jean du Plessis, qui y fut aussi; .Maciot de Béllicncourt et quelques-uns de ses 
frér.!s, qui y furent ; et plusieurs autres, dont la plus grande partie y furent avec ledit seigneur et des 
gens de plusieurs conditions. «Car, dit M. de Béthencourt, j'y veux mener des gens de tous les métiers 
que l'on connaisse. Et quand ils y seront, il ne faut point douter qu'ils seront en bon pays pour vivnv 
bien à l'aise, et sans granile peine de corps. Je donnerai à ceux qui viendront assez de terre pour 
labourer, s'ils veulent prendre celle peine. Il y a beaucoup de gens de métier en ce pays qui n'ont pas 
un pied de terre et qui vivent à grand'peine, et s'ils venlent venir par delà, je leur promets que je les 



00 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTllEXCOl'RT. 

traitf'i'ni le iiiiuiix que je pourrai, et mieux (jiie nuls i|iii y puissent venir, et Ijcaneniip niienx rpie les gens 
du pays nii^nie qui se sont faits chrétiens. » 

riiacnn prit congé iludit sieuv, excepté messire Renaut de l'éthenrourl, son livre, et niessire Robert 
de Bracqueiiiont, qui demeurait au château de Grainvillc quand il arriva. Et hicntùt après tout le pays 
sut que M. deBélhencourt voulait retourner atixdites îles de Canarie, et qu'il voulait des gens de tout 
niclier, et gens mariés et à marier, comme il les pourrait trouver, et ayant bonne volonté d"y aller. En 
sorte qne vous eussiez vu venir tous les jours dix, donze et même trente personnes qui s'offraient à lui 
tenir conq)agnie, sans demander nuls gages. Jlème il y en avait qui étaient contents de venir avecleur 
provision de vivres. Ledit seigneur réunit, d'une manière on d'une autre, beaucoup de gens de bien. 
II. y mena huit-vingts hommes de défense, dont vingt-trois amenèrent leurs femmes. Premièrement Jean 
de Houille, Jean du Plessis, Maciot de Déthencourt et quelques-uns de ses frères, qui tous étaient gen- 
tilshommes, vinrent avec ledit seigneur, et les autres étaient tous gens mécaniques et de labour. Il y en 
eut onze de Grainville , dont l'un avait nom Jean Anice, et un autre Pierre Girard. Il y en eut trois de 
Bonille , de Havouard et de Beuzeuille; beaucoup des villages de Caux; de Béthencourt, il y eut 
Jean le Verrier et Pierre Loisel, et qnatre ou cinq autres de Picy et des pays environnants. Il y en avait 
de tous métiers ; et quand ledit seigneur eut le nombre qu'il voulait avoir, il fil ses apprêts pour s'en 
retourner en Canarie. Il acheta une nef qui était à messire Robert de Bracquemont, et il eut ainsi pour 
le voyage deux nefs qui étaient siennes, et il fit la plus grande diligence qu'il put pour s'en retourner en 
Canarie. Et quand il eut fait ses apprêts et qu'il eut mandé à tous ceux qui voulaient venir avec lui qu'ils 
fussent prêts à partir le sixième jonr de mai suivant, et qu'ils se trouvassent à Harfleur, où étaient les 
deux barques, il manda à tous ses amis et voisins qu'il partirait audit jour, et que le premier de mai il 
prendrait congé de ses amis et payerait sa bien-allée. Les siens chevaliers et gentilshommes se trou- 
vèrent en ce jour à son hôtel de Grainville, et là furent reçus par ledit sieur, qui leur fit grand'chère. 
Et il y eut plus de dames et damoiselles que je ne saurais dire ni écrire. La fête et la chère dnrèrent 
trois jours accomplis. Au quatrième, ledit sieur partit de Grainville et s'en alla attendre sa compagnie à 
Harfleiir, ledit sixième jour de mai. Le neuvième jour, ledit sieur et sa compagnie se mirent en mer, et 
ils eurent vent à désir. 



Cii.\PiTr.E LXXXI. — Comment le sieur de Bijtlicncoiirt. arrive à Lancerotc, où il est reçu à grande chù-re 
des siens et de ceux du pays. 



OrM. de Bèthencourt partit le neuvième jour de mai 1405, et cingla tant qu'il descendit à l'ile Lance- 
rote et à l'île Fortaventure. Trompettes et clairons sonnaient, et taboiirins, menestrés, harpes, rebeqiicts, 
biicines, et toutes sortes d'instruments. On n'eût jias onï Dieu tonner au milieu de la mélodie qu'ils 
faisaient; et tant que ceux d'Erbanie aussi bien que ceux de Lancelot furent tout ébahis, et spéciale- 
racnl les Canariens {'). Leditseigneur ne pensait pas avoir amené tant d'instruments, mais ledit seigneur 
ne se doutait pas qu'il y avait beaucoup de jeunes gens qui en jouaient et avaient apporté leurs instru- 
ments avec eux. Aussi Maciot de Bélhencourt, qui, en partie, avait eu la charge de s'enquérir quels 
compagnons c'étaient, conseillait audit sieur de les prendre suivant qu'ils lui semblaient qu'ils étaient 
propres et habiles. Bannières et étendards étaient étendus, et tous les compagnons étaient en leur hnbil- 
lement quand ledit sieur descendit à terre. Ils étaient assez honnêtement habillés. M. de Bèthencourt leur 
avait donné à chacun un hoqueton, et à six gentilshommes qui étaient avec lui ils étaient argentés, ce 
que ledit seigneur paya ; néanmoins, il y en avait beaucoup d'autres argentés ; mais qui les avait, les 
payait. Jamais M. de Bèthencourt n'arriva si glorieusement. Quand le navire ne fut plus qu'à une demi- 
lieue, les gens de l'île Lancerote virent et s'aperçurent bien que c'était leur roi et seigneur. Vous 

(') « Ces peuples, dit le pn-o Galindo, étaient liumains, sociables et fort joyeux, grands am.iteurs du cliant et de la danse; 
leur musique , qu'ils accompagnaient de claquements de mains et de batlenicnts de pieds exécutés en mesure , était loule 
vocale. I 



r.ETorn de rf.vhf.xcoit.t aux île?. ci 

eussiez vu de la nef les Canariens, femmes et enfants, qui venaient au rivage au-devant de lui, et 
disaient et criaient en leur langage : « Voici venir notre roi! » Et ils étaient si joyeux qu'ils sautaient, se 
serraient et s'embrassaient de joie ; et il paraît bien clairement qu'ils avaient grande joie de sa venue, et 
il ne faut pas douter que ceux que ledit sieur laissa aux îles d'F.rbanie et de Fortaventiire n'eussent autant 
(le joie. Et, comme j'ai dit, les instruments qui étaient aux barques faisaient si grande mélodie, que 
c'était belle cliose à ouïr, dont les Canariens étaient tout ébahis, et qui leur plaisait terriblement. 

Qnand M. de Béthencourt fut arrivé à terre, il ne faut pas demander si tout le peuple lui fit grand 
accueil. Les Canariens se couchaient à terre ('), en pensant lui faire le plus grand honneur qu'ils pou- 
vaient, c'était à dire qu'en se couchant ainsi ils étaient à lui corps et biens. Ledit seigneur les reçut et 
leur lit le plus grand accueil qu'il put, et spécialement au roi, qui s'était fait chrétien. Ceux de l'île de 
Fortaventure surent bien que leur roi et seigneur était arrivé en l'ile Lancerote. Jean le Courtois, lieu- 
tenant dndit seigneur, prit un bateau, et six compagnons avec lui, dont Annibâl et un nommé de la 
lioissiére faisaient partie; ils vinrent à l'île Lancerote vers ledit seigneur et lui liront la révérence 
comme il convenait, .\lors M. de Béthencourt demanda à Jean le Courtois comment tout allait, «Mon- 
sieur, tout va bien et de mieux en mieux. Je pense et crois que vos sujets seront bons chrétiens, car ils 
ont beau commencement et sont si joveux de votre arrivée, que jamais personne ne pourrait l'être 
davantage. Les deux rois chrétiens voulaient s'en venir avec moi, mais je leur ai dit que vous y viendriez 
bientôt, et que je ne retournerais point, si ce n'est avec vous. — Ainsi ferez-vous, dit ledit sieur; j'irai 
demain, s'il plaît à Dieu. » 

Ledit seigneur et la plupart des siens furent logés à Rubicon, au château, 11 ne faut pas demander si 
les gens que ledit seigneur avait amenés dernièrement de Normandie étaient ébahis de voir le pays et 
les Canariens, habillés comme ils l'étaient; car, comme je l'ai dit ci-devant, ils ne sont habillés que par 
derrière, et de cuir de chèvre, et les femmes sont vêtues de houppelandes de cuir jusques à terre (-). 
Ils étaient bien joyeux de voir le pays, qui leur plaisait fort, et plus ils le regardaient, plus il leur plai- 
sait. Ils mangeaient de ces dattes et des fruits du pays qui leur semblaient fort bons, et rien ne leur 
faisait aucun mal. Ils étaient fort joyeux de s'y trouver, et il leur semblait qu'ils vivraient bien au pays. 
Je ne saurais vous rien dire si ce n'est qu'ils étaient fort contents. Ils le seront encore plus quand ils 
verront l'île d'Erbanie. Monsieur demanda à Annibal comment il le trouvait et ce qu'il lui semblait de 
sa compagnie. « Monsieur, dit .\nnibal, il me semble que si d'abord ou fut venu de cette manière, les 
choses n'eussent pas duré aus!>i longtemps qu'elles ont fait, et l'on serait jdus avancé encore qu'on ne 
l'est. C'est une fort belle et fort honnête compagnie que celle que vous avez; et quand les autres Cana- 
riens des autres îles qui ne sont point chrétiens verront si belle ordonnance, ils s'émerveilleront plus 
qu'ils n'ont fait. — C'est bien mon intention, dit monsieur, d'aller voir la Graiule-Canarie , et de leur 
bailler une louche. » 



CirArrinE LXXXII. — Comment le sieur de Bétlieiirourl fut bi''!i ircii en l'ile lic roitavfiitiirc, et commi^iit il 
partit de là pour aller à la conquOte de la Grande-Canarie ; comnifiit il tonclia à rAfriiiue, ot commoui ses 
vaisseaux furent écartés. 



M. de Béthencourt partit de l'île Lancerote pour aller en l'île de Forlavenlure, et il prit tous les gens 
qu'il avait amenés. Quand il y fut arrivé, vous eussiez vu là un grand nombre de Canariens qui étaient 
arrivés à la rive de la mer à la rencontre de leur roi et seigneur; et les deux rois qui s'étaient faits 
rhréliens y étaient, il ne faut pas demander si eux et tous les autres du pays étaient joyeux. On ne sau- 
rait dire la joie qu'ils expriinaienl à leur fariui et manière ; i|< vnlnienl Imw ilc jiile. Leilil seigneur arriva 



(') Ln couUimc de se courliei par tcirc, en léiiioigiiai;e de rii|/ucl cl de soumission, existait à Forlavonluic cl ù i'ili' Lan- 
rernlc. 

(•) Le lomurco, mante.nu do peau de r'irvii", qui l'Iail con>ii avce des ligamenls de cuir aussi fins que le lil roniinuM, no 
di'passait pas les pcnom. 



f.-2 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

à Riclieroqiie, qu'il Iroiiva bien fort et bien rhabillé; car Jean le Courtois y avait fait beaucoup travailler 
depuis que ledit seigneur était parti- Lesdits deux rois chrétiens vinrent encore s'offrir audit seigneur, 
qui leur fit le plus grand accueil .qu'il put et les retint à souper avec lui. 





Le cap BojaJor. — D'après le Manuel de la navigation à la côte occidenlale d'Afrique, par C.-P. de Kernallel. 

Ledit seigneur ne les entendait point, mais il avait un truchement qui parlait le français et leur lan- 
gage, et au moyen duquel on entendait ce qu'ils disaient. Et tandis que ledit sieur soiipait, il y avait des 
incnestriers qui jouaient, et les deux rOis ne pouvaient manger, du plaisir qu'ils prenaient à ouïr lesdits 
niénestriers, et aussi de voir ces hoquetons brodés. Car il y en avait bien cinquante-quatre, fort chargés 
d'orfèvrerie; et il y en avait d'autres qui s'habillaient à qui mieux mieux, à l'envi l'un de l'autre, spé- 
cialement des fils des hommes dudit seigneur qui étaient de Grainville et de Béthencourt. Et lesdits rois 
dirent que si d'abord nous fussions venus en ce point, ils eussent été vaincus il y a longtemps, et qu'il 
ne tiendrait qu'au roi de conquérir encore beaucoup de pays. Lesdits Canariens n'appellent pas autre- 
ment M. de Béthencourt que le roi, et le tenaient pour tel. 

<i Or çà, dit M. de Béthencourt, mon intention est de faire une course à la Grande-Canarie et de savoir 
ce que c'est. — Monsieur, dit Jean le Courtois, ce sera bien fait; il me semble qu'ils ne dureront guère, 
pourvu qu'il plaise à Dieu qu'on puisse avoir quelque. connaissance du pays et de son entrée. — J'ai in- 
tention, dit Annibal qui était présent, d'y mouiller mes soupes et d'y gagner bon butin. J'y ai autrefois 
été : il me semble que ce n'est pas si grand'chose qu'on dit. — Ah! dit Monsieur, si, c'est grand'chose : 
je suis averti qu'ils sont dix mille gentilshommes, ce qui est bien grand'chose, et nous ne comptons pas 
devant eux. Mais nous tâcherons d'y aller, afin de connaître le pays pour le temps à venir, et ne fût-ce 
que pour connaître les ports et passages du pays. S'il plaît à Dieu, il viendra quelque bon prince de 
quelque pays qui les conquerra et autres choses avec : Dieu par sa grâce le veuille faire ainsi ! Il faut 



b:xcl'RSIon en Afrique au delà du cap dojadop.. g3 

voir quand j'y pourrai aller et qui je laisserai iwr ici. Quant au reyard de vous, Jean le Courtois, vous 
viendrez avec moi au voyage. — Eli bien, Monsieur, dit le Courtois, j'en suis bien fort joyeux. — Je 
laisserai Maciot de Bélbencourt, dit M. de Béthencourt, afin qu'il connaisse le pays, car mon intention 
n'est point de le ramener en France. Je ne veux plus que ce pays soit sans le nom de Béthencourt et 
sans quelqu'un de mon lignage ('). — Monsieur, dit Jean le Courtois, s'il plaît à Dieu, je m'en retournerai 
avec vous en France. Je suis un mauvais mari : il y a cinq ans que je ne vis ma femme, et, à la vérité, 
elle n'en souffrait pas trop. » 

Et quand I\Ionsieur eut soupe, chacun s'en alla où il devait aller. Le lendemain, ledit seigneur s'en 
alla à Baltarhays(-), et là un enfant canarien fut baptisé pour la bienvenue dudit seigneur, qui en fut le 
parrain et le nomma Jean. Il fit apporter à la chapelle des vêtements, une image de Notre-Dame et des 
parements d'église, et un fort beau missel, et deux petites cloches, chacune d'un cent pessant. 11 or- 
donna qu'on appelât la chapelle Nolre-Daine de Bélhencoiui ('). Et messire Jean le Verrier fut curé du 
pays et y vécut bien aise le reste de sa vie. 

Quand M. de Béthencourt eut été un certain temps au pays, il prit jour pour aller à la Grande-Canarie. 
11 ordonna que ce serait le sixième jour d'octobre 1405; et en cette journée, il fut prêt à y aller avec les 
nouveaux hommes qu'il avait amenés et plusieurs autres. Ils se mirent en nier ce jour-là, et trois galères 
partirent, dont deux étaient audit seigneur et l'autre était venue du royaume d'Espagne, que le roi lui 
avait envoyée. La fortune lit que les barques furent séparées sur la mer, et qu'elles vinrent toutes trois 
prés des terres sarrasines, bien prés du jiort de Bugeder (•'). M. de Béthencourt et ses gens y descen- 
dirent, et ils furent bien huit lieues dans le pays (^). Ils prirent des hommes et des femmes qu'ils emme- 
nèrent avec eux, et plus de trois mille chameaux ("). Mais ils ne les purent recevoir (tous) au navire; 
ils en tuèrent et en jarrèrent ('), et puis s'en retournèrent à la Grande-Canarie, comme M. de Béthen- 
court l'avait ordonné. Mais fortune lit en chemin que, des trois barques, l'une arriva en Erbanie, la 
deuxième en l'île de Palme. Ils demeurèrent là, en faisant la guerre à ceux du pays, jusqu'à tant que 
l'autre barque où était M. de Béthencourt fût arrivée. 



Chapitre LXXXIII. — Comment le sieur de Béthencourt arriva i la Grande-Canarie, où il y eut grand 
combat des siens, qui par leur outrecuidance furent battus par les Cauaiiens. 



Tantôt après, M. de Béthencourt s'en alla à la Grande-Canarie, et plusieurs fois lui et le roi Artamy 
parlèrent ensemble. Là arriva une des ban|ues ([ui avaient été à la côte de Bugeder, et dans laquelle 
étaient des gens de inondit sieur, un nommé Jean le Courtois, Guillaume d'Auberbosc, Annibal, d'An- 
drac et plusieurs autres compagnons. Quand ils furent arrivés là, ils furent un peu orgueilleux de ce 
qu'ils étaient entrés si avant en terre ferme au pays des Sarrasins. Là, un Normand nommé Guillaume 



(') En efl'fl, Maciol de Béthencourt, son neveu, succéda à Jean de Eélliencuurt dans le gouvcrncnicnt des trois ilcs conquises ; 
et Prud'homme de Béthencourt, qui prit pour femme la nièce d'un guanarlènie ou clief, perpétua aux Canaries le nom du 
baron normand. 

(«) Val Tarahal. 

(') Celle chapelle, qui avait élé conslruile en 1410 parJeau le Masson, fut dévastée en 1539 parles pirales marocains, lurs 
de l'invasion qu'ils lirenl sous les ordres du Maure Xaban-Arracz. On l'a, un peu plus lard, relevée et restaurée, et on pcul 
la voir aujourd'hui au milieu de h petite ville golhique de Delanciiria.. 

(*) Le port du cap Cojador est dans une anse formée par la berge sud du cap et une feilaise qui vient à la suite. C'est un 
fait que M. d'Avezac a établi dans sa Noie sur la vérilable situation du mouillage marqué nu sud du cap de Bugeder 
dans toutes les cartes nautiques. Voy. surtout les pages IG cl suivantes do celte Note, publiée au mois d'aoùl 1846 dans 
le Bulletin de la Société de géographie. On ne saurait donc conlcslcr à Béthencourl l'honneur d'avoir dépassé le cap 
Dujador Ucnle ans avant les Portugais. (Voy. plus haul, p. 3.) 

C) Lieues, comme il est écrit dans le manuscrit original, et non jouis, comme l'ont imprimé Bcrgcron et Vandcr-Aa. 
(Voy. aussi sur ce sujet le Mémoire de M. d'Avezac indiqué dans notre note précédente.) 

(•) C'est Bélhtncourl qui a introduit le chameau aux lies Canaries. 

(') Coupèrent les jarrets; on eniarrèrenl , mirent la diair dans des jarres? 



64 YOVAtilîUriS MOUEluNES. — JEAN DE BETUENCOUUT. 

il'Auberbosc dit i|ii'il penserait bien traverser avec ving^ bommes tonte l'ile de la Granile-Caiiarie, mal- 
gré Ions les Canariens, qui se disent bien dix mille hommes de déi'ense. Contre la volonté de M. de 
liétliencourt, ils commencèrent l'cscarraouche et descendirent à terre, à un village nommé Arguyneguy. 
Il y avait snr deux bateaux qnaraiite-oinq hommes, parmi lesquels étaient des gens de Gadil'er. Ils re- 
poussèrent les Canariens bien avant dans les terres cl se débandèrent fort. Quand les Canariens virent 
leur désarroi, ils se rallièrent, leur coururent sus, les déconlirent, gagnèrent l'un des bateaux et tuèrent 
vingt-deux honnnes. Là moururent Guillaume d'Auberbosc , qui avait fait et commencé l'escarmouche; 
Geoffroy d'Auzonville; Guillaume d'Allemagne; Jean le Courtois, lieutenant dudit sieur deBéthencourt; 
Annibal, bâtard de Gadifer; un nommé Seguirgal, Girard de Sombray, Jean Chevalier, etplusieurs autres 



CuAPiTnE LXXXIV. — Comment le sieur de Bétheiicourt paiiit de la Graiide-Caiiarie et alla à la conquête de 
l'ile de Palme et de celle de Fer, les combats qu'il y eut, et comme il laissa des- siens en l'ile de Fer pour lu 
peupler. 

Après, M. de Béthencourt partit de la Grande-Canarie sur ses deux barques qui étaient là, et avec 
quelques-uns qui étaient échappés de cette journée. Il passa outre jusqu'en l'ile de Palme, où il trouva 




Tjpe de Paliiui ('). — D'après Barkei'-Webb et Saliin BerUielut. 

ceux de l'autre barque qui étaient descendus à terre et faisaient une grosse guerre à ceux de l'ile. Il 
descendit à terre avec eux ; ils entrèrent bien avant dans le pays et eurent affaire en plusieurs fois à leurs 
ennemis (-). 11 y en eut de morts de côté et d'autre, cl beaucoup plus de Canariens que des nôtres. 11 mourut 

(') MM. Harkei-Wfbb el Saliiii Ueillielot décrivent ainsi les CanarlcMs ; « Ce sont des lioninies au teint liàW, plus ou 
mMns blancs, au front saillant et un peu ctroil, aux grands yeux vifs, fnuius, foncés, quelquefois vcrdàtres, à l;i chevelure 
('•paisse, un peu crépue, et variant du noir au brun-rouge. Le nez est dioit, les narines sont dilatées, les lèvres fortes, la 
ioucbe grande, les dents blanches et bien rangées; le corps est sec, robuste, nmsculeux; la taille, médiocre dans certaines 
îles, cl au-dessus de la moyenne dans quelques autres. » , 

(') « Les Palmeros, dit Azur.ira , sont d'une telle adresse à lancer les pierres , qu'il leur arrive rarement de manquer luiu' 
coup, tandisqu'ils évitent ceux de leurs adversaires parles mouvements de souplesse et de contraction qu'ils savent imprimer 
à leur corps. » f Chroiiiijue de la chnquHe de. Ciiiiiàe.) 



CANAfUr.NS l-niS PAi; TUAIUSOX. — COI,(_)MSATiON. 



G5 




La CaUcro, vallie Je l'ilc de Paluia ^i,. — D'acrùs liarkcr-Wcbb et Sabin Bcrtbclol. 

( <) . Paliiia est, après Téuiîiiiïe, l'ile la plus monlucuse de l'archipel canarien ; sa surface n'est pas moins lourincntée. On 
voit au rcnlre de l'Ile une vallée solitaire dont nous admirâmes l'imposant aspect; les habitants la nomment ta Caldera. 
Ur- rochers <\m la ccrnenl élèvent leurs crêtes sourcilleuses à cimi mille pieds environ au-dessus du r.diiine. Ce puissant 
massif forme une ligne de circonvallation d'environ six lieues d'étendue ; des berges, taillées à pic, défendent vers 1 est et le 
nord les abords de l'enceinte; à l'occident, le défilé A' Adanuicamis présente une rampe scabreuse qui circiile le lon^- des 
préeipic«s;'mais on n'oserait s'engager dans ce sentier sans en bien connaître tous les détours. Du côté du sud, les mon- 
tagnes s'écartent el laissent entre elles une profonde déchirure, qui se prolonge jusciue sur le littoral; c est le lavm des 
Angoisses, gorge ctioiti; el dangereuse qu'il faut monter pour pénétrer dans la Caillera. » 

. Ce qui frappe le plus en parcoui.mt file de l'..lMia, 'lisent ailleurs MM. Barker-Webb et Sabin Berthelol, c'est sa hauteur 

y 



66 VOYAGEURS .MODERNES. — JEAN DE RÉTHENCOURT. 

cinq (le nos gens, et il en mourut des leurs plus lie cent. Après qu'ils eurent demeuré six semaines au 
pays, ils se rclirorcnt aux barges qui les attendaient. Alors deux barges furent disposées pour aller à 
l'île de Fer, où ils demeurèrent bien trois mois. Après qu'ils y eurent été si longuement, Monsieur s'avisa 
d'envoyer à ceux du pays un truchement nommé Augcron, lequel était de Gomèreet que ledit seigneur 
avait eu en Aragon, dés devant qu'il vint à la conquête. Le roi d'Espagne, qui s'appelait le roi don 
Enricque, et dont la reine s'appelait Catherine, le lui avait fait avoir. Ledit seigneur envoya ce truche- 
ment aux Canariens de l'île de Fer, et cet Augeron était frère du roi de cette île ('). Tant fit ce tru- 
chement qu'il amena son frère, le roi du pays, et cent onze personnes sous cette assurance. Ils furent 
amenés vers M. de Bétheneourt, qui en retint pour sa part trente et un, dont le roi était le premier. Les 
autres furent départis au butin, et il y en eut de vendus comme esclaves. 

IMonsieur fit cela pour deux causes : pour apaiser ses compagnons et pour bouter là des ménages que 
ledit seigneur avait amenés de Normandie, afin de ne pas faire un si grand déplaisir à ceux de Lance- 
rote et de Fortaventure ; car il eût fallu qu'il mit lesdits compagnons et ménages auxdites îles. Il y en 
eut six-vingts ménages de ladite compagnie et de ceux qui connaissaient mieux le labour ; et le reste 
fut mis aux lies de Fortaventure et de Lancerote. Et n'eût été ces gens que M. de Bétheneourt y mit, 
l'île de Fer eût été déserte et sans créature du monde. Dans d'autres temps et plusieurs fois, elle a été 
dépeuplée de gens que l'on a pris toujours. Et toutefois c'est, dans tout le pays qu'elle contient, une 
des plus plaisantes îles qui soient dans le pays de par ici. 



Cii.\riTRE LXXXV. — Comment le sieur de Béttiencourt retourne en Fortaventure, où il ordonne du partage 
des terres aux siens; de la justice et police du pays, et des bons avertissements qu'il donne à son neveu pour 
bien gouverner. 



Après que M. de Bétheneourt eut conquis l'île de Palme et celle de Fer, ledit seigneur s'en revint à 
l'île de Fortaventure avec ses deux barges. Il se logea à la tour de Baltarhays, que messire Gadifer 
avait commencé à faire tandis qu'il était en Espagne, et donna ordre en ce pays à beaucoup de choses 
qui longues seraient à raconter. Il logea de ceux qu'il avait amenés, comme j'ai dit, six-vingts dans l'île 
de Fer, et le reste dans celles de Fortaventure et de Lancerote. Il donna à chacun une part et portion 
de terres, de manoirs, maisons et logis, suivant qu'il lui semblait bon et qu'il lui convenait, et il fit tant 
qu'il n'y eut personne qui ne fût content. Il ordonna que ceux qu'il avait amenés ne payeraient quoi que 
ce soit du monde avant neuf ans, mais qu'au bout de neuf ans ils payeraient comme les autres: c'est-à- 
dire qu'ils payeraient le cinquième denier, la cinquième béte, le cinquième boisseau de blé et de tout, 
le cinquième pour toutes charges. A l'égard de l'orseille, nul ne l'osera vendre sans le congé du roi et 
seigneur du pays. C'est une graine qui peut valoir beaucoup au seigneur et qui vient sans qu'on y mette 
la main. Quant au regard des deux curés d'Erbanie et de Lancerote, il est tout notoire qu'ils doivent 
avoir le dixième; mais parce qu'il y a beaucoup de peuple et peu de secours d'église, ils n'auront que' 
le trentième jusqu'à ce qu'il y ait un prélat. « Et, au plaisir de Dieu, dit le sieur, quand je partirai d'ici 
j'irai à Rome requérir que vous ayez en ce pays un prélat évêquc , qui ordonnera et magnifiera la foi 
catholique. » 

Ensuite, ledit seigneur nomma son neveu lieutenant et gouverneur de toutes les îles que ledit seigneur 
a conquises, et lui commanda que, n'importe comment, Dieu y soit servi et honoré tout le mieux que l'on 
pourra, et que les gens du pays fussent tenus doucement et amoureusement. Et il lui commanda d'éta- 

e.xlraordinaire compaialivement à la petite éten<iuc de sa surface ; car ses cotes n'embrassent dans tous leurs contours 
qu'une circonférunce de vingi-liuit lieues, et pouilant le point culminant de la monlflgne atteint une élévation de 7 234 pieds 
au-dessus du niveau de la mer. Cette altitude parait encore bien plus considérable lorsque, placé sur la cini(^de los Mii- 
chachos, le voyageur aperçoit d'une part les rochers qui bordent le littoral , et de l'autre l'immense cratère de la Caldera, 
dont la profondeur est d'environ 5 000 pieds. » ( Histoire naturelle des Canaries.) 

(') Arniiclic était le nom do ce prince, qui, n'ayant personne à combaUre, gouvernail paternellement sa petite principauté, 
et ne recevait de ses sujets qu'uji tiiliut volontaire et proportionné aux ressources de chacun d'eux. (Galindo.) 



DU GOUVERNEMENT DE LA COLONIE. 67 

blir dans chaque île deux sergents qui auront le gouvernement de la justice , sons lui et sous sa déli- 
hcralion; qn'il rende la justice suivant qu'il pourra connaître que le cas l'exige; que les gentilsliomnies 
qui y il|nieureront soient de bon gouvernement; que s'il y avait quelque jugement à rendre, ces gen- 
tilslionuues y fussent appelés d'abord, afin que le jugement soit fait en grande délibération de plusieurs 
personnes, des plus savantes et des plus notables. « Et jusqu'à ce que Dieu y ait ordonné et que le pays 
soit plus peuplé, j'ordonne qu'il soit fait ainsi. J'ordonne aussi que tous les ans, au moins deux fois, 
vous envoyiez vers moi, en Nornrandie, et que vous m'envoyiez des nouvelles de par ici; que le revenu 
desdites îles Lancerote et Fortavenlure soit mis à faire deux églises, telles que Jean le Masson , mon 
compère, ordonnera et édiliera; car autrefois je Ini ai conté et dit connue je les veux avoir. Car j'ai 
amené assez de charpentiers et de maçons pour les bien faire. 

» Et quant à votre provision et à vos gages pour vivre, je veux que sur les cinq deniers de revenu 
ijne je pourrai avoir desdites îles que vous en ayez un à toujours, tant que vous vivrez et serez en ce pays 
mon lieutenant. Je veux que le surplus du revenu d'ici à cinq ans soit mis en partie aux églises, et l'antre 
part en édiliees tels que vous et ledit Jean le Masson ordonnerez, soit en réparation ou en nouveaux 
édifices. En outre, je vous donne plein pouvoir et autorité qu'en toutes choses que vous jugerez profi- 
tables et honnêtes vous ordonniez et fassiez faire, en sauvant mon honneur d'abord et mon profit ('). 
tju'au plus prés que vous pourrez, vous suiviez les coutumes de France et de Normandie, c'est-à-dire en 
justice et en autre chose que vous verrez bonne à faire. Aussi je vous prie et charge que le plus que vous 
pourrez vous ayez paix et union ensemble, que vous vous entr'aimiez tons comme frères, et spécialement 
qu'entre vous, gentilshommes, vous n'ayez point d'envie les uns contre les autres. Je vous ai à chacun 
ordonné votre fait; le pays est assez large : apaisez-vous l'un l'autre et apparentez-vous l'un à l'autre ; 
aillez l'un à l'antre. Je ne saurais plus que vous dire, si ce n'est que principalement vous ayez paix en- 
semble, et tout se portera bien. » 



CiiAPiTr.E LXXWr. — Comment le sieur de Béthencoui-t continue d'ordonner tout ce qui e.?t 
du gouvernement des îles avant son départ pour la France. 



Ledit seigneur avait deux mules que le roi d'Espagne lui avait données, sur lesquelles il chevauchait 
parmi les îles. Il fut trois mois en ce pays après qu'il fut venu de la Grande-Canarie, et en ces îles il 
chevaucha et chemina partout, en parlant bien doucement an peuple du pays avec trois truchements qu'il 
avait aveclni. En elfet, il y avait déjà beaucoup de gens qui parlaient et entendaient le langage du pays, 
siiécialement ceux qui étaient venus au commencement de la conquête. Pendant qu'il chevauchait dans 
le pays, leilitMaciot était avec lui, et les autres, gentilshommes qu'il voulait faire rester au pays, et Jean 
le Masson, et les autres du métier. Il y avait aussi des charpentiers et gens de tout métier qui chemi- 
naient avec lui. Et ledit seigneur leur montrait et disait ce qu'il voulait- eu les oyant et écoutant parler. 
Oiiand il cul été par le pays au mieux qu'il put, et qu'il eut dit ce qu'il lui semblait bon de faire , il fit 
crier par le pays qu'il partirait d'aujourd'hui en un mois, qui serait le cpiinziéme jour de décembre; 
que s'il y en avait qui voulussent quelque chose du roi et seigneur du pays, ils vinssent vers lui, et qu'il 
ferait tant que chacun serait content. Ledit seigneur vint à llubicon , en l'Ile Lancerote, et il se tint là 
jusqu'à son départ, qui hit le jour ci-devant dit. Il lui vint plusieurs gens, et de plusieurs sortes, des- 
diles îles Lancerote et Fortavenlure. Quant au regard de l'île de Fer, il n'en vint pas, car il y en était 
demeuré si peu que rien , et ce qui était demeuré n'était point en état de résister à ceux auxquels 
M. de Réthencourt avait ordonné d'y aller et d'y demeurer. De la Gomére non pins, il n'en vint am un. 
Au regard de l'île de Loupes , il n'y demeure personne , et il n'y a que des bêtes (pi'on appelle loups 
malins, ipii valent iirancoup, coiiimc j'ai aiili'i'fuis dit. Il lui vint de l'ile Lancerote le roi, qui était Sar- 

(') Pendant les cinq premières anniîes de son ailministraliûii, Maciol de Béllicncoiirl sut gouverner avec équité et douceur. 
Il foiidi la capit.ile de LMcerole, qu'il appela Teguize, du nom de sa femme qui était fille de Guadaifia, l'ancien roi de l'île. 
M.ii>, plus ImiiI, il révolla la population par ses esaclions el sa IviMniiic. et il fui forcé il.' qiiiller le pays. 



08 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BETHENCOLIRT. 

rasin, et qui deniaiida à son vrai seigneur et roi du pays, M. de Bétliencourt, s'il lui plaisait bailler et 
donner le lieu où il demeurait, et certaines quantités de terres, pour labourer et pour vivre. M. de 
Béthencourt lui octroya qu'il voulait bien qu'il eût hôtel et ménage plus que nul autre des Canayiens de 
cette lie, et des terres suHisaniraent ; mais que lui ni aucun du pays n'aurait de forteresse. Ledit sei- 
gneur lui bailla un hôtel qu'il demanda, qui était au milieu de l'île, et il lui bailla environ trois cents 
acres tant de bois que de terres autour de son hôtel, en payant le truage (M que ledit seigneur avait 
ordonne, c'est-à-dire le cinquième de toutes choses. Le roi canarien fut fort content; il ne pensait 
jamais avoir si bien, et, à vrai dire, il eut tout des meilleures terres du pays pour le labour. Aussi 
connaissait-il bien le lieu qu'il demandait. Plusieurs autres, et de ceux de Normandie et des Canariens 
de cette île, y vinrent, et chacun l'ut contenté selon ce qu'il le valait. 

Les deux rois de l'île de Fortaventure, qui s'étaient l'ait baptiser, vinrent vers ledit sieur de Béthen- 
court, et ledit seigneur leur bailla pareillement lieu et place, ainsi qu'ils le requéraient, et il leur donna 
à r.hacun quatre cents acres tant bois que terres, et ils furent fort contents. Ledit seigneur logea les 
gentilshommes de son pays dans les fortes places, et il fit ensorte qu'ils fussent contents; et les autres 
du pays de Normandie lurent pareillement logés chacun selon qu'il semblait être de raison de faire. 
C'était bien raison qu'ils fussent mieux que les Canariens du pays. Ledit seigneur fit tant que chacun fut 
content. 11 ordonna plusieurs autres choses qui seraient longues à raconter, et, partant, je m'en tais. 

Je veux parler de son retour, et comment il commanda à tous les gentilshommes qu'il avait amenés, 
et à ceux qui étaient auparavant au pays, qu'ils vinssent, deux jours avant son départ, vers lui, et aussi 
que tous les maçons et charpentiers y fussent; il voulut que les trois rois canariens s'y trouvassent 
aussi, afin en ce jour de leur dire sa volonté, et de les recommander à Dieu. 



Chapitre LXXXVII. — Comment le sieur do Bétliencourt festoie tous les siens et les rois canariens, 
et ce qu'il leur dit avant que de partir. 



Le deuxième jour avant son départ, M. de Béthencourt était au château de Rubicon, là où il fit cette 
journée fort grande chère à tous les gentilshommes et à ces trois rois qui s'y trouvèrent, ainsi qu'il 
avait commandé. Jean le Masson et d'antres maçons et charpentiers, et plusieurs autres du pays de 
Normandie et du pays même, y étaient aussi, lesquels dînèrent et mangèrent tous en ce jour au château 
de Rubicou. Et quand ledit seigneur eut dîné, il s'assit en ime chaire un peu haute, à cette fin qu'on 
l'ouït plus à l'aise, car il y avait plus de deux cents personnes. Et là ledit seigneur commença à parler : 
« Mes amis et mes frères chrétiens, il a plu à Dieu, noire créateur, d'étendre sa grâce sur nous et sur 
ce pays, qui est à cette heure chrétien et mis à la foi catholique. Dieu, par sa grâce, le veuille main- 
tenir et me donner pouvoir et à vous tous de nous y savoir si bien conduire que ce soit l'exaltation et 
augmentation de toute chrétienté ! Et pour savoir pourquoi j'ai voulu que vous soyez ici tous en pré- 
sence, je vous le dirai. 11 est vrai que pour vous tenir tous ensemble en amour, je vous ai assemblés, à 
cette fin que vous sachiez par ma bouche ce que je veux ordonner ; et ce que j'ordonnerai, je veux qu'ainsi 
il soit fait. Et premièrement, j'établis mon parent Maciot de Béthencourt mon lieutenant et gouverneur 
de toutes les îles et de toutes mes affaires, soit en guerre, justice, en édifices, réparations, nouvelles 
ordonnances; selon qu'il verra qu'il se pourra ou devra faire, et en quelque manière qu'il le voudra faire 
ou faire faire, ou deviser sans y rien réserver, en gardant toujours l'honneur d'abord et ensuite profit 
de moi et du pays. Et à vous tous, je vous prie et charge que vous lui obéissiez comme à ma personne, 
etque vous n'ayez point d'envie les uns sur les autres. J'ai ordonné que le cinquième denier soit à moi 
et à mon profit, c'est-à-dire la cinquième chèvre, le cinquième agneau, le cinquième boisseau de blé, le 
cinquième de toutes choses. Et de ces deniers et devoirs (-) on prendra jusques à cinq avec les deux 
parts, dont l'une servira à faire deux belles églises, l'une en l'ile de Fortaventure et l'autre en l'île de 

(') L'impôt. 
(') Redevances. 



VOYAGE DE BÉTHENCOURT EN ESPAGNE ET A RO.ME. 69 

Lancelot, et l'autre pari sera audit Maciot, mon cousin; et quand ce viendra an bout des cinq ans, s'il 
plaît à Dieu, je ferai tout le mieux que je pourrai. Et quant à ce que je laisse audit Maciot, je veux qu'il 
ait le tiers du revenu du pays à toujours, tant qu'il vivra. Et au bout de cinq ans, il sera tenu de m'en- 
voyerle surplus du tiers du revenu à mon hôtel, en Normandie. Et il sera tenu, tous les ans, de m'en- 
voyer des nouvelles de ce pays. En outre, je vous prie et charge que tous vous soyez bons chrétiens et 
serviez bien Dieu. Aimez-le et le craignez ; allez à l'église; augmentez-en et gardez-en les droits du 
mieux que vous saurez et pourrez, en attendant que Dieu vous ail donné un pasteur, c'est-à-dire un 
prélat qui ait le gouvernement de vos âmes. Et, s'il plaît à Dieu, je travaillerai pour qu'il y en ait un ; 
et quand je partirai d'ici au plaisir de Dieu, je m'en irai à Rome requérir du pape que vous en ayez un, 
comme j'ai dit. Dieu me donne la grâce de vivre assez pour ce faire! Or çà, dit ledit seigneur, s'il y a 
quelqu'un qui veuille me dire oum'aviser de quelque chose, je le prie qu'à cette heure il le dise et qu'il 
ne laisse point de parler, soit petit ou grand, et je l'ouïrai volontiers. » 

11 n'y eut personne qui dît mol ; mais ils disaient tous ensemble : « Nous ne saurions que dire ; Monsieur 
a si bien dit que l'on ne saurait ni penser ni dire mieux. » Chacun était content ; ils étaient bien joyeux 
que Maciot avait le gouvernement du pays, et ledit seigneur le fit parce qu'il était de son nom et de sa 
lignée. Ledit seigneur ordonna ceux qu'il voulait avoir avec lui à Rome. Messlre Jean le Verrier, son 
chapelain , ci:ré de Rubicon , voulut aller avec ledit sieur. Ledit seigneur eût bien voulu qu'il fût de- 
meuré, mais il pria Monsieur qu'il lui tînt compagnie. Il prit Jean de Bouille, écuyer, et six autres de 
sa maison, et pas plus : l'un était cuisinier, l'autre valet de chambre et palefrenier; chacun avait son 
office. Et quand ce vint au quinzième jour de décembre, ledit seigneur se mit en mer en l'une de ses 
barques. Il laissa l'autre barque à Rubicon, et chargea ledit Maciot que, le plus tôt qu'il pourrait, après 
l'àques passé, il renvoyât ladite barque en Normandie, àllarlleur, et qu'il la chargeât des nouveautés du 
pays, et cela sans faute. 



Chapitre LXXXVIII. — Comment le sieur de Bétliencourt part des lies et arrive en Espagne, 
et de li s'en va à Rome, vers le saint-père. 



Après que M. de Bétheneourt eut pris congé de tous ses gens et de tout le pays , et se mit en mer, 
vous eussiez vu tout le peuple crier et braire, et plus encore les Canariens que ceux du pays de Nor- 
mandie; c'était pitié des pleurs et des gémissements que les uns et les autres faisaient. Leur.s cœurs leur 
disaient qu'ils ne le verraient jamais plus et qu'il ne viendrait plus au pays ; et il fut vrai , car jamais 
oncques depuis il n'y fut. Pourtant avait-il dessein d'y revenir, et le plus tôt qu'il pourrait. 11 y en eut quel- 
ques-uns qui se boutèrent en la mer jusqu'aux aisselles, en tirant la barque où était Monsieur. Il leur 
faisait tant de mal de ce qu'il s'en allait que nul ne saurait penser, et disaient ainsi : « Notre droilurier 
seigneur, pounpioi nous laissez-vous? Nous ne vous verrons jamais. Las! que fera le pays, quand il faut 
qu'un tel seigneur, si sage et si prudent, et qui a mis tant d'âmes en voie de salvation éternelle, qu'il nous 
laisse? Nous aimerions Wen mieux qu'il en fût autrement, si c'était son plaisir; mais puisqu'il lui plaît, 
il faut qu'il nous plaise; c'est bien raison qu'il fasse son plaisir. » Et s'il faisait mal au peuple desdiles 
îles de son allée, il faisait encore plus de mal audit seigneur d'en partir et de les laisser; car le cœur 
lui disait bien qu'il n'y viendrait jamais plus, et il avait le cœur si serré qu'il ne pouvait parler. Il ne leur 
pouvait dire a<lieu, et il ne fut oncques en la puissance dudit seigneur qu'à nul quelconque, tant fùt-il 
son parenl et ami, il sût proférer de la bouche de dire adieu ; et quand il voulait dire ce mot, il avait le 
cœur si Irès-étreint qu'il ne le pouvait dire. Or ledit seigneur de Bétheneourt part et la voile est levée : 
Dieu, par sa grâce, le veuille garder de mal et d'encouibrié ! 

11 eut assez bon vent et arriva en sept jours à Séville , là où on lui fit fort grande chère , et il y fut 
trois ou quatre jours. 11 s'empiil là où était le roi d'Espagne : on lui dit ([u'il était à Valladolid, et il s'en 
alla vers lui. Lequel roi d'Espagne lui fil encore plus grande chère qu'il n'avait oncques fait. Car ledit roi 
avait beaucoup ouï parler de sa conquête, ut connue il avait fait tout baptiser, et lout par beaux et bons 
moyens, (juand M. de Léthcncourl vint ilevers le roi d'Espagne et qu'il lui eut fait la révérence, ledit roi 



70 VOYAGEURS MODERNES. - JEAN DE BÉTHENCOURT. 

le rcrut fort hontiLHenicnt ; et si autrefois il lui avait fait grande chère, il lui en fit une plus grande encore. 
Le roi lui demanda comment le fait de la conquête avait été, et la manière et la façon. Et ledit seigneur 
lui raconta tout le mieux qu'il put, et tant que 
le roi fut si aise de l'ouïr parler qu'il ne lui en- 
nuyait point. Ledit seigneur fut quinze jours à 
la cour d'Espagne. Le roi lui donna de grands 
dons assez pour aller au voyage là où il voulait 
aller. Il lui donna deux beaux genêts et une 
mule fort bonne et bien belle, qui porta ledit 
seigneur jusqu'à Rome. Quand il partit de l'île 
Lancelot, il avait donne à Maciot de Béthen- 
court une des deux mules qu'd avait et n'en 
ramena qu'une. 

Quand ledit seigneur eut été assez longue- 
ment à la cour du roi d'Espagne et qu'il fut 
temps qu'il partit, il voulut prendre congé du 
roi et lui dit : « Sire, s'il vous plaît, je vous 
veux requérir d'une chose. — Or dites, dit le 
roi. — Sire, il esfbien vrai que les îles du 
pays de Canarie , dont je vous ai raconté la 
conquête, contiennent en tout plus de quarante 
lieues françaises et qu'il y a un beau peuple. 
U est besoin qu'ils soient exhortes par un 
homme de grande façon et par un homme de 
bien qui soit leur pasteur et leur prélat. 11 me 
semble qu'il y vivra bien et qu'il aura assez 
de quoi pour s'entretenir ; et qu'aussi le pays 
se rendra et se fera, et augmentera, s'il plaît 
à Dieu, toujours de mieux en mieux. S'il vous 
plaît, de votre grâce, en récrire au pape, afin 
qu'il V ait un évêque, vous serez cause de leur 
grande perfection et salvation des âmes de ceux 
qui y sont à présent et de ceux qui sont encore 
à venir. » Répondit le roi : « Monsieur de Bé- 
thencourt, il ne tiendra pas à moi d'en écrire; 
vous dites trés^bien, et l'on ne saurait mieux 
dire. Je le ferai très-volonliers, et encore je 
récrirai pour celui que vous voudriez qui yfCit 
mis, si c'est voire volonté. — Sire, au regard 
de cela, je ne connais personne que je préfère 
à un autre. Mais il est besoin qu'ils aient un 
prélat qui soit bon clerc et qui sache la langue 
du pays : le langage de ce pays (') approche 
fort de celui du pays de Canare. — Je vous 
baillerai , dit le roi , un homme de bien avec 
vous qui vous conduira à Rome, qui est un 

très-bon clerc, qui parle et entend bien le langage de Canare. Je récrirai au pape votre fait, tout amsi 
qu'il est et que vous me l'avez conté , et je pense et crois qu'il ne vous refusera pas et vous recevra 
honniMement ; car il me semble qu'ainsi le doit-il faire. « 




Un évcqno 



.1 qiiiiizii'iiie sii'clo. — D'nprcs un vitr.nil de réglise 
caUiOiirale de Limoges. 



(') L'Espagne. 



ÉVÉOUE ENVOYÉ PAP. LE PAPE AUX ILES CANARIES. 71 

Le roi récrit les lettres au pape, ainsi (pi'il avait dit, et il les bailla audit seigneur, ainsi que ce clerc 
que le roi avait dit, lequel se nomme Aliire des Cases, c'est-à-dire Albert des Maisons. Ainsi ledit sei- 
gneur fut prêt à s'en aller en son voyage de Piome, et prit congé du roi. Il s'en alla tout par terre, lui 
onzième, assez honnêtement; car il fit des livrées à tous ses gens, dès qu'il arriva à Séville, devant qu'il 
eût parlé au roi d'Espagne, et il chevaucha tant qu'il arriva à Rome, comme vous ouïrez ci-après. 



Chapitre LXXXIX. — Comment le sieur de Béthencourt arrive à Rome, est bien reçu du pape 
et obtient ce qu'il désire, à savoir un évèque pour les iles. 



M. de Béthencourt arriva à Rome et fut là l'espace de trois semaines. II se présenta au pape et lui 
bailla les lettres que le roi d'Espagne lui envoyait. Et quand il les eut fait lire par deux fois et eut bien 
entendu la matière, il appela M. de Béthencourt, lequel baisa le pied du pape, qui lui dit : « Vous êtes 




un de nos enfants, et pour tel je vous tiens ; vous avez l'ait un beau fait et un beau commencement, et 
vous serez cause le premier, s'ilpluit à Dieu, de parvenir et faire parvenir à une plus grande chose. Le 
roi d'Espagne nie récrit ici que vous avez conquis j:ertaines iles, lesquelles sont à présent à la foi de 
Jésus-Christ, et que vous les avez fait tous baptiser. C'est pourquoi je vous veux tenir mon enfant et en- 
fant de l'Église ; et vous serez cause et commencement qu'il y aura d'autres enfants qui conquerront après 
plus grande chose. Car, ainsi que j'entends, le pays de terre ferme n'est pas loin de là : le pays de Guinée 
et le pays de Barbarie ne sont pas à plus de douze lieues. Le roi d'Espagne me récrit encore que vous 
avez été bien dix lieues dans ledit pays de Guinée (-), et que vous avez tué et amené des Sarrasins de ce 
pays. Vous êtes bien homme de qui on doit tenir compte, et je veux que vous ne soyez pas mis en oubli, 
et que vous soyez mis en écrit avec les autres rois et en leur catalogue. Et ce que vous me demandez, 
que vous ayez un prélat et évéque an pays, votre raison et votre volonté sont honnêtes, et celui (pievous 
voulez iiu'il le soit, puisqu'il est homme suifisant à l'ollire, je vous l'octroie. » 

M. de Béthencourt le remercia humblement et fut fort joyeux qu'il faisait si bien ses besognes. Le 
pape arraisonna (') ledit seigneur de plusieurs choses, comment son courage le mouvait d'aller si loin du 



(') Ctlli; niddaillc ropriîsenlc, sur 1.1 face, le buslc d'innoccnl VII, Iwrbu cl l.i tiHc clicnuc, avec celle lô^'ondc en lalin : 
■Innocent VII de Sulmone ; sur lo revers, la vue cavalière d'une église, cl ces niuts : Temple du Sainl-Uspril. (Trésor 
de numitmoliVyue et de (jlypli<iiie , publié snus la direclion de M.M. Puni Delarotlie, ll(;inii|uel Uuponl cl Cliailcs 
Lcnurniaul.) 

(•) Ce passage conlirmc et coniplélc ce qui a élé dit plus liaul, p. 03, unies l cl 0. 

(') Entretint. 



72 VOYAGEURS MODERNES. — JEAN DE BÉTHENCOURT. 

pays de France. Ledit seigneur lui répondit tellement que le pape était si content, que tant plus il l'oyait 
et pUis aise il était. Le pape le fit recevoir honnêtement en son hôtel et lui lit des largesses. Quand il 
eut été environ quinze jours à Rome, il voulut prendre congé dn pape ; les bulles furent laites ainsi qu'il 
fallait qu'elles fussent; et M. Albert des Maisons fut évèque de toutes les îles de Canare. Ledit sei- 
gneur prit congé du pape, qui lui donna sa bénédiction et lui dit qu'il ne l'épargnât pas dans les choses 
qui lui pourraient faire plaisir, et qu'il le ferait volontiers. 



Chapitre XC. — Comment le sieur de Béthencourt reprend le chemin de France, et l'cvèque Albert 
retourne en Espagne, et do là va aux Canaries. 



Quaud M. de Béthencourt eut pris congé dn pape, il prit son chemin pour s'en retourner en son 
pays. Il est \Tai qu'il ne savait que faire de retourner en Espagne avec son évèque; mais il s'en 
retourna en France et en Normandie, à son hôtel. Son évèque prit congé de lui à Rome, et ledit 
seigneur récrivit au roi d'Espagne , et il manda au maître de la nef (pii l'avait amené de Canarie à 
Séville, que, le plutôt qu'il pourrait trouver sa charge, il amenât son navire à Harlleur. Mais le navire 
était déjà parti, et on ne put jamais savoir ce qu'il devint, si ce n'est qu'on dit audit seigneur qu'il 
était avis à quelques-uns qu'il s'était noyé en la mer, prés en la Rochelle, et qu'il était chargé et 
venait par ici. Jamais en n'en entendit plus parler, et la barque fut perdue. Or l'évéque est venu en 
Espagne vers le roi, et lui a apporté des lettres de M. de Béthencourt, desquelles il fut joyeux qu'il 
avait fait sa besogne. M. de Béthencourt récrivit aussi, par cet cvéque, à Maciot de Béthencourt, 
lequel se fit faire chevalier depuis que Monsieur partit. Or nous laisserons M. de Béthencourt ('), 
et parlerons dudit messire Maciot et de l'èvèque qui est arrivé aux îles de Canarie. 



Cn.\riTr,E XCI. — Comment l'ùvèquo Albert lu-rive aux Canaries, où il est bien reçu par Maciot 
et par tous les peuples ; de son bon gouvernement et de sa charge. 



Messire Albert des Maisons est arrivé au.v îles de Canarie , en l'île de Fortaventure , où il a trouvé 
messire Maciot de Béthencourt. Il lui a baillé les lettres que M. de Béthencourt lui envoie , dont il fut 
joyeux, et tout le pays, d'avoir prélat et évèque. Et quand le peuple le sut, on lui fit fort grande 
chère, et plus encore parce qu'il entendait le lans^age du pays. Cet évèque ordonna en l'église ce qu'il 
voulut et ce qui était à faire. Il se gouverna si bien et si gracieusement, et si débonnairement, qu'il eut 
la grâce du peuple, et fut cause de bien grands biens du pays. Il prêchait bien souvent, puis en une 
île, puis en une autre, et il n'y avait point d'orgueil en lui. Et à chaque prèchement, 11 faisait faire 
une prière pour M. de Béthencourt, leur roi et souverain seigneur qui était cause de leur vie, c'est-à- 
dire de la vie éternelle et du salut de leurs âmes. Aussi , au prune de l'église, toujours on priait pour 
ledit seigneur qui les avait fait chrétiens. Ledit évèque se gouverna si bien que nul ne le pouvait 
reprendre (-). 

(') « .\ une physionomie noble, à des pensées élevées, à un courage impétueux, ferme, résolu; à un génie doux et tolé- 
rant, Jean de Béthencourt joignit le goût des actions chevaleresques Le vrai caractère de notre héros fut celui de son 

siècle, la valeur et la piété. De toutes manières sa mémoire doit Cire éternelle dans nos îles, et ce nom de Bélhencourt, si 
répandu dans maintes familles de presque toutes les Canaries, qui s'honorent de le porter, mérite de sonner agréablement 
aux oreilles de leurs habilajits. » (Viera, Noticias.) 

(-) 11 mourut en 1410; ses conseils avaient été très-utiles à Maciot de Béthencourt. 



FIN DE LA RELATION. 



CuAPiTSE XCn. — Des bonnes qualités et vertus de Maciot de Béthencourt, et du progrès de la foi 
dans les îles Canaries. 



Quant au regard de messire Maciot, on ne peut s'empêcher de dire qu'il est tout bon. 11 n'y a ni roi , 
ni prince, ni grand, ni petit , qui ne dise de grands biens de lui. 11 se lait aimer de tous, et princi- 
palement de ceux du pays. Ceux-.ci commencent fort à labourer, planter et édilier. Ils prennent un 
très-beau commencement; Dieu, par sa grâce, les \cuille entretenir, afin qu'ils puissent faire le profit 
de leurs âmes et de leurs corps ! Ledit messire Maciot fait fort besogner aux églises, dont l'évèque est 
moult joyeux : il n'y a ni grand, ni petit qui ne fasse, de tout son pouvoir, du bien à l'église ('). Ce n'est 
pas que les Canariens du pays ne fassent aussi leur devoir ; ils apportent des pierres, ils besognent, 
aident de ce qu'ils savent faire, et ont un grand et bon vouloir, ainsi que l'on peut apercevoir. Aussi 
ceux que M. de Béthencourt y mena dernièrement sont bien aises, et ne voudraient pour rien être 
autre part; car ils ne payent aucun subside, ni autres choses, et vivent en un grand amour ensemble. 
Nous cesserons de parier de cette matière, et parlerons de M. de Béthencourt qui est en chemin de 
retourner de Rome en son pays de Normandie. 



CuAPiinE C.XIII. — Comment M. de Béthencourt arrive à Florence, de là va à Paris, puis en sa maison 
de Granville, et enfin de sa maladie, de ses derniers propos et de sa mort. 



M. de Béthencourt a tant chevauché qu'il est arrivé à Florence, et là a trouvé des njarchands qui 
avaient autrefois oui parler de lui et de ses faits. Quand il vint là, quelques-uns demandèrent quel 
seigneur c'était; il y eut quelques-uns de ses gens qui dirent que c'était le roi de Canare. 11 était tantôt 
tout commun qu'il était arrivé à la ville un roi qu'on appelait le roi de Canare, et qu'il était logé à 
l'cnseignç du Cerf, en la Grande-Rue ; et tant, que les nouvelles vinrent à Ihùtel de la ville. Il y avait 
un marclianil qui autrefois avait vu M. de Béthencourt à Séville, et avait ouï parler des îles de Canare, 
et*que ledit seii;neur les avait conquises. Et ce marchand le contait au maire de la ville qui était là en 
riiotcl de la ville. RienliH ils envoyèrent au logis pour savoir si c'était M. de Béthencourt, et trou- 
vèrent que c'était lui. Et quand le maire le sut, on lui envoya un bien honnête présent, de par le maire 
et les seigneurs de la ville. Il y avait vin et viande bien honnête, que vint présenter ce marchand qui le 
connaissait, lequel fit demeurer ledit sieur en la ville de Florence , le festoya si honnêtement qu'on ne 
vous le saurait dire, et défraya ledit seigneur de toutes choses. Que ledit seigneur le voulilt ou non , il 
fallut (ju'ainsi l'ilt fait : aussi c'était un fort riche marchand. Ledit marchand avait dîné avec lui en son 
logis à Séville, et ils avaient privette ensemble ; et par quehpies paroles que ledit marchand lui dit, 
M. de Béthencourt le reconnut. Le quatrième jour qu'il fut en cette ville, il partit, et ce marchand le 
convoya plus de deux lieues. Et ledit seigneur s'en vint, et chevaucha tant qu'il arriva à Paris, là où il 
trouva des connaissances assez. Il fut huit jours dans Paris pour se rafraîchir; et après les huit joijfs, 
il s'en vint à Béthencourt où il trouva M™" de Béthencourt, et vécut un espace de temps. H ne faut 
point demander la chère ([u'on lui lit. Tous les seigneurs et gentilshommes le venaient voir, et aussi les 
parents de ceux qu'il avait amenés aux îles de Canare, qin demandaient : Comme le fait mon frère (')? 
Comme le fait mon neveu? mon cousin? etc. il venait gens de toutes parts. Quand ledit seigneur eut 
reste un peu de temps à Béthencourt, il s'en alla à son hôtel de Grainville, et se logea en son château. 
Il ne faut pas demander si on lui lit grande chère ; s'il y était venu à l'autre fois des gens de bien, il 
en vint encore plus; vous n'eussiez vu que gens venir et présents apporter. Et ledit seigneur se tint 

(') Il présida i> la conblrucliun de Sainl-.Marci.il di; Rubicon cl do Sainle-Marie de Bétliencounc. 
C) C'cal-à-dire ; « Comniciil va mon fiCic? ctv. • 



74 VOYACELT.S MODERNES. — JEAN DE BÉTIIENCOURT. 

audit lieu de Grainviile bien fort longuement; et il fit venir M"'« de Bétliencourt à Grainvillc. Dans un 
espace de temps, inessire Reynanlt de Bétliencourt revint de l'hôtel du duc Jean de Bourgogne, celui 
qui fut tué à Montereau-faut- Yonne ('); ce Reynault était son grand maître d'iiôtel pour l'heure, et il 
venait voir sa femme qui était à Rouvray, laquelle se nommait dame Marie de Briauté. Et quand il sut 
que son frère était venu, le plus tôt qu'il put il s'en alla vers lui, et ils se firent grande chère l'un à 
l'autre. Ainsi le devaient-ils faire, car ils n'étaient qu'eux deux de père et de mère, issus de messire 
Jean de Béthencourt et de dame Marie de Bracquemont. M. de Eéthencourt, roi de Canare, n'avait nul 
enfant ; sa femme était belle et jeune dame; mais il était déjà fort ancien ; elle était issue de ceux de 
Faycl, d'entour Troyes en Champagne. Ledit seigneur de Béthencourt, conquérant des îles de Canare, 
vécut un espace de temps; il eut des nouvelles desdites îles, et il s'attendait qu'il y retournerait de 
bref; mais jamais depuis il n'y retourna. 11" eut nouvelle que ses deux barques, qui apportaient des 
marchandises et nouveautés du pays, étaient perdues en la mer. 11 eût eu des nouvelles de messire 
Maciot plus tôt qu'il n'a eu, si ce n'eût été l'aventure desdites barques qui ont été perdues. 

Un jour advint qu'il fut malade en son château de Grainviile , et voyait bien qu'il se mourait. Il en- 
voya quérir plusieurs de ses amis, et principalement son frère qui était son plus prochain et son héri- 
tier, et il avait l'intention de lui dire beaucoup de choses. M"'= de Béthencourt était déjà trépassée. Il 
demanda par plusieurs fois où était son frère. Et quand il vit qu'il ne venait point, il dit en la pré- 
sence de ceux qui étaient là, que c'était la chose qui lui touchait le plus sa conscience, que le tort et 
le déplaisir qu'il avait faits à son frère, et qu'il savait bien que son frère ne l'avait point desservi : « Je 
vois bien que je ne le verrai jamais plus; mais je vous charge que vous lui disiez qu'il voie à Paris, 
chez un nommé Jourdain Guérard, et qu'il lui demande un colfrct de lettres que je lui ai baillées, en ces 
enseignes qu'il y a dessus écrit : Ce sont les ktlres de Grainviile et de Béthencourt. « Tantôt après ces 
paroles, il ne fut guère qu'il rendît l'àme. Sondit frère vint comme il se mourait et qu'il ne pouvait 
plus parler. 11 ne faut pas douter qu'il a eu une aussi belle fin qu'on saurait dire; il fit son testament 
et eut tous ses sacrements. .Messire Jean le Verrier, son chapelain qui l'avait mené et ramené des îles 
de Canare, écrivit son testament, et fut à son trépas tout du long. Ledit seigneur mourut saisi (-) 
seigneur de Béthencourt, de Grainville-la-Teinturière, de Saint-Sère sous le Neufchàtel , de LincourI, 
de Rivillc, du Grand- Quesnay et Hucquelleu, de deux fiefs qui sont à Gourel en Caux, et baron de 
Saint-Martin-lc-Gaillard, en la comté d'Eu. 11 est trépassé, et est allé de ce siècle en l'autre. Dieu lui 
veuille pardonner ses méfaits! Il est enterré à Grainville-la-Teinturiére , dans l'église de ladite ville, 
tout devant le grand autel de ladite église, et trépassa l'an mil quatre cent vingt-cinq. 




LUc Montana-Clara, près de l'ile Gracioîa P). 

(•) Eo 1419. 

(') En possession des seigneuries de... 

(') Ce rocher, silué à un quart de lieue au nord de la Graciosa, s'élève a"u-dessus de la mer jusqu'à la liauleur de trois 
cents pieds; une pclito souico, cadiéc dans ses anfraduosilcs, allirait autrefois un grand nombre de serins, qu'on appelait 
canaris; mais on dit que, des pcclicurs ayant incendié les broussailles qui en ombragaienl le cours, ces oiseaux disuarurmt. 



BlIîLIOGRAPHlE. 75 



BIBLIOGRAPHIE. 



Texte. — Manuscrit du quinzif'me siùclo, orné de miniatures, autrefois en la possession de M. Guérard do la 
Quinerie, appartenant aujourd'hui ;"i M°" de MontrufTet. — Histoire Je la première découverte et conquête des îles 
Canaries, faite dès l'an 1/|02 par messirc Jean de Bétlicncourt, chambellan du roi Charles VI, écrite du temps 
mi^me par F. Pierre Bontier, religieux de Saint-François, et Jean le Verrier, prêtre, domestiques dudit sieur de 
Béthencourt, et mise en lumière par M. Galien de Béthencourt, conseiller du roi en sa cour de parlement de Rouen ; 
Paris, Soly, rue Saint-Jacques, au Phénix, 163D (édit. par Bergeron ). 

OiiVRAOES A CONSLLTER. — Cadamosto, elLibro de la prima navigatione per Oceanoet le terre de'negri delà Bassa- 
JEthiopiu, per comandamento del illustrissimo signore Infante don Enrico de Portogallo, in-4""; Venise, 1507. — 
Gomez Eanez d'Azurara, Chronique de la conquête de Guinée, dont M. Ferdinand Denis a retrouvé le manuscrit. 
— R. P. fray Alonzo de Espinosa, Del origen y milagros de la santa iniagen de Nuestra-Senora de Candelaria, que 
aparecio en la isla de Tenerife, con la descripcion de esta isla; Sevilla, 150.'j. — Barros, l'Asie, ou Histoire descon- 
quétes des Portugais, dans les relations de divers voyages curieux do Thévenot. — Don Cristoval Perez del Cristo, 
De las excellencias de las Cunurias. — Don .\ntonio de Viana, Anlirjuedndes'de las islas Afortunadas de la gran 
Cnnaria , etc.; Sévillc, IGOil. — George Glas, llie Hislorij of the discovenj and conquest of Ihe Canarij islands , etc.; 
London, 176fi. — Nunez de la Peiia, Conquisln ij antiguedades de las islas de la gran Canaria y su descripcion, etc., 
in-i"; Madrid, 1G7G. — Don Joseph .\ncliieia d'.^larcon, Noticias histori::as perlenescienles a las Canarias. (Ma- 
nuscrit.) — Garcia del Castillo, Antiguetades de la isla del Hierro. (Manuscrit. ] — Castillo Ruiz de Vergara, natu- 
rel de Canaria, Descripcion historica y geografica de las islas de Canaria, manuscrit in-4° ; 1739. — D. J.-B. Fran- 
cliy Lugo de Ténériffe, Depreseiitacion hislorico-polilica por la villa de la Orolava. ( Manuscrit. ) — P. Alonzo Garcia, 
jésuite, Hisloria nulural y moral de las islas de Canaria , écrite vers la fin du seizième siècle. — Fray Joseph de 
Sosa, Topogra/ia de la isla Aforlunada de Gran Canaria , etc., 1 vol. in-4°; 1678. — Don Antonio Porlier, Disser- 
lacion historica sobre la epoca del primer descubrimiento, expedicion y conquista de las islas Canarias ; — Disciirso 
sobre los primeras pohiadores de tas islas de Canaria, y que pars era enlos liempos primitivos, con la question de 
la existencia de la isla Aprositus, San-Brandon o Encanladu ; — Adicion sobre la famosa question de la exislencia 
del arbol de la isla del Hierro. — Don Josejjh de Viera y Clavijo, Noticias de la hisloria gênerai de las islas de Ca- 
naria, It vol. in-4°; Madrid, 1773. — Fray Pedro de Quesada, Diversos fragmentos para la hisloria de las islas de 
Canaria, etc. — Jean-Baptiste Munoz, /{eci/e// d'extraits. ( Manuscrit. Biblioth. Ternaux. ) — Barthélémy de las Ca- 
sas, Hisloria gênerai de Indias. — ^ïlius Antonius iVebrisscnsis, Herum Ilispanarum et Hispaniens hisloria. — .\n- 
tonio Galuao, Tratado dos diversos e dcsvayrudos caminhos, por onde nos tempos passadus a pimenta e especearia 
veyo ria India as nossas partes, etc.; Lisbonne, 1550. — André Thevet, Grand Insulaire, histoire de deux voyages 
faits par lui aux Indes australes et occidentales, etc. (Manuscrit de la Biblioth. imp.J — Francisco Tliamara, cl Li- 
bro de las cosinmbres de lodas las génies del 7nundo y de las Indias; Anvers, 1556. — Lucius Marineus de Sicile, 
Obra de las cosas mémorables de Espuna. — Girolamo Benzoni , la Hisloria del mondo nuovo, la quai tratta délie 
isole e mari nuovamentc retrovati e dclle nuovc citta da lui propio vcduto per acqua e per tierre in quatordici anni ; 
Venise, 1572. — Casteillanos, Elegias de vuroncs illustres. — Pedro do Médina, Primera y segunda parte de las 
grandezas y cosas notables de Espann; Alcala, 1593. — Francisco Lopcs de Gomara, primera, segunda y tercera 
parle de la Hisloria de las Indias, in-fol.; Mccina, 1552. — Lope de Vega, la Famosa comedia de los Guatiches de 
Tenerife y conquista de Canaria. — Esteban de Garibay, Cumpendio liislorial de las chronicas y universal hisloria 
de lodos los reynos de Espana. — Don Cristoval do la Camara , Constiluciones sinodales del obispado de la Gran- 
Canariay su santa Iglesia, in-/i°; Madrid, 1031. — Ortez de Zuiiiga, .\nales de Sevilla. — Antonio Cordeyro, W;s(o- 
ria insutana das ilhas a Portugal sugueglas no oceano Occidental ; Lisbonne, 1717. — Candido Lusitano, pseudonyme 
de Joseph Frcire, la Vie de l'Infant don Henri de Portugal ; Lisbonne, 1758. — Bory de Saint-Vincent, Essai sur 
les iles Fortunées, in-li"; Paris, an 11 ; ^ Voyage aux quatre principales îles des mers d'Afrique; -^ Article du 
mf'me auteur sur les ilcs Canaries dans Y Encyclopédie moderne. — Barrow, Voyage à la Cochinchine par les iles 
de Madère, Ténériffe et du cap Vert, etc. , traduit par Malte-Brun, 2 vol in-8, avec atlas ; Paris, 1807. — Léopold 
de Buch, Description physique des iles Canaries, in-8, traduit de l'allemand par C. Boulanger; Paris, 183G. 

D'Avezac, Note sur la première expédition de Béthencourt aux Canaries, et sur le degré d'habileté nautique 
des Portugais à cette époque, broch. iiWr; Paris, I8/16 ; Notice di's découvertes faites, au moyen Age, dans l'océan 
Atlantique, etc.; Paris, 18fi5. — Sainte-Claire Deville, Voyage aux Anlilles et aux îles de Ténériffe et de Fogo; 
Paris, Gide et Baudry, 1848. — MM. P. Barker-VVcbb et Sabin Berthelot, Histoire naturelle des iles Canaries, 
.1 flirts vol. in-fol. avec planches et atlas; Paris 1852. [Le propriétaire de ce bel ouvrage est aujourd'hui l'éditeur 
Mellier. ) 

Voyez ausei C. Lavollée, Voyage en Chine, 1 vnl. in-8; Paris, 1852 ; les ouvrages de Sprat, Cook, Macartney, 
Fleurie», Pingre cl Bnrda, Péron, Freycinet, Duuiont d'Urvilln, ot ce qui a été publié sur l'expédition do la 
Pérousc et do Labillurdièrc. 



CHRISTOPHE COLOMB, 

VOÏAGEL'R GÉNOIS. 



Christophe Colomb (Cristoforo Colurabo) est né à Gênes ('), probablement vers l'année 1436 (^). 
Il était le tils aîné de Dominique Colomb, fabricant en lainage ('). Sa mère se nommait Suzanne Fon- 
tanarossa. Il avait deux frères, Barthélémy et Jacques (que les Espagnols ont appelé Diego), et une 
sœur mariée à un charcutier, Jacques Bavarello. 

Dominique Colomb ne mourut que plusieurs années après les premières grandes découvertes de son 
fds. Sans doute il n'était pas aussi pauvre que l'a écrit son petit-fds Ferdinand; il possédait à Gènes 
deux maisons (*), et il eut assez de ressources pour assurer à ses enfants les bienfaits d'une instruc- 
tion très-supérieure à celle de la plupart des fils d'artisan. Après avoir appris, à Gênes, dans son en- 
fance, la lecture, l'écriture, l'arithmétique, le dessin et les éléments de la peinture, Christophe Colomb 
fut envoyé à l'université de Pavie, où il reçut des leçons de grammaire, de langue latine, de géométrie, 
de géographie, d'astrologie (ou astronomie) et de navigation ('). 

(') Parmi les villiis ou villages qui se sont disputé l'honneur d'avoir donné naissance à Christophe Colomb, on cite Çogo- 
Icto, Bugiasco, Finale, Quinto et Nervi dans la rivière de Gènes; Savone, Palestrella et Arbizoli, près de Savone; Cosseria, 
entre Millesimo et Careere; la vallée d'Oneglia; Caslello di Cuccaro, entre Alexandrie et Casale; Plaisance; Pradello, dans 
le val de Nura du Plaisantin On s'accorde aujourd'hui .i regarder comme certain que Gênes est la patrie de ce grand homme. 
(Voy., sur celle question, la section 2, t. III, p. 35i de YHisloire de la géographie du nouveau continent , par Hum- 
boldl, el les Éclaircissements sur la vie de Colomb, no 1 , dans YHisloire de Christophe Colomb, par Bossi). — M. Rochefori- 
Labouisse a cherché à établir que Christophe Colomb était d'origine française. 

(') C'est la date adoptée par Bernaldez Cura de los Palacios, le chevalier Napione, Navarelte, Humboldt. 

Mais l'incertilude est toile que les biographes, commentateurs, etc., varient entre eux d'environ vingt-cinq ans. Ainsi 
Christophe Colomb serait né : en l'année U30, selon les données de Ramusio; — en 14-il, selon le père CharlcvoLx; — 
en liI5, selon Bossi; — en'1446, selon Munoz; — en iWl, selon Robertson et Spotorno; — en lii9, selon Willard ; — 
en 1455, selon les combinaisons des époques indiquées dans une lettre de Colomb, datée de la Jamaïque le 7 juillet 1503. 

(') Le père de Colomb, signant comme témoin un acte testamentaire passé par-devant notaire, àSan-Stefano de Gènes, 
en 1494, alors qu'il avait cessé de travailler, se qualifie ainsi : olim textor pannorum. Ferdinand, fils de Christophe 
Colomb, dans la Vie de son père qu'il a écrite, cite comme une des illustrations de sa famille Colon el Mozo (le Jeune), 
amiral, né à Cogoleto. Il avoue cependant qu'il n'est point parvenu à trouver des preuves d<t ce fait : n Je pense, .ijoutc-l-il, 
qu'il y a plus de gloire pour nous (les fils) à descendre de l'amiral (Christophe Colomb), que de scruter si le père de 
celui-ci était homme de boutique. » Clu'istophe Colomb lui-même comptait Colon el Srozo parmi ses parents : « Je ne suis 
pas le premier amiral de ma famille; qu'on me nomme comme on veut (dit-il dans une lettre à la nourrice de l'infant don 
Juan) ; David, ce roi si sage, a gardé les brebis, et puis il ftit roi de Jérusalem. Je sers ce même Dieu qui éleva David. » 

(■*) L'une dans le vicolo di Mulcento; l'autre avec boutique, extra muros, dans la contradcrdi porta Sanl-Andrea. 
On présume que Christophe Colomb naquit dans la première de ces maisons, et qu'il fut baptisé à San-Stefano. 

(') Bossi a donné la liste des professeurs qui ont occupé les chaires de mathématiques et de philosophie naturelle, à 
l'université de Pavie, depuis l'année 1460 jusqu'à l'année 1480. Mais en admettant, contrairement à son avis, l'année 1436 
comme date de relie où naquit Colomb, l'intérêt serait d'avoir les noms des professeurs depuis 1446 jusqu'à l'an 1450. — 
r II y a quelque probabilité, selon Humboldt, qu'Antonio de Tergazo et Stefano de Faenza furent les maîtres de Colomb en 
astronomie nautique. » — « On sait,' dit Bossi, que sous le titre de philosophie naturelle- on enseignait alors la physique 
d'Aristote et quelquefois même la cosmographie ; on sait également que sous le titre d'astrologie on comprenait cette partie 
des mathématiques enseignées à cette époque dans les écoles , c'est-à-dire la géométrie et la géodésie , le mouvement des 
corps célestes et tout ce qu'on savait d'astronomie réuni avec tout ce qui appartenait à la science des pronostics, à l'astro- 
logie judiciaire et à la cabale. » (Vita di Cristoforo Colombo, p. '3.) 



PREMIERES NAVIGATIONS DE CHRISTOPHE COLOMR. 77 

Dans sa quatorzième année, il interrompit ses études universitaires et commença son apprentissage 
de marin. L'histoire de sa vie depuis cette époque jusqu'à l'an 1-487 est très-obscure ('). 

« J'ai passé vingt-trois ans sur mer, dit-il dans une de ses lettres à Ferdinand et à Isabelle ; j'ai vu 
» tout lé Levant, et l'Occident, et le Nord ; j'ai vu l'Angleterre; j'ai été plusieurs fois de Lisbonne à la 
" côte de Guinée. » 

Il écrit ailleurs : « Dès l'âge le plus tendre j'allai en mer, et j'ai continué de naviguer jusqu'à ce 
«jour. Quiconque se livre à la pratique de cet art désire savoir les secrets de la nature d'ici-bas. Voilà 
» déjà plus de quarante ans que je m'en occupe. Tout ce que l'on a navigué jusqu'ici (sur la surface des 
» mers), je l'ai navigué aussi (-). « 

On a quelques notions sur plusieurs de ses navigations dans la Méditerranée , mais on ne peut en 
préciser les dales. 

Il paraît avoir fait plusieurs courses sous le commandement de son parent Colomb le Jeune (Colon el 
Mozo), célèbre marin, neveu d'un autre Colomb (Francesco Colon) qui fut capitaine dans les armées 
navales de Louis XI ('). 

Il parle d'un voyage à Chio, où il vit recueillir le mastic. 

11 eut le commandement de galères génoises près de l'île de Chypre, dans une guerre avec les 
Vénitiens. 

11 fit une expédition à Tunis dans les mtéréts du roi René d'Anjou. II est probable que cette e.vpé- 
dition se rapporte aux années 1461 ou 1403, lorsque Jean II de Calabre appela les Génois à son aide 
pour chercher à conquérir Naples sur Ferdinand de la maison d'Aragon. Colomb dit dans une de ses 
lettres à Ferdinand et à Isabelle {*) ■ « Il m'arriva d'être envoyé à Tunis par le roi Reinier (que Dieu a 
«rappelé à lui), pour capturer la galère la Feriiamline ; et lorsque j'arrivai à la hauteur de l'île San- 
n Petro, en Sardaigne, j'appris qu'il s'y trouvait deux vaisseaux et une caraque avec la galère, ce qui 
» troubla tellement les gens de mon équipage, qu'ils prétendaient ne pas aller plus loin, mais retourner 
11 à Marseille pour chercher un autre vaisseau et de nouvelles troupes. Comme je n'avais aucun moyen 
» de les contraindre, je fis semblant de me rendre à leurs désirs ; je changeai le point du compas, et 
«déployai toutes les voiles. C'était le soir; et le lendemain matin nous étions à la hauteur de Cartha- 
11 gène, tandis que tous étaient persuadés que nous faisions route vers Marseille. » 

Le voyage de Christophe Colomb jusqu'à l'Islande eut lieu en 1477, comme cet illustre navigateur le 
dit lui-même dans son traité des Cinq zonef: habitables : « L'an 1477, au mois de février, je naviguai plus 
» de cent lieues au delà de Tilc, dont la partie méridionale est éloignée de l'équateur de 73 degrés et 
11 non de G3, comme prétendent quelques géographes, et Tile n'est pas placé en dedans de la ligne qui 
t termine l'occident de Ptoléniée (•"■). Les Anglais (principalement ceux de Bristol) vont avec leurs mar- 
11 cliandises à cette île, qui est aussi grande que l'Angleterre. Lorsque je m'y trouvai, la mer n'était 
«pas gelée, quoique les marées y soient si fortes qu'elles y montaient à vingt-six brasses et descen- 
» daient autant. Il est vrai que le Tile dont parle Ptolémée se trouve là où il le place, et se nomme 
» aujourd'hui Frislande. » 



(•) « Lorsqu'on fait une (?tude sérieuse des documents relatifs h la vie de Christophe Colomh, on ne peut que gémir sur 
rincerliliidc qui règne dès que l'on arrive à la partie de reUe intéressante vie antérieure à l'année 1487. Ce regret aug- 
mente qunnd on se rappelle tout ce que les chroniqueurs nous ont conservé minutieusement sur la vie du chien Becerillo 
(voy. la p. 203 du t. XXI du Muijosiu pilloresqiie), ou sur l'éléphant Ahoulabahat qu'Aaroun-al-Raschyd envoya ii Ch.irle- 
magne.» (Ilumholdt. ) 

(') Profecia^. 

(') « La vie du marin sur la Méditerranée se composait, à celte époque, de voyages hasardeux et d'entreprises liardies, 
l'nc simple expédition de commerce ressemblait alors h une expédition de guerre , et le liàtiment marchand avait souvent 
plus d'un combat .i soutenir pour aller d'un port à l'autre. » (Washington Irving, Ilisl. d Ch. Colomb, ch. n. ) 

(') LeUre aux rois catboliipies d'Espagne, en date de janvier 1-195. 

(") «C'est, je crois, la distinction entre le Thulé de Dicuil (l'Islande), cl les Fcroc ou Maiuland, l'ilc principale du 
groupe des Shetland. » (Humboldt, Ilisl. de la géoijr. du nom', conlin., l. II, p. 11*.) 

" Toutefois, ajoute Ilumholdt, il y a erreur dans les degrés. La côte méridionale de l'Islande se trouve par 03 degrés cl 
demi, ol non par ■i3; les Shetland sont par les 60 degrés et demi, et non par 63. » 

Voy. dans noire premier volume (Voyageurs anciens I, p. 10(1 cl 108, la relalion de Pïtiucas. 



78 



VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 




Le Nouveau Continent. — Fragment de la célùbre carie (') tracée ea 1500 par Juan de la Cosji, de Biscaye, 

(•) La carie originale, qui appartenait à M. W'alckcnaër, i été rachetée par l'Espagne; M. Joniard en a conservé une 
copie. L'image de saint Christophe que Juan do la Cosa a dessinée en lèle de la carte parait être une allusion à Christophe 



CARTE DE JUAN DE LA COSA. 



79 




qui accompagna Clirtslophc Colomb dans bon second voyage, et fui iiilolc d'Alunzo Hoycda en liOî). 



Coluinl). M. FcidiiianJ Denis ne seniil pas éloigné de supposer qu'il a voulu donner au saint les traits du uavigalcur. 
Humbuldt s'étonne que Juan de la Cosa n'ait point placé de pavillon sur l'ile Guanaliani. 



80 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

Lorsque Colomb entreprit ce voyage au Nord, il avait établi depuis plusieurs années sa demeure habi- 
tuelle en Portugal; il était venu en 1470 à Lisbonne ('). Cette ville était alors la capitale de la renais- 
sance géographique. Alphonse V régnait; Henri de Portugal vivait encore (-). Ce prince généreux, 
instruit, enthousiaste, avait établi un collège naval , élevé un observatoire à Sagres , appelé à lui les 
savants les plus capables de le seconder, et obtenu une bulle du pape qui accordait au gouvernement 
de Portugal un droit exclusif sur toutes les terres qu'il pourrait découvrir dans l'océan Atlantique jus- 
qu'au continent de l'Inde. Sous sa protection, on voyait se former des compagnies et des associations 
« dans lesquelles la passion des voyages était encore stimulée, dit Washington Irving (^), par l'intérêt. 
De simples particuliers rivalisaient avec elles. De temps en temps le départ d'une nouvelle expédition, 
le retour d'une escadre annonçant de nouvelles contrées découvertes, de nouveaux royaumes visités , 
mettaient toute la ville en mouvement. L'amour de la science , le goût des aventures ou la curiosité 
faisaient affluer à Lisbonne une foule d'étrangers , qui venaient pour s'instruire de plus prés ou pour 
prendre part aux profits de ces découvertes. » 

Aucun autre lieu du monde ne pouvait avoir plus d'attraits pour Colomb. Agé seulement de trente- 
quatre ans, déjà il avait acquis une grande expérience comme navigateur. De hardis desseins fermen- 
taient dans son imagination ; mais il sentait la nécessité d'accroître ses connaissances et de chercher des 
protecteurs. 11 épousa à Lisbonne dona Felipa, fdle de Bartolomco Muniz Perestrello, gentilhomme 
italien qui s'était autrefois distingué dans plusieurs navigations sous le commandement du prince Henri, 
et avait fondé une colonie à l'île de Porto-Santo, dont il avait été le gouverneur. Cependant dona Felipa 
était sans fortune. Colomb, pour soutenir son ménage, vendit des livres à images, construisit des 
globes, dessina des cartes (^) et s'associa à diverses expéditions envoyées à la côte de Guinée. En même 
temps il se livra avec passion aux travaux scientifiques et Ifttéraires. «Il est probable, dit Humboldt, 
que c'est pendant son long séjour en Portugal, de 1470 à 1484, âgé de trente-quatre à quarante-huit 
ans, qu'il refit pour ainsi dire ses études. » Par son application, il parvint à un degré d'instruction peu 
ordinaire parmi les marins de son temps. Quoiqu'il n'ait jamais affecté de prétentions à la science, il 
donne dans ses Prophéties, écrites vers la fin de sa vie, une assez haute idée de l'étendue et de la 
variété de son savoir : « Le Seigneur, dit-il, me gratifia abondamment de connaissances dans la marine; 
« de la science des astres, il me donna ce qui pouvait suffire; de même de la géométrie et de l'arith- 
II métique. De plus, il m'accorda l'esprit et la dextérité pour dessiner les sphères et pour y placer en 
i> propres lieux les villes, les rivières et les montagnes. J'ai étudié toutes sortes d'écrits, l'histoire, les 
" chroniques, la philosophie, et d'autres arts pour lesquels notre Seigneur m'ouvrit l'intelligence. » 

On considère comme prouvé (^) qu'il conçut presque dès son arrivée à Lisbonne, en 1470, l'idée de 
l'cnlreprise qui ne devait s'accomplir que vingt-deux ans plus tard, et qui a immortalisé son nom. Une 
fois son âme possédée de cette grande pensée, il dirigea tous ses efforts vers les moyens de la féconder, 
de l'éclairer, de l'appuyer sur des preuves, sur des autorités considérables, et de préparer les moyens 



(") On a raconté de la manière la plus pittoresque l'arrivée de Christophe Colomb en Portugal. « 11 commandait, dit Bossi, 
un des vaisseaux de Colon el Mozzo, lorsqu'un combat terrible s'engagea daus les mers du Portugal entre l'escadre de cet 
amiral et quatre galères vénitiennes qui revenaient de Flandre. Le carnage fut sanglant : les deux escadres s'étaient serrées 
de près, el le navire que commandait Colomb, s'élant trouvé engagé avec un vaisseau vénitien auquel on avait mis le feu, 
était sur le point de sauter; Colomb voit le danger qui le menace, s'élance dans la mer, saisit une rame qui tombe sous sa 
main, et, par des efforts redoublés, il aborde sur les cùles de Portugal, non loin de Lisbonne. Bientôt après il se rendit dans 
celle ville, où il reçut l'accueil le-plus amical de la part de ses compatriotes. » 

Celle aventure aurait eu lieu, suivant Sabellico, Léon Ximénès cl Munoz, en 1485 ; mais il est certain qu'à cette dernière 
époque Colomb élail sorti du Portugal depuis plus d'une année. 

(-} 11 mourut le 13 novembre 1473. 

(') Histoire de CItristophe Colomb (cb. m), ouvrage écrit sur les documents les plus authentiques et avec un rare 
Calent. 

(*) La composilion d'une carte géographique exacte n'était pas, au quinzième siècle, une œuvre vulgaire. Venise frappa 
une médaille en l'honneur de Fra Mauro pour la carte qu'il avait exéculée vers 1459, et Améric Vespuce acheta au prix de 
130 durais (555 dollars d'aujourd'hui) une carie de terre et de mer faite en 1439 par Gabriel Valesca. 

(") Navarclle, Viaijes de los EnimTwles , I. l<^i', p. Lxxix; Humboldt, Histoire de la ijéogropitie du nouveau cotUi- 
lient, t. le", p. \i 



ÉTUDES DE COLOMB A LISBONNE. — CE QU'IL CHERCHAIT. 



81 



de parvenir à la faire accepter. «J'eus des rapports constants, dit-il, avec des hommes lettrés, ecclé- 
siastiques et séculiers, latins et grecs, juifs et maures. » Parmi les cosmographes les plus distingués 




Poi'lrail de Colomb. 



■ D'aprcs lu poi Init qni ttait il ni» la j ilti ic dt Pdolo GlO^ » 
de» blogts d ecniaim célèbres {'] 



cl iii^tic dans l'eJition Uluatice 



(') Bàlu, 1575. 

l'aolo Giovio (Paul Jovc), ni'' à Come en li83, avait une btlle collection de porlrails d'honimcs illustres de son temps. 
Celui qu'il considérait comme représentant avec fidélité les traits de Colomb a un caractère reniarqual)le de dignité et de 
simplicité. 

H nous a paru intéressant de recueillir et de placer pour la première fois les uns près des autres les dill'érents portraits 
de Colomb que l'on a conservés, et dont il nous a été possible de nous procurer les dessins. Aucun d'eux n'est tout à fait 
incontesté; mais leur comparaison aidera le lecteur à se faire quelque idée de ce qu'était la pliysionomic de l'illustre navi- 
gateur. 

« Colomb était, dit Goniara ( fol. 15 6), un liummc de belle t.iilli', fort de jncndjres, à visage alloiigi', frais et roiigeàlre 
de leinl, rempli de laclies de rousseur. » 

«Dans sa jeunesse, dit Fernando Colomb, mon père avait If s clieviMix blonds, mais déj."! , à l'âge de lient" ans, il les 
avait blancs. « 

« Il était grand, bien' fait, robuste et d'un mamlien noble et élevé. 11 avait le visage long, ni plein, jii maigre ; le teint 
vif, même un peu ronge, et quelques lâches de rousseur. Son nez était aquilin ; il avait les os de la joue un peu saillants ; ses 
yeux, gris-clair, s'enflammaient aisément. Il était simple dans sa mise.» (Wasbinglon Irving, d'ajirès Fernando, las 
Casas, etc.) • 

• Colomb revint en Castille (de son second voyage) en li96, portant par dévotion, et comme c'était son habiludc, le 
cordon de Saint-François et un vêtement qui, par la coupe et la couleur, était presque entièrement semblable à l'Iiabil des 
religicu.x de TObservance. » (Bernaldez, quelquefois nommé Cura l'aroeo de la villa de los Palacios, llisloiia de los rajcs 
(alolicos, rli. vu.) 

« Conrne l'amiral était très-dévot à saint François , il aimait de préférence la conli ur brun-grisàlre ; nous l'avons vu à 
Séville, velu .'i peu près comme un moine franciscain. » (Las Casas, llist. inédit., lib. l", cap. cii.) 

On conserve un portrait de Colomb, dont rious ne connaissons aucun dessin, à la maison communale de Cogoleto, ui'i 
les liabilants montrent une espèce de cabane au bord de la mer connue étant, suivant eux, le lieu de naissame de l'illustre 
navigateur. 

Sur les doutes relatifs à raullienliclté des portraits de l'aniii al conserv é» à Cuccaro , chez le duc de Bervvick , à 
Madrid, de, voy. Cancellieri, y'oliiie di Christ. CoUmbo, 1800, p. I8(J; Codice Colombo- Amer., p. "5. 

11 



82 



VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 



qu'il connut à Lisbonne, on doit ciicr au prcniirr rang .Martin Behaim('). 11 se mit en relation, à l'aide 
du Florentin Lorcnzo Girakli, avec un astronome non moins célèbre, Toscanelli, de Florence, et l'on 
verra plus loin que la correspondance qui eut lieu entre ce dernier et lui ne fut pas sans influence sur 
le développement du dessein qui s'était emparé de son esprit. 
Mais avant tout il est nécessaire de se former une idée exacte de ce projet de Cbristopbe Colomb. 
Plus d'une fois les historiens et surtout les poètes se sont imaginé qu'ils grandissaient la gloire de 
Colomb en le représentant comme ayant conçu le premier, le seul 
au monife, par une sorte d'inspiration surhumaine, l'idée de l'exis- 
tence d'un nouveau monde (-). 
C'est une erreur: là n'est pas la gloire de Colomb. 
On sait que ce grand homme n'a pas eu un seul moment l'idée 
de découvrir un nouveau monde, et qu'il est mort sans avoir même 
soupçonné qu'il eût découvert le continent que nous appelons Amé- 
rique ("). 

Ce que Colomb chercha et voulut avec une intelligence, une per- 
sévérance , une force de volonté et un courage admirables , ce fut 
la découverte de la route qui devait conduire, selon lui, des côtes 
occidentales de l'Europe, à travers l'océan Atlantique, aux côtes 
orientales de l'Asie, qu'il appela toujours l'Inde. 

En un mot, il ne fut jamais préoc»upé , suivant ses propres ex- 
pressions, que de « chercher l'Orient par l'Occident, et de passer, 
» par la voie de l'ouest , à la terre où naissent les épiceries. » . 

Or cette idée n'était pas nouvelle. Elle était venue de l'antiquité jusqu'au quinzième siècle, en péné- 
trant et se confirmant de plus en plus par la réflexion et par l'étude dans quelques esprits supérieurs. 
Colomb suivit sa trace, s'attacha, ainsi que le prouvent ses écrits, à l'approfondir, à la vérifier en se 
servant de toutes les connaissances qu'il avait acquises, de tous les conseils dont il fut à même de s'en- 
tourer ; et, une fois profondément convaincu qu'elle était vraie et praticable, il mit en œuvre toutes ses 
hautes facultés, toute sa puissance personnelle, pour la faire comprendre, accepter, et pour la réaliser 
lui-même, subissant, sans se laisser abattre, la misère, les dédains, l'ironie, et jusques à la haine. 

Les anciens croyaient que les extrémités de l'Asie orientale étaient beaucoup moins éloignées qu'elles 
ne le sont des extrémités occidentales de l'Europe. Marin de Tyr avait donné à la terre, depuis les îles 
Canaries jusqu'à l'extrémité orientale de l'Asie, une étendue totale de 225 degrés; il ne restait donc, 
pour l'Océan compris entre l'extrémité de l'Asie et ces îles, qu'une étendue de 135 degrés (■*). C'est 




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1 



(') Né vraiseinblablement, comme Colomb, en 1436, et mort à Lisl)onni% deux mois après lui, en 150G; auteur du Globe 
de U92, qu'il construisit à Nurerabeig en HOO, et où le roi de Mango, Cambalu et le Calhay sont placés à 100 degrés 
seulement à l'ouest des îles Açores. On ne connaît point la véritable patrie de Behaim. Il a passé tour à tour pour être né en 
Portugal, en Boliêmc, à l'île Fayal des .\cores, etc. 11 est plus probable qu'il était originaire de Nuremberg. Il habita seize 
ans l'île Fayal, où demeurait son beau-père, le chevalier Jobst von Hiirter, seigneur de Murkirchen. Pendant plus de vingt 
ans il avait été marchand de draps à Vienne, à Anvers et à Venise. A Lisbonne, il contribua à la construction de l'astro- 
labe, qui se fixait au grand raàt du vaisseau. Il voyagea en 14.84 sur les côtes d'Afrique, au delà de l'équateur. Il fut 
nommé par le roi de Portugal, en 1485, chevalier de l'ordre du Christ, et membre d'une commission scientifique chargée 
d'indiquer les moyens de naviguer d'après la hauteur du soleil. 

{-) Un des vers les plus célèbres sur la découverte de Colomb est celui que Gagliufli improvisa, dit-on, en voyant la 
prétendue maison natale de l'illustre navigateur, à Cogoleto : 

Umii erat nnmdiis ; duo sint, ait isle ; (uere. 



{') » Les plus belles gloires ne sont pas celles qui n'empruntent rien à autrui et vivent solitaires sur leur fonds, mais 
relies qui proviennent de la plus étroite alliance avec les gloires antérieures, et qui font corps avec le genre humain. Colomb 
s'cmbaniuant, sur la seule autorité de ses rêveries, pour la cont|uète d'un continent inconnu, n'eût été qu'un fou couronné 
par la main du hasard, tandis que Colomb obéissant fidèlement aux lois de la géographie antique, et mourant sans se douter 
de l'existence des terres nouvelles dont il avait trouvé la route, mérite à bon droit d'être considéré comme un des plus au- 
dacieux et des plus sages navigateurs. » (Jean Reynaud, Encyclopédie nouvelle.) 

(') « Lu longueur de la leirc habitée comprise entre les méridiens des îles Fortunées et de Sera était, d'après Marm do Tyr 



THEOHIE DE CHRISTOPHE COLOMB. 



83 



ce qui a fait dire à d'Anville que « la plus grande des erreurs dans la Géograpfiie de Ptolémce a con- 
duit les hommes à la plus grande découverte des terres nouvelles. » 




Christoplip Colomb. — D'après la giMvnrc du fiUdeTh.deBrv', publiée en tête de la cinquième partie des Grands Voyages. (Ce serait, suivant 
Tti. de Rry, la copie Odèle d'un portrait pciut, d'après nature, par ordre d'Isabelle et de Ferdinand IV, avant le départ de Colomb pour ses 

expéditions)(';. 

En effet, penser que les Canaries, si voisines de l'Espagne, n'étaient qu'à 135 degrés des côtes de 
la Chine ; qu'il fallait en parcourir seulement 115 pour arriver à la grande île de Cipango (-); qu'il n'y 
avait donc qu'une traversée de 2000 lieues à faire pour atteindre les pays du Catliay et du Mangi (^), 
011 étaient réunies tant de richesses et de merveilles , quel puissant motif de séduction et d'encourage- 
ment, à une époque où l'ambition des découvertes, se réveillant de tontes parts en Europe, était secondée 
par des progrés si notables dans l'astronomie et dans l'art de la navigation (*) ! 

Il Colomb, dit Fernando, son (ils, avait reconnu que l'espace contenu entre les îles du cap Vert et la 
fin déterminée par les travaux de Marin de Tyr, ne pouvait être plus que le tiers du grand cercle de la 
sphère (du périmètre éqnatorial) (;"'). 



(Plol. geogr., lib. I, cap. ii), de 15 heures, ou de 225 degriîs. C'était avancer les côles de la Chine jusqu'au méridien 
des îles Sandwich, et réduiie l'espace à parcourir des îles Canaries aux côles orientales de l'Asie à 135 degrés, erreur de 
86 degrés en longitude. La grande extension de 23 degrés et demi que les anciens donnaient à la mer Caspienne conlri- 
Iniail également beaucoup à augmenter la largeur de l'Asie.» (Humboldt, Ilist. de In yéugr. du noiiv. contin., t. II, 
p. 362.) 

(') On retrouve le même portrait dans la collection des Portraits des grands hommes, publiés en 1597, par Théodore de 
Bry.n»!. 

(') Le J.ipon, placé par Marco-Polo à cinq cents lieues est de la Chine. 

(') La Chine. { Voy., dans notre deuxième volume, la relalion de Maiico-Polo.) 

(•) Ce fut pend.int le quatorzième siècle que les navigateurs européens s'essayèrent à l'usage de la boussole. Au quinzième, 
Martin lîehaim et deux médecins de Henri de Portugal étudiénnl, par ordre de ce généreux prince, et liouvèrenl, comme 
nous l'avons dit précédemment, les moyens d'appliquer ulilement l'aslrolabc à la navigation. 

« De cet inilrument (l'aslrolahe), perfectionné et modifié , on a fait depuis le quart de cercle moderne. Il est impossible 
de décrire l'eiïet que celle invention produisit sur la navig.ilion. Au lieu de côtoyer les rivages, comme les anciens naviga- 
teurs, obligés, s'ils s'en éloignaient, de iherchcr en liltonnant leur chemin d'après la direction incertaine des astres, le marin 
moderne pouv,iil s'aventurer hardiment dans des mers inconnues, certain, s'il ne rencontrait pas de pori lointain, de pouvoir 
toujours retrouver sa route, à l'aide de l'aslrolabc et de la boussole. » ( Wasliiiiglon Irving. ) 

(•)' Vida del amiranle, cap. vi. 



81 VOYAGErnS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMR. 

Colomb savait aussi que le plus grand génie peut-être qui ait paru sur la terre , Aristote , avait écrit 
dans son traité du Ciel (') : « Ainsi donc tous ces faits (les observations astronomiques) démontrent 
évidemment que non-seulement la figure de la terre est ronde, mais encore que la circonférence n'en 
est pas grande, car un si petit déplacement (de l'Egypte et de Chypre à des contrées plus septentrio- 
nales) ne produirait pas si vile une différence aussi sensible. Voilà comment ceux qui croient que les 
pmjs situes vers les colonnes d'Hercule touchent aux pays de l'Inde, et que de cette façon il n'y a qu'une 
seide mer, ne semblent pas faire une supposition trop insoutenable. Ils citent, entre autres preuves, les 
éléphants, qui se retrouvent également dans ces deux régions extrêmes ; ce qui parait indiquer que si 
les mêmes animaux s'y retrouvent, c'est que ces pays se rejoignent entre eux. » Et dans la Météoro- 
logie (-) • « Il y a une grande différence entre la longueur et la largeur de la terre ; car on trouve que 
l'espace compris entre les colonnes d'Hercule et l'Inde est à l'espace compris entre l'Ethiopie, prés du 
hic Méotide, et les dernières limites de la Scylhie, dans le rapport d'un peu plus de 5 à 3, si l'on cal- 
cule d'après les navigations par mer et les voyages par terre, autant du moins qu'on peut se fier à 
l'exactitude de pareilles évaluations (^). » 

Dans une de ses lettres aux monarques espagnols (*), Colomb fait allusion au passage que nous 
venons de citer en ces termes : « Aristote dit que ce monde est petit, et qu'on peut passer facilement 
d'Espagne dans les Indes; Avenruyz confirme cette idée, et le cardinal Pierre de AUiaco la cite en 
appuyant celte opinion, qui est conforme à celle de Sénèque, etc. (=). » 



(') Traité du ciel, liv. Il, cli. xiv, p. 208, A, B, de l'cililion ilc Bekiicr. 

(') Liv. II, ch. V, p. 362, B. 20. 

(') Parmi les autres assertions d'Arislolc ou attiibuécs à Aristote, sur lesquelles s'appuyait Colomb, ou remarque encore 
celles-ci : « On répète vulgairement que la terre se divise en îles et en continents parce qu'on ignore qu'elle n'est tout en- 
tière qu'une ile unique, entourée par la mer qu'on appelle Atlantique. Il est bien Ji croire qu'il y a beaucoup d'autres mers 
encore situées au loin , et qui sont de l'autre coté de celle-là , les unes plus grandes qu'elle , les autres plus petites , mais 
qui toutes restent invisibles pour nous, qui ne pouvons voir que celle-là. En effet, le même rapport que les îles connues de 
nous ont avec les mers qui les entourent se retrouve entre notre continent et l'Atlantique, de même qu'entre beaucoup 
d'autres continents et la mer entière; car ce sont en quelque sorte de grandes îles entourées par des océans non moins 
grands. » (Du Monde, cb. m, p. 392, B. 20. ) 

« Dans la mer qui est en dehors des colonnes d'Hercule, les Carthaginois ont (lérouvort, à ce qu'on dit, une île déserte 
qui est couverte de forêts et qui a des fleuves navigables. Elle produit aussi les fruits les plus extraordinaires. Elle est 
éloignée de plusieurs jours de navigation. » (nécils surprenants, p. 836, G. 30. ) 

Rappelons au lecteur que les deux traités Du Monde et des Récits stirprenants sont apocryphes, quoique anciens, et 
que par conséquent il ne faut pas les mettre au compte d'.\rislote, bien que, protégés par son autorité, ils aient pu avoir 
une grande influence sur Christophe Colomb. 

C'est M. Barthélémy Saint-Hilaire , membre de l'Institut , qui a bien voulu traduire du texte grec , à notre intention , ces 
différents passages d'Arislote. 

(') Datée d'Haïti. 

(') Il est probable que Colomb, qui cite souvent Aristote, avait lu les passages dont il se sert, non dans le texte original, 
mais dans Ylmago mundi de Pierre d'Ailly (Alliacus) (cap. vin et XLix), dans le Compendium cosmograpliicum 
(cap. xix), et la Mappa mundi (cap. De figura lerrœ). C'est aussi dans ces ouvrages et dans d'autres cosmograpbes 
italiens, espagnols et arabes qu'il dut lire les extraits des autres auteurs anciens dont il invoquait l'autorité. 

Le cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai depuis \3%, est nommé tour à tour ; en latin, Petrus de Alliaco; en 
espagnol, Pedro de AUiaco, Pedro de Heliaco; on le cite aussi sous la simple dénomination de Cardinutis Camera- 
censis. C'était un homme érudit littérairement, mais peu instruit en cosmographie. Sa Géographie n'est qu'une compilation 
médiocre ; il devait plaire beaucoup à Colomb en ce qu'il insiste à chaque occasion sur la grande extension de l'Asie vers 
l'est et sur la proximité de l'Inde et de l'Espagne, en se fondant sortes opinions d' Aristote et de Strabon. 

Colomb citait aussi l'opinion d'Alfragan (Al-Fergani, ou Ahmed Mouhamraed Ebu-Kothair, de Fergana) sur le peu 
d'étendue de la circonférence du globe. 

« Le monde n'est pas si grand que le vulgaire l'imagine, écrit Colomb à Ferdinand et à Isabelle (le 5 juillet 1503). Un 
» degré de distance de l'équateur est de cinquante-six milles et deux tiers. C'est là une chose que l'on pourra rendre évi- 
I) dente. » 

CeUe mesure avait été donnée par Al-Fergani. 

Colond) affirmait souvent que « le monde était peu de chose; que six parties de la surface du globe étaient à sec, et que 
» seulement la septième était couverte d'eau. » ( Même lettre. ) 

Cette notion erronée était puisée dans le quatrième livre d'Esdras, connu anciennement dans l'Église grecque sous la 
dénoniinalion de \' Apocalypse d'Efdrax. 



AUTORITÉS INVOQUÉES PAR COLOMB. — TOSCANELM. 85 

Probablement, en citant ainsi Séiiéqite , Colomb faisait allusion ;'i ce passage des Qiiexlioiis luilu- 
rclles (') : «Quand l'homme, spectateur curieux de l'univers, a contemplé la course majc^liicjse des 




Chrislophc Colomb. 



-D'après une gravure faite ii Rome en 1500 par Capriolo. el rcprodiiile dans le travail iroringraptiiqui^ 
de M. Carderera sur Colomb (-). 



astres, et cette région du ciel qui offre à Saturne une roule de trente ans, il méprise, en jetant de 
nouveau ses regards vers la terre, la petitesse de son étroit domicile. Combien y a-t-il depuis les der- 
niers rivmjes de l'Espagne jusqu'à l'Inde? L'espace de très-peu de jours, si le vent est favorable au 
vaisseau. » 

Colomb savait aussi (pie Strabon avait rappelé et commonté cette opinion bien connue d'Eratos- 
thcnes(') : « La zone tempérée, comme disent les mathématiciens, revenant sur elle-même, forme en- 
tièrement le cercle, de sorte que si l'étendue dn la mer .\tlanlique n'était pas un obstacle, nous pour- 
rions nous rendre par mer de l'ibéric (l'Espagne) dans l'Inde, en suivant toujours le même parallèle, 
dont les terres ci-ilessus, mesurées en stades, occupent plus du tiers, puisque enfin le parallèle de Thines, 

sur la(pielle nous avons pris la>distance depuis l'Inde jusqu'à l'ibéiie, n'a pasen toiit200 000stailes 

Nous n'appelons terre habitée que cette portion de la zone tempérée que nous habitons, et qui nous est 
connue. Mais on conçoit que, dans celle même zone, il peut exister deux terres habitées, el peut-être 
plus de deux, surtout aux environs du parallèle qui passe par Thines et traverse la mer Atlantique (^). « 

Parmi les contemporains mêmes de Colomb , plusieurs se proposaient comme lui la solution de ce 



(V Prcrf.. 11. Voy., sur ce sujet, les remarques de IlumhoWl, Examen eritique de l'histoire de la cjèoijrn]iliie du 
nouveau cnniinent, t. I", p. 159. 

{') Ce portrait nous par.iît être une copie du lableau .ittribiii! au peintre Antonio del Rinçon et conscivé ilaiis la liiMio- 
Ihèque du roi d'Esp.ijînc. Nous avons publié une esquisse de celle peinture dans le Magasin pilloresque,S'mwf,p.3\C,. 

(>) Lib. I, p. 113, 11 1, nini.; p. Gl, C5, cas. 

(*) Traducliun de Laporle, du Tlieil et Coray. 

Cette conjecture de Sirabon sur l'existence possible d'autres grandes terres liabilaljles entre l'Europe el l'Asie fut inaperçue 
ou néglijîi'c de tous les géograplies et de Colomb lui-même. \ plus forte raison n'arriva-l-il à personne de tenir un compte 
sérieux de cette remarquable propbétie de Sénéque : 

VenwiKaimi» 

Sacuta Kri«, quibii» Oceamu 
Vincula rerum Inxet, ht ingens 
l'ATEAT iP.i.Lcu. tuiiltisqtic tiims 



80 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

problème posé par les anciens ('). La relation de Marco-Polo, en révélant à l'Europe ou même exagé- 
rant les richesses de la Chine, avait redoublé l'ardeur des voyages en Asie (-). Le plus grand nombre 
des géographes et des navigateurs continuaient à chercher les moyens d'abréger la route de l'est, soit 
par les terres, soit en découvrant la route de mer au delà de l'Afrique ; mais d'autres s'étaient arrêtés 
à la pensée de la route plus directe par l'ouest. 

Di.\-hui( ans avant sa première découverte, Christophe Colornh avait eu la certitude qu'Alphonse V, 
roi de Portugal, avait fait demander à Toscanelli ("•), par le chanoine Fernando Martinez, une instruction 
détaillée sur le chemin de l'Inde par la voie de l'ouest. II s'empressa d'écrire lui-même au savant Flo- 
rentin, par l'entremise de Lorenzo Giraldi. Toscanelli répondit à Colomb, en 1474, et lui communiqua 
une copie de la lettre qu'il avait adressée au chanoine Fernando Martinez ; « Je vois , dit-il à Colomb , 
que vous avez le grand et noble désir de passer dans le pays où naissent les épiceries , et, en réponse 
à votre lettre, je vous envoie la copie de celle que j'adressai, il y a quelques jours, à un ami attaché au 
service du sérénissime roi de Portugal, et qui avait eu l'ordre de son altesse de m'écrire sur le même 
sujet Je pourrais, un globe à la main, démontrer ce que l'on désire; mais j'aime mieux, pour faci- 
liter l'intelligence de l'entreprise , marquer le chemin sur une carte semblable aux cartes marines (*), 
où j'ai dessiné moi-même toute l'extrémité de l'Occident, depuis l'Irlande jusqu'à la fin de la Guinée, 
vers le sud, avec toutes les îles qui se trouvent sur cette route. J'ai placé vis-à-vis (des côtes d'Irlande 
et d'Afrique), droit à l'ouest, le commencement des Indes, avec les îles et les lieux où vous pourrez 
aborder. Vous y verrez aussi à combien de milles vous pourrez vous éloigner du pôle arctique vers 
l'équateur, et à quelle distance vous arriverez à ces régions si fertiles et si abondantes en épiceries et 
en pierres précieuses. » 

Toscanelli distingue les îles qui sont prés du continent asiatique, par exemple, Cipango ('), de celles 
que l'on rencontrera sur la route, entre autres l'Antilia (^). Sur sa carte, il donnait les distances pré- 
cises à parcourir : « Il y a, dit-il, de Lisbonne à la fameuse cité de Quisay {'), en prenant le chemin 

Delegat orbes, nec sit tcrm 

mtima Thule 

(MÉDÉE, act. n, V. 371.) 

« Un temps viendra , dans le coûts des siècles , où l'Océan élargira la ceinture du globe pour découvrir à l'hommo une 
terre, immense et inconnue; la mer nous révélera de nouveaux mondes, et Thulé ne sera plus la borne de l'univers. » (Tra- 
duction de M. E. Greslou.) 

Au quinzième siècle, on croyait à l'existence , non d'un continent inconnu , mais de quelques îles seulement, notamment 
dAntilia , entre l'Europe et l'Asie. 

(') «Les grandes découvertes de l'bémisphère occidental ne furent point le résultat d'un heureux hasard. Il serait injuste 
d'en chercher le premier germe dans ces dispositions instinctives de l'âme auxquelles la postérité aUribue souvent ce qui est 
le résultat d'une longue méditation. Colomb et les autres grands navigateurs qui ont illustré les annales de la marine espa- 
gnole étaient, pour l'époque où ils vivaient, des hommes remarquables pour leur inslraclion. Ils ont f;iil d'importantes décou- 
vertes parce qu'ils avaient des idées justes de la terre et de la longueur des distances à parcourir, parce qu'ils savaient dis- 
cuter les travaux de leurs devanciers, observer les vents qui régnent sous dilTérenlcs zones, mesurer et la variation de l'aiguille 
aimantée pour corriger leur route, et la longueur du chemin; appliquer à la pratique les méthodes les moins imparfaites que 
les géomètres d'alors avaient proposées pour diriger un navire dans la solitude des mers. » (Humboldt. ) 

(-) L'usage des copies manuscrites de la relation de .Marco-Polo fut assez commun pendant le temps que Colomb s'occu- 
pait de ses projets de découvertes, c'est-à-dire entre li'l et li92. 

(') Paolo del Pozzo Toscanelli, né à Florence en 1397, mort en 1182. 

{') «Je vous envoie, dit ToscanelU ( cité par Humboldt), une carte manne toute semblable à celle que j'ai fait parvenir au 
chanoine. » Ce fut d'après cette carte que Colomb se dirigea dans son premier voyage de découverte ; mais il avait à son 
bord une autre carte marine qu'il avait tracée lui-même, et qui était sans doute modifiée et plus coniplèle. Celle de Tosca- 
nelli se trouvait, cinquante-trois ans après, entre les mains de las Casas. On ignore ce qu'elle est devenue. 

(') Rappelons que c'est le nom que Marco-Polo avait appliqué au groupe d'iles qui composent le Japon. (Voy. notre 
tome 11, p. 380.) 

(°) La plus ancienne mdicalion de cette ile imaginaire, qui en définitive a donné son nom aux Anlilles, .'après l'exemple 
donné par Pierre Martyr d'Angbicra, en 1193, paraît être celle de l'Atlas vénitien d'Andréa Bianco, en 1136. Anlilia s'y 
trouve représentée à 210 lieues mannes à l'ouest des côtes du Portugal, par les 2"° 55' de longitude occidentale de Paris, 
et par les 33° 20' et 38° 30' de latitude. Sa longueur atteint celle du Portugal et de l'Angleterre. Au nord de \'Antiiia est 
l'ile de la Main de Satan. 

(') Quinsai, Hang-tcheou-fuu, qui fut la capitale de la Chine sons la dynastie des Hong. ; Voy. notre tome II, p. 371.) 



CONVICTION, DÉMARCHES ET MISÈRE DE COLOMB. 



87 



lout droit vers l'ouest, 26 espacios dont chacun a 150 milles, tandis que de l'île tl'Antilia jusqu'à Ci- 
pango il y a 10 espacios, lesquels équivalent à 225 lieues. » 



"OLVI/.SV.! 




Poitrail de Cbrislopbc Colomb. — D'après celui de la galerie de Viccnce publié par M. Jomard i'). 

Il Vous aurez vu , écrit Toscanelli dans sa seconde lettre à Colomb , que le voyage que vous voulez 
entreprendre est bien moins difficile qu'on ne le pense ; vous seriez persuadé de celte l'acililé si, comme 
raoi, vous aviez eu occasion de fréquenter un grand nombre ds personnes qui ont été dans ces pays 
(l'Inde des épiceries). » 

Le grand projet qui amena les découvertes géographiques de 1492, à la surprise et à l'admiration 
de toute l'Europe, était donc, dés l'année 14-74, un sujet d'étude sérieuse en Italie et en Portugal. 
Il occupait aussi les imaginations populaires ; en elïet, si les démonstrations cosmographiques ne pou- 
vaient persuader que quelques hommes éclairés, il y avait, à côté, des indications et presque des preuves 
matérielles qui étaient de nature à faire impression sur les esprits les moins cultivés. 

Depuis longtemps les habitants des Arores et -des Canaries, ainsi que des navigateurs qui s'étaient 
aventurés au delà, affirmaient avoir entrevu des îles éloignées dans l'Océan. C'étaient' des illusions (-); 
mais les faits que l'on citait pour défendre ces erreurs des sens avaient en eux-mêmes une signification 
trcs-séricusc. Un pilote du roi de Portugal, Martin Vinccnle, avait trouvé, à 450 lieues à l'ouest du 
cap Saint-Vincent, une sculpture en bois d'un art singulier, travaillée sans l'aide d'aucun instrument 
lie fer, et poussée par un vent de l'ouest. Pedro Correa, beau-frère de Colomb, avait vu, près de l'île 
de Madère, une autre pièce de bois sculpté d'un style aussi inconnu et venant aussi de l'ouest. Des 
roseaux d'une dimension extraordinaire, qui rappelaient les bambous de l'Inde cités par Ptolémée ('"), 
avaient été vus dans ces parages ; le rni de Portugal en avait fait montrer quelques-uns à Colomb; d'un 
nœud à l'autre, ils pouvaient contenir neuf garra/n^ de vins. Les habitants des Açores rapportaient que 
lorsque le vent souillait de l'ouest la mer rejetait, surtout dans les îles Graciosa et Fayal, des troncs de 



(') On o|j|iose ;i ce portrait iim; la fraisi- n'a Hé gi''ii4''r.ik'mcnt adopti'e que vers le milieu du .«leizièmc siècle. 

(•) On avait donné des noms ;i ces lies imaginaires : — l'Anlilia, ou l'ile des sept villes ( séparées ou ne formant qu'une seule 
Ile]; l'Ile Sainl-Brandan , Borodon ou Brandaniis; l'ile de Bracie, Brasil ou Birzil; l'Ile Maïda; l'île Verte, etc. (Voy. les 
savantes notices de Ilumboldl dans son Ilislnire de la géographie du nouveau conliiieni, I. II, p. 1C3 et suiv.; lui 
appenilirc de la vie de Christoplie Colomb, par M. Wasliinglon Irving; le Monde enchanté, par M. Ferdinand Denis. ) 

t^l Cosmographie de l'Iulémée, liv. 11, ch. xvii. 



88 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

pins énormes, d'une espèce inconnue. Sur les bords de l'Ile de Flores ('), on avait trouvé un jour les 
cadavres de deux hommes dont la physionomie et les traits différaient entièrement de ceux des habitants 
de l'Europe et de l'Afrique (-). Enlin, des habitants du cap de la Verga (sans doute dans les Açores) 
avaient dit à Colomb qu'Us avaient vu des almadias, ou barques couvertes, remplies d'une espèce 
d'hommes dont Us n'avaient jamais entendu parler (=). 

Cependant au milieu de tant d'hommes, les uns savants, les autres enthousiastes, crédules, aven- 
tureux, ou avides de gloire et de richesse, tous également préoccupés de la découverte probable, pos- 
sible, d'une route qui conduirait, à travers l'Atlantique, vers des terres connues ou inconnues du cùté 
des Indes, un seul, Colomb, se dévoua résolument à cette pensée, et en fit l'intérêt principal, unique, 
irrévocable de sa vie. Pour la réaliser, U lui fallait non-seulement exposer des sommes d'argent consi- 
dérables, mais encore être assuré de l'appui d'un gouvernement , afin de pouvoir prendre possession à 
un titre imposant et sérieux des territoires qui seraient découverts; or cet homme était pauvre, in- 
connu. U était déjà parvenu à l'âge de près de quarante ans; il lui fallut dix-huit ans de patience et de 
persévérance laborieuse pour arriver à ce but qui avait paru au vieux Toscanelli si peu éloigné et si 
facile à atteindre. Alphonse de Portugal, engagé, vers la fin de sa vie, dans une guerre avec l'Espagne, 
avait abandonné les grandes entreprises maritimes. Son successeur, Jean II, se montra plus disposé à 
suivre les traces de son grand-oncle, le prince Henri. Colomb obtint une audience de ce monarque, qui 
d'abord parut disposé à l'écouter favorablement, et convoqua un conseU où l'on discuta s'il était raison- 
nable de chercher à parvenir aux Indes par la route du ctMé de l'ouest, ou s'il ne valait pas mieux s'en 
tenir à poursuivre les découvertes en Afrique, qui devaient conduire au même résultat. Ce fut Caradilla, 
évêque de Ceuta , qui combattit avec le plus d'ardeur la proposition de Colomb , en la représentant 
comme chimérique. Toutefois Jean II, plus confiant dans la possibilité du succès, fit partir une caravelle 
en apparence pour les iles du cap Vert, avec des instructions secrètes pour suivre la direction indiquée 
dans le Mémoire de Colomb. Après peu de jours une tempête survint, et les pilotes effrayés ramenèrent 
la caravelle à Lisbonne. Colomb perdit tout espoir de réussir près d'un monarque qui s'était montré si 
])eu loyal à son égard. D'aUleurs il était devenu veuf; aucun intérêt ne le retenait plus en Portugal. Il 
quitta Lisbonne, avec son fils Diego, vers la fin de 1484. Quelques auteurs supposent qu'il se rendit 
d'abord à Gênes, et que le gouvernemant de la république, affaibli par de récents désastres, n'accueillit 
point son projet; peut-être (mais c'est peu probable) alla-t-il alors à Venise, où U aurait éprouvé, sui- 
vant d'autres, un nouveau refus. 

En 1485, on le voit paraître en Espagne; il est pauvre, il voyage à pied avec son fils Diego, âgé de 
dix à douze ans. Un jour, à une demi-lieue de Palos de Moguer, dans l'Andalousie , il s'arrête sur le 
seuil du couvent franciscain de Santa-Maria de Rabida, et il demande un peu de pain et d'eau pour son 
fils. Le gardien de ce monastère, Juan-Perez de Marcbena^*), le fait entrer, lui adresse quelques ques- 
tions; il est frappé de la noble simplicité de ses réponses, l'interroge avec plus de curiosité, et est étonné 
de la grandeur de ses vues; U lui donne l'hospitalité, U se charge même de l'éducation de son fils. Au 
printemps de 148(5, U lui remet une lettre pour Fernando de Talavera, confesseur de la reine de Cas- 
tille; mais ce dernier, regardant le projet de se rendre aux Indes par l'ouest comme impraticable, ne 
donne point suite à la recommandation du gardien de Santa-Maria de Rabida. Colomb dut se résigner 
encore à attendre des circonstances plus favorables; il s'établit à Cordoue et y vécut, comme en Por- 
tugal, de la vente de ses globes et de ses cartes ('). 11 ne cessa point cependant de chercher des pro- 



(■) Une des Açores, celle qui est le plus à l'ouest 

(=) Herrera dit : « Des cadavres à lai^e face ne ressemblant pas à des tluéuens. • 

(-) oLa véritable cause du transport de ces loi» sculptés, bambous, pins, cadavres et barques était, non pas les vents 
d'ouest et de nord-ouest, mais bien le grand courant d'eau cbaude connu sous le nom de giilf-siremn ou floiiiJa-sIrean}. » 
(HumboWl, Histoire de ta géographie du nouveau continent, t. Il, p. 249.) 

(') 11 y a quelque confusion dans les biographes sur le titre de ce religieux ; on admet ordinairement que c'était le prieur. 
Mais Navarclle dit trés-prccisémcul dans une de ses notes : n Juan-Perez de Marchena, franciscain, gardien du couvent de la 
Kabida. » Cette fonction de gardien pouvait très-bien êU'C exercée par un homme d'un mérite supérieur. ( Voy. la note 3 de 
la p. 91 de notre deuxième volume (Voyageurs du moi/en âge). 

(°) En H85, Christophe Colomb se trouvait en Espagne, gagnant sa vie à dessiner des cartes marines ou à vendre des 



COLOMB DEVANT LE CONSEIL DE SALAMANQUE. 89 

tectcurs, et il parvint à se concilier la faveur de Pedro-Gonzalès de Mcndoza , arcliev(îque de Tolède et 
grand cardinal d'Espagne. Ce prélat présenta Colomb à Ferdinand et à Isabelle. Cette fois, Colomb lut 
écouté avec bienveillance. Le roi l'invita à soumettre son projet à l'cKamcn d'un conseil réuni dans le 
couvent dominicain de Saint-Etienne , à Salamanque , et qui fut conqjosé , non pas , comme on l'a dit 
souvent, de moines ignorants, mais de professeurs d'astronomie, de géographie, de mathématiques, 
d'autres savants, de dignitaires de l'Eglise, et aussi de quelques religieux instruits. On sait que mal- 
heureusement le plus grand nombre de ces examinateurs ('), se renfermant avec intention dans une thèse 
presque uniquement religieuse , n'opposèrent aux démonstrations et aux raisonnements scientifiques de 
Colomb que des textes bibliques et les opinions cosmographiques de Moïse, des prophètes et des pre- 
miers pères de l'Eglise, exposées pour la plupart dans la Topographie chrétienne de Cosnias (-). Les 
uns niaient, avecLactance et saint Augustin, la forme sphérique de la terre et l'existence des antipodes; 
les autres, même en admettant la sphéricité, contestaient la possibilité de communiquer avec un hémi- 
sphère opposé, en raison soit de la chaleur, soit de la longueur du voyage en mer, soit enfin parce que 
si l'on parvenait à descendre de l'autre côté du cercle, on ne pourrait jamais le remonter. C'était la foi 
à la lettre des livres saints qui était la base de leur argumentation, et on n'allait à rien moins qu'à insi- 
nuer contre le grand navigateur la terrible accusation d'hérésie. Cependant Colomb sut convaincre quel- 
ques-uns de ses auditeurs, entre autres Diego de Deza, alors professeur de théologie, et depuis arche- 
vêque de Tolède. Ce n'était pas assez pour vaincre toutes les préventions soulevées contre ses idées. On 
ajourna l'étude de son projet. Puis des guerres survinrent et détournèrent longtemps de lui l'attention 
des monarques. Il s'agissait d'en finir tout à fait avec l'occupation des Maures en Espagne, et l'on conçoit 
que Ferdinand voulut avant tout employer toutes ses forces à une entreprise d'un si haut intérêt national. 
Ce fut seulement après la reddition de Grenade que les monaripies prêtèrent une attention calme et 
sérieuse aux propositions de Christophe Colomb. La minorité du conseil de Salamanque avait en somme 
exercé sur leur esprit une influence 
favorable. Il s'en fallut de peu que, 
cette fois, l'insuccès ne vînt de Co- 
lomb lui-même; il demandait tout 
d'abord et avec une fière assurance 
d'être nommé amiral , vice-roi des 
contrées qu'il aurait découvertes, et 
d'avoir le dixième des bénéfices. De 
telles prétentions de la part d'un 
étranger, sans noblesse , pauvre , 
n'ayant d'autre titre qu'un projet 
Irès-contesté , parurent exorbitan- 
tes. Colomb , indigné , se relira et 
sortit de Grenade. Il allait olfrir en 
France, à Charles VUI, et peut-être 

à Henri Vil d'Angleterre ce que refusaient Aragon et Castille. Ces deux rois connaissaient déjà ses 
plans et avaient le désir de l'entendre ('■). Mais Isabelle, cédant aux instances de quelques amis zélés 
du hardi navigalcin", entre autres de Luis de Sant-Angel, receveur des revenus ecclésiastiques en Ara- 





nliiiaml le CalUoliquc cl IsnbcUc de CasUllc. — JlcJaillo d'or i 
des niddailles de la liiblioUiiqiic iiii|icrialc. 



livres ù cskmipes. « Il liabilait viaiscmblahlcmenl au l'uerlo de Sanla-Maria, dans la maison de sou prolcotour, le dut do 
Medina-Celi. » (Ilumljoldt.) 

(') Si des nioiues reiwussùreut le projet de Colomli, ce furent aussi des mouics qui en prirent la défense. « Quand j'élais 
la risée du tous, dit-il dans le commencement de la relalion de son troisième voyage, deux moines seuls restèrent ronstauls 
d.uis leur affection pour moi. » On pense qu'il faisait ainsi allusion au dominicain Diego île Deza, professeur de tlnîologic à 
l'univcrsilé de Salamanque, depuis archevêque,. et h Perez ou Antonio de Marehena (sans doute la même personne que Juan- 
l'erez, le gardien du couvent de la Rabida, dit Huniboldt). 

{') V(iy. t. II, p. 1 el suiv., Voyageurs du moyen (iye, relation de Cosmas. 

(') Colomb avait envoyd, en 1188, son frère Caitbélemy près de Henri Vil. Ovicdo dit que le roi «se moqua de tout ce 
que Colomb proposait, tenant ses paroles pour frivoles. » Mais Colomb dit lui-mCme, dans une de ses Ictlrcs à Ferdinand el 
à Isabelle, qu'il avait reçu de Heini VII une réponse favorable. 

là 



90 



VOYAGEURS .MODIT.NES. — CIIHISTOPIIE COLOMP.. 



qoii, et (i'Aloiizo de Qdiiilanilla, toucliéc surtout du reproche ([u'ils lui adressaient de refuser les moyens 

de convertir à la foi caliioli(jne des milliers d'infidèles, envoya un courrier pour rappeler Colomb. Elienlôt 

un traité l'ut si°né jiar les monarques, le 17 avril 14-92, àSanta-Feta, dans la i'(;3«( plaine) de Grenade; 

ce que Colomb avait demaiiilé lui fut accordé : les articles du traité énonçaient «qu'il aurait, pour lui 

pendant sa vie, et pour ses héritiers et ses successeurs à perpétuité, l'office d'amiral dans toutes les 

terres qu'il pourrait découvrir ou acquérir dans 

l'Océan ; qu'il serait vice-roi et gouverneur général 

de toutes ces terres, et qu'il aurait droit à un dixième 

de toutes les perles, pierres précieuses, or, argent, 

cpices, et toutes denrées et marchandises quelconques 

olilenucsdc quelque manière que ce pût être dans les 
limites de sajuridiction. » Le dernier article enfin l'au- 
torisait à avancer un huitième des frais de l'armement, 
ce qui lui doiuierait droit au luiilième des bénéfices. 
C'était Colomb qui avait offert cette avance. En effet, 
il è(iuipa un des trois navires de l'expédition à l'aide 
d'un marché qu'il conclut avec un riche navigateur, 
Martin-Alonzo Pinzon ('). 

Alors commence pour Christophe Colomb, déjà 
parvenu à l'âge de cinquante-six ans, une vie nou- 
velle. C'est surtout dans les relations de ses voyages 
qu'il est intéressant d'en lire les événements- tour à 
tour si glorieux et si tristes. Mais avant d'entrer dans 
le détail de ses illustres navigations, il semble utile 
d'en résumer, comme dans un sommaire, les princi- 
paux résultats, afin qu'on se fasse plus aisément une 
idée exacte de l'ensemble. 

Dans son premier voyage, en 1-492, Christophe 
Colomb découvrit les îles San-Salvador, la Concep- 
tion , Fernandina , Isabelle , dans l'archipel des Lucayes (^), une partie de la cùte septentrionale de 
Cuba, la côte septentrionale de Saint-Domingue (l'Espagnole). Cette première expédition dura sept 
mois. 

Son second voyage, en 14-93, dura neuf mois, et eut pour résultat la découverte des îles la Domi- 
nique, la Guadeloupe, Marie-Galante, Saint-Martin, Sainte-Croix, Puerto-Rico et la Jamaïque. Chris- 
tophe Colomb explora cette fois une beaucoup plus grande partie de Saint-Domingue et la partie méri- 
dionale de Cuba. 

A son troisième voyage, en 1498, Colomb découvrit la Trinité, aborda au continent d'Amérique, sur 
la côte entrecoupée par les branches de l'Orénoque, reconnut le golfe de Paria, les îles de l'Assomp- 
tion (Tabago), de la Conception (Grenade), de la Marguerite et de Cuhaga. Ce fut en revenant de ce 
voyage, pendant son séjour à Saint-Domingue, qu'il fut arrêté par le gouverneur Bobadilla, et renvoyé 
chargé de fers en Espagne. 
A son quatrième et dernier voyage, Christophe Colomb, ;\gé de soixante-six ans ('), découvrit l'île de 




« trois f.iravcNcs de Clirisloplio Colomb (rl'aprés l.i suppo- 
sition lie M. Jal). — Frontispice des premières œuvi-os ile 
J-icques de Vaiilx , 1583; iiKiniiscrit Coljjert, in-fol. n° 0815 
{ BiJjliuUiàque impériale). 



(') « De ces trois navires, la Gallega était la maîtresse, en laquelle (Hait Colonih. Et l'une des deux autres âait la 
l'inla, de laquelle Marlin-Alonzo Pinzon tUail capitaine; et l'autre se nommait la Nina, de laquelle (!lait capitaine 
Frani;uis-Marlin Pinzon, avec lequel était Vincenl-Yanez Pinzon. Les trois capitaines et pilotes étaient frères, tous natifs 
de Palos, comme la plupart de ceux qui allaient en celle ai'mée. 

» Va étaient en tout justpies au nombre de cent vingt homme.s. » (Oviedo, liv. II, chap. v. ) 

Le nom de la caravelle ou navire amiral monté par Colomb était, non point la Calleya, comme le dit Oviedo, mais la 
Santu-Muvid. Peut-être fut-ce Colomb (|ui lui donna ce nom, au jour du déjiart, par un sentiment de iiiélé. 

(•) Sur la désignation de ces ilcs, voy. plus loin les noies de la relation. 

(•"•) Uc soixante-dix ans si l'on admet, avec Ramusio, l'année 1 i30 |)onr date du la luissance. (Voy. la note 2 de la p. 76.) 



SUCCÈS. — ÉTONXEMF.NT DF. LT.rilOl'E. — [T.EMIÉr.E RELATION. 91 

Guanaga, vint à deux journéf s de distance du Yucalan, côtoya Honduras, les Mosquites, passa près des 
lies Limonares, explora la côte Riche, l'isthnic de Veragnas, qu'il supposa voisin des étals du grand 
khan, ahorda Porto-Rello et Puerto del Retrete (Puerto-Escrihanos), dans l'isthme de Panama. 

On ne saurait se faire une idée de ce que causèrent d'étonnement et d'enthousiasme en Europe les 
nouvelles de chacune de ces expéditions. 

« Chaque jour, dit Pierre Martyr d'Anghiera ('), il nous arrive de nouveaux prodiges de ce monde 
nouveau, de ces antipodes de l'ouest qu'un certain Génois, nommé Christophe Colomh, vient de décou- 
vrir. Notre ami Pomponius Lœta n'a pu retenir des larmes de joie lorsque je lui ai donné les premières 
nouvelles de cet événement inattendu. Qui peut s'étonner aujourd'hui parmi nous des découvertes attri- 
buées à Saturne, à Gérés et ù Triptolémc? Qu'ont fait de plus les Phéniciens lorsque, dans des régions 
lointaines, ils ont réuni des peuples errants et fondé de nouvelles cités? Il était réservé à notre temps 
de voir accroître ainsi l'étendue de nos conceptions, et paraître inopinément sur l'horizon tant de choses 
nouvelles. » 

«A Londres, dit le légat Galéas Butrigarins (^), à la cour du roi Henri VII, quand les premières 
nouvelles nous arrivèrent de la découverte des côtes (le l'Inde, faite par le Génois Chrislophe Colomb, 
tout le monde convint que c'était une chose presque divine de naviguer par l'ouest vers l'est, où croissent 
les épiceries ('). » 

L'émulation excitée par le succès de Colomb provoqua immédiatement un grand nombre d'expé- 
ditions. «Telles étaient alors, dit de Humboldt, l'ardeur et la rivalité des peuples commerçants, des 
Espagnols, des Anglais et des Portugais, que cinquante ans suffirent pour ébaucher la configuration 

des masses continentales de l'autre hémisphère au sud et au nord de l'équateur Lorsque Diego 

Riliero revint, en 1525, du congrès de la Puente de Caya, prés d'Yelves, les grands contours du nou- 
veau monde étaient trouvés, depuis la terre de Feu jus((u'au Labrador. Sur les eûtes occidentales, les 
progrés étaient naturellement plus lents; cependant, en 1543, Rodriguez Cabrillo avança jusqu'au 
nord de Monterey; tant il est vrai, comme l'observe un littérateur judicieux, M. Villemain, que lors- 
qu'un siècle commence à travailler sur quelque grande espérance , il ne se repose pas qu'elle ne soit 
accomplie. » 

On a longtemps et souvent contesté à Colomb le mérite d'avoir le premier abordé le nouveau monde. 
«Lorsque Colomb avait proposé un nouvel hémisphère, on lui avait soutenu que cet hémisphère ne 
pouvait exister, et quand il l'eut découvert, on prétendit qu'il avait été connu depuis longtemps (*). « 
Sans doute, en laissant de côté la possibilité que dans des temps qui échappent à notre vue les Phéni- 
ciens fussent parvenus jusqu'en Amérique, on ne saurait contester que plusieurs points du nouveau 
continent n'aient été abordés au nord par les Normands-Scandinaves et par Sébastien Cabot ('). Mais ces 
entreprises partielles n'avaient eu aucune conséquence importante, et, comme on l'a fait justement ob- 
server, Colomb aurait pu savoir que les colons Scandinaves du Groenland avaient découvert la terre de 
Vinland , que des pécheurs de Friesland avaient abordé à une terre appelée Drogeo ; tontes ces nou- 
velles ne lui auraient aucunement paru se lier à ses projets : il cherchait les Indes. Le Groenland 

(') Lettre de décembre 1 193. Pierre Martyr est l'écrivain qui a nommé Cliristoplie Colomb pour la premii'ro fois. 

(') Dans le récit des premières aventures de Sébastien Cabot. 

(') La vue des indigènes du nouveau monde, si différents ilis Asiatiiiues, ne fit point cesser rillusion des premiers navi- 
gateurs, parce que, d'après les récils de Marco-Polo Ini-mènie, de Balducci PelogcUi et de Nicolas de Conli, on croyait que 
les mers du .lapon, de la Cbine et du grand archipel des Indes étaient presque couvertes d'iles innombrables, riches autant 
en or qu'en épiceries. Dans la mappemonde de Martin liehaim, terminée en li92, se trouve une citation de Marco-Polo 
(liv. m, ch. xLii), et de 12 "00 Iles « avec des montagnes d'or, des perles, et douze espèces d'épiceries. » Behaini trans- 
portait au nord-ouest les Maldives. 

Dans les premiers temps delà conquête de l'Amériqne, on avait coutume déconsidérer chaque partie nouvcllcmenl décou- 
verte comme une ile plus ou moins grande. Ptu .'i peu on reconnaissait la contiguïté de ces parties. 

(') Essai sur les maurs et l'esprit îles nations. Il est superflu de rappeler (pic Colomb n'avait pas promis un nouvel 
hémisphère. 

("} Sébastien Cabot loucha en effet à l'Amérique septentrionale le 24 juin 1197, par conséquent anlérienrcnient à la décou- 
verte continentale de Colomb au golfe de Paria. Il côtoya le conlincnl depuis la baie de l'Iludson jusqu'au sud de la Vir- 
ginie dans un navire de Bristol, tlie Mnithew. 



92 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

avait toujours été considéré par les géographes du moyen âge comme appartenant ans mers d'Europe. 
Les discussions qui se sont élevées à ce sujet, les travaux critiques qui ont déterminé avec précision 
la part exacte de Colomb dans laplus grande découverte géographique des temps anciens et des temps 
modernes, n"ont aucunement diminué les droits de ce grand homme à la reconnaissance dn monde. 
Dépouillé de tout ce qui n'était que prestige et exagération, il est resté éniinent, admirable, et la supé- 
riorité inlellccluelle qui éclate dans ses actions se confirme dans les récits qu'il en avait tracés lui-même ('). 
a L'amiral, dit son liis, eut soin, dans son premier voyage, de décrire jour par jour tout ce qui arrivait 
dans la route, les vents qui soufflaient, les courants qu'il éprouvait, les oiseaux et les poissons qu'il 
avait occasion d'observer. » 11 fit de même dans tous les voyages qu'il exécuta successivement en allant 
de Castille aux Indes (-). On a conservé différentes lettres et d'autres écrits de Colomb, mais par 
malheur le journal de son premier voyage est le seul qui existe; encore n'a-t-il pas été conservé intégra- 
lement tel qu'il avait été écrit; l'évéque Bartolomé de las Casas, qui possédait le manuscrit de Colomb, 
a cru devoir l'abréger en citant toutefois par intervalles, et sans modilication, quelques passages entiers 
de l'auteur. Le récit original devait être d'une grande étendue ; l'abrégé ne forme pas moins d'un tome 
m-folio contenant cent cinquante deux pages de l'écriture de las Casas, qui est trés-line et trés- 
serrée(^). Nous sommes obligé nous-méme de ne donner qu'un extrait de cette rédaction de las Casas; 
mais, comme lui, nous y entremêlons quelques fragments empruntés Fittéralementau texte de Colomb (■'). 



PREMIER VOYAGE DE CHRISTOPHE COLOMB. 

(3 aoiit H02. — U mai-s 1493. ) 



« Je partis de la ville de Grenade le samedi 12 du mois de mai de l'année 1-492 ; je vins à la ville de 
Palos, port de mer, où j'équipai trois vaisseaux qui convenaient très-bien à l'entreprise, et je sortis de 
ce port approvisionné de beaucoup de vivres et accompagné de beaucoup de gens de mer (^). » 

Vendredi S août. — «Ce vendredi 3 août 1492, nous partîmes de la barre de Salles C'), à huit 
heures, et, une forte brise nous poussant vers le sud, nous finies, jusqu'au coucher du soleil, 60 milles, 
qui sont 15 lieues (■); ensuite nous filâmes au sud-ouest, puis au sud quart sud-ouest, ce qui était 
notre route pour aller aux Canaries (*). » 

(') Vida del Amiranle, cap. xiv. Colomb écrivait au pape, en février 1502 : » .le m'aUrisIe de ne pas pouvoir me rendre 
ptrsonnelleinent à Rome pour présenter à Voire Sainlolé un écrit dans lequel j'ai raconté mes exploits à la manière de 
Jules César, etc. » 

(*) Voy., plus loin, la Bibliographie qui termine les relations des découvertes de Cluistoplic Colomb. 

(') Ce manuscrit de las Casas est conservé dans les archives du duc del Infantado. Il a été publié pour la première fois 
en 1825, par don M.-F. NavaTetle, cl traduit en français par MM. Chalumeau de Verncuil et de la Roquette ( Paris, Treulli 1 
si Wûrlz, 1S28). Une copie manuscrite de la rédaction de las Casas existe aussi dans les mêmes archives. 

On possède de plns^ur ce premier voyage : 1» une lettre de Christophe Colomb à Luis de Santangel, intendant en chef 
du roi et de la reine catholiques; 2o une lettre presque entièrement semblable de Colomb à don Kafael SanrJiez (Sanxés), 
traduite en latin par Leandro Cosco. Bossi l'a publiée dans l'appendice de sa Vie de Colomb, traduite en français, et publiée 
à Paris en 182i. Il la considérait comme très-rare ; mais on peut voir par une note du deuxième volume de la traduction de 
Navarelte due à .MM. Verneuil et de la Hoquette, p. 363, que cette lettre avait été réimprimée plusieurs fois, et dans plu- 
sieurs collections. Il aurait pu suffire d'en donner une nouvelle traduction à nos lecteurs, mais il nous a paru que celle 
analyse du voyage était trop succincte pour olîrir assez d'intérêt. 

(*) Ces passages seront guillemetés. 

(') Diiii:ours préliminaire. 

(•) lie située vis-à-vis la ville d'Huclva, et formée par deux bras du fleuve Odiel. 

(') Colomb comptait en milles italiens. La lieue marine espagnole n'est que de trois milles ; la lieue marmc italienne de 
quatre. 

(•) Voy. plus haut la note 3 do la p. 3. 



JOURNAL DE COLOMB. 



m 




Chrisloplic Colomb Ocboul sur son navire, l'jslrolabe à bi inmi. — l»'a|iics bi jjiaviire pluccc ai IHi: .io la i(cialnc:iÉii; |>ai lie 
lies Grands YoyaiiesC). 

C; C'est une œiivri; U'imagiii.-ilion, cuiiiiiif prcsquo loiilis les (riavuirs insérées [lar Tli. de lir; ilans ?a ei)llc.-|i»n tie 



94 VOYAGEI'liS .MODERNES. — CIIIIISTOPIIE COl.OMD. 

Lundi 6 août. — Le gouvernail de l"une des trois caravelles se disloqua. L'amiral (Colomb) (') soup- 
çonna que cet accident était un acte de malveillance ; on avait vu, avant le départ, un des marins, nommé 
Gomez Raseon, se concerter secrètement avec Cristobal Oiiintero, propriétaire de la caravelle ,.et qui ne 
faisait ce voyage que contre son gré (-). 

Mercredi 8 août. — L'amiral voulut aller à l'ile de la Grande-Canarie pour réparer ou pour échan- 
ger contre une autre cette caravelle, que l'on nommait lu Pinla , et qui était commandée par Martin- 
Alonzo Pinzon, associé à l'entreprise {'). 

Les pilotes des trois caravelles ne pouvaient s'entendre sur le chemin à suivre pour aller aux Cana- 
ries; l'amiral, plus instruit, résolut la question avec justesse. 

lYimunche 12 août. — L'amiral aborda à l'île Gomére dans la nuit de ce dimanche. 

Il alla ensuite à la Grande-Canarie (ou à Ténériffe). Les trois équipages réparèrent la Pinln ; on 
changea sa forme, qui était latine ou triangulaire, et on la fit ronde. 

En pa.ssant près de Ténériffe pour aller à la Gomére, on vit un grand feu sortir de la Sierra de l'ile 
de Tcnérifl'e, qui est extrêmement élevée (*). 

Dimanche i" septembre. — On vint à Gomére. Des habitants de cette île et d'autres de l'île de Fer 
aflu'mèrent à l'amiral (ce qu'il avait déjà entendu dire souvent) que tous les ans ils voyaient une terre 
à l'ouest des Canaries (^). 

Jeudi 6 septembre. — On partit de bonne heure du port de la Gomére. Un bâtiment qui venait de 
l'île de Fer avertit l'amiral que (rois caravelles portugaises l'attendaient à quelque distance avec de mau- 
vaises intentions. Colomb pensa que ce pouvait être par ordre ou par permission du roi de Portugal, 
jaloux de ce qu'il était sorli'de ce royaume pour entrer au service de l'Espagne. On ne rencontra point 
les caravelles. 

Dimanche 9 septembre . — On fit ce jour-là 19 lieues, mais l'auural en déclara un moins grand 
nombre, afin que si le voyage était plus long qu'il ne l'avait prévu , les marins ne fussent pas aussi 
prompts à s'effrayer et à se décourager. 11 persévéra dans cette mesure de prudence pendant toute la 
navigation (*). 

L'amiral eut à réprimander plusieurs l'ois les marins parce qu'ils déclinaient sur le quart nord-est 
et même au demi-quart. 

Mardi II septembre. — On vit les débris du màt d'un navire de 120 tonneaux, mais il fut impos- 
sible de le prendre. 

Jeudi 13 septembre. — Courants contraires. .\ la fin du jour, on remarqua que les boussoles nord- 
ouestaient; de même le lendemain, au lever du jour ("). 



voynges aux Indes orientales. Cependant Th. de Bry assure, dans ses avis aux lecteurs, qu'en 1587, ayant fait un voyage en 
Angleterre, Richard Hacliluyl lui avait procuré des dessins d'après nalure reprcsenlant les habilanls du nouveau monde. 
Mais Th. de Bry, éditeur et graveur à la fois , sacriliant toujours au succès , modifia ces dessins originaux pour les accom- 
moder au goût cl au style de son temps. 

(') Las Casas ne le désigne jamais dans son abréijé que sous son titre d'amiral; nous suivrons le plus ordinairement son 
exemple. .\ujourd"hui encore, dans l'Amérique espagnole, on dit toujours r.4»i/raM(e, en parlant de Christophe Colomb. 

(■) Le roi cl la reine avaient ordonné que deux caravelles fussent fournies par la ville de Palos, et mises à la disposition 
de Colomh. Un autre décret obligeait les mailres et les équipages à partir avec l'amiral , dans quelque direction qu"il jugeât à 
propos de faire voile. 

{') \o\. la note 1 de la p. 90. On suppose (pie les frères Pinzon avaient fourni au moins l'un des trois bâtiments et les 
fonds nécessaires pour payer le liuiliénie de la dépense que Colomb avait promis d'avancer. 

(*) « Chiistophe Colomb est le premier qui ait rapporté l'époque fixe d'une éruption de l'ile de Te'nériffe. » (Humboldt.) 
Yoy. le Pic de Ténériffe, p. i6. 

(•) Sur celle illusion, voy. la note 2 de la p. 87. 

C) H avait un journal de roule à la disposition des nianns, et un autre qu'il tenait secret, et où étaient notées les véritables 
dislances. 

(') « La découverte importante de la variation magnétique , ou plutôt celle du changement de la variation daus l'océan 
Atlantique, appartient, à n'en pas douter, à Christophe Colomb. C'est à tort que l'on a voulu attribuer celle découverte à 
Sébastien Cabol, dont le voyage est poslériciu- de cinq ans. Colomb vérifia les boussoles par des méthodes qu'il décrit con- 
fusément ; il reconnut très-bien qu'en relevant l'étoile polaire il fallait tenir compte de son mouvement horaire , et que la 
boussole était dirigée vers un point invisible à l'ouest du pôle du monde. Les Chinois , à la vérité, connaissaient ce plié- 



OusERVATION DE LA VARIATION MAGNÉTIQUE. — LES BANCS DE VARECH. 95 

Vendredi 14 septembre. — On contintia à naviguer dans la direclion de l'ouest. Les marins de la 
car;iYelle Nina virent une hirondelle de mer et un paUle-en-queue , ce qui leur donna trop d'espé- 




Lc Paille-cn-queuc ('). 

rance. Cependant, disait Colomb, ces oiseaux ne s'aventurent pas d'ortlinaire à plus de vint;t-cinq lieues 
en mer. 

Samedi iô septembre. — Au commencement de la nuit, on vit en avant des caravelles, à quatre ou 
cinq lieues, un merveilleux rameau de feu tomber du ciel (*). 

Dimanche /G septembre. — La température fut très-douce pendant ce jour et les suivants; c'était 
une véritable jouissance que de contempler les belles matinées qui se succédaient : il n'y manquait, dit 
l'amiral, que le chant des rossignols. Le temps était aussi agréable qu'il peut l'élre en Andalousie, au 
mois d'avril. . 

On vit tlottcr de petits amas d'herbes qui paraissaient encore fraîches ('•). Les marins supposèrent 



iionii'iie de la variation ningnùlique quatre cents ans plus t(3t; mais il est liiiMi certain que jusqu'à Clnisto|ilie Coloml) les 
pilotes européens n'ompliiyaicnl aucune correction relative à la variation de la boussole. « (Humlioldt.) 

(') Ou qucuc-de-jonc, ou oiseau des tropiques; le Pliuœlon œlliereiis de Linné. 

Il cùl certaincuicnl mieux valu ne marquer ni rocher ni terre dans cette gravure el dans les (luatrc qui suivent, c'eill dlé 
s'accorder mieux avec le riîcil; m.iis l'artislo, averti trop lard, el prié par nous de modifier son travail, a répondu (|u'il im- 
portait peu , qu'il s'agissait de faire connaître les animaux rencontrés par les caravelles beaucoup plus que de peindre les 
scènes mêmes de voyage, que l'elTel des dessins était meilleur ainsi, de. Laissons donc ces ligin'es telles qu'elles sont et 
cflaçons, par la pensée seulement, les accessoires. 

(•) Une étoile (ilanle. 

•;■') Du varetli. ( Voy. la note 8 de la p. %.) 



96 VOYAGELliS MODIillNES. — CIIRISTÛPIIE COLOMB. 

qu'on approchait de la terre; mais l'amiral pensa qu'il était près d'une ile ['), et mm de la terre, car, 
dit-il, «je trouve la terre ferme plus en avant. » 

Lundi n septembre. — Courant favorable à la navigation vers l'ouest ; beaucoup d'herbes des ro- 
clicrs venant du couchant (-). 

Les pilotes, croyant 6tre prés de terre, prirent la direction du nord, qu'ils marquèrent; mais ils 
s'aperçurent avec crainte et tristesse .que les aiguilles nord-ouestaient un grand quart ; ils pensaient 
qu'elles ne les guidaient pas lidèlement. L'amiral, pour les rassurer, leur ordonna de marquer de nou- 
veau le nord dès l'aube du jour, et il leur montra que les aiguilles étaient bonnes. 11 leur expliqua en- 
suite ce phénomène en leur disant que c'est l'étoile qui paraît immobile qui se meut, tandis que les aiguilles 
restent fixes ('). 

Le nombre des herbes avait augmenté dès le point du jour, et dans l'un des amas on trouva une 
écrevisse vivante. L'amiral'voulut la garder ; il lui parut que c'était un excellent signe, parce que, disart- 
il, on ne rencontre jamais d'écrevisse à quatre-vingts lieues de terre. 

On remarqua que, depuis le départ des Canaries, l'air était plus tempéré et l'eau de mer moins 
salée; 

Les marins luttaient de vitesse ; chacun d'eux désirait apercevoir la terre le premier. 

Les marins de la caravelle h Nina tuèrent ime ionina {'■). On vit un grand nombre de ces poissons, 
et aussi un paille-en-queue. 

L'amiral écrivit : « Ces signes venaient du couchant, où j'espère que le Dieu puissant, dont les mains 
seules donnent toute victoire, nous fera bientôt trouver la terre. » 

.]/«)■(/( iS septembre. — Une mer aussi calme que dans le lleuve de Séville. 

Le bâtiment la Piuta, bon voilier, s'élança en avant, parce que Martin-Alonzo Pinzon avait vu un 
grand nombre d'oiseaux voler vers le couchant, et il espérait voir la terre pendant la nuit. 

Une obscurité du côté du nord parut un signe du voisinage de la terre. 

Mercredi 19 septembre. — A dix heures du matin un fou {') se jeta sur le bâtiment; il en vnit un 
autre dans l'après-midi. Cet oiseau ne s'éloigne pas ordinairement à plus de vingt-cinq lieues de la 
terre (°). Des brumes s'élevèrent et il n'y avait pas de vent, signe certain, disait-on, de la proximité de 
la terre. 

L'amiral eut la conviction qu'à droite ou à gauche, au nord ou au sud, il y avait des iles; mais il ne 
voulut pas s'arrêter à les chercher et déclara qu'il continuerait sa roule directement vers les Indes. « Le 
temps est bon, dit-il, et, s'il plait à Dieu, tout se verra au retour. » 

Jeudi 20 septembre. — Trois fous vinrent à la caravelle de l'amiral. On vit beaucoup d'herbes. On 
prit à la main un ois: -au de rivière qui avait les pieds comme une mouette; il ressemblait à une hiron- 
delle de mer ("). De petits oiseaux qui habitent les terres vinrent le malin chanter au haut des mâts et 
quittèrent le navire vers le soir. Un quatrième fou venant de l'ouest nord-ouest se dirigea vers le sud- 
est. L'amiral ne douta point qu'il n'eût laissé la terre à l'ouest nord-ouest, parce que, dit-il, les oiseaux 
dorment à terre, et vont le matin chercher leur noiuTiture sur la mer. 

Vendredi 2 J septembre. — Au lever du jour on vit la mer couverte d'herbes venant de l'ouest (*), 

{') On approcliait non d'une ile, mais de brisants, marqués sur les caries espagnoles comme ayant élé vus en 1802. 

(') Les brisants l'iaienl encore à quarante lieues ouest. Le lieutenant de vaisseau don Manuel Morcno, i|ui a accompagné 
Cliurrucca dans son expédition cbronométrique des .\ntilles, place ces brisants par 28 degrés de latitude et 43>' 22' de lon- 
gitude ouest de Paris. 

(') Les pilotes se rassurèrent, ignorant à la fois la variation de la boussole et la non-fixilé de l'étoile polaire. La véritable 
cause de la déclinaison et de l'inclinaison de l'aiguille aimantée n'est pas connue ; on en est encore aux hypotbèses. Ce qu'en 
pcul lire de plus instructif sur ce passage de la relation se trouve compris entre les pages 29 et 6i du troisième volume de 
Yllistoire de la géographie du nouveau continent. 

(') La.tboninc est une petite espèce du genre des thons; elle a le dos couveit de petites taches et vermiculations noires. 

(•) Le Suta de Cuvicr, range par Linné dans les Pelecanus. 

C) On était à dis lieues des brisants. 

(') C'était en ctTet probablement une hirondelle de mer (Slerna, Linné). 

(') Il e.\isle, dans l'Allanliquo, deux accumulations de varech flottant, que l'on confond sous la dénomination vague de mar 
de saignsso ou sargnço, cl que l'on peu! distinguer par les noms de grand et de petit banc de varcc. Ces masses spo- 



DECOUMGEMF.MS. 



FAUSSE JOIE. — OISEAUX. 



97 



comme si sa surface eût été glacée. 11 vint un fou. On aperçut une baleine. L'amiral fit remaniuer que 
les baleines se tiennent toujours près de terre ('). 




^#^?^^ 



Samedi 22 septembre. — Presque pas d'herbe; divers oiseairx; des damiers ou pétrels taclictés(/). 
On navigua à l'ouest nord-ouest. 

« Le vent contraire nie fut fort nécessaire, parce que les gens de mon équipage étaient en grande fer- 
mentation, persuadés que, dans ces mers, il ne soufflait aucun vent pour retourner en Espagne (*). » 

Le soir, des herbes très-épaisses. 

Dimanche 23 septembre. — Navigation au nord-ouest, quart au nord, et de temps à autre dans la 
véritable direction à l'ouest. Une tourterelle, un fou, un moineau de rivière, d'autres oiseaux blancs, 
des écrevisses dans les herbes. 

Le calme de la mer fit niuruuu'cr l'équipage, qui répétait que puiscpi'il n'y avait pas de grosse mer 
dans ces parages, jamais on n'aurait de vents pour retourner en Espagne, lleureusemeat bientôt la 
mer s'éleva ("). 



r;icliiiucs cl la lianiic qui les iinil occupejit une supcrfide su à sept fois grande coinnie celle 
Colomb était par lut. 28 degrés, et par long. 43 degrés uii quart. 

(') On était à quatre lieues nord des brisants. ( Voy. la note 2 de la p. 90. ) 

(') Le Sula. (Voy. la note 1 de b p. 95.) 

(') Er] espagnol, pardeltis. 

(*) C'était une illusion. 

Cj On reniarqucia la simplicité de ces paroles de Colomb. 



: l.i Kiiince. Le 21 seplembre, 



98 



VOVAGKURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 



«Ainsi, dit l'amiral, la grosse mer me fut très-nécessaire, ce qui n'était pas encore arrivé, si ce n'est 
du temps des Juifs, quand les Égyptiens partirent d'Egypte à la poursuite de Moïse qui délivrait les 
Hébreux de l'esclavage. » 



^^"^^^ 




Le namicr ou l'ctrci lachetO ('). 



Lundi 24 septembre. — Un fou; beaucoup de damiers. 

Mardi 25 septembre. — L'amiral se rendit à la caravelle Pvnta pour parler à Martin-Alonzo Pinzon 
au sujet d'une carte qu'il lui avait envoyée trois jours auparavant, et sur laquelle il paraît que l'amiral 
avait peint quelques îles qu'il supposait se rencontrer dans cette mer(-). Martin-Alonzo prétendait qu'on 
était dans le voisinage de ces îles; c'était aussi l'avis de l'amiral. Suivant lui, la cause pour laquelle 
on ne les avait pas trouvées était le courant qui portait le navire au nord-est, et on était moins avancé 
(à l'ouest) que les pilotes ne le supposaient. De retour à son bord, il voulut qu'on lui envoyât la carte 
marine, ce qui se fil au moyen d'une corde. 11 se mit à travailler (faire son point, carienr) sur la carte, 
conjointement avec son pilote et ses marins, jusqu'à ce que Martin-Alonzo, au coucher du soleil, monta 
à la poupe de son navire, et, comme transporté de joie, appela l'amiral en criant : « Bonne nouvelle! 
j'aperçois la terre!» L'amiral, entendant avec quelle conviction s'exprimait Martin-Alonzo, se jeta à 
genoux pour remercier Dieu. Les équipages de la Pinla et du navire amiral entonnèrent le Gloria in 

(') Voy. la noie 1 de la p. 9.5. 

{') Peut-Ctrc la carie inCmo de Toscanelli, sui' laquelle élaicnl tracées, suivant ce savant Floicntin, « toutes les Iles qui se 
trouvent le long de la route qui de l'occident doit mener aux Indes, et qui représente encore l'extrémité orientale du conli- 
noHt de l'Asie, avec les ports et îles où l'on peut mouiller. .) 

Bossi a publié le texte emier des lettres de Toscanelli dans son Appendice à la vie de Christophe Colomb. 



NOUVELLE ILLUSION. — MURMURES DE LEQUiPAGE. 



99 



excehn Deo. Les marins de la Nina, montés sur le mât de hune et dans les cordages, affirmaient qu'ils 
voyaient la terre. D'après les ordres de l'amiral, un quitta la route de l'ouest pour prendre la direction 
du sud-ouest, du côté de cette terre que l'on croyait être à vingt-cinq lieues. 




La mer devint très-unie; les marins se mirent à nager, ils virent des dorades et d'autres poissons. 

Jeudi 27 septembre. — On prit une dorade et on vit un paille-en-queue. 

Samedi 29 seplembre. — On vit une frégate, oiseau qui se nourrit de ce qu'il force les fous à re- 
jeter (-). L'air était d'une douceur délicieuse. On rencontra une autre frégate, trois fous, beaucoup 
d'herbe. 

Dimanche 30 sepicmhre. — On navigua ù l'ouest. Quatre paille-en-queue se posèrent sur la cara- 
velle de l'amiral, ce qui jiarut un bon signe. Quand plusieurs oiseauv de même espèce volent ensemble, 
on peut croire, dit l'amiral, qu'ils ne sont pas égarés et que la terre est proche. Encore des fous et de 
l'herbe. 

Il Les étoiles connues sous le nom de Gardes paraissent au commencement de la nuit, près du bras, 
» dans la dircrlion du couchant; au lever du jour elles paraissent dans la ligne et sous le bras, dans la 
» direction du nord-est. Il semble qu'elles ne l'ont pas plus de trois lignes, c'est-à-dire neuf heures, 
» jiendant toute la diu'èe de la nuil. » 



(') Voy. h note 1 de la p. 95. 

{•) Pelecanus Frégate, i Cet oiseau fail la cliassc aux fous et les force j lui abandonner les poissons qu'ils licnniMil ili?ji 
dans leur Ijouelic. » (Cnvicr.) 



100 VOYAGEURS HIODERXES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

A la tin du jour, déviation des aiguilles aimantées; elles se retrouvent juste dans la direction de 
l'étoile du nord, au point du jour ('). 

Lundi i" octobre. — Une grande pluie de peu de durée. Le pilote de l'amiral dit avec un sentiment 
d'inquiétude que depuis l'île de Fer on avait fait 578 lieues vers l'ouest. L'amiral savait qu'on en avait 
fait 700, et il en accusait 584. 

Mardi 3 octobre. — L'herbe vient de l'est à l'ouest , c'est-à-dire dans le sens opposé où on l'avait 
vue jusqu'alors, [leaucoup de poissons; un oiseau blanc semblable à une mouette. 

Mercredi 3 octobre. — Des damiers, de l'herbe flétrie, de l'herbe fraîche portant e>n apparence une 
espèce de fruit (-). 

Jeudi 4 octobre. — Plus de quarante damiers en troupe; deux fous, une frégate, une sorte de 
mouette. 

Vendredi 5 octobre. — Toujours des damiers; un grand nombre de poissons volèrent sur la caravelle 
de l'amiral ('). 

Samedi 6 octobre. — Martin-Alonzo Pinzon exprima l'avis qu'il valait mieux naviguer au quart de 
l'ouest, dans la direction du sud-est. Ce ne fut pas l'opinion de l'amiral; il ne voulait pas dévier de la 
direction de l'ouest : avant tout il fallait, dit-il, arriver à la terre ferme d'Asie; on verrait les îles ensuite. 
Dimanche 7 octobre. — Comme le roi et la reine avaient promis une récompense au premier qui verrait 
la terre, les caravelles se mirent à lutter de vilesse'en avant. L'amiral avait ordonné que la caravelle qui 
aurait cet avantage arborerait un pavillon au bout du màt de hune et ferait une décharge. Quand le soleil 
se leva, la Nina fil les signes convenus : son équipage croyait avoir découvert la terre, parce qu'un très- 
grand nombre d'oiseaux volaient du nord au sud-ouest, soit pour fuir l'hiver, soit pour aller se reposer 
la nuit à terre. C'était encore une illusion. Cependant, Colomb, tenant compte de ce signe, consentit à 
essayer de la direction ouest sud-ouest (*). 

Lundi 8 octobre. — La mer était belle comme la rivière de Séville, et la température aussi douce qu'au 
mois d'avril; l'air était doux comme en Andalousie : c'était un plaisir de respirer cet air, qui est comme 
embaumé, dit Colomb, On vit de l'herbe fraîche, des oiseaux des champs fuyant au sud, des corneilles, 
des canards, un fou. De nuit, on fit jusqu'à quinze milles à l'heure, dans la direction ouest sud-ouest. 
Mardi 9 octobre. — Navigation au sud-ouest. Le vent souffle ouest quart au nord-ouest. Pendant la 
nuit, on entend passer des oiseaux. 

Mercredi 10 octobre. — Ici les gens de l'équipage se plaignirent de la longueur du chemin; ils ne 
voulaient pas aller plus loin (^). L'amiral fit de son mieux pour relever leur courage, en les entretenant 
des profils qui les attendaient. Il ajouta, du reste, avec fermeté, qu'aucune plainte ne le ferait changer 
de résolution ; qu'il s'était mis en route pour se rendre aux Indes, et qu'il continuerait sa route jusqu'à 
ce qu'il y arrivât, avec l'assistance de Notre-Seigneur. 

(') Colomb continue à supposer que la déclinaison résulte de ce que l'étoile polaire est mobile comme les autres étoiles. 

(-) Voy. Humboldt, Histoire de la géograpliie du nouveau continent, l. III, p. 68. 

(^) En espagnol, golondrinas. Sans doute des trigles volants, daclyloptéres. 

(■") « Si la caravelle avait continué la roule vers l'ouest, qu'elle suivait constamment depuis le 30 septembre, elle aurait 
donné contre l'île Eleutliera , sur le grand banc do Baliania, et celle navigalion du banc de Bahama dans une mer inconnue 
pouvait offrir bien des dangers. » (Humboldt.) 

Les ennemis de Colomb voulurent attribuer à Martin-Alonzo Pinzon le mérite d'avoir fait changer la direction de naviga- 
lion qui amena la découverte. « 11 avait vu , dit un marin , des perroquets passer dans la soirée du 7, et il savait que ces 
oiseaux n'allaient pas sans niolifs du côté du sud. » 

n Jamais vol d'oiseau n'a eu dans les temps modernes des suites plus graves , fait obser\'er Humboldt, car le changement 
de rumb cffeclué le* 7 octobre a décidé de la direction dans laquelle ont été faits les premiers établissements des Espagnols 
en Amérique. » 

(=) On doit remarquer ces expressions modérées. Oviedo, Pierre Martyr, Herrera, ont parlé d'insurrection, de menaces, 
d'un danger de mort pour Christophe Colomb, ii Comme les bisloricns aiment les effets dramatiques qui résultent de l'oppo- 
sition des caractères, dit Humboldt, ils ont cru devoir agrandir le navigateur génois en exagérant les dangers auxquels 
l'exposaient la malice, la timidité ou l'ignorance de ses matelots. Le conte d'Oviedo sur les trois joprs que Colomb obtint, 
le 8 octobre, pour continuer à avancer vers l'ouest, copié par tous les biographes et poêles modernes, a été réfuté par 
Munoz ( lib. III, g 7 ). Au 8 octobre, qui devait être le jour si dangereux pour la révolte, selon Oviedo, les lignes écrites par 
Colomb, sous l'impression du moment, n'annoncent certainement pas des terreurs ou un» humeur chagrin». » 



DÉCOUVERTE DE LA TERRE. — PRISE DE POSSESSION. 



101 



Jeudi II octobre. — Navigation à l'ouest-siid-oiicst. Grosse mer. Des damiers et un roseau vcrl près 
rie la caravelle de Colomb. De la caravelle la Piiila on aperçut aussi un roseau, un bâton, un autre 
petit bâton que l'on prit et qui parut avoir été taillé avec du 1er, un débris de roseau, une berbe de 




Le Triple ïolanl("). 

terre, une planchette. L'équipage de la Niiia\i[ un petit bâton couvert d'épines à Heurs; tous les 
esprits en furent n^'ouis. 

L'amiral ordoima, quand vint la fin du jour, de reprendre la direction ouest. 

Le navire la Piiita, le meilleur voilier des trois caravelles, était en tête. .11 fit signe qu'il avait décou- 
vert la terre. Ce fut un marin nommé riodrigo de Triana qui vit cette terre le premier. Car l'amiral, se 
trouvant à dix heures du soir dans le gaillard de poupe , avait bien aperçu une lumière ; mais elle était 
entourée d'une obscurité si épaisse, qu'il resta en doute si c'était un signe déterre. Cependant il appela 
le tapissier du roi, Pedro Gultierez, et l'ayant invité à regarder, celui-ci vil aussi une lumière; Rodrigo 
Sanchez de Ségovie , contrôleur de la flotte , appelé à son tour, ne vit pas la lumière ; mais comme on 
était averti par l'amiral , on la chercha , et on la vit depuis une ou deux fois : elle faisait l'effet d'une 
'bougie que l'on élève et que l'on baisse tour à tour (-). 

Au moment où les marins se réunirent pour chanter le Salve, l'amiral les invita à se tenir attentifs au 

{') Voy. la note 1 de la p. 95. 

{•) Voici la version d'Ovicilo (liv. U,c\\. v) : « Un marinier de ceux qui ('■laicnt dans le luincipal navire, natif de Lépé, 
dit : « Feu ! terre!» Et inconlinent un serviteur de Colouil) nouuué Salzcdo répliqua, disant : « Monseigneur l'amiral l'avait 
déjà dit. » Et lantùl après Colomb dit : « Il y a lojigtemps que je l'ai dit, et ([uo j'ai vu ce feu-là qui est en terre. » El ainsi 
pour vrai était advenu qu'un ji.udi, à deux heures après minuit, l'amiral appela un gentilhomme nommé E^ciihedas, valet de 



102 VOYAGEURS MOnERNES. — CHRISTOPHE COLOMR. 

gaillard de poiipc et à ])icn regarder, pronietlant de donner au premier qui verrait la terre un pour- 
point de soie, outre la récompense de 10 000 maravcdis de rente, et autres promises par le roi et la 
reine {'). 

Vendredi 12 octobre. — A deux henrcsde la nuit, on aperçut rccllement la terre: on n'en était éloi- 
ijné que de deux lieues (-). 

On mit en panne, et on attendit le jour. Cette terre était une petite île des Lucayes, que les Indiens 
appelaient Cuanaliami {'). Bientôt parurent quelques habitants : ils étaient tout nus. 

L'amiral descendit dans la barque armée avec Martin-.\lonzo Pinzon et Vincent-Yanez Pinzon, son 
frère, capitaine de la A'i;m. L'amiral tenait à la main la bannière royale : les deux capitaines portaient 
chacun une bannière de la croix verte, qui servait de signe de reconnaissance dans chaque bâtiment. 
Au milieu de ces bannières était une croix; à droite de la croix, un F (Ferdinand); à gauche, un I 
(Isabelle). En abordant, ils virent de beaux arbres verts, diverses espèces de fruits, et beaucoup d'eau. 
Avec l'amiral et les deux capitaines étaient le contrôleur Rodrigo Sanchez de Ségovie, le secrétaire de 
toute la flotte, Rodrigo Descovedo, et plusieurs autres. L'amiral, les appelant en témoignage, déclara 
qu'il prenait possession de l'île au nom du roi et de la reine, et l'on dressa sur-le-champ un acte pour 
■constater cette déclaration (*). Tandis que ces choses se passaient, des habitants de l'île vinrent autour 
de l'amiral et de ses compagnons. 

Voici les paroles mêmes de Colomb, rapportées par l'évêque las Casas : 

« Désirant leur inspirer de l'amitié pour nous, et persuadé, en les voyant, qu'ils se confieraient mieux 
à nous et qu'ils seraient mieux disposés à embrasser notre sainte foi si nous usions de douceur pour les 
persuader plutôt que si nous avions recours à la force, ja fis don à plusieurs d'entre eux de bonnets de 
couleur et de perles de verre qu'ils mirent à leur cou. J'ajoutai différentes autres choses de peu de 
prix : ils témoignèrent une véritable joie, et ils se montrèrent si reconnaissants que nous en fûmes émer- 

gardc-robe du roi catholique, et lui dit qu'il voyait du feu. El le lendeniiiin matin, sur le point du jour, à l'heure que Colomb 
avait dit le jour précédent, on vit du principal navire l'île que les Indiens appellent Guanahany, du coli! du nord. 

» Et le premier qui vit la terre, quand il fut jour, se nommait Rodrigue de Tryana, le onzième jour d'octobre, l'an U92. » 

Oviedo dit plus loin que le marinier qui avait prétendu avoir vu la terre le premier « étant après retourné en Espagne, 
parce qu'on ne lui fit aucun présent, de ce dépité et marry, s'en alla en .\frique et renia sa foi. » 

On lit dans les pièces du procès de 1513 (Probanxas del fiscal, preg. 18) qu'un marin du navire de Martin-.\lonzo 
Pinzon, nommé Juan-Rodriguez Bermejo, aperçut pendant cette nuit, au clair de la lune, une playe de sabtes éclairée, 
et cria : Teire ! terre ! Le témoin qui rapporta ce fait en concluait que l'honneur de la découverte de Guanahani apparte- 
nait à Bermejo ou au commandant du navire où était ce marin, c'est-à-dire Martin-Alonzo Pinzon. 

(') .M. de Vérneuil fait observer que le maravédis de ce temps ayant la valeur de 3 réaux actuels, ou 80 centimes de 
France, la rente promise était de 8 000 francs, ce qui était une somme considérable pour cette époque. Cette récompense 
fut adjugée non à Rodrigo de Triana, mais à l'amiral, parce qu'il avait aperçu le premier la lumière. 

(1 Au premier coup d'œil, dit Washington Irving, il peut paraître peu digne du caractère noble et généreux de Colomb 
d'avoir disputé la récompense à ce pauvre matelot ; mais il faut se rappeler que toute son ambition était concentrée sur ce 
point, et il était sans doute aussi fier d'avoir aperçu la terre le premier que d'avoir conçu le projet hardi de la découvrir. » 

(=) » Et sitôt que l'amiral vit la terre, il se mit à deux genoux, et lui sourdaient les larmes des yeux en grande abondance 
du grand plaisir qu'il sentait, et il commença incontinent de dire avec saint Ambroise et saint Augustin : Te Deum lau- 
damus, te Domimim confilemur.» (Oviedo, 1. 11, chap. v.) 

« Les historiens du dix-septième siècle, qui gémissaient déjà sur les maux dont, selon eux, l'Europe a été accablée par la 
découveite de l'Amérique, ont fait remarquer que Colomb est parti pour la première expédition, le vendredi 3 août li92, 
de la barre de Saltes, et que la première terre d'Amérique a été découverte le vendredi 12 octobre de la même année. » 

{') Ou Guanahanin (leltre de Colomb au trésorier Rafaël Sanchez J. Navarette suppose que cette ile, surnommée San- 
Salvador par Colomb , doit être la plus septentrionale des îles Turques , au nord de Saint-Domingue , l'île de la Grande- 
Saline, tlie Grand Kaij of Turlis Islands, la Isla del Gran-Turco, à l'est du groupe des Calques, et a l'ouest du Mou- 
clioir carré, à environ cent lieues au sud-est de San-Salvador, par le parallèle 21° 30' au nord, vis-à-vis le milieu de la 
côte septentrionale de l'île de Saint-Domingue. 

Humboldt se fonde sur la carte de Juan de la Cosa et sur d'autres documents et des inductions d'une grande autorité pour 
affirmer que Guanabami n'est autre que le Cat-Island des caries anglaises, l'île du Chat, une des îles Bahama, que l'on 
nomme encore aujourd'hui San-Salvador. C'est aussi l'opinion de Washington Irving, qui a étudié cette question avec 
beaucoup de soin. 

(*) Le père Claude Clément donne, dans ses Tables ctironotogiques, une formule de prières dont l'on cioit que Colomb 
fit usage en cette occasion, et qui servit ensuite, par ordre royal, à Balboa, à Cortez et à Pizarre. 



LES INDIGÈNES. — PIKOGUES. — ÉCHANGES. 103 

veillés. Quand nous fûmes sur les cnibarcalions, ils vinrent à la nage vers nous, pour nous offrir des 
perroquets, des pelotes de fil de coton, des zagaies et beaucoup d'autres choses : en échange, nous leur 
donnâmes de petites perles de verre, des grelots et d'autres objets. Us acceptaient tout ce que nous 
leur présentions, de même qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient. Mais ils me parurent très-pauvres 
de toute manière. Les hommes et les femmes sont nus comme au sortir du sein de leur mère. Parmi 
ceux que nous vîmes, une seule femme était assez jeune, et aucun des hommes n'était âgé de plus de 
trente ans. Du reste, ils étaient bien faits, beaux de corps et agréables de figure. Leurs cheveux, gros 
comme des crins de queue de cheval, tombaient devant jusque sur leurs sourcils; par derrière, il en 
pendait une longue mèche, qu'ils ne coupent jamais. 11 y en a quelques-uns qui se peignent d'une cou- 
leur noirâtre ; mais naturellement ils sont de la même couleur que les habitants des îles Canares('). Us 
ne sont ni noirs ni blancs : il y en a aussi qui se peignent eu blanc, ou en rouge, ou avec toute autre 
couleur, soit le corps entier, soit seulement la figure, ou les yeux, ou seulement le nez. Us n'ont pas 
d'armes comme les nôtres, et ne savent même pas ce que c'est. Quand je leur montrais des sabres, ils 
les prenaient par le tranchant et se coupaient les doigts. Us n'ont pas de fer. Leurs zagaies sont des 
bâtons. La pointe n'est pas en fer, mais quelquefois une dent de poisson ou quelque autre corps dur. 
Us ont de la grâce dans leurs mouvements. Comme je remarquai que plusieurs avaient des cicatrices 
par le corps, je leur demandai, à l'aide de signes, comment ils avaient été blessés, et ils me répondirent, 
de la même manière, que des habitants des îles voisines venaient les attaquer pour les prendre, et qu'eux 
se défendaient. Je pensai et je pense encore qu'on vient de la terre ferme pour les faire prisonniers et 
esclaves : ils doivent être des serviteurs fidèles et d'une grande douceur. Us ont de la facilité à répéter 
vite ce qu'ils entendent. Je suis pers.uadé qu'ils se convertiraient au christianisme sans difliculté, car je 
crois qu'ils n'appartiennent à aucune secte. Si Dieu le permet, à mon départ, j'en emmènerai d'ici six, 
et je les conduirai à Votre Altesse, et ils apprendront la langue espagnole. Les seuls animaux que j'aie 
encore vus dans cette île sont les perroquets. » 

Samedi 13 octobre. — « Dès que se leva le jour, nous vîmes venir sur la plage beaucoup d'hommes, 
tous jeunes et d'une taille assez élevée : c'est vraiment une fort belle race. Leurs cheveux ne sont pas 
crépus et tombent naturellement. Us ont le front et la tête plus larges que ne les ont les autres races que 
j'ai vues dans mes voyages. Leurs yeux sont beaux et ne sont pas petits; leurs jambes sont très-droites, 
leur ventre n'est pas trop gros : il est bien fait. Ils approchèrent de mon navire dans des pirogues tiiites 
avec des troncs d'arbres, semblables à de longs canots, et tout d'une pièce, construits d'une manière 
remarquable pour un si pauvre pays. Parmi ces pirogues, les unes pouvaient porter quarante ou qua- 
rante-cinq hommes; il y en avait de moins grandes, et d'autres si petites qu'un seul homme pouvait 
s'y tenir. Pour rame, ils ont une sorte de pelle de boulanger, et ils s'en servent parfaitenicut. Si une 
barque vient à chavirer, tous ceux ([ui la montent se jettent à la nage, la remettent à Ilot, et enlèvent 
l'eau qui est à l'intérieur à l'aide de calebasses qu'ils portent sur eux... Je les regardai avec beaucoup 
d'attention pour m'assurer s'ils avaient de l'or, et je remarquai que plusieurs en portaient un pelit mor- 
ceau à un trou qu'ils se font au nez. Je réussis à apprendre, au moyen de signes, qu'en tournant leur 
Ile et naviguant vers le sud, nous trouverions une contrée dont le roi avait de grands vases d'or et uiuî 
grande quantité de ce métal. J'essayai de leur persuader de venir avec moi dans ce pays, mais ils refu- 
sèrent. Je résolus d'attendre jusqu'à l'après-midi du lendemain et de me diriger vers le sud-ouest, où, 
d'après les informations de beaucoup d'entre eux, il y avait une terre, de même qu'au sud et au nord- 
ouest. Je compris aussi que les habitants de cette dernière contrée venaient souvent les attaquer et 
allaient aussi chercher de l'or et des pierres précieuses au sud-ouest. Cette île est sans montagnes, 
vaste, couverte d'arbres verts; on y trouve beaucoup d'eau et notamment, au milieu, un lac. C'est un 
plaisir de voir sa verdure. Ses habitants sont doux : il est bien vrai que leur avidité poiu' les choses que 
nous leur laissions voir les portait à nous les dérober et à se sauver à la nage, lorsqu'ils n'avaient rien à 
nous donner en échange ; mais ils donnaient très-volontiers tout ce qu'ils avaient pour nos moindres 
bagatelles , même des morceaux d'écuellc et de verre cassé : j'ai vu l'un d'eux donner, pour trois 

(') « Et il est naturel que n^la suit , dit ailleurs l'amiral , pui5(|ue la silualion de ceUe Ile est, avec celle de l'Ile de Fer, 
l'une des Canaries, en ligne direele de l'est à l'ouest. » 



104 



VOYAGEURS MODERNES. — CtIRISTOPIIE COLOMB 



tbccmm 



ceiitis ('), valant environ une blanche de Castille(-), seize pelotes de coton fjiii pouvaient fournir vingt- 
cinq ou trente livres de coton lilé. J'interdis aux gens de l'équipage les échanges pour du coton et je 
défendis que l'on en prit, ayant l'intention de faire tout emporter pour Vos Altesses, s'il s'en trouvait 
une grande quantité. C'est une des productions de cette ile : ne voulant pas y séjourner, je ne saurais 
les connaître toutes. Par la même rai- 
son, et désirant essayer d'aborder à Ci- 
pango {'), je n'ai pas le temps de faire 
chercher d'où ils tirent l'or qu'ils por- 
tent à leur nez. Mais voici la nuit, eti 
sont tous retournés à terre sur leurs 
pirogues. » 

Dimanche 14 octobre. — « Au point 
du jour, ayant fait préparer les cha- 
loupes des caravelles et le bateau de 
mon navire, ^'e côtoyai l'ile, dans la di- 
rection nord nord-est, afin d'explorer 
l'autre partie opposée à l'est. Bientôt 
j'aperçus deux ou trois groupes d'habi- 
tations d'où sortirent les habitants pour 
venir de notre côté sur la plage : ils 
nous appelaient et semblaient remer- 
cier le ciel de notre arrivée. Ceux-ci 
nous présentaient de l'eau, ceux-là des 
choses à manger (^) ; si je n'approchais 
pas de terre, ils se mettaient à nager 
vers nous. Leurs figures nous mon- 
traient clairement qu'ils croyaient que 
nous étions venus du ciel. Un vieillard 
vint à mon bateau; quelques hommes 
appelaient tous les habitants avec de 
grands cris, leur disant : « Venez vers 
les hommes descendus du ciel et ap- 
portez-leur à boire et à manger. » Tous 
nous invitaient à aborder; mais je 
n'osais, parce que l'ile tout entière est 
entourée d'un rocher, sauf en cet en- 
droit où se trouve un enfoncement et un port où tiendraient bien tous les vai.sseaux chrétiens; mais 
l'entrée en est extrêmement étroite. Certainement il y a dans l'enceinte plusieurs bancs de sable , mais 
couverts d'une eau aussi dormante que celle d'un étang. Je cherchais des yeux oùje pourrais construire 
un fort. Mes regards s'arrêtèrent sur une petite presqu'île renfermant six huttes : en deux jours, on 




ùle d'une gravure sur bois de 1493 rcprcscnlnnl. suivant Bossi, la caravelle 
de Culomb, d'après un dessin de Colomb lui-même [^) . 



CJ Ceuti ou cepti, pelile monnaie de Ceula qni avait cours en Portugal. 

(') La hlanca valait un dcNii-maravédls ; une autre monnaie du même nom valait 5 deniers ou un |ieu moins de 2 liards. 

(') Nom que Marco-Polo donne au Japon. (Voy. les Voyageurs du moyen ûije, p. 380.) 

(') Des fruits et le cassava, espèce de pain de peu de goût, mais nourrissant, fait avec une racine nommée yucca. 

(") Celte gravure fait partie du rare volume de neuf feuillets in-S» ou iii-4» conservé à la Bibliolliéque de Milan, et con- 
tenant la traduction latine par Leandro Cosco de la lettre de Christophe Colomb à Raphaël Sanxis (Xansis, Sanchcz). 
Bossi suppose que le dessin doit être attribué à Colomb ou à l'un de ceux qui l'avaient accompagné; « car, dit-il, ces dessins, 
ayant été exécutés à Rome à la fin du quinzième siècle, auraient été mieux dessinés et mieux gravés si l'on n'avait pas eu 
1 intention de rendre Ddèlcment les dessins envoyés d'Espagne, n Mais on peut élever des doutes sérieux sur celle supposition, 
qui ne parait être qu'ingénieuse. Ce que l'on sait des éludes de Culomb suffirait d'ailleurs pour autoriser à nier qu'il ait été 
l'aulcur de ces dessins si imparfaits. 



LA CONCEPTlOiX. — L'ILE FERNANDLNA. 105 

pouvait en faire une île. 11 est cependant douteux que celte précaution soit nécessaire : les habitants 
sont bien inexpérimentés en ce qui se rapporte aux combats. Vos Altesses s'en rendront facilement 
compte en voyant les sept individus que j'ai l'ait prendre (') alin de les conduire en Espagne où ils ap- 
prendront notre langue; je les transporterai ensuite ici. Je réponds même que si Vos Altesses me 
commandaient d'emmener tous les habitants en Gaslille ou de les faire prisonniers chez eux, rien ne s'y 
opposerait; c'est une tâche à laquelle snfliraient cinquante hommes. Prés de la petite péninsule étaient 
des jardins où poussaient des légumes et des arbres fruitiers aussi verdoyants que nos arbres de Cas- 
tille en avril et en mai; dans ces jardins, les plus beaux que j'aie jamais vus, il y a des sources d'eau 
douce abondante. Ayant tout étudié avec attention, nous revùnnes à nos navires et nous mîmes à la 
voile. Mais nous ne tardâmes pas à voir un si grand nombre d'îles que je ne savais à lai|nelle aborder 
de préférence; les indigènes que j'avais emmenés ra'aflirmérent par signes que la quantité de ces îles 
ne pouvait s'exprimer ; ils prononcèrent plus de cent noms pour les désigner. Je cherchai donc à recon- 
naître quelle était la plus grande afin de me diriger vers elle. Cette île est à environ cinq lieues de 
Guanahani, que j'ai appelée San-Salvador (-); les autres sont à des distances diverses; toutes ont un 
terrain uni, fertile et bien peuplé; leurs habitants, bien que candides. et de bon naturel, sont en guerre 
les uns avec les autres. » 

Lundi 15 octobre. — La nuit approchait, on mit en panne de peur de donner sur des récifs pendant 
l'obscurité. Il était midi quand l'amiral arriva devant l'île, et ce fut seulement au coucher du soleil qu'il 
jeta l'ancre près de la pointe ouest. Il aurait voulu s'assurer si l'on y pouvait trouver beaucoup d'or. 
Les habitants de San-Salvador qu'il avait emmenés lui faisaient signe que dans cette île et dans les 
autres on portait de gros bracelets d'or aux bras et aux jambes; mais Colomb n'avait pas grande con- 
fiance en eux. 

Mardi 16 octobre. — Au lever du jour, l'amiral approcha du rivage avec les barques armées. Un 
grand nombre d'individus de la mémo race que ceux de San-Salvador vinrent à sa rencontre', lui firent 
un excellent accueil et offrirent aux Espagnols tout ce que ceux-ci leur demandaient. Mais un vent de 
largue sud-est s'élant levé, Colomb retourna vers son navire. En ce moment, il arriva qu'un des natu- 
rels de l'île San-Salvador, peu satisfait d'être fait prisonnier, lança en mer une grande pirogue que l'on 
avait laissée sur la Nina, et s'en servit pour fuir; déjà, pendant la nuit précédente, un autre insulaire 
s'était sauvé à la nage. On voulut poursuivre la pirogue, on ne l'atteignit point, et le fugitif courut dans 
l'inlérieur des terres. On ramena seulement la pirogue. A cette scène en succéda une autre que Colomb 
raconte ainsi : 

« Une autre petite pirogue vint d'une autre pointe de l'île. Elle était conduite par un seul homme, 
qui offrit comme échange un peloton de coton. Mais il ne voulait pas entrer dans la caravelle; plusieurs 
marins se jetèrent à la mer et le prirent. De la poupe de ma caravelle, j'avais tout vu. Je fis venir cet 
Indien, et, quand il fut près de moi, je lui mis sur la tète un bonnet rouge, au bras des verroteries 
vertes, aux oreilles deux grelots; j'ordonnai ensuite qu'on lui rendît sa pirogue, (pic l'on avait déjà 
montée dans la barque, et qu'on le laissât se retirer. De même, je voulus qu'on lâchât une autre 
pirogue attachée à la poupe de la Nina. J'observai avec intérêt ce qui se passait sur la rive au moment 
où y aborda l'Indien auquel je venais de faire des présents, et dont j'avais refusé le coton, il était 
entouré d'un grand nombre d'habilants et il paraissait se louer beaucoup de nous; j'imagine qu'il 
ajoutait que si nous avions emmené l'Indien qui s'était sauvé, c'était qu'il s'était rendu coupable de 
quelque faute envers nous. Mon espérance avait été, en effet, qu'il ferait ainsi des rapports favorai)les 
sur notre compte ; c'est pourquoi j'avais agi avec lui avec bonté, dans le but de nous concilier ces pauvres 



(') Jusqu'j (|uul point |jeul-oii justifier ces violences? D'où s'en lir.iil le droil? C'esl ce que nous bissons à l'examen de 
iliaque cousciencc. L'évêque las Casas les a néUies avec une noble et éloquente indignation. Rappelons toutefois que, dés 
le temps des croisades, l'opinion générale du inonde chrétien était que , dans l'inlcrét de la foi et de la conversion univer- 
selle, il était légitime de se rendre mailic des iiilidèles, et, p.ir suite, de leur leriiloire. 

(') i:ette lie, que Navarelte suppose être la Grande-Caiqne, parait ihe la Conception, située précisément à cinq lieues 
est sud-est de San-Salvador. (Cap Colomb : latitude, 24° 9'; longitude, 77=' 3T. — Centre : latitude, 23° 51'; longi- 
tude, 77' 27'.) 

U 



-lOG VOYAGEURS MODERNES. — CIIP.ISTOWIE C.OLO.MD. 

gens, afin qu'on ne les trouve pas hostiles lorsque Vos Altesses enverront tle nouveau vers cette ile. 
Tous les cadeaux que je lui avais faits ne valaient pas, du reste, quatre uiaravédis. » 

L'amiral fit voile pour une autre île très-grande qu'il voyait à l'ouest, et dont les habitants, suivant 
ce que faisaient cnnqirendre les Indiens emmenés de San-Salvador, portaient des chanies d'or aux 
jambes, aux bras, au cou, au nez et aux oreilles. 

Cette île, qu'il appela Fernanriina ('), était à 9 lieues de la Conception, et elle parut à l'amiral avoir 
28 lieues de côte. 11 remarqua que, comme San-Salvador et la Conception, elle était verte, fertile, très- 
plane, sans montagne, mais de même entourée de récifs. 




Pirogue îiidicnDC. — D'après une gravure de l'Histoire naturelle des Ind(s, par Oviedo {•). 

Entre ces deux iles, on rencontra un homme seul dans une pirogue, et qui allait de Santa-Maria à 
la Fernandina. Il approcha et demanda à monter sur la caravelle de l'amiral. On hissa après lui sa 
pirogue, où l'on vit un panier d'osier contenant une petite enfilade de perles de verre et deux 
Manches ('), ce qui fit supposer qu'il avait été de San-Salvador à Santa-Maria. Il avait de plus un peu 
de pain, une gourde pleine d'eau, de la poudre de terre rouge polie et des feuilles sèches qui de\'aient 
avoir quelque vertu, car les habitants de San-Salvador avaient plusieurs fois voulu s'en servir comme 
moyen d'échange. Colomb fît servir à cet homme du pain, du miel et de la boisson ; en arrivant près de 
l'île Fernandina, il l'y laissa aller avec sa pirogue et tout ce qui était à lui. 



(') La Grande-Exuma, à huit ou neuf lieues à l'ouest de la Conception. (Cap N. : latitude, 23° 42'; longitude, 78° 22'.) 

{') Traduite du castillan en français par Jean Poleur; Paris, 1555. 

Ovledo , page de l'infant don Juan , lils unique de Ferdinand , avait vu le triomphe de Colomb à Barcelone. Il consacra 
trente-quatre années de sa vie à étudier les mœurs des anciens liabitanls des AnliU'es et l'histoire naturelle des régions 
découvertes par Colomb. Les gravures sur bois jointes à son livre paraissent être une reproduction exacte de ce qu'il avait 
vu et dessiné. 

n Chaque canot, dit-il, est d'une seule pièce ou d'un seul arbre, que les Indiens vident à grands coups de haches bien affi- 
lées; ils coupent, creusent le bois, et brûlent petit à petit ce qui est moulu, rompu ou coupé X la longue ils font ainsi 

une barque ou petite nacelle quasi de la façon d'une auge, longue, étroite plus ou moins, suivant la longueur et la largeur de 
l'arbre qu'ils emploient, bien polie eVunie par-dessous, parce qu'ils n'y laissent point de quille, comme à nos barques cl 
navires. . 

» J'en ai vu quelques-unes qui portaient bien quarante et cinquante hommes. Ils les appellent piroguas et naviguent avec 
des voiles de colon; ils se servenl de nalies, qui ne signifient autre chose que avirons. Aucunes fois ils naviguent debout, 
aucunes fois assis, cl aucunes fois à genoux, comme il leur tient à plaisir. Ces rmhes sont comme des pelles longues, mais 
le bout d'en haut esl comme la potence d'un boiteux. 

» Ces canots se renversent de fois à autre , mais ne vont poiiil à fond quoique ploms d'eau ; les Indiens , qui sont grands 
nageurs, les redressent aussitôt. » 

(=) Monnaie de Castille. (Voy. la note 1 do l;i p. 101.) 



NATUP.F.LS DE L'ILE FERNANDINA. — L'ILE ISABELLE. 107 

Mercredi 17 octobre. — Toute la nuit on resta en panne, et l'on eut imniéJiatement la preuve que 
la fonikiite tenue à l'égard tic l'Indien avait porté ses fruits. Avant le jour, de grandes pirogues remplies 
d'habitants vinrent apporter de l'eau et beaucoup d'autres choses. L'amiral fit donner à chacun de ces 
Indiens une bagatelle, des perles isolées ou enfdées par douzaines, de petits tambours de basque en 
cuivre qui valent en Espagne un maravédis, des aiguilles, qu'ils aiment beaucoup, et de la mélasse. 
Vers trois heures, on envoya une chaloupe pour l'aire de l'eau ; les habitants s'offrirent pour guides aux 
-marins, et voulurent eux-mêmes porter les barils à la barque. L'amiral, espérant trouver une mine d'or, 
résolut de faire le tour de l'île. Il voulait atteindre Samaot ou Samaet, lieu où tous les Indiens préten- 
daient que l'on trouvait l'or; mais il ignorait si c'était une île ou une ville. 

Les naturels de Fernandina ressemblent- complètement, dit l'amiral, à ceux des deux premières îles ; 
seulement ils paraissent un peu plus civilisés, plus habiles, plus rusés, car ils cherchent à tirer le meil- 
leur parti possible de leurs échanges. Les femmes portaient un petit tablier. On vit aussi des espèces 
de mantilles en coton. 

Parmi les arbres, il y en avait qui ne ressemblaient point à ceux d'Europe. Quoiqu'ils ne fussent 
l'objet d'aucune culture, du même tronc sortaient des branches de différentes formes : l'une avec des 
feuilles semblables à celles des roseaux, d'autres avec l'apparence delentisques, etc. 

On ne remarqua aucinie apparence d'un culte religieux ('). On vit des baleines et des poissons de 
toutes couleurs, bleus, jaunes, rouges, quelques-uns faits comme des coqs. 

A terre, les seuls animaux observés furent des perroquets, des lézards, une couleuvre. 

Sur une observation de i\Iartin-Alonzo Pinzon, Colomb mit à la voile an norii nord-ouest, et, prés du 
cap de l'île, à 2 lieues, il trouva un excellent port dont l'entrée était étroite et l'intérieur assez large 
pour contenir cent vaisseaux. Il y entra avec toutes les embarcations des caravelles, et il envoya des 
hommes à terre pour y faire de l'eau. Lui-même, en les attendant, se promena sur la verdure et sous 
de beaux arbres, dont la plupart lui parurent tout à fait diiïérents de ceux de l'Europe. 

A leur retour, les marins racontèrent qu'ils étaient entrés dans les maisons : à l'extérieur, elles 
avaient la forme de pavillons, et elles avaient de hautes cheminées; à l'intérieur, elles étaient propres 
et bien entretenues. Elles étaient disséminées par groupes de dix ou douze au plus. Les lits et les 
meubles étaient à peu près semblables à des filets de coton. Les femmes mariées et les filles. âgées 
de plus de dix-huit ans portaient des espèces de petites braies de coton. Il y avait de gros et de petits 
chiens. 

On avait rencontré un Indien qui portait au nez une plaque d'or sur laquelle on avait rouiarqné des 
caractères; mais les marins n'avaient pas osé lui proposer un échange pour ce morceau d'or. L'amiral 
supposait que c'était une monnaie. 

Les Indiens pris à San-Salvador faisaient comprendre que l'île de Samoel était plus grande que la 
Fernandina, et qu'il fallait retourner en arrière pour la trouver; l'amiral navigua de nuit, de manière 
à s'éloigner de cette dernière île ; mais la pluie étant survenue et le temps devenant très-chargé, on 
revint au cap sud-est de la Fernandina. 

Vendredi 19 octobre. — La Sanla-Marm, caravelle de l'amiral, prit la direction du sud-est; la 
Pinta, celle de l'est et du sud-est ; la Nina, celle du sud sud-est. Trois heures après, les trois navires 
aperçurent une île, firent voile de son coté et y abordèrent, avant midi, à la pointe nord : c'était, 
suivant les Indiens, l'île Samoeto ; l'amiral lui donna le nom d'Isabelle (-), et il appela bî Beau-Cap 
(el cabo Ilermoso) un cap situé à l'ouest et où il mouilla pendant la nuit. Cette île lui parut plus belle 
encore que celles (pi'il avait déjà vues. Quelques collines éparscs ajoutaient à la nudité du paysage. Vn 
promontoire, au nord, était couvert d'une forêt épaisse. « Mes yeux, dit Colomb, ne peuvent se lasser 
de contempler cette verdure si belle et ces feuillages si dilférents de ceux de nos arbres. Je suis per- 
suadé que, parmi ces plantes et ces arbustes, il y en a beaucoup qui seraient très-précieux en Espagne 
pour la médecine, l'épicerie et la teinture; malheureusement, je n'y connais riei'', ce qui me cause une 

(') Voy. plus loin une noie sur les croyances de ces peuples. 

(•) C'est l'île langue, au sud-est ou à l'est sud-esl de h Crandc-Exuma (cap N. : latitude, 23° W; longitude, 77° W), 
Navarclle suppose que c'est la Grandc-Inaguc; mais son avis csl comballu par tous les gi'ographes. 



108 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

grande contrariété. En arrivant au cap, les fleurs et les arbres répandaient un si doux parfum que nous 
respirions l'air avec délices. Je m'avancerai demain dans l'intérieur; c'est dans l'intérieur, disent les 
Indiens qui sont avec nous, que demeure le roi. Je verrai ce roi, je parlerai à ce souverain qui, 
disent-ils, commande à toutes les îles d'alentour, a des vêtements magnifiques et est tout couvert 
d'ornements en or. Ce n'est pas cependant que j'aie une très-grande confiance en eux. D'abord il se 
peut que je ne les comprenne pas bien ; puis, comme ils n'ont pas chez eux beaucoup d'or, ils s'exa- 
gèrent peut-être la valeur de ce que le roi possède de ce métal... Du reste, je n'ai pas l'intention de 
visiter ces îles de manière à les étudier en détail; je n'y parviendrais pas en cinquante ans. Je veux 
voir et découvrir le plus grand nombre possible de pavs et être de retour au mois d'avril près de Vos 
Altesses, s'il plaît à Dieu. Seulement, si je découvre un endroit où il se trouve véritablement beaucoup 
d'or et d'épices, je m'y arrêterai pour en réunir la plus grande quantité possible. 

Dimanche S/ octobre. — On aborda et on vit une hutte; elle était déserte; sans doute les habitants 
avaient fui. L'amiral défendit que l'on touchât aux ustensiles, qui étaient tous en ordre. 11 pénétra dans 
l'intérieur avec les deux frères Pinzon et quelques marins. Ils virent de belles forêts, de grands lacs, 
des bandes très-nombreuses de perroquets, un serpent (') long de sept palmes qui s'élança dans un lac, 
et que l'on tua à coups de lance. L'amiral voulut en conserver la peau afin de la porter en Espagne 
avec des échantillons de tous les végétaux qui paraissaient avoir de la valeur. « On vient de m'apprendre 
à connaître l'aloés , dit-il , et l'on m'assure que c'est un bois de grand prix : aussi j'en ferai porter dix 
quintaux sur mon navire {-). » Les habitants de quelques huttes prirent la fuite à l'approche des Espagnols 
et allèrent se cacher sur une montagne avec tout ce qu'ils purent emporter; on eut soin de ne toucher 
à rien de ce qu'ils avaient laissé. Bientôt un d'eux s'étant hasardé à s'approcher, on lui donna des gre- 
lots et des perles en verre. L'amiral, pour lui témoigner de la confiance, lui demanda de l'eau; et peu 
d'instants après tous les habitants vinrent sur la plage avec leurs calebasses pleines d'eau. 

Liimli 32 et mardi 33 octobre. — On resta ces deux jours sur la côte de l'île, toujours dans l'espé- 
rance que l'on verrait le roi ; mais il ne parut pas , et l'on vit seulement des habitants peints en blanc, 
en rouge, en noir et en autres couleurs comme ceux des autres îles. Un calme plat retenait d'ailleurs les 
navires. Colomb était déterminé a se rendre à une grande île peu éloignée que les Indiens appelaient 
Cuba^ et où, suivant eux, il y avait un grand nombre de très-grandes pirogues et beaucoup de marins. 
II était persuadé que ce devait être Cipango ('). « Je veux ensuite aller à la terre ferme , à la ville de 
Guisay (*), et remettre au grand khan les lettres de Vos Altesses. » 

Jeiidi 35 octobre. — Les trois caravelles avaient levé les ancres dans la nuit du mercredi. Le jeudi, 
vers trois heures, on vit sept ou huit îles échelonnées sur une seule ligne, du nord au sud (*); l'amiral 
les appela les îles de Sable (islas de Are?ia). On ne s'y arrêta point. 

Samedi 37 octobre. — La pluie tomba par torrents pendant la nuit. 

Dimanche 38 octobre. ■ — Dans la matinée de ce jour, la flottille arriva en vue de Cuba C^). On 
mouilla dans un grand fleuve. Les rivages étaient couverts de beaux arbres et surtout de palmiers. 



(') Sans doute une espèce de gros lézard d"Ame'rique que l'on nomme quelquefois Leguano ou Sennebrie. 

« Ce n'est pas à cause qu'ils viennent pondre leurs œufs dans le sable du bord de la mer qu'ils ont élé appelés amphibies, 
comme le dit le sieur de Iioclicfort, parce que s'ils trouvent le sable plus loin ils y font sans difficulté leurs œufs; mais à 
cause qu'étant quelquefois poursuivis par des chiens, ils se jettent dans le fond des rivières et y demeurent fort longtemps. 

» Ces lézards ont la vie si dure que, si on ne sait l'invention de les faire mourir, on a tontes les peines du monde à les 
tuer. J'ai vu frapper plus de cent coups de la tête d'un lézard, tout de la force d'un homme, sur un rocher, sans le pouvoir 
faire mourir. Le secret est de leur fourrer un petit bâton ou un poinçon dans les naseaux, car ils expirent sur-le-champ, sans 
se débattre en façon quelconque; ou bien on leur fiche un clou sur le milieu de la télé, ou l'on fiche une épingle pour les 
faire mourir. Au reste, ce sont les plus beaux jeûneurs du monde, car on les peut garder vivants, sans boire ni manger, trois 
semaines entières.» (Du Tertre, Histoire générale des Antilles, t. 11, p. 311.) 

(-) Le bois d'aloès, ou Agallochum , n'a rien de commun avec l'aloès. «C'est, dit Cuvier, un arbre de la famille des 
euphorbes, dont le bois biillc avec une odeur agréable; Colomb aura pris quelque bois odoriférant pour du bois d'aloès.» 

(') Le Japon. 

(•) Quinsay. Hang-lchcou-fou. (Voy. la note 7 de la p. 86.) 

(") Sans doute les îles Mucaras. 

C) On suppose que ce fut vis-à-vis la côte â l'ouest de las Nuevilas del Principe. 



CODA. 



UN VILLAGE. 



109 



dont les feuilles servent à couvrir les huttes des habilants ; de petits oiseaux dianlaient dans le feuil- 
lage. L'amiral se fit conduire vers deux huttes; ceux qui les habitaient s'enfuirent. A l'intérieur, on 







'<[3t.<'r^ 



"'^^'^'^^'•\ 



Le granii Lézard des Antilles ('). . 

trouva un chien qui n'aboya point (-), des fdets on corde et en fil de palmier, un hameçon en corne, des 
harpons en os. Les Indiens de Guanahani firent entendre qu'il fallait un voyage de vingt jours en canot 
pour faire le tour de l'Ile, et qu'elle était traversée par dix grands fleuves. Ils ajoutaient que l'on y trou- 
verait îles perles et des mines d'or. Les ports favorables y parurent nombreux, les fleuves profonds, les 
montagnes belles et hautes, mais non très-étendues. 

L'amiral donna le nom de Saint-Sauveur (San-Salvador) au fleuve ou au port où il avait d'abord 
jeté l'ancre {^). Il navigua ensuite vers le couchant, passa devant un fleuve qu'il nomma fleuve de la 
Lune (rio de la Luna) {*). Le soir, il arriva devant un autre fleuve beaucoup plus grand, et il lui donna 
le nom de fieuve des i\Iers (rio de Mareu) {'■). En ce dernier endroit il envoya deux chaloupes à terre. 
A leur approche, tous les habitants abandonnèrent leurs demeures. Ces maisons, couvertes de rameaux 
di; palmier, plus grandes et mieux faites que celles des autres îles , mais construites de même , étaient 



(') Voy. la note 1 de la p. 108. — «L'Iguane (Lucerta igiiana) csl verl jaunâtre en dessus, marbrt' de vcrl pur; il a la 
ipieue annelfe de brun, une rn'te de grandes dcailles dorsales en forme dYpines, le bord antérieur du fanon dentelé comme 
le dos; il est long de 4- à 5 pieds , commun dans toute l'Amérique chaude , où sa chair passe pour délicieuse , quoique mal- 
saine. Il vil en grande partie sur les arbres, va quelquefois à l'eau, se nourrit de fruits, de grains, de feuilles ; la femelle pond 
dans le sable ses œufs, gros comme ceux d'un pigeon, agréables au gofll el presque sans blanc. » (G. Cuvicr, nèijne auiiiuil.) 

(') On croit que ce que les Espagnols appelèrent des chiens muels étaient des almiquis ou des ratons. (Voy. plus loin. ) 

(') Suivant Navarette, c'est le porl ou la baie de Nipe, à six lieues sud sud-est de la pointe des Mules. 

{') Au porl de Danes? 

(') Au port de las Nuevilas del Principe ? 



ilO VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOT^IB. 

placées çà et là en désordre, sous les arbres, comme les tentes d'un camp. A l'intérieur elles étaient 
trcs-propres, et les meubles étaient ornés. On y remarqua des statues à figure de femme, des masques 
sculptés avec adresse (M, des oiseau.x apprivoisés, des chiens qui sont muets, et tous les instruments 
nécessaires à la pèche. 

On rencontra des ossements d'animaux; Colomb supposa que c'étaient des os de vaches, et en con- 
clut que ces peuples avaient du bétail (-). 

« Toute la nuit nous entendîmes les chants des oiseaux et les cris des grillons; l'air était embaumé, 
le climat tempéré. » 

Mardi 30 octobre. — A quinze lieues nord-ouest du fleuve de Mares on rencontra un cap que Colomb 
appela le cap des Palmiers ('). 

Les Indiens de Guanahani prétendaient qu'il y avait derrière ce cap un fleuve, et de ce fleuve à Cuba 
quatre jours de marche. Martin-Alonzo Pinzon crut comprendre que ce qu'ils nommaient ainsi devait 
être une ville {*), que le pays s'étendait au loin vers le nord, et que le roi était en guerre avec le rjr-and 
khan, nommé par eux Cami. L'amiral décida qu'il fallait envoyer un présent au roi de Cuba, et il 
ajouta qu'il fallait se bâter de se rendre auprès du grand khan , dont la résidence devait être non loin 
de là, ou dans la ville de Catbay ('). 

Mercredi 31 octobre. — On navigua le long de la côte, on passa devant un cap qui s'avançait beau- 
coup dans la mer ("). La crainte d'une tempête obligea les caravelles à revenir au rio de Mares. 

Jeudi /" novembre. — On attira les naturels par le moyen ordinaire, c'est-à-dire en faisant à l'un 
d'eux un bon accueil, et on leur fit comprendre qu'on cherchait seulement de l'or, qui se nomme chez 
eux iiiicay. Un d'eux portait à son nez un morceau d'argent travaillé. L'amiral crut comprendre à leurs 
signes qu'on verrait arriver, quelques jours après, des marchands de l'intérieur des terres, pour acheter 
ce que l'on apportait dans les caravejles. 

« Je crois, dit Colomb, que je suis en terre ferme, à cent lieues de Zayto et de Guinsay ('). » 

Vendredi î novembre. — L'amiral envoya à terre Rodrigo de Jerez d'Ayaraonte, Luis de Terres, 
juif qui savait l'hébreu, le chaldéen et un peu d'arabe, et deux Indiens, l'un de Guanahani, l'autre 
habitant du pays même. Il leur donna des colliers de perles, afin qu'il leur ffit possible d'acheter au 
besoin de la nourriture , et il leur recommanda de revenir au plus tard le sixième jour suivant. Il leur 
remit des instructions sur tout ce qu'ils avaient à regarder et à demander, et sur ce qu'ils avaient à dire 
au roi du pays (^). 

Samedi 3_ novembre, — L'amiral remonta le fleuve dans la chaloupe, jusqu'à deux lieues, pour trou- 
ver l'eau douce et visiter le pays, mais il ne vit que de grands bois odoriférants. Les habitants vinrent 
en pirogues aux navires pour offrir des pelotes de coton, des hamacs, en échange d'autres objets. 

Dimanche 4 novembre. — Deux hommes de l'équipage et Martin-Alonzo Pinzon croyaient avoir 
trouvé de la cannelle et des cannelliers; Colomb leur prouva que c'était une erreur. Il montra de véri- 
tables échantillons de cannelle et de poivre aux Indiens, qui lui assurèrent par signes qu'on trouverait 
beaucoup de ces productions au sud-est, et que de ce côté aussi il y avait des marchandises et de grands 
navires. Ils indiquèrent plusieurs fois un lieu nommé Bohio (^) comme pouvant fournir beaucoup d'or et 
de perles. 

Ces Indiens faisaient encore comprendre qu'il y avait dans cette direction des hommes avec un seul 



(') Peut-iîlre des idoles. (Voy. plus loin.) 

(-) On suppose que c'étaient drs crânes de veaux marins. , 

{') La colline ou l'éniinence de Juan Danue. 

(') Las Casas pense que les Indiens voulaient parler de la province do Culianacan. 

(') La Chine. (Voy. la relation de Marco-Polo.) 

(') Punta dcl .Malèrnillo. 

(') Zaiteni (Tsuen-cheu ou Emoui) et Quinsay (Ilang-lcheou-fou). (Voy. p. 3'i\ et 379 de notre deuxième volume.) 

{•) « Il est difficile de ne point sourire aujourd'hui de cette ambassade envoyée dans l'intérieur de Cuba , à un pauvre 
chef de sauvages, transformé par l'imagination de Colomb en monarque asiatique. Mais tel est le caractère singulier de ce 
premier voyage, qui ne fut qu'une suite continuelle de rêves brillants. » (Washington hvlng. ) 

(•) Las Casas fait obsener que, dans la langue de ces Indiens, Bohio signifiait maison. 



HO.MMKS A TÊTE DE CHIEN. — USAGE DU TABAC A FU.MER. 111 

œil et des lioniiiies à tète de chien ('); ces monstres mangeaient les hommes, leur tranchaient la tête et 
buvaient leur sang. 

Parmi les plantes et légumes du pays, Colomb remarqua des manies (ou patates) ajant le goût des 
châtaignes, puis des haricots, des fèves et du coton. 

Lundi 5 novembre. — On s'occupa de la réparation des navires, en ayant soin de ne pas travailler à 
tous à la fois, afin que l'équipage pût à toute heure pourvoir à sa sûreté. Malgré la douceur des habi- 
tants, Colomb les surveillait avec prudence. 

Le contre-mailre de la .Yi/Kf découvrit de la gomme lontisque , et bientôt après on vit en effet des 
mastiquiers. 

Mardi 6 novembre. — Dans la nuit du 5 au 6 on vit revenir ceux que Colomb avait envoyés en am- 
bassade prés du roi. Voici ce que racontèrent les deux Eiu'opéens : ils avaient trouvé, à 12 heues, un 
groupe d'environ cinquante grandes maisons en forme de lentes (-); les habitants, au nombre de mille 
environ, les avaient partailement accueillis, et avaient témoigné par leur admiration qu'ils les croyaient 
descendus du ciel. On les avait portés sur les bras à la plus belle hutte, puis, après les avoir fait asseoir 
sur des sièges, on s'était assis à terre, en cercle autour d'eux. On leur baisa les pieds, les mains; on 
les toucha pour s'assurer qu'ils étaient de chair et d'os. Dans tous les villages où ils passèrent on agit de 
même à leur égard. Ils rencontrèrent des hommes et des femmes qui portaient des herbes pour en 
aspirer le parfum et des charbons allumés ('). 

Ils avaient remarqué des oies, des perdrix; ils n'avaient point vu d'autres quadrupèdes que des 
chiens qui n'aboyaient pas (*). 

Dans une seule hutte, ils avaient trouvé plus de 500 arrobes de coton (^). 

Quelques Indiens avaient accompagné les deux ambassadeurs. On aurait voulu les emmener en Es- 
pagne; ils refusèrent. 

« Aujourd'hui, dit l'amiral, j'ai fait mettre le navire à flot. Je hâte les travaux dans le désir de partir 
jeudi, au nom de Dieu, dans la direction du sud-est, pour y chercher de l'or, des épiceries, et décou- 
vrir des terres. » 

Les vents contraires relardèrent le départ jusqu'au 12 novemlire. 

Lundi 12 novembre. — L'amiral se dirigea à l'est quart sud-est. Les Indiens lui disaient que de ce 
cùlé il trouverait l'Ile Babeque C^), où l'on se servait de marteaux pour faire des lingots avec l'or que 

(') Voy. la relalion (I'Herodote, p. 1-21 liu premier volume, et celle de Maiico-I'olo, p. 392 du deuxième volume. 

11 est remarquable de voir que ces imaginations si bizarres se sont retrouvées dans tous les temps et dans tous les pays. 

fLcs liomnics à queue ne pouvaient manquer à la liste ; Colomb en parle dans sa lettre à Raphaël Sanchez : 
«On trouve, dit-il, dans la partie de Juana (Cuba) qui s'étend au coucliant deux provinces que je n"ai 
point visitées, dont l'une, appelée par les Indiens Ancin, est habitée par des liommes qui ont une queue. » 
(') Navarellc suppose que ce devait être sur remplacement de la ville del Principe ou el Baijanco. 
(') C'était du tabac que ces hommes et ces femmes fumaient. 
Las Casas, dans son Ilisloire des Indes, ch. Lxvi, dit que les herbes étaient sèches et renfermées 
Instrument des dans imc autre rcuillc également sèche qui avait la forme des petits mousquets d'enfants; ceUe sorte de 
fumer oaMcs ^^^°" était allumé par un bout ; on le suçait et on l'absorbait par l'autre. On voit qu'il s'agit du cigare, lis 
narines. — sc servaient aussi de porte-cigares pour le nez. Oviedo dit • « Les caciques cl principaux avaient petits 
D'ap. (Jviedo. bâtons creux, fort jolis et bien faits, de la grandeur d'environ une palme et de la grosseur du petit doigt 
de la main, qui ont deux petits tuyaux répondant à un, comme il est ici peint, le tout d'une pièce. Ainsi 
les mettaient en leurs narines, et l'autre bout simple recevait la fumée de l'herbe qui ardait. » 
(*) Voy. la note 2 de la p. 109, et plus loin. 
(') (1 Environ 11 COO livres de France. » (De la Roquette.) 

(') Cabèque, Bohio, Caritaba, étaient les noms que les Indiens paraissaient donner à la cdte de la terre ferme. «Ce chan- 
gement de direction eut une influence marquée sur les découvertes de Christophe Colomb, dit Washington Irving. Il avait 
navigué fort avant dairs ce qu'on appelle l'ancien détroit, entre Cuba et les Bahamas. Encore d^ux ou trois jours, et il aurait 
découvert l'erreur dans laquelle il tombait en supposant que Cuba faisait partie de la terre ferme, erreur où il resta jusqu'il 
sa mort. 11 aurait pu recueillir aussi des renseignements sur la proximité du continent et se diriger vers la cote de la Floride ; 
on bien encore, continuant à longer l'île de Cuba, dans la direilion du sud-ouest, rencontrer la cùle opposée d'Yucatan, et 
réaliser ses plus brillantes espérances en faisant la découverli ilu .Mexiipie. Mais c'était assez pour sa gloire d'avoir décou- 
vert le nouveau monde ; les régions plus opulentes qu'il renfermait dans son sein étaient réservées à illustrer d'autres 
entreprises. » 



Ii2 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE CULOMIi. 

l'on ramassait, la nuit, sur la plage, en s'éclairant avec des chandelles. 11 côtoya l'ile, qui lui parut 
très-peuplée prés d"un lleuve auquel il donna le nom de fleuve du Soleil (rio del Sol) ('). 



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Vue i \ul d'iiftcau Je Cuki. — I)'.i|irèô une ancioimc cslamiu: iT|iroduile par Piaiiioii de la Sagra. 

Il résolut de prendre quelipies liabitanls pour les emmener en Espagne. 

"Hier, dit-il, une pirogue s'approcha de mon navire. Cinq des six jeunes gens qui s'y trouvaient 
uionlôrent vers moi; je les ai fait retenir, et je les eumicne. J'envoyai ensuite à une hutte du côté ouest 
du fleuve, et on m'en ramena sept femmes, petites et grandes, et trois petits enfants La nuit sui- 
vante, un homme, le mari d'une des femmes et père des trois enfants, âgé de quarante à quarante-cinq 
ans, est venu à bord et m'a demandé de l'emmener avec sa famille. » 



{') Piobjbliiiiail el Puerto M Paihe. 



MARTIN-ALOAZO PINZON SE SÉPARE DE COLOMB. H3 

Mardi 1S novembre. — On avança en louvoyant, parce que l'aiiiiral voulait voir une sorte de havre 
formé par l'intervalle de deux très-hautes montagnes ('). 

Mercredi 14 novembre. — L'amiral, continuant à côtoyer l'île de Cuba, enlra dans un port très- 
large et très-profond, rempli d'îles fort belles et fort élevées (^). 

« Quelques-unes de ces îles semblent se terminer en pointe de diamant et toucher au ciel ; d'autres 
portent à leur cime une sorte de table; elles sont couvertes de bois, sans roches, et baignées par une 
mer si profonde qu'une grande caraquc pourrait y aborder. » 

Colomb donna au port qui était près de l'embouchure de l'entrée de ces îles le nom de port du Prince 
(puerlo del Principe), et à la mer même de cet archipel le nom de mer de Notre-Dame (mar de Nuestra- 
Senora). 

Vendredi JG novembre. — Dans lous les lieux où il s'arrêtait , Colomb avait coutume de faire élever 
une croix ('). Or, sur une pointe de terre, dans le port où il était, il vit deux grands madriers d'inégale 
dimension placés en croix, c Un menuisier, dit-il, n'aurait pas fait cette croix mieux proportionnée (*).« 

A son retour au navire, il vit les Indiens qu'il avait à bord occupés à pêcher de très-gros limaçons. 

Il chercha s'il y avait dans cette mer des coquillages à perles; il trouva les coquillages où elles sont 
ordinairement; mais elles n'en contenaient point, sans doute parce que le temps de leur production, mai 
ou juin, était passé. 

Les gens de l'équipage trouvèrent un animal qui parut être un taso ou laxo (°) ; ils péchèrent un poisson 
très-dur, sauf aux yeux et à la queue, tout écaillé, ressemblant parfaitement à un cochon. 

Samedi 17 novembre. — Dans sa visite à ces îles, l'amiral trouva, sur une prairie couverte de beaux 
palmiers, de grosses noix, de gros rats semblables à ceux de l'Inde, d'énormes écrevisses, et il sentit 
une Ibrte odeur de musc (^). 

Deux des cinq jeunes gens qu'on avait emmenés le 12 novembre prirent la fuite. 

Lundi 10 novembre. — Les trois caravelles partirent au point du jour et naviguèrent au nord nord- 
est; le soir il vit, à soixante milles est, l'île Babeque. 

Mercredi 2i novembre. — Vents contraires ; navigation au sud quart sud-est. 

Ici Martin-Alonzo Pinzon, capitaine de laPinla, se sépare des deux autres caravelles contre la' 
volonté de Colomb, qui écrit : « Pinzon m'a dit et fait bien d'autres choses. » 

Jeudi 22 novembre. — Courants contraires. 

Martin-Alonzo Pinzon s'était mis à naviguer seul à l'est. Il voulait sans doute atteindre le premier l'île 
l'abeque et recueillir l'or qui, d'après le rapport des Indiens, s'y trouvait en grande quantité. 

L'amiral ordomia que l'on tînt le fanal allumé pendant toute la nuit , afin que Pinzon revint s'il en 
avait le désir ('}. 

Vendredi 23 novembre. ■ — L'amiral navigua vers la terre, au sud, mais le courant l'écartait. Il n'était 
pas éloigné d'un cap qui, selon les indigènes retenus à son bord, faisait partie de la terre Dohio (*). Les 
pauvres gens éprouvaient une grande terreur à la pensée d'aborder à cette contrée, habitée, disaient-ils, 



(') Les nionlagncs du Cristal et du Moa, d'après Navaretle. 

(•) Navaretle croit que ce port est celui de Tanania. 

(') Ce n'(!tait pas seulement un acte religieux, c'était aussi une manière de prendre possession du pays et un moyen de 
reconnaissance. 

(') «Lcscroix,(piiont tant excité la curiosité des lonquistadores, dans diverses contrées du nouveau monde, ne sont pas 
iesconles de moines et méritent, comme tout ce qui a rapport au culte des peuples indigènes de l'Amérique, un examen 
sérieux. Je me sers du mol culte, car un relief conservé dans les ruines du Palenque de Guatemala ne me paraît laisser 
aucun doute qu'une figure symbolique en forme de croix était un objet d'adoration. Il faut faire observer toutefois qu'à celte 
croix inaïupic le prolongement supérieur, et qu'elle forme plutôt la lettre lau. » (Humboldl, Géographie du nouveau con- 
tmeiil. t. 11, p. 351.) 

(') Voy., sur cet animal et sur les deux suivants, les gr.ivurcs des pages lli, 115, 116, et leurs notes. 

C) Le clicvrotain porte-musc n'existe pas en Amérique, mais on y trouve beaucoup d'animaux à odeur musquée. 

(') Au lever du jour, la Pintu avait complètement disparu. Martin-Alonzo Pinzon était jaloux de l'autorité de Colomb; 
plus riche que lui, el propriétaire d'une ou de deux des caravelles, il ne se considérait pas comme souuds ou comme inférieur 
sous aucun rapport au pauvre Génois, si subitement élevé au rang d'amiral. 

(*) On ne sait s'ils voulaient dire seulement maison. 

15 



lU VOYAGElIiS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

par des hommes qui n'avaient qu'un œil au front, qu'ils nommaient cannibales, qui étaient bien pour- 
vus d'armes et mangeaient leurs prisonniers. 

Samedi 24 novembre, —k trois heures du malin, l'amiral lit relâche à l'Ile Plate ('), puis il explora, 
dans la journée, les sites environnants. 




Ile de Cuba. — Le Coati (•). 

Dimanche 25 novembre. — L'amiral monta dans sa chaloupe et alla visiter une pointe de terre au 
sud-est de la petite île Plate {'). A l'entrée de ce cap il vit un grand ruisseau dont les eaux limpides 
descendaient du sommet au pied de la montagne, avec grand bruit; il s'en approcha, et il trouva dans 
cette eau des pierres tachetées de couleur d'or; il fit emporter les plus belles. 

Les mousses s'écrièrent qu'ils apercevaient sur la montagne des forêts de pins. Colomb les vit en 
effet et trouva qu'ils étaient admirables; il y avait aussi des chênes et des arbousiers. 

Le fleuve avait jeté sur la plage d'autres pierres, les unes couleur de fer, d'autres qui, d'après ce que 
disaient quelques gens de l'équipage, annonçaient l'existence de mines d'argent. 

Lundi 26 novembre. — Au lever du jour, l'amiral sortit du port de Sainte-Catherine, dans l'ile Plate, 
et navigua dans la direction du cap del Pico (*). IKreconnut le long de la côte neuf ports, sept fleuves et 
plusieurs îles. Il s'arrêta près d'un cap qu'il nomma Campana. 

Mardi 27 novembre. — On continua à explorer la côte. Colomb décrit avec enthousiasme la magnifi- 
cence des paysages, la fraîcheur du climat, la profonde limpidité des eaux. 



(') La baie de Moa, dans l'ile de Cuba. 

(') Voy. p. 113. T'axas en latin, taisson en Tieux français, signifie blaireau. Cuvier croit que l'aninial dont parle Colomb 
était un coali. 
(') La pointe du Manglc ou du Guaricu. 
(*) La poinlo Vacz. 



TÊTES D'HOMMES DANS DES PANIERS. 



il5 



Dans un des ports (') il vit des plantations agréables, un jardin ; sur des madriers, dans un hangar de 
bois couvert de feuilles de palmier, il y avait une pirogue en construction, d'une seide pièce, et longue 
comme une fuste de douze bancs. 

Mercredi 28 novembre. — Pluie, temps couvert. On resta dans le port. 




IIP de Cuba. — I.c Coiïre ('). 

Jeudi 20 novembre. — M(!me temps. Quelques marins rencontrèrent un vieillard qui n'avait pas eu 
la force de fiur à leur approche, comme les autres habitants, et lui donnèrent quelques objets. 

Dans une maison déserte on trouva un pain de cire. L'amiral s'en montra trés-satisfait, « car, dit- 
il, là où il y a de la cire, il doit y avoir mille autres bonnes choses. » 

Quelques marins trouvèrent aussi, dans une maison, deux paniers d'osier dont l'un servait de cou- 
vercle à l'autre; ayant regardé à l'intérieur, ils y virent une tête d'homme. Ces paniers étaient sus- 
pendus à un pilier. On trouva dans un autre groupe de huttes deux paniers semblables, renfermant aussi 
une tète humaine. 

Vendredi 30 novembre. — Ee temps ne permettant point de mettre à la voile, l'amiral envoya huit 
liommes armés à l'intérieur, mais tons les habitants fuyaient devant eux ; quatre jeunes gens qui creu- 
saient la terre se mirent à courir comme les autres. 

Près d'une rivière ils virent une belle pirogue d'une seule pièce, et si longue que cent cinquante per- 
sonnes auraient pu s'y tenir et y ramer. 

Samedi 1" décembre. — Pluie et vents contraires. L'amiral fait élever une grande croix sur le roc, 
à l'entrée du port, qu'il appela Pnerto-Santo. 



(') Le poil (le li.aracoa. 

(•) Voy. p. 113. Un rolTie (O^trnnon, Linm'), ou un liiiliste. 



116 



VOYAGEURS MODERNES. — CIllilSïOPHE COLOMB. 



Dimanche 2 décembre. — Toujours un temps contraire. 

Lundi 3 décembre. — L'amiral alla avec des chaloupes explorer les environs; dans une petite anse, 
il vit cinq grands canots travaillés avec beaucoup d'art. 
On parvint, à l'aide de quelques petits présents, à se mettre en rapport avec plusieurs groupes d'in- 




Ilede Cuba. — I-'AgonliC). 

diens. Un grand nombre de ces habitants étaient peints en rouge; quelques-uns avaient des panaches 
en plumes sur la tète; tous portaient des zagaies. L'amiral leur donna en échange de zagaies des gre- 
lots, des bagues de cuivre, des billes, etc. Les mousses obtinrent aussi des faisceaux de zagaies pour un 
petit morceau d'écaillé de tortue. 

L'amiral remarqua une belle maison ; elle avait deux portes, comme la plupart des autres; à l'inté- 
rieur, les chambres étaient si bien travaillées qu'il supposait que c'était un temple ; mais rien ne con- 
firma cette conjecture (-). 

Mardi 4 décembre. — L'amiral mit à la voile et longea la côte ; il vit plusieurs fleuves f ). 

Mercredi 5 décembre. — On resta jiendant la nuit prés du cap Cindo. .\u point du jour, on vit un 
autre cap (*). L'ayant passé, l'amiral reconnut que la cote tournait au sud, puis qu'elle inclinait vers le 



(') Voy. p. 113. Des agoutis, suivant las Casas. Oviedo parle de cories, semblables, dit-il, à des lapereaus ; c'est ce que 
nous appelons le cocbon d'Inde. 

(') " Ces peuples ne connaissent point l'idoliitrie, mais ils croient que toute puissance, toute force, en un mot tout ce qui 
est bon, se trouve dans le ciel ; c'est parce qu'ils croient que moi, mes matelots et mes navires nous sommes descendus des 
régions ëlliéri'es, qu'ils nous ont si bien accueillis. » (Lettre de Cbrisloplie Colomb à Ropliacl Sanchez.) — Us furent ensuite 
cruellement détrompés! — Voy. plus loin la note sur lus Zéniés. 

(') Entre autres le fleuve Borna. 

(*) La pointe do los .\iule$. 



DÉCOUVERTE DE SAINT-DOMINGUE. H7 

sud-ouest ('); plus loin, il aperçut un cap très-élevé. Continuant- à naviguer, comme le lui permettait 
le vent nord-est, il vit vers le sud-est une très-grande île que les Indiens appelèrent encore Bohio (=). 

L'amiral se détermina à s'éloigner de Cuba ou Juana (^), dont il avait visité les eûtes sur une étendue de 
120 lieues au sud-est, et, s'étant dirigé 
vers cette terre nouvelle, il en approcha 
vers le soir, après avoir fait 22 lieues 
au sud-est ; il envoya la caiaveilc Nina 
reconnaître le port qui était en face avant 
qu'il ne fit tout à fait nuit {*). 

Jeudi 6 décembre. — Au lever du 
jour, l'amiral se trouva à i lieues de ce 
port , qu'il nomma port Marie (puerlo 
Maria), de même qu'il nomma cap de 
l'Etoile (cabo del Estrella) (") un très- 
beau cap qu'il voyait à la distance de 
28 milles; cap de l'Éléphant (cabo del 
ElefanlejC^) im autre cap à l'est quart 
sud-est, éloigné de 54 milles; et enfui 
cap Cinquin (') un troisième cap à 
28 milles vers l'est sud.-est. Entre ces 
deux derniers caps, il y avait un îlot 
(|u'il nomma île de la Tortue. 

On vit toute la nuit, sur la côte, un 
grand nombre de feux. C'était le jour 
de la fête de Saint-Nicolas. L'amiral 
entra dans le port à l'heure de vêpres, 
et, en l'honneur du saint, l'appela port 
Saint-Nicolas f). 

Un grand nombre de pirogues navi- 
guaient dans le port; elles prirent la 
fuite à l'approche des caravelles. Les 
Indiens qui étaient à bord du navire 
amiral et de la Nina donnaient tous les 
signes d'une grande terretu'. 

11 parut à l'amiral que l'île avait 
plus de rochers que celles qu'il avait vues jnsfpi'aloï 
était unie, la terre élevée. 

Vendredi 7 décembre — Dès le lever du jour on mit à la voile et on côtoya la terre à l'est, jusqu'au 
cap Cinquin ;*on poursuivit jusqu'à un port que l'amiral appela port de la Co«ce;)(ion ('"). En cet endroit 
on pécha des mules, des soles et d'autres poissons connnuns dans la Méditerranée. 

(') C'est, (Jil N:ivarfll(i, le cùlé orienlal de l'ile de Cub;i qui piésiinlc imegiaiidi: plage nommée pointe de .l/n/ci. 
(') Celait Sainl-Doininguc, l'ile Espagnole, Haïti. 11 est probable, d'apiès le procès soutenu par Diego Colomb contre 
le fisc, que Mnrtin-Alonzo Pinzon vil le premier l'ile d'Haïti, tandis que l'amiral élail sur les cotes de Culia. 




Fac-siniile d'une Liraviiri 
lie file lî.^ii 



sur Itois de 1-193 représentant la découverte 
^'Mole Sauit-Domingue) C). 



Les arbres lui parurent plus petits; la campagne 



(') Nom qu'il avait sans doute donne !\ Cuba : « Celte île est plus gi 
1 lellre à Itapliaël Sanchez. 

(') Le port du môle de Saint-Nicolas, dans l'Ile Espagnole. 
(») Le cap Saint-Nicolas. 
(") La pointe Pulmisla. 

(') .Au sud-est, le grand port à l'Écu (puerto Esciiilo). 
(•) l'rëcédemmcnl il l'avait appelé port Marie ; c'est, du rcsle, enro 
(") Voy. la noie 5 de la p. 104. 
('") I.a baie Mo^qulto. 



uide que l'Angleterre et l'ICcossc réunies, » dil-il dans 



aiijourd'lnd le port Saint-Nicolas. 



118 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

A terre, on enteiiilit le rossignol (') et d'autres oiseaux qui rappelaient ceux de l'Europe; on \it un 
myrte (-) et d'autres arbres semblables à ceux de Castille ; cinq hommes que l'on rencontra prirent 
la fuite. 

Satnedi 8 décembre. — Fortes averses ; vent très-violent. 

Dimanche 9 décembre. — L'amiral ne vit qu'une seule maison près du port Saint-Nicolas; mais elle 
était construite avec plus d'habileté qu'aucune de celles qu'il eût encore vues dans les autres îles. La 
terre était cultivée; les plaines lui parurent presque semblables à celles de Castille, et plus belles en- 
core : c'est pourquoi il donna à celte île le nom d'île Espagnole (isla Espanola). 

Lundi 10 décembre. — Vent nord-est très-violent. Six hommes de l'équipage bien armés s'avan- 
cèrent à quelques lieues dans l'intérieur; ils ne virent ni maisons, ni habitants; mais ils rapportèrent 
qu'ils avaient vu des chemins très-larges, quelques cabanes, d'excellentes terres, des lentisques, des 
emplacements où l'on avait fait de grands feux. 

Mard'i 11 décembre. — Les Indiens appelaient encore du nom de Babèque une île qu'ils disaient 
être très-grande, et du nom de Bohio une autre île plus grande que Cuba, et non entourée d'eau (^). 
Le mot de catiiba revenait aussi très-souvent dans leurs discours ; et l'amiral en fut d'autant plus con- 
firmé dans l'opinion qu'il s'agissait des Etats du grand khan et que ces contrées devaient être peu éloi- 
gnées. Il supposait que ce puissant seigneur envoyait des vaisseaux pour faire esclaves les habitants des 
îles, ce qui expliquait les terreurs de ces pauvres gens. On trouva beaucoup de mastic liquide, et l'on 
pécha des saumons, des lampes, des crabes, des chabots, des vandoises, des dorées, des mer- 
luches, etc. On vit des sardines (*). 

Mercredi 12 décembre. — L'amiral fit dresser une croix à l'entrée du port « en signe de ce que ce 
pays est désormais soumis à Vos Altesses, et surtout en signe de Jésus-Christ notre Seigneur, et 
en l'honneur de la chrétienté. » 

Trois matelots entrèrent dans une forêt : ils poursuivirent des Indiens qui fuyaient devant eux, et ils 
réussirent à prendre une femme qui avait un fort anneau d'or au nez ; ils la conduisirent à la caravelle 
de l'amiral. « Cette femme, dit Colomb, était très-belle et fort jeune. » Elle parlait avec les Indiens 
qu'on avait emmenés des autres îles. Colomb la fit habiller, lui donna des grelots, des bagues de laiton 
et des perles de verre ; puis il la fit reconduire par trois hommes de l'équipage et trois Indiens qui 
étaient à bord. 

Jeudi 13 décembre. — Les trois marins qui avaient accompagné la femme revinrent à trois heures 
après minuit. Ils n'avaient pas été jusqu'aux habitations où elle demeurait. Le matin, l'amiral envoya 
à terre neuf hommes bien armés et un Indien. Ils arrivèrent à un groupe d'environ mille maisons, 
situé à 4 lieues et demie au sud-est , dans une vaste plaine ('). Comme il arrivait ordinairement, en 
les voyant venir, les habitants prirent la fuite, emportant tout ce qn'ils possédaient; mais l'Indien qui 
était avec les chrétiens , ayant couru après eux , parvint à les rassurer assez pour les décider à revenir 
au nombre de près de deux mille. Ils approchèrent donc, et, en témoignage de respect pour les Espa- 
gnols, plusieurs d'entre eux mettaient les mains sur leur tète : cependant ils demeurèrent tout trem- 
blants pendant quelque temps encore; mais aussitôt que leur confiance fut entièrement revenue, ils 
allèrent chercher dans leurs maisons leurs provisions, dn poisson et du pain qui a Isgoùt de châ- 
taignes; ils font ce pain avec des racines grosses comme des radis ou des carottes C'). Ils planleot de 
petites branches, au pied de ces petites branches poussent les racines qu'ils râpent, pétrissent, et qu'ils 



(') Le rossignol n'existe pas en Aniéiique; mais Cuvier fait observer qu'on y trouve un grand nombre d'oiseaux à bec fin 
qui ont pu élre pris pour lui. 

(') L'observation de la noie précédente s'applique aussi au myrte. 

(') Il paraît évident qu'ils voulaient parler du grand continent. 

(') 11 y a erreur ou fausse application dans la plupart de ces noms. Les poissons dont parle le journal n'existent point 
pour la plupart dans la mer des Antilles. 

C) Ce village a longtemps été connu sous le nom de Gros-Morne ; le fleuve était celui qui se jetait dans la mer, à l'ouest 
du port de la Paix, et qu'on appelait le port des Trois-Rivières. 

(") iJc n'ai pu m'apercevoir qu'il cx'istât parmi eux quelque idée de propriété; tout ce qu'ils possèdent paraît être en 
commun, surtout les vivres et les objets de ce genre. • (Lettre de Colomb .'i Rapbaël Sancliez.) 



UNE INDIENNE. 



CONFIANCE «DES NATURELS. 



119 



font ensuile cuire ou' griller ; ils apportèrent aussi des perroquets. Tandis que ces choses se passaient, on 
vit arriver une foule d'autres habitants , et au miheu d'eux était la jeune femme que l'amiral avait si 
bien accueilhe; on la portait sur les épaules, et c'était son man qui conduisait la troupe ('). 




Cap el llùle Saiul-Nicolas. a Saint-Doiiiiiiguc. — D'après Moieau Je Saint-Mcry. 

Les neuf hommes dirent à leur retour que ces Indiens et ces Indiennes étaient beaucoup plus blancs 
que ceux qui habitaient les autres îles ; deux jeunes liUes surtout leur avaient paru aussi blanches que 
des Espagnoles. 

Ils avaient vu un beau fleuve au milieu de la vallée (-) , des cotonniers , des aloès, des lentisques; 
mais ils n'avaient pas trouve d'or. 

Vendredi 14 décembre. — L'amiral sortit du port de la Conception , et fut porté par le vent sur la 
cote de l'Ile de la Tortue ("'), qu'il dit être très-peuplée, bien cultivée, fertile, presque sans montagnes. 
Il revintie soir au port d'où il était parti. 

Samedi 15 décembre. — L'amiral fut de nouveau conduit par le vent à l'ilc de la Tortue ; il y vit 
un fleuve navigable el bordé de pierres blanches, qu'il nomma le Guadalquivir, et une vallée si admirable 
qu'il lui donna le nom de vallée du Paradis. Il remarqua que , dès qu'il arrivait dans cette ile, comme 
dans l'Espagnole, les habitants allumaient de grands feux sur les endroits élevés, et il pensa que c'était 
un signe de leur frayeur. 

Dimanche 16 décembre. — Colomb mit à la voile vers minuit. Entre les deux îles , dans le golfe qui 
les sépare, il aperçut un petit canot dirigé par un seul Indien , et il admira comment cet homme pou- 
vait tenir la mer si loin de côte , malgré la violence du vent. Il le fit monter dans son bâtiment avec le 
canot, et, lui ayant donné différents petits objets, il le conduisit à terre, vers un village de la côte de 
l'ile Espagnole (*). Ce que cet Indien rapporta aux habitants de ce village sur la bonté des Espagnols, 



(') « D'après ce que j'ai pu voir, chaque homme se contente d'une femme, à l'exceplion du pimte, auquel il est pernus 
d'en avoir vingt. Les femmes semblent plus adonnées au travail que les hommes. » ( LeUre de Colomb à Raphaël Sanchcz. ) 
(») Le flitive des Trois-Uiviéres (de los Trei-Rios). 
(') Oilébre depuis comniu ajanl été halilée par les boucaniers. 
(*J Lo port de la Paix (puerto de Pai). . ^ 



120 VOYAGEURS MODERNES. — r.HRISTOPHE COLOMD. 

et ce qu'on y avait déjà appris de l'intérieur des terres, produisit un très-bon effet. Des qu'on vit les deux 
caravelles approcher de terre, cinq cents Indiens accoururent, et bientôt ils furent suivis de leur roi. 
Ils montèrent au navire de l'amiral un à un ; ils n'apportaient rien ; quelques-uns avaient des grains d'or 
fin aux oreilles et aux narines ; ils les donnèrent avec plaisir. L'amiral remarqua le roi qui était resté 
sur le rivage et 'auquel on donnait des témoignages de respect ; il était beau , vigoureux et bien con- 
stitué, avec de l'embonpoint comme ses sujets, et entièrement nu, de même que tous les hommes et 
toutes les femmes. Il parut à l'amiral que c'était un jeune homme d'environ vingt ans , entouré de ses 
conseillers, dont l'un, plus âgé, était sans doute un gouverneur; il chargea un de ses alguazils de lui 
porter un présent; on obsen'a des cérémonies particulières pour le remettre au roi. Comme ce qui 
préoccupait surtout l'amiral était la recherche de l'or, il fit demander au roi, par un des Indiens de sa 
suite, s'il en trouverait beaucoup à l'île de Babèque. Le roi répondit que c'était bien, qu'il y avait en effet 
en cet endroit une grande quantité d'or, qu'il suffisait de deux jours pour s'y rendre, et il indiqua à 
l'alguazil la route à suivre ; il termina en disant que tout ce qu'il avait dans son pays était à la disposi- 
tion de l'amiral. 

Les racines qui servaient à faire le pain étaient grosses comme la jambe. L'amiral dit en avoir vu de 
semblables en Guinée. 

La sève des arbres était en cet endroit si vigoureuse, que la verdure des feuilles en devenait noire. 

Le soir, le roi vint à la caravelle de Colomb, qm lui fit rendre les honneurs dus à un chef, et ordonna 
qu'On«lui servît un repas à l'espagnole. 11 voulut qu'on lui expliquât ce qu'étaient le roi et la reine de 
Castille ; mais le roi et les autres Indiens restèrent convaincus que ce roi et cette reine habitaient le 
ciel, de même que l'amiral et ceux qui l'accompagnaient. 

« Avec les seuls marins qui sont sur mes navires, dit l'amiral, je puis explorer en maître toutes ces 
îles. Les habitants sont sans armes et nus; ils sont craintifs : mille de ces pauvres gens fuient devant 
trois de nos hommes. Ils sont faits pour obéir ; ils ensemenceront, ils exécuteront tous les travaux qu'on 
leur commandera. 11 n'y a donc qu'à leur enseigner à bâtir des villes, à se vêtir et à adopter nos cou- 
tumes. » 

Ltmdi 17 décembre. — La violence du vent obligea l'amiral à rester dans le même port ('). Il en- 
voya les matelots pêcher au (ilet. 

Les Indiens prenaient plaisir dans la société des chrétiens; ils leur montrèrent des flèches ou javelots 
en roseau surmontés de petits bâtons durcis au feu et se terminant en pointe , et ils leur dirent que 
c'étaient des armes dont se servaient les habitants de Canniba, ou Cannibales. Us firent venu- aussi deux 
hommes auxquels manquaient quelques morceaux de leur chair, et ils assurèrent que c'étaient les Canni- 
bales qui avaient dévoré cette chair avec leurs dents. 

On rapporta ces choses à l'amiral, qui, se croyant toujours prés des Etats du grand khan, n'ajouta 
pas foi aux affirmations des Indiens. 

Quelques gens de l'équipage étant retournés par son ordre à la bourgade, y échangèrent des billes de 
verre contre de minces feuilles d'or. Ces feuilles paraissaient provenir d'un morceau de ce métal, grand 
comme la main, et que portait encore un des Indiens. C'était un homme qu'on entourait de respect, et 
les marins reconnurent bientôt que c'était un chef, un roi, ou, pour l'appeler comme les Indiens, un 
cacique. Désirant lui-même faire des échanges, il se retira quelques instants dans sa case, fit couper 
sa plaque d'or en petits morceaux, et les apportant ensuite, les donna pour différents petits objets. 
Lorsqu'il eut tout épuisé , il laissa entendre aux Européens qu'on était allé chercher pour lui beaucoup 
plus d'or, et que, dés qu'il l'aurait, il continuerait à trafiquer avec eux. 

Le soir, on vit venir de l'île dé la Tortue enriron quarante Indiens dans un canot. Sur le rivage de 
l'Ile Espagnole étaient assis, en signe de paix, les habitants de la bourgade. Le canot s'étant approché, 
quelques-uns de ceux qui le montaient essayèrent de descendre à terre ; mais ils s'arrêtèrent et renon- 
cèrent à leur projet à l'aspect du cacique , qui , s'étant levé seul , leur adressa des ordres , et lem' jeta 
même de l'eau et des pierres. 

Dans cette circonstance, le cacique voulut donner une preuve d'alhance aux Espagnols : il remit à 

(') Le (lOi'l de la Paix. , 



ENTREVUE AVEC UiN CACIOUE DE SAINT-DOMINGUE. 121 

l'alguazil (le Colomb une pierre, en l'invitant à lu jeter contre les gens du canot; le prudent algiiazil 
refusa. 




Le Port (le la Paix, à Saint-Domingue. 

On parla encore à l'amiral de Dunèque, d'où l'on lirait peut-être le peu d'or que possédaient ces 
Indiens (*). 

Mardi 18 décembre. ■ — On manquait de vent pour sortir du port, et, de plus, on attendait l'or du 
cacique. 

L'amiral fit pavoiser son navire et la Nina, et célébrer la fêle de sainte Marie de l'O (-). 

Le cacique , qui avait passé la nuit à sa demeure , dans l'intérieur des terres , arriva à la bourgade 
vers trois heures de l'après-midi, assis dans un palanquin porté par quatre hommes et escorté de plus 
de deux cents de ses sujets ; puis il se dirigea vers le rivage , et il monta sur le navire au moment où 
Colomb dînait. Il était accompagné de deux hommes âgés , son conseiller et son précepteur, qui ne 
le quittaient point. Qnant au reste de son cortège, il lui ordonna d'un signe d'aller s'asseoir sur le 
pont. 

Colomb remarqua le respect que ce jeune chef savait inspirer à ses sujets, et la dignité do son main- 
tien, bien qu'il l'ùl tout nu comme les autres Indiens. 

« Lorsque le roi entra dans mon navire, dit-il, j'étais à table, sous le château do la poupe. Il s'avança 
droit vers moi, n'hésita pas à s'asseoir à mes côtés; son précepteur et son conseiller prirent place à ses 
pieds. Il ne voulut absolument pas me laisser me déranger ou me lever avant que mon repas ne fiU 
terminé. Je donnai ordre qu'on lui servit quelques-unes de nos viandes, dans la pensée qu'il lui serait 
agréable d'en goiHer. Il n'accepta de dilférents mets que je lui présentai que ce qui était nécessaire pour 
se montrer civil à mon égard; il envoya le reste aux personnes de sa suite, qui toutes en mangèrent. Il 
en fut de même des boissons : il les portait à ses lèvres, les goûtait et les portail ensuite aux Indiens. 
Il y avait dans son air el ses gestes une dignité remarquable. Il était très-sobre de paroles , et le peu 



(') Las C.'isas fait oljscrver que jam.iis on n'arriva à celle île de B.inèque. Mais il est possible que ce nom fill donnd par 
les indigènes a la Jamaïque. 

(•) On honore saiiile Marie de l'O dans un convenl cl une ^t'iise silui's au milieu d'un ovale de ruchers , près do 
S(>\ic. 

IC 



122 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

qu'il disait semblait être sérieux et sage. Son conseiller et son précepteur, assis à ses pieds, suivaient 
attentivement le mouvement de ses lèvres, parlaient avec lui ou entre eux, en témoignant toujours un 
extrême respect. Après le repas, un de ses serviteurs apporta une ceinture toute semblable de forme à 
celles de Castille ; le travail seul en était différent. Le roi prit cette ceinture et me la présenta, en même 
temps que deux morceaux d'or très-minces et travaillés. » 

" Je crois , ajoute Colomb , qu'ils n'ont que très-peu d'or, quoiqu'ils demeurent si près du pays où 
on le trouve en grande abondance. » 

« Il me parut que le roi regardait avec plaisir une garniture de mon lit; je m'empressai de la lui 
offrir, et je lui donnai aussi de beaux grains d'ambre que je portais en collier, des chaussures de couleur 
et un flacon plein d'eau de fleurs d'oranger. 11 se montra parfaitement satisfait, et il exprima de son 
mieux, de même que son précepteur et son conseiller, le regret de ne pouvoir converser avec moi; il 
w.c fit cependant comprendre que je n'avais qu'à demander ce que je désirais, et que tout ce qui était 
dans l'ile serait à ma disposition. Je lui montrai une pièce de monnaie en or faisant partie d'un collier, 
et sur laquelle étaient gravés les portraits de Vos Altesses, et je lui répétai que vous gouverniez une 
immense étendue de terre, que vous étiez les souverains les plus puissants du monde. Je lui fis voir 
aussi les bannières royales et les bannières de la croix , qu'il regarda avec des signes d'estime. 11 me 
parut dire à ses conseillers : « Quels puissants princes doivent être en effet ceux qui ont envoyé ces navires 
de si loin et du ciel ! » 

Comme, la nuit approchant, le cacique e.vpriina le désir de se retirer, l'amiral le lit conduire avec 
cérémonie dans le canot, et, pour lui faire honneur, ordonna qu'on le saluât de plusieurs décharges 
de monsqueterie. Arrivé à terre, il s'assit sur son palanquin et s'éloigna avec les deux cents Indiens. 
Chacun des présents que lui avait faits l'amiral fut remis à un personnage de distinction, et on les porta 
ainsi devant lui. Derrière lui était son fils, sur les épaules d'un Indien d'un rang supérieur, avec une 
escorte nombreuse, et son frère, également escorté, mais marchant à pied, en s'appuyant sur les bras 
de deux seigneurs. 

Toutes les fois que le cacique rencontra depuis des honunesde l'équipage, il leur fit donner à manger 
et rendre tous les honneurs possibles. 

Un vieillard indien, haut placé prés du roi, dit à l'amiral qu'à cent lieues au plus, et dans une direc- 
tion qu'il indiquait, il y avait un groupe considérable d'îles où se trouvait de l'or en telle quantité que, 
dans quelques-unes, on n'avait qu'à se baisser pour le prendre ; ou'le passait au tamis, puis on le fondait 
et on en faisait des barres et une foule d'ouvrages difl'érents. 

Ce vieillard ajouta même qu'une de ces îles n'était qu'un rocher d'or. 

Colomb fit planter une grande croix au milieu de la place principale de la bourgade. Les Indiens aidèrent 
les chrétiens dans ce travail et firent même leurs prières au pied de la croix. 

Mercredi 19 décembre. — L'amiral mit à la voile et sortit vers le soir du golfe formé par l'ilè de la 
Tortue et l'Espagnole. 

On vit de loin un port ('), plusieurs pointes de terre, une baie, une rivière, un grand promontoire 
avec des habitations (-) ; de l'autre côté, un vallon entouré de montagnes couvertes d'arbres ; à l'est du 
cap Terres ('), une petite ville que l'amiral nomma Saint-Thomas, le cap haut et bas (*), le mont Cari- 
bata {^), qui entre dans la mer et est très-verdo\'ant. 

Les nuits duraient quatorze heures ('"'). 

Jeudi 20 décembre. — A la fin du jour, on entra dans un très-vaste port, très-sùr, bien caché par 
des rochers épars; il est situé entre l'île Saint-Thomas et le cap Caribata ('). A l'entrée est un canal. 
De très-hautes montagnes couvertes d'arbres l'entourent; au sud-est on voit un grand vallon cultivé. 

(') Le port de la Granja. 

(') La rade du porl Margot. 

(') La pointe de Limbe. 

(•*) Pointe et île Margot. 

C-) Montagne sur le Guarico et Monte-Cristi. 

(0) Treize heures un quart seulement au nord de Saint-Domnigue, et en hiver. 

(') La baie d'Acul. 



VISITES ET ÉCHANGES. — MAISONS DE SAINT-DOMINGUE. 123 

On aperçut deux îlots (') à une lieue de l'île Saint- Thomas. 
Sur la côte, on vit des peuplades et des feux. 



Ci ^ sAVi' 






Vue de la baie de rAcul. 
A, liaie de i'Acul ; — n. île .1 Rais ; — C, pointe des Trois- Marie. 

Vendredi 2f décembre. — L'amiral visita le port, qu'il trouva supérieur à tous ceux qu'il avait vus 
jusqu'alors dans le cours de ses voyages. 

Deux hommes allèrent à la recherche d'une hourgade ; ils en trouvèrent une grande (-) à peu de 
distance de la mer. Six autres hommes descendirent à terre pour s'y mettre en rapport avec les habi- 
tants, qui les accueillirent à merveille et exprimèrent leur conviction qu'ils avaient devant eux des 
envoyés du ciel. 

Des Indiens vinrent dans plusieurs canots pour inviter l'amiral, au nom de leur chef, à venir dans sa 
bourgade, non loin de là, sur une pointe de terre. Colomb y alla; la plage était couverte d'hommes, de 
femmes, d'enfants, qui le suppliaient de rester parmi eux. 

Un autre chef envoya des messagers à l'amiral en lui faisant la même invitation, et l'amiral se rendit 
aussi près de lui. Ce chef avait fait amasser une grande quantité de provisions, et il les envoya à bord 
des barques espagnoles. En retour, Colomb leur donna des grelots, des bagues de laiton et des grains 
de verre. On faisait beaucoup d'instances pour l'empêcher de partir. Quand il s'éloigna, des canots l'ad- 
compagnérent jusqu'à son navire. 

Un troisième chef indien était venu, du côté de l'ouest, le visiter pendant son absence. 

L'entrée du port est à l'ouest; au nord-ouest sont trois îles, et à une lieue du cap un grand fleuve. 
L'amiral compara ce port à une mer; il l'appela port de la mer de Saint-Thomas. 

Samedi 22 décembre. — ■ Le chef de la bourgade voisine (^) envoya à l'amiral une ceinture ornée au 
milieu d'une figure d'animal à grandes oreilles, et dont la langue et le nez étaient faits en or battu. Ses 
ambassadeurs ne parvinrent pas à se faire comprendre. 

L'amiral envoya six hommes, parmi lesquels était son secrétaire, à une grande peuplade, à trois 
lieues vers l'ouest (*). 

Le chef donna la main au secrétaire pour rendre sa personne et celles qui l'accompagnaient sacrées 
aux yeux des Indiens. Il les conduisit ensuite à sa demeure, leur lit servir un repas; le soir, il leur 
donna trois oies grasses et quelques morceaux d'or. Les Indielis escortèrent ces six envoyés , et vou- 
laient les porter lorsqu'il y avait à traverser des rivières ou des marécages. 

Plus de cent vingt canots vinrent à bord des deux navires, apportant du pain, du poisson, de l'eau 
dans des cruchons de terre, des semences d'épices. Ils jettent un grain de ces semences dans une 
écuelle d'eau, et font ainsi une boisson qu'ils disent éti'e très-saine. 

Dimanche 23 décembre. — Ce jour se passa encore en visites mutuelles ; c'était une continuelle 
affluence d'Indiens. Un très-grand nombre d'entre eux venaient dans leurs canots, à deux portées 
d'arbalète des navires , et montraient leurs présents en criant : Prenez ' prenez ! Cinq chefs vinrent 

(') L'un d'eux est l'île à Rats (isla de Ratas). 

(•) Le village d'Acul. 

(') Guacan.ig.iri, souverain du Marien. ( Voy. plus loin.) 

(») Aujourd'hui le village del Recréa. 



124 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB, 

aussi avec leurs familles. La plupart assurèrent à Colomb qu'il y avait beaucoup d'or dans l'île, et il 
demeura persuadé que c'était la vérité , d'autant plus qu'on lui avait donné en ctfet de bons morceaux 
de ce métal. «Que la miséricorde de Dieu m'aide à découvrir cet or, ou plutôt celte mine, car beaucoup 
m'assurent qu'ils la connaissent, » dit l'amiral ('). 

Il estimait que l'île était plus grande que l'Angleterre (-). 

Les embarcations allèrent à une bourgade située à trois lieues sud-est de la Punta-Santa (^). Le 
cacique, entouré de deux mille bonimes, vint recevoir les chrétiens sur la place; il leur donna des 
morceaux d'or pour l'amiral , des perroquets et des morceaux d'étoffe de coton qui servent à voiler les 
femmes. Les autres Indiens firent aussi présent d'étoffes et d'ustensiles aux marins. 

Lundi 54 décembre. — Les habitants de l'île Espagnole sont, suivant l'amiral, Irès-supérienrs par 
la beauté et l'intelligence à tous ceux des autres iles. S'ils se peignent presque tous en rouge, et 






Maisons des Indiens dans rile Espagnole (<). — D'après Ovicdo. 

quelques-uns en noir ou autrement, c'est pour se garantir de l'ardeur du soleil. Les maisons sont 
jolies, bien construites. Les chefs on juges sont parfaiicment obéis, et le phis souvent sur un seul signe 
de la main. 

Deux Indiens désignèrent un lieu éloigné vers l'est, et nommé Civao (qui parut à l'amiral devoir être 



(') Une cupidilc personnelle n'inspirait point seule ces désirs à Colomb ; mais il savait bien que ses di'couverles ne lour- 
neraicnl à sa gloire, en Espagne, que si elles procuraient tout l'or qu'il avait promis. 

(') Elle est plus petite d'au moins six milles carrés. 

O La pointe Stm-Iloiwralo. 

(') Oviedo décrit ces maisons faites de bois, de cannes, et couvertes de p.iille ou de feuillage (livre VI de YIHsIoire 
naturelle des Indes). 

Au milieu des maisons dont le toit était en pointe, à peu près comme étaient les maisons gauloises, il y avait un poteau 
ou un màt qui touchait jusqu'au- sommet, <;t auquel on attachait toutes les pointes des perches, à la façon d'un pavillon ou 
d'une lente de camp. 

Les maisons des caciques et des habitants notables étaient de meilleure façon et de plus grande étendue; elles avaient 
deux gouttières et étaient longues comme celles des chrétiens, mais faites de mjnie ave't; des- pnteanx et cannes pour les 
parois; on y voyait des portails, galeries et promenoirs couverts de feuilles ou de chaume, où l'on recevait les visilcurj. ' 

Les diverses parties qui composaient la maisou étaient liées avec une espèce d'osier qii'Ovicdo appelle feiiço,» fort 
pri'pre à faire liaison, ne se pourrissant point, et servant de clous pour attacher les memin'ures et les cl fines-. V' ~ ' ■ • 



PEÎ'.TE DE Là CARAVELLE LA SAXTA-.MARLV. — REPAS D'UN CACinUE. L25 

Cipango) ('), comme renfermant beaucoup d'or ; le cacique de ce pays, disait-il, avait une bannière d'or 
battu. 

Un îlot plat, que l'amiral nomme la Amiga (-), est au milieu de l'emboucbure du port. Des récifs avoi- 
sinent cette île; mais il y a une passe près de la Amiga, au pied du mont Caribata, à l'ouest; il s'y 
trouve aussi un grand port (^). 

Mardi ê5 décembre, jour de Noël. — Du lundi au mardi, vers onze beures du soir, l'amiral, qui 
n'avait pris aucun repos depuis trente-six heures, alla se coucher. Le navire amiral et la Nina avan- 
cèrent, sous un vent très-modéré, du golfe de Saint-Thomas jusqu'à laPunta-Santa. Le dimanche pré- 
cédent, les embarcations envoyées au cacique, à 3 lieues est sud-est delà Punta-Santa, avaient observé 
les côtes, les bas-fonds, les bancs et les récifs; il semblait donc qu'il n'y eût absolument aucun danger 
à craindre. Mais le marin qui avait en main le gouvernail, voyant la mer très-calme, voulut imiter l'ami- 
ral; il laissa la barre à un jeune homme inexpérimenté, sans tenir compte de la volonté de Colomb, qui 
avait expressément défendu que l'on confiât jamais le timon aux novices, quel que fût le temps. A mi- 
nuit, le calme étant parfait et la mer tranquille; «comme dans une écuelle, » tous les gens de l'équipage 
se couchèrent aussi, et il ne resta plus debout que le jeune homme qui était au gouvernail ; or il arriva 
que le courant entraîna le vaisseau vers un des bancs. Cependant, malgré l'obscurité, on pouvait voir et 
même entendre ces brisants à la distance de plus d'une lieue. Le vaisseau toucha, mais sans choc vio- 
lent : ce fut à peine si l'on éprouva une légère secousse ; le novice seul' entendit le bruissement des flots 
et sentit que le gouvernail était engagé. Alors il se mit à pousser des cris. Colomb s'éveilla en sursaut, 
et arriva sur le pont si rapidement que personne ne s'aperçut avant lui que l'on eût échoué. Le maître 
du navire pré))osé à sa garde fut le second ■ à se lever. L'amiral ordonna à l'équipage de charger une 
ancre sur l'embarcation qui était à la poupe et de la jeter au large derrière le navire : son intention 
était de dégager le bâtiment; mais le maître et plusieurs marins sautèrent dans cette embarcation, et 
au lieu d'attendre d'autres ordres, comme le supposait l'amiral, ils firent force de rames vers la cara- 
velle la Nina, qui était à une demi-licuc. Le commandant de la caravelle refusa sagement de les rece- 
voir à son bord. Ils furent donc obligés de revenir au vaisseau; mais ils y furent précédés par l'em- 
barcation de la Nina. Avant leur arrivée, l'amiral avait fait couper le grand mât pour alléger le navire 
et essayer si l'on ne pourrait pas le remettre à flot, parce que déjà la marée se retirait et le navire 
penchait; mais les eaux baissant toujours et la Sanla-Maria se penchant de plus en plus, la manœuvre 
ne réussit pas; heureusement le calme de la mer fit que le bâtiment ne fut point fracassé; les inter- 
valles qui sont entre les cordages s'entr'ouvrirent seuls. Dès que les embarcations furent à portée, 
l'amiral s'en servit pour transporter son équipage à bord de la Nina ; puis, un vent de terre s'ctanl levé, 
il jugea prudent de mettre en panne pour attendre le jour, afin que l'on pût se bien diriger, ce qui était 
dillicile à cause de l'obscurité et parce que l'on avait quelque doute sur l'étendue des bancs. Quant à 
lui, il revint à bord du navire, en y entrant du côté du banc, après avoir envoyé à terre Diego de 
Arana de Cordouc, alguazil de l'escadre, et Pierre Gutierrez, ollkier de la maison royale. 11 les avait 
chargés l'un et l'autre d'aller donner avis de l'événement fâcheux qui lui était survenu au chef indien, 
dont la résidence était à environ une lieue et demie. Ce chef, qui le samedi précédent avait invité Colomb 
à le venir voir, donna des signes de douleur sincère à cette nouvelle, et il s'empressa de mettre de très- 
grands canots à la disposition de l'amiral, pour décharger le navire. 11 vint lui-même avec ses frères cl 
ses parents pour présider aux travaux des Indiens, exciter leur zèle et veiller à ce qu'aucun des objets 
transportés no filt détourné ou perdu. Par intervalles, il envoyait quelqu'un de ses parents à l'amiral 
pour lui offrir des consolations et l'assurer que tout ce qu'il possédait était à lui, s'il le désirait. Ciràrc 
à la vigilance de ce chef et à la probité des Indiens, on ne perdit même pas \\n bout d'aiguillette. Ce 
qui avait été retiré du vaisseau fut porté prés des maisons, jusqu'à ce que l'on ertt préparé un endroit 
plus convenable pour servir de dépôt, et le chef aposta des Indiens armés, afin de faire bonne garde 
alentour pendant la nuit. 

(') Colomb pcrsisl.iit ,'i se croire près du Japon. 
(•) 1,'ile à Rats. 
(') Le porl Français, 




1-20 VOYAGEUdS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMR. 

(1 Ce chef et tout son peuple, dit Colomb, ne cessèrent de verser des larmes. Ce sont des gens 
aimants et sans cupidité, et tellement bons à tout, que je certifie à Vos Altesses que je ne crois pas 
qu'il y ait dans le monde entier de meilleures personnes , ni un meilleur pays. Ils aiment leur pro- 
chain comme eux-mêmes; ils ont une manière de parler, la plus douce et la plus affable du monde, 
toujours avec un sourire aimable. Hommes et femmes sont nus comme leurs mères les ont mis au 
monde; mais Vos Altesses peuvent croire qu'ils ont d'excellentes mœurs, que le roi a une superbe re- 
présentation et un cortège merveilleux, et que tout s'y est passé avec tant de retenue et d'une manière 
si bien ordonnée, que cela fait plaisir à voir; ils ont beaucoup de mémoire; ils veulent tout voir et tout 
examiner, et ils demandent ce que c'est et quel en est l'usage ('). « 

Mercredi 36 décembre. — Le cacique vint, au lever du jour, à bord de la Nina, où était l'amiral. 11 
avait les larmes aux yeux ; il pria Colomb de ne pas prendre de chagrin , renouvela toutes les ofires de 
service qu'il lui avait faites la veille, et lui dit qu'il lui cédait deux grandes 
maisons pour y meltrc en sûreté ce qu'ils voudraient ou pour y loger eux- 
mêmes. 

Pendant cet entretien, un canot, venant d'un autre endroit, approcha de la 
Nina; les Indiens qui le conduisaient montreront des morceaux d'or en criant : 
CIniq! chiiq! pour désigner les grelots qu'ils désiraient avoir en échange. 

D'autres Indiens, témoins du marché, arrivèrent aussi en canots, et 
prièrent l'amiral de leur garder des grelots jusqu'à ce qu'ils revinssent avec 
quatre morceaux d'or qui seraient, disaient-ils, aussi grands que la main (-). 

T^ . . 1 • . . 1. • 1 ■ . ,. 1 • I- , Tninhom-s indiens.— 

De son côte, le cacique, remarquant combien 1 amiral aimait 1 or, lui dit de iraprts oviedo. 

se tenir en repos d'esprit et en gaieté , parce qu'il trouverait moyen de lui 

donner autant de ce métal qu'il en désirerait, soit en le tirant de l'île qui en produisait beaucoup, soit 
en le faisant venir de Civao, où il y avait tant d'or qu'il n'y avait aucune valeur. L'amiral supposait 
toujours que par Civao on entendait Cipanflo. 

L'amiral invita le cacique à diner. A son tour le cacique lui servit à terre une collation composée de 
pain, de lapins, de chevrettes, de poissons, de racines et de fruits. II portait une chemise et des gants 
que lui avait donnés l'amiral. Il mangeait avec beaucoup de propreté et de décence. Quand ce repas fut 
terminé, on lui présenta des herbes pour qu'il en frottât ses mains, sans doute afin d'adoucir la peau, 
et de l'eau pour les laver. Ensuite il conduisit l'amiral vers des plantations d'arbres verts , autour des 
■maisons; derrière eux marchaient plus de mille personnes, toutes nues. 

L'amiral, causant avec le cacique des gens de Caniba ou Caraïbes qui viennent faire prisonniers les 
habitants de l'ile Espagnole , fit tirer sur la plage , par un de ses meilleurs archers , quelques flèches; 
il fit aussi décharger une arquebuse et un espingard ; il expliqua par signes au cacique émerveillé que, 
grâce à ces armes, les rois de Castille sauraient bien soumettre et détruire tous les Caraïbes. Les sujets 
du cacique, en entendant le bruit des armes à feu, étaient tombés à terre de frayeur. 

Le cacique fit présent de différentes choses à l'amiral et à ceux qui l'accompagnaient : parmi ces pré- 
sents était un grand masque, dont les yeux, les oreilles et d'autres endroits étaient en or, il y avait 
aussi des joyaux que le chef indien mit lui-même sur la tête et au cou de Colomb. 

Cette conduite si affectueuse aida Colomb à se consoler de sa mésaventure et de la lâcheté des 
gens de son équipage qui l'avaient abandonné au moment où il allait commander les manœuvres néces- 
saires pour sauver le bâtiment. II se félicita même bientôt de cet événement , car il lui vint à la pensée 
de le mettre à profit en faisant construire en te lieu une petite forteresse. 

Il J'ai donné ordre, dit-il, de bâtir avec solidité une tour et un fort sur une voûte. Ce n'est pas qu'il 
me paraisse nécessaire de se faire une défense contre les habitants, car je suis convaincu qu'il me suffi- 
rait du peu de monde que j'ai pour conquérir l'ile tout entière, quoiqu'elle soit, autant que je puis en 

(') Trailiiclion do MM. de Veincud et de la Roquette. 

(') Les gielols étaient ce qui plaisait le plus aux Indiens. « Ils étaient fous de la danse, et souvent ils sautaient en chan- 
tant de ceilains airs qu'ils accompagnaient du son d'une espèce de lambour fait d'un tronc d'arbre, et du cliquetis de mor- 
ceaux do bois creus; mais lorsqu'ils suspendaient les grelots autour d'eux, et qu'.ls entendaient leur son aigu et argentin 
répondre au mouvement de leur danse, nen ne pouvait égaler les transports de leur joie. » ( Wasliington Irving.) 



PROJET D'ÉTABLISSEAUENT. — RETOUR DE LA PINTA. 127 

juger, plus grande que le Portugal, et deux fois plus peuplée Mais je crois bon de donner une idée, 

par cette construction, de ce dont sont capables les sujets de Vos Altesses. On prépare le bois qui ser- 
vira à construire l'édifice, ainsi que des provisions de pain et de vin pour plus d'un an, et des graines 
pour semer. Je laisserai en cet endroit là chaloupe de mon navire, et divers hommes de l'équipage, qui 
ont grand désir de découvrir la mine d'où provient l'or, à la fois dans l'intérêt du service de Vos 
Altesses, et pour m'être agréables, entre autres un arquebusier, un charpentier, un calfateur, un lon- 
nelier, etc. » 

Du reste, l'aniii'al fait observer que le navire échoué était très-lourd, mauvais voilier et peu propre 
à un voyage de découvertes. Il est persuadé qu'à sa prochaine visite à l'Ile, en revenant de Castille, les 
hommes préposés à la nrde. de la forteresse auront rempli un tonneau de l'or obtenu par échange, et 
qu'ils auront trouvé la mine d'or et assez d'énices pour permettre au roi et à la reine d'entreprendre la 
conquête de la Casa-Sanla, ou Saint-Sépulci o. 11 rappelle aux deux souverains qu'il leur avait exprimé 
le désir que les produits de ses découvertes eussent cette destination. « Vos Altesses me répondirent en 
riant que cette idée leur plaisait, et qu'il n'était pas besoin même de l'espoir que je leur donnais pour 
qu'elles eussent l'envie de faire cette conquête » 

Jeudi 27 décembre. — Le cacique, son frère et un autre de ses parents dînèrent avec l'amiral. 

Le bruit vint que la Pïnla , depuis si longtemps séparée des deux autres caravelles, était dans une 
rivière à une extrémité de l'ile. Snr-le-chanip le cacique, pour obliger l'amiral, envoya un canot dans 
cette direction. 

Vendredi 28 décembre. — L'amiral étant descendu à terre, le cacique le lit conduire à la plus belle 
et la plus grande maison de la bourgade. Une estrade en feuilles de palmier avait été préparée pour 
Colomb. A peine y eut-il pris place que le cacique, qui avait dirigé tous les honneurs qu'on lui rendait 
sans s'être laissé voir, accourut vers lui et lui attacha an cou une belle plaque d'or. 

Samedi 20 décembre. — Vn jeune homme , neven du cacique , vint de bonne heure rendre visite à 
l'amiral sur la caravelle, et, en réponse à ses questions, lui dit qu'il y avait, à l'est, à la distance de 
quatre journées, plusieurs îles où l'on trouvait beaucoup d'or, et que ces îles s'appelaient Guarionex, 
Macorix, Mayouic, Fuma, Cibao, Coroay ('). Colomb écrivit ces noms. 

On lui apprit plus tard que le cacique avait réprimandé ce jeune homme pour avoir' donné cet avis. 

Vers la nuit, le cacique envoya encore à l'amiral un grand masque d'or (-). Il lui flt demander une 
aiguière et un bassin à laver les mains. 

Dimanche 30 décembre. — Le nom de ce cacique était Guacanagari. Cinq chefs, ses tributaires, 
vinrent le voir, portant sur leur tête leur couronne. 

Le cacique alla recevoir l'amiral lorsqu'il descendit à terre , et lui donna le bras pour le conduire 
jusqu'à la maison qu'il avait déjà mise la veille à sa disposition. 

On fit de nouveaux échanges de présents; le cacique mit sa couronne sur la tête de Colomb, qui, en 
retour, lui donna un coUier, un uuuiteau d'écarlate, des brodequins de couleur et un anneau d'argent. 
Le cacique parut ravi. 

Deux des chefs tributaires donnèrent chacun à Colomb une grande plaque d'or. 

Un Indien annonça qu'il avait vu l'avant-veille la Piiita dans un port de l'est. 

Vincento Yanez, le capitaine de la Nina, assura qu'il avait vu de la rhubarbe ('). 

Lundi 31 décembre. — L'amiral, considérant qu'il était dillkile de continuer ses explorations avec une 
seule caravelle, résolut de retourner en Espagne pour y faire connaître ses découvertes. Il fit charger 
du bois et de l'eau sur le navire. 

Mardi i" janvier 1493. — On envoya, vers minuit, un canot pour aller cherclier de la rhubarbe à 
l'îlot de lu Amiya, à l'entrée du port ou mer de San-Tomè ; on en renqjlit un grand panier. 

Le canot que le cacique avait envoyé pour chercher la PiiUa revint sans l'avoir découverte. Un marin 
qui avait été dans ce canot rapporta qu'à la distance de vingt lieues il avait vu lui chef indien qui avait 

(') Las Casas fait observer qu'il s'agissait non pas d'Iles, mais de provinces de l'Ile Espagnole. 

(•) Ou plus probablement orné de plaques d'or. 

(') La rhubarbe nu tioil que dans la haute Asie. (Voy. nuliv deuxième volume, p. 3ÙÎ. ) 



128 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

sur la tCte deux plaques d'or, et qui s'était hàlc de les ôler après avoir échangé quelques paroles avec 
les sujets de Guaeanagari. 

' Mercredi 2 janvier. — L'amiral aurait voulu mettre à la voile ce jour-là, mais le vent était con- 
traire. 

Il descendit à terre, et fit faire la petite guerre entre les gens armés de son équipage, afin de donner 
au cacique une idée de la force et de l'habileté des Espagnols , qui sauraient le protéger contre les 
Caraïbes. Il fit aussi tirer une arquebuse contre le flanc de la caravelle échouée, et le cacique vit la 
pierre traverser le vaisseau et aller se perdre fort loin dans la mer. 

Le cacique fit de grandes démonstrations d'amitié à l'amiral, et de chagrin à cause de son projet de 
départ. 

Un des courtisans du cacique prétendit que ce chef avait ordonné de faire une statue d'or pur aussi 
grande que l'amiral ; qu'elle serait terminée dans dix jours. 

Colomb désigna trente-neuf hommes pour la garde de la forteresse, et leur donna comme lieutenants 
chargés de les commander: Diego de Arena (de Cordoue), Pedro Gutierrez, tapissier du roi et officier 
du premier maître d'hôtel, et Rodrigo de Escovedo (de Ségovie). 11 les chargea de chercher, pendant son 
absence, la mine d'or, un port plus rapproché de l'est et convenable pour élever une ville, il leiu' laissa 
de l'artillerie, du vin, du pain pour un an, des semences, la chaloupe du navire échoué, tout ce qui était 
dans ce bâtiment , et de plus ses ouvriers , son écrivain , son alguazil , un arquebusier, qui était bon 
ingénieur, un conslructeiu' de navires, un calfateur, un tonnelier, un médecin, un tailleur : tous ces 
hommes étaient, en outre, marins. 

Jeudi 3 janvier. — Colomb ne voulut plus retarder son départ. La Nina sortit du port à l'aid.,^ 
d'un peu de vent; elle se dirigea vers une montagne élevée que l'amiral appela Monte-Cristi, et qui est 
à 18 lieues à l'est du cap Santo ('). On s'arrêta à G lieues de la montagne pour y passer la nuit. L'amii'al 
était persuadé que Cipanyo se trouvait dans cette île (-). 

Samedi 5 janvier. — On mit à la voile au lever du jour. Dans un îlot peu éloigné de Monte-Cristi, 
qui est une très-belle montagne, on trouva du feu et quelques débris qui indiquaient que des pêcheurs 
s'étaient arrêtés en cet endroit. On y vit aussi de très-belles pierres de couleur propres à bâtir des 
églises et des palais. L'amiral remarqua des pieds de lentisque. A l'est de la montagne est un cap que 
Colomb nomma le cap du Veau ('). 

Dimanche 6 janvier. — On continua à longer la côte. Après midi, uades marins, qui était monté en 
vigie pour observer les récifs, avertit qu'il voyait la caravelle Pinla venant du coté de la Nina. Les 
bancs de sable ne permettant pas de jeter l'ancre en cet endroit, l'amiral ordonna de retourner au bas 
de Monte-Cristi, où la Pinla ne larda point à le rejoindre. Martin-Alonzo Pinzon se rendit à bord de 
la Nina, et s'efforça d'expliquer et d'excuser son absence,; mais les raisons qu'il donna étaient toutes très- 
mauvaises. Colomb feignit toutefois de s'en contenter. Il avait d'autres sujets de se plaindre de Martin- 
Alonzo Pinzon, qui s'était montré plus d'une fois insolent à son égard ; mais la prudence voulait qu'il ne 
soulevât aucune discussion pendant le cours du voyage. Il fut, du reste, informé que Pinzon ne s'était 
séparé de la flolille que pour aller seul à YûeBanèqueC^), où un Indien lui avait fait espérer qu'il trou- 
verait beaucoup d'or. Déçu dans son espérance, il avait ensuite côtoyé l'île Espagnolejusqu'à vingt lieues 
de la Nativité ('), et il avait recueilli, au moyen d'échanges, une assez grande quantité d'or qu'il avait 
partagée par moitié entre lui et l'équipage. 

L'amiral remarque toutefois que les morceaux d'or ramassés dans l'île Espagnole n'étaient pas plus 



(') Monle-Crisli est, au nord (80 degrés est), à la distance de 10 lieues. 

(') Toujours niérae illusion et même vague dans le sens attaclié aux noms de lieux que la relation de Marco-Polo avait 
fait conjiailro. 

[') La pointe Rucia. 

(') On a déjà vu ce nom revenir plusieurs fois; il est probable qu'il seivait, dans la langue des Indiens, à indiquer la 
terre ferme. 

{') Nom que Colomb avait donné à l'élablissejneiit et au lieu où devait s"élever le fort, parce qu'il était arrivé eu cet 
endroit le jour de Noël 



LA RIVIÈRE D'OR. — TROIS SIRÈNES. — TARIÈRES. 129 

gros que des grains de blé ('), tandis que dans l'île Yamave (-) ils claient, d'après le rapport des In- 
diens, gros comme des fèves. 

Des Indiens assurèrent que près de l'île Yamaye, à l'est, se trouvait une île habitée uniquement par 
des femmes (^), et que, pour atteindre la terre ferme où les indigènes étaient vêtus, il fallait dix jours 
de navigation en canot, c'est-à-dire environ 60 ou 70 lieues à partir de l'ile Espagnole et de l'île 
Yamaye. 

Lundi 7 janvier. — On fut occupé à boucher une voie d'eau dans la Nina. Les marins, s'étant 
avancés dans le pays pour couper du bois, virent beaucoup d'aloès et de lentisques. 

Mardi 8 janvier. — Des vents d'est et de sud-est s'élevèrent avec trop de force pour permettre la 
navigation. L'amiral alla en chaloupe ta un fleuve situé à un peu plus d'une lieue au sud-ouest du 
Monte-Christi , et à 17 lieues de la Nativité; il trouva que le sable de l'embouchure était chargé d'une 
quantité extraordinaife do poussière d'or(^); quelques grains étaient de la grosseur d'une lentille. On 
remplit les barriques d'eau en remontant le Ileuve à une portée d'arquebuse, et, au retour, on vit de 
petits morceaux d'or dans les cercles des barriques et de la pipe. Colomb appela ce fleuve rio del Oro. 
11 avait vu, depuis la Nativité, plusieurs autres grands fleuves qui n'étaient pas, lui disait-on, à 20 lieues 
des mines d'or (^). L'amiral aurait volontiers continué à explorer les côtes de l'île Espagnole; mais les 
frères Pinzon et plusieurs de leurs gens étaient devenus tellement rebelles à son autorité , et lui man- 
quaient tellement de respect, qu'il avait hâte de revenir en Espagne. 

Mercredi 9 janvier. — A minuit, on mit à la voile et l'on se dirigea vers l'est nord-est, à 60 milles 
à l'est de Monte-Christi; on remonta une pointe que l'on nomma Punla-Roja^"), et l'on y passa la nuit. 



La pointe Isabrliqiie. 

Le pays que l'on avait vu pendant le jour était élevé, plat, et ofl'rait aux regards le spectacle agréable 
de riches campagnes cultivées, sillonnées de cours d'eau, et ne s'arrétant qu'au loin devant des mon- 
tagnes majestueuses. 

Les matelots prirent beaucoup de tortues; quelques-unes étaient larges connue un bouclier. 

Colomb rapporte qu'il vit trois sirènes. Elles s'élevèrent beaucoup au-dessus du niveau de la mer , 
mais elles ne lui parurent nullement belles ("). 

Jeudi iO janvier. — On arriva à un fleuve que Colomb nomma fleuve de Grâce ('); on jeta l'ancre 
dans un port qui se trouve à l'embouchuro : ce port est très-bon ; mais il est rempli de tarières (") qui 
avaient fort endommagé la Pinta pendant un long séjour qu'elle avait fait précédemment seule en 
ce lieu. 

(') Las Casas prétend avoir vu dans l'ile Espagnole des morceau'C d'or pesant 8 livres, et d'autres gros comme des pain» 
de Valladolid. 

(') La Jamaïque. 

(") Celle assertion confirmait Colomb dans l'idée qu'il était i)rés de l'Asie; Marco-Polo avait parlé d'une île où l'on no 
trouvait que des femmes. (Voy. notre deuxième volume, p. ill.) 

\') La rivière Yague, Santiago, ou de Sainl-Jacques. Las Casas dit qu'en effet celle rivière est Irès-grande el roule beau-- 
coup d'or. 

(') Las Casas dit que les mines étaient à moins de 4 lieues de ces fleuves. 

(') Pointe Isabéliquc. 

I") C'étaient des lamantins ou manates. {Voy. la gravure, p. 130, et sa note.) 

C) La rivière Cliuioim-Chico, à 3 lieues '/, du port de Plala. 

(') Insecte de mer qui a la lélc garnie de fortes écailles. 

11 



430 VOYAGEUUS MODEl^NKS. — CHRISTOPHE COLOMB. 

Rlartin-Alonzo Pinzon s'était emparé de force de quatre hommes et de deux jeunes filles. L'amiral 
fit babiller ces Indiens, et les renvoya libres, parce que, dit-il, les habitants de toutes ces îles sont les 



m-'M 




Lamantins ou llaiialcs, iiiauiiiiiriTes Je Cordrc des célacés bcrbivoiTS, que les navigaleurs ilu moyen igc prenaient pour des sirènes ('!. 

sujets du roi et de la reine , et que de plus il est juste ipie , dans ua endroit où Leurs Altesses ont un 
établissement, le peuple soit traité avec humanité et bienveillance, surtout puisqu'on trouve en cette 
région beaucoup d'or, des épices et des terres fertiles. 

Vendredi //janvier. — On rencontra successivement le cap Beaupré, la montagne d'Argent (-), d'une 
grande hauteur, d'une beauté remarquableet dominant un beau port ('), la Pointe-de-Fcr(*), la Pointe- 
Sèche ('), le cap Piondf), le cap Français ('), un grand promontoire (*), le cap du Beau-Temps, le cap 
Escarpé. 

Samedi -J '2 janvier. — L'ile Espagnole paraissait à Colomb de plus en plus étendue. Ce jour-là il 
vit un cap partagé eu deux pointes escarpées, et qu'il appela, pour ce motif, cap du Père et du FilsC*), 



(') Le lamaiiliri d'Amérique est le type du génie. Il alleinl G mélres de longueur. On l'appelle poisson-femme, vache 
marine, liœuf marin, grand lamantin des Antilles. Son lait a une saveur U'ès-agréable. 
(') Monte de Plitla. Colomb l'appela ainsi parce que sa cime est toujours couronnée par des nuages blancs. 
(') Le port d'Argent (puerto de Plataj. 
(') l'ointe Macuris. 
(') Pointe Sesua, Seyva ou Sesera. 
(*) Cap de la Roca. 
(') Le vieux cap Français. 
(') La baie lieossaise. 
C) IVunc de ces pointus était l'ile Y^izoal. •> 



COAlliAT AVEC LES INDIENS. 131 

le port Sacré ['), le cap de rAmoiireiix (-), un autre cap plus élevé et plus rond ("), et une très-grande 
baie au milieu de laquelle est une petite île {■'). Une elialoupe s'avança vers la rive de la baie; à son 
approche, tous les habitants prirent la fuite. Colomb avait 
voulu s'assurer s'il était devant une ile .séparée de l'Es- 
pagnole. 

Dimanche /S janvier. — La flottille fut retenue dans le 
port par le calme. Des gens de l'équipage étant descendus;'! 
terre pour y chercher des ajes, se trouvèrent en présence 
d'hommes qui avaient des flèches et des arcs ; ils leur ache- 
tèrent dcu.\ arcs et beaucoup de flèches; l'un d'eux les sui- 
vit, sur leur invitation , jusqu'aux caravelles. L'amiral sup- 
posa que cet homme, nu, laid, dont le visage était barbouillé 
de noir, dont les cheveux étaient très-longs et attachés en 
arriére dans un paquet de plumes de perroquet, devait être 
un de ces Caraïbes qui mangeaient la chair humaine (') ; il 
fut porté à en conclure que le golfe qu'il avait vu la veille 
était une île , et l'Indien le confirma dans cette idée , en 
ajoutant , par signes , qu'on y trouverait des morceaux d'or 
gros comme la poupe de la caravelle 11 donnait à l'or le 
nom de tuob, tandis que les premiers Indiens de l'île Espa- 
gnole l'appelaient cao)ia{°), et ceux de San-Salvador nozay. 
11 parla de l'île Mantinino, située à l'est de Carib, peuplée 
seulement de femmes, et où il y avait beaucoup de tuob, et 
de l'île de Goanin ('), où il se trouvait aussi une grande 
quantité de tuob. On donna à cet Indien des morceaux de 
drap vert et rouge et de petites perles de verre ; on le fit 
dîner, puis on le reconduisit à terre, où l'attendaient, ca- 
chés derrière les arbres, plus de cinquante hommes nus, 
tous semblables à lui, et armés d'arcs et de bâtons. Quand 
il fut près d'eux, il leur parla sans doute des chrétiens de manière à les rassurer; en etTet, ils mirent à 
terre leurs armes et vinrent au-devant de sept Espagnols qui étaient dans la chaloupe. D'abord ilscon- 




ùtcnJiic ?ii'cne conseiic'o an Musée de LcyJc (•). 




Le vieux Clip Français. 



sentirent à vendre deux arcs; mais tout à roiqi, changeant de dispositions, non-seulement ils refusèrent 
de rien échanger de plus, mais ils coururent chercher des cordes et revinrent avec l'intention de prendre 



(') Le port Yaqucron. 
(•) Le cap C.ihron. 
(') Lo cap Samana. 

(*) La Iiaio de Saniana et les Caies de Levantados. 
(°) « Il n'y a jamais eu de Caraïbes dans l'ilc Espagnole. » (Las Casas.) 
CJ Ils se servaient aussi du mot litoil pour désigner le cuivre et l'or de qualité inférieure 
(') Sans doute les iles Vierges et l'ilc de Porlo-Hico. 

(") Ce dessin est de M. Winlorlialler, l'auteur du Déeameron et de heauroup d'aidres tableaux cliarnianls où sont repré- 
sentées les véritables sirènes; c'est M. A. Barbier, auteur des ïambes, qui a biin voulu nous permettre de le f.iire graver. 



132 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

et (le lier les Espagnols. Ceux-ci, malgré leur petit nombre, s'élancèrent contre ces sauvages, en bles- 
sèrent deux, l'un avec un sabre, l'autre avec une flèche. Tous les Indiens fuirent alors, abandonnant 
leurs arcs et leurs flèches. Il était évident toutefois que c'étaient des hommes plus courageux que ceux 
que l'on avait vus jusqu'alors. Peut-être était-il avantageux qu'on leur eût inspiré quelque crainte, afin 
(le donner plus de force et d'autorité aux trente-neuf Espagnols qui resteraient dans la forteresse et 
feraient des excursions dans les îles voisines. 

Lumli J4 janvier. — Le matin, l'Indien qu'on avait bien accueilli la veille sur le navire ramena un 
grand nombre d'autres indigènes et un chef, tons bien disposés. Le chef monta sur la caravelle de 
l'amiral avec trois de ses sujets; il fit offrir quelques billes au roi, qui, en échange, lui donna un bonnet 
et un morceau de drap rouge, ainsi que des perles de verre; il fit aussi servir du miel et du biscuit à 
ces Indiens. Le roi fit signe que, le lendemain, il viendrait avec un masque d'or, et qu'il y avait une 
grande quantité d'or dans ce pays, ainsi qu'à Mantinino et à Carib. 

Les caravelles avaient été mal calfatées à Palos; elles faisaient eau par la quille. 

Colomb se plaint de la mauvaise volonté qu'il rencontra dans tous ceux qui auraient di\ le bien secon- 
der; depuis que l'entreprise fut décidée, il n'a eu de vrais protecteurs que Dieu, le roi et la reine. 
« Depuis sept ans, qui s'accomplirent le 20 janvier ('), il aurait augmenté de cent millions de revenus le 
trésor royal, » sans l'hostilité qu'il avait rencontrée. 

Mardi i 5 janvier. — Le roi ne vint pas, mais il envoya ce qu'il avait promis, une couronne d'or ('-). 
Un grand nomhre d'Indiens, armés d'arcs et de flèches, offrirent du coton, du pain et des ajes en 
échange de bagatelles. Quatre d'entre eux, jeunes et intelligents, étant montés ensuite seuls sur la cara- 
velle, l'amiral, dans l'espoir qu'il obtiendrait d'eux des renseignements utiles sur le pays, résolut de les 
emmener {'). 

Les arcs de ces Indiens étaient faits en bois d'if et aussi grands que ceux de l'Angleterre et de la 
France ; les flèches étaient faites de roseaux longs de quatre pieds et demi à six pieds, terminés par un 
petit bâton aigu d'une palme et demie, auquel les uns attachent une dent de poisson, les autres de 
l'herbe. 

Parmi les produits, on remarqua du coton fin et long, des lentisques et de l'aji, espèce de poivre qui 
est en si grande quantité dans l'île Espagnole, qu'on pourrait en charger cinquante caravelles par an. 

De ses observations, soit sur l'abondance de cette plante et sur ce qu'elle crcît à peu de profondeur, soit 
sur la disposition des îles, Colomb arrive à conclure que les Indes sont à moins de 400 lieues des îles 
Canaries. 

Mercredi fO janvier. — Trois heures avant le jour, les deux caravelles partirent de ce golfe, que 
Colomb appela le golfe des Flèches (••), et se dirigèrent à l'est quart nord-est pour aller à l'île de Carib, 
suivant les indications de l'un des quatre jeunes Indiens pris la veille. A la distance de 64 milles envi- 
ron, on devait avoir cette île au sud-est; mais après deux lieues seulement, un vent favorable pour le retour 
en Espagne s'étant levé, les gens de l'équipage témoignèrent du chagrin de voir que l'on n'en profitait 
point. De plus, les caravelles étaient en iliauvais état. Colomb se résigna donc à renoncer, pendant ce 
voyage, à de nouvelles découvertes. Il aurait bien désiré cependant rencontrer sur sa route cette île de 
Mantinino, habitée par des femmes sans hommes ; il dit qu'il aurait conduit vers le roi et la reine cinq on 
six de ces femmes. Celte île et celle de Carib, habitée par des hommes, devaient être au sud-est. 

On continua la navigation vers l'Europe par lui bon vent. Colomb appela San-Theramo le dernier 
cap de l'île Espagnole (^). 

Jeudi i7 janvier. ■ — Navigation rapide au nord-est quart est et à l'est. Deux fous vinrent sur la 
caravelle ; beaucoup d'herbe de mer, une grande quantité de thons. 

(') Ce passage semble indiquer que Colomb était entré au serrice du roi et de la reine le 20 janner 1186. 

(') Plus haut, il s'agit d'un masque. 

(') Avec ce procédé, il était bien impossible de se faire aimer dos indigènes. Les rapts des personnes ne pouvaient que 
répandre des sentiments de crainte et de haine. De ces premières violences, que l'on excusait par la nécessité, on fut plus 
lard conduit à réduire les Indiens en captivité pour les vendre et s'enrichir. 

(*) La baie de Samana ou le fleuve Yuna, suivant Navarette. 

C) Probablement, dit Navarette, le cap Samana. 



RETOUR VERS L'EUROPE. - TERRIBLE TEMPÊTE. — VŒUX. 133 

Vendredi i8 ianrier.—A.u nord-est, à l'est, au quart nord-est, à l'est nord-est; une frégate, après 
avoir fait quelques cercles autour de la Nina, s'en alla vers le sud-est. 

Samedi iO janvier. — La mer couverte de petits thons; des fous, des i)aille-cn-queue , des fré- 
gates. 




Vue (lu cap Samana. 

Dimanche 20 janvier. — Encore un grand nombre de petits thons , de frégates , de damiers et 
d'autres oiseaux; air tépide, mer unie. 

Lundi 2/ janvier. • — L'air paraît plus froid. Colomb s'attendait en effet à le trouver de piu^^ en plus 
froid en avançant vers le nord, « et aussi, ajoute-t-il, à cause du resserrement du globe, qui augmente 
la longueur de la nuit. » 

Mardi 22 janvier. — Navigation au nord nord-est, au nord-est quart nord , à l'est nord-est. Les 
Indiens s'amusent à nager. De l'herbe, des paille-en-queue. 

Mercredi 23 janvier. — La Pinla restait souvent en arrière; son mât d'avant était mauvais. Colomb 
remarque que rien n'aurait empêché Martin-Alonzo Pinzon de s'en procurer un bon dans les Indes. 
Toujours de l'herbe et des paille-en-queue. 

Jeudi 24 janvier. — Onze lieues pendant la nuit, quatorze pendant le jour. 

Vendredi 25 janvier. — La provision de vivres était très-rèduite; on n'avait plus que du pain, du vin 
et des ajes des Indes. Les matelots prirent une tonina (') et un très-grand requin. 

Du samedi 26 janvier au mardi 5 février. — Rien de remarquable. Ce dernier jour on vit flotter sur 
la mer de petits hâtons. 

Mercredi 6 février. — Vieente-Yanez Pinzon prétendit qu'il laissait au nord l'ile de Flores et à l'est 
l'île de Madère; Uoldan dit qu'il laissait au nord nord-est l'île de Fayal ou Saint-Grégoire, et à l'est 
l'île de Porto. Beaucoup d'herbes. 

Jeudi 7 février et jours suivants. — L'herbe change de nature. 

Dimanche 10 février. — Les pilotes assurent être à 150 lieues plus près de la Castille que ne le 
croit l'amiral. 

Mardi 12 février. — Tempête. 

Mercredi 13 février. — Vents furieux, grosses vagues, éclairs venant du nord nord-est; peu ou pas 
de voiles ; une mer terrible. 

Jeudi 14 février. — La tempête ne fait que devenir plus furieuse ; les vagues, s' entre-choquant , 
menacent d'engloutir les caravelles; la violence des vents redouble encore. Pour échapper au péril, 
l'amiral fit courir la Nina ciCpoupe, où la portait le vent ; la Pinla fit de même ; mais on cessa bientôt 
de la voir, et elle ne répondit plus aux signaux. La nuit fut horrible. Colomb décida qu'un de ceux qui 
montaient la caravelle et que désignerait le sort ferait un pèlerinage d Sainte-Marie de Guadalnpe (-), 
avec un cierge de cinq livres. On assendjla donc autant de pois cliiches qu'il y avait de personnes sur le 
navire, et, après en avoir marqué un d'une croix, on les mêla dans un sac. Colomb mit le premier la main 
au sac, et il en tira le pois marqué de la croix; il promit solennellement d'accomplir le vœu. On tira 
au sort une deuxième fois pour un pèlerinage à Noire-Dame de Loretle, dans la Marche d'.Ancône; ce 
fut un matelot du port de Sainte-Marie, nommé Pedro de Villa, qui eut le pois marqué. Colomb s'cn- 
I 

(') Voy. la nule 1 de l.i p. 9C. 
(•) En Esp.ignc. 



i;j.i VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMP.. 

gagea à lui payer les frais de son voyage. Enfin, luie troisième fois, on demanda au sort de désigner 
un pèlerin qui irait passer une nuit à Sainte-Claire de Moguer, et qui y ferait dire une messe. Ce fut 
encore Colomb qui tira le pois chiche. 

L'amiral et tout l'équipage firent en outre le vœu d'aller tous ensemble, et en chemise, prier dans une 
église dédiée à Notre-Dame ('). Chacun, du reste, fit en son particulier quelque autre vœu. 

Mais la tempête ne s'apaisait point, et il semblait qu'il n'y eût plus d'espoir de salut. On n'avait plus 
de lest; pour tenir lieu de ce qui en manquait, l'amiral fit remplir d'eau de mer les tonneaux vide». 

Colomb avait bien des sujets d'être tourmenté : il songeait à ses deux fils (-) qu'il avait laissés à 
Cordoue, et qui seraient orphelins ; il pensait avec amertume que si les deux caravelles périssaient, la 
nouvelle des grandes découvertes qu'il avait faites ne parviendrait jamais en Espagne. Mais il retrou- 
vait de la confiance et de l'espoir en se rappelant combien Dieu lui avait donné de preuves de sa pro- 
tection et de sa miséricorde depuis son départ. Cependant, qui peut sonder les secrets de la volonté 
divine? Il écrivit sur un parchemin un récit rapide de ses découvertes, et la prière adressée à celui 
qui trouverait ce parchemin de le porter au roi et à la reine; puis, sans communiquer son projet à 
aucun de ceux qui l'entouraient, il enferma ce parchemin , bien entouré de toile cirée, dans une grosse 
barrique de bois qu'il fit jeter à la mer. 

A la fin de la nuit le ciel s'éclaircit à l'horizon, du côté de l'occident, et la mer commença à s'apaiser. 

Vendredi 15 février. — • Lorsque le soleil se leva, on aperçut la terre à l'est nord-est, à environ 
cinq lieues de distance. Colomb estima que l'on était près des îles Açores, tandis que, suivant les pilotes 
et les matelots, on devait être en face de la Castille. 

Samedi 16 février. — La terre qu'on avait vue la veille disparut, mais on en vit une autre à huit 
lieues. 

A l'heure du Salve, quelques marins dirent qu'ils voyaient une lumière du cùtc de l'île qu'on avait 
aperçue la veille. 

Pendant la nuit, l'amiral, qui depuis le mercredi n'avait pas dormi et qui soufi'rait beaucoup des 
jambes, prit un peu de repos. 

Dimanche 17 février. — Vers la nuit on arriva devant l'ile; mais l'obscurité était si épaisse qu'on ne 
put la reconnaître. 

Lundi 18 février — Cette île était Sainte-Marie, l'une des Açores. On aborda, et la nouvelle des 
découvertes qu'on venait de faire fut accueillie avec une grande apparence de joie par les habitants. 

Colomb se félicite de la justesse de son pointage; grâce au soin qu'il a eu de tenir secret le compte 
exact des distances, il est sûr de posséder seul la véritable connaissance de la route des Indes. 
' Mardi 19 février. — Le capitaine de l'ile, Juan de Castaneda, envoya trois honunes à l'amiral pour 
lui porter quelques provisions, entre autres des poules et du pain frais. Il le faisait avertir qu'il vien- 
drait à bord lui-même, le lendemain, avec les trois gens de l'équipage qui étaient descendus dans l'île, 
et qu'il gardait près de lui, disait-il, pour entendre d'eux le récit du voyage aux Indes. 

Colomb, empressé d'accomplir les vœux faits pendant la tempête, envoya la moitié de l'équipage à 
terre pour y aller, en chemise, prier à une église dédiée à Notre-Dame; lui-même se proposait d'y 
aller ensuite avec le reste de ses gens; mais pendant que les premiers étaient en prières à un ermitage 
que l'on ne pouvait apercevoir de la caravelle , ils furent attaqués et faits prisonniers par les insulaires 
armés, soit à pied , soit à cheval, et ayant en tête leur capitaine. Vers onfe heures du matin, l'amiral, 
mquiet de ne pas voir revenir ceux qu'il avait envoyés, leva l'ancre et approcha de terre. Alors vinrent 
dans la chaloupe le capitaine et beaucoup d'hommes armés. 

Quand la chaloupe fut près de la caravelle, le capitaine se leva et dit qu'avant de monter sur le navire 
il demandait que sa sûreté personnelle lui fLltgî\ranlie. Colomb lui répondit qu'il n'avait rien à craindre,- 
mais qu'il s'étonnait de ne voir avec lui aucun > y ses gens. Le capitaine n'osa pas venir à bord; c'était 
s'accuser lui-même : aussi Colomli lui adressa- 1-il de vifs reproches, en lui déclarant que, la Castille 

{') On se lapiicUe que Coloml) avait placé sous celle iiivocalion sa caravelle, qui était restée écliûuéc au port de la 
Nativité, 
f ) Diego Columb et Fernando Colomb. 



PKP.FIDIE DES HABITANTS Di- SAIXTF.-MAFUE. — AUTRE TEMPÊTE. 135 

n'étant pas en guerre avec le Portngal , on n'avait aucune raison de retenir des Espagnols de force; 
qu'il avait des lettres de recommandation du roi et de la reine de Castille pour tous les princes, sei- 
gneurs et hommes du monde; et il montra de loin ces lettres. 11 ajouta que, si l'on persistait à garder 
les Espagnols, il n'en irait pas moins à Séville, et que l'action indigne dont il se plaignait ne tarderait 
pas à être sévèrement punie. Le capitaine et plusieurs autres hommes armés répondirent qu'ils avaient 
agi par ordre du roi de Portugal, et qu'ils se souciaient peu des menaces qu'il leur faisait au nom du 
roi et de la reine de Castille. L'amiral, n'ayant pu ohtenir d'eirx une meilleure réponse, leur assura qu'il 
tirerait vengeance de cet odieux procédé. Le capitaine et ses gens retournèrent à terre. 

La caravelle alla mouiller dans le port, quoiqu'il fût mauvais; mais le vent et la mer ne permettaient 
pas de faire autrement. 

Mercredi 20 février. — On coupa les amarres de la caravelle; l'amiral se fit du lest avec de l'eau 
de mer, comme précédemment, et mit à la voile pour se rendre à l'île Saint-Michel. Le vent était 
violent, la mer très-houleuse; l'obscurité empêcha d'apercevoir aucune terre. Parmi les gens de la 
caravelle, il n'y en avait plus que trois qui connussent le service de mer. Il fallut rester toute la nuit 
en panne. 

Jeudi 21 février. — Quand le soleil fut levé, comme on n'aperçut pas l'île Saint-Michel, Colomh se 
détermina à retourner à Sainte-Marie, afin de reprendre, s'il était possible, ses gens, sa chaloupe, ses 
ancres et ses amarres. 

En conq)arant l'horrible temps qui le mettait en danger avec le beau calme dont il avait joui pendant 
ses découvertes, il se rappela que les théologiens et les savants avaient placé, avec raison, le paradis 
terrestre;! l'extrémité de l'Orient; et il Un était bien manifeste que c'était prés delà qu'il avait navigué. 

11 entra dans le port de Sainte-Marie. Un homme parut sur un rocher et agita son manteau; peu 
après la chaloupe arriva avec cinq matelots , un notaire et deux ecclésiastiques ; ils demandèrent s'ils 
pouvaient monter à bord avec sécurité, et, sur la réponse affirmative qu'on leur adressa, ils vinrent sur 
la caravelle. L'amiral leur fit bon accueil, et, parce qu'il était tard, il les invita à coucher à bord. 

Vendredi 22 février. — Les envoyés de l'île demandèrent à Colomb de leur montrer les actes con~ 
statant qu'il avait fait son voyage par autorisation du roi et de la reine de Castille. Quand il eut donné 
à lire la circulaire royale et les autres papiers qui établissaient ses titres et droits, ils se retirèrent, et 
la chaloupe ne larda pas à revenir avec les gens de l'équipage qui avaient été prisonniers. Ceux-ci 
dirent à l'amiral que si l'on avait réussi à s'emparer de lui, on les aurait certainement gardés tous en- 
semble dans l'île; mais n'ayant point réussi à le tromper, les habitants avaient compris qu'il n'y avait 
pour eux aucun avantage à persister dans leur mauvais dessein. 

Samedi 23 février. — Le tenq)s devint meilleur, la caravelle côtoya l'île afin de chercher du bois et 
des pierres pour lui servir de lest. On ne trouva un bon mouillage que le soir. 

Dimanche 2-i février. — On navigua vers la Castille. 

Lundi 25 février. — Un très-gros oiseau, ressemblant à un aigle, s'abattit sur la caravelle. 

Mardi 26 février. — Mer calme le matin; le soir, le temps fut moins favorable. 

Mercredi 27 février. — Vents contraires, mer agitée, navigation diflicile; on était à 125 lieues du 
cap Saint-Vincent, à 80 de l'île de .Madère, à lOG de l'île de Sainte-Marie. 

Jeudi 28 février et jours suivants. — On continua la navigation en louvoyant. 

Dimanche 3 mars. — Une horrible tempête rompit les voiles et mit la caravelle en nu très-grand 
péril. On tira au sort un pèlerinage en chemise à Notre-Dame de la Cinta à Huelva : ce fut Colomb que 
le sort désigna. Tous les gens de l'équipage firent aussi le vœu déjeuner le premier samedi qui suivrait 
l'arrivée en Espagne. 

On eut des signes certains que l'on approchait de (erre; mais la tourmente ne cessait pas. La nuit se 
passa dans les alarmes les plus vives ; le naufrage parai-^sail imminent. 

Lundi -i mars. — Au lever du jour, Colond) reconnut (|n'on était vis-à-vis la roche de Cinta, qui 
est près du lleuve de Lisbonne. 11 était impossible de jeter l'ancre dans le port de Cascaes, ville sUuéc 
à l'endiouchuro, à cause de la tempête. Les habitants restèrent assemblés sur le rivage, pendant toute 
la matinée, elliayés du danger, et priant pour la caravelle. 

La caravelle entra dans le fleuve; vers trois heures elle était près de [la>lolo. L'amiral écrivit au roi 



130 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

dePorliigal, qui était à neuf lieues de là, pour lui demander sa protection et rautorisation de se rendre 
à Lisbonne de peur que, dans un port désert, de mauvaises gens, le soupçonnant d'apporter une grande 
quantité d'or, ne tentassent contre lui et son équipage quelque \iolence. Dans sa lettre il se faisait 
cwinaître, annonçant qu'il venait non pas de Guinée, mais des Indes par l'ouest, et que le roi et la reine 
de Câstille lui avaient recommandé d'entrer en toute confiance, s'il était nécessaire , dans les ports du 
roi de Portugal. 

" Mardi 5 7nars. — Bartoloraé Diaz, patron d'un grand vaisseau du roi de Portugal mouillé à Ras- 
Iclo, et bien pourvu d'armes et d'artillerie, vint sommer l'amiral de le suivre pour répondre aux ques- 
tions du capitaine de ce vaisseau et aux facteurs du roi. Colomb déclara qu'il était amiral du roi et de 
la reine de Câstille, et qu'il n'avait point à se soumettre à de pareils interrogatoires. Le patron l'invita 
alors à envoyer le maître de la caravelle. Colomb répondit par un nouveau refus; mais, sor la demande 
du patron, il consentit à lui montrer les lettres du roi de Câstille. Le patron se retira; et ayant été 
rapporter au capitaine ce qui s'était passé, celui-ci, qui se nommait Alvaro Dama, vint aussitôt à bord 
de la Nina au son des trompettes, des fifres et des timbales, pour faire honneur à Colomb; il lui 
témoigna une grande considération, et le pria de lui demander tout ce qu'il désirerait. 

Mercredi et jeudi 6 et 7 mars. — La nouvelle d'un navire espagnol arrivant des Indes excita une 
curiosité universelle à Lisbonne; un nombre trés-considérable d'habitants vinrent voir Colomb et les 
Indiens : leurs exclamations, leurs gestes à la vue des Indiens et de Colomb, montraient que leur sur- 
prise était extrême. 

Vendredi 8 mars. — Le roi de Portugal envoya une lettre à Colomb pour l'inviter à venir le visiter. 
11 avait ordonné que l'on donnât à l'amiral tout ce qu'il demanderait, sans accepter aucun argent de lui. 
Colomb, quoiqu'il ne fût pas sans éprouver quelque défiance ('), résolut de se rendre à cette invitation. 

Samedi 9 mars. — Grande pluie tout le jour. Vers le soir, Colomb arriva, dans la vallée de Paraiso (-), 
à la résidence du roi. Il y fut reçu très-honorablement : le roi voulut qu'il demeurât assis devant lui. 
Il l'écouta avec attention , l'entretint avec affabilité; mais il fit observer qu'il lui semblait que, d'après 
un traité conclu entre lui et les rois de Câstille, les terres découvertes par Colomb lui appartenaient (^). 
Colomb répondit avec réserve qu'il ignorait quels étaient les termes de ce traité, qu'il n'avait fait 
qu'exécuter les ordres de ses souverains, et que, suivant leurs instructions, il n'avait été ni en Guinée, 
ni aux mines. Le roi lui assigna pour logement la demeure du plus grand seigneur qui se trouvât en ce 
lieu, le prieur del Clalo (*). 

Dimanche JO mars. ■ — Le roi eut une longue conversation avec Colomb sur son voyage; il lui 
témoigna beaucoup de considération et voulut qu'il fût toujours assis en sa présence. 

Lundi 11 mars. — Après dîner, Colomb prit congé du roi, qui le fit reconduire par tous les person- 
nages distingués de la cour. De cette résidence il se rendit au monastère de Saint-Antoine, près du 
village de Villafranca, afin de se présenter devant la reine, qui l'avait fait prier de venir la visiter. 11 
reçut d'elle l'accueil le plus gracieux. Il alla coucher à Llandra. 

Mardi i2 mars. — Un écuyer vint de la part du roi pour offrir à Colomb de l'accompagner et de le 
défrayer entièrement sur la route, s'il voulait retourner par terre en Câstille. 11 lui fit amener deux 



(') 11 ne pouvait pas oublier l'acte déloyal que Jean II avait commis à son égard. (Voy. plus haut.) 

(-) Valparaiso. 

(') Les prétentions du roi de Portugal se fondaient sur la liiille du pape Martin V, qui avait donné à la couronne de Por- 
tugal toutes les terres qu'elle découvrirait depuis le cap Bojador jusqu'aux Indes, et sur le traité de 1479, par lequel le roi 
et la reine de Câstille s'engageaient à respecter ces droits. 11 essaya de les faire prévaloir, et il y eut par suite de longues 
négociations entre lui et Ferdinand. Ce dernier se liâla de demander la sanction de son droit, sur les découvertes de Colomb, 
à Alexandre VI, qui était né à Valence, et sujet de la couronne d'Aragon. Ce fut alors qu'Alexandre VI rendit la fameuse 
bulle qui terminait les contestations des^eux puissances, en traçant une ligne idéale tirée du pôle nord au pôle sud, et pas- 
sant à 100 lieues .i l'ouest des Açorcs et des îles du cap Vert. Tous les pays découverts ou à découvrir à l'ouest de cette 
ligne étaient alloues à l'Espagne, tous les pays à l'est au Portugal. Les deux rois, d'un commun accord, et par un traité en 
date du "i mai 1494, reculèrent la ligne de démarcation de 370 lieues à l'ouest des îles du cap Vert. 

(') Des liistoriens espagnols et même porlugais ont prétendu que des courtisans avaient conseillé celte nuit à Jean II de 
faire assassiner Colomb. 



ARRIVEE A PALOS. — ENTHOUSIASME DE LA POPULATION. 137 

mules, l'une pour lui, l'autre pour son pilote, qui l'avait accompagné à la résidence royale; mais Co- 
lomb préféra se rendre en Espagne par mer. 

Mercredi 13 mars. — A huit heures du matin, la Nina mit à la voile. 

Vendredi 15 mars. — Vers midi, Colomb entra, par la barre de Salles, dans le port de Palos, d'où il 
était sorti le 3 août de l'année précédente. 



Ici se termine le journal dont nous venons de donner un extrait. 

Ce voyage célèbre avait duré un peu moins de sept mois et demi . A Palos, on n'espérait plus le retour 
des caravelles. C'était avec douleur et avec effroi que les familles de ce port avaient vu partir leurs parents 
pour cette expédition audacieuse. A peine s'étaient-ils éloignés, que la réflexion avait encore exagéré les 
craintes. L'Océan, que les Arabes appelaient la mer Ténébreuse ('), ne s'était jamais offert aux imagina- 
tions que comme un chaos, un abîme sans limites, rempli de monstres affreux. Mais dès qu'on fut assuré 
que la caravelle qui entrait, le 3 août, dans le port, était bien la Nina, et qu'elle était montée par 
Colomb; dés que le bruit se répandit que l'on avait vraiment découvert des terres inconnues à l'ouest, 
la population, prise d'un enthousiasme indicible, accourut sur le rivage : tous les travaux furent inter- 
rompus; et quand Colomb descendit de son navire, le mouvement spontané et unanime des habitants 
fut de l'accompagner en procession à l'église, pour y remercier avec lui la bonté divine qui avait permis 
d'accomplir un si grand miracle. 

Colomb apprit que la cour était à Barcelone, et sur-le-champ il écrivit à Ferdinand et à Isabelle pour 
leur apprendre son arrivée et demander leurs ordres. Presque aussitôt après il partit pour Séville. 

Le soir du 15 mars, la caravelle la Pinla fit aussi son entrée à Palos. Elle avait été jetée par la 
tempête dans la baie de Biscaye. Marlin-Alonzo Pinzon avait abordé à Bayonne, et s'était empressé 
d'écrire de ce lieu au roi et à la reine de manière, croit-on, à s'attribuer en grande partie l'honneur de la 
découverte. 11 leur demandait d'être autorisé à se rendre près d'eux. Il espérait arriver avant Colomb. 
Mais lorsqu'il vit que la Nina l'avait précédé à Palos, et lorsqu'il fut témoin de la réception que les 
habitants faisaient à l'amiral, il se sentit pris d'un profond découragement; il débarqua secrètement et 
attendit le départ de Colomb pour se retirer chez lui. Quelques jours après il reçut de la cour, au lieu 
d'une réponse favorable, une lettre de blâme au sujet de sa conduite avec Colomb. MunozetCharlevoix 
rapportent qu'il mourut peu de jours après (-). 

A Séville, Colomb trouva la lettre royale qui portait pour adresse : « A don Christophe Colomb, notre 
amiral sur la mer Océane, et vice-roi et gouverneur des îles découvertes dans les Indes. » Le roi et la 
reine l'attendaient à Barcelone : il partit sans retard. 

Sur la route, les populations accouraient de tous côtés pour le saluer de leurs acclamations. 

Quand il fut prés de Barcelone, il vit arriver à sa rencontre un cortège nombreux de seigneurs et de 
peuple. «Son entrée dans cette noble cité, dit un de ses biographes ('), a été comparée à l'un de ces 
triomphes que les Romains avaient coutume d'accorder à leurs généraux vainqueurs. Les Indiens ou- 
vraient la marche (*); ils étaient.peints de diverses couleurs, suivant la mode de leur pays, et parés des 
ornements d'or de leur nation. Après eux, on portait différentes sortes de perroquets vivants, des oiseaux 
et des animaux empaillés, d'espèces inconnues, et des plantes rares auxquelles on supposait des vertus 

(') Voy. Édrisi. 

(') Marlin-Alonzo Pinzon était un liommc doué de qualités supérieures ; il avait aidé puissamment Colomb de son argent 
cl de son influence avant leur départ. H avait partagi ses périls; il aurait eu droit à partager avec lui, dans une certaine 
mesure, les honneurs de la découverte. 11 se perdit lui-même par trop d'orgueil, d'ambilion personnelle, et pour n'avoir pas 
su comprendre le génie de Colomb. 

Son frère, Viccntc-Yancz, a rendu son nom célèbre par quel(|ues découvertes importantes. 

Quelques descendants de cette famille existent encore à lluelva, prés de Palos ; ils sont marins et onl peu d'aisance. 

(') Washington Irving. 

(*) Il y avait seulement six Indiens. Colomb en avait ramené dix, mais il en était mort un pendant lu traversée, et on en 
avait laissé trois malades à Palos. 

Ces six Indiens furent baptisés à Uarcelonc en présence du roi et de la nlne. Cinq d'enire eux accompagnèrent Colomb 
dans son second voyage; le prince Jean voulut garder prés de lui le sixième, qui ne tarda pas à mourir. 

18 



138 



VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 




Le Ti'iomplie de Colomb ('). — Dessin d'un manuscrit cojisci'ïé au paluis 

précieuses; on étalait aux regards du public des couronnes et des bracelets d'or qui pouvaient donner 
une haute idée de la richesse des régions nouvellement découvertes. Colomb arrivait ensuite, monté snr 
son cheval, et entouré d'une brillante cavalcade de jeunes Espagnols. La foule se pressait snr les places 



(') « Le dessin est enfermé dans Un encadrement de lO pouces de largeur environ sur 8 de hauteur. Au milieu de la com- 
position est le héros, assis sur un char dont les roues à palettes tournent dans une mer clapolcnse où des monstres, repré- 
sentant sans doute l'Kuvie et Vlgnorance dont il fut poursuivi, se montrent à peine ; à côté de Colomb, la Providence ; devant 



TRIOMPHE DE COLO.MB. 



139 




dutal de Gfno>, pi que l'on suppose avoir Hè fait par Colomb liii-môino. 



et dans les riios; les croisées et les balcons (Haient remplis de dames, et les toits nu^mes étaient couverts 
dt spectateurs. Le public ne pouvait se rassasier de contempler ces trophées d'un monde inconnu. » 
On conduisit Colomb dans une vaste salle où l'attendaient le roi et la reine, entourés des plus grands 



le char cl le Iraînanl, comme feraient des clicvaux marins, la Constance cl la Tojc'rance ; ilcniùie le cliai, el le poussant, la 
Religion chrétienne; en l'air, au-dessus de Colomb, la Victoire, rEspihanco cl la Renoninnîc. « (A. i.\\, France iiinii- 
/ioie, I. ll,p. 2G5.) 



140 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE QOLOMB. 

sei"-neiirs d'Espagne, et assis sous un riche ilais de brocart d'or ('). Au moment où Colomb entra, 

Ferdinand et Isabelle se levèrent, il se mit à genoux pour baiser leurs mains, mais ils s'empressèrent 



T\i$-ET7^pOl?ï 




Armoiries de Christophe Coiomlj. — D'après Ovicdo (-). 

de le relever, lui ordonnèrent de s'asseoir, et l'invitèrent à faire le récit de son voyage. Ses paroles exci- 
tèrent une émotion que le respect avait peine à contenir. Quand il eut terminé son discours, le roi, la 
reine, l'assemblée entière tombèrent à genoux, et toutes les voix, s'unissant ensemble, chantèrent un 
Te Dcnm. Tels étaient les transports de joie, d'espoir, de reconnaissance qui agitaient toutes les ànies, 
que las Casas, pour peimU'e ce qu'on éprouvait dans ce moment solennel, n'a trouvé que ces expressions : 
Il il semblait qu'ils eussent un avant-goùt des délices du paradis (^). » 



(') C'était au palais connu sous le nom de la Casa de la Depulacion, où les rois d'Aragon faisaient leur résidence quand 
ils venaient en Catalogne. 

Ce monument était de style gothique. 

On trouve une très-belle et très-fidèle description de cette solennité de la mi-avril 1493 dans l'ouvrage de M. Ferdinand 
Denis, intitulé : hmaël-ben-Kai^ar , ou la Découverte du nouveau monde (Paris 1829), t. 111, p. 1 et suiv. 

(') Il Un écusson avec un château d'or en champ de gueulles, ayant les portes et fenèties d'azur, et un lion de pourpre 
ou de couleur de raùre en champ d'argent, avec une couronne, lampassé et rampant, comme les rois de Castille et de Léon 
les portent; au-dessous, en la partie droite, une mer, en mémoire de la grande mer Océane; les eaux au naturel, perses et 
blanches ; et y est figurée la terre ferme des Indes , qui comprend la quasi-circonférence de ce quartier, laissant la supé- 
rieure partie ouverte; et entre les deux pointes plusieurs grandes et petites îles. Et tant cette leire que les iles doivent être 
fort vertes, garnies de palmes et autres arbres. En la partie senestre il y a cinq ancres d'or en champ d'azur pour enseigne 
de roffice et titre d'amiral perpétuel des Indes. » (Oviedo, liv. Il, chap. vil. ) 

{') On n'a découvert à Barcelone aucun document relatif à l'entrée triomphale de Christophe Colomb, ni à sa réception ofli- 



ARMOIRIES DE COLO.MB. — DEUXIÈME VOYAGE. 141 

Le roi confirma le traité qui avait aceonlé positivement à Colomb les titres d'amiral, vice-roi et' gou- 
verneur de tous les pays qu'il avait docouvertset qu'il découvrirait; de plus, il lui accorda des armoiries 
dans lesquelles les arnîes royales, le château et le lion^ d'Aragon étaient écartelés, avec un groupe d'îles, 
au milieu des (lots. La devise jointe à ces armes était : 

Por Castilla y por Léon 
Kuevo mundo liallo Colon. 

Les jours suivants, on vit souvent le roi se promener à cheval, ayant Colomb à son côté. 

Les plus sages esprits ne surent point se garantir, après ce premier voyage, des illusions les plus 
extraordinaires. Comme Colomb, on était persuadé que l'on avait découvert une extrémité de l'Asie 
jusque-là inconnue, une terre il'or, etsi supérieure en beauté au reste du monde, que l'on ne pouvait la 
comparer qu'au paradis terrestre, si toutefois ce n'était ce paradis même. Colomb disait avec une calme' 
et fiére conviction que les trésors de ces contrées lointaines étaient inépuisables et aussi faciles à trans- 
porter en Espagne que les produits les plus connus. Pour lui , il se proposait de consacrer, avant peu 
d'années, ses profits particuliers à la levée d'une armée qu'il mènerait à la conquête de Jérusalem. 

Colomb était alors arrivé au sommet de ce qu'il devait connaître de bonheur dans la vie ; il ne pou- 
vait pas être longtemps sans redescendre vers l'infortune. 



DEUXIEME VOYAGE DE CHRISTOPHE COLOMB. 

(25 septembre 1493. —11 juin 1496.) 

On décida que Colomb partirait dans le plus bref délai possible pour un nouveau voyage. 

Celte fois on lui donna le commandement d'une flotte de dix-sept navires, parmi lesquels étaient trois 
grands vaisseaux; les autres étaient des cavarelles de diverses grandeurs. II eut pour équipage les 
meilleurs pilotes de l'Espagne, des marins expérimentés, des ouvriers en tous genres. Un grand nombre 
de nobles voulurent faire partie de l'expédition, qui s'éleva à 1 200 lionnnes. On remplit les navires de 
provisions de toute nature : chevaux, bétail, graines, plantes, médicaments, objets d'échange, miroirs, 
grelots, verroteries, draps de couleur. Colomb fut investi du titre et de l'autorité de capitaine général 
de l'escadre ; ses pouvoirs étaient illimités. Le 8 mai, il prit congé du roi et de la reine. Le 25 septembre, 
ses dix-sept navires sortaient de la baie de Cadix, en présence d'un immense concours de spectateurs, 
tous pleins de la confiance et de l'espoir exagérés qui animaient les navigateurs. 

On possède deux récits de ce second voyage, écrits, l'un en latin par Pierre Martyr d'.\nghiera ('), 
contemporain de Colomb , et qui était en Espagne à l'époque de ces grands événements ; l'autre par 
Chanca, médecin de Séville, qui fit le voyage sur l'escadre de Colomb. «Ces deux récits ne se contre- 
disent point, » dit Navarette , qui a publié le second. Nous ofl'rons à nos lecteurs le premier, en nous 
servant de la naïve traduction faite en 1532, et qui est devenue extrêmement rare (*). 



Le roi et la reine ayant grande espérance que l'on pourrait enseigner aux peuples nouvQjnx J'Évan- 
gile et Jésus-Christ, et que grand profit en viendrait, firent disposer dix-sept navires pour la seconde navi- 

cicllc dans la Casa de la Dcpulacwn. Ccpcridanl ces fails ont eu pour tt'moiti oculaire Oviedo , alors itgé de quinze ans , 

p;igc de l'inrant don Juan, et qui rapporte que le roi Fcrdiiiniid était encore tout pdlc et tout défiguré de la blessure au cou 

i;. elui avait failc, quatre mois plus toi, l'assassin Cagnamarés. 
(') Né en 115.5, i Arona, sur le lac Majeur; mort i Grenade, en Espagne, vers 1526. (Voy. plus loin la Bibliographie.) 
(') Le volume que nous avons sous les yeux est un bel exemplaire trés-romplel qui fait partie de la réserve de la liihlio- 

Ihiquc impériale. 



142 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMR. 

gatiMi, et assembler mille et deux cents hommes de pied, bien armés, et bons forgeurs de toute artil- 
lerie (') et artisans d'autres métiers ; ils voulurent aussi qu'il y eût aucunes gens à cheval entre les gens 
d'armes de pied, auxquels baillèrent juments, brebis et autres plusieurs bêtes, tant mâles que femelles. 
Ils firent ajouter force blé, orge, poirées, fruits et semences, non-seulement pour les nourrir, mais 
aussi pour semer, conuiie vignes et autres telles plantes que les terres étranges n'ont pas. Enfin, ils leur 
baillèrent aussi toutes sortes d'instruments nécessaires à édifier une nouvelle cité. Et ainsi commença 
la seconde navigation de Christophe Colomb, environ le vingt-quatrième de septembre, l'an mil quatre 
cent quatre-vingt-treize (-). 

Et environ le premier d'octobre ils arrivèrent aux îles Fortnnées et abordèrent à la dernière trouvée, 
dite l'île de Fer ('), en laquelle n'y a nulle eau qui soit bonne pour boire, sinon celle distillée de la rosée 
'l'un seul arbre en une- fosse faite à la main, au plus haut côté de ladite île (*). De là, le troisième jour, ils 
mirent les voiles au vent en la grande mer Océane. 

Ils partirent donc le troisième jour d'octobre de l'île de Fer (^) , naviguant vingt et un jours devant 
que trouver aucune île, tendant à gauche, suivant l'aquilon plus que au premier voyage, et pour ce ils 
tombèrent aux îles des Canibales ou Caribes, desquels on a.vait seulement ouï parler pendant le premier 
voyage ("). 

La première île était toute couverte d'arbres sans plantes ou verdure, si bien qu'on ne pouvait y voir- 
la longueur d'une aune de terre nue ou pierreuse. Laquelle, pour ce que ils la trouvèrent le dimanche, 
ils l'appelèrent la Dominique. De là, sans s'y plus arrêter, parce qu'ils crurent qu'elle- était inhabitée, 
ils passèrent outre, estimant avoir bien fait pendant vingt et un jours huit cents et vingt lieues, tant avaient 
eu les vents d'aquilon à point à la poupe et au derrière de leurs navires. 

Après peu de temps, apparurent devant eux des îles dont les arbres exhalaient suaves et aromatiques 
odeurs par le tronc, les rameaux et les racines ('); mais ils ne virent ni hommes ni aucunes bêtes, 
sinon lézards d'une magnitude non cniïe (^), comme racontèrent ceux qui descendirent pour investiger 
cette île, qu'ils appelèrent Galanta (^). Adonc ils partirent du promontoire de cette île, que l'on voit 
d'assez loin ; et il leur sembla apercevoir, à une distance environ de sept lieues , un port de grande 
largeur à l'embouchure d'un fleuve de cette montagne. 

Et cette terre fut la première qu'ils trouvèrent habitée, depuis les îles Fortunées ('"). Quand ils furent 
arrivés auprès, ils reconnurent que c'était l'île des infâmes Canibales. Et cheminant par l'île, ils trou- 
vèrent vingt ou trente villages, ayant maisons toutes faites de bois , en forme ronde comme une boule, 
toutes autour d'une place qui était au milieu. Ces maisons ont le sommet fait en pointe, comme sont les 
tentes de guerre, couvertes de feuilles de palmier et semblables arbres arrimés ensemble en manière 



(') Voy., sur ce mot, la note 3 de la p. 9. 

(-) "On partit do Cadix le 25 septembre. » ( Relalion du docteur Clianca , de Siîville , qui fit ce second voyage en qualiti! 
de médecin de l'escadre, et aussi de notaire pour les Indes. ) 

(') Voy. p. i2. 

(*) C'est l'arbre saint on l'ai'bre qui pleure, décrit et figuré précédemment dans la relalion de Bétiiencoi'Rï, p. 43. 

(=) «La floUe mouilla à la Grande-Canarie , puis J l'ile Gomère, avant d'aller à l'ile de Fer. On partit de l'ilc de Fer le 
13 octobre. » (Clianca.) 

{") La traversée depuis les Canaries fut lieureuse, «excepté, dit Clianca, la veille de Saint-Simon , qu'il nous survint un 
accident qui nous mil en grand danger. » 

«Le 3 novembre, le dimanclic après la Toussaint, au lever du soleil, un pilote du vaisseau amiral s'écria : Bonne nou- 
velle! voici la terre!» Les pilotes comptaient qu'on avait fait 1100 lieues depuis Cadix. 

Ce dinianclie, en effet, on aperçut devant les navires une île couverte de montagnes, c'était la Dominique; et bientôt , à 
droite, une audsie, unie, mais très-boisée, c'était Marirjalanfe (Maric-Galande). 

Le même jour on vit quatre autres îles. 

Il semble que, dans sa description, Pierre Martyr confond la Dominique et Maric-Galande. 

La première nuit, une partie de la flotte mouilla dans un port de la Dominique, l'autre dans un port de Maiie-Galande. 

C) Quelques Espagnols ayant voulu goûter un de ces fruits (peut-être celui du manccnilier), éprouvèrent des douletirs si 
vives qu'ils semlilaient pris de rage, dit Chanca; leurs figures enflaient. 

Ci Voy. p. 109. 

(») Le vaisseau que montait l'amiral avait pour nom Marigalante. 

(">) Les Canaries. 



LA DOMINIQUE. — MARIE-GALANDE. — LA GUADELOUPE. u:} 

trés-sûre contre la pluie. Et par dedans ils tendent de travers des cordes de coton on de racines torse.- 
semblables à sparte, auxqnelles aussi pendent lits et loudiers de coton. 




Lils ou ffamacs des Indiens ('). — Ciprès Oviedo. 

Ce pays de sa nature produit le coton, et ainsi ils usent de ces lits de coton; et quand ils se veulent 
jouer et récréer, ils viennent tous sur cette place environnée de maisons qu'ils appellent boios. Sur cette 
grande place, les Espagnols virent deux rudes simulacres soutenus de deux grands serpents; lesquels 
cuidaient que ils les adorassent; mais depuis on apprit que non, et que ces serpents étaient mis là seu- 
lement pour beauté. Et s'ils adorent autre chose que le Dieu du ciel, on ne sait, parce qu'ils ont des 
simulacres faits de coton à la semblance des fantômes qu'on dit apparaître de nuit. 

Et quand ces gens virent les nôtres venir, soudainement tant hommes que fenniies abandonnèrent 
leurs maisons et s'enfuirent. Alors environ trente des autres Indiens qu'ils avaient pris ou pour manger 
ou pour servage, vinrent se réfugier prés des nôtres. Dans les maisons on vit toutes manières de usten- 
siles de terre, comme pots, écnelles, chaudrons, non point trop dissemblables des nôtres, et dans les 
cuisines des chairs d'hommes bouillies avec chairs de papegaux (-) et d'oisons. Quelques-unes étaient 
préparées en broche pour rôtir. Et en cherchant le profond desdiles maisons, on trouva partout des os 
de jambes et des bras humains soigneusement gardés pour faire les pointes de leurs flèches ou sagettes, 
parce qu'ils n'ont point de fer; et ils jettent tous les autres os quand on mange lesdiles chairs. 

On trouva pendue à une poutre la tête d'un jeune homme nouvellement tranchée , encore moite de 
sang. Puis, en cherchant diligemment par toute cette île, on trouva, outre le grand fleuve, sept antres 
fleuves. Et on appella cette île Guadelonppe, pour la semblance de la montagne de tiuadelouppe (^); les 
habitants l'appellent Carucuoria(*), et c'est la première habitation des Ganibales (en venant d'Europe). 

(') De semblables hamacs claiciit en usage dans toutes les iles. 

(•) Perroquets. 

(') Notre-Dame de la Guadeloupe, dans l'Eslramadure. 

(*) Il On arriva à la Guadeloupe du côli! d'une grande montagne qui semblait vouloir s'élever jusqu'au ciel, et au milieu 
de laquelle était un pic plus haut que tout le reste de la montagne, et duquel coulaient des sources d'eaux vives de divers 
cotés. A la dislance de trois lieuos , ces sources ressemblaient à un jet d'eau qui se préci[iilail de si haut qu'il semblait 
tomber du ciel, et qui paraissait aussi gros qu'un bœuf. » (Chanca.) 

Il y avait trois iles (des Caraïbes) : l'une nommée Turiujuiera (la Guadeloupe); l'autre, que nous vîmes la première, 
appelée Ct\irii (Marie-Galande?), et la troisième Aijaij (Sainte-Croix). 

Les Caraïbes se distinguaient de leurs prisonniers en ce qu'ils portaient à chaque jambe deux amicaux tissus de coton, 
l'un au genou, l'autre près de la cheville, et ces anneaux, étant très-serrés, leur faisaient d'ilnormes mollets. 



iU VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

Nos gens emportèrent de cette île sept papegaux plus grands que faisans et dissemblables aux autres, 
car ils ont le ventre et le dos colorés de pourpre, les ailes de diverses couleurs, plumes jaunes mêlées 






Volcan de la Guadeloupe ; éruplion d'eau. 
-.- , voie de Taujas ; — - ^ , pilon Doloraieu ; — ^-,- ,1e grand pic. 

avec pourpre, plumes sur le col et épaules pendantes comme les chapons à nous. Et sont les papegaux 
aussi abondants à eux en leurs bois, comme à nous les passereaux, étourneaux et autres semblables 
oiseaux. Ils les nourrissent et puis les mangent. 

Les nôtres donnèrent différentes choses aux femmes captives, lesquelles, comme à refuge, étaient 
venues à eux, afin qu'elles allassent où elles savaient que les Caraïbes étaient cachés, et qu'elles fissent 
effort pour les amener, en leur faisant espérer d'autres dons. Ces femmes donc partirent, et pendant la 
nuit elles demeurèrent avec les Caraïbes, et le lendemain matin elles en ramenèrent plusieurs, sur espé- 
rance de dons; mais ces hommes, quand eurent vu les nôtres, tous émus de terreur ou de conscience 
de leurs méfaits, regardant l'un l'autre soudainement, s'assemblèrent, et très-légèrement, comme une 
volée d'oiseaux, s'enfuirent aux vallées des bois. Les nôtres donc, n'ayant point réussi à prendre des 
Canibales, se retirèrent aux navires et brisèrent les canots des Indiens, puis partirent de l'île de Gua- 
delouppe, environ le huitième de novembre (') , pour aller visiter leurs compagnons , qu'ils avaient dé- 
laissés en l'île Espagnole, l'année de devant, passant plusieurs autres îles à dextre et à senestre. 

Et, du côté du septentrion, ils en virent une grande, que ceux qui avaient été délivrés des Canibales 
leur dirent être l'île appelée Madanino, habitée seulement de femmes (-). Elles ont grandes fosses de 



(') n On partit de la Guadeloupe le 10 novembre, iin dimanche. » ( Navarelte. 
(•} Voy. la relalion du premier voyage, mercredi 16 janvier. 



UNE REINE DES CARAlliES. — COMBAT. 145 

terre où elles se cachent, si l'on vient à entrer dans l'iie, et si on les i>oiirsuit, elles se iléfentlent avec 
leurs sagettes, desquelles sont trés-industrieuses et certaines. 

Mais le vent soufflant d'aquilon empêcha les navires d'aller à ladite île. Et environ dix lieues devant 
Madanino, est une autre île nommée Vecte par les habitants ; elle est abondante en peuple et en tous 
biens nécessaires à vivre, et les navires passèrent auprès. Et comme elle esl environnée de haules 
montagnes, on l'appela l'ile de Mont-Serrat ('). On comprit par les signes et les paroles de ces Indiens 
à bord que les Canibalcs vont bien jusqu'à 250 lieues pour chasser les hommes et les manger. 

Le jour ensuivant, on vit une île ronde, que l'amiral appela l'île Sainte-Marie Rotonde; puis, le jour 
suivant, on en vit semblablement une autre, qu'il appela l'île de Saint-Martin; et après, une autre ten- 
dant de orient en occident. Les Indiens assurent que ces îles étaient fort belles et fertiles (-). La der- 
nière est la plus grande; elle est nommée des habitants Ayay, et elle fut appelée par Colomb l'ile de 
Sainte-Croix; là on jeta l'ancre pour prendre eau. 

L'amiral commanda que trente hommes de son navire descendissent eu terre pour explorer l'île; et 
ces hommes étant descendus à la rive Irnuvèrent quatre chiens et autant d'hommes jeunes et femmes 
au rivage, venant au-devant d'eux, tendant les bras comme suppliants et demandant aide et délivrance 
delà gent cruelle. Les Canibales, voyant cela, tout ainsi que dans -l'île de Guadelouppe, fuyanl, se 
retirèrent tous aux forêts. Et nos gens demeurèrent deux jours en l'île pour la visiter. 

Pendant ce temps, ceux qui étaient demeurés au navire virent venir de loin un canot, ayant huit 
hommes et autant de femmes ; nos gens leur tirent signe ; ujais eux approchant, tant hommes que feinmes, 
comnjencèrent à transpercer très-légèrement et très-cruellement de leurs sagettes les noires avant 
qu'ils eussent eu le loisir de se couvrir de leurs boucliers, en telle manière ipi'un Espagnol fut tué d'un 
trait d'une femme, et celle même d'une autre sagette en transperça un autre ('■). 

Ces sauvages avaient des sagettes envenimées, contenant le venin au fer; parmi eux était une femme 
à laquelle obéissaient tous les autres et s'inclinaient devant elle. Et c'était, comme on pouvait apercevoir 
par conjecture, une reine, ayant un (ils de cruel regard, robuste, de face de lion, qui la suivait. 

Les nôtres donc, estimant qu'il Villait mieux combattre main à main, que d'attendre plus grands 
maux en bataillant ainsi de loin, avancèrent tellement leur navire à force d'avirons, et par si grande 
I violence le hrent courir, que la queue d'icelui, de roideur qu'il allait, cnfondra le canot des autres au 
! fond. 

Mais ces Indiens, très-bons nageurs, sans se mouvoir plus lentement ni plus fort, ne cessèrent de 
jeter force sagettes contre les nôtres, tant hommes que feumies. Et ils tirent tant qu'ils parvinrent, en 
nageant, aune roche couverte d'eau, sur la(|uelle ils montèrent et bataillèrent encore virilement. Néan- 
moins ils furent finalement pris et l'un d'eux fut occis, et le fils de la reine percé en deux endroits; et 
furent emmenés en le navire de l'amiral, où ils ne montrèrent pas moins de férocité ni d'atrocité de face 
que si c'eussent été lions de Libye, quand ils se sentent pris dans des filets. Et ils étaient tels fjiie nul ne 
les eût pu bonnement regarder sans que d'horreur le cujur et les entrailles ne Un eussent tressailH, tant 
leur regard était hideux, terrible et infernal. 

Et ainsi naviguèrent nos gens de plus en plu.>, environ loin cent cinquante lienes, tant que ils en- 
trèrent dans une grande mer pleine de innumérables îles, merveilleusement dill'érentes l'une de l'autre. 
Les unes étaient pleines d'arbres, les autres pleines d'herbes plaisantes, les autres sèches, stériles et 
pierreuses; quelques-unes avaient des montagnes très-hautes et rochers de pierre, les unes de coulein- 
de pourpre, les autres de violet et les autres très- blanches. Aussi estimait-on qu'elles étaient pleines 
de métaux et pierres précieuses. Mais, à cause de la mer tumultueuse et par crainte de briser leurs 
navires auxdits rochers, les Espagnols les laissèrent pour une autre fois, poursuivant toujours leur che- 
min, et ils appelèrent cette assemblée d'îles Archipelaijiis (*). 

Eux partis de là, environ mi-chemin trouvèrent une autre île, laquelle ils appelèrent île Saint-Jean, 

(') L"ile de Monserra. 

(') Entre autres Santa-Mana la Anltgua. 

(') D'après Navarelle, ce sérail à l'ile Sainl-Marlm ([u'on se serait arrêté, et que se serait passée celte scène. 
(*) Colomb appela cet archipel les Onze mille Vieiycs, et donna à la plus grande le nom de Sainle-Uisitle. 

19 



146 VOYAGEURS MODERNES. — CIIRISTOPIIK COI.OMD. 

dont ceux qu'ils avaient délivres des Caniliales se disaient être ('). Elle est labourée et peuplée, ayant 
iorce bois et forêts, et bons ports et entrées. Cette île est très-infestée des Canibales, avec lesquels 




Crâne d'un Caraïbe adulle de Pile Saint- Vincent. — D'après Call {-), 



CrSne d'Européen. 



toujours ont perpétuelles haines. Ces peuples n'ont nuls navires pour passer aux terres des Canibales; 
et quand les Canibales les viennent assaillir, souventefois l'issue de la bataille est incertaine; et s'il ad- 
vient qu'ils soient victorieux, ils rendent aux Canibales autant pour autant : ils les mettent par pièces, 
les rôtissent, et furieusement les déchirent aux dents, et les dévorent. 

On entendait tontes ces choses par le moyen des interprètes indiens , lesquels la première fois on 
avait emmenés en Espagne. Quelques gens de l'équipage , pour faire provision d'eau , descendirent en 
terre, et trouvèrent douze maisons vnlgaires, sans habitants, entre lesquelles était une très-grande et 
belle, et ils ne savaient si en ce temps les habitants s'étaient retirés aux montagnes, pour la chaleur, ou 
pour la crainte des Canibales. 

Toute cette île n'a qu'un roi, auquel obéissent tous les habitants en merveilleuse révérence. 

Les nôtres ensuite partant, firent environ 50 lieues, suivant la côte méridionale de cette ile. Et cette 
nuit deux femmes et un adolescent, de ceux qu'ils avaient délivrés des Canibales, saillirent en la mer, 
et, en nageant, se retirèrent en leur île. 

Toutefois nos gens, retenant les autres, vinrent en l'île Espagnole ("), que moult désiraient. Cette île 
est distante de la première île des Canibales environ 50 lieues. 

Au commencement de l'Espagnole il y a une région appelée Xaniana (*), où on avait pris, au premier 
voyage, dix hommes indiens, desquels seulement trois vivaient, et les autres sept étaient morts pour 
l'air et mutation des viandes. Et de ces trois, l'amiral en fit délier un pour envoyer devant, quand ils 
vinrent à la côte de Xaraana. Et cependant les deux autres de nuit se jetèrent en l'eau, et, nageant, 



(') L'ile Sainl-Jean-Baplisle, suivant le nom que lui donna Colomb. C'est Porlo-Rico. Les indigènes l'appelaient Buri- 
quen, dit Chanca. La flotte resta dcyx jours dans un des ports de cette ile, au golfe Mayaguës. 

{-} Voy. YAnatomie et Physiologie du nyslémc nerveux en général, et du cerveau en particulier, etc., par 
F.-J. Gall; Paris, 1819. Les Caraïbes aplatissaient le front et l'occiput de leurs enfants nouveau-ne's. 

«La taille des hommes (Canibales) est pour l'ordinaire au-dessus de la médiocre; ils sont tous bien faits et bien propor- 
tionnés ; les traits du visage sont assez agréables ; il n'y a que le front qui paraît un peu extraordinaire, parce qu il est fort 
plat et comme enfoncé. Ils ont tous les yeux noirs et assez petits. 

» Les femmes sont plus petites que les hommes, assez bien faites et grasses; elles ont les yeux et les cheveux noirs, le 
tour du visage rond, la bouche petite, les dents fort blanches, l'air plus gai, plus ouvert et plus riant que les hommes ; avec 
lo«t cela elles sont fort réservées et fort modestes. Elles sont rocouiées ou peintes de rouge, comme les hommes, mais sim- 
plement, et sans moustaches ni lignes noires. Leurs cheveux sont attaches derrière la tète avec un cordon de colon ; leur 
nudité est couverte d'un morceau de toile de colon ouvragé et brodé avec de petits grains de rassade de différentes couleurs, 
garni par le bas d'une frange de rassade d'environ trois pouces de hauteur. » ( Labat, Nouveau voyage aux- îles d'Amé- 
rique, t. Il, p. 74.) 

(=) Entre l'ile Saint-Jean et l'Espagnole (Saint-Domingue) on rencontre une petite île, la Mona y Monito. 

{*) «Comme celte île est grande, elle est divisée en provinces qui portent des noms différents. On appelle cette partie où 
nous arrivâmes en premier lieu Hayti ; la province qui la louche s'appelle Xamam, et l'autre Bohiv. » ( Chanca. ) 



TRISTE DECOUVERTE. — FLEUVES ROULANT DE L'OR. 147 

s'enfuirent. L'amiral ne s'en chagrina giières, estimant avoir assez d'interprètes de ceux qu'il avait 
laissés en l'île, et qu'il espérait y retrouver (')! 

Les Espagnols, ayant avancé plus avant, virent un canot long de plusieurs rames venir au-devant d'eux, 
en lequel était le frère du roi Guaccanarel (-), auquel l'amiral, par grand accord et amitié, avait recom- 
mandé ses hommes. 

Cet Indien, arrivé à nous, présenta deux images d'or pour don à l'amiral, au nom de son frère, et 
lui annonça en son langage la mort de ses gens qu'il avait là laissés. Mais pource qu'ils n'avaient inter- 
prêtes, nos gens ne l'entendirent point. 

Mais quand ils vinrent au château fait de h9is, et maisons, fossés et murailles, lesquelles on avait 
faites , ils trouvèrent tout mis en cendres, et n'y avait plus pas un (') ; laquelle chose trouhla fort l'ami- 
ral et ses compagnons , estimant toutefois quelqu'un des siens encore vivre. 

Lors déchargèrent toute leur artillerie ensemble comme un grand tonnerre, afin que aucun de leurs 
compatriotes, si d'advenlure, craignant le péril des habitants, fussent cachés en quelque bois on ta- 
nières de botes, entendissent leur venue. Mais ce hil fait pour néant, car n'y avait plus pas un en 
vie (*). 

Ensuite l'amiral envoya des messagers devers le roi Guaccanarel, lesquels, tant qu'ils purent con- 
cevoir, rapportèrent qu'il y avait plusieurs rois plus grands que ledit Guaccanarel, et de plus grande 
puissance qu'il n'était. Deux de ces rois principalement (^), émus de la renommée de nouvelle gent, 
avaient assemblé grande multitude, selon leur manière de hiire, et avaient tué tous les nôtres vaincus en 
bataille, et avaient brillé leur fort et leurs maisons, en somme tous leurs ustensiles de ménage. Le roi 
Guaccanarel avait été en cette bataille grièvement navré d'une sagette, pource qu'il voulait aider aux 
nôtres, montrant encore sa jambe blessée, laquelle était liée d'une bande de coton; et pour ce n'avait 
pu aller à l'amiral, laquelle chose il désirait fort. 

Mais on supposa qu'il était faux ipi'il y eût plusieurs rois et plus puissants que Guaccanarel en l'ile 
Espagnole. 

Et certes les habitants de ladite île Espagnole seraient heureux s'ils étaient instruits en la religion 
de Christ {"); car ils vivent sans poiils, sans mesure, sans mortifère pécune, sans lois, sans juges, sans 
calomniateurs, sans livres, contents de la loi de nature, et sans avoir soin du temps à venir. 

Toutefois cette gent est touchée d'ambition de dominer, et c'est pourquoi ils ont guerre les uns contre 
les aut(^s. 

Or, pour retourner à notre propos , celui qui avait été envoyé au roi récita que , la bande ôtée , il 
n'avait vu'ni plaie, ni cicatrice de plaie à la jambe; mais qu'il trouva ledit roi feignant le malade, gisant 
au lit en sa chambre, où étaient sept lits entour de sa couche ('); ce qui lui fit soupçonner que les nôtres 
avaient été occis par son conseil. 

Toutefois l'ambassadeur dissimula la chose , et lit pacte avec le roi que , le lendemain , il viendrait 
visiter l'amiral aux navires. 

Guaccanarel vint donc aux navires ainsi ([u'il avait promis, et salua les nôtres, et aux principaux 
donna dons. Puis après il jeta son œ\\ sur les femmes délivrées des Canibales, et principalement sur 
une, laquelle les nôtres appelaient Catherine. Et, avec les yeux riants, parla à elle doucement; puis civi- 
lement et courtoisement il prit congé de l'amiral , après avoir vu par admiration les chevaux et autres 
choses qu'il n'était pas accoutumé de voir. 

Quelques-uns des nôtres donnèrent conseil à l'amiial de retenir ledit Guaccanarel afin de le punir si, 
par son conseil, les nôtres eussent été occis. Mais l'amiral ne fut pas d'avis d'irriter les cceiirs des linbi- 
lanls de l'île. Le jour ensuivant son frère vint aux navires, lequel, au nom de Guaccanarel ou en sim 

i') L'amiral al)Oida à l'ilc Espagnole le vcnili-edi ti novembre. 

(') Guacamari, Cuacanagari. ( Voy. p. 126ctsuiv.) 

(') Voy. sur celle forteresse, p. 128. 

(') L'anjiral arriva le mercredi 27 novembre, pendant la nuit, ri l'eiilrée A» port de la Nalivilé. 

C) Cuacanagari nommait ces deux chefs Conabo el Mayrcni. 

(•; Il faudrait ajouter, pour comiiléler le sens : « C'esl la seule chose (pu manque à leur hoiihcur, rar iU vivoiil, ilc. » 

(') Voy. le hamac, p. U3, 



148 VOYAGEURS :\IODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

nom , trouva manière de séduire les femmes captives. Car la nuit séquente Catherine , subornée par les 
promesses des frères du roi, pour avoir liberté pour soi et pour les sept autres femmes, si elle pouvait, 
se conliant en la force de leurs bras, se jetèrent en la mer, et passèrent trois milliaires, nageant environ 
trois milles, la mer étant assez inquiétée et tumultueuse. 

Les nôtres, avec les plus légers navires les ensuivirent, se dirigeant d'après la même lumière qui les 
conduisait étant au rivage, et ils en atteignirent trois; mais ils pensèrent que Catherine et les quatre 
autres étaient parvenues à Guaccanarcl. Car quand le jour fut venu, les messagers envoyés par l'amiral 
trouvèrent que Guaccauarel avec les fenniics avaient fui et que tous les ustensiles avaient été enlevés, 
ce qui leur augmenta la suspicion que Guaccauarel avait été consentant de la mort de leurs compagnons. 

Alors Melchior ('), qui avait été envoyé premier ambassadeur, prit trois cents hommes et les mena 
avec lui pour les chercher. Ils vinrent d'aventure es bouches d'un grand fleuve, ayant beau port, assez 
grand pour entrer de front trois navires de charge , en sûreté de vents , ayant couteaux d'un cùté et 
d'autre, et appelèrent ce port le port Royal (-). Au milieu duquel il y a un promontoire plein d'arbres, 
de papegaux et d'autres plusieurs beaux oiseaux chantant à plaisir et nidifiant. 

Et quand les nôtres cherchaient la terre entre ces deux fleuves, ils voient une maison haute de loin, 
i^ laquelle ils vont, ayant suspicion que Guaccauarel était là retiré. Et en allant, un homme leur' vint 
au-devant, ayant le front renfroncé et les sourcils élevés, et accompagné de cent hommes tout armés 
de arcs, sagettes et pieux aiguisés, comme menaçant et se disant ta'tnos, c'est-à-dire nobles, et non 
Canibales. 

Et dès que les nôtres leur eurent donné signe de paix, ils ôtèrent incontinent les armes et leur féro- 
cité ; et quand chacun eut pris une sonnette de laiton, tantôt firent si ferme alliance et amitié avec eux, 
que présentement ils descendirent de leurs hauts rochers en leurs naves par le fleuve , apportant dons 
pour donner aux nôtres. 

La maison dont nous avons parlé est ronde et de figure sphérique, et ils trouvèrent, en la mesurant 
de circonférence à circonférence, qu'elle avait 3-2 grands pas de diamètre, environnée d'autres popu- 
laires maisons, et qu'elle était voûtée de voûtes faites de roseaux de diverses couleurs entrelacés par 
artifice admirable. 

Ces gens, interrogés sur Guaccanarel, dirent que cette région n'était pas à lui, mais au seigneur qui 
commandait en ce lieu, et qu'ils avaient bien entendu que Guaccanarel, de la plaine près des rivages, 
s'était retiré aux montagnes. Et ainsi fait accord d'amitié avec eux, nos gens retournèrent aux autres 
navires, et là racontèrent à l'amiral ce qu'ils avaient trouvé. 

.\donc l'amiral envoya autres centeniers pour explorer encore cette île en divers lieux , sous la con- 
duite d'Hûiedan (^) et Corvalan, deux nobles jeunes hommes et vaillants, dont chacun avait sa centurie, 
c'est-à-dire cent hommes pour soi (*). 

Eux partis de là, l'un trouva quatre fleuves descendant des montagnes et portant or en leurs arènes, 
et l'autre, d'une autre part, trois; tellement que, eux présents, les paysans du lieu qui les accompa- 
gnaient cueillaient l'or auxdits fleuves en cette manière. Premièrement ils faisaient une fosse dedans le 
sable et arène dudit fleuve, profonde jusqu'au coude, et du bas de la fosse, de la main senestre appor- 
taient or mêlé avec sable; après, industrieusenient la purgeaient de la main dextre, et, tout purgés, 
mettaient les grains aux mains des nôtres. 

Et Colomb même en a apporté un roc rude(''), en la semblance d'une pierre, pesant 9 onces, trouvé 
par Hoiedan. Contents donc de ces signes, ils retournèrent à l'amiral et lui contèrent ce qu'ils avaient 
trouvé. Aussi était bruit qu'il y avait un roi des montagnes dont descend l'or es fleuves, lequel appellent 
les habitants Cannaboa, c'est-à-dire seigneur de la maison d'or; car ce mot boa signifie maison, et cainii 

(') Mckliior Maldonado, un des capilaines. 

(') Le port del Fin ou Bahiaja, suivant NavareUe. 

(=) Alonzo de Ojeda était un cavalier noble et intrépide, qui fut lui-même plus tard chef d'une expédition indépendante et 
hostile à Colomb. Washington Irving raconte à son sujet une anecdote amusante (Histoire de Christophe Colomb, liv. V, 
(liap. IX). 

(') Ce départ pour les mines de Cibao eut lieu dans le mois de janvier 149i. 

(°) Une pépite. 



FONDATION D'UNE CITE. 



PRODUCTIONS DE SAINT-DOMINGUE. 



U9 



or, et cacic roi. Et en nulles antres eaux se trouvent poissons meilleurs, ni plus savoureu.x, ni moins 
nuisants que en ces fleuves; et ils disent tontes les eaux de ces fleuves être très-salubres. 

La condition de cette île est que au mois de décembre les oiseaux font leurs nids et petits, et il y fait 
assez chaud. Le chariot dn pôle se cache tout sous le pôle arctique en cette région-là. L'amiral Colomb 










UïCurs d'or diins Hle Espagnole ( Saint-Domingue) — D'apris Oviedo ('). 

clierchant lieu pour édifier une cité, en élut un élevé (-), près d'un port, auquel, en peu de jours éleva 
aucunes maisons et un oratoire auquel, le jour de l'Epiphanie, treize prêtres firent la fête de l'apparition 
rie Notre-Seigneur, démontrée aux sages d'Orient, et en une partie du monde tant étrange et hors de 
religion firent solennité et service de Bien. 

Puis après il se disposa d'envoyer des nouvelles au roi et à la reine, selon le temps de la promesse (^). 
Et furent envoyés aux apothicaires et vendeurs d'épiceries toutes manières de grains de ce pays , où 
étaient comme écorces et moelles d'arbres ressemblant à cinnamonie; pourquoi on put connaître quels 
fruits et semences porte cette région. 

Car les grains, écorce, moelle et petites bêtes qui en tombent, touchés à la lèvre, sont très-chauds; 
ils semblent âpres et amers, tellement que si on les tient longuement en la bouche, ils poignent la langue 
ftprement; mais tantôt après, si on boit de l'eau, cette àpreté est ôtée. 

Ils envoyèrent aussi des grains de froment, blancs et noirs, de quoi les Indiens font le pain, ensemble, 
du bois qu'ils appellent aloès, lequel quand on le coupe rend une l'ort bonne odeur, avec plusieurs autres 
telles choses, lesquelles présentement sont passées sous silence pour plus de brièveté. 

L'Ile Espagnole (que l'amiral estimait être l'île d'Ophir, de laquelle est parlé au tiers livre des Rois) 
s'étend en largeur 5 degrés; car en aucDne autre part la latitude et élévation dn pèle arctique n'est de 
22 degrés, et au côté de septentrion de 27 degrés. Sa longueur du côté d'orient à celui de l'occident 
est de 780 milliaircs, qui sont lieues d'Espagne, 4 milliaires pour lieue, 195, et de France 190; mais 
de la longitude jusques aux Gades, ils ne sont pas encore certains (*). 



(') « En plusieurs endroits de celle ile Espagnole l'on trouve de l'or, tant aux montagnes qu'aux fleuves, comme en celui 
deCibao.cn celui du Cotuy, et aux vieilles ruines cl autre part...» (Histoire nuturelle des Indes, liv. VI.) — Oviedo donne 
ensuite une description étendue de la manière d'extraire et de laver l'or. 

(•) On éleva, dit Clianca, sur le rivage d'une des rivières (près d'un excellent port, a 10 lieues à l'est de Monte-Cristi), 
une ville nommée Maria (Isabelle). 

(•) Douze bâUmenls partirent du port de la Nativité, le 2 février •IWi, pour porter ces nouvelles au roi et :\ la reine 
d'Espagne. 

(') Siinl-Domingue ou Haïti est située au sud-est de Cidia, et à l'est de la Jamaïque, par 10° 45', 20° laliUide minl, cl 
70° 45', 76° 53' longitude ouest. Sa longueur est de CGC kdomèlres, et sa largeur de 2C0. 



150 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

La l'orme de l'ile est en la façon d'une feuille de châtaignier. Et l'amircd propose de fonder une maison 
sur le coupeau d'une montagne étant vers le côté de septentrion , pource qu'en ce lieu est adjointe une 
montagne éminente, trés-convênable à tirer pierres pour édifier et avoir la chaux. 

Et au pied de la montagne est terre plaine, qui s'étend en grand espace, en aucune part, avant 
GO milles de longueur, et de largeur 12 milles, en aucune part plus ou moins; au plus large elle en a 
20, et au plus étroit 7. 

Et par cette plaine passent plusieurs fleuves salubrcs, dont le plus grand est navigable, tombant à 
demi-stade dn port, auquel la cité est jointe. Et en cestui port, en la vallée d'icelui est si grande uberté 
et aménité de toutes choses, qu'à peine le saurait-on dire. 

En la rive de ce fleuve on peut clore jardins propres à semer toutes manières de poirées , de raves, 
laitues, chou.x, bourraches et autres choses semblables. Et du jour qu'ils ont semé, ils le recueillent 
mitr coutumièrement le seizième jour ; et les melons, courges, pompons et semblables, au trentième jour, 
et disent que jamais ils n'en mangèrent de meilleurs. 

Et ces jardinages en tout temps sont frais; les racines de canne de sucre dedans quinze jours ont 
jeté cannes d'une coudre de haut, mais le jus ne s'épaissit point. Et du sarment de vigne planté on 
mange grappes très-saines le second an. Outre, un rustique des champs sema un petit de blé au com- 
mencement de février, et apporta une poignée d'épis au commencement d'avril, qui leur fut chose de 
grande admiration. Brief, en cette île, toutes semences et fruits fructifient deux fois l'an. 

Pendant ce temps, l'amiral envoya encore trente hommes pour visiter une région qui s'appelle 
Cipang; ('). Cette région est montueuse, pleine de rochers au dos du milieu de l'île, en laquelle les habi- 
tants mouraient par signes avoir abondance d'oi\ 

Et les messagers retournés contaient merveilles des richesses d'icelle. De ces montagnes descendent 
quatre grands fleuves, lesquels, par un merveilleux art de nature, divisent quasi toute l'île en quatre 
parties égales. L'un, appelé des habitants Jiinvc, va tout droit .à l'occident; l'autre, appelé Altihmiic,' 
va à l'opposite; le tiers, dit Jacheri, va vers le septentrion; et le quart, Naiba, va au midi. 

Après que l'amiral eut ouï ces nouvelles, que la cité était jà fossoyée, et ayant boulevards assez pour 
la défense des siens en son absence, il prit au mois de mars, avec les hommes à cheval, environ cinq 
cents hommes de pied, pour aller en personne à la dessusdite région portant or. 

Tendant droit vers le midi, il passa un lleuve et la plaine, puis encore passa la montagne, et vint à 
l'autre plaine. Et alors descendit en une vallée par laquelle passe un fleuve plus grand que le premier, 
et là fit passer toute son armée. Laquelle vallée surmontée, qui n'était pas moindre que la première, il 
descendit encore en une autre vallée qui est le commencement de Cipangi, par laquelle tant fleuves que 
vaisseaux descendent de toutes parte des coteaux aux arènes, esquelstousse trouve or à foison. 

Et l'amiral, entré en région portant oi', proposa de faire une tour sur un haut coteau de la rive d'un 
grand fleuve, pour connaître sûrement peu à peu les secrets de dedans la région. Et celle faite, appe- 
lèrent la tour de Saint-Thomas. Et quand il édifiait ladite tour, les habitants, de jour en jour, venaient 
à lui, désirant avoir sonnettes et autres telles choses des nôtres. 

Et l'amiral ordonna de donner ce qu'ils demanderaient, mais qu'ils apportassent de l'or. El ieeux , à 
ces promesses, couraient tantôt à la prochaine rivière et en petit de temps retournaient les mains char- 
gées d'or. 

Lors un ancien des habitants vint et apporta deux rocs d'or, dont chacun était de la pesanteur d'une 
once, pour lesquels il demanda seulement une sonnette. Lequel, quand il vit les nôtres s'émerveiller 
de la grandeur des rocs, lui-même s'émerveilla de cela, comme disant que c'était petite chose. Il prend 
en sa main quatre pierres, desquelles la plus grosse était plus grosse qu'une grosse pomme d'or ronge, 
et la plus petite plus grosse qu'une grosse noix, leur donnant signe qu'il y avait des cailloux d'or aussi 
gros que la plus grosse de ces pierres en la terre de sa naissance, environ à demi-journée de là, et que 
n'était point grand soin et cure à ses circonvoisins de cueillir l'or. Car ils n'estiment pas beaucoup l'or 
en soi, mais l'estiment d'autant qu'il a de beauté d'artifice, et d'autant qu'il vient à plaisir à un chacun. 

Outre ce vieil honnue, plusieurs autres Indiens vinrent apportant rocs d'or de 10 et 12 drachmes; 

(') Citoo. 



EPICERIES, VIGNES. — LA JAMAÏQUE. 151 

et ils affirmaient qu'autrefois on avait trouvé au lieu d'où ils l'avaient apportée une pierre d'or, grosse 
comme la lêle d'un enfant, lai]uelle ils montraient. 

Et l'amiral, demeurant là aucunsjours, envoya Luxan, un bon gentilhomme ('), avec quelques hommes 
armés pour explorer une partie de la région, lequel, retourné, raconta choses plus grandes lui avoir été 
dites par les habitants, mais n'apporta rien, pource que de ce n'avait eu commandement de l'amiral. 

Les habilants ont aromates ou épiceries dissemblables de ceux dont nous usons, et ijg en ont des 
forêts pleines, où chacun en cueille tant qu'il loi plaît, comme de l'or, pour faire des échanges avec les 
habitants d'autres îles qui leur donnent plats, sièges et choses semblables, lesquelles sont artilicielle- 
ment faites d'un bois noir qui ne croît point en l'île Isabelle. 

Luxan retourné, environ mi-mars, récita avoir trouvé grappes mûres de vignes sauvages de très- 
bonne saveur; mais les insulaires ne font pas compte d'icelles. Cette région est pierreuse, appelée pour 
ce Cipangi, car cipati signifie pierre, et toutefois portant arbres et pierres. 

Et il disait que quand on coupe l'herbe aux montagnes , en quatre jours elle recroît plus haut que 
chez nous le blé ; et qu'en ces lieux sont souvent pluies , et de là viennent ruisseaux fort abondants en 
sables, auxquels partout se trouve or mêlé, attiré par ces torrents des montagnes. 

La gent de ce pays est oiseuse , car souvent pendant l'hiver ils tremblent de froid dans les mon- 
tagnes, et cependant ils ne prennent aucune peine pour se faire des vêtements, quoique leurs forêts 
soient pleines d'arbres faisant le coton ; mais aux vallées et lieux champêtres de ce pays ils n'ont point froid. 

Au commencement d'avril l'amiral partit de Cipangi, après qu'il eut cherché ces choses diligemment, 
pour retourner à sa cité commencée, à laquelle donna le nom Isabella. Il y laissa pour gubernateurs son 
frère et un sieur Marguerit (-), ancien familier du roi, ayant souvenance du commandement du roi. 

Adonc il se prépara d'aller découvrir la terre, qu'ils réputaient être terre ferme et continente, dis- 
tante environ 6:2 lieues, afin que ces terres ne fussent premièrement subjuguées par quelque autre, le 
roi de Portugal prétendant qu'il lui appartenait de découvrir en lieux latents et inconnus (^). 

Donc l'amiral, en un angle extrême de l'Espagnole, regardait la terre que voulait chercher, laquelle 
les habitants appellent Cuba (■'). Et en regardant aperçut un port très-aplc à rextréinité, regardant l'Es- 
pagnole, lequel appela le port de Saint-Michel, duquel Cuba est distante environ 20 lieues. 

De là transfretta vers la terre, et, atteignant la ciMe méridionale, va devers l'occident; et tant plus 
allait devant, plus trouvait les rivages tendus vers la mer en se courbant vers le midi. Et aux côtés de 
Cuba, au midi, ils trouvèrent une autre île, laquelle les habitants appellent Jamaïque, plus grande que 
n'est l'île de SiJle, ayant seulement un mont, lequel de toutes paris, commençant de la mer, s'élève 
petit à petit jusques au milieu de l'île , montant et descendant si lentement que à peine se sent-on 
monter ou descendre. En la rive au dedans il est très-fertile et bien peuplé, ayant les habitants plus 
ingénieux et adonnés aux arts mécaniques, et plus vaillants batailleurs que les autres insulaires. Car 
l'amiral voulant prendre terre en plusieurs lieux, ils vinrent au-devant, toujours en armes, empêchant 
la descente ; mais finalement ils furent vaincus et demandèrent A avoir amitié avec l'amiral , laquelle 
octroyée, procéda devers l'occident, ayant vents à gré, l'espace de soixante-deux jours, estimant être 
bien parvenus où les cosmogniplies placent Chcrsoncsus, la région d'or de notre Orient. 

Et en ce chemin, il entra en mers courantes impétueusement comme torrents et en lieux pleins de gués 
engloutissants et passages très-étroits à cause de la multitude des îles adjacentes. Toutefois, méprisant 
tous ces périls, il résolut d'aller encore avant jusqu'à ce qu'il conniU si Cuba était terre ferme ou île. 

El il navigua toujours le long des rivages vers l'occident, tant qu'il acheva bien 222 lieues de chemin, 
et il imposa des noms à sept cents îles qu'il laissa sur sa gauche. 

11 trouva un port fort bon pour recevoir beaucoup de navires, enclos de promontoires d'un côté et 
d'autre, pour défendre et retenir les ondes et flots des eaux. Et au-devant il y a des monts spacieux et 
de grande profondeur. 



(') Juan de Luxan, jcunu cavalier de Madrid. 

(') Pedro Margaritc. 

H Voy. la note 3 de la \>. 136. 

(') Pierre Martyr scnil)le oublier (|iie Colonili av.iil di''j.i cotoyi! Culja pendant son premier voya,;p. 



152 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

En visitant les rives du port, il vit de loin deux maisons couvertes de joncs, et des feux allumés en 
plusieurs lieux. Et lors il envoya de son navire quelques-uns de ses hommes pour aller auxdites niai- 




Uc de Culia. — Loma del Kiibi ( CMlliiic du r.iil.i ). 




Ile de Cidia. — Loma ik la Givara (colline île Givara). 



sons. Lesquels descendus, ne trouvèrent personne aux maisons, mais ils y virent cent livres environ de 
poisson mis au feu en broches, et trois et deux serpents de huit pieds de long, avec Icsdits poissons. 
Et ils s'émerveillaient de ne trouver aucun des habitants, quoiqu'ils regardassent de toutes parts. 



PÊCHEURS DTN ROI INDIEN. 



153 




Uede Cuba. — Llanwa dcl Guines (plaine dcGuines), au sud-est de la Havane. 







Ile de Cuba. — Lu» /'uriiik» j Il-6 l'urlails), i 5 lieues de loj Banos de San-Diego. 



154 



VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 



Ceux à qui étaient les poissons s'en étaient fuis aux montagnes. Donc les nôtres, voyant cela, s'assirent 
et firent grand'chère desciits poissons pris par le labeur des autres. Et ils laissèrent les serpents, qui ne 
diliéraienl en rien des crocodiles de l'Egypte, sinon en grandeur. 




Carte des voyages de Colomb à l'ile de Cuba. — 



Après qu'ils furent rassasiés, ils entrèrent en un bois, où ils trouvèrent plusieurs de ces serpents liés 
de cordes aux arbres, les uns ayant dents et les autres sans dents. Et lorsque après ils cherchèrent à se 



PAYSAGES. — POISSON EMPLOYÉ POUR LA PÈCHE. 155 

rapprocher du port, ils aperçurent environ soixante-dix hommes au sommet d'une haute roche, lesquels, 
quand les iiôtres arrivèrent, s'étaient réfugiés là, pour savoir ce que voulait faire cette nouvelle gent. 
Et les nôtres, par signes d'amitié, s'efforçaient de les appeler, tant qu'à la fin l'un d'eux, par l'espé- 




t /.dA/rv.vffff;?^^//;/ _ 



ri'après Ramnn de la Sagra. 



rance dos dons qu'ils leur présentaient de loin , desrendit en la roche prochaine , mais toujours avec 
l'apparence ije la crainte. 



15G VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

Or un jeune interprète nommé Didacus, que l'amiral avait emmené tle sa première navigation de l'île 
voisine de Cuba, dite Guanaliani, parla à l'Indien descendu et le persuada, ainsi que les autres, qu'ils 
vinssent sans crainte. Ils descendirent donc environ soixante-dix aux navires. 

Hs firent alliance d'amitié avec les nôtres, et l'amiral leur donna force dons. El il apprit d'eux qu'ils 
avaient été envoyés par leur roi pour pêcher, parce qu'il préparait un grand banquet à un autre roi. Et 
il leur était indifférent que les gens de l'amiral eussent mangé les poissons, puisqu'ils avaient laissé les 
serpents : car il n'y a rien entre toutes leurs viandes qu'ils estiment plus que ces serpents; et il n'est 
pas plus permis aux pauvres d'en manger qu'aux nôtres en Europe faisans, paons et perdrix. 

Et ils dirent qu'en cette nuit ils avaient l'espérance de prendre autant de poisson qu'ils avaient fait 
auparavant. On leur demanda pourquoi ils cuisaient le poisson qu'ils devaient porter au roi. Ils répon- 
dirent : Afin qu'ils les portassent sans corrompre. Et ainsi, touchant les mains en signe d'amitié, chacun 
s'éloigna. 

L'amiral, comme il avait résolu, suivit l'occident, depuis le commencement de Cuba, nommé Alpha, 
et trouva les ports moyens, âpres et montueux , quoiqu'ils soient plantés d'arbres, les uns fleuris et 
rendant suaves odeurs en la mer, et les autres chargés de plusieurs fruits. 

-Mais, outre les ports, la terre est plus fertile et peuplée, et les habitants sont plus bénins et convoi- 
toux de choses nouvelles. Car sitôt qu'ils aperçurent nos navires venir au rivage, chacun d'eux s'effor- 
çait d'accourir, apportant les pains desquels ils usent, et courges pleines d'eau; et ils invitaient nos 
gens à descendre à terre. 

Ces îles ont une manière d'arbres grands comme olives, qui, pour fruit, portent courges, desquels 
ils usent à faire vaisseaux pour mettre l'eau, et non pas à manger; car ils disent la moelle d'icelle être 
plus amère que fiel, et l'ècorce être dure comme l'ècaille de la tortue. 

Au mois de mai suivant, les vigies, étant à la plus haute hune, virent une grande multitude d'iles 
vers le midi, et bientôt aperçurent qu'elles étaient herbeuses, vertes, portant fruit, fertiles et habitées. 
Et le navire, approchant de la rive de la terre ferme, entra en un fleuve navigable d'eaux si chaudes 
que nul n'y pouvait longuement tenir la main. 

Le lendemain ils virent venir au loin un canot de pécheurs. Alors l'amu'al, craignant que si ces 
pécheurs voyaient les nôtres ils ne s'enfuissent, commanda qu'ils fussent surpris secrètement. Mais sans 
témoigner de crainte, ils attendirent les nôtres. Ces gens avaient une nouvelle façon de pécher; car ils 
prennent les poissons au moyen d'un autre poisson chasseur, non autrement que nous avec chiens par 
les champs prenons les lièvres. 

Ce poisson était de forme inconnue , ayant corps semblable à une grande anguille et sur le derrière 
de la tète une peau très-tenante, à la façon d'une bourse pour prendre les poissons ('). Et ils tiennent 
ce poisson lié d'une corde à l'esponde du navire, toujours en l'eau; car il ne peut soutenir le regard de 
l'air. Et quand ils voient un grand poisson ou une tortue, qui là sont plus grandes que grands boucliers, 
alors ils délient le poisson en lâchant la corde. Et quand il se sent délié, soudain, plus vite qu'une 
flèche, il assaillit ledit poisson ou tortue, jette dessus sa peau faite en manière de bourse, et tient sa 
proie si fermement, soit poisson ou tortue, par la partie apparente hors de la coque, que nullement on 
ne lui peut arracher, si on ne l'arrache à la marge de l'eau, la corde petit à petit attirée et assemblée; 
car sitôt qu'il voit la splendeur de l'air, il laisse incontinent sa proie. Et les pécheurs descendent autant 
qu'il est nécessaire pour prendre la proie, et la mettent dedans leur navire, et ils lient le poisson chas- 
seur avec autant de corde qu'il lui en faut pour le remettre en son siège et place, et, avec une autre 
corde, lui donnent pour récompense un peu de viande de la proie. Les pêcheurs appellent ce poisson 
guaicaii . 

Ces pêcheurs donnèrent aux nôtres quatre tortues prises de la manière susdite, lesquelles quasi 
emplissaient leur canot; et la viande en est fort louable. Les nôtres, à rencontre, leur donnèrent dons, 
puis d'eux se séparèrent joyeusement. Et ces pêcheurs, interrogés sur la nature de cette terre, tépon- 

(') C'est le sucel ou rémora , que nous avons représenté à la page 98 de notre deuxième volume, relation des Delx 
MaiiomèT-^ns ; nous y avons figuré séparément la partie supérieure de la tête. (Voy. aussi la note 7 de la page 97 du nième 
volume.) 



LES CHIENS MUETS. — APPARITION ETRANGE. 



157 



dirent que ce circuit n'avait point fin vers l'occident; lesquels instamment reqin^raient que l'amiral ou 
aucun des nôtres en son nom descendit pour saluer leur cazic, et que leur cazic leur donnerait moult 
de dons. 

Mais l'amiral, voulant poursuivre son entreprise, ne leur voulut acquiescer; toutefois il demanda le 
nom de letir cazic, et ils donnèrent ce nom. De là, toujours procédant vers l'occident, l'amiral, après 
peu de jours, arriva à une haute montagne qui, à cause de sa fertilité, est couverte d'habitants, lesquels 
vinrent en grand nombre vers nos marins, apportant pains, lapins, oiseaux, coton; et par grand désir 
ils demandaient à l'interprète si les Espagnols étaient gens descendus du ciel. 

Leur roi et plusieurs hommes graves qui l'assistaient disaient que cette terre n'était pas une île. 

Ensuite les Espagnols entrèrent en une des îles qui étaient à la senestrc, et là ils ne purent prendre 
aucun Indien, car tous, tant hommes que femmes, commencèrent à fuir. Les nôtres, entrant dans les 
huttes, trouvèrent quatre chiens de très-laid regard, qui n'aboient pas, et que l'on mange, comme nous 
les chevreaux. 







M*M Sulfnudvii jiuruilu. 



Cette lie nourrit en abondance oisons, canards, hérons; et il y a tant de secs et passages sablonneux, 
que nos marins à peine purent tirer de là leurs navires. Et ces difficultés de naviguer leur durèrent l'es- 



C; L'animal désigné dans les relations des premiers voyages aux Antilles comme un chien muet parait lître soit l'almigui, 
soit le raton. 

I.'almigui est un mammifère classé parmi les carnassiers insectivores de Cuvicr ; il est le seul animal de ccUc famille qui 
ail M trouvé dans les Antilles, et unirpicment dans les îles d'Haïti et de Cuba. M. Brandt, le premier, l'a d(!crit dans les 
Mémoires de l'Académie de Saint-Pélersbourg de 1831. Après avoir déterminé le genre et l'espèce, sous le nom de 
Solenodon paradoxiis, sur un individu trouvé ù Haïti, M. Felipe Pocy, directeur du Musée d'histoire naturelle de la Havane, 
lit connaître le premier que cet animal se trouvait également à Cuba, dans les environs de Bayamo. 



158 



-VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 



pace (le quarante lieues, et l'eau de cette mer est blanche comme lait, et épaisse comme si on eût ré- 
pandu de la farine en toute cette partie. 

Puis, après avoir navigué environ 80 milles en la pleine mer, ils virent une montagne très-haute, à 
laquelle ils montèrent pour avoir du bois et de l'eau; et entre les palmes et pins très-hauts, ils trou- 







Le Raton (') (L'rsus lolor, Linné). 

vèrenl iloux fontames naturelles, dont les uns emplirent leurs tonneaux d'eau en temps que les autres 
coupaient l'orce bois. 

Lors, un d'eux étant entré en la forêt pour chasser, lui homme velu de blanc s'offrit soudainement à 
ses regards, et il lui sembla de prime face que ce devait être un frère de l'ordre de Sainte-Marie de 
Mercède {-), que l'amiral avait avec lui pour prêtre. Mais bientôt deux autres semblables le suivirent, et 
il en vit successivement venir trente autres. 

Cet Espagnol commença à crier aux mariniers de fuir le plus tôt qu'ils pourraient. Mais ces hommes 
vêtus de blanc se mirent à crier et à frapper des mains, comme le voulant avertir qu'il n'eût peur d'eux 



(') « Gris-brun, le museau blanc, un trait brun en travers des yeux, la queue annelée de brun et de blanc. Animal de la 
taille d'un blaireau, assez facile à a|)privoiser, remarquable par le singulier instinct de ne manger rien sans l'avoir plongé 
dans l'eau. 11 vient de l'Amérique septentrionale, se nourrit d'œufs, chasse aux oiseaux. » (Cuvier, Bègne animal, t.I, p. 1G5.) 

M. Felipe Pocy pense que le cliien muet de Colomb est le raton, qui n'est pourtant pas indigène d'Haïti et de Cuba, comme 
l'almigui. (Voy. Felipe Poey, Mémorial sobre la historia natural de la isla de Cuba, t. I, p. 23; la Havane, 1851.) 

(') Était-ce une sorte d'hallucination de cet Espagnol? Ou bien fut-il trompé par l'apparence, et prit-il de loin pour des 
hommes v^tus de blanc quelqu'une de ces troupes de grues que l'on rencontra le lendemain? Ilumholdt rapporte qu'une ville 
de l'Amérique, Angostura, fut un jour effrayée par l'apparition d'une bande de soldalos (grues ou hérons des tropiqucsl sur 
une montagne voisine, et que l'on prit pour une armée d'Indiens sauvages. (Ilisl. de la ijéog. du nouv. cnntiii., t. IV, p. 213.) 



SIMPLE DISCOURS D'UN VIEILLARD. — IDOLES DE CL'BA ET D'HAÏTI. 159 

aucunement. Néanmoins il s'enfuit tant qu'il put; il annonça à l'amiral comment il avait vu cette gent 
bien accoutrée et vêtue. Et aussitôt l'amiral envoya des gens armés, leur commandant que s'il était 
besoin, ils entrassent avant jusqu'à -iO milles en l'île pour trouver ces vêtus. 

Et quand ils eurent passé le bois, ils trouvèrent une plaine herbeuse, en laquelle ils ne trouvèrent 
aucune forme de pas ni de voie. Et voulant passer par l'herbe, haute comme sont les blés chez nous, ils 
se trouvèrent si empêchés des herbes qu'à peine ils purent faire un mille de chemin, et ainsi embarrassés 
ils s'en retournèrent sans avoir trouvé ni voie ni sentier. 

Le lendemain l'amiral envoya vingt-cinq autres compagnons bien armés, leur commandant qu'ils 
cherchassent diligemment pour savoir quelle gent habite en cette terre. Et eux, n'étant guère loin du 
rivage, trouvèrent marches et pas frais faits comme de grandes bêtes, lesquels bien considérés leur 
semblèrent être pas de lions; et pour ce, mus de frayeur, ils retournèrent incontinent. Et en retour- 
nant, ils trouvèrent en plusieurs lieux de la forêt plusieurs vignes, naturellement rampantes sur hauts 
arbres, et autres arbres aussi portant fruits aromatiques. 

Et ils portèrent des grappes de ces vignes pleines de jus et de saveur jusques en Espagne; mais non 
pas des fruits des arbres, car ils ne se purent bien garder dans le navire, et comme ils étaient corrompus 
ils furent jetés dedans la mer. Ils virent aussi prés de ces bois de grandes assemblées de grues, deux 
fois plus hautes que celles de leur pays. 

Puis en naviguant, quand ils vinrent à quelques-unes des autres montagnes, ils trouvèrent dans deux 
maisons du rivage un seul homme, lequel, mené au navire, enseignait par signes des doigts et de la 
tête, le mieux qu'il pouvait, qu'il y avait au delà des montagnes une terre trés-peuplée. 

Ouand l'amiral aborda au rivage, beaucoup de canots vinrent au-devant de lui, et ils conversèrent par 
signes très-plaisamment. Car Didacus, qui avait entendu d'autres habitants de Cuba, n'entendait pas 
ceux-ci; par quoi il est à présupposer qu'il y a divers langages dans les provinces de Cuba. Ces gens 
donc dénotèrent par signes que dedans cette région habitait un roi, lequel était vêtu lui et les siens. 

Et tout cet espace de pays est submergé et couvert d'eaux, et les rivages eu sont fangeux comme les 
marais et les étangs sont chez nous, et néanmoins ils sont pleins d'arbres. Toutefois les nôtres descen- 
dirent là en terre pour avoir eau, et là ils virent des coquilles dont on tire les perles. Néanmoins l'ami- 
ral, n'ayant souci de cela, ne s'arrêta plus, voulant toujours achever son entreprise d'e,\plorer les mers 
le plus qu'il pouvait, selon la volonté du roi et de la reine. 

Et, dans ce dessein , procédant outre , il vit que toutes les sommités des rivages fumaient et flam- 
baienljusques à une montagne étant environ 24 lieues par delà, et il ne savait à quelle occasion étaient 
faits ces feux, sinon pour voir les navires d'Europe, qui leur paraissent choses admirables à voir. 

Les mers ensuite s'étendaient tantôt vers l'Auster, tantôt vers Afrique. 

Et elles étaient pleines d'iles de toutes parts. Mais l'amiral fut contraint de faire retourner les carènes 
endommagées , à cause de lieux pleins de gués et de sables où souvent elles touchaient à terre ; outre 
cela les câbles, voiles, rames et gouvernaux étaient rompus et pourris, et les viandes aussi, à cause 
des ouvertures des navires percés, et principalement le pain biscuit était grièvement corrompu. 

Et cette dernière région de la terre que l'on croit être terre ferme et continent, il l'appela l'Évangé- 
liste. De là, s'en retournant, il tomba en bancs île sable de la grande mer plus éloignés de la terre 
ferme; lesquels étaient si pleins de tortues que la marche des navires en était retardée. Et puis il entra 
en un gouffre d'eaux blanches, conune il en avait trouvé auparavant. 

De là il retourna à la terre d'où il était venu, craignant les grues dont il a été parlé et les sables. Et 
comme à nul en passant il n'avait fait aucun tort, les habitants vinrent à lui, tant hommes que femmes, 
sans crainte aucune, et de face joyeuse ils apportaient force dons : les uns papegaux, les autres pain, 
eau, lapins, et principalement colombes plus grandes que ne sont les nôtres, et meilleures en goût et 
saveur que les perdrix à nous. Et parce que, en les mangeant, l'amiral sentit cpielque odeur aroma- 
tique, il commanda d'ouvrir les gorges d'aucuns d'iceux nouvellement tués, lesquelles se trouvèrent 
être pleines de (leurs et graines aromatiques. 

Et tandis qu'il écoutait le service divin au rivage de la mer, survint un homme grave , environ de 
quatre-vingts ans, de la façon des premiers, nu, ayant plusieurs qui le suivaient. Et pendant que io 
saint service se faisait, il était fnrt altcnlil, faisant signes d'admiration d'œil et de bouche. 



160 VOYAGiai'.S MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMR. 

Puis il donna à l'amiral un (laiiicr qu'il portait en sa main, plein des fruits dudit pays. Et, s'asseyant 
avec lui, fit un discours par le moyen de l'interprète Diilarns : 




Zémés ou Idoles d'Haïli ('). 

« H nous a été rapporté de quelle manière tu as investi et enveloppé de ta puissance ces terres qui 
vous étaient inconnues, et comment ta présence a causé aux peuples et aux habitants une grande terreur. 
Mais je crois devoir l'exhorter et l'avertir que deux chemins s'ouvrent devant les âmes lorsqu'elles se 
séparent de ce corps : l'un rempli de ténèbres et tristesse, destiné à ceux qui sont molestes et nuisants 
au genre humain; l'autre plaisant et délectable, réservé à ceux qui en leur vivant ont aimé la paix et 
repos des gens. Donc, s'il te souvient loi être mortel et les rétributions advenir être mesurées sur les 
œuvres de la vie présente, tu ne feras de molestalion'à personne. » 

Ces choses et plusieurs autres furent dites à l'amiral par l'interprète, qui, admirant ce remarquable 
jugement d'un homme nu, lui répondit : «Qu'à lui était assez connu tout ce qu'il avait dit des divers 
chemins et peines ou récompenses des àmcs se séparant du corps; Jlais aussi que jusqu'alors il avait 
supposé ces choses avoir été inconnues aux habitants de ces régions. » 

Et il ajouta qu'il était envoyé des roi et reine des Espagnes pour apaiser toutes choses en toutes ces 



(') B Les indigènes d'Hispaniola adoraient leurs divinités dans pliisieuis groHes naluioilcs, éclairées du sommet pour y 
laisser passer les premiers rayons du soleil. Parmi ces grottes, on remarque encore : celle de Diibeda, silucc sur l'Iiabilation 
de ce nom, prés les Gonaïves; celle de la monlagnc de la Selle, voisine du Port-au-Pi inte ; enfin celle du qiiarlierdu Dondon, 
non loin du cap Fiançais. L'inlérieur de ces voùlcs nalurellcs est tapissé de zémés, gravés cl incrustés dans le roc, sous des 
formes bizarres ou grotesques. 

Fig. I . Une hache propre aux sacrifices. 

» Fig. 2. Crapaud ayant une tête à chaque extrémité des pattes, en pierre oUaire vcrdùtre. 

■• Fig. 3. Une figure humaine formée d'une stalaclitc gypscusc rubannêc. 

>i Fig. i. Une figure monstrueuse en basalte, représentant une tête, avec les |)arlies qui la composent, au bas de laquelle 
se trouvent deux mamelles, le corps recourbé, se diminuant en cône, et tcnniiié à son extrémité par un boulon sphérique 

» Fig. 5. Une tortue représentant sur sa carapace un soleil, ayant à ses côtés une étoile et une lune à son premier crois- 
sant; la tète de celte tortue sunnontée de protubérances globulaires. Le sujet de ce zémés était en jade d'un vert pâle oli- 
vâtre, a ( Descourtilz, Voyages d'un naliiraliste.) 

Ils appelaient ces idoles chémis ou iéHiés. Us les faisaient de craie, de pierre ou de terre cuite; ils les plaçaient à tous 
les coins Je leurs maisons, ils en ornaient leurs principaux meubles, et ils s'en imprimaient l'image sur le corps. Les uns, 
selon eux, présidaient aux saisons, d'autres à la santé, ceux-ci à la chasse, ceux-là à la pèche, et chacun avait son culte et 
SCS offrandes particuHères. Quelques auteurs assurent qu'ils regardaient les zémés comme des divinités subalternes et les 
ministres d'un être souverain, unique, éternel, infini, tout-puissant, invisible. 



SÉDITIONS DANS L'ILE ESPAGNOLE. — LA TOUR DE LA CONCEPTION. 161 

régions du monde jiisques à ce temps inconnu : c'est à savoir pour debeller les Canibales et les autres 
hommes de vie impure et mauvaise, et les punir de dignes punitions, et pour honorer de leurs vertus 
les purs et innocents. Qu'il ne fallait donc pas que lui ni autre rpielconque n'ayant pas volonté de nuire 
eussent crainte ; mais qu'il l'invitait au contraire à lui donner à connaître si aucuns injustes des voisins 
lui avaient fait quelque tort ou à lui ou à ses biens, car il était résolu à les venger. 
Les paroles de l'amiral plurent tant au vieil homme, qu'il se disait être prêt à aller avec lui, quoi- 




Idolcs de Cuba el de Saint-Domingue (')• — D'après SIM. André Pocy et Wallon. 

qu'il fût de pesant âge; laquelle chose eCit été faite si sa femme et ses enfants n'y eussent résisté. Tou- 
tefois il s'émerveillait fort que l'amiral fiU sujet d'un autre roi. Et encore plus il s'émerveilla quand il 
lui fut dit par l'interprète coiubien grande est la pompe de nos rois , la puissance et appareil en ba- 
tailles, combien sont immenses nos cités et nombreuses nos villes. 

Sa femme et ses enfants se prosternèrent devant lui en larmes, et le vieillard demeura triste, deman- 
dant plus d'une fois si la terre qui engendrait et portait telles el si puissantes gens était le ciel. 

Ces gens-lii ont la terre entre eux commune, comme le soleil, l'air et l'eau. Ceci est mien et cela 
est tien (qui sont la cause de tout discord) ne se trouvent point entre eux; et ils vivent contents de si 
peu de chose, qu'en si grande amplitude de terre, les champs et biens superduent plus qu'aucune chose 
ne défaille à aucun. 

Ils ont l'âge d'or; ils ne fossoient ni n'enferment de haies leurs possessions, ils laissent leurs jardins 
ouverls, sans lois, sans livres, sans juges; mais, de leur nature, suivant ce qui est juste et réputant 



(') « Fig. i. Idole en pierre noire, dure et compacte (de 3 pieds deiiaut et del pied de diamètre à sa base), dans la position 
d'un dogue reposant sur les pieds de derrière, les jambes croisées sur l'abdomen. Les traits de cjUc idole sont rudes, mais 
leur expression est plulùl comique que féroce. 

» Fig. 2. Figure en pierre dure et d'un brun rouge, si exactement symétrique qu'elle a été probablement moulée, parfai- 
Icmcnl polie en dessous de la couche de vernis dont elle est revêtue, et réduite au quart do la grandeur naturelle. Si on la 
regarde comme la représentation d'un animal, c'est vraisemblablement celle d'un poisson. La ligne AU est une veine de 
quartz qui traverse la pierre et coupe la figure par le milieu. 

n Ocs deux idoles ont été trouvées au lieu appelé le Jimco, juridiction de Baracoa, dans le département oriental de Cuba, 
au milieu d'un bois, el à la profondeur de 3 pieds au-dessous du sol. » (André Poey, Aiiliquités de Cuba, dans les Trans- 
actions of llie amerkan tthnoUiijical Society, vol. 111, p. 1 ; New-York, 1853.) 

Kig. 3. Cette figure est une idole de granit trouvée dans l'ile Sainl-Domin'^ue , cl priiniliveuienl adorée par les indigènes 
comme un dieu domestique. Les traits de celle divinité sont énergii|ueb; forbite des yeux est parliculièicrnenl remarquable. 
On croit distinguer sur la Klc une sorte de couronne ou de serpent. M. Wallon y trouve une grande analogie avec les idolts 
hindoues. — Les zémés ne rcprésentaical que des divinités soumises au Dieu suprême. 

ïl 



162 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

mauvais et injuste celui qui se délecte à faire injure à autrui. Toutefois ils cultivent le maizi, la zucque 

et les ayes, comme en l'île Espagnole. 

L'amiral retournant de là arriva en l'ile Jamaïque, et du côté du midi et de l'occident la côtoyait toute 
jusques à l'orient. Puis, retournant, il vit au septentrion, par hautes montagnes, à gauche, la côte méri- 
dionale de l'Espagnole, le long de laquelle il n'avait encore point navigué. 

Au commencement de septembre il entra au port de celte île, pour réparer ses navires, avec l'inten- 
tion d'assaillir les îles des Canibales et de brûler tous leurs canots , afin qu'ils ne pussent plus nuire 
comme loups ravissants à leurs voisins simples comme ouailles. Mais une maladie qui lui survint pour 
trop avoir veillé, l'empécba de donner suite à ce projet. Donc , comme demi-mort il fut porté des ma- 
riniers à la cité de Isabella, et finalement il recouvra la santé, grâce aux soins de ses deux frères qu'il 
avait là et de ses familiers, et il ne put pas infester les Canibales, à cause des séditions qui s'élevèrent 
entre les Espagnols délaissés en l'Espagnole. 

Plusieurs de ceux auxquels il avait laissé le gouvernement de l'île étaient retournés en Espagne par 
suite de séditions et faute de courage. C'est pourquoi il délibéra de retourner à la cour, qui alors était à 
Burgos, noble cité en Castille. Mais auparavant il fallait achever aucunes choses; car les rois de l'île, 
qui jusques alors, contents des petites choses, avaient mené vie tranquille et étaient en repos, maintenant 
supportaient grièvement que les nôtres occupassent leur demeure en la terre de leur nativité et ne dési- 
raient rien de plus que totalement les débouter, ou totalement détruire ou abolir leur mémoire. 

Car ceux qui avaient suivi l'amiral en cette navigation, pour la plupart étaient gens rebelles et vaga- 
bonds, nonchalants de rien, et ne se pouvaient abstenir d'injures, ravissant les femmes des habitants 
insulaires devant les veux de leurs parents, frères et maris; et ainsi adonnés à méchancetés, rapines et 
larcins, perturbaient les cœurs des habitants. Pour laquelle chose, en plusieurs lieux, lesdils habitants, 
autant qu'ils en trouvaient à dépourvu, les mettaient à mort comme faisant à Dieu sacrifice. 

Or, pour apaiser les cœurs de ceux qui étaient perturbés, et punir ceux qui avaient mis à mort les 
nôtres, il sembla bon à l'amiral d'appeler à un conseil le roi de Cipangi, demeurant au pied des mon- 
tagnes, lequel s'appelait Guarionexius, auquel il plut donner sa sœur à femme à Didacque, qui était 
leur interprète, pour mieux plaire à l'amiral et avoir plus ferme amitié avec lui. 

Et l'amiral envoya Iloiedan ('), jequel avait été assiégé au fort de Saint-Thomas par des gens de 
Caunaboan, seigneur des montagnes Cipangi, ou des Zibaniens, qui est la région portant or, jusques à 
ce que les adversau-es apprirent que l'amiral retournait à main forte. Et Hoiedan, accompagné de cin- 
quante hommes armés, alla vers Caunaboan, l'admonestant qu'il vint par devers l'amiral, et qu'il eiU 
bonne alliance et amitié avec lui. Mais Caunaboan était très-perplexe, et ne savait ce qu'il devait faire, 
craignant de désobéir à l'amiral. Et toutefois s'inquiétant d'y venir, parce que la conscience le remordait 
de ce qu'il avait mis à mort vingt Espagnols par embûches et trahison, il dit qu'il viendrait; et il assembla 
grandes troupes de ses gens, armés selon leur manière, et vint ainsi à l'amiral. 

Interrogé pourquoi il amenait avec lui si grandes troupes, il répondit qu'il n'appartenait à un si grand 
roi comme il était d'aller sans ainsi être accompagné. Donc Hoiedan le mena à l'amiral, et il y fut mis 
es liens, se repentant trop tard de son erreur. 

Puis l'amiral fit élever une tour sur les confins des terres du roi Guarionexius, entre son royaume et 
Cipangi, sur une descente abondante d'eaux salubres, laquelle il appela la tour de la Conception, afin 
que les nôtres eussent plusieurs lieux pour s'y retirer, si quelques rois insulaires voulaient s'insurger et 
s'efforcer contre eux. 

Les Espagnols habitant cette forteresse de la Conception se mirent à chercher l'or dedans les mon- 
tagnes des Cipangiens, et ils eurent une masse d'or, en forme de roc naturel, d'un des petits rois, plus 
grosse que le poing, concave, pesant 20 onces; et elle fut portée en Espagne, à Médine-du-Champ. Et 
ils trouvèrent aussi en une maison d'un des petits rois une pièce d'électron (-) si grande qu'à deux mains 
ils ne la pouvaient lever de terre, la masse ayant plus de 300 livres, 8 onces pour livre, de poids, et 



(■) Voy. la note 3 de la p. 148. 
(•) Anibie. 



RETOUR DU DEUXIÈME VOYAGE. — DÉFAVEUR. 163 

ce morceau était délaissé là depuis longtemps ; car il n'y avait nul des insulaires ayant souvenance avoir 
été tiré électre, et en être aucune minière. 

i\Iais ils disaient cela parce qu'ils étaient mal disposés aux nôtres ; car finalement ils montrèrent la 
minière, rompue en terres jetées dessus. Et s'il y avait eu gens et fossoyeurs aptes à cette afl'aire, on 
aurait pu réparer, et extraire l'électre plus facilement que le fer. Et non loin de la forteresse de la Con- 
ception, il y a ambre en grande abondance. 

Et ailleurs il se distille des fossés une couleur jaune non ndgaire, de quoi les peintres usent. Passant 
parles bois, on trouva grandes forêts n'ayant d'autres arbres que de bois rouge, lequel on appelle 
brésil ('). 

Et si les gens de l'amiral n'eussent été adonnés à dormir et oisiveté plus que à labourer et travailler, 
ils eussent apporté or, succin ou ambre, aromates en abondance comme du brésil. IMais la plus grande 
partie d'entre eux refusaient d'obéir à ses commandements, comme s'ils eussent été injustes. Toutefois, 
l'an 1501, ils recueillirent plus de 1 200 livres d'or, 8 onces pour livre. 

Et au commencement de mars, l'an 1595, l'amiral s'embarqua pour prestement venir au roi et à la 
reine des Espagnes, laissant son frère Barthélémy pour gouverner l'ile (-). 



Colomb mit à la voile pour l'Espagne le 10 mars 1496. Il emmenait avec lui 225 passagers et 
30 Indiens, parmi lesquels était le cacique Caonabo. Le 9 avril, il s'arrêta sur le rivage de Marie- 
Galante; le 10, il partit pour la Guadeloupe, où il y eut un engagement avec les insulaires. Le 20 avril, 
il s'éloigna dé la Guadeloupe, s'égara et lutta péniblement, pendant un mois, contre les vents alizés. 
La lamine ne larda pas à devenir de plus en plus menaçante, et les gens de l'équipage commençaient 
à devenir féroces : les uns voulaient jeter à la mer les Indiens; les autres voulaient les tuer et les man- 
ger. On arriva enfin en vue du cap Saint-Vincent, et, le 11 juin, on entra dans la baie de Cadix. Le 
cacique Caonabo était mort pendant la traversée. 

Ce retour de Colomb fut loin de ressembler au premier. Les Espagnols qui l'accompagnaient étaient 
tristes, découragés, irrités contre lui. Dès qu'ils eurent le pied sur le sol d'Espagne, ils se répandirent 
en malédictions contre l'amiral et contre les déceptions qu'ils avaient trouvées à l'ile de Saint-Domingue. 
Où étaient ces trésors qu'on leur avait promis? Us revenaient pauvres, maladifs, n'ayant à raconter que 
des épreuves, des privations de toute sorte, des dangers, des guerres soutenues contre les insulaires. 
En vain Colomb essaya de ranimer l'enthousiasme public ; en vain il faisait marcher devant lui, dans les 
villes qu'il traversait en allant à Burgos, les Indiens captifs, dont l'un, frère de Caonabo, portait une 
chaîne d'or du poids de 000 castillans (^) ; en vain il vantait la découverte des mines d'or trouvées dans 
la partie méridionale d'Hispaniola ! Ces efforts pour remuer l'imagination étaient trop au-dessous des 
espérances qu'il avait lui-même (mI naître et partagées. Les populations, avec leur mobilité ordinaire, 
se jetèrent d'une extrémité à l'autre, et commencèrent à regarder avec dérision l'homme que, quatre ans 
auparavant, elles avaient honoré comme un demi-dieu. Toutefois, les souverains le reçurent, à Burgos, 
avec bienveillance, et écoutèrent son récit avec intérêt. l\Iais lorsqu'il proposa une troisième expédition, 
il remarqua plus de froideur chez le roi. Ce fut seulement au printemps de 1498 que, grfice surtout à la 
reine, il parvint à triompher des obstacles que lui avaient suscités le découragement public, l'inimitié des 
Espagnols trompés dans leurs désirs avides pendant la deuxième expédition, et l'envie inexplicable de 
quelques hauts fonctionnaires, notamment de Rodriguez de Fonseca, évêque de Badajoz, président du 
conseil chargé des affaires des Indes. 



(') Les Espagnols donni^ronl le nom de port du Bn'sil au pori J.irqiiomol (S.iinl-Doniingue). 

(*) Sous le titre à'adelaiitndo. Colomb décida de plus que si Bartliélcmy venait à mourir, son frùre Diego lui succéde- 
rait. Le roi Ferdinand apprit avec déplaisir, dit-on, cotte délégation absolue d'autorité que Colomb avait faite à ses frères. 
(') Ce qu'on estime à une valeur d'environ ICOOO francs de notre monnaie actuelle. 



164 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 



TROISIEME VOYAGE DE CHRISTOPHE COLOMB ('). 

(30 mai 1W8. — Décembre 1500.) 



«Le mercredi 30 mai (de l'année 1498), je partis, au nom de la très-sainte Trinité, de la ville 
de San-Liicar (-). Je souffrais encore des fatigues de mes précédents voyages, et j'avais eu l'espoir de 
nie reposer en Espagne à mon retour des Indes; mais, au contraire, je n'y trouvai que tourments et 
afflictions. 

1) Je me dirigeai vers l'ile de Madère par une route différente , afin de ne pas m'exposer à une ren- 
contre fâcheuse avec une flotte française : on m'avait informé que cette flotte était en embuscade au cap 
Saint-Vincent ("). De là je naviguai dans la direction des îles Canaries (^). Je partis ensuite avec un na- 
vire et deux caravelles (=), après avoir envoyé les autres navires directement à l'île Espagnole (°). 

11 Je fis voile vers le midi, désirant atteindre la ligne équinoxiale et naviguer ensuite à l'occident, en 
laissant l'île Espagnole au nord ('). 

» Je touchai aux îles du cap Vert(*). Le nom de ces îles est trompeur (') : loin d'être vertes, elles 
n'offrent à la vue que sécheresse, et leurs habitants sont tous malingres. » 

Colomb dit ensuite qu'après avoir fait 120 lieues au sud-ouest, il fut pris par le calme et par une 
chaleur subite tellement excessive que, pendant huit jours, aucun homme de l'équipage n'eut le courage 
de descendre prendre soin des vivres et des tonneaux ('"). .\près ces huit jours, il se leva un vent d'est, 
et Colomb se dirigea vers le couchant, à droite de la Sierra-Léone. 

Le mardi 31 juillet, à midi, un matelot, étant monté sur la hune, aperçut la terre (") : c'étaient trois 
montagnes réunies à l'horizon. On se jeta à genoux , et on entonna le Sah'e regiim et d'autres prières. 
Colomb donna à cette île le nom de In Trinilé, et au cap qui était devant lui le nom de cap de la Galère ('-). 
En cet endroit, on vit des maisons, des habitants, des prairies, des arbres verts; mais il fut impossible 
de prendre fond dans le port : on ne jeta l'ancre qu'à 5 lieues plus loin, vers le couchant (''). 

(') On a sur ce troisième voyage, pendant lequel Colomb découvrit enfin le continent américain, deux documents précieux : 
1" une lettre de Colomb au roi et à la reine, d'après le manuscrit de \'évê(|ue Barthélémy de las Casa.s, conservé dans les 
archives du duc de l'infantado ; 2° une lettre de Colomb à dona Juana de la Torre, nourrice du prince don Juan, écrite vers 
la fin de l'année 1500, d'après la copie faite par J.-B. Munoz dans un tome de sa collection de manuscrits des Indes. 

Nous suivons dans noire extrait le premier de ces deux textes. 

(-) De Barrameda. 

(') Suivant Herrera, c'était une flotte portugaise. 

(*) 11 arriva .i la Gomère le 19 juin et en partit le 21. 

(') Son navire était ponté. 

(") Ces navires, au nombre de trois, étaient commandés par Je.in-Antoine Colomb, parent de l'amiral, Pedro de Arana et 
Alonzo-Sancbez de Carabajal. 

(') L'opinion unanime était que les contrées les plus riches devaient être au sud. 

« Qu'avons-nous besoin de productions toutes semblables aux productions vulgaires du midi de l'Europe? Au sud! au 
sud! Quiconque cherche des richesses, ne doit pas aller vers de froides régions boréales. » (Pierre Martyr, Oceanica, 
dec. VIII, cap. x.) 

^') A l'ile du Sel, le 2" juin, puis .à l'île de Santiago. Il se remit en route le i juillet. 

(°) On ne les a ainsi appelées qu'à cause de la proximité du cap Vert, lequel reçut ce nom en U-15, et est en effet très- 
verdoyant, surtout en comparaison des déserts voisins du Sahara. 

('") De plus, Colomb souffrait cruellement de la goutte. 

(") Le premier qui la vit fut un marin nomme Alonzo Perez, du port d'Huelva. 

Plus d'un an auparavant, Sébastien Cabot avait déjà découvert le continent septentrional du nouveau monde, à la côte du 
Labrador, par les 56 ou 58 degrés de latitude, le 21 juin li97. Mais la véritable découverte du nouveau monde date de 
l'arrivée de Colomb à l'ile San-Salvador, le 12 octobre 1492. 

('•) A cause d'un rocher qui avait la forme d'une galère. C'est aujourd'hui le cap Galiote, au sud-esl de l'ile. 

(") Le 1" août, près de la pointe d'Alcalraz. 



LE CONTINENT. — COUP.ANTS. — LA BOUCHE DU SERPENT. 165 

Le lendemain, on arriva à un cap, où l'on s'amHa pour descendre à terre et renouveler la provision 
d'eau et de bois. 

« Je donnai à ce cap le nom de pointe de Sable (^). Sur la terre, on remarqua des traces nombreuses 
de pattes d'animaux ressemblant à celles des chèvres; cependant nous ne découvrîmes qu'une chèvre 
morte (-). » 

Le jeudi 2 aoilt, on vit venir du coté de l'orient un long canot indien portant vingt-quatre jeunes 
hommes armés de flèches, d'arcs et de boucliers. Ils étaient plus blancs de peau que les habitants des 
îles jusqu'alors découvertes. Leur stature était belle, leurs mouvements gracieux; une coitîure semblable 
à celles des Maures, c'est-à-dire une écharpe de couleur en coton, était enroulée sur leur tète, et, alen- 
tour, tombaient leurs cheveux longs et plats, coupés comme ceux des Castillans. Plusieurs avaient aussi 
des ceintures de coton, qui ressemblaient à de petites jupes. Quand ils furent à quelque distance, ils 
adressèrent la parole à l'équipage du vaisseau amiral; mais on ne put les comprendre. On voulut ap- 
procher d'eux et les attirer en faisant luire à leurs yeux des miroirs, des bassins de métal, et d'autres 
objets : ils avançaient et reculaient tour à tour. Enfin , comme ce manège durait depuis plus de deux 
heures, on imagina de se donner un air de fête pour les mettre en joie, et l'on se mit à danser au son 
du tambourin sur le gaillard d'arrière ; mais cet expédient eut un effet tout opposé à celui qu'on en at- 
tendait. Ils prirent apparemment ce bruit et ces mouvements pour un acte d'hostilité, car aussitôt ils 
lâchèrent les rames, tendirent leurs arcs, et décochèrent des flèches contre les Espagnols du navire 
amiral : on leur répondit à coups d'arbalète; et alors, s'éloignant du navire de Colomb, ils s'avancèrent 
très-près d'une des caravelles. Le pilote eut le courage de de,scendre vers eux, et fit don d'un bonnet 
et d'une casaque à celui qui paraissait être le principal personnage. Il convint d'aller sur la plage; mais 
comme il tardait à s'y rendre, voulant d'abord prendre les ordres de l'amiral, les jeunes gens s'éloi- 
gnèrent sur leur canot et ne reparurent plus. 

Colomb aperçut une autre terre au sud : il l'appela terre de Gracia ('). Il remarqua qu'entre la Tri- 
nité et la Gracia il y avait un grand canal, et que si l'on voulait y entrer pour aller au nord, on tombait 
dans des courants nombreux, qui traversent le canal avec un bruit effrayant, comme celui de vagues 
furieuses se brisant contre des rochers (*). Pris entre les bas-fonds et les courants, Colomb était dans 
une situation alarmante. \'n phénomène étrange vint ajouter à l'effroi des équipages. 

u A une heure avancée de la nuit, étant sur le pont, j'entendis une sorte de rugissement terrible : je 
cherchai à pénétrer l'obscurité, et tout à coup je vis la mer, sous la forme d'une colline aussi haute que 
le navire, s'avancer lentement du sud vers mes navires. Au-dessus de cette élévation, un courant arri- 
vait avec un fracas épouvantable. Je ne doutai point que nous ne fussions au moment d'être engloutis, 
et aujourd'hui encore j'éprouve à ce souvenir un saisissement douloureux. Par bonheur, le courant et le 
Ilot passèrent, se dirigèrent vers l'embouchure du canal, y luttèrent longtemps, puis s'affaissèrent (^). » 

Le lendemain malin, Colomb envoya sonder cette embouchure, qu'à cause de son aspect effroyable il 
appela la Douche du Serpent; et comme on trouva qu'il s'y trouvait plusieurs brasses d'eau et des cou- 
rants en sens contraires, il ordonna d'avancer, et, grâce à un bon vent, on traversa ce détroit sans 
|ièril. Arrivé à l'intérieur de ce détroit, dont il ne s'expliquait pas bien la situation et le caractère C*), 
nii remarijua avec ctonnenient que l'eau était douce. 

(') C'est la pointe (les Icacos. 

(*) Sans doute des daims, qui en effet se trouvaient en grand nomljrc dans l'ile. 

(') Il suppose que c'était une Ile; mais c'était la cote basse de la terre ferme (aujourd'hui dans hi répiililiquc de Ymc- 
iiiela), qui est entrecoupée par les branches de l'Orénoque. 

• C'est la c<5le orientale de la province de Cumana, à l'est du Cano - Macareo , prés de Punla-noloiidii, partie |]n5se 
appelée i«/« Sanla, et non la partie montagneuse de la cùlc de Paria, formant la cote nord-ouest du yolfo de las Perlas, 
ou de la Uallena, contrée que Colomb désignait parle nom de isla de Gracia, qui fut découverte la première... » (Ilumboldl.) 

(') Ces courants se dirigent à l'ouest avec une extrême rapidité. 

C) « On suppose que celte irruption soudaine était causée par le gonflement de l'un des fleuves qui se déchargent dans le 
golfe de Paria , et que Colomb ne connaissait pas encore. » ( Washington Irving. ) — Pierre Martyr avait entendu l'amiral 
dire qu'il avait gravi le dos de la mer, et que c'était une sorte de montagne s'élevanl vers le ciel. 

(') Colomb était alors le long de la cote intérieure de la Trinité, et il avait 6 sa gauche le golfe de Paria, qu'il croyait être 
la pleine nier. 



IGG VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

On navigua au nord vers une montagne très-élevée, qui parut à Colomb à 26 lieues de la pointe de 
l'Arsenal ('). Là étaient deux caps très-élevés, l'un à l'est sur l'ile de la Trinité (-), l'autre à l'ouest sur 
la terre que Colomb croyait être une île qu'il nommait la Gracia {'). En cet endroit, on rencontre encore 
un canal étroit (*), des courants, des bruits effrayants et de l'eau douce. Plus on avançait le long de la 




Groupe d'Indiens des bords de rOrénoque. — D'après Steedmann. 



cûte vers le couchant, plus la mer était douce et bonne à boire. Sur un point où l'on aborda pour quelques 
mstants, on vit des traces indiquant la présence récente d'habitants; la montagne était toute couverte 
de singes. On se remit en route, et l'on côtoya une chaîne de montagnes jusqu'à son extrémité, vers 
l'embouchure d'une rivière {^). 



(') A 13 ou li lieues seulement. 

(') Pointe de Pena-BIanca. 

{') Sur le long promontoire do Paria, qui s'avance de la terr.i ferme et forme la côte septentrionale du golfe. 

(') L'une des bouches du Dragon. 

(') A l'ouest de la pointe Cuniana. 



LE GOLFE DE PARIA. 



LE PARADIS TERRESTRE. 



167 




Porlrait d'un vieillard du bassin de l'Crénoque. — D'après le Rêane animal 
de Cuvier. 



(I Beaucoup d'iiabllants vinrent à nous. Ils nous dirent que cette terre s'appelait Paria, et qu'à l'ouest 
elle était plus peuplée. Je pris quatre de ces Indiens; puis je me dirigeai vers l'occident, et, après 8 lieues 
de navigation, au delà d'une pointe que 
je nommai pointe de l'Aiguille ('), je 
découvris des terres admirables et très- 
peuplées. Il était neufheurcs du malin. 
J'ordonnai de jeter les ancres afin de 
mieux jouir de ce beau spectacle. Plu- 
sieurs habitants vinrent en canot m'in- 
viter à descendre à terre , au nom de 
leur chef; je ne leur répondis pas. Reau- 
coup d'autres revinrent encore du ri- 
vage : les uns avaient des plaques d'or 
au cou, les autres des perles à leurs 
bras : ils me dirent que cet or et ces 
perles se trouvaient dans le pays même, 
et dans une autre contrée plus éloignée 
vers le nord. » 

Colomb aurait bien voulu s'arrêter 
pour s'assurer si en effet on pouvait se 
procurer là ces choses précieuses en 
grande quantité ; mais la prudence lui 
ordonnait de chercher un endroit sûr et 

commode pour refaire la santé de ses équipages et renouveler ses provisions de bouche , qui s'étaient 
avariées : il avait besoin lui-même de repos. «Les veilles avaient altéré ma santé. Mon précédent voyage, 

celui pendant lequel j'avais découvert la terre ferme (^), 
m'avait causé de bien grandes fatigues : pendant trente- 
trois jours, je n'avais point dormi, et j'avais été long- 
temps privé de la vue ; néanmoins je n'avais pas alors 
autant souffert des yeux et éprouvé d'aussi grands 
maux qu'en ce moment. » 

Avant de partir, Colomb envoya des embarcations 
à terre. Ses gens furent parfaitement accueillis. Un 
vieillard et son fds, suivis de tous les habitants, s'a- 
vancèrent à leur rencontre, et les conduisirent dans 
une grande maison qui ne ressemblait pas à celles de 
l'île Espagnole et des autres îles. Elle n'avait pas la 
forme d'une tente, et elle était décorée d'une façade. 
Alentour, il y avait beaucoup de chaises. Le vieil- 
lard fit présenter aux Espagnols du pain, plusieurs 
sortes de fruits, une liqueur rouge et une liqueur 
blanche, faites avec des fruits différents. Pendant la 
collation, les hommes restèrent réunis à une des ex- 
trémités de la salle, les femmes à l'autre extrémité. 
Ces habitants étaient, comme les jeunes gens qu'on 
avait vus le 2 août, d'une taille élevée, d'une physiononùc agréable; ils portaient de même une sorte 
de turban fait d'une étotVo qui paraissait de soie et habilement outrée; ils avaient tous, hommes et 




rorlrail d'un jeune homme du bassin de l'Orénoipie. — D'après 
le lièfjne animal de Cuvier. 



(') C'est la pointe d'Alcalraz. 

(•) Errc'ur. Coloiiili, n'.iyanl pu f.iirii le Imir enuor de Cubii , iif croyait pas que ce ffil une ilo. La vérilrÇ sm ce point m 
fui complélenieiit (léiiionlr(''e cl reconnue (pi'aprés sa morl. 



168 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

femmes, un autre nioiichoii- dont ils se ceignaient comme de jupe. Leurs dieveux étaient longs et plats. 
Presque tous portaient des ornements, surtout des plaques d'or suspendues au cou. « Us sont, dit Colomb, 
plus blancs, plus rusés, plus intelligents, que ceux que j'avais vus dans les Indes, et ils sont plus cou- 
rageux. 1) Au milieu de leurs canots, plus légers, mieux construits que ceux des autres peuplades; était 
une cabine où s'asseyaient les cbefs et leurs femmes. 

Colomb appela ce lieu les Jardins. Avant de partir, il demanda de nouveau d'où venait l'or ([u'il 
voyait, et on lui indiqua une terre peu éloignée au couchant, mais où il ne fallait pas aller, parce que 
l'on y mangeait la chair humaine. Pour les perles, on lui indiqua le couchant et le nord, derrière la côte. 

Pendant deux jours, on côtoya la terre au couchant. Comme on n'avait plus que trois brasses de fond, 
Colomb fut persuadé que cette terre était encore une île, et qu'il trouverait une issue vers le nord. Il 
envoya en avant une caravelle, afin de s'assurer s'il y avait un moyen de sortir ou si l'on était dans une 
impasse. Mais la caravelle, après avoir longtemps navigué, se trouva dans un grand golfe qui paraissait 
en contenir quatre petits dans l'un desquels était l'embouchure d'un grand fleuve ('). 

L'eau était très-douce et très-claire. Colomb, se voyant, à son grand regret, entouré de terres de 
toutes parts, voulut revenir en arrière vers les Jardins; mais le choc des eaux douces avec la mer ren- 
dit l'exécution de ce projet difticilc. A la fin, cependant, il sortit par l'embouchure du nord (^). 

Après être sorti de ce détroit, qu'il appela Bouche du Dragon, il fut emporté par un courant si rapide, 
quoique, sous un vent très-doux, qu'entre l'heure de la messe et l'heure de compiles, il fit 65 lieues; 
d'où il conclut qu'en allant de ce point vers le midi on s'élève, tandis qu'en allant vers le nord, comme 
il avait fait, on descend (^). 

Colomb, revenant, dit-il, à parler de la terre de Gracia, de la rivière et du lac, si grand que c'est une 
mer plutôt qu'un lac, exprime la conviction que si cette rivière, ou plutôt ce fleuve, ne sort pas du paradis 
terrestre, il vient d'une terre immense qui était jusqu'alors inconnue ; mais il ajoute qu'en y songeant 
bien, il est de plus en plus persuadé que, vers cette terre de Gracia, se trouve le paradis terrestre (*). 



La lettre de Colomb au roi et à la reine, dont nous venons de donner un extrait, ne contient pas 
d'autres détails sur le troisième voyage; mais on ne sait que trop de quelle manière fatale se termina 
pour lui cette expédition célèbre où le continent américain fut réellement découvert pour la première fois. 

Après sa sortie de la Bouche du Dragon , il découvrit, au nord-ouest, l'ile de l'Assomption, que l'on 
croit être l'île de Tabago, et celle de la Conception, que l'on appelle aujourd'hui île de Grenade. Il 
redescendit vers la côte septentrionale de Paria, et, continuant à la suivre, il vit plusieurs îles et plu- 
sieurs ports. Le 15 août, il découvrit l'île Margarita qu'il trouva très-peuplée ; puis, entre la côte méri- 
dionale et la terre ferme, l'île de Cubagua, aride, mais pourvue d'un beau port : au moment où il ap- 
prochait de cette dernière île, il vit un grand nombre d'indigènes qui péchaient des perles et qui prirent 
la fuite en voyant les navires. Colomb envoya une chaloupe à terre ; on rencontra un Indien qui portait 
un collier de perles à plusieurs rangs et qui échangea volontiers un grand nombre de ces perles contre 
les débris d'un vase de valeur. L'amiral, informé de cette découverte, envoya d'autres Espagnols avec 
d'autres vases de valeur et des grelots, au moyen desquels on obtint trois livres de perles, parmi les- 
quelles il y en avait de très-grosses. C'était là un grand sujet de tentation pour continuer à explorer la 
côte, qu'il persévérait à considérer comme faisant partie du véritable continent asiatique; mais ses yeux 



(') Sans doute le fleuve de Paria, le Guaiapich, le Cuparipari. Colomb appela cet endroit le golfe des Perles, quoiqu'il ne 
s'y en trouve aucune. 

{') On était au 13 ou au M août. 

(') Colomb, pendant ce voyage, cbangea d'opinion sur la forme de la.lerre. 11 cessa de croire qu'elle était sphérique, et il 
imagina qu'elle était faite en forme de poire. 

(') Colomb fait une longue dissertation pour appuyer celle liypolbèse. ( Voy. une dissertation de Lelronne sur les différentes 
opinions du moyen âge, relativement à l'emplacement du p:u\idis terrestre, dans le Iroisiéme volume de YHislnire de la 
géotjraphic du nouveau continenl, p. 118.) — Les idées de Colomb sur le paradis teirestre p.-u-aissent avoir eu peu de 
succès en Espagne et en Italie, où le scepticisme en matières religieuses commençait à germer. Pierre Martyr d'Angliiera, 
dans ses Oceunka, dédiées au pape Léon X, les nonmie des fables nu.vquelles il ne faut pas s'airéler. 



COLOMB MIS AUX FERS ET RAMENÉ EN ESPAGNE. 169 

étaient si malades qu'il ne pouvait même plus diriger la marche de ses navires : il fallut donc aller direc- 
tement à l'île Espagnole. Bientôt il arriva à la petite ile Beata, située à environ 30 lieues à l'ouest de la 
rivière Orena, où il espérait trouver le port que son fi-ére, qu'il avait laissé avec le titre à'adelanlndo, 
avait dû y établir. Il envoya donc un Indien porter une lettre à don Barthélémy, qui vint au-devant de 
lui. Les nouvelles sur la situation de la colonie étaient déplorables. Excès des Espagnols révoltés entre 
eux, guerre avec les habitants, défiance, haine, maladie, famine, découragement, tel était le résumé du 
rapport de Barthélémy. En arrivant à la capitale de la colonie, à Isabelle, qui est devenue depuis la ville 
de Saint-Domingue, l'amiral fit une proclamation pour approuver la conduite de son frère et pour blâmer 
énergiquement les Espagnols qui s'étaient révoltés contre son gouvernement. Les rebelles ne tinrent pas 
grand compte de ce manifeste. Le 12 septembre, il annonça que cinq vaisseaux allaient partir pour 
l'Espagne et que quiconque voudrait quitter la colonie serait libre de profiter de cette occasion pour 
retourner en Espagne. Ces navires mirent à la voile le 18 octobre, sans emmener les révoltés. 

Ils portèrent au roi et à la reine une lettre où Colomb exposait ses griefs contre les chefs des désor- 
dres qui affligeaient l'île Espagnole. En même temps, il leur envoya le récit de son troisième voyage, 
avec une carte, de l'or et des perles du golfe de Paria. Il avait confiance dans la noblesse et la loyauté 
de ses souverains ; mais il souffrait de corps et d'esprit, et il ne doutait point que ses ennemis ne missent 
à profit en Espagne la nécessité où il était de rester dans l'île Espagnole, en face de la sédition, pour se 
livrer contre lui à des manœuvres perfides. Suivant ses propres expressions, il était « absent, envié, 
étranger. » On parvint, en efl'et, à élever de graves soupçons dans l'esprit de Ferdinand, en lui représen- 
tant que Colomb, au lieu d'enrichir le trésor royal par ses expéditions, tendait à l'épuiser, et en accusant 
l'amiral de traiter avec orgueil et dureté les nobles qui l'avaient suivi ; d'un autre côté, on excitait aussi 
contre l'amiral la sensibilité et la dignité de la reine, en faisant ressortir, malheureusement avec trop 
d'apparence, sa persistance à conseiller de réduire en esclavage |es Indiens. Plusieurs fois Colomb 
avait écrit pour demander qu'on envoyât à l'île Espagnole un magistrat afin d'y rendre la justice, et un 
arbitre dans le but de juger les différends qui s'étaient élevés entre lui et les révoltés. Au lieu d'un 
arbitre, on fit partir pour Saint-Domingue don Francisco de Bobadilla, officier de la maison du roi et 
commandeur de l'ordre religieux et militaire de Calatrava, muni de lettres patentes qui le nommaient 
gouverneur et lui donnaient en fait une autorité absolue qu'il pouvait exercer contre Colomb hii-méme. 
Les caravelles de Bobadilla entrèrent, le 23 août, dans le port de Saint-Domingue. Colomb était alors 
au fort de la Conception. Barthélémy était à la poursàte des rebelles; don Diego Colomb commandait 
l)rovisoirenienl dans la capitale. Bobadilla procéda sur-le-champ en maître, exigea de Diego le serment 
d'obéissance aux lettres royales, s'empara de force de la forteresse qui renfermait une partie des rebelles, 
puis s'établit dans la maison même de l'annral. 

Le commandeur, dit Colomb, en arrivant à Saint-Domingue, se logea dans ma maison, et, telle 
quelle, il se l'appropria avec tout ce qui était dedans. A la bonne heure ! ] e it-élre en avait-il besoin ! 
Un corsaire n'en use jamais de la sorte avec les marchands (')! » 

Bient^jl Bobadilla envoya à Colomb un alcade pour lui signifier copie des lettres patentes qui lui avaient 
conféré l'autorité de gouverneur : Colomb se borna à répondre par une lettre très-modérée, où il lui 
donnait des conseils et lui annonçait son intention de retourner en Espagne. Mais le gouverneur hii fit 
communiquer la lettre de créance qui lui ordonnait d'obéir à ses ordres, et en même temps le somma de 
conqiaraitre devant lui. Colomb, assuré que telle était la volonté de ses souverains, partit inmiédiatement 
el se rendit seul, sans serviteurs, à Saint-Domingue. Cependant Bobadilla, s'étant imaginé que l'amiral 
lui résisterait, avait fait mettre aux fers son frère Diego et se préparait à une défense vigoureuse. Il fut 
étonné, mais non ramené à des sentiments plus modérés, en apprenant l'arrivée si simple et si noble de 
Colomb. Sans interroger l'amiral, sans l'accuser, sans le mettre en mesure de se défendre, il ordonna 
qu'il fût cnchainé et jeté dans la forteresse., Barthélémy ne tarda pas à subir le même sort. Bobadilla 
onfia à un officier, nommé Alonzo de Villejo, le soin de conduire les trois frères en Espagne. Colomb fut 
mené de sa prison siu' une caravelle, chargé de fers, au nnlieu des huées de la populace. Lorsqu'il fut 
endiarqué, Villejo et le maitre de la caravelle, Andréas Marsès, voulurent lui ùter ses fers : Colomb s'y 

(') LcUre (îciile, vors 1j fiji de 1500, ii la nuuiikc ilu |.riiico don Ju.in. 



170 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

opposa et les garda pendant toute la traversée ; il fit plus , il les suspendit depuis dans son cabinet de 
travail, et il ordonna qu'ils fussent enfermés dans son cercueil. 

Des qu'on apprit à Cadix, à Séville, dans toute l'Espagne, que Colomb arrivait encliaîné comme un 
vil criminel, le sentiment public se souleva d'indignation. Entre son triomphe de Barcelone et celte humi- 
liation cruelle, le contraste était trop saisissant. D'ailleurs les reproches faits à Colomb étaient trop 
vagues pour justifier un traitement si barbare. Le roi et la reine, informés de tout ce qui s'était passé, 
et entraînés par l'opinion générale, blâmèrent la conduite de Bobadilla, donnèrent immédiatement l'ordre 
de metire eu liberté les trois frères, en recommandant qu'ils fussent traités avec honneur. Ils adres- 
sèrent même à Colomb une lettre affectueuse pour l'inviter à venir à la cour, et lui firent donner une 
somme suffisante pour y soutenir son rang. 

Le 17 décembre, Colomb parut à la cour, en grand costume et avec une suite nombreuse. La reine 
ne put contenir son émotion et ses regrets en le voyant ; lui-même, éclatant en sanglots, se jeta à genoux 
devant elle ; mais elle se hâta de le relever. II ne fut pas réduit à se défendre. L'excès dont il avait été 
viclime le relevait assez à tous les wux ; il était désormais l'offensé, et c'était à lui à demander une 
réparation. 

Cependant le roi, si l'on s'en rapporte à sa conduite, n'avait pas vu sans déplaisir la chute momen- 
tanée de celui qui avait ajouté tant de gloire à son règne. La réparation qu'il devait à Colomb eût été 
de le replacer sur-le-champ dans la position d'où on l'avait injustement précipité. II n'en fut rien. On 
remplaça, il est vrai, Bobadilla (') par un autre gentilhomme, Nicolas de Ovando, mais on laissa Colomb 
réclamer en vain, pendant neuf mois, à Grenade, la restitution de ses titi'es et de ses dignités. En ce 
temps, des navigateurs espagnols, Ojeda, Pedro-.\lonzo Nino, Vincent- Yanez Pinzon, Diego Lepe^ 
Rodrigo Baptiste, de Séville, s'élançaient, vers le nouveau continent, à des explorations brillantes, tandis 
que celui qui leur avait ouvert la «oute restait dans une inaction forcée. .\u milieu de ce douloureux 
repos, Colomb demanda d'abord, à la suite d'une vive exaltation, à faire une croisade à Jérusalem, ce 
qu'il avait toujours considéré comme le complément nécessaire de la découverte des terres de l'ouest. 
Puis, ému de la gloire de Vasco de Gama , qui venait de trouver la route des Indes en doublant le cap 
de Bonne-Espérance, il conçut et proposa un nouveau voyage vers l'est, dans le but de découvrir un 
passage qui conduirait à la mer des Indes, aux côtes visitées par Gama, beaucoup plus rapidement que 
par le trajet de l'est. 11 se fondait sur ce que la côte de la terre ferme , qu'il avait entrevue à Paria, se 
prolongeait beaucoup à l'occident, et qu'il dev.ll exister quelque détroit à peu de distance de Xorabre- 
de-Dios (-), à peu près vers le point que nous appelons l'isthme de Darien. La reine écoula favorable- 
ment ce projet; le roi l'approuva, soit qu'il eût la pensée qu'un si grand résuUat valait bien la peine 
d'une tentative, soit qu'il trouvât quelque avantage à occuper Colomb et à l'éloigner de la pensée de 
retourner à Saint-Domingue. A cette occasion, des lettres royales datées de Valence de Terres (14 mars 
1502) confirmèrent à Colomb toutes les conventions précédentes entre les souverains et lui et toutes 
ses dignités. 



QUATRIEME VOYAGE DE CHRISTOPHE COLOMB. 

(9 mai 1502. — 7 novembre 1503.) 

Le 9 mai 1502, Colomb, âgé de soixante-six ans, presque infirme, partit du port de Cadix avec 
quatre caravelles (')et 150 hommes. La relation de ce dernier voyage a été faite par l'amiral lui-même, 

(') Bobadilla périt, avec les ennemis les plus violeiils de Colomb, dans un naufrage, au mois de juillet 1502, en vue des 
nilcs de Saint-Domingue , qu'ils venaient de quitter, au moment même où Colomb cherchait dans celle ile un refuge qu'on 
lui refusait. (Voy. plus loin.) 

(-) Las Casas, lib. 11, cap. iv. 

(') La plus grande étail de '0 tonneaux, la plus petite de 50. 



DERNIER VOYAGE DE COLOMB. 



171 



dans sa lettre au roi et à la reine, datée de la Jamaïque, le " juillet 1503, et connue sous le nom de 
Lettera raiissima ('). 

« Le style de cette lettre, dit Hund)oklt, est empreint d'une profonde mélancolie. Le désordre qui 
la caractérise trahit l'agitation d'une âme fière, blessée par une longue série d'iniquités et déçue dans 
ses plus vives espérances. » 

A cause de ce désordre qui fait que le lecteur est brusquement transporté, par endroits, en avant et 
en arrière du voyage , sans transition ou explication , il paraît nécessaire de rappeler ici sommairement 
l'itinéraire de ce quatrième voyage 

Colomb relâche, le 20 mai 1502, à la Grande-Canarie. 

Le 15 juin, il arrive à une des îles Caraïbes (Sainte-Lucie, ou plus probablement la Martinique). 

Après avoir louché à la Dominique, à Santa-Cruz et à Porto-Rico, il Teut entrer, le 29 juin , dans 
le port de Saint-Domingue; mais le gouverneur Ovando lui en refuse la permission. 

Après quelques stations sur les côtes de l'île, il est entraîné dans le petit archipel des Jardins, sur 
la côte méridionale de Cuba. 




Ile Je Cubo. — Catda dcl lliisillo \ rlmlc de la Vis de pressoir). 



Le .30 juillet, il découvre l'île îles Pins (Guanaga, l'uiiacia). 

Le U août, on aborde siu' la côte de la teri'c ferme, au cap Honduras (autrefois ÉtatdeGuatimala). 

Le 14 septembre, continuant de longer les côtes, on double le cap de Gracius-à-Dios. 

(') Ctltc li'llre avait Hé iinpnnu'e en Es|iagnc , puis liaduilc m ilalien par Coslanzo Baynera de Brcscia , tt imprimée à 
Venise en ir>05. Elle a éli pul)li(?e par Morelli, liibliolli.'caire de ci;Ue dernière ville, par Bossi el par Navarrcte. La Iraduclion 
que nous donnons est emprunlfe à M. Urano, Iradnilcur de l'ouvrage de Bossi; mais nous l'avons amendée en ronsullant 
colle de MM. de Yerneuil el de la Iloquelle (Si-' volume, p. 10"), 



172 



VOYAGEURS MODERNES. — CIir.lSTOPHE COLOMB. 




Arbres des Aniilles. — Bananier, Calcbassicr franc, Papajer commun, Cocotier îles InJes, elc. — Dapi-ès la Flore liM Antilles, par Tussac. 

On navigue le long de la côte des Mosquites ; on voit les douze petites îles Limonarcs. 
Le 10 septembre, on jette l'ancre près de la « rivière du Désastre. » 



ITINÉRAIRE DU DERNIER VOYAGE. 



173 




• j^^'X 






Fruils et Fleurs dos Antilles. - Cacao Ihiobroma, Callcr d'Arabie, etc. - D'après la Flon des Antilles, par Tmsac. 

Le 25 septembre, Colomb s'arrtjle entre la petite île la Iluerta (le Jardin, Qulnhiri) et le continent, 
en face du village Cariari. 



174 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

Parti le 5 octobre de Gariari , il longe la cùle Riche et relâche dans la baie ou le golfe Garibaro 
{Alrairante, baie de Carnabaco). 

Le 17 octobre, on commence à suivre la côte de Veragua ; on jette l'ancre à l'embouchure de la ri- 
vière la Gateba; on passe devant cinq villes, dont l'une s'appelait Veraguas; le lendemain, on arrive 
devant le village Gubiga. 

Le 2 novembre, on jette l'ancre dans Porto-BoUo. 

Le 9 novembre, on se dirige vers la pointe de Numhre-ilc-D'ws, et l'on s'arrête au « port des Pro- 
visions 1) (piierto de Bastimentos). 

Parti le 23, Colomb touche au port Guiga, s'arrête dans le havre de la Retraite (el Retrete), où les 
ex'cès des Espagnols mettent les armes aux mains des Indiens. 

Le 5 décembre, Colomb, contraint par la mauvaise volonté de son équipage, retourne en arrière, â 
l'ouest; il touche à Porto-Bello, essaye vainement d'atteindre Veraguas, est poussé par la tempête dans 
plusieurs ports, trouve un refuge, le jour de l'Epiphanie, à l'embouchure de la rivière Yebra, qu'il ap- 
pelle Belen ou Delhléem, près de la rivière Veragua. Barthélémy, le frère de Colomb, Yadelantado, Ta 
visiter les mines d'or à l'intérieur; on essaye de fonder une colonie; la guerre avec les Indiens et la 
tempête font échouer ce projet. 

Vers la fin d'avril, l'aU'aiblissement de l'escadre oblige à retourner en Europe; on touche à Porto- 
Bello, où l'on est forcé d'abandonner des caravelles; on passe devant le port d'el Retrete, devant un 
groupe d'îles que Colomb appela las Barbas ( lesMulatas), un peu au delà de la pointe Blas; à 10 lieues 
plus loin, on entre dans le golfe de Darien. 

Le l" mai, Colomb se dirige vers l'île Espagnole. 

Le 10 mai, on arrive au nord-ouest de l'Espagnole, en vue des deux îles Tortiigas (aujourd'hui les 
Caïmans). 

Le 30 mai, on est embossé au milieu des Jardins de la Reine (près Cuba), et l'on s'arrête près de 
l'une des Cayes. 

Après une tempête, Colomb arrive au cap Cruz, le long de la côte méridionale de Cuba. 

Le 23 juin, il jette l'ancre dans Piierto-Bueno ( le Havre-Sec), puis dans le port San-Gloria (baie 
de don Christophe, dans la Jamaïque), où il est forcé d'échouer ses navires. 

Il envoie Mender et Fiesco dans une chaloupe pour demander secours au gouverneur de l'Espagnole. 

Pendant leur absence, deux officiers, nommés Porras, soulèvent les matelots contre lui; dangers de 
toute nature ; intimidation exercée par Colomb sur les Indiens au moyen de la prédiction de l'éclipsé. 

Après huit mois depuis le départ de Mender et de Fiesco, Ovando envoie à Colomb, par Diego de 
Escobar, monté sur un petit navire, un tonneau de vin et un quartier de porc, en lui promettant l'envoi 
prochain d'un plus grand navire; découragements, révoltes nouvelles de l'équipage. 

Le 28 juin, Colomb et ceux qui l'avaient accompagné montent sur les navires qu'Ovando a enfin envoyés. 

Le 3 août, il aborde sur la côte de l'Espagnole, à la'petite île de Beatu. 

Le 18 août, il jette l'ancre dans le port de Saint-Domingue. 

Le 12 septembre, il part de Saint-Domingue, et, à travers une suite de tempêtes formidables, il jette 
l'ancre dans le port de San-Lucar, le 7 novembre. De là il se rend à Séville. 

LETTERA RARISSIMA. 

Copie de la lettre de Christoplie Colomb, vice-roi d'Espagne et gouverneur des îles des Indes, adressée à 
S. M. Catholique le puissant roi d'Espagne, et à son épouse, ses augustes maîtres, dans laquelle il les informe 
de toutes les circonstances de son voyage, et où il raconte combien il a rencontré de pays, de provinces, de 
fleuves, de villes dignes d'admiration, et de contrées où se trouvent en abondance les mines d'or et autres objets 
de grande valeur. 

Très-augustes et très-puissants prince et princesse, nos maîtres. 

De Cadix je passai aux îles des Canaries en quatre jours, et de là, après un voyage de seize jours, 
j'abordai aux îles appelées des Indes, d'où j'écrivis à Vos Altesses que mon intention était de poursuivre 



LETTERA RÂRISSIMA. i75 

vivement mon voyage, puisque j'avais des navires tout neufs, bien munis de vivres et de matelots, et 
que j'étais dans le dessein de nie diriger vers l'ile nommée Jamaïque. Je vous ai écrit cela de la Domi- 
nique, ile jusqu'à laquelle j'avais toujours eu un temps favorable. La même nuit que j'y abordai fut ac- 
compagnée d'une bourrasque et d'une tempête qui depuis me poursuivit toujours. Arrivé à l'île Espa- 
gnole, j'envoyai à Vos Altesses un paquet de lettres dans lesquelles je vous demandais le secours d'un 
vaisseau avec des fonds, le bâtiment qui m'avait transporté ici étant endommagé et ne pouvant plus 
supporter les voiles; les gens de l'ile prirent les lettres, et ils savent eux, s'ils y ont fait réponse. Dans 
la réponse que je reçus de Vos Altesses , vous m'ordonnâtes de ne point demeurer dans les terres , 
disposition qui découragea l'esprit de tous ceux qui m'accompagnaient ; ils craignaient que je ne vou- 
lusse les conduire trop avant dans les mers, me représentant que si nous rencontrions quelque péril ou 
quelque accident ils ne pourraient espérer aucun secours , et que d'ailleurs l'on ferait peu de cas des 
dangers qu'ils auraient essuyés ; ils prétendaient même que , quant aux terres que je pourrais décou- 
vrir. Vos Altesses les feraient gouverner par d'autres que par moi. La tempête qui m'assaillit cette nuit 
fut violente ; elle désempara mes navires, et chacun de nous, dispersé par les vagues, n'entrevoyait que la 
mort pour tout espoir. Quel est l'homme, et sans en excepter Job lui-même, qui fut plus malheureux 
que moi? Ces mêmes ports, que j'avais découverts au péril de ma vie, me refusèrent dans ces tristes 
circonstances un asile contre la mort qui. nous menaçait, moi, mon jeune fils, mon frère et mes amis. 

Mais je reviens à mes navires, dont la tempête m'avait séparé; Dieu me les rendit bientôt. J'avais 
mis en mer le vaisseau endommagé, dans le dessein de le ramener vers l'île Calliega : il perdit sa cha- 
loupe et toutes ses provisions. Le vaisseau que je montais fut étrangement assailli; cependant la bonté 
divine voulut bien me le conserver sans qu'il éprouvât aucune perte. Mon frère était sur celui qui courut 
le plus de dangers, et ce fut lui qui, aidé de l'assistance céleste, le sauva du naufrage. Cette bourrasque 
me porta subitement vers l'île Jamaïque, et bientôt un grand calme et un rapide courant succédèrent à 
la tempête, et je parvins jusqu'au Jardin de la Reine sans rien apercevoir; je me dirigeai vers la terre 
ferme, et, dans ma course, je rencontrai des vents contraires et un courant terrible. Je luttai contre 
eux pendant soixante jours, durant lesquels je ne pus faire que 70 lieues. 

Pendant tout ce temps, je ne pouvais entrer dans le port; la tempête, la pluie, le tonnerre et les 
éclairs, qtn semblaient annoncer la fm du monde, ne cessèrent de m'assaillir; cependant, le 12 sep- 
tembre, j'atteignis le cap de Gracias-à-Dios, et depuis ce moment le Seigneur m'envoya des vents et des 
courants favorables. Pendant quatre-vingts jours, les flots continuèrent leurs assauts, et mes yeux ne 
virent ni le soleil, ni les étoiles, ni aucune planète; mes vaisseaux étaient entr'ouverts, mes voiles 
rompues ; les cordages, les chaloupes, les agrès, tout était perdu ; mes matelots, malades et consternés, 
se livraient aux pieux devoirs de la religion ; aucun ne manquait de promettre des pèlerinages, et tous 
s'étaient confessés mutuellement, craignant de moment en moment de voir finir leur existence. J'ai vu 
beaucoup d'autres tenqiêtcs , mais jamais je n'en ai vu de si longues et de si violentes. Reaucoup des 
miens, qui passaient pour les matelots les plus intrépides, perdaient courage; mais ce qui navrait pro- 
fondément mon âme, c'était la douleur de mon (ils, dont la jeunesse (il n'avait pas treize ans) augmen- 
tait mon désespoir, et que je voyais en proie à plus de peines, plus de tourments, qu'aucun de nous ('). 
C'était Dieu sans doute, et non pas un autre, qui lui prêtait une telle force; mon lils seul rallumait le 
courage, réveillait la patience des marins dans leurs durs travaux; cnlin on eût cru voir en lui un 
navigateur qui aurait vieilli au milieu des tempêtes, chose étonnante, difficile à croire, et qui venait mêler 
quelque joie aux peines qui m'abreuvaient. J'étais malade, et plusieurs fois je vis l'approche de mon der- 
nier moment; j'avais fait construire sur le pont du vaisseau une petite chambre, et c'était de là que je 
commandais la manœuvre. Mon frère, comme je l'ai déjà dit, se trouvait dans le navire le plus endom- 
magé, et que menaçait le péril le plus pressant; c'était un grand sujet de douleur pour moi, douleur 
qui s'augmentait encore lonsipie je rélléchissais que c'était contre sa volonté que je l'avais emmené ; 
iiilin, ]iiim- mettre le comble à nuui malheur, vingt années de service, de fatigues et de périls ne m'ont 
ap|)orté aucun profit, car je me trouve aujourd'hui sans posséder une tuile en Espagne, et l'aubergi! 
seule me présente un asile lorsque je veux prendre quelque repos ou les repas les plus simples; encore 

(') Fcrdiii.inil Colymb 



i76 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

ni'arrive-t-il souvent de nie trouver dans l'impuissance de payer mon écot. Ce n'est pas tout (souvenir 
qui vient remplir mon cœur de désespoir!) ('), j'ai laissé en Espagne mon fils don Diégue privé de tout 
moyen d'existence, privé de son père, espérant qu'il trouverait dans Vos Altesses des princes justes et 
reconnaissants qui lui rendraient avec usure ce dont votre service le privait. 

Je parvins à une terre appelée Cariai, et j'y demeurai afin de réparer mes vaisseaux et de pourvoir à 
tout ce qui nous était nécessaire ; mes gens, qu'une longue fatigue avait rendus incapables de tout service, 
et moi, nous prîmes en ce lieu un repos que nous attendions depuis longtemps. Là, j'entendis parler des 
mines d'or de la province de Ciamba, qui était l'objet de nos recberches; je pris avec moi deux babitants 
de cette contrée, qui me conduisirent à une autre terre appelée Carambaru, où les indigènes vont tou- 
jours nus, et porlent à leur cou un miroir d'or qu'ils ne veulent vendre ni troquer pour quoi que ce soit; 
ils me nommèrent en leur langue plusieurs autres lieux situés sur la mer, où ils m'assuraient qu'il existait 
beaucoup de mines d'or ; le dernier de ces lieux était appelé Veragua, éloigné d'où nous étions de vingt- 
cinq lieues : aussi je partis et je me mis avec ardeur à leur recbercbe, et, lorsque je fus arrivé à moitié 
chemin, j'appris que je trouverais une mine d'or à deux journées de là. Je résolus d'aller les voir; mais 
le soir du jour de Saint-Simon et Juda, qui était le moment fixé pour notre départ, il s'éleva une tempête 
si violente que nous fûmes contraints de nous laisser aller où le vent nous conduisait : cependant l'Indien 
m'accompagna toujours afin de me montrer les mines. 

Mon arrivée dans ces lieux vint me convaincre de la vérité de tout ce que j'en avais entendu dire, et 
de la réalité de tous les rapports que l'on m'avait faits sur la province de Ciguare, qui selon eux, est 
située vers le couchant, à neuf journées de chemin par terre. On m'affirma qu'il s'y trouvait de l'or à 
l'infini; l'on me raconta que les habitants portaient des couronnes d'or sur la tête, de gros anneaux 
d'or aux pieds et aux bras, et qu'ils doublaient et ornaient leurs sièges, leurs armoires et leurs tables 
avec de l'or, s'en servant de la même manière que nous nous servons du fer. Les femmes, selon leur 
récit, portaient des colliers de même métal qui pendaient sur leurs épaules. Tous les habitants du pays 
dont je parle s'accordèrent à dire que telle était la vérité, et m'assurèrent qu'il y existait une telle ri- 
chesse que je me contenterais de la dixième partie de celle dont ils m'ont fait la description. Nous avions 
apporté avec nous du poivre, et ils le reconnurent aussitôt. Dans la province de Ciguaie on fait le même 
commerce, on voit les mêmes foires que chez nous; tous sont venus me l'assurer, et ils m'ont même 
indique les régies et les usages qu'ils suivent dans leurs marchés et dans leurs échanges ; ils m'ont encore 
dit qu'ils naviguaient comme nous, que leurs vaisseaux portaient des bombardes, et qu'ils étaient armés 
d'arcs, de flèches, d'épées, de cuirasses; ils vont habillés comme nous; ils montent des chevaux, font 
la guerre et s'habillent avec de riches vêtements, et demeurent dans des maisons commodes; enfin, 
selon eux , la mer entoure la province de Ciguare , et , à l'espace de dix journées de chemin , on ren- 
contre le fleuve du Gange (-) : il paraît que ces pays sont dans le même rapport que celui qui existe entre 
Tortose et Fontarabie, entre Pise et Venise. Etant parti de Carambaru, j'arrivai à ces lieux susdits, et 
je trouvai une nation qui avait les mêmes mœurs ; cependant ils échangeaient les miroirs d'or qu'ils avaient 
pour trois grelots, quoiqu'ils pesassent chacun dix ou quinze ducats. Quant à leurs autres habitudes, ils 
ressemblent entièrement aux insulaires de Saint-Domingue; mais ils recueillent l'or d'une manière difîé- 
rente que celle de ces derniers , quoique les procédés des uns et des autres ne puissent être comparés 
avec ceux que nous employons. C'est là ce que j'ai entendu dire touchant ces nations; quant à ce que 
j'ai vu et à ce que je sais, je vais vous le raconter. 

L'année 149-i- je parcourus, en neuf heures, vingt-qualre degrés vers le couchant {"■); ce dont il ne 
faut douter, parce qu'il arriva dans le même moment une éclipse; le soleil était entré dans la Balance, 
et la lune dans le Bélier. Tout ce que j'appris de la bouche de ces peuples , je l'avais déjà longuement 
étudié dans les livres. Ptolémée crut avoir corrigé Marin (deTyr), et maintenant on trouve que le sys- 
tème de ce dernier est conforme à la vérité ('). Ptolémée place Catigara à 12 lignes loin de son occi- 
i 
;' (') Littéi'alcment, «qui m'arracfiait le cœur par les épaules. » 

(') Il ne faut pas oublier que Colomb croyait l'Irc en Asie. 

{') Cliosc impossible. M>1. de Verncuil et de la Roquette traduisent : « Je naviguai à 24 degrés au couchant, en neuf 
licures. » 

(') Voy. p. Si. 



TEMPÊTES. — EL P.ETRETE. — VERAGUA. 177 

dent, qui est selon moi deux degrés et un tiers au-dessus du cap Saint-Vincent en Portugal. Marin 
renferme la terre.dans 15 lignes, et il décrit ITndus en l'Ethiopie, à plus de 2i degrés de la ligne 
équinoxiale; les Portugais , qui maintenant naviguent de ce côté, ont reconnu la vérité de tout ceci. 
Ptolémée dit que la terre la plus australe est le premier terme, et qu'elle ne va pas au delà de 15 degrés 
et un tiers. Le monde est peu de chose; tout ce qui est sec, c'est-à-dire la terre, forme six parties; la 
septième seulement est couverte d'eau, vérité que l'expérience a conllrméc, et qui s'appuie sur l'Ecri- 
ture et sur la position du Paradis terrestre, telle que la sainte Eglise l'admet. Je dis que le monde n'est 
point aussi grand que le vulgaire le veut bien dire, et qu'un degré de la ligne é(|uinoxiale est composé 
de 50 milles et deux tiers. Ceci est palpable; mais mon but n'est point d'entrer dans une pareille ma- 
tière, et c'est de mon laborieux mais noble et utile voyage que je veux entretenir Vos Altesses. 

J'ai dit que le vent m'avait entraîné sans pouvoir lui résister dans un port où j'échappai à dix jours de 
tempêtes; là je résolus de ne point retourner vers lesiiiines; les regardantcomme une conquête assurée, je 
poursuivis mon voyage au milieu de la pluie ; enlin, par la volonté de Dieu, j'arrivai à un port que j'appelai 
Bastimientos, où j'entrai malgré moi. La tempête et le courant m'emprisonnèrent dans ce port pendant 
dix jours; cependant j'en partis, mais non pas avec un temps favorable. Après avoir parcouru l'espace 
de quinze lieues, je fus assailli de nouveau par des vents contraires et des courants furieux. Je retournai 
au port d'où j'étais parti, et je trouvai en chemin un autre port nommé Reirele, où je me relirai au mi- 
lieu du trouble et du plus grand péril ; mes navires et mes gens étant dans le plus fâcheux état, contraint 
par ce temps déplorable, je restai plusieurs jours dans ce port, et lorsque je me flattais de voir linir mes 
tourments, ils ne faisaient que commencer; je résolus de retourner aux mines et de faire quelque chose, 
jusqu'à ce qu'un temps favorable à mon voyage reparût; mais à peine m'étais-je éloigné du port de quatre 
lieues, que la tempête, plus furieuse que jamais, vint m'accablerpar tant d'assauts que je ne savais plus 
où j'en étais. Tous les maux que j'avais déjà soulferts se renouvelèrent ('), et je restai pendant neuf jours 
sans aucune espérance de sahit. Jamais homme ne vit une mer plus violente et plus terrible : elle s'était 
couverte d'écume; le vent ne me permettait ni d'aller en avant, ni de me diriger vers quelque cap; il 
me retenait dans cette mer, dont les flots semblaient être de sang; son onde paraissait bouillir comme 
cchaulTéc par le feu. Jamais je ne vis au ciel un aspect aussi épouvantable : ardent pendant un jour et 
une nuit comme une fournaise, il lançait sans relâche la foudre et les flammes, et je craignais qu'à chaque 
moment les voiles et lès mâts ne fussent emportés. Le tonnerre grondait avec un bruit si horrible qu'il 
semblait devoir anéantir nos vaisseaux; pendant tout ce temps la pluie tombait avec une telle violence 
que l'on ne pouvait pas dire que c'était la pluie, mais bien un nouveau déluge. Mes matelots, accablés 
par tant de peines et de tourments, appelaient la mort comme un terme à tant de maux; mes navires 
étaient ouverts de tous côtés, et les barques, les ancres, les cordages, les voiles, tout était encore 
perdu. 

Enfin, Dieu me permit d'aborder à un port appelé Porto-Gordo {^), où je me munis le mieux qu'il me 
fut possible de toutes choses nécessaires, et je retournai de nouveau à Veragua, quoique ce ne fût pas là 
que j'eusse intention d'aller. Lorsque j'étais en état de naviguer, les vents et les courants me furent 
encore contraires ; je parvins comme j'y étais déjà parvenu d'abord, Les vents et les courants s'étant 
opposés à mon voyage une seconde fois, une seconde fois je retournai au port, car j'avais été tellement 
maltraité par cette bourrasque que je n'eus pas le courage d'attendre la lin de l'opposition de Saturne 
avec Mars ('•), opposition pendant laquelle régnent la tempête et le mauvais temps ; ce fut le jour de Noël 
f|ue je me trouvai dans cette situation. Je retournai de nouveau, et avec beaucoup de peine, à l'endroit 
d'où j'étais sorti. Étant entré dans la nouvelle année, je tentai de poursuivre mon voyage ; mais quand 
même le temps m'eût été favorable, mes gens étaient morts ou malades, et nos vaisseaux ne pouvaient 
être mis en mer. Le jour de l'Epiphanie, j'arrivai à Veragua sans forces; là. Dieu m'oIVrit dans un fleuve 
une espèce de port; quoique à son embouchure ce fleuve n'eût pas plus que dix palmes de fond, ce ne 
fut pas sans peine que j'y entrai. Le jour suivant, la tcnqiête recommença, et si je me fusse trouvé au 

(<) a Ma pijie se rouvrit. • 

(') Porlo-Grosso, suivant la version italienne. 

("j M.\I. (le Verneuil cl de la Roquctic Ir.iiluisent : '■ bur les mers,» au lieu de «avec Mais. » 



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VOYAGEURS MODERiNES. - ClilUSTOPHE COLOMB. 







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Carte itincraiic gcni-ralc dc5 ci«alrc vojagcs 



lord .lu noi.ve, je n'aurais pu y cnlrer à cause du banc ; il ph.t sans relâche jusqu'au U de février, et 
pendant tout ce temps je nepusabonler ni apporter de remède à aucune chose; et lorsque je me croyai,- 



COMBATS. — VISION. 



179 



Carte ociierale des quatre Voyages de Coloml). 




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Il sfirotc, le 2i janvier, soudain \o flpiive se gonfia et s'irrita; il rompit mes cil)ies, et peu s'en fallut 
pi il n englijulîl mes vni^sc.iux : je me vis alnrs dans un péril jikis grand que jainai<, mais le scrour- 



180 VOVAGKUns MODERNES. — CIIRISTOPHK COLOMB. 

(ifl Dion ne m'aliandomia pas. Je ne crois pas qirun lioninift se soit jamais trouvé nn butte à tant île 
dangers et à tant de tourments. Le 6 de février, malgré la pluie, j'envoyai soixante-dix iionimes, qni 
s'avancèrent cinq lieues dans l'intérienr des terres. Ils trouvèrent beaucoup de mines d'or; les Indiens 
les menèrent sur une montagne très-élevée, et, en leur désignant toutes les terres que l'oeil pouvait 
apercevoir, ils leur dirent que de tous côtés l'or se trouvait en abondance, que les mines se prolon- 
geaient à vingt journées de là vers l'occicidcnt, et ils leur nommèrent les lieux où l'on en pourrait ren- 
contrer. Par la suite, j'ai su que le quibiaii (c'csl ainsi qu'ils appellent leur chef) avait recommandé aux 
Indiens de ne m'indiquer que les mines qui étaient les plus éloignées et celles qui appartenaient à un 
autre chef son ennemi. Je sus encore que ce peuple recueillait autant d'or qu'il pouvait en désirer, au 
point qu'un homme seul pouvait en amasser une mesure en dix jours. J'emmenai avec moi les Indiens. 
ses esclaves, qui furent témoins de tout ceci. Les barques arrivent jusqu'au lieu où sont situées les 
habitations de la peuplade. Mon frère revint avec ses gens, tous chargés de l'or qu'ils avaient recueilli 
dans l'espace de quatre heures, car ils n'y séjournèrent pas davantage. La quantité est considérable, si 
l'on fait attention qu'aucun d'eux n'avait jamais vu d'or, ayant toujours parcouru la mer et étant presque 
tous mousses et novices. J'avais les moyens et les matériaux nécessaires pour bâtir, et des vivres en 
abondance. J'établis ma demeure et celle de mes gens; je construisis plusieurs maisons de bois, et je fis 
présent de plusieurs objets au quibian. Je prévoyais et je jugeais bien que notre concorde ne devait pas 
être de longue durée; car ces gens étaient farouches, et nous devions leur être très-incommodes, car 
nous avions usurpé leur terrain. Dès qu'ils eurent vu nos maisons finies, et notre commerce devenu 
abondant et général, ils résolurent de brûler nos habitations et de nous mettre tous à mort; mais le 
succès ne répondit pas à leur attente : je fis leur chef prisonnier, lui, sa femme, ses enfants et sa famille. 
Cependant mon malheur ne voulut pas qu'il restât longtemps en mon pouvoir. Le quibian s'échappa des 
mains d'un certain homme auquel il avait été remis sous bonne garde; ses fils s'enfuirent d'un navire 
où ils étaient détenus sous la garde du maître d'équipage. 

Dans le mois de janvier, l'embouchure du fleuve fut fermée. Au mois d'avril, les vaisseaux étaient 
mangés par les vers ; mais à cette époque le fleuve forma un canal , à la faveur duquel je retirai , non 
sans peine, trois de mes navires après les avoir déchargés. Les barques s'y engagèrent pour aller 
chercher du sel, de l'eau et autres provisions; mais la mer étant devenue grosse et furieuse, elle ne 
permit pas qu'elles en sortissent. Les Indiens, s'étant rassemblés en grand nombre, les combattirent; 
mais ils trouvèrent tous la mort dans ce combat. Mon frère et le reste de mes gens étaient sur un vais- 
seau qui était demeuré dans le neuve; moi seul , en butte à de si nombreuses tempêtes, tourmenté par 
la fièvre et accablé par tant de fatigue, j'étais resté dehors, tout espoir de salut s'étant éteint dans mou 
âme. Cependant je m'armai de tout mon courage, je montai à l'endroit le plus élevé, appelant en vain 
d'une voix lamentable les quatre vents à mon secours; je voyais autour de moi pleurera chaudes larmes 
les capitaines de guerre de Votre Majesté. Épuisé, je tombai et m'endormis. Dans mon sommeil, j'en- 
tendis une voix compatissante qui m'adressa ces mots : « insensé ! pourquoi tant de lenteur à croire et 
à servir ton Dieu, le Dieu de l'univers? Que fit-il de plus pour JMoïse et pour David son serviteur? Depuis 
ta naissance, n'a-t-il pas eu pour toi la plus tendre sollicitude; et lorsqu'il te vit dans un âge où t'at- 
tendaient ses desseins, n'a-t-il pas fait glorieusement retentir ton nom sur la terre? Les Indes, cette 
partie si riche du monde, ne te les a-t-il pas données? Ne t'a-t-il pas rendu libre d'en faire l'hom- 
mage selon ta volonté? Quel autre que lui te prêta les moyens d'exécuter tes projets? Des liens défen- 
daient l'entrée de l'Océan; ils étaient formés de chaînes qu'on ne pouvait briser. 11 t'en donna les clefs. 
Ton pouvoir fut reconnu dans des terres éloignées , et ta gloire fut proclamée par tous les chrétiens. 
Dieu se montra-t-il plus favorable au peuple d'Israël, lorsqu'il le retira de l'Egypte? Protègea-t-il plus 
eflicacement David, lorsque de pasteur il le fit roi de Judée? Tourne-toi vers lui, et reconnais ton erreur, 
car sa miséricorde est intlnie. Ta vieillesse ne sera pas un obstacle pour les grandes choses qni t'at- 
tendent : il tient dans ses mains les plus brillants héritages. Abraham n'avait-il pas cent ans, et Sara 
n'avait-elle pas déjà passé sa première jeunesse, lorsque Isaac naquit? Tu appelles un secours incertain : 
réponds-moi; qui t'a exposé si souvent à tant de dangers? est-ce Dieu ou le monde? Les avantages, les 
promesses que Dieu accorde, il ne les enfreint jamais envers ses serviteurs. Ce n'est point lui qui, après 
avoir reçu un service, prétend que l'on n'a point suivi ses intentions, et qui donne à ses ordres une non- 



DANGERS. — ENCHANTEURS. 181 

vellp interprétation; ce n'est point lui qui s'épuise pour donner une couleur avantageuse à. des actes ar- 
bitraires. Ses discours ne sont pas détournés; tont ce qu'il promet, il l'accorde avec usure; il fait 
toujours ainsi. Je t'ai dit tout ce que le Créateur a fait pour toi; en ce moment montre le prix et la ré- 
compense des périls et des peines auxquels tu fus en butte pour le service des autres. » Et moi, quoique 
accablé de souffrances, j'entendis tout ce discours; mais je ne pus trouver assez de force pour répondre 
à des promesses si certaines. Je me contentai de pleurer sur mes erreurs. Cettç voix acheva en ces 
termes: «Espère, prends confiance; tes travanx seront gravés sur le marbre, et ce sera avec jus- 
tice ('). » 

Dés que ma santé fut rétablie, je me levai; après neuf jours, nous ei'imes un peu de calme, mais pas 
assez pour faire sortir les navires du fleuve. Je rassemblai les gens que j'avais à terre, et tout ce que 
je pus, parce qu'il ne m'en restait pas assez pour en laisser une partie à terre et conserver l'autre aux 
manœuvres des vaisseaux. Si Vos Altesses en avaient pu être instruites, et me l'eussent permis, je 
serais resté avec tous les miens pour défendre les habitations qne j'avais fondées; mais je craignais qu'il 
n'arrivât jamais en ce lieu aucun autre navire, et cette crainte m'engagea à partir; la raison en est 
encore que, de même i[u'on aurait eu à y apporter des secours, on pouvait en même temps rétablir toutes 
choses. Je mis à k voile, au nom de la Sainte-Trinité, la nuit de Pâques, avec des vaisseaux pourris 
et tout percés de trons. J'en laissai un, le plus endommagé, à Beleem (-), chargé de beaucoup de choses; 
j'en laissai un autre à Belpuerto. 11 ne m'en resta plus que deux, sans chaloupes et sans provisions, pour 
traverser 7 000 milles de mer, et m'exposer ainsi à mourir en chemin, moi, mon fils, mon frère et mon 
équipage. Que ceux qui ont l'habitude de faire des reproches répondent maintenant, en disant là-bas 
fort à leur aise : « Que n'as-tu fait ainsi? Pourquoi ne t'es-tu pas conduit autrement? » J'aurais voulu 
les voir dans cette occasion; mais je crois qu'une journée d'une autre espèce les attcnil : à notre avis 
cela n'est rien. 

Le 31 de mai, j'arrivai dans la province de Mago, qui touche à celle du Catay, et de là je m'en fus 
à l'Espagnole. Pendant deux joiu's, j'eus un temps favorable; mais bientôt il changea. Mon but, en 
suivant cette route, était de sortir des bas-fonds qui entourent les lies innombrables de ces mers; 
mais les vents et la grosse mer m'obligèrent de rebrousser chemin, après avoir perdu mes voiles. Je 
donnai contre une île où je perdis trois ancres, et, au milieu de la nuit, je crus voir la fin du monde. 
Les câbles de l'autre vaisseau se rompirent, et je regarde même comme étonnant qu'ils n'aient pas été 
mis en pièces tous les deux, car ils se heurtèrent avec un choc terrible. Dieu vint à notre secours, et, 
après lui, je ne dus mon salut qu'à la seule ancre qui m'était restée. 

Après six jours, la mer étant un peu calmée, nous reprimes le chemin que nous avions été obligés 
d'abandonner avec des vaisseaux rongés par les vers et troués de manière à olfrir l'aspect d'une ruche 
d'abeilles, n'ayant avec moi que des matelots accablés par les fatigues et à moitié morts Je n'arrivai 
pas beaucoup plus loin qne la première fois. Là, j'attendis que la fortune cessât de m'ètre contraire, je 
m'arrêtai dans un port plus sur de la même île, et au bout de huit jours je repris encore ma route. Ce 
ne fut qu'à la lin de juin que j'arrivai à la Jamaïque, toujours avec le vent au plus près et les navires 
en très-mauvais état; car j'avais eu toute la peine possible, en employant tout l'équipage avec les cuves, 
les chaudières et trois pompes qui étaient à bord, pour rejeter l'eau qui pénétrait de tous côtés, seul 
moyen de sortir de cet état. Je me mis cependant en chemin pour venir directement en Espagne, che- 
min que je ne voudrais pas avoir commencé; mais, en apjjrochant de l'Espagnole, qui est à 28 lieues 
de la Jamaïque, l'autre navire fut obligé de chercher port, à moitié submergé. Quant à moi, je voidus 
résister à la fureur des flots ; mon navire était au moment de couler à fond , et ce fut la bonté divine 
qui m'arracha à la mort; je fus conduit par miracle à terre. Qui peut croire ce que je rapporte? et ce- 
pendant je puis assurer n'avoir écrit dans cette lettre qu'une petite partie de ce qui m'est arrivé, cir- 
constance dont pourront rendre témoignage ceux qui se sont trouvés avec moi. Si Vos .Vitesses daignent 
envoyer à mon secours un navire de 64 tonneaux, avec 200 quintaux de biscuit, et quelques autres 
provisions, j'en aurai assez pour me rendre en Espagne, moi, ma famille et mes pauvres matelots. J'ai 

(') « Le n'oit de la vision nodurnc, dit M. de llumljuldl, c»l [dc-'iii d'élévaliun et ili' |ioésie. • 
{') liellilécm, Bcicn. 



182 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMR. 

déjà (lit qu'il n'y a que 28 lieues de l']]s|iagnole à la Jamaïque; mais je ne me serais pas rendu dans 
celte île, quand mMe mes navires amaient âlù en bon état, car Vos Altesses m'avaient prcscril de ne 
pas aller à terre; Pion sait si cet ordre a été favorable à votre service. Je vous envoie cette lettre par 
l'entremise des Indiens; je souhaite qu'elle vous parvienne. 

Mes compagnons étaient au nombre de 150, parmi lesquels il y en avait qui possédaient des connais- 
sances .suirisantcs powr être pilotes et devenir bons marins; cependant aucun ne pourrait décrire la 
route que nous primes pour arriver, et celle par où nous retournâmes; mais la raison en est toute 
simple. Je partis d'un point au-dessus du port du Brésil. A l'Espagnole, la tempête ne cessa pas de 
me pousser là où elle voulait, et le caprice du vent seul dirigea ma course. Dans ces tristes circon- 
stances je tombai malade; aucun des miens n'avaifencore voyagé dans ces mers. Cependant le vent et 
la tempête s'apaisèrent, et à la bourrasque succédèrent le calme et les courants rapides. J'allai frapper 
contre une île appelée les Bouches ('), et de là j'arrivai à la terre ferme. Personne ne pourrait rendre 
un compte exact de tout cela, n'en ayant que des connaissances insuffisantes, puisque nous eûmes à 
lutter pendant longtemps contre les courants, sans jamais voir terre. Je suivis la côte de la terre ferme, 
et je la déterminai à l'aide du compas et de l'art, mais personne ne pourrait dire à quelle partie du ciel 
elle correspond, ni à quelle époque je la quittai pour venir à l'île Espagnole. Lorsque je partis de là 
pour me rendre à l'Espagnole, les pilotes pensaient qu'ils allaient mettre pied à terre dans l'île de Saint- 
Jean, et nous nous trouvâmes dans la terre de Mago, qui est plus avancée de 400 lieues vers le couchant 
qu'ils ne pensaient. Hs seraient bien embarrassés si on leur demandait la position de Veragua; ils ne 
pourraient rendre d'autre compte, ni rapporter d'autre récit, si ce n'est qu'ils furent dans des terres où 
se trouve beaucoup d'or, et dont ils certifieraient l'existence; mais pour y retourner, d faudrait la dé- 
couvrir une seconde fois , car ce chemin est inconnu ; il faudrait se guider par les raisonnements de 
l'astronomie, science certaine et qui ne peut induire en erreur. Pour celui qui la possède, mon récit 
est assez clair, quoique pour un autre il rassemble assez à une vision prophétique. Ce n'est point par 
défaut de construction, comme quelques-uns voudraient l'insinuer, ni parce qu'ils sont trop grands, que 
les navires indiens n'avancent que lorsqu'ils ont le vent en poupe, mais bien lorsque les courants ter- 
ribles, de concert avec les vents qui souillent dans ces mers, font qu'aucun vaisseau ne peut voguer 
d'une autre manière, attendu qu'un seul jour suffirait pour leur faire perdre le chemin qu'ils pourraient 
avoir fait en sept : aussi ne me servirai-je pas de caravelles, soit portugaises, soit munies de voiles 
latines ; il en résulte qu'ils ne naviguent jamais qu'avec une brise réglée, et, pour l'attendre, ils sont 
obligés de rester dans le port pendant huit ou dix mois, ce qui arrive souvent même en Espagne. 

On a déjà parlé de la position et des mœurs de la nation sur laquelle le pape Pie II a écrit (-); mais 
si cette nation est trouvée, il n'en est pas de même des chevaux, des harnais, des freins d'or qu'on y 
voit; car les côtes de la mer, qui sont les seuls lieux que nous avons vus, ne peuvent être habitées que 
par des pécheurs; d'ailleurs nous n'avions pas le temps d'aller à la recherche de pareils objets, puisque 
nous étions obligés de presser notre course. Dans Catay (') et dans les terres de sa dépendance, on trouve 
beaucoup de magiciens , qui inspirent une grande terreur. Ils auraient donné le monde pour que je ne 
m'arrêtasse point là une heure. A mon arrivée, on m'envoya aussitôt deux jeunes filles habillées de riches 
vêtements; la plus âgée n'avait pas plus de onze ans, l'autre n'en avait que sept, mais toutes deux dans 
leurs gestes paraissaient aussi dévergondées que des courtisanes. Elle portaient sur elles des poudres 
d'enchantement et autres choses semblables. Aussitôt qu'elles arrivèrent, je les fis parer d'ornements 
européens, et je les renvoyai à terre. Je remarquai sur la montagne un tombeau aussi grand qu'une 
maison, et sculpté. On y voyait un corps découvert, qui sembait regarder dans l'intérieur. On me parla 
d'autres ouvrages d'art fort bien faits. Il y a dans cette île des animaux de toute grandeur, et tous dif- 
férents de ceux que l'on voit-dans nos climats; parmi les prenners, je vis deux porcs d'une forme ef- 



(') Las Doeas, ou, suivant l'cdilion ilalicuiie, las Poi^ias. 

(*) Pie II, appdr aupaiavant j^îneas Sylvius, autour d'un livre intilulé : Cosmoyrapliia sea hisloria renim, ahiqtie 
ycstuiitm, locorumqtte. desa-iplio. 
■ (^} D:ins 1c Caiiuij, suivant les textes espagnol et italien. 



■COMBAT ENTRE UN SIXCIE ET UN PORC. — MINES. 183 

frayante, tels qu'un chien d'Irlande n'userait pas lutter avec eux ('). Un arbalétrier (^) avait blessé un ani- 
mal qui ressemblait beaucoup au singe à queue, à l'exception qu'il était plus grand, et qu'il avait à peu 
près la (ace comme le visage d'un homme (^); la flèche Pavait percé d'outre en outre; elle était entrée 
par la poitrine, et elle sortait à côté de la queue; il semblait très-ieroce : on lui coupa un des pieds de 
devant, qui semblaient être plutôt des mains, et un de derrière. Le porc se mit à grogner cà l'aspect du 




Le Pécari ou Dicotjle. 

sang de cet animal , et prit la fuite avec une grande frayeur. Alors je lui fis jeter le bégare (on appelle 
ainsi cet animal dans le pays). En approchant, quoiqu'il fût près de mourir et qu'il eût toujours la nèchc 
dans le corps, il enveloppa le museau du porc avec sa queue, et le lui serra avec beaucoup de force, et 
de l'autre main il le saisit par la nuque, connue un ennemi. Cette chasse m'a paru si singulière que 
j'ai cru devoir la raconter. Les animaux sont nombreux, mais ils meurent tous de la barra. J'en ai vu 
de toutes sortes, des lions, des cerfs et d'autres qui leur ressemblaient, ainsi que des oiseaux et des 
poules très-grosses, dont les plumes semblaient être de la laine (■'). Lorsque je rencontrai dans la mer 
tant d'obstacles et de tourments, plusieurs des miens se mirent en tête que les habitants de ce pays 
nous avaient ensorcelés : ils en sont encore persuadés. J'ai trouvé une autre nation qui mange les hommes 
comme nous mangeons les animaux; ceci est certain, et la laiileur de leur visage semble annoncer la 
cruauté de leur àme. On m'a rapporté qu'on y voyait beaucoup de mines de cuivre, et je reçus û'vux des 

(') Ciivier suppose i|uc ce porc est le pécari, genre de quadrupède voisni des coelions, connu sous le nom de dwutijk. 
cl qu'on ne trouve aujourd'hui qu'cji Amérique. 
(') Selon la veriioii italienne, ce serait Colomb lui-iunne ipn aurait blessé l'animal. 
(') Probablement l'aloualu (Simia seniciiliis, Linné) 
{*} Voy. la relation de MAnco-Poi.o, Voyngeiirs du moijen ihji', I. Il, p. Ii"7. 



184 VOYAGEURS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMB. 

haches et autres objets travaillés et fondus avec le même métal ; ils paraissent user des mêmes procédés 
que nos orfèvres. Dans ce pays, ils sont velus, et j'y ai vu des draps de coton travaillés avec beaucoup 
d'industrie, dont plusieurs sont très-habilement peints; on m'a même dit que dans l'intérieur des terres, 
vers le Catav, les draps sont tissus en or; mais les renseignements que l'on peut avoir sur ces contrées 
et sur tout ce qu'on y trouve sont très-difficiles à obtenir, faute de pouvoir parler avec eux; car tous 
ces peuples, quoique très-voisins, ont tous une langue différente, et tellement ditïérente qu'ils ne s'en- 
tendent pas plus entre eux que nous n'entendons les Arabes; selon moi, cette différence de langage 
n'existe que parmi les habitants des côtes de la mer qui sont fort sauvages, mais non pas parmi ceux 
de l'intérieur des terres. 

Quand je découvris les Indes , j'assurai Vos Altesses que c'était le plus riche pays qu'il y eût au 
monde ; je parlai des pierres précieuses, de l'or et des épices, des foires, du commerce et d'autres choses 
semblables; mais toutes les promesses que je vous avais faites ne s'étant pas réalisées d'abord, j'en 
éprouvai beaucoup de peine ; pour me punir, je ne veux donc plus parler ni écrire que d'après les rap- 
ports qui me seront faits par les indigènes. Je puis cependant sans crainte avancer une circonstance, 
puisque' plusieurs personnes peuvent rendre témoignage de la vérité de mon récit : c'est que, quant aux 
mines d'or, j'ai rencontré dans les deux premières journées du séjour que je fis à Veragua plus d'in- 
dices de leur existence que je n'en ai aperçu pendant quatre ans de ma résidence ù l'Espagnole. On 
peut encore ajouter que les provinces qui se trouvent sous sa dépendance ne pourraient être plus fer- 
tiles et mieux cultivées qu'elles ne le sont, et que cependant nulle part on ne peut trouver de peuples 
plus lâches et plus paresseux que les habitants de ce pays; que le port est très-commode et sur, et Je 
fleuve le plus facile à défendre que l'on connaisse. Tout ce que je viens de dire promet aux chrétiens la 
conquête de ces contrées, et assure à notre religion de nouveaux triomphes. Je puis affirmera Vos Al- 
tesses que le chemin ])our arriver à ce pays n'est pas plus long que le trajet pour aborder à l'Espagnole, 
pourvu toutefois que l'on voyage à la faveur d'un autre vent. J'ajouterai encore que vous pouvez regar- 
der votre pouvoir aussi bien établi dans ces terres qu'il l'est dans l'Espagne et dans la Grenade ('), 
et lorsque vos vaisseaux se rendront dans les ports du nouveau monde, vous pourrez les croire encore 
dans vos domaines. On tirera beaucoup d'or de ces provinces; mais pour obtenir ce précieux métal ou 
même différentes productions dans les autres terres, il faut avoir recours à ces sauvages, contre lesquels 
la force est souvent nécessaire, ce qui peut nous exposer aux plus grands dangers. • 

Si je ne parle pas des autres productions, j'en ai déjà dit la cause ; ainsi, sans perdre un temps précieux 
à répéter ce que je vous ai déjà écrit, je me contenterai d'affirmer que je suis ici à la source des richesses. 
Les Vénitiens, les Génois, et en général toutes les nations qui ont des perles, des pierres précieuses et 
d'autres productions de quelque valeur, les transportent dans les pays les plus lointains pour les vendre, 
les échanger, et enfin s'en procurer de l'or. L'or est une excellente chose ; c'est de l'or que naissent 
les richesses, c'est par Ini que tout se fait dans le monde, et son pouvoir suffit souvent pour envoyer 
les âmes en paradis (-). Les grands du territoire de Veragua ont pour coutume de se faire enterrer avec 
tout l'or qu'ils possèdent. On porta à Salomon 65G quintaux de ce métal, sans compter celui que 
prirent avec eux les marchands et les matelots, et celui qu'ils donnèrent aux Arabes. Salomon employa 
cet or à faire 200 lances, 300 boucliers, et un plancher orné de pierres précieuses ; il fit faire en outre 
de grands vases incrustés de pierreries , et plusieurs autres objets d'une grande valeur. Cette circon- 
stance est rapportée dans l'ouvrage de l'historien Josèphe, De anliquitatibus Jiidœonim, dans les Para- 
lipoménes, et dans les livre des Rois. Josèphe rapporte que cet or provenait d'une ile appelée Anrca. 
S'il en est ainsi, je suis certain que les mines de cette ile sont les mêmes que celles de Veragua, puis- 

(') De Xérès ou de Tolède, suivant le texte espagnol. 

(') On ne peut nier ici que les paroles mêmes de Colomb ne trahissent une trop grande eslinic pour l'or, et mallieureusc- 
menl, dans le but d'en acquérir, il a donné le funeste exemple de réduire en esclavage et de traiter cruellement les habitants 
des terres qu'il a découvertes. 11 faut considérer, il est vrai, à quels services il destinait les trésors qu'il convoitait, cl par 
quelle sorte de pente fatale il fut conduit à modifier son premier plan de conduite envers les Indiens. Cependant il est impos- 
sible de ne pas condamner comme absolument injustes et inhumaines certaines paroles et certaines actions de Colomb, par 
exemple ses propositions aux souverains dictées à Antonio de Torry le 30 janvier 1494, et ses instructions au capitaine 
Mosen-Pedro Margarit. 



PLAINTES DE CHRlSTOPIlb: COLOMD. 185 

qu'elle est située à 20 journées vers le couchant, et qu'elle se trouve éloignée du pAle et de h ligne 
équinoxiale. Salomon acheta des marchands tout cet or, cet argent et ces pierres précieuses, tandis que 
Vos Altesses peuvent les faire recueillir sans courir le moindre danger, dès qu'il leur plaira. David 
laissa par son testament à Salomon 3 000 quintaux d'or des îles des Indes, pour l'employer à la con- 
struction du Temple, et, selon le rapport de Josèphe, David était né dans ces contrées. Il est écrit que 
le mont Sion et la ville de Jérusalem doivent être reconstruits par la main d'un chrétien : quel est-il? 
Dieu le dit ainsi par la bouche du prophète, dans le quatorzième psaume. L'abbé Joaquin assura que cet 
élu devait être Espagnol, et saint Jérùrae montra à la sainte femme le chemin pour y arriver. L'em- 
pereur du Calay ('), depuis quelque temps, a demandé avec beaucoup d'instance des hommes instruits, 
afin d'apprendre d'eux les dogmes de la religion chrétienne. Mais qui se chargera de faire parvenir 
jusqu'à lui ces hommes apostoliques? Si Dieu me permet de revenir en Espagne, je promets à Vos 
Altesses de les y conduire moi-même, avec l'aide du Seigneur. 

Parmi les gens qui m'ont suivi dans mes voyages, ceux qui en sont revenus ont couru de grands 
dangers et ont beaucoup souffert. Je prie donc Vos Altesses de vouloir bien faire payer leurs bons 
services, car ils sont pauvres, et de leur accorder quelque indemnité selon leur rang, afin qu'ils leur 
soient dévoués. Vous le ferez avec plaisir, car, à mon avis, jamais personne n'a porté en Espagne de 
nouvelles plus heureuses que celles dont ils sont chargés. Je n'ai pas cru devoir m'emparer par la 
violence de l'or que possède le chef de la province de Veragua, et de celui que possèdent ses sujets et 
les habitants des pays limitrophes, quoique, selon les rapports, il dût être en abondance ; je crois que 
ce vol aurait été contraire aux intérêts de Vos Altesses. En usant de bons procédés, nous ferons aimer 
votre gouvernement, et nous ferons entrer leurs trésors, quelque considérables qu'ils soient, dans vos 
caisses. Un mois de beau temps m'aurait suffit pour achever mon voyage; le défaut de bâtiments m'a 
mis dans l'impossibilité de l'entreprendre , et je n'ai pas cru à propos de m'arrêter pour attendre des 
renforts. Cependant, dévoué entièrement à votre service, j'espère que Dieu m'accordera santé et bon- 
heur pour trouver des chemins et des pays inconnus qui puissent augmenter votre prospérité ainsi que 
celle des autres états chrétiens. Vos Altesses doivent sans doute se rappeler que j'avais le projet de 
faire construire des navires d'une nouvelle forme ; je m'étais aperçu que les vents elles courants de cette 
partie du monde étant différents de ceux qui dominent dans les autres mers, il fallait également des 
vaisseaux d'une autre forme; mais le temps ne m'a pas permis d'exécuter ce projet. S'il plaît à Dieu, 
nous le mettrons à exécution dès que je serai arrivé en Espagne, toutefois si cela entre dans vos vues. 

Je faîï plus de cas de celte expédition dans ces terres que de tout ce qui a été fait dans les Indes. 
Ces contrées ne sont pas semblables à un enfant que l'on doive abandonner à une marâtre. Je ne me 
souviens jamais de l'Espagnole, de l'île de Paria et des autres terres que j'ai antérieurement décou- 
vertes, sans répandre des larmes ; je croyais que l'exemple de ce qui était arrivé devait servir pour les 
autres; cela a été tout le contraire : quoiqu'elles ne meurent pas, elles sont agonisantes; la maladie est 
incurable ou sera très-longue. Que celui qui a causé ces maux vienne maintenant les guérir, s'il le sait 
et s'il le peut. Pour détruire, chacun est habile; mais pour construire, qu'ils sont en petit nombre ceux 
qui en sont capables. Les grâces et les honneurs doivent toujours être accordés à celui qui s'est exposé 
aux dangers dans une entreprise, et il est injuste que l'homme qui s'y est opposé, lui ou ses héritiers, 
prolitent du succès. Cependant ceux qui partirent des Indes pour s'épargner des fatigues et des périls, 
en faisant des rapports contre moi, revinrent avec des emplois; et cet exemple allait se reproduire pour 
la province de Veragua; exenqile qui deviendrait funeste à la réussite de cette expédition. La crainte 
qu'a di"i m'inspirer cette conduite à mon égard, m'a engagé à demander qu'avant de venir à la découverte 
de ces îles et de ces continents. Vos Altesses voulussent ordonner que je les gouvernerais en vos noms. 
Ma proposition fut agréée, cl j'obtins un privilège muni du sceau royal, avec les litres de vice-roi, 
amiral et gouverneur général des régions que je découvrirais, et dont on fixa les limites à 100 lieues 
des îles Açores et de celles du cap Vert, par une ligne qui passe d'un pôle à l'autre. 

• 
(') Rappelons encore iri qu'il est iiioit « sans avoir connu ce qu'il :ivait alleinl , dans la ferme conviction que la cote de 
Veragua faisait partie du Calay et de la province du Mango; que l'ile de Cuba clail une terre forme du comincnciMucnt des 
Indes. » ftlisluirc de la ijco'jrnpliie du nouveau cunlinenl, t. III, p. 0. ) 

U 



186 



VOYAGEURS MOUEr.NES. — CHUISX01>I1E COLOMD. 



L'autre affaire très-importante exige qu'on s'en occupe incessamment ; on n'y a point songé jusqu'à 
présent. J'ai vécu sept ans à votre cour, pendant lesquels tous ceux à qui on parlait de cette entreprise 
s'en moquaient et la regardaient comme une chimère; maintenant il n'y a pas jusqu'aux tailleurs et aux 
cordonniers qui ne demandent à Vos Altesses des commissions pour découvrir des terres. Si vous leur 




Ruines du château dil de Chrisloiitie Colomb, prés la ville de Sanlo-Domingo (•) . - 
espagnole de Saint-Domingue }. 



■ D'après Guillermin ( Yoyaije dans la partie 



en accordez, il est à croire qu'ils vont vous piller; et l'on acquiesce à leur demande au détriment de 
cette entreprise, et au préjudice de ma gloire : il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui 
appartient à César, axiome juste du plus juste des princes. Les provinces qui reconnaissent votre sou- 
veraineté, depuis qu'à l'aide de Dieu je les ai soumises par les armes, sont plus étendues et plus riches 
que toutes celles des chrétiens réunies. Je dis qu'elles reconnaissent votre gouvernement, puisqnc vous 
en retirez des revenus considérables. — Au moment même où j'attendais un navire pour me rendre 
auprès de Vos Altesses, afin de leur annoncer des victoires et des conquêtes qui leur assuraient des 
richesses immenses; dans ce moment même, dis-je, où je me croyais le plus heureux des hommes, je 
me vis traîné sur un navire avec mes frères, chargé de chaînes, sans avoir été ni condamné ni même 
appelé en justice. Qui croira jamais qu'un malheureux étranger, sans motif et sans le secours d'aucun 
prince, aurait songé à se révolter contre le gouvernement qu'il servait? Pouvais -je méditer un tel 
projet, moi qui étais entouré des serviteurs de Vos Altesses, tous nés dans vos Etats ; moi qui avais mes 



(') n En 149-1 ou 14'J0, Diego MIonib, lils de Clirisloplie Colomb, fit constiuiic sur h rtve gauche de rOs.inia un eluilcau 
défendu contie les attaques des Indiens par une enceinte continue. Les murailles en étaient épaisses, suivant l'usage d'alors. 
On en voit encore aujourd'hui les ruines à l'est et à très-peu de distance des murs de Saint-Domingue.» (Ardouin, Géo- 
ijraphie d'Ilaïli.) 



FIN DES RELATIONS. — MOUT DE CHRISTOPHE COLOMB. 187 

enfants à la cour? J'entrai â votre service à l'Age de vliigt-liuit ans('); maintenant que mes cheveux ont 
blanchi et que je suis faible et malade, ce que possédaient mes frères, ce que j'avais, tout nous fut en- 
levé par nos ennemis ; ils me prirent jusqu'à mon manteau, sans vouloir ni me voir ni m'entendre. Il 
faut croire que tout ceci n'a eu lieu que contre vos ordres. Si cela est ainsi, comme je n'en doute pas, 
le monde entier sera instruit de mon innocence, lorsqu'il apprendra que vous m'avez réintégré dans 
mes honneurs et que vous avez châtié mes ennemis. Cet exemple de justice retentira dans tous les 
pays, et l'Espagne conservera un souvenir reconnaissant envers des princes justes et chéris. Les inten- 
tions pleines de zèle dont j'ai toujours été animé pour le service de mes souverains, et les traitements 
injustes que j'en ai reçus, m'obligent malgré moi de laisser échapper les douloureux sentiments qui 
remplissent mon cœur. J'en demande pardon à Vos Altesses. 

C'est ainsi que j'ai traîné ma malheureuse existence, toujours condamné aux pleurs par la méchan- 
ceté de mes ennemis; cependant, que Vos Altesses aient pitié d'eux! Que le ciel maintenant pleure 
pour moi, que la terre pleure aussi! que l'être sensible, juste et charitable, pleure sur mon sort! Aban- 
donné des miens, malade, entouré de sauvages cruels, ayant toujours la mort devant mes yeux, je lan- 
guis dans ces îles éloignées de ma patrie, sans recevoir les consolations et les sacrements de la sainte 
Église, qui abandonnera mon âme si elle vient à quitter sa dépouille. Je n'ai point entrepris ce voyage 
dans l'intention de m'enrichir, ni pour obtenir des honneurs; cet espoir était déjà éteint pour moi : je 
suis venu dans ces contrées pour servir Vos Altesses, et pour le triomphe de notre religion. Je vous 
supplie donc, dans le cas où, à l'aide de Dieu, je sortirais de ce pays, de me permettre de faire le pèle- 
rinage de Rome et d'autres lieux saints. 

Que la Sainte-Trinité vous conserve la vie et vous accorde une grande prospérité. — Datée de la 
Jamaïque, île des Indes, le 7. juillet 1503. 

•y 

X /n y 

Signature de Colomb {-). 

11 serait long de raconter les souffrances que Christophe Colomb eut à supporter à la suite de ce dernier 
voyage, son séjour périlleux et prolongé à la Jamaïque, la mauvaise volonté du gouverneur Ovando, les 
hostilités des indigènes et les révoltes des Espagnols. Du moins, délivré de tant d'épreuves, était-il en 
droit d'espérer en Espagne un accueil honorable; mais Isabelle, sa véritable protectrice, était morte 
pendant son absence. Le roi, après beaucoup de lenteurs, le reçut froidement. Colomb le pria d'accom- 
plir ses promesses : Ferdinand ne parut pas refuser; mais il ajourna, gagna du temps, renvoya les ré- 
clamations de l'amiral devant nn de ses conseils (la hinla de descaryos), qui suivit le même système de 
lenteurs calculées, et lui fit enfin proposer des titres et des domaines en Castille, comme échange ou 
comme compensation de tous les privilèges qui lui avaient été accordés. C'étaitune question d'honneur: 
Colomb refusa avec dignité; tant d'ingratitude remplissait son cœur d'amertume. Les maux physiques 
le dévoraient : il sentit sa vie s'éteindre, sans que le roi lui ciit fait rendre justice ou lui eiU témoigné 
du moins quelque bienveillance. Ce fut le 20 mai 1500, à l'âge d'environ soixante-dix ans, qu'il rendit 
le dernier soupir, après avoir prononcé ces mots : <i Soigneur, je remets mon esprit et mon corps entre 

(') On croit qu'il y a erreur dans ce cliiffre. ( Voy. la note 2 de la p. 10. ) 

(*) « Dans le moyen âge, dit Humboldl, les Espagnols, pour se distinguer des Maures et des juifs, si nombreux dans la 
IVninsnIe avant le siège de Grenade, faisaient pr('c('der leur nom, par dévotion, de quelques initiales d'un passage Lililique, ou 
du nom des saints auxquels ils se recommandaient plus particulièrement. » Clirofeienx signifie Chrisloplic (Chrislophonis, 
porle-Clirist); les lettres X, M. Y, paraissent signilier Clirisliis, ilariu, Yose.phus (Josepli ou Jésus); le S supérieur peut 
^tre le commencement de Snncta (Maria); les S, A, S, qui sont au-dessous, semblent plus difliciles à expliquer : .S'«/re 
ou Sanclus, Sunctu; peut-être Ave. Il fallait sept lettres, le nombre sept étant surtout sacré, suivant le préjugé général. 



188 



VOYAGEUnS MODERNES. — CHRISTOPHE COLOMD. 



vos mains, n Ses restes, déposés successivement dans le couvent de Saint-François, en 1513 au monas- 
tère des chartreux de las Cuevas de Séviile, en 1536 dans la cathédrale de la \ille de Sainl-Doraingue, 
furent enfin transférés à la Havane, dans l'île de Cuha. 




Tombcm de Christophe Colomb, à la lînvanc. 

Le roi Ferdinand n'est pas le seul que l'on puisse accuser d'ingratitude envers Colomh : plusieurs 
écrivains, exagérant quelques -taches du caractère de ce grand homme, ont voulu rabaisser sa renom- 
mée : l'acclamation de la postérité couvre leur voix. De notre temps, un illustre voyageur, dont nous 
avons souvent invoqué l'autorité , juge Colomb et sa découverte à un point de vue élevé , et sous l'in- 
fluence d'une noble admiration : «Jamais, dit Ilnmboldt, une découverte purement matérielle, en éten- 
dant 1 horizon, n'avait produit un changement moral plus extraordinaire et plus durable ; il fut soulevé 
alors, le voile sous lequel, pendant des milliers d'années, demeurait cachée la moitié du globe terrestre, 
semblable à cette moitié du globe lunaire, qui restera invisible aux habitants de la terre tant que l'ordre 



lilIiLlOGr.AI'HIE. 189 

actuel du système planétaire ne sera pas essentiellement troublé Colomb a servi le genre luimain en 

offrant un nombre presque infini d'objets nouveaux à la réflexion ; il y a en par lui progrés de la pensée 
humaine ; et il ne faut pas se borner aux étonnants progrés qu'ont faits simultanément, grâce à sa pensée, 
la fféoeraphie, le commerce des peuples, l'art de naviguer cl l'astronomie nautique, toutes les sciences 
phvsiques en général, la philosopliie des langues agrandie par l'étude comparée de tant d'idiomes bizarres 
et riches de formes grammaticales ; il faut encore envisager l'iniluence qu'a exercée le nouveau monde sur 
les destinées du genre humain, sous le rapport des institutions sociales. » Quant à l'homme lui-même, 
Humboldt le considère comme une intelligence de premier ordre. « Colomb, aussi remarquable comme 
observateur de la nature que comme intrépide navigateur, ne se contente pas de recueillir des faits isolés, 
il les combine, il cherche leurs rapports mutuels, il s'élance quelquefois avec hardiesse à la découverte 
des lois générales qui régissent le monde physique. Cette tendance à généraliser est d'autant plus digne 

d'attention, qu'avant la lin du quinzième siècle on n'en voit pas d'autre essai Au commencement d'une 

ère nouvelle, sur la limite incertaine où se confondent le moyen âge et les temps modernes, cette grande 
figure domine le siècle dont il a reçu le mouvement, et qu'il vivifie à son tour ('). » 



(') Le Tasse a célébriî Colomb dans la Jérusalem délivrée. 

Soudain ils voient un petit vaisseau, et sur la poupe la femme qui doil les guider. 

» Son front calme, ses regards paisibles, annoncent la douceur; sa figure ressemble à celle d'un ange; une (!|il.)ui<S3nte 
splendeur l'environne • on ne peut définir les diverses couleurs de sa robe, où se confondent l'azur et le vermillon. 

» Ainsi les plumes de l'amoureuse colombe rellétenl autour de son cou mille nuances. 

» Cn mortel de la Ligurie osera le premier s'exposer sur ces ondes; ni le fri^missement des vents, ni les mers inbospita- 
lières, ni les climats incertains, ni la crainte des périls les plus formidables, rien ne pourra retenir son courage, sa géné- 
reuse ardeur. Colomb ! lu dirigeras tes voiles heureuses vers un nouveau pôle ! A peine la Renommée suivra ton vol avec 
ses yeux et ses ailes sans nombre! La Renommée célèbre Bacchus, Alcide; sur toi elle arrête seulement ses regards, et 
cela suffit à la postérité ! La moindre de tes actions fournirait le sujet d'un poëme, d'une noble histoire. » (Ch. xv, traduc- 
li(]n de M. Mazuy, 18i5.) 



BIBLIOGRAPHIE. 



ÉCBTTS DE CniSTOPiiE Coi.OMB. — Lettre aux rois catholiques, écrite aprts la prise de Grenade , au mois de jan- 
vier 1492. — Fragments du Journal du premier voyage , conservés dans la relation de Bartliolomé de las Casas 
(manuscrit de las Casas, conservé dans les archives du duc de l'Infantado). — Lettre à Luiz de Santangel, écrite 
en mer, le l/i février 1493, et contenant un résumé du premier voyage (document original, conservé aux archives 
royales de Simancas). — Lettre à don Raphaël Sanchez, traduite en latin par Leandro Cosco, et imprimée à Rome 
en U93. — Mémoire adressé par Colomb aux rois cattioliques, remis dans l'île d'Hispaniola, le 30 janvier 1494, à 
Antoine de Terres, pour être porté à Leurs Majestés(copie conservée dans les archives générales des Indes de Sévillc). 
— Lettre aux rois catholiques, contenant la relation du troisième voyage (co'pie de las Casas, conservée dans les 
■irchives du duc de l'Infantado ). — Lettre à la nourrice du prince D. Juan, écrite vers la fin de l'année 1500, rela- 
tive aux injures que Colomb eut à soufTrir dans son troisif'me voyage { copie faite par Munoz , dans un tome de sa 
collection de manuscrits des Indes, ayant appartenu à l'Académie royale d'histoire ). — Lettre aux rois catholiques, 
contenant la relation du quatrième voyage, écrite à la Jamaïque, h' 7 juillet 150.3, (copie du seizième siècle, qui 
était au grand collège de Cuenca, à Salamanque). — Lettres diverses au P. D. Gaspard Gorricio : 4 avril 1502, mai 
1502, 7 juillet 1503, 4 janvier 1505 ; à son fils Diego: 21 novembre 1504, 28 novembre 1504, 1" décembre 1,504, 
3 décembre 1504, 13 décembre 1504, 21 décembre 1504, 20 décembre 1504, 13 janvier 1505, 5 février 1505, 25 fé- 
vrier 1505 (quinze lettres autographes, conservées dans les archives de l'amiral duc do Vcraguas). — Leitera raris- 
xiiim di Crisloforo Colombo, riprodotta e illustrala dal cavalière Morelli, bibliotbecario regio in Venezia; Bassano, 
1810, in-8 de 66 pages; en espagnol, au seizième siècle. (Ces écrits de Christophe Colomb ont été publiés cn es- 
pagnol par don M.-F. de Navarrete, ancien directeur du dépôt hydrographique do Madrid, et traduites cn français 
par .MM. de Verneuil et de la Roquette; 1828. (Voy. les Oiivrarjes ù constiller.) — Notes autographes de Christophe 
Colomb écrites en marge d'une cosmographie de Pierre d'.\illy, conservées aux archives de Simancas, et vériliées 
par M. Adnlfo de Varnliagen. — Major. Select leller (if C.nUimhus; in-R, London, 1847. 



100 VOYAGEURS MODERNES. — CIIRISTOPHE COLOMB. 

OuvnAtiES A coNsiLTER. — Caroli Verardi, De e.tpiignalione Grunuiœ a Ferdinando liixpriiiiarinm regc el Cris- 
tofori Colonihi de iiisiilix in mare Iiidico reperlis ; fig., iii-/i", Basilea?, 1494. 

Histoire de Daiilioloiiié de las Casas, et Histoire ijéiiérale des Indes; 1520 à 1350, 3 vol. manuscrits, conscn-és 
à la bibliothèque de l'Académie royale d'histoire de Madrid, et à la bibliothèque, du roi d'Espagne. — Pierre 
Martyr d'Angliiera, Extrait ou recueil des iles nouvellement trouvées, en la grand' mer Océane, au temps du rot. 
d'Espagne Fernand et Elisabeth sa femme, faict preniitrement en latin, par Pierre Martj^ de Millan, et depuis 
translaté en langaige rran(;ois; Paris, rue Saint-Jean-de-Beauvais, 1532. — Barres (Joam de), .4sia; 1552 et 
années suivantes (3 premières décades, in-fol. ; 2 décades existent, traduites en français, à la Bibliothèque impé- 
riale). — Ramusio, Collection de voyages maritimes, t. III. — Girolamo Benzoni, Istoria delmondo nuovv, libri VII; 
1 vol. in-8, Venez., 1565, et avec les additions, 1572 ; trad. en français par Chauvoton, petit in-8. — De Bry, Ame- 
rieœpnrs quarto, sive historia de reperta primum occidentali India, a Christophoro Colombo, anno 1S92, etc.; in-fol., 
Francfurti, 1594; quatrième i)artie des Grands Voyages. — Americœ pars quinta, etc.; in-fol., Francfurti, 1595. — 
Andr. Gonzales Barcia, Histuriadores primitivos ; in-fol. — Grinseus, Novus Orbis. — Munoz ( Juan-Bautista), His- 
loria del nuevo mundo; 1 vol. -^ Bernaldez (Andres), manuscrit conservé en Espagne. — ïorqucmada, Monarqnin 
tudiana. 

Baldassare Lido, Novus Orbis, 1616. — Acosta (le P.), Historia natiiral y moral de las Indias, trad. en fran- 
çais, 1 vol petit in-8; Paris, 1616. — Ant. de Herrera, Description des Indes occidentales, qu'on appelle aujourd'hui 
le nouveau monde, translatée de l'espagnol en français, à laquelle sont ajoutées quelques autres descriptions des 
lÉiémes pays, avec la navigation du capitaine Jacques Lcmaire et de plusieurs autres; in-fol., Amsterdam, 1622. 
— J. de Laet, Novus orbis seu descriptionis Indice occidentulis, lib. xviii, no\is tabulis geographicis et variis 
aniraantium, plantarum, fructuumque iconibus illustrati; in-fol., Lugdunum Batavorum apud Elzevirios, 1633.^ 
Traduction française de cet ouiTage; in-fol., Leyde, 16.'i0. — Léon Pinelo, Epitome de la Biblioteca oriental y 
occidental nautica y geografica ; 1629, 3 vol. petit in-fol. — Bouton {le P. Jacques), Relation de l'establissement 
des François, depuis 1633, en iisle de la Martinique, des moeurs des sauvages, de la situation et des autres singu- 
larités de l'isle; petit in-8, Paris, 1640. — Rochefort, Histoire naturelle et morale des iles Antilles, avec un voca- 
bulaire caraïbe, 1 vol. in-i»; Rotterdam, 16C5. — Herrera (Antonio de). Histoire générale des actions des Cas- 
tillans dans les Indes occidentales, trad. de l'espagnol par N. de Coste, 3 vol. in-40 ; Paris, 1660-1661. — Du Tertre 
(le P.), Histoire générale des Antilles, de Saint-Cristo(le (sic), de la Guadeloupe, de la Martinique et d'autres isles 
habitéespar les François, k vol. m-h"; Paris, 1667-1071. —Fernand Colomb (don Hernando Colon), Istorie, nelle 
quali si hapartic.olureeverarelaiione délia vita e de' fatti dell' ammiraglio Crist. Colombo suo padre, etc.; in 
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Cotolendy, 1 vol. in-8; Paris, 1681. 

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of whas parts are possessed by the severals powers in Europe : togethor with an authentick account of the first 
discoverers of thèse islands and the part adjacent, their situation, product, trade... also thcir principal bays and 
harbours; with map of the west Indies; in-4», London, 1778. — Girod Chantrans, Voyages d'un Suisse dans diffé- 
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Camus, Collection des grands et des petits voyages, 1 vol.; Paris, 1802. — J. Romanet, Voyage à la Martinique, etc.; 
in-8, Paris, I8O4. — J. Francisco Napione, Délia patria di Crisloforo Colombo, 2 part, en 1 vol. in-8; Firenze, 
1808; suite ;\ cette dissert., 1809, in-8. — Descourtilz, Voyages d'un naturaliste et ses observations faites dans 
lilusievrs poris de mer français, etc.; 3 vol. in-8, Paris, 1809. — Dauxion-Lavaysse , Voyage aux îles de Trinidad, 
de Tahago, de la Marguerite, et dans diverses parties de Veneuiela, dans l'Amériqtie méridionale; 2 vol. in-8, 
Paris, 1813. — Spotorno, Codice diplomalico Colombo americano; 1823. — Bossi, Histoire de Christophe Colomb, 
traduite de l'italien par Urano, 1 vol.; Paris, 1824. — Antiquités d'Haïti des plus curieuses, offrant de l'analogie 
avec celles de la Polynésie; voy. .\rchœologia or miscellaneous tracts reluting to antiquily, pub. by Society anti- 
quaries of London, t. XIII, p. 30. — Navarrete ( don M. -F. de). Collection des voyages et des découvertes que les Es- 
pagnols ont faits par mer, depuis la fin du quinzième siècle, avec divers documents inédits sur l'histoire de la ma- 
rine espagnole et des établissements des Espagnols en Amérique (en es))agnol ) ; 5 vol. petit 10-4°, Madrid, 1825, 
29 et 37. — Fr. Manuel de la Vega, Historia del descubrimiento de la America por Cristûbal Colon ; Mexico, 1 vol. 
in-8, 1820. — De Verneuil et de la Roquette, Relations des quatre voyages entrepris par Ch. Colomb, etc., suivies 
de lettres et pièces inédites, publiées par Navarrete ; trad. de l'espagnol, 3 vol.; Paris, Treuttel et Wurtz, 1828. — 
Washington Irving, Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb; traduite de l'anglais par L.-A. de Fau- 
conpret lils;4 vol.; Paris, 1828. — Ferdinand D^^nis, Ismacl Ben-Kni-iir, ou la Dé'ouverte du nouveau monde. 



FIN DE LA IIILLIOGUAPIIIE. 191 

5 vol.; Paris, 1820. — Mackensie (Charles), Xotes on lluïli i/iade duriiKj a résidence \n Ihat repiihlic; 2 vol. in-8, 
London, 1830. — Boitcl (Charles), Quelques mois de l'existence d'un fonctionnaire public aux colonies de la Gua- 
deloupe et de la Martinique; iii-8, Paris, 1832. — Waterton (Charles), E.TCursion dans l'Amérique méridionale, le 
nord-ouest des Étals-Unis et les Antilles, pendant les années iSiî, I8IG, 1820 et iSSi, etc., traduit de l'anglais; 
iii-8, Paris, 1833. — A. de Laujoii, Souvenirs de trente années de voyaqes à Saint-Domingue; 2 vol. iu-8, Paris, 
1835. — Alexandre de Humboldt, Examen critique de l'histoire de la géographie du nouveau continent et des 
progrès de l'astronomie nautique aux quin'Jème et sei-^iéme siècles ; 5 vol. in-8, Paris, Gide et Baudry, 1839. — 
Jean Heynaud, Encyclopédie nouvelle , article Curistophe Colomb. — Forestcr, Christ. Columbus ; 1 vol. in-S, 
Leipzig, 1842. — Reta, Vita di Cristoforo Colombo; 1 vol. in-i", Paris, 1840. — Saiiguinetti, Vita di Crisloforo 
Colombo; 1 vol. in-12, Genova, 18!l6. — Ad. Dessales, Histoire générale des Antilles : première série, 3 vol. in-8, 
Paris, 1847; deuxième série, 4 vol in-8, 18.'i7 à 1849. — Horace Roscoe, A life, of Cristofer Columbus; London, 
1850. — Prescott, Histoire d'Isabelle et de Ferdinand ; 2 vol. in-8.— D. Martin Feriiandcz de Navarrete, D. Miguel 
Salva y D. Pedro Sainz de Baranda, Coleccion de documentas para la historia de la Espaïïa ; 16 vol. in-8, Madrid, 
1850 et années suiv.; se continue. — Cardcrera, Informe sobre los rctratos de Crislobal Colon , su Irage y scudo de 
armas; petit in-fol., avec un portrait, Madrid, 1851. — Don Ramon Campoamor, Colon, poema ; 1 vol. in-4<', 1853> 
avec un beau portrait de l'auteur et une carte. — Oviedoy Valdez (Gonzalo-Fernandez de), Historia gênerai y natural 
de las Indias, islas y tierra firme del mar Oceano, etc.; publicala la real Academia de la historia, cotejada con el 
codicc original, etc.; Madrid, 1853 à 1855, 4 vol. petit in-fol., vaste recueil en partie inédit, publié par don Amador 
de los Bios. On a vu qu'une ])ortion d'Oviedo avait été traduite au seizième siècle sous le titre suivant : Histoire 
naturelle cl générale des Indes, des îles, de la terre ferme, de l'Océan, traduite en français par Jean Polcur, valet 
de chambre du Dauphin (François I") ; 1556, Paris, 1 vol. — Ramesal, Histoire de Chiapa et de Guatemala. — 
Henri Tcrnaux-Couipans, Voyages, relations et mémoires originaux pour servir à l'histoire de la découverte de 
l'Amérique, publiés pour la première fois en français; 20 vol. in-8. — Le même, Bibliothèque américaine; Paris, 
1S37, in-8. — Lamartine, Christophe Colomb; in-10, Paris, 1834. — Ford. Haîfer, article CHnisiOPHE Colomd de 
la Nouvelle biographie générale; 1855. — Ferdinand Denis, Biographie de Barthélémy et de Ferdinand Colomb, 
1855. — Rozelly de Lorgues, Vie de Christophe Colomb ; 2 vol. in-8. 



AMERIC VESPUCE, 

VOYAGEUR FLOKEINTIN. 
(1497-1503.1 



Améric Vespuco n'a pas droit à une place élevée parmi les illustres voyageurs des quinzième et sei- 
zième siècles. Sa renommée dépasse de beaucoup ses talents ainsi que ses services, et l'honneur qu'on 
lui a fait de donner son nom au nouveau monde , que l'on aurait 
dii appeler Colombie, est certainement immérité ('). Mais est-ce 
bien à lui-même qu'il faut imputer cette injustice? 

A-t-il jamais prétendu déposséder Colomb de sa gloire? S'est-il 
rendu coupable, comme on le dit souvent, de mensonge, d'impu- 
dence et de faux? 

Il est aujourd'hui permis de concevoir des doutes sérieux à ce 
sujet. 

Améric Vespuce était un honnête homme, estimé de ses contem- 
porains et de Colomb lui-même. 11 ne manquait ni d'instruction, ni 
d'esprit, ni de courage, et après beaucoup de travaux, de fatigues 
el d'épreuves, il mourut pauvre. C'est très-probablement par suite 
d'une fatale erreur d'abord, par amour-propre national ensuite, 
qu'on l'a grandi au delà de toute mesure raisonnable; par réaction, 
une clameur universelle s'est élevée contre lui; on l'a pris en haine 
et on l'a, pour ainsi dire, calomnié par amour et par enthousiasme 
pour Christophe Colomb. 11 semble qu il serait plus équitable de le laisser au rang très-secondaire qui 
lui convient, et de se consoler d'entendre si souvent répéter son prénom à côté des noms d'Europe, d'Asie 
et d'Afrique, en songeant que les autres continents et la plupart des Etats n'ont reçu des dénominations 
ni plus justes, ni plus satisfaisantes sous aucun rapport. 




Amunc Vcspucc. — D'api rs le iiicdaillnj 
puhlic p;ir T!i. de liry, en li'le de ia ^i-a- 
vui'e qui a pour tilre : Americœ releclio 
à la suile de ia quatrième partie de l'Amé- 
rique, dans les Grands Voya'jes ('). 



(') Qui empèdierait les gouvernements des États civilisés de se concerter pour substituer le noin de Colombie à celui 
d'Amérique, dans leurs actes ofliciels, dans les cartes et dans les livres qu'ils font publier ou qu'ils encouragent? Ce serait 
une réparation éclatante, un grand exemple de justice qu'approuverait le sentiment universel, et qui, peu à peu, arriverait 
à prévaloir dans l'usage. Une épithèlc ou nn diminutif ajouté à l'État actuel de la Colombie suffirait pour éviter toute con- 
fusion . 

(•) Rien n'établit que ce portrait ait été fait d'apiés nature ou d'après un dessin ayant quelque caractère d'aullicnlicité. 

Plusieurs auteurs, entre autres Ciuelli, ilatis son livre sur les Beautés de Florence, assurent qu'on voyait un portrait 
d'Améric Vespuce dans la cbapelle des Vespuces, 5 l'église d'Ognisanli; ceUe peinture n'existe plus. 

Georges Vasari rapporte (3= partie de la Vie des peintres ) que Léonard de Vinci avait dessiné au cbaibon une belle léle 
de vieillard représentant Améric Vespuce. Mais il semble probable que c'était une œuvre d'imagination. Quoique l'illustre 
peintre eût le même âge, à une année près, que le navigateur, on ne voit pas qu'ils aient eu occasion de se rencontrer, sur- 
tout i l'époque de leur vieillesse. 

Deux portraits de Vespuce conservés à la galerie royale des peintures et sculptures de Florence n'ofl'rcnt pas plus de 
garantie de vérité que les autres. 

Domcnico Mellini , dans sa Description de l'entrée de la reine Jeanjic d'Autricbe , dit qu'à cette solennité on exposa en 
public un portrait d'Améric Vespuce parmi ceux des liomnies célèbres de Florence. 

Le marquis Vincenzio Capponi possédait dans son cabinet une médaille en plomb représentant Améric Vespuce, 
1 l'arnii les gravures qui se ra|)porlent à Améric Vespuce, la plus remarquable est celle où Stradan l'a représenté abordant 
au nouveau monde et observant le ciel au milieu de la nuit. Une copie de cette estampe sert de frontispice à la Vie d'Améric 
Vei-piice, par Angilo-Maria UanJiiii. 



BIOGRAPHIE D'AMÉRIG VESPUClî. 193 

Améric Vespuce, né le 9 mars 1451 ('), à Florence, était le troisième fils d'Anastasio Vespucci (-), 
notaire public. Sa famille, originaire de Peretola prés de Florence, était riche et considérée. 11 fit ses 
études sous la direction de son oncle Giorgio-Antonio Vespucci, savant religieux de la congrégation de 
Saint-Marc, ami de Marsile Ficin, le traducteur de Platon ('i. On n'a point de détails sur sa jeunesse, 
qui semble s'être écoulée dans l'aisance et la paix, uniquement consacrée aux sciences et aux lettres. 
L"ne lettre tendre et respectueuse qu'il écrivit en latin à son père, le 19 octobre 1476, nous apprend qu'à 
cette époque il avait été chercher un refuge contre la peste qui désolait Florence, dans une des maisons 
de campagne de sa famille, à Trebbio, dans le iMagello. Un des fds d'Anastasio Vespucci, nommé 
Girolanio, avait embrassé le commerce, profession très-lionorée à Florence, qu'elle avait enrichie; a.; 
voit par une de ses lettres, écrite de Jérusalem à Améric, le 24 juillet 1489, que ses affaires étaient loh. 
d'être prospères. Peut-être ce peu de succès de Girolamo fut-il cause qu'Améric quitta Florence, à l'âge 
de trente-neuf ans, en 1490, et se rendit en Espagne, où il devint facteur ou commis d'une grande 
maison de commerce que Juanoto Berardi, de Florence, avait fondée à Séville en 1486. Ge Juanoto 
Berardi étant mort au mois de décembre 1495, on confia la direction de l'établissement ou seulement 
la comptabilité à Améric Vespuce. Des documents authentiques trouvés parmi les Libros de gastos de 
nrmadas'(^) établissent qu'à ce titre de chef comptable , .\méric fut chargé de l'armement des navires 
destinés à la troisième expédition de Colomb. Il reçut dix mille maravédis le 12 janvier 1490, pour prix 
de ses fournitures ; l'armement de cette expédition pour Haïti et pour la côte de Paria l'avait occupé à 
Séville et à San-Lucar depuis la mi-avril 1497 jusqu'au départ de Golomb, le 30 mai 1498. Peut-être 
celte circonstance lit-elle naître dans l'esprit de Vespuce le désir de voir les pays nouvellement décou- 
verts et d'aller chercher fortune dans le golfe des Perles, sur la côte de Paria (^). Mais en ipielle année 
eut lieu son premier voyage? En quelle qualité fut-il admis à l'une des expéditions qui se dirigeaient 
vers le nouveau monde'? Ici surgissent des doutes, des incertitudes qui aujourd'hui encore exercent la 
sagacité et excitent la passion des savants. Ceux qui veulent qu'Améric Vespuce ait le premier découvert 
le continent qui porte son nom, supposent qu'il partit de Cadix le 10 mai 1497 par ordre du roi de Cas- 
tille, et ([u'après trente-sept jours de navigation, par conséquent le 17 juin 1497, il aborda à la terre 
ferme du nouveau continent près de la cùte de Paria, où Colomb n'arriva que le 1" août 1498 C^). Cette 
supposition, fùt-elle admise, n'élèverait point Vespuce au-dessus de Golomb. On ne conteste pas que 
Jean et Sébastien Cabot n'aient découvert les premiers le continent de l'Amérique continentale, puisque 
certainement ils touchèrent le Labrador le 24 juin 1497, c'est-à-dire plus d'un an avant que Golomb 
n'eut abordé à la cote de Paria; mais il y avait six ans que Golomb avaitdécouvert les Antilles. Voltaire 
a fort bien dit ; « Quand même il serait vrai que Vespuce eût fait la découverte de la partie continentale, 
la gloire n'en serait pas à lui, elle appartient incontestablement à celui qui eut le génie et le courage 
d'entreprendre le premier voyage, à Golomb. La gloire, comme dit Newton, dans sa dispute avec 
Leibniz, n'est due qu'à l'inventeur ('). » — « La découverte de l'Amérique était assurée, dit M. de 
Ilumboldt, le vendredi 12 octobre 1492, lorsque Christophe Golomb eut débarqué à Guanahani. La 
découverte d'un petit îlot environné d'une plage de sable devait nécessairement conduire à la connais- 
sance de tout le contour et de la forme du nouveau continent. Cette connaissance a été à peu près ter- 
minée dans l'espace de quarante-deux ans ("). » 

Du reste, non-seulement aucune preuve n'établit que le voyage d'Améric Vespuce jusqu'à la cùle de 
Paria ait eu lieu en 1-497, mais encore toutes les prèsonqilious temient à démontrer cpte la date de son 
premier voyage doit être fixée à l'année 1499. 

(') Quinze ans après la naissance de Chrislo|)lie Colomb, si ce deniier est né on 143G. ( Voy. la noie 1 de l.i p. 'li.) 

(*) On nomme ordinairement, en italien, le frère d'Améric ser (signor) Noslagio, el, en lalin, Anaslmjiu de i'ea- 
pmci*. 

(') Ciorgino Vcspu(xi est probablement le nièmc religieux (jui, professeur à Pise, fut l'ami el le défenseur de Savonarolc. 

(*) "Bordereaux des comptes sur ks frais d'armerin'iil des flolles de l'Inde,» conservés dans les arcliives de l.i atxa de 
ta (Onlralrtcion de Séville. 

(•) Voy. p. 167. 

(') Voy. p. 166. 

(') (tunes mmpleles, niS."), I XIX, p. 4"28. 
'(") Uni. de lu geogr. du noui: iiml , I. IV, p. 37. 

25 



19-i VOYAGEURS MOni'I'.NES. — A.MERIC VESI'L'CE. 

Un seul fait, dans l'histoire de ces navigations obscures, est incontestable : c'est qu'Améric Vcspuce 
s'était associé à Juan de la Cosa dans l'expédition dirigée par Hojeda vers la terre ferme du nouveau 
continent, depuis le 20 luai 1499 jusqu'au 30 août de la méine année. On en a pour preuves le témoi- 
gnage formel de Hojeda dans le procès du fisc contre les héritiers de Colomb ('), et dans les manu- 
scrits de las Casas. Hojeda déclara qu'il avait abordé, le premier après l'amiral, à la côte de Paria. 

Or, d'un examen attentif des quatre relations de Vespuce, il ressort que la première seule se rapporte 
au récit de l'expédition faite avec Hojeda et Juan de la Cosa. Dans l'une et l'autre version, on remarque 
une complète analogie sur les points suivants : la date du jour et du mois pour le départ; le nombre des 
navires; l'atterrage au sud-est du golfe de Paria, au nord de l'équateur; les noms de Paria et de 
Venise; un combat avec les Indiens, où il y eut vingt ou vingt-deux blessés et un seul mort; des incur- 
sions dans l'intérieur des terres , pendant lesquelles les naturels reçurent les Espagnols avec des hon- 
neurs extraordinaires ; un séjour dans le port de Mochiraa pendant trente-sept jours ; le manque de 
perles ; un enlèvement des esclaves. 

Le second voyage d'Amé-i'ic Vespuce paraît être celui dans lequel Vicente-Yanez Pinzon , frère de ce 
Martin-Alonzo Pinzon qui avait voulu rivaliser avec Colomb (=), découvrit le cap Saint-Augustin, par les 
8° 20' de latitude australe, et la rivière des Amazones. Ce voyage, commencé en décembre 1499, se ter- 
mina à la fin de septembre 1500. 

Le troisième voyage, entrepris en 1501 et terminé en septembre 1502, fut dirigé vers la côte du 
Brésil, depuis le cap Saint-Augustin jusqu'à une latitude méridionale qui est évaluée à 52 degrés. 

Le quatrième et dernier voyage, dirigé vers les Indes orientales, fut iiiterrompu par un naufrage du 
vaisseau amiral, prés de l'ile Fernando-Norona. Les autres navires furent emportés à l'ouest et allèrent 
atterrir à la baie de Tous-les-Sainls, au Brésil. 

Les deux premiers voyages eurent lieu par ordre du roi d'Espagne; les deux derniers, par ordre du 
roi de Portugal. 

Araéric Vespuce ne fut le commandant d'aucune des quatre expéditions; et il est juste de dire que, 
dans ses écrits, il n'a point prétendu s'en arroger le titre. 11 n'occupait certainement dans les escadres 
qu'une position secondaire, quelle que fût d'ailleurs sa qualité réelle, marchand, pilote ou astronome ('). 
Les découvertes qui eurent lieu pendant ces navigations ne peuvent donc, sous aucun prétexte, lui être 
attribuées : l'honneur n'en saurait revenir qu'à ceux qui eurent la direction et la responsabilité des en- 
treprises Comment donc est-il arrivé que le nom d'Améric soit devenu célèbre jusqu'à s'imposer de si 
haut à l'univers et aux siècles ? 

Voici comment on peut expliquer ce fait étrange, qui a été le sujet de tant de controverses passionnées. 

Améric Vespuce était un homme lettré, et il s'était créé des relations honorables avec divers person- 
nages éminents. H existe sept documents imprimés dont il passe pour èlrc l'auteur, mais qui ont sans 
doute subi de nombreuses altérations ;*il n'existe aucun manuscrit original de la main de Vespuce : ces 
documents sont les relations abrégées de ses quatre voyages ; deux autres récits du troisième et du qua- 
trième voyage; unelettreàLorenzodePierfrancescode Jledici, relative au troisième voyage. Ces écrits, 
dont il est impossible d'apprécier la fidélité, les manuscrits de Vespuce étant perdus, se répandirent 
très-rapidement, au moyen des traductions, dans toute l'Europe. 

Ils portaient les premiers, sous une forme vive et amusante, des nouvelles sur les singularités des 
pavs nouvellement découverts et sur les mœurs étranges de leurs habitants. L'impression produite par 
leur lecture était celle-ci : « Ou vient de découvrir un nouveau monde ; .Vméric Vespuce l'a visité, et il 

(') Hojeda dit en termes précis que, dans celte expédition entreprise à la cote de Paria, pour faire des découvertes après 
l'amiral, il emmena avec lui « Juan de la Cosa, pilote, Morigo Vespuce, et d'autres pilotes. » On ne sait si l'on doit en conclure 
que Vespuce s'était embarqué comme pilote. 

On se rappelle qu'Alonzo de Hojeda et Juan de la Cosa avaient accompagné Colomb dans son deuxième voyage ( U93- 
1196). 

(») Voy. p. 13', note 2. 

(^) 11 était d'usage d'adjoindre des astronomes aux expéditions. Isabelle avait conseille à Colomb d'emmener avec lui un 
habile astronome, dans son deuxième voyage, f Caria mensugera des monarques à Christophe Colomb, en date du 5 si'u- 
lembic U93.) 



SUR LE NOM D'AMÉRIQUE DONNÉ AU NOUVEAU MONDE. 195 

raconte ce qu'il y a vu. » Le nom d'Aniéric Vespuce se trouva ainsi associé intimement, dans l'opinion 
publique, à celui du nouveau monde, du vaste continent qui devenait la quatrième partie de la terre, 
tandis que Colomb, beaucoup moins populaire, était surtout cité par les érudits pour sa première décou- 
verte des îles ('). 

Ce fut en 1507 qu'un savant, professeur et libraire à Saint-Dié (Diey), sur les bords de la Meurthe (^), 
proposa le premier de donner au nouveau continent le nom û' Amérique. Il était connu sous le nom 
d'Hylacomylus; mais on croit qu'il s'appelait Martin Walltzemidler et qu'il était né à Fribourg,dans le 
Rri.sgau ('). Sa proposition est écrite dans un ouvrage latin de cosmograpbie , de géométrie et d'astro- 
nomie, contenant, réunies pour la première fois, les quatre relations de Vespuce (■'). 

Ilylacomylus était un des protégés de René II, qui régna trente-cinq ans en Lorraine, et qui, sans 
aucun doute, contribua beaucoup à la célébrité de Vespuce, par suite de ses encouragements à tous ceux 
qui cultivaient les sciences géographiques et qui traitaient dans leurs écrits des nouvelles découvertes. 
Améric Vespuce fit envoi à ce prince de l'abrégé de ses quatre relations. 

On vit bientôt paraître à Strasbourg, en 1509, un petit traité géographique où l'on donnait la déno- 
mination d'Amérique au nouveau monde, suivant le conseil donné par Hylacomylus (*). 

La première carte sur laquelle on voit le nom d'Amérique donné au nouveau continent parait être celle 
d'Appien, rédigée en 1520 et ajoutée au commentaire de Pomponius Mêla par Vadianus (Joachim 
de Watt)(«). 

En 1520, l'auteur d'un livre sur la Célcbralion de Pâques, Alberto Vigbi Campere, fit au navigateur 
llorcnlin seul l'honneur de la découverte du nouveau monde. 

La route de l'erreur, ainsi tracée, ne fit pins que s'élargir et s'étendre. 

Améric Vespuce, mort à Séville le 22 février 1512, par conséquent cinq années après la première 
proposition connue de donner son nom au nouveau continent, fut-il complice de cette idée d'Hylacomy- 
lus? La connaissait-il? C) Si l'on suppose que le bruit en dut venir en Espagne, le silence des contem- 
porains témoins des faits ne serait-il pas encore plus extraordinaire que celui de Vespuce? Pouvait-on 
pressentir, dès ce temps, les graves conséquences de cette méprise ou de cette injustice du savant de 
Saint-Dié? A cette époque nn s'inquiétait peu, dans la Péninsule ibérique, des discussions qui pouvaient 
intéresser quelques savants épars en Europe; on ne dissertait pas, on agissait, on était entraîné par 



(') C'est ainsi que dans la Iraduclion française des relations de Vespuce, par Malhurin du Redouer, quelques cliapilrcs, 
niiMés aux autres, sont consacras à Christophe Colomb, Gi'nuis, de telle manière qu'ils ne paraissent pour ainsi dire qu'un 
rpisode lie l'Iiisloire des découvertes du navigateur florentin. 

(') Aujourd'hui dans le département di'S Vosges. 

(') Le nom de Martin Waldseeniûller ou Walllzemiillcr est inscrit sur la liste des étudiajits de l'Université de cette ville 
sous le rectorat de Conrad Knull do Griinigen, le 'i décembre l-l'JO. 

(*) Cet ouvrage, extrêmement i-are, a pour litre : Cosmoîjrnphim inlrodiicliu ruin tinilniaihiin ijeoinetei(f <ic aslioiio- 
miœ iirincipiis; ad eum rem iiei-essiiriix insiiper iiiitihiar Aiiiericii Vespueii iinriijiilioiies ; in-l", s,ins indication de 
piigcs, 5-2 fcuillels, y compris le liliv d l.i Hr^lir ne j rciNiinnii .Mjximilien. 

(") Globus, mimdi deelaralio, sire de^iiiplm iiiiniili et Inliiis orbis temrum. 

Pourquoi Ilylacomylus a-t-il doruKi au nouveau continent le nom de baptême d'Aniéric Vespuce, au lieu de son nom de 
famille? Il semble qu'il eut été plus naturel d'appeler l'Amérique Vespuchie ( Vespuceiu). La raison est sans doute que le 
son de ce dernier nom parut à Ilylacomylus peu agréable à l'oreille. 

l,e nom à'Amerigo, inconnu eji Espagne, assez peu connu en Italie même, est d'origine germanique. On le trouve dans 
le haut allejnand ancien sous la forme d'.l;;i«/;ic/i ou Ameirich. On cite plusieurs personnages illustres ijui ont porté ce nom, 
l'iilre autres Amalricus, roi des Golhs occidentaux; Amalriciis , archevèipie de Narbnnne; Amalricus, fils de Simon de 
Monlfort. 

C'est l'ancien nom français Amiiiinj qui est devenu quelquefois Miiiinj. 

C'est h tort, suivant M. de Hagen, (pie l'on a voulu faire dériver ce nom d'Albéric, qui correspond à l'Albcrich de l'épopée 
.le> Niebelungen, et que l'on a qLielquefois transformé en Kmericus, une des formes du nom Ermenric ou Uernianrich. 

C) Vuy. Mêla rum eommenldlio Viidiiini (Basile»!, IS'iS, p. 11). 

.Sur celle carte, on lit à cùté des mots Ameririi provinciti, écrits dans la partie méridinnale du imuveau eiMilinent, une 
noie où l'auteur reconnaît cependant que celte terre et les îles voisines avaient été découvertes par Colomb en I l'.l7. 

(') » 11 est probable que Vespuce n'a jamais su quelle dangereuse gloire on lui préparait ^ Saint-Dié, dans un petit endroit 
silué au pied des Vosges, et dont vraisemblablement le nuuj même lui élail inconnu.» (llumbuldl, Cèuijr. du noiiv. emil., 
t. V, p. iOC.) 



190 VOYAGEURS MODERNES. — AMERIC VESPUCE. 

l'ardeur des e.'i;p(^ditions, et renllioiisiasine qu'excitaient les découvertes de Gania, de Cabra, de Soles, de 
Balboa et de taut d'autres, était tel que Colomb lui-même était oublié en Espagne peu d'années après sa 
mort, à ce point que plusieurs écrivains notables du pays et leurs traducteurs en Europe ignoraient même 
vers 1520 si le grand homme avait cessé de vivre. 

Les fausses dates, les inexactitudes, les tournures emphatiques, les expressions vaniteuses qu'il est 
aisé de relever dans les relations d'Améric Vespuce ne sauraient suffire pour faire peser sur ce voya- 
geur les graves accusations qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Il ne manque point de motifs pour 
croire que la plupart des erreurs qui abondent dans les écrits attribués à Vespuce sont le fait de ses 
abrévialeurs et de ses traducteurs. On a remarqué très-justement que si les fausses dates avaient été 
mises avec l'intention de tromper l'opinion et de détourner vers l'auteur la gloire de Colomb, il eût été 
certainement très-facile de les concevoir et de les combiner avec plus d'adresse. Les erreurs de dates 
sont de même nombreuses dans les écrits de cette époque, et ceux de Colomb sont loin d'en être 
exempts ('). 

. Tous les témoignages contemporains recueillis sur Améric Vespuce s'accordent à faire estimer son 
caractère et à écarter de lui le soupçon des basses et odieuses manœuvres qu'un sentiment louable dans 
son principe, mais trop exalté, persiste à lui imputer, même aujourd'hui. 

Dans une réunion de pilotes convoqués par le roi Ferdinand, en septembre 1512, pour résoudre une 
question relative à des prétentions du roi de Portugal, Sébastien Cabot, membre de ce conseil, fonde 
son avis sur l'autorité d'Améric Vespuce, « qui, dit-il, est un homme bien expert dans la détermination 
des latitudes. » 

Rarausio, qui rendait toute justice à Colomb, ne parle jamais de Vespuce qu'avec beaucoup de con- 
sidération : il se plaît à reconnaître « l'intelligence remarquable, l'esprit supérieur de cet excellent Flo- 
rentin, le seigneur Améric Vespuce. » 

La plus honorable attestation que l'on puisse invoquer en l'honneur de Vespuce est celle que l'on 
trouve dans la correspondance intime de Colomb. On se rappelle qu'étrangers. Italiens tous deux, ils 
avaient eu sans doute occasion de se connaître, lorsque .Améric était intéressé dans la maison de Berardi. 
Au commencement de 1505, Améric Vespuce avait quitté le Portugal à la suite de ses deux derniers 
voyages aux côtes du Brésil ; il n'était pas heureux, et il avait besoin de protection près la cour d'Espagne. 
Le 5 février de celte année, Colomb écrivit de Séville à son lils : 

« Mon cher (ils, Diego Mendez (-) est parti d'ici lundi 3 de ce mois. Depuis sou départ, j'ai parlé à 
Amerigo Vespuchy, qui va à la cour, où il est appelé pour être consulté sur des sujets relatifs à la na- 
vigation. 11 a toujours eu le désir de ni'être agréable : c'est tout à fait un homme de bien : la fortune 
lui a été contraire, comme à beaucoup d'autres. Ses travaux ne lui ont pas porté profit comme il avait 
droit de s'y attendre. 11 va là (à la cour) pour moi et dans le vif désir de faire, si l'occasion se présente, 
quelque chose qui m'avienne à bien. Je ne sais d'ici lui spécifier en quoi il peut nous être utile, puisque 
je ne sais ce qu'on lui veut là-bas ; mais il est bien résolu de faire eu ma faveur tout ce qu'il est pos- 
sible de faire. Tu verras, de ton côté, en quoi tu peux l'employer, car il parlera et mettra tout en œuvTe ; 
je veux que ce soit secrètement, alin que l'on ne soupçonne rien. Quant à moi, je lui ai dit tout ce que 
je pouvais lui dire sur nos intérêts. » 

Un an après la date de cette lettre, en 1506, la cour d'Espagne voulut mettre Vespuce à la télé 
d'une expédition, avec Vicente-Yanez Pinzon ('). 

(') « Telle est la confusion qui régne dans tous les cliifrics qu'offrent les manuscrits et les éditions des voyages de Ves- 
puce parvenus jusqu'à nos jours, qu'elle seule semble prouver qu'il n'y a eu rien d'inlenlionnel dans leur falsification. Si le 
navigateur même, ou si des éditeurs jaloux de la gloire de Colomb avaient voulu changer les dates pour tromper la postérité, 
on les aurait mises facilement d'accord entre elles ; on n'aurait pas placé le départ pour le second voyage avant le retour du 
premier, on aurait indiqué la durée de chaque voyage conformément aux dates falsifiées. Partout les chiffres sont altérés 
comme au hasard, et sans qu'il soit possible de deviner dans quel but la fraude a agi. Il semble plus naturel de n'y voir que 
des fautes de transcription et d'impression naissant de la mulliplicilé des copies répandues en taut de langues diverses. Un 
manque d'habitude de transformer les chiffres romains en chiffres arabes, ou plutùl hindous, peut y avoir contribué quelque- 
fois. » (HumboWt, Géogr. du nouv. conl., t. IV, p. 2'3 et suiv.) 

(-) Serviteur de Colomb. 

(') Cédule du roi Philippe 1", du 23 aoùl 1506. 



VOYAGE AUX COTES DU BRÉSIL. 197 

En février lôO", il prépara, avec Juan de la Cosa, une expctlition qui n'eut pas lieu, «par des motifs 
politiques. » 

Le 2-2 mars 1508, on le nomma pilota maijor de Indias ; il était chargé, en celte qualité, de cor- 
riger les cartes hydrographiques et d'examiner les pilotes sur l'emploi de l'astrolabe et du quart de cercle, 
d'approfondir s'ils réunissaient la théorie à la pratique, enlin de composer une carte oiTicielle pour servir 
de modèle et de guide ('). On augmenta de moitié, en sa faveur, le traitement ordinaire. 

Quelle que fftt l'importance de cette fonction, elle n'était que subalterne et médiocre, si l'on veut bien 
la comparer aux titres ou aux richesses qu'obtinrent les premiers navigateurs au nouveau monde. S'il 
ne méritait pas plus, ce que l'on peut accorder, il est juste aussi de dire qu'il .ne paraît point qu'il ail 
prétendu à une récompense plus élevée. 

Il survécut à Colomb de six ans, convaincu jusqu'à son dernier jour, comme ce grand homme, qu'il avait 
été sur les côtes de l'Asie. La mort le surprit à Séville, le 22 février 1512, remplissant laborieusement 
ses fonctions de pilote chef, et n'ayant aucune fortune à laisser à sa famille ; sa veuve fut réduite à men- 
dier une petite pension de 10 000 maravédis. 

L'honneur qu'on lui a fait en donnant son nom au nouveau monde n'est guère digne d'envie ; il n'a 
eu pour conséquence que de susciter cojilre lui une animadversion universelle. Il est probable qu'on 
le jugera dans l'avenir avec plus d'impartialité. On lui accordera au moins le mérite d'avoir concouru 
dans une certaine mesure à l'expédition de Hojeda, en 1499, et surtout celui d'avoir contribué plus peut- 
être qu'aucun écrivain de son temps à éveillw la curiosité de l'Europe sur les nouvelles découvertes. 

Ses relations n'ont sans doute que peu de valeur dans l'étal où elles nous sont parvenues. La science 
et l'histoire de la géographie ont peu de profil à en tirer. Vespuce dit lui-même, trés-expressément, 
qu'indépendamment de ces extraits qui ont été conservés, il avait l'intention de composer des récits plus 
détaillés et plus instructifs {-). Toutefois le grand succès de ces écrits, composés à la hâte, mutilés par 
les traductions, s'explique précisément parce que, traitant principalement de la nature et des coutumes 
des Indiens, sans discussions scientifiques, ils se trouvèrent à la portée des esprits les plus vulgaires, 
et leur olîrirenl une sorte d'intérêt dramatique. 

Ce fut surtout la relation de son troisième voyage (de mai 1501 à septembre 1502) qui se répandit 
avec le plus de rapidité et devint populaire en Europe : c'est celle que l'on cite le plus souvent et que 
nous nous bornerons à traduire , à titre de curiosité littéraire de l'histoire des voyages plus encore que 
comme un document nécessaire à l'étude {'). 

(') On a accusé Vespuce d'avoir profite de cette position pour mettre son nom sur les cartes du nouveau monde ; mais il 
eslconslanl, d'une pari, que la première proposition d'appeler Amérique le nouveau monde, date d'une anniîe avant la nomi- 
nation de Vespuce à la fonction de pilota maijor, et d'autre part que les mappemondes qui portent le nom d'Amérique 
n'ont paru que huit ou dix ans après la mort de Vespuce, et dans des pays sur lesquels ni lui ni ses parents n'exerçaient 
aucune influence. 

Les rédacteurs des Mémoires de Trévoux ont dit à tort, en septembre niG, que don Diego Colomb, fils et successeur 
de Cbrisloplie Colomb, avait intenté un procès à Vespuce pour avoir publié qu'il avait découvert le coiitinenl , en 1497 ; ils 
uni fait confusion avec le procès intenté par le fisc à don Diego Colomb pour lui contester une partie de ses droits. (Voy. 
Navarrele, coll. de los Viages, etc., 1. 111, p. 559, 560, 595.) 

(') Voy. ce qu'il dit lui-même à la fin de la relation suivante, et les p. 169, 170, etc., du t. IV de la Géographie du 
nouveau continent. 

(') Cette relation est celle qui a été le plus souvent réimprimée; elle fut seule publiée dans le Monda navo. «Elle était faite 
pour piquer la curiosité publique; elle offrait des figures de constellations australes, la description d'un arc-en-ciel lunaire, 
\in tableau animé des mœurs des sauvages brésiliens , et, de plus , l'bistoire d'une tempête qui , suivant le narrateur, avait 
duré quarante jours sans interruption. » (Humboldl. ) 

La célébrité que donnait à Vespuce la multiplication si rapide et si étendue de la relation de son troisième voyage se per- 
pétuait d'autant mieux, que la relation du quatrième et dernier voyage de Colomb demeui ail pour ainsi dire cachée dans la 
Letl'.ra rarissima, datée de la .Jamaïque, 7 juillet 1503. (Voy. p. 174.) 

La traduction française de Redouer, où le nom de Vespuce domine, et où Colomb ne joue qu'un rôle secondaire, a eu 
pour le moins trois éditions au commencement du seizième siècle , et l'on sait combien la langue française était répandue à 
celle époque. 

Itien n'annonce dans aucune des traductions latines, allemandes ou françaises, qu'Améric ait eu connaissance de leur 
publication. Prévost n'a point inséré les relations de Vespuce dans sa collection, « parce qu'il n'a pas jugé qu'elles méritassent 
assez de curjfiance.i 



l',8 VOYAGEURS MODERNES. — AMÉRIC YESPUCE. 

RELATION DU VOYAGE D' AMÉRIC VESPUCE AUX COTES DU BRÉSIL, 

FAIT E.N 1501 ET 1502, ADRESSÉE A LORENZO DI PIERFR.\N'CESCO P' "'^DICI ('). 



Il y a déjà quelque temps, j'ai annoncé à Votre Seigneurie mon retour (-) ; et si mon souvenir est Gdèie, 
je lui ai fait la descri]ition de toutes les parties du nouveau monde que j'ai visitées pendant mon voyage 
sur les caravelles du sérénissime roi de Portugal. On verra, en efiet, si l'on y rétléchit bien, que ces 
pays sont réellement un nouveau monde. Ce n'est pas sans cause que nous nous servons de ces expres- 
sions « nouveau monde » (»), car il est certain que jamais les anciens n'en eurent connaissance : ils ne 
croyaient point à l'existence de ce que nous avons récemment découvert. Ils estimaient qu'au delà de la 
ligne équinoxiale, dans la direction du sud , il n'y avait rien de plus qu'une mer immense et quelques 
îles brûlantes, stériles. Ils appelaient cette mer l'Atlantique; et s'il vint à la pensée de quelques-uns 
d'entre eux qu'il pût s'y trouver quelque étendue de terre, ils soutenaient qu'elle devait être infertile et 
inhabitable. La présente navigation réfute cette opinion et démontre, d'une manière évidente pour tout 
le monde, qu'elle est fausse et contraire à la vérité. En effet, j'ai trouvé, au delà de l'équinoxe, des 
pays plus fertiles et plus peuplés que ceux que j'avais vus en quelque partie du monde que veuille 
imaginer Votre Seigneurie, soit en Asie, soit en Afrique, soit en Europe, comme je le montrerai avec 
détail dans les pages qui suivent. Du reste, laissant de côté ce qui est de peu d'intérêt, je raconterai 
seulement les choses importantes qui sont dignes d'être écoutées, et que nous avons vues personnelle- 
ment ou que nous avons entendu rapporter par des hommes qui méritent toute confiance. Voici donc 
ce que nous avons à dire des pays nouvellement découverts, en témoins fidèles, et sans aucun exagé- 
ration. 

Le 13 mai 1501 , par ordre du roi(*), et sous d'heureux auspices, nous partîmes de Lisbonne, avec 
trois caravelles armées, pour aller à la recherche du nouveau monde; et, nous dirigeant vers l'ouest, 
nous naviguâmes pendant vingt mois. Mais il convient de faire notre récit en observant l'ordre de notre 
navigation. 

Nous allâmes d'abord aux îles Fortunées, que l'on appelle aujourd'hui les Grandes-Canaries; elles sont 

(') Né en 1-163, mort en 1503. Ce personnage appartenait à la ligne cadette des Médicis, qui n'eut aucune part au pou- 
voir exercé par la ligne aîne'e, et même lui faisait opposition au nom de la démocratie. Elle était, du reste, aussi riche que la 
branche aînée; ses partisans s'appelaient les popo/anî. Suivant toutes les probabiUtés, Aniéric Vespuce appartenait au parti 
républicain de Florence. 

Voy. une lettre adressée par M. Ranke à .M. de Humboldt (fin du tome Y de Yllistoire de la géographie du nouveau 
confinent). 

Lorenzo di Pierfrancesco de Medici avait été envoyé comme ambassadeur en France, à l'avènement de Charles VIII. 

Il est assez singulier que Rucbamer dise qu'il était médecin à Florence. Aurait-il lu ntedicum pour Medicem? (Epistola 
ad Laurentium Medicem.) 

Un doute sur l'identité de ce personnage avec celui auquel s'adresse Vespuce est né de ce que ce Lorenzo mourut au com- 
mencement de 1503, et que la lettre de Vespuce paraît avoir été écrite près d'un an après. 

Le grand Laurent de Médicis mourut l'année de la découverte de l'Amérique par Colomb. 

Lorenzo di Piero, créé duc d'Urbin en 1517, par Léon X, n'avait que douze ans lorsque Vespuce finit sa quatrième expé- 
dition. 

La lettre que Vespuce avait adressée à Médicis, de Lisbonne, le 8 mai 1501, n'a pas encore été retrouvée. Elle remplirait 
la lacune de la correspondance entre la lettre du 18 juillet 1500, renfermant la relation du second voyage, et la lettre de 
Baldelli, du i juin 1501. 

(') Ces premiers mots indiquent une lettre à Lorenzo, qui manque, et qui eût été la cinquième de Vespuce. On possède 
sept leUres de Vespuce. 

{') Cette répétition des mots nouveau monde semble avoir été faite avec l'intention de bien marquer l'importance des 
nouvelles découvertes, et d'exciter au plus haut degré l'intérêt et l'attention. 

(') Ce voyage fut le premier qu'il entreprit par ordre du roi de Portugal. 



TEMPÊTE. — CAP VERT. — CAP SAINT-AUGUSTIN. 199 

situées dans le troisième climat, à l'extrémité de l'Occident habité. Faisant voile ensuite à travers l'Océan, 
nous côtoyâmes l'Afrique et le pays des nègres jusqu'au promontoire que Ptolémée appelle Eliopo, que 
nous appelons cap Vert, que les nègres nomment Biseiicfjhc, et les indigènes Madamja {'). Ce pays est 
compris dans la zone torride, par 14 degrés vers la tramontane, et il est habité par les nègres. Après 
nous y être reposés, rafraîchis et pourvus de toutes les provisions de bouche qui nous étaient néces- 
saires, nous mîmes à la voile, en nous dirigeant vers le pôle antarctique, en inclinant toutefois un peu 
vers le ponent, parce que le vent soufflait de l'est, et nous ne vîmes de terre qu'après avoir navigué 
sans nous arrêter pendant trois mois et trois jours. Quant aux fatigues, aux inquiétudes, aux périls 
mortels, aux effrois, aux tourments, aux maux de toute nature que nous eûmes à subir pendant toute 
cette longue route, nous les laisserons apprécier à ceux qui ont une mûre expérience, et surtout à 
reux qui savent combien il est difficile de chercher les choses incertaines et d'aller dans des lieux où 
personne n'a encore été. Ceux qui n'ont rien éprouvé de semblable ne sauraient se faire une juste idée 
de ce que nous avons souffert. Il me suffira de dire à Vos Seigneuries que nous naviguâmes soixante- 
sept jours au milieu de toutes sortes d'infortunes : pendant quarante-quatre jours, le temps ne cessa 
point d'être orageux; nous n'eûmes que tempêtes, éclairs, tonnerres et pluies torrentielles; une nuée 
si épaisse obscurcissait le ciel que l'on ne distinguait pas plus les objets, même pendant le jour, que 
lorsqu'on est au milieu d'une nuit ténébreuse et que la lune n'éclaire point : aussi étions-nous tous 
dans une telle crainte de la mort, qu'il nous semblait presque avoir déjà perdu la vie. Après ces épreuves 
si longues et si cruelles, il plut enfin à la bonté de Dieu d'avoir pitié de nous : la terre apparut 
tout à coup à nos yeux, et, à sa vue, les esprits qui étaient abattus, les forces qui étaient épuisées, se 
ranimèrent et se relevèrent comme par eHchantcment, ainsi qu'il arrive à ceux qui ont été accablés par 
de grandes calamités et qui ont été longtemps en proie à la rage de la mauvaise fortune ('•'). 

Donc, le 7 août 1501, nous descendîmes sur le rivage de ce pays, et, voulant témoignera Dieu toute 
notre reconnaissance, nous fîmes célébrer, suivant l'usage des chrétiens, une messe solennelle. 

Cette terre que nous avions découverte nous parut être, non une île, mais un continent. En ell'et, 
elle s'étendait extrêmement loin, on ne voyait pas ses limites; elle était très-fertile et couverte d'habi- 
tants divers : toutes les espèces d'animaux que l'on y rencontre sont sauvages et entièrement inconnues 
en Europe. Il y a beaucoup d'autres choses que nous avons remarquées dans celte contrée, mais qu'il 
nous paraît convenable de passer ici sous silence, afin de ne pas donner trop d'extension à notre récit; 
mais je ne saurais trop insister sur la bonté de Dieu, qui nous fit arriver à cette terre si heureusemeni, 
alors que nous ne pouvions plus nous soutenir et que nous manquions de tout ce qui était nécessaire à 
notre existence, le bois, l'eau, les biscuits, la viande, le salé, les fromages, le vin, l'huile, et, ce qui 
est plus important encore, la vigueur de l'âme. Picconnaissons donc que nous devons à Dieu, qui nous 
a sauvé la vie, grâces, honneur, gloire. 

Il fut convenu entre nous que nous continuerions notre voyage près de la côte, sans jamais la perdre 
de vue. Nous naviguâmes ainsi jusqu'à ce que nous eussions atteint un certain cap de ce continent, situé 

(') Ce nom csl écrit dans les différents textes : Beseneglie et Diseneylie (Hiecardi et Rmiiusiu) ; BesechUm (Candini); 
Bisediere (Itin. Port.); Bnji7ica (Hylacoinylus); Bipeghier (Ruclianier). 

Il s'agit l)icn du cap Vert, quoique la véritable latitude de ce cap soit U° 13' 5". 

Dans la deuxième moitié du seizième siècle, Antonio Galvani fait de Beseneghc, qu'il appelle BdcjUirhe, une ville au e.ip 
Vert. 

(') Bandini croit que, dans ce passage, Vespuce avait en mémoire ces vers du Uante 

Allor fu la patira un poco quela 
Chenel tago del corm'era dtirata, 
La noile ch'i passai con lanla pieta ; 

E corne quel, che con lena a/famala 

Vscilo fiior del pelago alla riva, 

Si volge alV acqua perigliom, c quata. 

L'iNFERNO, canlo primo. 7 cl 8. 

« Alors, apaisée un peu fut la peur qui jusqu'au fond du cœur m'avait troublé, la nuit que je passai avec tant d'angoisse; 
cl comme celui qui, sorti de la mer, sur la riv<', haletant se tourne vers l'eau périlleuse, et regarde. » (Trad. de Lamennais.) 



200 V0YAGP:LT.S modernes. — AMÉRIG VESPUCE. 

au sud, à environ 300 lieues de l'endroit où nous avions vu la terre pour la première fois ('). Pendant 
ce trajet, nous descendîmes souvent à terre, et nous nous mîmes en relation avec les habitants, comme 
je le raconterai plus loin. 

J'ai oublié de dire que le cap Vert est à 700 lieues de celte terre nouvelle, bien que j'eusse pensé 
que notre navigation eût été de plus de 800. La violence de la tempête, les accidents, l'ignorance du 
nocher, avaient allongé notre voyage, et nous étions arrivés en un tel lieu que, sans les connaissances 
que j'avaisen cosmographie, la négligence de notre nocher eût certainement causé notre mort; car nous 
n'avions aucun pilote qui fût en état de dire, au delà de 50 lieues, en quel lieu nous nous trouvions. Nos 
navires erraient au hasard, sans direction, et se seraient perdus si, pour mon salut et pour celui de 
mes compagnons, je n'eusse fait usage des instruments astrologiques, l'astrolabe et le quadrant. Et ce ne 
fut pas pour moi l'occasion de peu de gloire : depuis ce jour j'ai joui parmi eux de la considération qne 
les honnêtes gens ont ordinairement pour les hommes instruits ; je leur enseignai à aller sur mer, et de 
telle sorte qu'ils reconnurent que les nochers ordinaires, ignorants en cosmographie, ne savaient rien 
en comparaison de moi (-). 

Celle découverte du cap situé vers le sud augmenta notre désir de connaître la terre nouvelle et de 
l'étudier avec attention. On fut unanime dans la volonté de visiter le pays, et de s'enquérir des mœurs 
et de la manière de vivre des peuples qui l'habitaient. 

Nous naviguâmes donc le long de la côte pendant prés de 600 heues, descendant souvent à terre et 
entrant eu pourparler avec les habitants, qui nous accueillaient avec respect et avec sympathie. Pour 
nous, touchés de leur bonté et de l'innocence extraordinaire de leur nature, nous passâmes bien quinze 
ou vingt jours avec eux ; et ils nous rendaient tous les honneurs possibles, car ils sont très-bons et 
très-obligeants envers leurs hôtes, comme on le verra bientôt. 

Celle terre ferme commence, au delà de la ligne équinoxiale , par 8 degrés vers le pôle antarctique ; 
cl dans notre navigation prés de la côte nous traversâmes le tropique d'hiver, vers le pôle antarctique, 
par 17 degrés et demi, ayant devant nous ce pôle élevé de 50 degrés au-dessus de l'horizon. 

Les choses que j'y ai vues sont entièrement ignorées des hommes de notre temps, qu'il s'agisse, soit 
des habitants, de leurs usages, de leur humanité, de la fertilité du terrain, de la pureté de l'air, du ciel 
bienfaisant , soit des corps célestes et surtout des étoiles fixes de la huitième sphère, inconnues dans la 
notre, même des hommes les plus savants de l'antiquité : aussi en parlerai-je plus tard avec détails. 

Ce pays est plus habitable qu'aucun de ceux que j'ai vus. Les habilants sont très-doux, très-bien- 
veillants, trés-inotfensifs ; ils sont tout nus, comme les a faits la nature ; ils naissent nus et ils meurent 
nus ; leurs corps sont très-bien formés et parfaitement proportionnés dans toutes leurs parties. La cou- 
leur de leur peau approche de la couleur rousse ("), et cela vient de ce que, étant toujours nus, ils sont 
bridés par la chaleur du soleil ('). Ils ont les cheveux noirs, longs et flottants. Dans leur démarche, dans 
leurs jeux, dans tous leurs mouvements, ils sont extrêmement adroits. Leur figure est belle, leur physio- 
nomie naturellement agréable ; mais ils s'enlaidissent à plaisir par un procédé incroyable : ils percent leur 
visage de tous côtés, les joues, les mâchoires, le nez, les lèvres et les oreilles; ils ne se contentent pas 
de faire un seul trou peu visible, ils s'en font plusieurs et de très-grands. J'en ai vu quelquefois dont 
le visage était percé de sept trous, chacun capable de contenir une grosse prune. Quand ils ont enlevé 
la chair, ils remplissent les cavités avec de petites pierres, de couleur bleue, de marbre, avec du cristal, 
de très-bel albâtre, ou avec de l'ivoire, ou avec des os très-blancs, et tous ces objets sont travaillés 



(') 150 lieues, suivant la lettre au roi René. 

Ce cap est nommé, comme il doit l'èlre, cap Sainl-Augustiii dans les Quatre navigations et dans les éditions italiennes 
de la lettre au roi René. 

(') (c C'est Yaslronoine de l'expédition qui parle ainsi, tout bouffi du secret qu'il croit posséder de déterminer la longi- 
tude par les lonjonclions de la lune et des planètes. Cet accès de jactance et d'un certain orgueil astronomique se re- 
trouve presque au même degré chez Colomb.» (Huniboldt. ) 

(') Vespuce avait déjà décrit les indigènes du nouveau continent, dans sa première lettre, comme des hommes à face large 
et à physionomie tarlare, à couleur rouge connue le poil du lion. 

(') Volney a partagé cette erreur relative à la cause de la couleur de la peau (E^sai politiijue sur le Mexique, t. 1er, 
p. 360). 



USAGES. — COMBATS. 



ANTROPOPHAGIE. 



201 



avec assfz d'art ('). Or cette coutume est si extraordinaire, si incoramode, si repoussante, qu'au pre- 
mier abord ces faces toutes trouées et couvertes de pierres semblent plutôt celles de monstres que d'hommes 




Guerriers brésiliens. — D'après Jean de Léry (»). 

véritables. Quelquefois j'ai vu ces sept pierres larges chacune la moitié de la main; et, si incroyable, 
si monstrueux que cela paraisse, ce n'en est pas moins une vérité : j'ai plusieurs fois pesé ces pierres 
et trouvé que leur poids était de près de sept onces. Aux oreilles, ils portent des ornements plus pré- 
cieux, des anneaux ou des perles, suivant la coutume des Egyptiens et des Indiens. 

Du reste, cet usage est particulier aux linmmes; les femmes ne portent que des ornements d'oreilles(^)... 

Ils n'ont ni laine, ni hn, ni tissus, ni véteiîienls de coton; et ils n'ont besoin d'aucune de ces choses, 
puisqu'ils sont toujours nus. 

H n'y a chez eux aucun patrimoine; tous les biens sont communs à tous. Ils n'ont ni roi, ni empe- 
reur. Chacun est son roi à lui-même. Ils ont autant d'épouses qu'il leur plait, et il n'y a aucun empé- 
riicmcnl de parenté à ces mariages qu'ils peuvent rompre selon leur caprice, car ils sont sans lois et 
jirivf's de raison. Us n'ont ni temples, ni religion, et cependant ils adorent des idoles. Que dirai-je de 



(') Vo)-., sur les boloques, les Tjbles du hUtfjinui pittoresque. 
{') Histoire d'un voi/nge fait en la terre du Brèail. olc; 3" ëdilion, Paris, 159i. 

f) Ici se trouvent dis ou douze lignes sur les dépnrlcmenls des femmes. Ce, passage, 'qu'il nous est iniiiosjililc de ne pas 
oniellre, ii'(.-,t peni èlre p,i< un île ri'iix ipii ronlrilHM''ivnt le miiiiis ,'i donner de l.i populuiKi au nom d'Aiu«'iic Ve^puee. 

2i; 



202 VOYAGEURS MODERNES. — AMÉRIC VESPUCE. 

plus? Ils vivent avec une détestable licence qui les fait ressembler plutôt à des épicuriens qu'à des stoï- 
ciens. Ils ne se livrent à aucune espèce de commerce ; ils ne connaissent aucune monnaie. Néanmoins, 




Conibal d'indigènes brésiliens. — D'après Jean de Lèry. 

ils sont souvent en discorde entre eux, et ils se livrent des combats affreux, mais sans nul art militaire. 
Dans les conseils, les vieillards influencent les jeunes gens, leur font adopter les résolutions qui leur 
conviennent, et enflamment leur ardeur pour combattre et mettre à mort leurs ennemis. S'ils sont vain- 
queurs, ils coupent en morceaux les vaincus, les mangent, et assurent que c'est un mets très-agréable. 
Ils se nourrissent ainsi de cliair humaine; le père mange le fils, et le fils le père, suivant les circon- 
stances et les hasards des combats. 

J'ai vu lin abominable homme qui se vantait, et ipii n'en tirait pas peu de vanité, d'avoir mangé plus 
de trois cents hommes. J'ai vu aussi une ville, que j'ai habitée environ vingt-sept jours, et où des mor- 
ceaux de cliair humaine salée étaient accrochés aux poutres des maisons, comme nous accrochons aux 
poutres de nos cuisines, soit de la chair de sanglier séchée au soleil ou fumée, soit des saucissons, soit 
d'autres provisions de cette espèce ('). Ils s'étonnent fort que nous ne mangions pas comme eux la chair 
de nos ennemis ; ils disent que rien ne met plus en appétit, que cette chair a un goût merveilleux, et 
qu'on ne peut imaginer rien de plus savoureux et de plus délicat. 

Ils n'ont d'autres armes que des arcs et des flèches, et ils s'en servent très-cruelleraent pour s'entre- 
tuer dans leurs combats, s'attaquant et se frappant tout nus comme des bétcs sauvages. 

Souvent nous avons essayé de les faire changer de sentiment, et nous les avons pressés de renoncer 



(') .11 semble bien que ceci soit une réminiscence des récits de divers voyageurs du moyen âge. 

Voy., dajis le deuxième volumi*, la relation des Deux Mahométans, sur Panllnupopliagie en Chine, p. 1 18 et l'22, note -2 ; 
MAncoPoLO, sur la même coutume, p. 317, elc; et Marsden, liv. II, rb, i.xxiii, p. ôjl. 



LES FEMMES. — LONGÉVITÉ. — FERTILITE DU SOL. 203 

à des coutumes si odieuses et si abominables, et quelqiieiois ils nous ont promis de se corriger de leurs 
liabitudes de cruauté. 




Prisonniers mis à mort. — D'après Jean de Léry. 

Comme je l'ai déjà dit, les femmes, quoique nues, errant à leur volonté et sans pudeur, ne sont 
cependant pas laides. Leurs corps sont bien proportionnés et elles ne sont point liàlées par le soleil 
l'oiiime on pourrait le croire. Leur extrême embonpoint ne les rend point difformes 

Ces gens-là disent qu'ils vivent cent cinquante ans (') ; il est rare qu'ils soient malades, et si, par liasard, 
il leur survient quelque infirmité, ils se guérissent aussitôt avec le suc de certaines berbes. 

Les cboses que j'ai trouvées le plus dignes d'envie dans cette contrée sont la douceur de la tem- 
pérature, la pureté du ciel, la fertilité du sol, la longévité des babitants; et je suppose qu'ils doivent 
ces avantages au vent d'est, qui souffle aussi souvent cbez eux que chez nous le vent du nord. 

Ils aiment beaucoup la pèche, qui leur fournit leur nourriture la plus ordinaire : la nature leur est, 
à cet égard, très-favorable, la mer qui baigne leur terre abondant en toutes sortes de poissons. 

ils ont peu de goût pour la chasse, peut-être à cause de la multitude des animaux sauvages qu'ils 
redoutent et qui les empêche de se hasarder dans les forêts : on y rencontre toute espèce de lions, d'ours 
et de bêtes semblables (-). En outre, les arbres y atteignent une telle hauteur qu'on pourrait à peine le 
croire. Ils s'abstiennent donc d'aller dans les foi'êts, parce qu'étant mis et sans armes, ils ne pourraient 
lutter avec avantage contre les animaux. 

Le pays est très-tempéré, très-fertile et extrêmement agréable; et quoiqu'il s'y trouve beaucoup de 
collines, il n'en est pas moins arrosé par un grand nombre de ruisseaux et de fleuves ('). Les bois y 
sont si épais, les arbres si pressés les uns contre les auti'cs, qu'on ne peut y pénétrer : ils sont remplis 
d'animaux féroces de toutes sortes. 

Les arbres et les fruits croissent d'eux-mêmes, sans cultiu'e : les fruits sont excellents, très-abondants. 



(') L.1 plupart des voyageurs du moyen àgc prélendcnl de nn'nic que l'on vivait moyeiinemont plus de cent ans dans 
(juciqucs-uns des pays qu'il avait visitiSs. ( Voy. noire deuxième volume. ) Le compagnon d'Antonio Barb.nrigo rapporlail avoir 
vu à Aden un vieill.ird iff de trois cents ans 

(') Erreur. 

(*) Passage iniulelli(;il>le. 



204 VOYAGEURS MODERNES. — AMÉRIC VESPUCE. 

et ils ne font aucun mal; ils diffèrent beaucoup des nôtres. La terre produit, en outre, un nombre infini 
d'herbes et de racines avec lesquelles on fait du pain et d'autres aliments. 11 y a aussi des grains do 
beaucoup d'espèces différentes, mais qui ne sont pas tout à fait semblables aux nôtres. 




Rt-ceplion d'un : 



- D'iiprcs Jean de U!ry. 



Funérailles. — D'après Jean de Léry. 



Le pays ne produit aucun métal , excepté l'or qu'on y trouve en très-grande abondance , quoique 
nous n'en ayons pas apporté de ce premier voyage; mais nous sommes assurés que c'est la vérité, parce 
que ce fait nous a été atTirmé par tous les habitants, qui ajoutaient même que l'or était, chez eux, très- 
peu recherché et n'avait presque aucune valeur. Ils ont beaucoup de perles et de pierres précieuses, 
comme nous l'avons indiqué plus haut. Mais, si je voulais parler de tout ce que j'ai vu, j'aurais à raconter 
tant de choses, et si différentes les unes des autres, que cette relation deviendrait un trop long ouvrage. 
C'est ainsi que Pline, homme très-docte, ayant entrepris l'histoire de tant de choses, n'est point par- 
venu à en décrire la meilleure partie, et s'il eitt traité de chacune de ces choses, il eût fait un ouvrage 
beaucoup plus considérable quant à l'étendue, mais surtout très-parfait. 

Parmi les nouveautés qui étonnent le phis, je dois citer les espèces nombreuses de perroquets si 
différents et de couleurs si variées. Les arbres exhalent tous un parfum si suave, qu'on ne saurait se 
l'imaginer; et de toutes parts suintent des gommes, des liqneurs, des sucs qui, si nous connaissions 
leurs vertus, nous serviraient à toutes choses, non pas seulement à nous procurer des sensations 
agréables, mais à nous maintenir en santé, ou à nous guérir si nous étions malades. Certes, s'ify a un 
paradis terrestre au monde, je ne doute pas qu'il ne soit à peu de distance de ce pays, qui, voisin du sud, 
jouit d'un ciel si tempéré qu'on n'y souffre ni du froid en hiver, ni d'une trop grande chaleur en été. 11 
est rare que des nuages obscurcissent l'air : les jours sont presque toujours sereins. Quelquefois il 
tombe une légère rosée, sans aucune vapeur, et après trois ou quatre heures, elle se dissipe comme un 
brouillard. 



CONSTELLATIONS AUSTRALKS. 200 

Le ciel est orné de qnelfiues belles étoiles que nous ne connaissons pas, et dont j'ai eu içrand soin 
de i)rendre note. J'en ai compté environ vingt d'un éclat égal à celui de Vénus et de Jupiter. J'ai étudié 
leur cours et leur divers mouvements; j'ai mesuré leur circonférence et leur diamètre avec assez de 
facilité, étant quelque peu géomètre : aussi je puis assurer qu'elles sont plus grandes que l'on ne pense. 
J'ai vu entre autres trois caiiopiis{'), deux très-clairs, et le troisième obscur et différent des autres. ' 
Le pôle antarctique n'a ni Grande-Ourse, ni Petite-Ourse, comme notre pôle arctique. On ne voit point 
d'étoiles resplendissantes qui en marquent la place, mais il y en a quatre qui l'entourent et qui forment 
un quadrangle (-). 



Et lorsqu'elles commencent à paraître , on voit à gauche un canopus éclatant et d'une belle gran- 
deur qui, étant parvenu au milieu du ciel, forme la figure suivante. 



Trois autres lumières brillantes les précèdent, et celle du milieu a 12 degrés et demi de circonfé- 
rence, et au milieu des trois est un autre canopus resplendissant. Ensuite viennent six autres étoiles 
dont la spleiwleur surpasse celle de toutes les autres étoiles qui sont dans la huitième sphère : celle qui 
est au milieu de la superficie de ladite sphère a 3"2 degrés de circonférence. Après ces figures paraît 
un grand canopus, mais obscur (^), et dont les étoiles sont toutes dans la voie lactée et unies à la ligne 
méridienne ; -«Ile forme la figure suivante (*), 



(') «On ne sait d'où sortent tous ces canopus dit Band'mi, le pam'gyiisle Ai; Vcspucc; c'est une chose fort confuse que 
ces représentations d' (-toiles, et ces canopus l'embrouillent encore plus. « 

On ne connaît en effet, dans le catalogue des constellations australes, qu'un sc[3\ canopus ; c'est une étoile primaire, lu 
seconde du ciel, dans la constellation du Navire. 

(') Vespuce ne connaît point encore le nom de la constellation de la Croix du Sud. 

Les quatre (■toiles qui forment la Cioi\ du Sud (îlaienl, au siècle de PtoWmée, visibles dans la partie la plus nK'riilionale 
de la Médilerrani!e. 

(") Ces expressions peuvent faire allusion aux taches noires du ciel .luslral, aux sacs à charbon. (Voy. le Mmjasin pit- 
toresque , l. XXI, p. 7-1.) 

(*) « Ces dessins grossiers de la configuration des groupes d'(iloiles d» ciel austral n'ont pas peu conlribu(i sans doute, dit 
llijiiibdldl, à donner de la cél('bril(; ;'i un voyage dont le ricM partiel ( Itmli., cap. cxxi) purlait le litre fastueux : Comment 
Atbéric ( Ainéric) a découcert la quatricuie partie du monde. » 

Itaniusio dit seulement: Comment Anieriija a parcouru la quatrième partie du cercle du monde. 

Ces coriliguralions, (lui n'ont aucune valeur d'exacliUnle, dillerent d'ailleurs dans les dinéreid< textes. 



200 



VOYAGF.LT.S MODEr.XES. 



A^IKRIC VESPUCE. 



ZENIT NOSTO 



J'ai vu encore beaucoup d'autres étoiles, et ayant observé avec grand soin tons leurs différents mou- 
vements, j'ai composé , pour les décrire, un livre dans lequel j'ai d'ailleurs raconté tout ce que j'ai pu 
apprendre pendant cette navigation. Ce livre est encore entre les mains du sérénissime roi (de Portugal), 
et j'espère qu'il reviendra bientôt dans les miennes. J'ai donc étudié avec soin dans cet hémisphère 
des choses qui contredisent les opinions des philosophes, car elles leur sont tout à fait contraires. 
Entre autres choses j'ai vu l'iris, c'est-à-dire l'arc-en-ciel blanc, presque au milieu de la nuit. Selon 
l'explication de quelques savants, il prend les couleurs des quatre éléments : du leu, le rouge; de la 
terre, le vert; de l'air, le blanc; et de l'eau, le bleu ; mais Aristote, dans son livre intitulé : Météores, est 
d'une opinion très-différente ('), car il dit que l'arc-en-ciel est la réflexion d'un rayon dans la vapeur 
d'un nuage situé dans la direction opposée, de môme qu'une lumière qui brille-sur l'eau reluit sur une 
muraille, retournant ainsi contre elle-même. Par son interposition, il tempère la chaleur du soleil; en 
se résolvant en pluie, il fertilise la terre ; par sa beauté, il ajoute un charme au ciel; il prouve que l'air 
est chargé d'humidité, et, quarante ans 
avant la fin du monde, il cessera de pa- 
raître , ce qui sera le signe de la sé- 
cheresse des éléments. 11 paraît tou- 
jours à l'opposé du soleil : on ne le voit 
jamais au midi, parce que jamais le 
soleil n'est au nord ; Pline dit qu'après 
rè(piinoxe d'automne, il apparaît à toute 
heure (^). Et je dois dire que j'ai tiré ce 
l'ait du commentaire de Landino sur le 
quatrième livre de l'Enéide, parce qu'il 
est juste que personne ne soit privé de- 
l'honneur que lui méritent ses travaux. 
J'ai vu cet arc deux ou trois fois, et je 
ne suis pas le seul qui aie réfléchi à ce 
phénomène; beaucoup de marins par- 
tagent mon opinion. Nous vîmes aussi 
la lune nouvelle opérant sa conjonction 
le même jour avec le soleil {'); et de 
plus, chaque nuit, des vapeurs et des 
flammes ardentes qui traversaient le 
ciel {*). 

Un peu plus haut, j'ai donné à ce 
pays le nom d'Hémisphère, et, à proprement parler, on no peut pas dire que ce soit un hémisphère, si 
on le met en comparaison du nôtre; mais comme après tout il paraît en avoir à peu près la forme, on 
peut, sans une exactitude trop rigoureuse, l'appeler Hémisphère. 

Donc, ainsi que nous l'avons dit, de Lisbonne, d'où nous partîmes, et qui est éloigné de l'équinoxe, 
vers le nord, de près de 40 degrés, nous naviguâmes jusqu'à ce pays qui est à 50 degrés au delà de 
l'équinoxe, ce qui fait en somme 90 degrés, c'est-à-dire la quatrième partie du grand cercle, selon la 




Fac-siniile d'im dissin irAmi'ric Vcspuce. 



(') Météores, lib. 111, cap. iv. Aristolc dit d.iiis le nit'me livre (cap, ii, ix) qu'il n',av,iit vu un avc-cn-cicl lunaire que 
deux fuis en cinquante ans. 

(1 Je ne puis aucunement reconnaître dans la description dogmatiquement embronille'e de Vespuce , dit Humholdt , le phé- 
nomène bien connu du halo. » 

Ce raisonnement bizarre sur les cause.s du phénomène est tiré en partie d'un petit ouvrage de physique de F'ierre d'Ailly. 
(Voy. p. 81, note 5). 

(») Histoire, naliirelle de Pline, 1. II, c. Lix. . 

(') En disuiit que la Ume ét.iit visible le jour même de la conjonction, Vespuce parait vouloir rappeler siniplemcnl (|uc b 
nouvelle lune se voit sous les tropiques plus tût qu'en Europe. 

(') Étoiles niantes. 



FIN DE LA RELATION. — BIBLIOGRAPHIE. 207 

vraie raison du nombre, que nous ont enseignée les anciens. Il iloil donc être manifeste pour tout le niornlc 
que nous avons mesuré la quatrième partie du monde ; et en effet, nous qui habitons Lisbonne, au delà 
de la ligne équinoxiale, par 40 degrés environ vers le nord, nous sommes éloignés de ceux qui habitent 
au delà de la ligne équinoxiale dans la longueur méridionale, angulairemcnt, 90 degrés, c'est-à-dire 
par ligne transversale. Et afin que la chose soit plus clairement comprise, la ligne perpendiculaire qui, 
tandis que nous sommes droits sur nos pieds, part du point du ciel et arrive à notre zénith, vient frapper 
par le flanc ceux qui sont au delà de la ligne équinoxiale à 50 degrés , d'où il suit que nous sommes 
sur la ligne droite, et eux, relativement à nous, sur la ligne transversale, ce qui forme un triangle à 
angles droits, et nous tenons la droite de ces lignes, comme le montre la figure ci-dessus ('). 
Et je pense avoir assez parlé cosmographie. 

Votre Seigneurie me pardonnera si je ne lui ai pas envoyé les notes écrites jour par jour pendant 
cette dernière navigation, suivant ma promesse; mon excuse est que le roi sérénissime tient encore près 
de Sa Majesté mes manuscrits; mais puisque j'ai différé jusqu'à ce jour de faire ce travail, j'y joindrai 
sans doute mes quatre relations. J'ai l'intention d'aller encore une fois à la découverte dans cette partie 
du monde qui est vers le sud. Pour m'aider à accomplir ce dessein, il y a déjà deux caravelles toutes 
prêtes, armées et fournies de vivres. Tandis que j'irai au levant, en voyageant par le midi, je navi- 
guerai par l'ostro , et quand je serai arrivé , je ferai beaucoup de choses à la louange et à la gloire de 
Dieu, pour l'utihté de la patrie, pour perpétuer la mémoire de mon nom, et principalement pour l'honueiu' 
et la consolation de ma vieillesse qui est déjà presque arrivée (-). Il ne me maufiue plus que le congé 
du roi, et dès que je l'aurai obtenu, nous naviguerons à grandes journées, et, s'il plait à Dieu, nous 
réussirons ('). 

(') Dans le texte de Ramusio, des dtuilos zcjiilliales correspondent à l'un et à l'autre petit personnage. 

n Tout cela est bien (îlénientaire, » dit Humboldt. 

(') Vespuce avait alors cinquante et un ans.' 

« Il m'a paru très-probable que le premier voyage de Vespuce a été fait avec Ilojeda, le second avec Vicçide-Yanez 
Pinzon, et le quatrième avec Gonzalu Coellio. .Nous ignorons jusqu'ici sous quel clief Vespuce a exécuté son troisième 
voyage. « ( Humboldt. ) 

(') Le retour de ce troisième voyage eut lieu le 7 septembre I bOi. 

Tout le voyage dura quinze mois, d'après Ramusio; seize mois, d'après Hylacomylus; dix-buit mois, suivant le te.\te de 
Valori. 



BIBLIOGRAPHIE. 



Texte. — Il n'existe aucun manuscrit original de la main d'Améric Vespuce, sinon quelques lettres autographes. 
Les documents qui lui sont attribués et que l'on a imprimés sont au nombre de huit: — les Quatre voi/ayes (Qua- 
tiinr nmitjalioneu ) ; — les doubles du second et du troisième voyage ( 1" et 2' lettre à Lorenzo de Pior-Francesco 
do Mcdici ) ; — la lettre à Lorenzo de Pier-Francesco de Medici, pendant le cours du troisième voyage, relative aux 
découvertes portugaises dans les Indes orientales; — fragment d'une lettre de Vespuce à Lorenzo, d'après une 
copie trouvée dans le Codice riccardiano , imprimée en 1550 dans le premier volume de Ramusio (rejetéc par les 
critiques). 

Dates de la publication des Voyages. — 1504 (en italien). — 1505 (en latin). — 1506 (en allemand). — 1507 (en 
italien). — Même année, les Quatre voyages ; en Lorraine. — 1508 (en italien), dans le Recueil de Vicencc, et rn 
latin, dans l'itin. port. — 1509, nouvelle édition de l'ouvrage d'Hylaconiylus; à Strasbourg. — Muiidus novitx; de. 
natvrû, morilms et ewlerin islius geiieris, genliumque iit noru miiiidu; opéra impciisisqiie Portogaliie régis inven» 
tus, autorc Anierico Vespucio ; in-lC. — Voyages méiiiurnblrs faits par Christophe Colomb, Améric Vespuce, ptc. 
(en allemand), avec planches; Leyde, 1705, in-8. — Alhericus Vespucius Laurentio Pétri h'rancisci de Medieia 
salulem plurimam die.it; Paris, Jehan Lambert, imprimeur (qui exerça son art de 1493 à 1514). 

QiiEujiES ouvhaces A coNsui.TEK. — Alcssaudro Zorzi , Mondo uovo e paes, nuurnmente reirovali da Alberieo 
Vespuiio, Fiorcntino , inlilolato Recueil de Viccnce , publié ou 1007. — Hylacomylus ( VValdscemuUcr?), Cosmo- 
graphiœ iniroduitio, mm quibuadum geumelriie ri astroiwniiir prinripiis ad eam rem neresxariis insuprr quatuor 



208 VOYAGEURS MODERNES. — AMERIC VESPUCE. 

Anierici Vespiicii :mvigaliones; Saint-Diez, en Lorraine, 1507; à Strasbourg, 1509. — Matliurin da Redouer, 
n Sensuyt le nouveau monde et navigations faictes par Emeric de Vespuce, Florentin, des pays et isles nouvellement 
trouvez, auparauant à nous incogneuz, translaté de ytalien en langue françoyse, par Matliurin du Redouer, licencié 
^s loi\ ; imprimé nouvellement à Paris (sans date; probablement 1513 ). On les vent à Paris, en la rue Neufue 
Nostre-Dame, à l'enseigne de l'Escu de France. « — On a d'autres éditions de ce dernier ouvrage sorties des 
presses de Gaillot-du-Pré, probablement de 1516, de Jehan Janot, de Jean Treperel, de Philippe le Noir, etc. C'est 
la traduction d'une partie du Recueil de Vicence, de 1507 — Madrignano, Ilineiaiium Portiigalentium; 1508, in- 
fol. — Le Ntifigalioni per l'Oceano alV terre di nègre de la bassa Elhiopia, cioe la Historia del paese nuovamente 
retrovatoe nuovo mondo, da Alberico Vcsputio; Milan, 1519, in-fol. — J.-Baut. Muïïoz, Ilislnrin del niievo mtindo; 
Madrid. — Meuzel, Hibtiolheca historica, t. III, p. 1 et 26. — Le Nouveau, monde, nouvellement découvert par 
Améric Vespuce; J.-D. Lignano (en italien), 1519; in-4°. — Napione , Esame critico del primo vinggio del 
Vespucci; Venise, 1528. — Ramusio, Recueil des navigations et voyages; 1550. — L' America di Raphaël Gual- 
terotti; Firenze, Giunti; 1 vol. in-8, 1611, poënie en cent quatre octaves. — Barlœus, Historia rerum in Brasilia 
et alibi geslarum, etc.; 1 vol. in-fol., .Amsterdam, 1617. — Bandini, Vita e lettere di Amerigo Vespmci, 
genlilliuomo fiorenlino, Td.cco\lc ed illustratc dall' abate Angeli-Maria Bandini; Firenze, 1745. — mémoires de Tré- 
voux, septembre 1746, art. xciii. — Kock, Tableau des révolutions de l'Europe; in-8, Lausanne-Strasbourg, 1771, 
p. 10. — Canovai, Monumcnti relativi al giudiiio pronunùate dall' Academia etrusca di Cortona di un elogio di 
Amerigo Vespuccio; Arezzo, 1787, in-8. — Viaggi d'Amerigo Vespucci. — Annota:iioni sincère delV autore delV 
elogio premialo di Amerigo Vespuci per uua seconda edizionc. — Del primo scopritore del continente del nuovo 
mondo e dei plu antichi slorici che ne scrissero ; Florence, 1787, in-8. Immédiatement après avoir publié les Monu- 
mcnti, Canovai donna de nouveau son livre intitulé : Elogio d'Amerigo Vespucci che lia riporlato il premio délia 
nobile Academia etrusca di Cortone, etc., cou una dissertazione giustificativa di questo célèbre navigatore; Flo- 
rence, 1788; ibid., 1788, W édition. Ce fut ce volume qui enfanta la polémique dont nous donnons les éléments. 
(C'était le comte de Durfort qui avait fondé le prix remporté par Canovai.) — Bartolozzi, Apologia délie ricerche 
iîturico criliche; Florence, 1789 (réfutation de Canovai). — Lettera allô stampatore sign. Pietro Allegrini,a nome 
dell' autore deW elogio premialo di .imerigo Vespucci; Florence, 25 février 1789. — Difesa d'Amerigo Vespucio, 
1796. — Mariaco Lorente, Saggio apologelico, degli slorici e conquistatori spagiiuoli dell' America; Florence et 
Naples, 1796. — Voyages d'Etienne Marchand, t. IV, p. 25 ; Paris, 1799. —Camus, Mémoire sur les Collections de 
voyages de de Dry et de Thévenot; Paris, 1802. — Collection de notices pour servir à l'histoire et à la géographie 
des peuples d'outre-mer ( en portugais), publiée par l'Académie royale des sciences de Lisbonne, en 1812 et années 
suivantes; vol. petit in-4°. — Rottech, .MIgemeine Geschichtc Neuerer ieilen, etc. (Histoire générale des temps 
modernes) ; 1823. — Bossi, Histoire de Christophe Colomb, traduite par Urano ; 1824. — Navarrete, troisième volume 
de la Coleccion de los viages ij descuhrimienlos que hicieron por mar los Espanoles, etc. (notes des p. 242 et 243, 
et notices exactes d'Améric Vespuce, p. 315 à 334). — Bulletin de la Société de géographie. Tables de 1835, 1830 
et 1837. — Ternaux-Compans, Bibliothèque américaine; Paris, 1837, in-8. — Humboldt, Histoire de la géographie 
du nouveau continent, t. IV et V; Gide et Baudry, 1837. — Santarem, flecherches historiques, critiques et bio- 
graphiques sur Améric Vespuce cl ses voyages; Arthus-Bertrand, in-8, 1842. 



VASCO DA GAMA, 

VUY.Vt.ELIl l'OIiTLGAIS. 

11107-152.1.1 




roilrail Je Vasco ila Ga 



U'ainis uiir ininliire du ■ 



Vasco dal.laiiia aa(|iiit dans une petite ville rnariliini- nninmée Siiios, à dl lieues environ de Lisbonne. 
La date de sa naissance est restée des plus incerlaine.s, car il nous est ililikilc d'adopter celle de 1400. 
C'est cependant celle qui fait autorité, et elle est admise par le P. ,\ntonio Carvallin da Costa, qui n'ac- 
cmile pas pins de vini;t-luiil ans au célrlire uavi^ateiu' lorsipi'il partit pour li's Indes, l'n dociunent, 



(') Le puilidil (pie nous avons reproduit ici, et i|ui a élé e.\éculé d'après une gr.ivurc du l^anorama, journal lilt(<raire cl 
pillorcsquc fort eu vo^ue à Lisbonne, est lire d'une peinture du seizième siècle apparlciianl au comte de Farrobo, dont tout 
le monde apprécie le goût éclaire pour les arts. Le portrait en pied est une reproduction de la peinture qui existe dans le 
pilais des vice-rois à Goa. Il est extrait de IJ,irielo de Uczende, Tmtiido dos fiios-ieijs da liulia (nianusoiil de la Bililio- 
lliéqiie impériale). On l'a introduit égalemeiit d.ois l.i ( ullei lion publiée à Lislioniic par M. Colaço. 

27 



210 VOYAGEURS MODEHNES. — VASCO DA GA.MA. 

exliunio (leniiéremenl des archives espagnoles, recule nécessairement cette tlalc, sans qu'il soit possible 
de lui en substituer une autre avec quelque exactitude. Nous voyons, en 1478, un sanf-conduit accordé 
par Isabelle et Ferdinand à deux personnages nommés Vasco da Gama et Lemos, pour passer à Tanger (') ; 
or il est dilîicile de supposer qu'une sorte de passe-port de cette nature eût été délivré à un enfant. Sur 
le renseignement même fourni par Carvalho, M. le vicomte de Santarem est le premier qui ait fixé 
l'année 1469, mais il l'a fait avec une réserve judicieuse qui laisse une entière liberté à la critique sur 
ce point. 

La famille de Gama remontait, selon Carvalho, jusqu'au règne d'Alphonse 111, c'est-à-dire jusqu'au 
treizième siècle. A cette époque, Alvaro Eanez da Gama aurait contribué par son courage à la conquête 
liu royaume des Algarves. Selon quelques généalogistes, ce serait de ce personnage que serait descendu 
Estevam da Gama, né à Olivcnça, et alcaïde de Sines, auquel commence réellement l'illustration de la 
famille, sous Alphonse V. Le père de l'illustre navigateur s'appelait, comme son aïeul, Estevam da Gama ; 
nnn-seulemcnl il était grand alcaïde de Sines, mais il se trouvait revêtu de la même dignité dans Sylves, 
au royaume des Algarves, et il était en outre coniniaudeyr de Seixal, attaché au service de l'infant don 
Fernando, père du roi Emmanuel, et contrôleur de la maison du prince Alphonse, fils de Jean II. 
Au début de son règne, le roi avait déjà fixé son choix sur lui pour lui confier une flottille d'explorations 
destinée à tenter la découverte des Indes. Comnifl marin, Estevam da Gama jouissait donc déjà d'une 
haute réputation. 11 se maria avec dona Isabelle Sodrè, et il en eut, entre autres enliuits, Vasco et Paul 
da Gama, qu'il destina sans doute de bonne heure à la marine, dans laquelle il s'était déjà fait un nom. 

Tout nous porte à croire que Vasco da Gama commença sa carrière dans les mers d'Afrique. Le pre- 
mier historien qui ait écrit sur les Indes, Fernand Lopez de Castanheda, aime à rappeler qu'avant ses 
mémorables découvertes, Gama avait acquis une grande expérience de la navigation. Sous Jean II, ainsi 
que le fait remarquer M. de Santarem, il avait èti; chargé d'aller sai.sir dans les ports du royaume les 
navires français qtu s'y trouvaient mouillés. Cet acte de violence, qui exigeait de la résolution, n'était 
toutefois qu'un acte de représailles, et le roi de Portugal le justifiait en réclamant contre la prise d'un 
de ses navires, qui, revenant de Mina, chargé de poudre d'or, avait été capturé en pleine paix par des 
corsaires français; la restitution du bâtiment ayant été ordonnée par Charles VII, et la punition des 
dèlini|uants ayant suivi de près leur agression , il est probable que Gama n'eut pas à prolonger cetle 
lutte. Après le retour de Barthélémy Dias, en 1487, ses talents comme marin inspiraient déjà une telle 
confiance à Jean H que, par ordre de ce monarque entreprenant, il dut se préparer à aller faire le tour 
de l'Afrique et à tenter le passage aux Indes. Selon Garcia de Piezende, les instructions nécessaires pour 
accomplir cette expédition étaient déjà rédigées à l'époque où Jean II mourut. Lorsqu'il envoya, dix 
ans pins tard, vers les régions orientales, l'homme qui les avait déjà explorées par la pensée, Emmanuel 
ne faisait qu'exécuter une clause tacite du testament de son prédécesseur. 

Selon toute probabilité, ce fut dans l'espace de temps qui s'écoula entre ce grand projet et sa réali- 
sation, que Gama épousa dona Catarina de .^ttayde, fille d' Alvaro de Attayde, seigneur de Pena-Cova. 
Il eut plusieurs enfants de ce mariage, entre autres dom Estevam da Gama, qui devint gouverneur 
dos Indes, et dom Christophe* qui, en combattant dans l'Abyssinie contre le roi de Zeila, acquit ime 
renommée telle en peu d'années, qu'on doit le ranger parmi les plus hardis capitaines du seizième siècle. 

En examinant les relations du premier voyage aux Indes orientales, 'qui nous ont été laissées par 
Castanheda, Barros et Goes, et en les comparant à celles qui nous ont été transmises par Ramusio, Galvào 
ou Galvam, S. Roman, Mafl"ei, Laclede et même Barrow, la date la plus importante dans la biographie 
d:^ (îama, celle de son mémorable voyage, restait environnée de doute; grâce au manuscrit dont nous 
ollVons la traduction, on peut aujourd'hui la fixer invariablement au samedi 8 juillet 1497. On n'a pas 
autant de certitude sur le jour précis oi'i Gama rentra dans le port de Lisbonne; on sait néanmoins que 
ce fut à la fin d'aoïlt ou bien au commencement de septembre 1499, qu'il fut reçu solennellement par 
le roi Enmianucl. 

Il n'est pas exact de dire, connue on l'a fait dans tant de biographies, qu'on le récompensa en lui 
donnant uniquement un titre et une parli;'ule nobiliaire couqiosèe de trois lettres. Nommé amiral des 

(') Fem;uiila ili- N.ivanvlc, Cvlcccioii, olc. 



INFLUENCE DE L'EXPEDITION DE VASCO DA GAMA. 



211 



Indes avec la faculté de faire iirécétler son nom du dom qu'on concédait si rarement en Portugal à cette 
éiioinip, et que l'on a toujours si rarement accordé aux personnages les plus haut titrés, il reçut dès son 




F!>lLvain ila Gania, fiU de Va 



- li'.i|iii.s Bai iflu de Rczpndc 



arrivée une mdemnité considérable en argent et des privilèges dans le commerce des Indes qui durent 
l'enricliir promptenient; ces preuves de munificence néanmoins se firent attendre, et elles ne furent 
régularisées par un acte public que le 10 janvier 1502 ('). 

Le 10 lévrier de la munie année, l'amiral des Indes partait de nouveau pour Caliciit, commandant une 
flullille de quinze navires; à la tète de ces forces navales, (lama lit sentir la prépondérance du Portugal 



(') On lui nsf;ii,'nn, pour lui et sesdesrcnilants, 1 000 ècus do iciilo, sommes consiilriable à ci'ltu (Spociuc; couinie siiicroil 
tl'bnmiiius, un lui cuiicéda le droit d'ajuutcT à ses armes les armes loyales (us qiiimis). 



212 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

à CCS princes de la cùte orientale de l'Afrique qui avaient failli l'arrcMcr dans sa première expédition : 
il les soumit, et en fondant des établissements à Mozambii|ne et à Sofala il assura le succès des flottes 
qui devaient le remplacer dans ces mers. 11 faut le dire cei^endant, un acte de sévérité cruelle se nicla 
à ces actes de haute prévision : un vaisseau chargé de richesses immenses et appartenant au Soudan 
d'Egypte fut impitoyablement livré aux flammes par son ordre, et ceux qui le montaient périrent tous, 
sans que l'on put même sauver ni les femmes ni la plupart des enfants. Le:l/eî-i( revenait de la Mecque; 
il portait des niusulmans appartenant aux régions les plus diverses de l'Asie. La vieille haine des Por- 
tugais les confondit sous le nom de Maures, et ces prétendus Maures durent périr dans des supplices 
épouvantables pour demeurer en exemple aux princes de l'Orient. Cet événement funeste, et qui demeurera 
toujours comme une tache dans la vie de Gama, eut lieu le 3 octobre 1502. Barros atténue la rigueur 
cruelle de l'amiral, en aflîrmant qu'il sauva en cette occasion une vingtaine d'enfants, dont on fit des 
soldats chrétiens, et qui servirent plus tard avec fidélité sur les bâtiments de l'État. 

L'amiral ne se rendit pas dans la cité où résidait le zamorin ('), comme il en avait eu d'abord le projet. 
Il modifia ses desseins d'après les événements qui s'étaient succédé depuis le départ de Cabrai, et il 
alla débarquer à Cananor, dans le port d'un royaume voisin. Là régnait un radjah dont Gama sut déjouer 
les ruses et qu'il traita sur le pied d'une égalité parfaite. En étalant à ses yeux une magnificence toute 
guerrière, il sut elTacer la fâcheuse impression causée sur ces populations asiatiques par le caractère si 
simple de sa première expédition. Établi sur ce point de la côte, il prépara avec sang-froid l'entreprise 
qu'il méditait contre Calicut. Ce n'était pas seulement de sa conduite arrogante et de sa mauvaise foi 
qu'il avait à demander compte au radjah de cette cité orientale ; la mort de Correa , le facteur des Portugais, 
assassiné avec ses compagnons au mépris des traités , lui donnait le droit d'exiger le prix du sang. 
Bientôt sa flotte parut devant le port du zamorin, et la représaille fut terrible. En vain le radjah allégue- 
t-il l'incendie du Meril , où tant de victimes innocentes ont succombé , comme étant une compensalion 
suffisante dès qu'il s'agit d'expier le meurtre des Portugais ; la ville est impitoyablement canonnée durant 
trois jours, et d'horribles détails, ajoutés à l'exécution des ordres de Gama, jettent l'épouvante parmi 
les populations hindoues. Les Maures peuvent se convaincre que leur ascendant ,«ur le faible monarque 
leur échappe. Non-seulement l'amiral dédaigne aujourd'hui l'ofl're d'un établissement commercial per- 
manent dans cette ville opulente, mais le zarnorin voit incendier une partie du port, dont la population 
s'était enfuie, et que les musulmans n'avaient pas su défendre. 11 y eut alors, comme on le voit dans le 
récit de Barros, une sorte de modération chez Gama : les Maures, jadis si arrogants, laissaient dans un 
complet abandon les points commis à leur garde; la ville pouvait être enlevée par un coup de main; 
l'amiral dédaigna cette riche capture, abandonnant le radjah à un tardif repentir qui avait commencé sur 
le trône et qui finit sous les habits de pénitent (-). 

Après avoir laissé sur la côte quelques navires pour continuer le blocus de Calicut, Gama se dirigea 
vers le royaume de Cochin, dont le souverain, ïriumpara, avait déjà jeté les bases d'un traité d'alliance 
avec les Portugais, lorsque Alvarez Cabrai était apparu dans ces mers. Le traité fut renouvelé. Dès lors 
pouvaient commencer les grandes opérations commerciales. Gama songeait à revenir en Europe. Il 
laissa le commandement de h flotte à Yicente Sodrè, et le 20 décembre 1503 il rentra dans le port de 
Lisbonne avec sa propre flotte presque tout entière. Cette fois, lorsque l'amiral des Indes se présente 
devant Emmanuel, il peut lui donner l'assurance que, désormais, la prépondérance des Portugais dans 
la plupart des ports de l'Orient n'est plus un rêve. En elïet, à l'exception d'un seul radjah, qu'on doit 
regarder comme un allié fidèle, les souverains hindous sont frappés de terreur, et les marchands arabes 
reconnaissent leur insufljsance dès qu'il s'agit de lutter avec les chrétiens. Les petits souverains du 
littoral comprennent ce qu'ils peuvent ravir de richesses à l'empire du zamorin, en profilant uniquement 
lies transactions commerciales que leur offrent les étrangers. Chaque hahar de poivre avait coulé jus- 



(') Voy. plus loin, pour cette dénominalion, une note du Roleiro. Barros désigne toujours le souverain de Calicut sous 
le litre de samori ; nous avons cru devoir conserver l'ancienne appellation qui prédomine cliez nos vieux écrivains. 

(') Lorsque les victoires de Duarte Paclieco curent affermi les conquêtes des Portugais, le souverain de Calicut fut forcé 
de se démettre de Pautorilé. Il termina sa vie dans les austérités extraordinaires auxquelles se livrent la plupart de ces péni- 
tents liindous que l'on di'signe sous le nom de bramatchari. 



MORT DE VASCO DA GAMA. — SON CARACTÈRE. — SON ÉPITAPHE. 213 

qu'alors le sang de plusieurs hommes : une expédition vigoureuse peut faire cesser tout à coup cet étal de 
choses ; la ruine de Venise est assurée. Voici pour les richesses de la terre et pour la puissance tem- 
porelle. Nous devons rappeler aussi ce que Gama put promettre de conquêtes spirituelles à l'esprit reli- 
gieux du temps. Le preste Jehan et sa messe miraculeuse ont fui décidément des Indes. On sait enfin à 
quoi s'en tenir sur les chrétiens de cette contrée, et pour la première fois, dans Cochin même, ils sont 
venus payer un tribut de respect à l'amiral portugais. Rome, après des siècles d'oubli, va retrouver ces 
enfants égarés. Ce n'est pas tout : une troisième armée, qui doit hiverner sur les côtes de l'Arabie, et 
qui sera toujours prête à secourir les Portugais laissés par Gama dans le Malabar, prouve que l'amiral 
n'a pas seulement l'habileté des conquêtes, mais qu'il sait les assurer. Tout cela était grand, et tout 
cela ne fut pas apprécié sans doute à la cour d'Emmanuel, car ce ne fut pas l'amiral qui fut chargé de 
commander l'expédition suivante, dont tout l'avenir de l'Inde portugaise pour ainsi dire dépendait. 

Dans un excellent article biographique sur Gama, et en parlant de son retour en Europe, M. le vicomte 
de Santarem s'est exprimé ainsi à propos de son arrivée dans le port de Lisbonne : « Ce grand homme 
paraît y avoir trouvé des mécomptes; on n'appréciait pas ses services comme ils le méritaient, et il fallut 
les sollicitations du duc de Bragance don Jaimes, pour qu'il obtînt le titre de comte da Vidigueira avec 
la grandesse. En effet, Vasco da Gama, quoique couvert de gloire, fut laissé dans l'inaction pendant vingt 
et un ans ; il ne prit part à aucune autre expédition sous le règne d'Emmanuel. » Il y avait trois ans que 
ce souverain était mort, lorsque .Jean III songea à réparer une grande injustice. En 1524, Vasco da Gama, 
l'almirante des mers de l'Inde, fut décoré du titre de vice-roi, et il partit de Lisbonne le 9 avril de la 
même année, à la tête de dix vaisseaux et de trois caravelles... Tout le monde connaît le mot qui termine 
pour ainsi dire cette vie mémorable ; il y a dans sa poétique exagération quelque chose qui va bien à 
ces conquérants de royaumes dont l'œuvre ne fait que commencer, et qui désormais doivent braver tout, 
jusqu'au trouble des éléments : comme on s'approchait des côtes de l'Inde, disent la plupart des chro- 
niqueurs contemporains, une agitation inaccoutumée se manifesta au sein des eaux ; les flots se gonflèrent 
sans que rien indiquât les signes accoutumés qui accompagnent une tempête; des chocs violents heur- 
tèrent le navire, un cri de terreur leur succéda ; personne n'avait reconnu d'abord ce tremblement de 
terre sons-marin. Vasco da Gama conserva sa tranquillité au milieu de ces sinistres présages; il se con- 
tenta de dire : « Quelle crainte faut-il donc ressentir ici? C'est la mer qui tremble devant nous ('). » 

Le grand navigateur, auquel les historiens du seizième siècle se plaisent à donner le titre de comte 
amiral , put voir les magnificences naissantes de Goa ; mais il quitta bientôt cette ville pour se rendre 
dans la citdde Cochin (Codchin), où il mourut le 25 décembre 1524. Il ne garda le pouvoir que trois 
mois et vingt jours, et l'on atrirme que les mesures répressives qu'il prenait sur son lit de mort prouvent 
assez ce que fiU devenue sous lui une administration vigoureuse. Il y avait en Gama un rare esprit de 
prévoyance, un vif sentiment de la gloire nationale, et tout fait présumer qu'il eôt conduit plus rapidement 
encore les états de l'Inde vers ce degré de splendeur qui devait bientôt frapper les Européens. 

Tous les historiens s'accordent pour nous représenter Gama comme étant d'une taille médiocre, mais 
extrêmement gros, surtout dans la dernière période de sa vie; ainsi que Colomb, il se laissait emporter 
facilement à des accès de colère, et dans cet état d'emportement, l'expression de son regard devenait 
terrible. Dans les rapports habituels de la vie, ses manières étaient affables et d'une dignité pleine de 
grilce. 

Vasco da Gama fut d'abord inhumé à Cochin, puis on lui éleva une tombe à Travancor. Ce l'ut seu- 
lement en 15;i8 que son corps fut transporté en Europe, on Jean III lui rendit les plus grands honneurs. 
Ses restes furent conduits solennellement à un quart de lieue du bourg de Vidigueira, dans la pelile 
église de Nossa-Senhora dus Reliquias, faisant jadis partie d'un couvent de carmes chaussés aujourd'hui 
éteint. Le grand homme repose dons cette chapelle en ruines, où deux de ses descendants ont reçu 
également la sépulture. Sur la pierre tombale qui le recouvre, on a inscrit cct'e épitaphe, où, comme 

(') Fr.-Luiz de Souza, qui reproduit ce mot nidmorable, rarontc révênenicnl qui y donna lieu dans les plus grands détruis ; 
il li\e ni'anmoins V(!poi|U(> du dépari au 29 avril 1523, et aflirniL' que le Ireniblenient de lerrc sous-marin eut lieu un mer- 
credi de la Nûlre-D.ime de septembre de la mèiiie année. « On remarqua, dit-il, que le .soubresaut rendit la sanltS :\ beaucoup 
di> gr-ns dévorés par la fièvre, n (V. Anwiyx de U. Jnimt III.) 



214 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

(Jans'le poëme de Canioëns, une tradition inylliologique s'unit à l'un des plus grands souvenirs des temps 
modernes. Je ne la crois pas néanmoins du seizième siècle : 

AQll JAZ GRANDE ARGOXAUTA D. VASCO DA GAMA, 

PRIMEIRO r.ONDE DA VIDIGITEIRA, ALMIRANTE DAS 

INDIAS ORIEMAES 

E SEU FAMOSO DESCUBRIDOR ('). 

(Ici repose le grand argonaute doni Vasco da Gama, premier comte de Vidigueira, amiral 
des Indes orientales et leur fameux explorateur. ) 



En 1840, cette tombe respectée jusqu'alors l'ut indignement violée; deux des pierres qui couvrent la 
sépulture furent arrachées violemment. Le cercueil ne ftit pas plus respecté; on en tira plusieurs objets 
précieux, et quelques-uns des ossements du grand homme furent brisés. Quatre ou cinq ans après le 
jour on avait eu lieu cette profanation, un homme passionné pour la gloire de son pays, l'abbé A. -D. de 
Castro e Souza, fit des représentations énergiques auprès du gouvernement, alin que les cendres de Gama 
fussent enlevées d'un lieu où l'on savait si mal les préserver de l'outrage, et qu'elles fussent transportées 
dans le magnifique couvent de Belem. Ces remontrances répétées ne furent pas sans influence : un 
coiumissaire spécial fut envoyé en 1845 au gouverneur civil de Beja, afin qu'il prit connaissance des faits 
et qu'il y apportât remède; l'enquête ciit lieu, la tombe fut réparée, grâce au zèle de M. Jozé Sylvestre 
Ribeiro, mais la proposition si patriotique de l'ahbè de Castro n'avait pas encore reçu l'année dernière - 

son exécution. ■ 

Près de la cathédrale dti vieux Goa, on voit encore l'antique arc de triomphe siu' lequel est placée ■ 

la statue de Vasco da Gama. Au point de vue iconographique, il s'en faut de beaucoup que cette effigie 
puisse inspirer de la confiance; elle n'est nullement contemporaine, quoique datant du seizième siècle, 
et Diogo de Couto, le célèbre continuateur de Barros, fut témoin de son inauguration. On a placé à sa 
base cette inscription en portugais : « Sous le règne de Philippe I"', la cité a fait placer ici doin Vasco da 
Gama, premier comte, amiral, explorateur et conquérant des Indes; étant vice-roi le comte dom Fran- 
cisco da Gama, son arrière-petit-fils, en l'année 1597. » — « Celte statue, dit M. Caldeira, existe en- 
core, dominant les vastes ruines dont elle est environnée, comme la renommée du héros qu'elle repré- 
sente doit survivre à l'existence de la nation à laquelle il a légué tant de gloire (*). « 



NOTICE SIR LA RELATION DU PREMIER VOYAGE DE V.VSCO DA GAMA {'} .U'X INDES ORIENTALES. 

Le texte de ce précieux voyage, resté inédit jusqu'à nos jours, appartenait jadis à la collection du 
monastère de Santa-Cruz de Coimbre. Il passa de ces antiques archives dans la bibliothèque publique de 
la ville de Porto, avec un grand nombre d'autres manuscrits provenant de l'Université. 

Ce n'est évidemment qu'une copie prise sur le Routier original , mais une copie qui a tous les carac- 
tères de l'authenticité et qui ne remonte pas au delà des premières années du seizième siècle; elle est 

(') On a fait dernièrement parnu nous plus d'une lenlalive pom' inlroduiie dans l'Iiisloire des grandes navigations le mol 
découvreur; il rendrait parfaitement ici le mot portugais descubriiior. L'épitliéle ajoutée au nom de Gama et employée 
dans répilaplie manque néannioms de justesse. Parmi les Puilugais, c'était certainement Pero de Covilhara qui pouvait la 
réclamer; il était déjà parvenu à Calicul, par la voie de terre, dés le règne de Jean 11. 

(*) Voy., pour plus de détails, C. Jozé Caldeira, Apontamenlos d'mnii viagem de Lisboa a China e da Chinu a Lisboa, 
Lis!)., eni Casa de J.-P.-M. Lavado, 1853; 2 vol. in-8. L'auteur de ce précieux voyage a visité il \ a deux ans tous les 
poinls de rOrieul léuioins du développement de l'ancienne puissance portui;.iise ; il conslùte quel est l'état actuel de ces 
contrées. 

('] Nous avons cru devoir rectifier ici l'oilliograiilie de ce nom. 



LE ROTliinO, IIF.LATION MAM^CISITL UV l' F; KM HT. Vd^.VGK. 



ii!5 




àfi: 



Porirjit cil picil Je Vasco Ja (Jjma. — D'jprts fearrolo ilc fîrzcjidc. 

signée (lii premier historien des Iiidcs, Fernami Lopez de Castaniieda. Écrit sur papier de teinte o!)s- 
cure, ce manuscrit porte le numéro 801 de la liibliutiièquc de Porto. 



21G VOYAGia'r.S iMODtliNES. — VASCO DA GAMA. 

C'est, on peut le dire, la seule relation digne de conliajice qui nous soit parvenue sur les divers 
incidents dont a été marquée la navigation de Vasco da Gania. Elle nous transmet les observations naïves 
d'un témoin oculaire ; le document qui a guidé jusqu'à ce jour les historiens et que Ramusio a inséré, en 
155-i, dans sa 'collection, venait, disait-il, d'un gentilhomme llorentin, qui se trouvait à Lisbonne lors 
du retour de Gama, et qui avait rédigé sa narration sur un simple récit. — Cette narration italienne d'un 
l'ait mémorable accompli par des Portugais présentait, il faut l'avouer, de bizarres inexactitudes et une 
étrange confusion. A l'exception des récits plus ou moins arrangés par les historiens nationaux, ce fut 
cependant, durant des siècles, le seul écrit sur lequel on dut se baser, lorsqu'on eut à rappeler la mémo- 
rable expédition qui conduisit les Portugais aux Indes ; car le récit de Gama lui-même, signalé par plu- 
sieurs écrivains, a échappé jusqu'à ce jour à toutes les investigations. 

Vn biographe portugais dit bien , à propos du grand navigateur : « 11 composa la relation du voyage 
aux Indes, accompli en 1497. » Mais, après avoir cité quelques autorités, Barbosa Machado n'ajoute 
rien à ces faibles renseignements. 11 est bon de le faire observer ici, malgré les assertions du célèbre 
Nicolas Antonio, celles de Léon Pinelo et de son annotateur Barcia; en dépit des savants renseigne- 
ments fournis par le comte d'Ericeira, vers 1753, au traducteur espagnol de Moreri, tout reste vague, 
dès qu'il s'agit de constater l'existence de la relation écrite par l'amiral lui-même. Parmi les nombreux 
chroniqueurs du conmiencement du seizième siècle, nul écrivain n'a pris soin de mentionner ce précieux 
manuscrit; il a même échappé aux perquisitions incessantes de Ramusio, qui n'eût certainement pas 
accepté le récit du gentilhomme florentin, s'il eiU pu se procurer celui du chef de l'expédition. Nous ne 
partageons pas néanmoins l'assurance des éditeurs du voyage traduit ici pour la première fois, lorsqu'ils 
nient d'une manière absolue l'existence d'un journal écrit par Gama, et nous demeurerons dans ce doute 
tant qu'une heureuse circonstance ne nous aura pas mis à même d'examiner un manuscrit qui parut 
il y a une dizaine d'années dans une vente, et que l'on attribuait positivement au célèbre amiral des 
Indes ('). 

Le manuscrit de la bibliothèque de Porto, dont nous publions ici lu traduction et (pii porte modeste- 
ment le titre de Rolciro (Routier), n'est malheureusement pas signé. Il y a plus, en examinant avec 
quelque attention ce texte naij, on acquiert aisément la preuve qu'il n'a pour auteur aucun des capi- 
taines ou même des simples pilotes de l'expédition. C'est, néanmoins, le récit parfaitement net et ipiel- 
quefois coloré d'un témoin oculaire , la narration sincère d'un simple soldat, peut-être d'un marin faisant 
partie de l'équipage, embarqué à bord du navire commandé par Paul da Gama, et qui, malgré l'infériorité 
de sa position, n'en jouissait pas moins d'une certaine considération dans la Hotte. Il ne faut pas oublier 
que l'un des écrivains classiques de la littérature portugaise, Diogo de Couto, le continuateur de Barros, 
commença aussi par être simple soldat. Il faisait partie de la vaillante armée que don Sébastien entre- 
tenait aux Indes, et il se vante d'avoir été le compagnon, ou, comme on dit dans le langage des marins, 
le matelot de Camoëns. 

Selon toutes les probabilités, et en acceptant le résultat des recherches les plus sérieuses, l'auteur du 
précieux Routier s'appellerait Alvaro Velho. Ce personnage, sur le compte duquel on n'a point d'autres 
détails que ceux qu'il veut bien nous donner, n'est remarquable ni par son instruction, ni par l'élégance 
de son style. Comparé néanmoins aux autres voyageurs de la même époque, il a le mérite d'être bon 
observateur, et il conserve toujours, dans sa diction parfois incorrecte, la naïveté des écrivains de son 
temps, si fréquemment altérée dans les historiens plus habiles de la seconde moitié du seizième siècle. 
Choisi par Vasco da Gama pour être l'un des douze marins destinés à porter au souverain de Calicut les 
présents exigés, et qui donnèrent tout d'abord une idée si fausse du vrai degré de puissance des hardis 
voyageurs, il put observer l'intérieur de la ville, et ne négligea aucune occasion de signaler les mouve- 
ments de quelque inqiortanre qu'excita dans la cité indienne l'arrivée des étrangers. Une préoccupation 

(') On lit ce litie paiini les iiuiiuscrils insciils au catalogue de Wolleis, publié en 18-11 chez Dclion : Descriçûo dus 
terras da Iiidia oriental e dos seos usas, costumas, ritos e leyes, 1498; esciito por Vasco da Gama , descubridor da 
India (gland in-fol. écrit sur papier, formant 89 feuilles, d'une belle éciilure ])ortugaise, commencement du seizième siècle). 
La science bibliographique bien connue de l'ccrivaiii sous lequel s'abrite ici un spirituel pseudonyme ajoute fort à nos doutes, 
loin de les dissiper. Si celle description des terres orientales était réellement de Gama, il en eût accru les précieuses tra- 
ductions de voyages anciens qu'on lui doit déjà. 



cArni' niNÊr.Aii'.t: de la DÉc.ouvEinii des indes. 



217 




singiilicrc, née lics tradilioiis cnnrusos répandues sur le preste Jean, diiinine ihi resle tout son récit : 
c'est l'iiléc f|nc l'cspéililion, parvenue aux Indes, est arrivée en terre de (.lirélicns. Les temples, les rites 
delà rejigiun liindoue, les statues bizarres nées d'une cosmogonie si diiïérente, rien ne peut le détrom- 
per, et les clicl!. i'u\- nii'inos pnrla^;eiit son npinifin. 



'218 VOYAGlil'RS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

L'espèce de journal que le marin portugais nous a transmis fut tenu avec une rare exactitude; mais 
AlvaroVelho le discontinua lorsque, après avoir doublé pour la seconde fois le cap de Bonne-Espérance, 
il navigua de nouveau dans les régions explorées depuis longtemps par les flottes portugaises. On 
attribue son silence aux préoccupations particulières du cbef sous lequel il servait. Il en peut être autre- 
ment. Les prétendus mystères cachés par la barrière qu'avait franchie Dias n'existaient plus; la déno- 
mination imposée par Jean II au cap lui-même ne laissait plus un problème à deviner; il n'y avait plus 
réellement à dire sur l'expédition que ce qu'il nous a raconté. 

Le plus ancien des écrivams portugais qui ont raconté l'histoire de la conquête des Indes, Castanheda, 
a eu certainement connaissance du Routier d'Alvaro Velho, et il lui a fait de larges emprunts au début de 
son premier livre. La concordance qui existe entre les deux écrits acquiert toute ses preuves lorsque 
l'on peut consulter l'édition rarissime de 1551 , où le sincère historien se montre si explicite dans ses 
aveux. Il y dit qu'il n'a pu obtenir aucun renseignement sur les événements advenus au retour de l'expé- 
dition, à partir des parages où se trouvent marqués les bas-fonds de Rio-Grande. Là, en effet, le récit 
d'.\lvaro lui manque, et il reste sans guide. Nous dirons plus, c'est précisément le manuscrit de Porto 
qui a servi au \ieil historien comme base première de son récit. Non-seulement il porte sa signature, 
mais F. Lopez de Castanheda, ayant été nommé, après son retour des Indes, bedeau et garde du charlrier 
de Coimbre, a bien pu le donner à la ville universitaire dont il surveillait les archives. 

Les éditeurs si consciencieux auxquels on doit cette importante publication y ont joint une carte, sur 
laquelle la navigation de Gama est soigneusement étudiée; nous n'avons pas hésité à la joindre au récit 
d'Alvaro Velho. Diogo Kopke, trop tôt enlevé à la science, et son collaborateur M. Costa Paiva, ont eu 
un but sérieux en dressant cette carte; ils ont voulu prouver que la mémorable découverte par laquelle 
le monopole du commerce de l'Orient passa de Venise à Lisbonne ne fut nullement, comme on l'a dit, un 
heureux résultat de circonstances fortuites. Emmanuel ne dut pas seulement à sa bonne étoile le tilre 
sous lequel il est connu dans l'histoire. Instruit et persévérant, il sut admirablement proliler des travaux 
de son prédécesseur Jean II, celui qu'Isabelle de Castille caractérisait si bien d'un mot, en annonçant à 
sa cour que l'homme était mort. 

Par les hautes qualités de son intelligence, par sa force d'action , Jean II méritait en effet cet éloge 
suprême. Au point de vue dont nous nous préoccupons ici, il doit être considéré comme le premier pro- 
moteur d'une découverte à la suite de laquelle les relations commerciales de toute l'Europe furent chan- 
gées. Eu expédiant par terre divers explorateurs vers l'extrême Orient, en chargeant surtout, dès 1490, 
Paiva et Covilham (') de se rendre aux Indes par la mer Rouge; en réunissant, en un mot, tous les 
détails de géographie positive qu'on pouvait lui procurer, ce souverain habile avait élucidé plus qu'on ne 
le croit généralement les notions confuses que l'on possédait sur les régions voisines de l'Inde. L'expé- 
dition réalisée par son successeur était arrêtée longtemps à l'avance dans son esprit, et son choix pour la 
diriger s'était fixé sur Gama, dont il appréciait l'inébranlable fermeté. Mais si, avec sa sagacité habi- 
tuelle, il avait fait choix d'un homme pratique et résolu, il se serait bien gardé de le jeter sur l'océan 
sans guide; il le munit de cartes imparfaites, il est vrai, mais dressées, suivant l'observation du célèbre 
Pedro Nunes, avec tout le soin dont se montraient capables les hommes les plus savants et les plus expé- 
rimentés de ce siècle. Comme le font remarquer les deux éditeurs du Roteïro, la destination que devait 
atteindre Gama lui avait été marquée de longue main, et c'était Calicut. Le roi l'avait muni d'une lettre 
pour le radjah qui commandait dans cette cité, centre du commerce oriental. Sa tlottille une fois réunie 
aux îles du cap Vert, il s'élança sur l'océan Atlantique austral, en suivant une direction qui ne s'éloignait 
pas du sud. En adoptant celte marche, il mettait d'ailleurs à profit la connaissance qu'on avait acquise des 
vents généraux de la côte occidentale d'Afrique, vents contraires à sa route. Il n'eut garde de négliger 
ce que l'on savait de la côte orientale, découverte à sou début par Barthélémy Dias, en se portant du suil 

Cj Paiva, cûiunie on le sait, mourut en Egypte; son conipagnon, Peio de Covilliani, s'embarqua pour les Indes dans un 
porl de la mer Rouge; c" était un arabisant habile, et il put visiter avec fruit la ville de Calicut, où séjournaient alors tant de 
maliomélans. Muni de renseignements précis, il revint au Caire, et trouva dans celle ville deuv juifs, messagers de Jean H : 
l'un était un rabbin lettré, l'autre un pau\Te cordonnier établi à Lamego, en Portugal. Ce fut l'artisan qui rapporta les docu- 
ments géograpliiques dont Gama fit usage. Covilham ])Oursuivit sese\plor3lions; mais, retenu par le neijoii.i en Abyssinie, il 
ne revit jamais l'iiurope. (Voy. au mot Alvaiies, article de M. Ferdinand Denis, dans la Diourapliie générale. I 



llÉPAUT m VA?r.O D.\ GAMA. 



219 



an iionl. Arrivé ;'i une laliliidf^ siul riip|irorlu'o de celle du cap de P.miiie-Espérance, Gama se dirigea 
par le riinib de l'ouest, ce qui, sans rien diuiinucr à l'audace de son enlreprisc, prouve qu'Use fondait 
sur des données scientifiques. 11 fallait, sans nul doute, des connaissances antérieures pour adopter une 
marche pareille; ces connaissances ressortent également de l'examen du Roteiro, et des dispositions 
prises ultérieurement pour atteindre les Indes orientales. Si Cabrai découvrit, en l'année 1500, le Brésil, 
ce fut parce que, suivant l'excnqile de Gama, il adopta le rumb du sud en s'écartant démesurément vers 
l'ouest. Dans la mer des Indes, qui lui était inconnue, nous le trouvons prolongeant la cùte d'Afrique du 
sud au nord, jusqu'à ce qu'ij ait rencontré le pilote dont la connaissance pratique le conduira à sa des- 
tination, et avec le secours duquel il apprend à faire son profit des moussons, soit lorsqu'il se rend à 
Calicul, soit lorsqu'il en revient, en observant toutefois que dans la première traversée il est inliniment 
plus heureux que dans la seconde. 

Le volume d'après lequel nous avons fait celte traduction porte dans le te.xle original le litre suivant : 
Ruieiro da vmjem que ein descobrimenlo da Iitdia pelo caho de Boa-Esperaiiça fez dom Vaseo da Gama 
cm 1497 , i)ublicado por Diogo Kopkc, lente de mathematica na Academia polytechnica do Porto, e o 
D' Ant. da Costa Paiva, lenle de botanica e asTicultura na mcsma acad. Porto, 1838, in-8. 



J01RN.\L DU VOYAGE DF. DOM V.\SC.O DA GAMA 



D.WS L INDE, 




Au nom de Dien, nmrn. En l'ère de 1 i',)7, le roi don Manuel, premier de ce nom eu Portugal, expédia 
pinlre navires, destinés à des découvertes; \\< alhiicnl en ipiète des épiées. Desdils navires, Yasco da 



220 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

Gaina était capitan-mor (') ; Paul da Gama, son frère, avait reçu le commandement d'un des deux autres, 
cl le dernrer avait pour capitaine Nicolas Coelho(-). 

Nous sommes partis de Reslello ('') un samedi, qui était le liuitiéme jour du mois de juin de ladite année 
1407 (*), commençant notre route que Dieu, notre Seigneur, nous permettra d'achever pour son service, 
amen. 

Premièrement, nous arrivâmes le samedi suivant en vue des Ganaries, et nous passâmes cette nuit 
sous le vent de Lancerote. La nuit suivante nous nous trouvions, à l'aube du jour, en vue de la terie 
haute, où nous nous mîmes à pêcher deux heures environ, et cette nuit même, à la nuit, nous nous 
trouvions par le travers du rio de Ouro, elle brouillard s'accrut de telle sorte que Paul da Gama perdit 
de vue la flotte, lui d'un côté et le capitan-mor de l'autre. Lorsque le jour vint, nous ne le viines plus, 
non plus que les autres navires, et nous nous dirigeâmes vers les iics du cap Vert selon l'ordre qui avait 
été donné, à savoir, que qui se perdrait suivrait cette route. Le dimanche suivant, au lever du soleil, 
nous aperçûmes l'île du Sel, et immédiatement une heure après, nous eûmes connaissance des trois 
navires. Nous les joignîmes et nous rencontrâmes le bâtiment des approvisionnements, ainsi que Nicolas 
Coelho et Barthélémy Dias qui marchaient de conserve avec nous jusqu'à Mina{'); eux aussi ils avaient 
perdu le commandant. Et après nous être joints, nous suivîmes notre route; mais le vent tomba et le 
calme nous prit jusqu'au mercredi matin, et vers les dix heures, dans la matinée, nous eûmes en vue la 
capitane, qui avait pris sur nous une avance d'une cinquantaine de lieues ; vers le soir nous l'arraisonnâmes 
pleins de joie, tirant force bombardes et sonnant les trompettes; faisant tout, en un mot, pour prouver 
le plaisir que nous avions à la retrouver. Et le jour suivant, un jeudi, on arriva à Santiago , où nous 
mouillâmes devant la plage de Santa-Maria, avec grande satisfaction et grande allégresse; là nous nous 
procurâmes de la viande, nous fîmes de l'eau et du bois, et l'on rajusta les vergues des navires, chose 
devenue nécessaire. Et un jeudi, qui était le 3 août, nous partîmes, faisant route vers l'est, et un jour 
qu'il ventait sud, la vergue de la capitane se brisa ; ce fut le 18 août, à environ i 1 lieues de l'île Santiago ; 
alors nous mîmes en panne avec le traquet et la bonnette, seulement deux jours et une nuit; et le 22 
dudit mois, dans notre marche au sud par le quart du sud-ouest, nous rencontrâmes grande quantité 
d'oiseaux ressemblant à des hérons, et quand vint la nuit, ils volaient à tire-d'aile contre le sud-ouest, 
comme des oiseaux qui gagnaient la terre; et ce même jour, nous vîmes une baleine, et cela comme 
nous pouvions être à 80 lieues en mer. 

(') Le litre de capitan-mor (caiiilâo-mor) équivaut à peu pri's à celui de chef d'escadre. 11 désigne dans Tarniée de 
IcrrQ un général en chef. C'est le clief suprême d"une expédition. Nous avons cru devoir le conserver dans le cours du récit. 

{') Nicolas Coelho avait à celle époque une grande réputation comme marin. Il eul le malheur de faire naufrage, en 1504-, 
à l'est du cap de Bonne-Espérance. 11 faisait alors partie d'une expédition sous les ordres de Francisco de .\lmeida, et 
revenait en Portugal. Il ne faut pas le confondre avec Gunçalo Cnellio , homme de mer expérimenté qui occupait déjà un 
rang considérable dans la flotte portugaise en 1 189, sous Jean 11. Ce fut ce dernier qui fut chargé par ce souverain de porter 
des présents au Sénégal, lorsqu'on entreprit la conversion du prince joluf Beniohi, qui en effet vint recevoir le baptême à 
Lisbonne. ( Voy., sur cet événement, Cranica de Garcia de Rey-eiide, petit in-fol ) . 

Le Sainl-Gabriel était de 120 tonneaux, le Saint-Iiapliaèl de 100, et la caravelle le Derrio n'en jaugeait que .')0; les 
deux premiers bâtiments avaient été construits sous la direction du fameux Barthélémy Dias. Le Benio s'appelait ainsi, à 
ce que l'on suppose, du nom d'un pilote de Lagos auquel on l'avait acheté. M. Adolpho de Varnhagen a acquis dernièrement 
la certitude qu'il y avait, en 1502, un capitaine de navire appelé Fernand Roiz Berrio; ce personnage serait alors Portugais. 
En 1515, le duc de Bragance protège un marin qui porte ce nom, et le recommande vivement en raison de ses services. 
Aux navires de l'expédition on avait joint un bâtiment de 200 tonneaux, destiné à transporter les approvisionnements. Le 
pilote de Vasco de Gama s'appelait Pero d'Aleniquer; il avait accompagné Barthélémy Dias, en 1497, jusqu'au rio Infante. 
Jean de Coimbra occupait le même rang à bord du Saint-Raphaël; enfin, c'était un certain Pero Escolar qui était pilote du 
Derrio. 

(') Ou Rastello, petite chapelle sur l'emplacement de laquelle fut fondé, au mois d'avril 1500, le magnifique couvent de 
Belem. 

(*) La date du départ, si nettement exprimée dans notre précieux manuscrit, fait cesser l'incertitude qui règne sur ce 
point dans les anciens historiens. 

(') L'habile marin qui s'était illustré en doublant le premier le cap de Bonnc-Espéiance avait reçu la mission qu'il rem- 
plissait alors comme récompense pécuniaire de ses services. C'est seulement de nos jours que l'on a acquis la certitude que 
son vrai nom était Dias de Novaes. 11 mourut en l'année 1500, à peu de distance du cap, lors de l'effroyable tourmente qui 
dispersa la flotte de Pedro-Alvarez Cabrai. 



COTES OCCIDEXTALES D'AFRIQUE. — BOSCIilS.MANS. 221 

Le 27 (lu mois d'octobre, veille de Saint-Simon et Judas, un vendredi, on rencontra nombre de baleines, 
et de celles que l'on appelle cachalots (quoquas); il y avait aussi des lonps marins. 

Un mercredi, d"' novembre, jour de la Toussaint, nous vîmes des signes nombreux annonçant la terre ; 
c'étaient des espèces d'algues qui naissent le long de la côte. 

Le i de ce mois, un samedi, deux heures avant le jour, nous trouvâmes fond par 110 brasses au 
pins, et vers neuf heures, dans la matinée, nous eûmes en vue la terre, et tous les navires se joignirent, 
et l'on salua le capitan-mor en se pavoisant et en tirant force bombardes. Tout le monde s'était revêtu 
de ses habits de fête; et, ce même jour, nous courûmes des bordées tout près de terre; mais nous gagnâmes 
le large et l'on ne prit pas connaissance de la côte. 

Le mardi, nous nous dirigeâmes sur elle, et nous vîmes une terre basse dans laquelle s'ouvrait une 
baie spacieuse. Le capitan-mor envoya Pero d'Alemquer dans une embarcation pour sonder, afin de 
s'assurer s'il y avait là un bon mouillage; il trouva que cette baie était bonne et sûre, abritée de tous 
les vents, à l'exception du nord-ouest : elle gît est et ouest; on lui imposa le nom de Sainte-Hélène 
(Santa-Ellena){'). 

Le mercredi, on jeta l'ancre dans cette baie, où nous restâmes huit jours occupés à nettoyer les na- 
vires, raccommoder les voiles et faire du bois. 

A quatre lieues de cette baie, vers le sud-ouest, coule un fleuve qui vient de l'intérieur; à son em- 
bouchure, il n'a pas plus d'un jet de pierre de deux ou trois brasses de profondeur; on l'appela le rio 
Santiago. 

En ce pays, il y a des hommes au teint basané qui ne mangent que des loups marins, des baleines, 
de la viande de gazelle, des racines de plantes; ils se couvrent de peaux. Leurs armes ne sont autre 
chose que des cornes durcies au feu; ils les ajustent à des gaules d'olivier sauvage; ils ont nombre de 
chiens comme en Portugal, et ces animaux aboient comme les nôtres. 

Les oiseaux de ce pays sont également pareils à ceux de Portugal : on y trouve des corbeaux de mer, 
des mouettes, des tourterelles, des alouettes et bien d'autres oiseaux; le climat de ces terres est fort 
tempéré et fort salubre; il y naît des plantes utiles. 

Le jour suivant, après nous être reposés, un jeudi, nous nous rendîmes à terre avec le capitan-mor, 
et nous nous emparâmes d'un homme qui venait parmi ces gens-là; il était petit de corps et ressemblait 
à Sanclio !\Iixia(-), et il allait recueillant du miel dans les halliers, parce que les abeilles dans ce pays 
le font au pied des buissons. On l'emmena dans le navire du commandant, lequel le fit mettre à table 
avec lui, et de tout ce que nous mangions il mangeait. Le jour suivant, le capitan-mor l'habilla de fort 
bonne façon et le fit mettre à terre; et l'autre jour venant après celui-ci, quinze ou seize individus de 
ces gens-là vinrent où étaient mouillés les navires. Notre chef s'en fut à terre et leur montra quantité 
de marchandises, pour savoir s'il y avait dans leur pays quelques-uns de ces objets; ces marchandises 
consistaient en cannelle, en clous de girofie, en perles, en aljofar(^) et en or, sans compter bien d'autres 
choses; et ces gens ne comprirent rien à ces objets de trafic, comme gens qui jamais ne les avaient 
vus ; c'est pourquoi le capitan-mor leur donna des grelots et des bagues d'étain ; et cela se passait un 
vendredi. On fit de même le samedi; et le dimanche, arrivèrent quarante ou cinquante d'entre eux, et 
après que nous eûmes diné nous nous en allâmes à terre, et, munis de ceitis (*), nous leur achetions 
les coquilles qu'ils portaient aux oreilles et qui semblaient comme argentées; nous leur achetions aussi 
des queues de renard attachées à des perches et dont ilsseservaientpours'éventer le visage... J'achetai 
également pour un ceitil une gaine que l'un d'eux portait, et de tout cela il nous sembla qu'ils prisaient 
fort le cuivre, parce qu'ils portaient de petites chaînes de ce métal aux oreilles. 



(') Il spr.-iit imilile dp faire observer que celle Ijaie ne doit p.is ^tre confondue avec l'ile de ce nom, si des éiMivuii.s 
sérieux n'avaient point commis cette faute étrange. 

(•) Nous n'avons pu nous procurer aucun renseignement sur ce personnage, qui faisait proliablemenl partie de l'équi- 
page, et qui n'a pas eu, comme l'agile Velloso, te lionheur d'être immortalisé par Cainoi-ns. 

(') On désignait sous ce nom la semence de perles qu'on employait dans les broderies. Celle dénominalion dérivai! du 
nom de la ville ieJulfar, dans la mer Rouge. 

(*) Pluriel de ceilil. Le icilil élait considéré comme la plus pelitc valeur monétaire de celle époque. 



2-22 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

Ce jour ni^me, un cerlain Fernand Velloso('), de la suite du capitan-mor, exprima le vif désir de 
s'en aller avec eux visiter leurs habitations et savoir de quelle manière ils vivaient, ce qu'ils mangeaient, 




Un Doschisiiian icOlts occidcnlalc» d'Afrique;. — l)'a|iri;s Burchcll. 

quelle vie, en un mot, ils menaient ; il demanda comme faveur au commandant la permission d'aller avec 
ces gens vers leurs cabanes, et, se voyant ainsi importuné, le capitan-mor le laissa aller; pour nous, 
nous retournâmes souper à la capitane, et quant à lui, il s'éloigna avec lesdits nègres. Et tout aussitôt 
qu'ils se furent séparés de nous, ils prirent un loup marin et s'en allèrent au pied d'une chaîne de mon- 
tagnes, dans une lande, et ils firent rôtir leur proie et ils en donnèrent une portion à Fernand Velloso, 
qui s'en allait avec eux, y ajoutant des racines d'herbes qu'ils mangeaient; et le repas étant fini, ils 
lui dirent de retourner vers les bâtiments, ne le voulant pas enunencr avec eux, et Fernand Velloso, 
lorsqu'il se trouva en face des navires, se prit tout à coup à appeler ; quant à eux, ils s'étaient enfoncés 
dans le bois; pendant ce temps nous soupions. Et dès que nous l'eûmes entendu, les capitaines ces- 
sèrent à l'instant leur repas, et nous allâmes avec eux, nous jetant dans une barque à voile, et les nègres 
commencèrent à courir le long de la plage; ils furent aussi prestement auprès de Fernand Velloso que 
nous-mêmes, et comme nous le voulions recueillir, ils commencèrent à nous tirer avec les zagaies (-) qu'ils 

(') Fernand Velloso a été ciMcbré par Camoëns dans l'un des plus gracieux épisodes des Lusiudes. On a donné son iioni 
depuis à un fleuve el à une baie un peu au nord de Mozambique. 

(*) Ces zagaies sont des espèces de javelines dont le bout, fort aigu, est durci au feu, et quelquefois garni d'uH fer. Le 
premier vice-roi des ludts, Francisco d".\lmeida, apprit à ses dépens qu'elles pouvaient donner la mort aussi bien que les 
javelines armées d'une pointe d'acier. 1-e fer, d'ailleurs, n'est [las inconnu à ces peuples. 



LE CAP DE DONNE- ESPÉRANCE. 



^■23 



r.orlaieiit : là furent blessés le capitan-mor et trois ou quatre hommes ; et tout cela arriva parce que 
nous nous étions fiés à eux , les prenant pour des içens de peu de cœur et qui ne se hasarderaient pas 



.., (^1?^- ■»^^^-, 




Camp lie Boscliisuians — D'après BurclicU. 

à nous attaquer; ils ne le firent, du reste, que parce que nous allions dépourvus d'armes. Nous ralliâmes 
alors les bâtiments. 

Et lorsque nous eûmes nos navires nettoyés et appareillés , après avoir fait du bois , nous quittâmes 
cette terre jeudi dans la matinée, le 10 novembre. Nous ne savions pas à quelle distance nous étions 
du cap de Bonne-Espérance, si ce n'est que Pero d'Alemquer disait que nous pouvions être à environ 
30 lieues derrière ce cap, et s'il ne l'airirmait pas , c'était parce qu'il était parti un matin dudit cap et 
que dans la nuit il était passé devant la cote avec le vent en poupe , et que durant l'allée ils étaient 
au large ; voilà en réalité les raisons qui le jetaient dans l'incertitude sur le point où nous étions arrivés. 
C'est pourquoi nous gagnâmes le large avec le sud-ouest, et le samedi, dans la soirée, nous nous trou- 
vâmes en vue du cap de Conne-Espérance, et le même jour nous virâmes pour gagner la pleine mer, 
virant aussi la nuit pour gagner la terre. Le dimanche matin , qui se trouvait être le 19 du mois de 
novembre, nous nous dirigeâmes de nouveau sur le cap; mais nous ne pûmes pas le doubler, parce 
que le vent était sud-sud-ouest et que ledit vent gît nord-est sud-ouest; et ce même jour nous primes 
le large pour revenir sur la côte, dans la nuit du lundi, et le mercredi à midi nous passâmes devant 
le cap, le long de la côte, avec vent en poupe; et près de ce cap de Bonne-Espérance, au sud, il y a 
une baie fort grande, qui pénètre G lieues en terre : son entrée peut bien avoir la même étendue. 

Le '2.') (lu mois de novembre, un samedi, le soir de la Sainte-Catherine, nous entrâmes dans la baie 
de Saint-Braz, où nous demeurâmes treize jours, parce que dans cette baie (in dépe(;a le liàtiuiciil qui 
juirlait les approvisionnements dont on chargea les navires. 

Le vendredi suivant, connue nous étions encore dans celte baie de Saint-Braz, nous vîmes arriver 
environ quatre-vingt-dix hommes basanés, appartenant à la race que nous avions vue dans la baie de Sainte- 
Hélène ; il y en avait parmi eux qui allaient le long de la plage, d'autres demeuraient sur les collines. Et 
nous étions tous alors, ou du moins la plus grande partie d'entre nous, à burd du navire du capitan-mor, 



22-i 



VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 



et (lés que nous les eiiines aperçus nous gagnâmes la terre clans les chaloupes que nous avions fort bien 
armées; puis, lorsque nous nous trouvâmes près de la terre, le capitan-mor leur Jeta tics grelots bien en 



« 




Monlagnc de la Table ( cap de Donne-Espi!rancc ). 

avant sur le rivage, et ils les prenaient. Non-seulement ils reçurent ce qu'on leur lançait ainsi, mais ils 
vinrent prendre les objets des propres mains du capitan-mor, ce qui nous émerveilla fort, parce que lors 
du passage de Barthélémy Dias, ils s'enfuyaient et n'acceptaient rien de ce qu'il leur offrait; bien plus, 
un jour qu'il était à une aiguade, renouvelant son eau sur le bord de la mer, en un lieu où elle était 
excellente, ils avaient défendu l'aignade à coups de pierres du sommet d'une élévation qui la commande. 
Barthélémy Dias avait lâché un coup d'arbalète et avait tué l'un deux. Et d'après nos conjectures, il nous 
sembla que s'ils ne nous fuyaient point, c'est qu'ils avaient appris de ceux de la baie de Sainte-IIéléne, 
où nous avions relâché précédemment et qui gît à une soixantaine de lieues environ par la mer, que 
nous étions gens ne faisant mal à personne, mais, bien au contraire, donnant du nôtre. Et le capitan-mor 
ne voulut pas pénétrer dans les terres de cet endroit, parce que où se trouvaient les nègres s'étendait 
un grand bois. Il changea le poste, et nous allâmes attérir un autre point plus découvert. Et là, au moment 
du départ, nous fîmes signe aux nègres qu'ils allassent où nous nous rendions, et ils y allèrent. Et le 
capitan-mor avec les autres capitaines débarqua à terre accompagné d'hommes armés, dont quelques- 
uns portaient l'arbalète. Et alors le capitan-mor dit à ces gens de se séparer et de venir seulement un 
ou deux à la fois; le tout s'exécutait par signes, et à ceux qui venaient le commandant présentait des 
grelots, des bonnets écarlates, et eux nous offraient des bracelets d'ivoire qu'ils portaient au bras, parce 
que, selon qu'il nous parut alors, il y a dans ces parages beaucoup d'éléphants. Nous avions trouvé la 
fiente de ces animaux bien près de l'aiguade où ils venaient boire ('). 



(') VEIephas «/ricanMs constilue unevariélé. «On cioyail autrefois qu'il n'existait qu'une seule espèce d'éléplianl; mais 
Camper, Blumcnbacli et Cuvicr dcmonliércnt que l'éli;|)liaul d'Afiique qu'on rencontre aux environs du Cap dilîère cssen- 
licllcnient de celui des Indes par la structure, le nombre des plaques des dénis molaires, par les os du crâne, ceux de la 
face cl ceux du scpielcUe entier. Ainsi l'espèce des Indes a la tèle ronde et le front plal, ou même concave, tandis que celle 
d'Afrique a la lêlo ronde et le front convexe. La première a les plaques de ses dents molaires en forme de rubans ondoyants 
et fusionnés, la seconde a ces mêmes plaques en losanges; celle-ci a ses défenses plus grandes, ses oreilles plus larges que 
la première. » (Ferdinand H«fcr.) 



NAVIGATION DANS LE VOISINAGE DU CAP. 



225 



Le samedi, arrivèrent environ deux cents nègres tant grands que petits; ils amenaient une douzaine 
de tètes de bétail, vaches et bœuft, accompagnés de quslre ou cinq moutons, et lorsque nous les aper- 
çûmes nous allâmes à l'instant à terre , et tout aussitôt ils commencèrent à faire résonner quatre ou 
cinq flûtes; les uns jouaient haut, les autres bas, concertant à merveille pour des nègres, dont on 



t^"-' 




Village de HoUenlols appelé kraal. 

n'attend guère de la musique. Ils dansaient aussi comme dansent les noirs, et le capitan-mor ordonna 
de sonner des trompettes, et nous dans nos chaloupes nous dansions, le capitan-mor dansant aussi après 
être revenu parmi nous. Et, la fêle achevée, nous tûmes à terre où nous avions déjà débarqué, et là 
nous achetâmes un bœuf noir pour trois bracelets ; nous le mangeûmes au diner du dimanche : il était 
fort gras, sa chair était savoureuse, comme celle des bœufs de Portugal. 

Le dimanche, il vint lout autant de inonde, et ces gens avaient amené des femmes et de petits entants; 
mais les femmes restaient sur un monticule près de la mer. Ils amenaient nombre de bœufs et de vaches. 
Ils formèrent deux groupes le long de la mer; ils jouaient de leurs instruments et ils dansaient comme 
ils avaient fait durant la journée du samedi. La coutume de ces hommes est tjiie les jeunes gens restent 
dans le bois avec les armes ; et les plus âgés venaient converser avec nous, et portaient de courts bâtons 
à la main et des queues de renard fixées à une gaule, dont ils s'éventent le visage. Et nous trouvant 
ainsi en conversation, le tout par signes, nous remarquâmes entre les arbres les jeunes gens accroupis, 
portant leurs armes à la main. Et le capitan-mor expédia un homme qui s'appelle Martin AITonso, qui 
déjà est allé au Mauicongo, et il lui remit des bracelets pour acheter un bœuf. Et eux, lorsqu'ils eurent 
reçu ces bracelets, ils le prirent par la main et le conduisirent à l'aiguadc en lui demandant iionrquoi 
nous leur avions pris de l'eau ; alors ils commencèrent à pousser les boeufs vers le bois ; cl lorsrpril eut 
vu cela, le capitan-mor nous ordonna de nous retirer et que Martin AlVonso eût à en faire autant. Il lui 
semblait en agissant ainsi qu'ils ourdissaient quelque trahison ; et alors, lorsque nous fûmes ralliés, nous 
nous rendîmes où nous étions d'abord, et eux ils allaient derrière nous, et le commandant ordonna 
d'avancer sur le rivage lances et zagaies à la main, les arbalètes années, la cuirasse au dos, le tout 
pourleur nioutrcr que nous étions en état de leur faire du mal, niais ipie nous voulions nous eu abstenir; 



226 



VOYAGEURS iMODERNES. — VASCO DA GAMA. 



et quand ils virent cela ils commencèrent à se réunir et à courir les uns vers les autres ; et iç comman- 
dant, pour ne point donner occasion d'en tuer quelques-uns, ordonna que l'on s'embarquât dans les cha- 




Bachapin('). 

loupes, et lorsque nous fûmes tous réunis, pour leur faire bien comprendre le mal que nous leur pouvions 
faire et que nous ne leur faisions pas , il fit tirer deux bombardes qui se trouvaient à la poupe de notre 



(') Selon les meilleures autorilés, le territoire du Cap et les régions environnantes étaient occupés par la race des Gona- 
quas, nation hottintotc dispersée aujourd'hui ou mêlée à d'autres hordes. Les Holtcntots, si nombreux au temps de Gama, 
et si cruellement décimés à partir du dix-septième siècle, ne forment plus, dit-on, dans la colonie du Cap, qu'un total d'en- 
viron 30000 individus. En 1828, une loi émanée du gouvernement anglais esl venue émanciper ces restes de tribus nomades 
et leur assurer les mêmes droits qu'à la population blanche du pays. Un ethnographe trop tôt enlevé à la science, M. Des- 
uioulins, a fait sur celle "race, si différente des autres races du monde, des observations vraiment curieuses; il voit dans les 
Hottenlots el leurs congénères les Boschjesmans ou Bû$chismans, un mélange de Malais et de Cafres, constituant une des 
plus étranges variétés de l'espèce humaine. En 1636, Ten Rhyne distinguait sept nations différentes comprises sous le nom 
générique de Hoitentots, et quelques années plus tard, grâce à un séjour de douze années parmi eux, l'astronome Kolbe fit 
connaître à l'Europe leurs usages, parfois si repoussants el si bizarres. (Voy. Reise an das Africanische vergcbirge der 
Guten Hûffnung; Nuremberg, 1719, 3 vol. in-fol., trad. en franc., in-4o et in-12.) 

Ces hordes, qui formaient de nombreux villages, désignés sous le nom de kraal , étaient et sont encore exclusivement 
hvrées à des occupations pastorales; on n'a jamais pu leur faire sentir les avantages de la vie agricole. La chasse, dans 
l'exercice de laquelle ils développaient une adresse singulière, ajoutait aux ressources alimeuluires , que rendait souvent in- 
.stiffisanles une étrange voracité. Les Gonaquas ou Gonaaquas, les Kora ou Coranas, les Namaquas, les Dammnras el 
tant d'autres nations, forment les hordes les plus connues répandues sur le territoire du Cap. (La terminaison qua, qui se 
retrouve dans tant de dénominations de peuplades, signifie homme.) 

Ainsi qu'on l'a dit, les Gonaquas formaient pour ainsi dire le passage des Cafres aux Hottenlots, en partageant les c.irac- 



HORDES DE HOTTENTOTS. 227 

barqrie. Ils étaient tous assis sur la plage, prés du bois, lorsqu'ils entendirent les détonations, et ils 
commencèrent à fuir si vite vers la forêt , que les peaux dont ils étaient couverts aussi bien que leurs 
armes jonchaient la rive ('); et après qu'ils eurent pénétré dans le bois, il y eut encore deux coups, 
et ils commencèrent à se réunir et à fuir vers le sommet d'une montagne : ils poussaient le bétail de- 
vant eux. 

Les bœufs de ce pays sont fort grands, comme ceux de l'Alem-Tejo, gras à merveille, fort doux; 
parmi eux il y en a sans cornes, et ceux qui sont les plus gras, les nègres leur mettent un bât fabriqué 
avec des planches, comme on en voit en Gastille ; ils le renforcent de gaules se croisant au-dessus du 
bât en guise de civière, et ils se font porter ainsi, et ceux qu'ils veulent diriger, ils leur fichent un petit 
morceau de bois taillé en épine à travers la narine, et les conduisent par ce moyen (*). 

Dans cette baie se trouve un îlot à trois tirs d'arbalèle en mer, et sur cet îlot il y a nombre de loups 
marins (') ; quelques-uns d'entre eux sont grands comme des ours et néanmoins fort craintifs, ayant d'ail- 
leurs des défenses fort grandes; ils s'avancent vers les hommes, et nulle lance, quelque forte qu'elle soit, 
ne les peut blesser; d'autres animaux de la même espèce sont plus petits, ils ont encore leur diminutif. 
Les grands poussent des rugissements comme des lions et les petits comme des cabris. Et là même 
nous fi"imes tout un jour à nous réjouir, et nous comptâmes de ces animaux, entre grands et petits, 
environ trois mille ; de la mer, nous les tirions avec les bombardes. Et sur cet îlot il y a des oiseaux 
de la grosseur d'un canard, mais qui ne volent pas parce qu'ils sont dépourvus de plumes aux ailes; 
ils les appellent {olyUcmjos (pingouins); nous en tuâmes autant que bon nous sembla; ces oiseaux 
braient comme des ânes. 

Nous trouvant dans cette baie de Saint-Braz un mercredi, occupés à faire aiguade, nous plantâmes 
une croix et \m pilier de démarcation dans ladite baie; quant à la croix, nous la fabriquâmes au moyen 
d'un mât de misaine, et elle était très-haute; mais le jeudi suivant, comme nous allions quitter cette 
baie, nous vîmes dix ou onze nègres qui, avant même que nous fussions partis, renversèrent croix et 
pilier. 

Après avoir pris tout ce qui nous était nécessaire, nous quittâmes cet endroit, et en ce même jour nous 
allâmes mouiller à 2 lieues de l'endroit d'où nous étions partis, parce que le vent était calme. I,e 
vendredi, jour de Notre-Dame de la Conception, vers le matin, nous remîmes à la voile et poursuivîmes 
notre chemin. Le mardi suivant, veille de Sainte-Lucie, nous essuyâmes une grande tourmente et cou- 
rûmes vent en poupe, avec le traquet bien bas ; et durant cette route nous perdîmes Nicolas Coelho. Cela 
eut lieu ce même jour pendant la matinée ; mais comme le soleil était sur le point de se coucher, on 

lèros des uns el des autres, ù peu près comme cel;i arrive de nos jours à l'égard des Bacliapins civilisés comparativement, 
cl qui forment dans l'intérieur une nation considérable , connaissant l'usage du fer et du cuivre. I.es diverses aiguades que 
fréquentèrent les Portugais durent leur oITrir une des variétés les plus hideuses de la race liottenlole, les Bosriijcsmaris (les 
hommes des buissons). Ces pauvres sauvages se donnaient entre eux le nom de Saab .selon les uns, de Saquas selon 
d'autres. Il est impossible de peindre le degré d'abjection auquel ds sont descendus. Depuis Levaillant, dont la mémoire est 
restée si populaire, jusqu'à Wiil. Uurcbell, bien des variétés de lluttentots ont été observées, et ce dernier voyageur s'est 
avancé suflisamment dans les parties inexplorées de l'Afrique australe pour permettre de réunir des types que n'a pas 
encore altérés le contact de la civilisation (lioscbisman, p. 222; Bacliapin, p. 220). I^e Kora, dont Burcbell offre l'effigie, 
tire son nom de l'usage de porter des souliers ; il l'emporte par la iaille sur les autres tribus , cl s'écarte rarement de la 
rivière d'Orange, à laquelle il a imposé le nom de Gariejo. (Voy. Alberti cl surtout liurchi'll, Travels in Ihe inlerior of the 
sûulhern Africn; London, 1822, in-4o.) 

En délinilivc, il faut le répéter avec .M. Ilœfer, les HoUenlots du Cap ont à peu près perdu leur caractère primitif; pressés 
entre les Cafres et les Européens, ils ont été détruits par les uns et absorbés par les autres. 

(') Ces tuniques de peaux , qui ont la forme, de la toge des Bomains , se nomment krosse ou knross. I-es armes que les 
lluUenluts abandonnaient ainsi étaient ces espèces de bâtons de bois de fer qu'ils nomment kirris cl bakkiim. Le kirri a 
un mètre de longueur el sert d'arme défensive; le bakkiiiii. pointu d'un côté, est un véritable dard que ces peuples lancent 
avec une adresse admirable. 

(•) Il y a dans l'original eslêva (cysie épineux). 

(') Il faut probablement substituer a cette dénomination celle de veaux marins. Cette espèce de phoques a pour ainsi dire 
di^paru des lieux qu'elle fréquentait jadis. I/ile de Robhen, entre autres, ù laquelle elle avait imposé son nom dans la baie 
de la Tal)le, ne fournit plus qu'un nombre très-limité de ces animaux. « Celle espèce de phoques csl la même que celle que 
Sparmann a examinée avec Korsler à la Nouvelle-Zélande, à la terre de Feu et à la Tliulé du Sud. Sa chair, quoique noire 
et d'un aspect désagréable, a urf assez bon gnflt. « (Kerdinand Ilœfer.) 



228 VOYAGEURS MODERNKS. — VASCO DA GA:MA. 

l'aperçut de la hune en face de nous, à qualre ou cinq lieues; il nous sembla qu'il nous avait vus; nous 
mîmes en panne. Et à la fin du premier quart il se trouva de conserve avec nous, non parce qu'il nous 
avait aperçus de jour, mais parce que le vent était par la bouline, et qu'il ne pouvait faire autrement 
que de venir dans nos eaux. 

Le vendredi dans la matinée, nous eûmes en vue la terre ; c'est celle que l'on a désignée sous le nom 
à'Ulieos Chaos (les îlots Plats) ; on les rencontre 5 lieues au delà de l'îlot da Cniz ; de la baie de Saint- 
Br^z à cet ilôt da Criiz il y a 60 lieues. On en compte autant du cap de Bonne-Espérance à la baie 
de Saint-Braz; des ilheos Chaos au dernier pilier de démarcation qu'a posé Barthélémy Dias, on compte 
encore 5 lieues, et du pilier au rio Infante, 15 lieues ('). 

Le samedi suivant, nous passâmes devant le dernier pilier, et comme nous allions ainsi longeant la 
côte, commencèrent à courir sur la plage deux hommes se dirigeant à l'opposé du lieu vers lequel nous 
marchions. Cette région est fort gracieuse et bien assise; et là nous vîmes errer beaucoup de bétail ; et 
plus nous avancions, plus la terre semblait fertile et portant des futaies plus hautes. 

La nuit suivante nous demeurâmes en panne. Toutefois nous étions déjà tellement avancés que nous 
devions nous trouver à la hauteur du rio Infante (-), la dernière terre découverte par Barthélémy Dias. Et 
le jour suivant nous fûmes avec le vent en poupe prolongeant la côte, jusqu'à l'heure des vêpres, que 
le vent sauta à l'est; alors nous gagnâmes le large et nous courûmes des bordées qui nous rapprochaient 
de terre ou nous en éloignaient alternativement, jusqu'au mardi vers le soleil couchant. Puis le vent 
tourna à l'ouest, ce qui nous fit mettre cette nuit en panne afin de pouvoir aller reconnaître le jour suivant 
la terre et savoir en quels parages nous nous trouvions. 

Et lorsque le jour fut venu, nous allâmes tout droit vers la terre, et à dix heures du jour nous nous 
trouvions prés de l'îlot da Cruz, gisant en arrière du point d'où nous comptions 60 lieues; ceci avait été 
causé par les courants, qui sont fort considérables. Et durant ce même jour nous renouvelâmes la carrière 
que nous avions accomplie avec un grand vent en poupe, qui nous dura trois ou quatre jours; nous 
dépassâmes même les courants, qui nous inspiraient une crainte si vive de ne pouvoir atteindre le but 
que nous cherchions. Et à partir de ce jour. Dieu voulut par sa miséricorde que nous allassions de 
l'avant, et non comme précédemment faisant route contraire; et puisse-t-il vouloir qu'il en soit toujours 
ainsi ! 

Le jour de Noël, c'est-à-dire le 25 du mois de décembre, nous avions découvert 60 lieues de côtes ('). 
Ce jour-là même, après avoir dîné, en dressant une bonnette, nous reconnûmes dans le mât une fente 
se prolongeant au-dessous de la hune et pouvant avoir en longueur une brasse, laquelle s'ouvrait et se 
fermait alternativement. C'est pourquoi nous y portâmes remède avec des galhaubans,jusqu'àce que nous 
pussions gagner un port où il nous fût possible de raccommoder notre mât. Et le jeudi nous mouillâmes 
le long de la côte, où nous prîmes beaucoup de poisson; et lorsque le soleil se montra, nous mimes de 
nouveau à la voile pour continuer notre roule : là nous perdîmes une ancre par suite du peu de solidité 
d'un petit câble. Et de cet endroit nous fîmes telle route sur mer, sans gagner aucun port, que l'eau 
potable nous manqua; on ne cuisait déjà plus les vivres qu'avec de l'eau de mer; nous étions réduits à 
la ration d'un quartilbo (*), de manière qu'il y avait urgence de gagner un port. Un jour donc, le jeudi 
qui tombait sur le 10 janvier, nous eûmes connaissance d'un petit fleuve, et là nous mouillâmes le long 

(') Barlliéleniy Dias (*tait parti pour son expédition le 2 août i486, à la tt'te de deux embarcations de 50 tonneaux seu- 
lement; il était accompagné par sou frère Pcro Dias, Pcro d'Alemquer, Joio Infante, l'Iiabile pilote, et un certain Leitâo. 
Il côtoya le littoral d'.\frique jusqu'au 33° Wtle latitude; il posa en cet endroit un pilier monumental (padrûol qui imposa 
son nom à cette portion de la côte (ponta do padrao). Ce petit monument existe encore; M. Jozé Caldeira s'en est assuré 
en 1851. Barthélémy Dias voûtait pénétrer jusqu'aux Indes; mais les équipages se révoltèrent, et il se vit dans l'obligation 
de revenir sur ses pas. ( Voy. Apontamailos d'mna viagem de Lisboa a China ; Lishoa, 1853, t. II, p. 151. ) 

(') Ce fleuve avait été nommé ainsi par Barthélémy Dias pour rappeler la mémoire de son second, l'habile marin Pero 
Infante. C'est à tort qu'on a supposé qu'il s'agissait ici d'un fils de Jean II. Le rio Infante git vers les 40° 30' de latitude; 
mais on lui subslilne sur les cartes anglaises le nom de Breede. Le cap Infante a gardé son nom. 

(') La fête de Noël est désignée en portugais par le mot Natal; Gaina imposa ce nom i Portn-Natal, où les Anglais ont 
formé réoeniment un établissement dépendant du Cap, et destiné à acquérir un grand degré d'importance. Le climat y est 
excellent; mais toute la rote de Natal est détestable pour la navigation, 

(') Le quarlilho équivîut à lUue.ftiSH, 



TERRES DE NATAL. 2-29 

de la côte, et le jour suivant nous allâmes dans les embarcations à terre. En cet endroit nous trou\ànies 
nombre d'iinnimes et de femmes noirs Irés-grands de taille (M, et ayant un chef parmi eux ; et le capitan- 




mor expédia à terre Martin Affonso, celui qui était allé au Manicongo et y avait longtemps demeuré ; un autre 
homme allait avec lui ; ils les accueillirent. Et le capitan-mor envoya à ce seigneur une jaquette et des 
chausses rouges, puis un capuce et un bracelet; et il dit que tout ce (|ui était en son pays et qui nous 
serait nécessaire, il nous le donnerait de bonne volonté; ledit Martin Affonso l'entendait du moins ainsi. 
Et à la nuit, lui et son compagnon s'en allèrent chez le même seigneur dormir en sa maison; quant à 
nous, nous retournâmes à bord. Et ce seigneur, sur le chemin même, revêtit les habits qu'on lui avait 
donnés, et il allait disant en son contentement à ceux qui le venaient recevoir : « Voyez ce qu'ils m'ont 
donné. » Et eux battaient des mains par courtoisie, et ils firent cela à trois ou quatre reprises ditîércntes, 
jusqu'à ce que l'on fût parvenu à l'aidée, qu'il parcourut dans toute son étendue ainsi paré, avant 
qu'il renlnH chez lui; là, il fit entrer les deux hommes qui l'avaient accompagné dans un clos où il leur 
envoya une bouillie de mil, grain qui abonde en ce pays (-), et une poulesemblable à colles de Portugal. 
Et durant tonte cette nuit il y eut nombre d'hommes et de femmes qui les vinrent voir. Et lorsque le 
matin fut venu, le seigneur se rendit auprès d'eux pour les visiter, et leur dit qu'ils devaient s'en re- 
tourner : deux hommes les accompagnèrent; le chef leur donna des poules pour le capitan-mor, disant 
que quant à lui, il allait faire voir ce qu'on lui avait ilonné à un grand seigneur qu'ils reconnaissaient 



(') L'anthropologie n'diait pas soupçonnée au temps de Gania; Alvaro Velho confond naturellement les Cafrcs avec les 
nègres proprement dits, mais, en observateur intelligent, il constate la supériorité de leur taille sur celle des peuples qu'il vient 
de quitter; ils atteignent en effet 5 pieds 6 pouces et 5 pieds 9 pouces. Le nom général de Cafre (Ktifir, infidèle) leur vient 
des Arabes; ils se désignent entre eux sous celui de Koiisas. Celte famille remarquable du genre bumain a une prodigieuse 
extension. En effet, sur les cartes anciennes, la Cafrerie avait pour bniiles, au nord la Nigrilie et l'Aliyssinie, à Touesl la 
Guinée et le Congo, à l'est l'océan Indien, et le cap de Bonne-Espérance la bornait au sud. Elle est comprise aujourd'bui 
cmre les 32 et 34 degrés de latitude méridionale, et les 25 et 27 degrés de longitude orientale. Les Komas que rencontra 
l'cipédilion formaient comparativement un peuple civilisé. Les individus (pii composent cette race n'ont guère do commun 
avec les nègres que l'épaisseur des lèvres et l.i rudesse de leurs cheveux, qui sont noirs, courts et lanugineux ; leur peau est 
d'un gris noirâtre que l'on a comparé à la couleur du fer quand il vient d'èlre forgé. 

(•) C'est Vllotciis cafer, ou Sorgho sacclmrifeiiim. Ce sont les feinnie». qui le culliveni au moyen d'un instrument en 
bois d'une seule pièce, aplati aux deux extrémités. 



230 



VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 




j 



Cafrcs de diTcrses trUras. — D'après Andrew Stedman. 




D'.i|.rt5 A. -F. Ganliiicr 



pour chef, et selon qu'il nous parut c'était le roi de ce pays ('); et lorsque nos hommes arrivèrent au 
port, où étaient les embarcations, ils étaient suivis d'une troupe pouvant bien monter à deux cents in- 
dividus accourus pour les voir. 

(■) Les chefs cafres portcnl le titre d-inkosie; leur dignité est liér(!ditaire. Le rang est également hiTéditaire parmi les 
lUles. Chaque chef exerce sur sa horde un pouvoir presque absolu. 



MŒURS DES CÂFRES. — MAISONS. — ARMES. 



231 




Bivouac de Cafres. 




Vue (le Bci'LM - Niiiis ou C:!fri^^ p.')^t<'url 



D'aprùs notre eslinie, cette terre est trés-iieiiplée et il y a là hciniconp de seiL;iipiirs, et il nous 
sembla que les femmes y étaient plus nombreuses que les bommes; car ni'i venaient vingt lioniines, 
arrivaient quarante femmes. Los maisons sont construites en paille ('), et les armes de ce peuple sont 



(') Les bulles des Cafrcs alTcclent uni! forme circulaire; elles ont environ 3 niélres île diamèlre,, mais leur cU'vatiun n'est 
pns suffisante pour qu'on s'y tienne debout. 



232 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

l'arc de grande dimension, la nèche, et la zagaie armée de fer ('). Et, d'après ce que nous avons pu 
supposer, celle terre est abondante en cuivre; ils en ont aux jambes, aux bras et parmi les tresses de 
leurs cbeveux. Ce pays produit aussi de l'étain , qu'ils portent comme monture de poignard; les gaines 
de ces armes sont en ivoire. Les gens qu'on trouve là prisent beaucoup les étoffes de lin; ils nous don- 
naient force cuivre pour des chemises , lorsque nous voulions bien leur en présenter en échange. Ce 
peuple porte avec lui de grandes calebasses, dans lesquelles il fait provision d'eau salée, qu'il transporte 
des bords de la mer vers l'intérieur; on la jette dans des citernes creusées en terre, et l'on fabrique 
ainsi du sel. Nous demeurâmes là cinq jours, faisant de l'eau que charriaient à nos embarcations ceux 
qui venaient nous voir; nous ne fîmes pas la provision que nous eussions d'abord souhaitée, parce que 
le vent nous rendait le voyage facile. Nous avions toutefois jeté l'ancre le long Ile la côte, en dépit du 
roulement des vagues. Cette terre a été nommée par nous le pays de la Bonne-Nation (terra da Boa- 
Genle) et le fleuve rio do Cobve (lleuve du Cuivre). 

Un lundi , en faisant route , nous eûmes connaissance d'une terre fort basse et de quelques bouquets 
d'arbres trés-hants et très-pressés, et en poursuivant notre chemin, nous vîmes un fleuve large à son 
embouchure. Et conuue il était nécessaire de savoir où nous nous trouvions, nous mouillâmes en cet endroit, 
et un jeudi, à la nuit, nous entrâmes où était déjà le navire le Denio depuis la veille; il ne fallait plus 
alors que huit jours pour finir janvier. Cette terre est très-basse, marécageuse et favorable à la culture 
de grands vergers, lesquels fournissent du fruit en quantité et d'espèces diverses : les gens du pays en 
font leur nourriture. 

Ce peuple est noir et se compose d'hommes an corps dispos; ils vont nus avec un pagne de coton 
fort étroit, les femmes le portent de plus grande dimension. Les femmes jeunes , qui dans ce pays ont 
bonne apparence, se percent les lèvres en trois endroits et y introduisent certains morceaux d'étain 
tordus (-). Ces gens se plaisaient fort avec nous et nous apportaient dans nos navires de ce qu'ils avaient 
dans leurs barques; et nous, agissant de môme, nous allions à leur aidée prendre de l'eau. 

Nous' étions restés deux ou trois jours en ce lieu, lorsque vinrent nous vi.siter deux seigneurs du pays, 
lesquels étaient si émus qu'ils ne^irisaient aucune des choses qu'on leur donnait. L'un d'eux avait sur 
la tète un turban fait avec une étoffe à raies éclatantes, de soie; l'autre portait un capuchon de satin 
vert; et venait eu leur compagnie un jeune homme qui, selon ce qu'on pouvait comprendre par leurs 
signes, appartenait à un aulre pays fort loin de là, et il disait que déjà il avait vu des navires grands comme 
ceux qui nous amenaient. Nous nous réjouîmes singulièrement de ces indications, parce qu'il nous 
semblait que nous approchions des lieux que nous voulions atteindre. Et ces gentilshommes firent éle- 
ver à terre , le long du fleuve , tout près des navires , des cabanes de feuillage où ils demeurèrent 
durant sept jours environ. De là ils envoyaient chaque jour vendre des étoffes à bord des bâtiments; 
ces étoffes portaient certaines marques d'ocre rouge. Et lorsqu'ils se sentirent fatigués d'être en ce lieu, 
ils s'en furent dans leurs almadias, en remontant le fleuve. Et nous demeurâmes sur ses rives trente- 
deux jours, pendant lesquels nous fîmes de l'eau et nettoyâmes les navires; on raccommoda également 
le mât du Raphaël. Et en ce lieu, beaucoup de nos hommes tombèrent malades : les pieds et les mains 
leur enflaient; les gencives croissaient de telle sorte par-dessus les dents, que les malades ne pouvaient 
plus manger ('). On planta là un pilier, auquel fut imposé le nom de Raphaël, parce qu'il était venu sur 
le navire désigné ainsi; le fleuve s'appela rio dos Dons-Siynaes (le fleuve des Bons-Indices). 

Nous partîmes de là un samedi, le 2-1 février, et ce même jour nous gagnâmes le large; la luiit 



{') La sarjaie ou hassagaie a prés de deux mèU'CS de long, le manche a 2 cenlimèlres de dianièiro à l'origine du fer ; sa 
portée ordinaire, projetée en ligne courbe, est d'environ 25 métrés. 

(') Ces peuples appartenaient encore à la race cafre, répandue dans toute l'Afrique australe. Un voyageur récent, le major 
Pedrozo Gamitto, parle de l'étrange coutume où sont de nos jours plusieurs peuplades, de se percer la lèvre supérieure et 
d'y introduire une rouelle d'ivoire. C'est absolument l'opiiosci de ce qui se passe chez les Botocoiidos du Brésil. ( Voy. 
Mitlim Ca-^emhe ; Lisbonne, 18ôi, in-8; et les Tables du iVoyasin pittoresque. 

(=) Qui ne reconnaît dans cette description si brève et si exacte les symptômes du scorbut? 

i'abricc de Hilden place en l'année U81 la première apparition de cette maladie dans les contrées germaniques; on l'y 
désigna simplement sous le nom de schurbock ou scorbuck, mol qu'on emploie pour exprimer une violente altération dans 
la circulation, ou même nue innamraution, et d'où l'on a fait évidemment le nouveau mol scorbiilus. 



LES ABORDS DE L'ILE DE MOZAMBIOUE. 



233 



suivanlc on se dirigea à l'est, pour nous rapprociicr île la côte, qui oITrait un gracieux coup d'œil; et le 
dimanche nous t'iimes an nord-est, et quand vint l'heure de vêpres, nous vîmes surgir de la mer trois 
îles: elles sont peu considérables; deux d'entre elles sont garnies de grands arbres; la troisième, plus 
petite que les précédentes, est aride. De l'une â l'antre, il peut bien y avoir 4 lieues, et comme il était 




Ccniliosk, ou Aiilil»iH' île la Ciifinio. 

iulit, nous virâmes de bord pour nous porter au large, (le l'nt dans l'obscurilé ipie nous passâmes devant 
ces Iles. A partir dn jour suivant, on fit route et l'on marcha durant six journées en mer; toutefois on 
niellait en panne toutes les nuits, et un jeudi qui tombait le 1" mars, vers le soir, nous ei'imes con- 
naissance des îles et de la terre; mais comme il était tard, on vira pour gagner le large et l'on n;il en 
panne jusqu'au lendemain matin; ce fut alors (|ue nous abordâmes le pays dont il va être question. 

Le vendredi, dans la matinée, Nicolas Coelho, voulant entrer dans cette baie, manqua le canal et 
trouva un bas-fond, et en virant pour marcher de conserve ;tvcc les navires <|ui veiuient par derrière, 
ils virent venir à eux certaines bar(|ues à voiles, qui sortaient d'un village bâti en l'île; ils arrivaient 
pleins de joie pour saluer le capitan-nior ainsi que son frère, et nous nous laissions toujours aller dans 
celle direction de la mer, parce que nous voulions gagner le mouillage; uuiisplus nous marchions, plus 
vile ds nous suivaient, nous faisant signe de nous donner garde; et comme nous pénélrionsdans l'anse 
de cette île, d'où venait la barque, nous vinies venir ;'i nous six ou se|it de ces ahnadias, nu petites 



23i VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

embarcations; ceux qu'elles portaient jouaient de leurs anafiles ('), en nous engageant à pénétrer 
dans l'intérieur, nous faisant comprendre que, si nous le voulions, ils nous piloteraient pour entrer dans 
le port. Ces gens montèrent à bord, mangeant et buvant de ce que nous mangions et buvions, et 
lorque cela les ennuya, ils s'en allèrent. Les capitaines prirent la résolution d'entrer dans cette baie 
pour connaître la nature de ces gens-là, et il fut résolu que Nicolas Coellio serait le premier avec son 
îîavire à sonder la barre, et que si l'entrée était facile on pénétrerait. Et comme Nicolas CoeHio allait 
en efTet entrer, il donna sur la pointe de cette île et cassa son gouvernail. Or, tout aussitôt qu'il eut 
touché, il se mit en mesure pour gagner le large. J'étais avec lui, et tout en e.xécutant cette ma- 
nœuvre, nous amenâmes nos voiles, et l'on jeta l'ancre à deux tiers d'arbalète du village. 

Les hommes de ce pays sont cuivrés, bien .faits de corps, appartiennent à la secte de Mahomet et 
parlent le langage des Maures ('-). Leur vêtement se compose d'étoffes de lin et de coton fort déliées, 
riches, bien travaillées, à raies de couleurs diverses, et ils portent tous sur la tête le tiu'ban de soie 
éclatante, laissant apercevoir des fds d'or. Us sont marchands et trafiquent avec les Maures à peau 
blanche, qui avaient alors en ce même lieu quatre navires chargés d'or, d'argent, de drap, de clous de 
girolle, de poivre, de gingembre et d'anneaux d'argent, et de plus possédaient à bord grande quantité 
de perles, d'aljofar et de rubis ; voilà, en effet, ce qu'apportent les gens de ce pays. Et selon ce que l'on 
pouvait croire, d'après ce qu'ils disaient, tous ces objets arrivaient là en charroi, et ces Maures les 
emportaient, sauf l'or ; ils ajoutaient que dorénavant, où nous allions nous trouver, tout cela se rencon- 
trait en grande quantité. Les pierres [irécieuses , la semence de perles, les épiées, y étant en telle 
abondance qu'on ne se donnait pas la peine de les acheter et que l'on se contentait de les recueillh' 
dans des paniers. Tout cela , du moins , était entendu ainsi par un marin que le rapilan-raor amenait 
avec lui, et qui, ayant été captif chez les Maures, comprenait nécessairement ceux parmi lesquels nous 
nous trouvions; et les Maures dont il vient d'être parlé nous dirent de plus que sur la route qu'il nous 
restait à faire, nous trouverions beaucoup de bas-fonds ; mais aussi que nous rencontrerions nombre de 
cités le long du littoral. Nous devions également aborder à une île où il y avait moitié Maures, moitié 
chrétiens; ces chrétiens étaient en guerre avec les Maures. En l'île il y avait grande richesse 

Ils nous dirent de plus que le preste Jean demeurait à peu de distance , et qu'il avait en son pouvoir 
des villes nombreuses le long de la mer, et que les habitants étaient de gros marchands, possédant des 
navires de haut bord ; mais que ledit preste Jean demeurait fort avant dans les terres , et que l'on ne 
pouvait se rendre là qu'à dos de chameau. Les Maures amenaient avec eux deux chrétiens des Indes 
captifs, et ces gens racontaient toutes ces choses avec bien d'autres encore; ce dont nous étions si 
joyeux que nous en pleurions de plaisir, priant Dieu qu'il lui plût de nous donner la santé, pour que 
nous vissions enfin ce que nous avions tant désiré. 

En cette région et cette île, que l'on appelle Moiiçohiquij (Mozambique)!,"], il y avait un seigneur qui 
se nommait Colyytam ; c'était comme le vice-roi. Il s'en vint à bord de nos navires nombre de fois, 
avec plusieurs des siens qui l'accompagnaient ; et le commandant leur donnait fort bien à manger , et il 
leni lit un cadeau consistant en chapeaux, marloles (•*) et cuirasses, avec d'autres choses semblables; 
mais il était si orgueilleux qu'il dédaignait tout ce qu'on lui offrait, demandant qu'on lui donnât uni- 
quement de l'écarlate; or nous n'en avions pas, mais nous lui offrions ce que nous avions à bord. 

Un jour le capitan-mor lui fit servir une collation consistant en quantité de ligues et de conserves, et 
lui demanda deux pilotes pour nous accompagner. Il dit qu'il le ferait, pourvu qu'on les put satisfaire. 
Le capitan-mor donna à chacun d'eux trente meHcaIs(^) d'or et deux marlotes, le tout à condition qu'à 
partir du jour où ils auraient reçu ces objets , s'ils voulaient s'absenter, l'un d'eux resterait toujours à 

(') On dfeigne ainsi des espèces de liaulbois d'origine moresque. 

{') Les peuples priojitifs de ces régions portaient les noms de lHakoiias et df Mon]ous; les Arabes, en se mi'lant e\ eux, 
avaient modilié leur couleur et surtout leurs usages. 

{') Hien de plus variable que l'orthographe de ce nom. Dans les plus anciens voy.igeurs, cette localité est désignée tour à 
tour ainsi : Momabic, Momattibic, Mezimbic 

(') La marlota, sorte d'ajustement fort usité à Grenade, était un manteau moresque assez court. 

(') Le metical ou melcal représente ici la valeur de deux testons ou d'un ducat; comme poids, il contient une drachme 
deux tiers. 



L'!LE DE MOZAMBIQUE. 235 

liord ilu navire, ce dont ils demeurèrent fort satisfaits. Et un samedi, le 10 du mois de mars, nous 
partîmes et nous allâmes mouiller à une lieue en mer, prés d'une lie, afin que le dimancl^g on pût dire 
la messe, puis, selon le désir de chacun, communier et se confes.ser. 




Vue ilc.^ cnvirniis de Mozambique ('). — D'après Sali. 

L'un de ces pilotes demeurait dans l'Ile, et lorsque nous eûmes mouillé, nous armâmes deux embar- 
cations afin d'aller le chercher. Dans l'une desdites chaloupes s'était embarqué le capitan-mor, et dans 
l'autre Nicolas Coelho; et comme ils allaient ainsi, cinq ou six barques sortirent se dirigeant contre eux 
avec nombre de gens armés d'arcs , de très-longues flèches et de petits pavois ; ils faisaient signe que 
l'on eiH â retourner au bourg, et lorsqu'il vit cela, le commandant arrêta le pilote qu'il amenait avec lui, 
et ordonna qu'on fit feu des bombardes sur ceux qui venaient dans les barques. Pendant ce temps, Paul 
lia Gaina, qui était resté à bord des navires pour porter secours si cela devenait nécessaire, commença à 
entendre les bombardes et fit aussitôt avancer le Berrio; et quand ils virent ce navire à la voile, les 
.Maures , qui s'étaient mis déjà à lever le pied , s'enfuirent bien mieux encore , et se réfugièrent sur la 
«rite, avant que le nerrio eût eu le temps de les atteindre. Donc nous retournâmes au mouillage ; et le 
dimanche, nous entendîmes notre messe dans l'île sous une futaie très-haute (-) ; et après que la messe 
lut dite, nous retournâmes aux navires; nous mîmes â la voile, commençant à suivre notre route, et 

(') La ville de Moznnibii|iie rst siliii'i' |i,ir les W" i'.l' ilf luliludi' jiisti;ilt> et lus 10° 45' de longitude orientale. Elle fut 
fiindiîc en 1508 sur la pelile île du munie nom, à l'enliéc d'une baie iiiorondc. CcUc lie peut avoir 2 milles '/< de longueui-. 
M. Caldeira en a donné une récente description, qui laisse peu de chose à désirer. La populalion de la ville se montait en 18-19 
à 108'0 âmes, sur lesquelles on comptait à peine 1 110 individus libres. D'après les deriiiiircs informations, il n'existe plus 
dans rélablissemenl que 120 Portugais, M. Caldeira déclare que la religion chrétienne s'éteint chaque jour de plus en plus 
parmi les populations noires, tandis que le mahomélisme, au contraire, fait des progrès, sous l'induence de l'iman de Mascatc. 
il n'y a point d'évéquc à Mozambique. Le voyageur cité plus haut ne voit d'autre moyen, pour rétablir l'agriculture dans ces 
contrées, qu'un appel énergique à la colonisation chinoise. La race européenne s'y éteint à la troisième génération. 

(•) La végétation dans ces parages est si pittoresque, qu'elle rappelle celle de l'île de Ceylan; on y trouve les lHaluin- 
paraj. arbres vraiment gigantesques de l'espèce des Adaiisuiiia. 



236 VOYAGEURS MODEHNES. — YASCO DA GAMA. 

•ipprovisionnés , d'ailleurs, de force poules et de force chèvres, sans compter les |iiy;eons, que nous 
avions achetés pour des rassadcs jaunes de verre. 

Les navirfs de ce pays sont grands, mais non pontés ; on n'emploie point de clous dans leur construction, 
et on les maintient au moyen de cordes en sparte; il en est de même à l'égard des embarcations; leurs 
voiles sont faites en nattes de palmes, et les marins qui les dirigent font usage de boussoles génoises, 
au moyen desquelles ils se dirigent ; ils ont cadrans et cartes marines. 

Les palmiers de ce pays(') donnent un fruit aussi gros qu'un melon, et la moelle de l'intérieur est ce 
qu'ils mangent; elle a le gmtt de l'aveline. Il y a là aussi des concombres et des melons en grande quantité ; 
ils nous en apportaient pour nous les vendre. 

Le jour ou Nicolas Coelho entra , et où nous eûmes ia visite de ce seigneur qui vint au navire avec 
une suite nombreuse, il l'accueillit fort bien et lui donna un capuchon rouge ; le seigneur lui offrit certain 
chapelet dont ils se servent pour prier; c'était un gage qu'il lui offrait, et il demanda l'embarcation à 
Nicolas Coelho lui-même pour s'en servir; celui-ci la lui accorda; et lorsqu'il fut de retour à terre, il 
emmena à son logis ceux qui l'avaient accompagné, et il les convia, leur ordonnant ensuite de se rendre 
vers nous. Il envoya à Nicolas Coelho un pot de conserve de tamarin pilé, dans lequel on avait mêlé de 
la conserve de clous de girofle et de cumin ; et depuis, de cette façon, il fit tenir au commandant nombre 
de choses, mais cela eut lieu au temps où il croyait que nous étions Turcs, ou bien Maures de quelque 
autre région; car ils nous demandaient, au cas où nous serions venus de Turquie, de leur montrer les 
arcs de notre pays et les livres de noire loi; et lorsqu'ils surent que nous étions chrétiens, ils tentèrent 
de s'emparer de nos personnes et de nous tuer par trahison; mais le pilote donné par eux, et que nous 
emmenions avec nous, découvrit tout ce qu'ils avaient en la volonté di' faire contre nous, et ce qui eiU 
eu lieu, s'ils l'eussent pu mettre à exécution. 

Le mardi, nous vîmes une terre, laquelle se développait comme une chaîne au delà d'une pointe. Cette 
pointe, le long de la cote, porte un bouquet d'arbres qui semblent être des ormes, mais clair-semés. Ladite 
côte peut être à environ 20 lieues de l'endroit d'où nous sommes partis; les calmes nous arrêtèrent le 
mardi et le mercredi, et la nuit suivante nous fîmes route au large avec un petit vent de l'est, et lorsque 
le jour arriva, nous avions déjà laissé Mozambique à quatre lieues derrière nous; nous fîmes route toute 
cette journée jusqu'au soir et nous mouillâmes près de l'île.où l'on nous avait dit la messe le dimanche 
passé, et là nous demeurâmes huit jours à attendre le temps favorable. Et dans cet intervalle, le roi de _ 
Mozambique nous fit dire qu'il voulait faire la paix avec nous. Un Maure blanc chérit", autrement dit le 
creligo (-), fut le messager de cette paix ; c'était un grand ivrogne. Et comme nous étions là, vint un Maure 
avec un petit enfant, son fds, et il monta à bord de l'un de nos navires, disant qu'il voulait s'en aller 
avec nous, parce qu'il était d'un pays tout voisin de la 5Iecque, et n'était venu à Mozambique qu'en qualité 
de pilote de ce pays. Et comme le temps ne nous favorisait point, nous fûmes même contraints d'entrer 
dans le port de Mozambique, alin d'y faire l'eau qui nous était nécessaire; il la fallait aller chercher sur 
un autre point, en terre ferme; c'est l'eau que boivent ceux de l'île, il n'y a là que de l'eau salée. 

Un jeudi nous entrâmes dans ce port, et lorsque la nuit vint nous mîmes dehors les embarcations. A 
minuit, le capitan-mor, Nicolas Coelho et quelques-uns d'entre nous qui nous étions réunis, nous allâmes 
voir où était l'aiguadeetnous emmenâmes avec nous le pilote maure, qui pensait bien autrement à fuir, 
s'il l'eût pu, qu'à nous indiquer où était l'eau. Il s'embrouilla de telle sorte que jamais il ne sut nous 
montrer l'aiguade ou ne le voulut faire; nous demeurâmes jusqu'au malin dans ces perquisitions. Alors 
nous retournâmes aux navires, et vers le soir nous nous rendîmes de nouveau en ce lieu avec le même 
pilote, et comme nous étions près de l'aiguade, on voyait aller et venir vingt de ces gens-là ; ils allaient 
en escarmouche, la zagaie à la main, pour nous défendre l'approche de l'eau; alors le commandant 
ordonna de tirer trois bombardes, alin qu'ils nous laissassent le loisir de sauter sur la rive, et lorsque 
nous fûmes débarqués, ils s'enfoncèrent dans le bois; nous prîmes alors autant d'eau que cela était 
nécessaire, et lorsqu'on put l'embarquer le soleil allait se coucher; nous nous aperçûmes qu'un noir du 
pilote Jean de Coimbre s'était échappé. 



(') Paitoul, M effet, on voit dans celle partie de l'Afrique des pl.iulalions de cocolier: 
(') Soiiza se tail, dans son Glossaire, sur la signification do ce mot. 



EMBUCHES DES MUSULMANS. 237 

Le samedi 24 du mois de mars, veille de la Notre-Dame, dans la malinéc, il nous vint nn Maine 
directement des navires, disant que si nous voulions de l'eau nous pouvions en aller cliercher; il donnait 
en même temps à entendre que nous trouverions là des gens qui nous feraient retourner sur nos pas. 
Et, voyant cela, le capitan-mor décida que nous irions sur ce point pour lui faire voir le mal que nous 
leur pouvions faire si nous le voulions. Or donc, à l'instant, nous nous rendîmes à l'aidée , montés dans 
les chaloupes armées à la poupe. Les Maures avaient établi en cet endroit des palissades très-solides 
avec de fortes planches fixées de telle manière que ceux qui se trouvaient abrités ainsi ne pouvaient être 
vus par nous; et ils allaient le long de la plage portant leurs petits pavois, armés de leurs zagaies, de 
leurs coutelas, de leurs arcs, de leurs frondes, avec lesquelles ils nous lançaient des pierres ; mais nous, 
avec nos bombardes, nous leurs tenions telle compagnie qu'il leur fallut abandonner la plage et se 
réfugier derrière la palissade dressée par eux : il leur en advint plus de dommage que de profit; nous 
restâmes ainsi environ trois heures, et nous vîmes là deux hommes morts, un que nous avions tué sur 
la plage, et l'autre au dedans de l'estacade. Et lorsque nous nous sentîmes ennuyés de tout cela, nous 
revînmes pour dîner à bord, et à l'instant ils commencèrent à fuir et à charger leur bagage dans les 
alniadias pour le transporter à un village situé de l'autre cûté. Pour nous, après dîner nous allâmes 
dans les embarcations pour voir si nous pouvions prendre quelques-uns d'entre eux, afin d'obtenir par 
ce moyen les deux chrétiens indiens qu'ils tenaient en captivité , ainsi que le noir fugitif. En conséquence, 
nous poursuivîmes une almadia du cliérif ayant à bord des bagages, et une autre qui portait quatre nègres, 
dont s'empara Paul da Gama. Pour celle qui portait des marchandises, lorsqu'elle eut atteint la terre 
tous ceux qui la montaient s'enfuirent, laissant l'enibarcation à la côte; il en fut de même d'une autre 
que nous rencontrâmes le long de la mer; quant aux noirs qui étaient là, on les emmena à bord. Et dans 
les almadias nous trouvâmes beaucoup d'étotïes fines de coton, des nattes de palmes et un bocal eu 
verre plein de beurre, des fioles de gros verre pleines de liquide, les livres de leur loi, et un coffre 
rempli de chausses de coton, sans compter nombre de grands cabas pleins de mil. Et toutes les choses 
prises en cet endroit, le capitan-nmr les donna aux matelots qui s'étaient trouvés là avec lui, sauf les 
livres, qui furent mis de cùté par lui pour les montrer au roi. Le dimanche suivant, nous allâmes faire 
il(! l'eau, et le lundi nous nous présentâmes devant la bourgade avec les bateaux armés ; et les Maures 
nous parlaient abrités par les maisons, n'osant pas toutefois venir sur la plage depuis que nous avions 
lâché sur eux les bombardes. On revint ensuite à bord, et le mercredi nous partîmes de devant le 
bourg et nous allâmes mouiller près des îlots de Saint-Georges. On resta là encore trois jours, atleu- 
danl que Dieu nous doiuiàt un temps favorable ; et le vendredi 2',) du mois on put quitter les îlots ; mais 
connue le vent était faible, quand vint le samedi au matin, c'est-à-dire le 30 du mois, nous n'en étions 
qu'à 28 lieues. 

Durant ledit jour, dans la matinée, nous avançâmes d'autant le long de la terre des Maures, où nous 
avions été obligés de retourner, en raison de la force des courants. 

Le dimanche l''' du mois d'avril, nous gagnâmes certaines îles qui sont bien voisines de la mer, et à 
la première d'entre elles on imposa le nom d'i7/i« do Açoutado ('), parce que le samedi soir le pilote 
noir que nous enuuenions avec nous ayant menti au commandant et lui ayant dit que ces îles faisaient 
partie de la terre ferme, ce mensonge lui valut les étrivières. Les navires de ce pays naviguent entre la 
terre et ces îles, et marchent par quatre brasses de fond; nous, nous allâmes au large. Ces îles sont 
nombreuses et fort agglomérées, de telle sorte même que nous ne pouvions discerner leur extrémité 
et les reconnaître les unes des autres; elles sont peuplées. Le lundi, nous eûmes connaissance d'autres 
îles à 5 lieues en mer. 

Le mercredi 4 avril, nous fîmes de la voile, on marcha au nord-ouest, et avant midi nous eûmes en 
.vue une grande terre et deux îles qui en étaient fort rapprochées; la terre est environnée de bas-fonds 
nnudireux, et lorsque nous en fûfues près et que les pilotes l'eurent reconnue, ils nous dirent que l'île 
des chrétiens gisait derrière nous, à 3 lieues. Et alors, durant tout le jour, on travailla poiu' faire en 
sorte de la rencontrer; mais le vent du poneut était si fort ipi'on ne la put atleimlre; les capitaines 



(') LiUi'r,ilomcnt, l'ilc de Celui qiM a reçu les é'iiiviéres. 



238 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

résolurent alors en conseil d'aborder une cité qui se trouvait à quatre journées de nous, et que l'on 
appelle Mombaça ('). 

Cette île était l'une de'celles que nous cherchions; les pilotes que nous emmenions disaient qu'elle 
était peuplée de chrétiens; et parce qu'il soufflait bon vent, nous arrivâmes à la cote comme il se faisait 
déjà tard. A la tombée de la nuit, nous aperçûmes une île très-grande, qui nous restait au nord. Les 
Maures que nous avions à bord nous disaient qu'il y avait là une bourgade peuplée de chrétiens, 
et une autre peuplée de Maures. La nuit suivante, nous prîmes le large, et lorsque ce fut sur le matin 
nous ne vîmes plus la terre. Nous fîmes route au nord-ouest, et vers le soir la terre nous apparut de 
nouveau. 

Et la nuit suivante, notre route fut au nord quart nord-ouest; à l'aube on marcha nord-nord-ouest, 
et en allant deux heures ainsi avec un vent favorable , avant le matin , le navire le Saiiit-Raiàaèl s'en 
fut donner sur des bas-fonds qui se trouvent à 2 lieues de la terre ferme, et, se voyant à sec, quel- 
qu'un du bord cria, demandant aide à ceux qui le suivaient; ceux-ci, entendant la clameur, tirèrent un 
coup de bomharde et mirent leurs chaloupes à la mer. Comme la mer était basse, le bâtiment demeura 
complélemenl à sec; aidé par les chaloupes, il put jeter plusieurs ancres, et quand vint la marée du 
jour, qui se trouva être une marée haute, le navire demeura à flot, ce qui nous mit tous en joie. 

Et en droiture sur la terre ferme, en face de ces bas-fonds, s'étend une chaîne de montagnes élevée, 
de bel aspect; on lui imposa le nom de Saint-Raphaël; les bas-fonds furent également désignés ainsi. 

Et pendant que le navire était à sec, arrivèrent deux almadias, vers lui et vers nous; ils nous appor- 
tèrent force oranges excellentes, meilleures que celles qu'on se procure en Portugal. Deux Maures 
demeurèrent dans le navire; ils nous accompagnèrent le jour suivant aune cité que l'on appelle Mombaça. 

Le samedi dans la matinée, le 7 de ce mois, veille des Rameaux, nous longeâmes la côte et nous vîmes 
certaines îles qui se trouvaient à lu lieues de la terre ferme en mer; elles pouvaient bien avoir G lieues 
de longueur. Là croissent des arbres fournissant des mâts nombreux, qui sei;ventà emmàter les navires 
du pays ; elles sont peuplées de Jlaures; et, au soleil couchant, nous allâmes mouiller devant ladite cité 
de Mombaça ; mais nous ne pénétrâmes pas dans le port, et comme nous arrivions, vint à nous une zavra 
(sorte de petite frégate), chargée de Maures, et devant la cité se trouvaient de nombreux navires tous 
pavoises de leurs pavillons; et nous, pour leur faire compagnie, nous fîmes comme eux, et peut-être 
plus, à bord de nos navires; l'équipage seul nous manquait; il était affaibli, et le peu que nous en avions 
était bien malade. Et nous mouillâmes là arec beaucoup de plaisir; il nous semblait que le jour suivant 
nous irions entendre la messe à terre avec les chrétiens qu'on nous avait dit se trouver là vivant 
séparés des Maures et ayant leur alcaïde. 

Les pilotes qui venaient avec nous nous répétaient qu'en celte île de Mombaça, chacun, Maures et 
chrétiens, avait son seigneur, et que tout aussitôt notre arrivée, ils nous feraient grands honneurs et 
nous conduiraient à leurs habitations; mais ceci était dit bien plus selon le désir qu'ils en avaient que 
selon la manière dont les choses devaient se passer en réalité. 

La nuit suivante, à minuit, vinrent sur une zavra environ cent hommes armés de coutelas et de 
petits boucliers, et lorsqu'ils furent arrivés où se trouvait le commandant, ils prétendirent entrer avec 
leurs armes : il ne le permit pas ; on n'en reçut que quatre ou cinq des plus honorables, et ils demeu- 
rèrent environ deux heures avec nous, puis ils s'en furent; et selon ce qu'il nous sembla pouvoir au- 
gurer de cette visite, ils venaient afin de s'assurer s'ils ne pourraient pas se rendre maîtres de 
quelqu'un de nos navires. 

El le dimanche des Rameaux, le roi de Mombaça envoya au capitan-mor un mouton et nombre d'oranges, 
de limes douces et de cannes à sucre; en même temps il lui fit remettre un anneau comme caution, 
faisant dire, en outre, que s'il voulait entrer, il lui donnerait tout ce qui lui serait nécessaire; et deux 
hommes très-blancs de peau vinrent, qui disaient être chrétiens ; et, le présent y aidant, il nous sem- 

(') Mombas, Mombaza, ou mieux Mombaça, était jadis une cité importante, ses ruines l'attestent; cependant, avant le< 
conquêtes du Portugal, elle n'offrait pas le mouvement qu'elle acquit au commencement du seizième siècle. Elle tenait sous 
sa diîpendance l'ile de F'emba, qui gît par les 5 degrés de latitude australe. L'iman de Masate s'en est emparé, et la ville 
est divisée en deux qu.-irlicrs, l'un liabilé par les Arabes, l'autre par les Sauwaulis 



MOMBAÇA. — TRAHISON DES HABITANTS. -2oO 

blait qu'il en était ainsi. Kl le capitaii-mor envoya au roi un rameau de corail et lui fit dire que le joiu- 
suivant il effectuerait son entrée; et en ce même jour demeurèrent dans la capitane quatre Maures des 
plus lionorables, et le capitan-inor expédia au roi de cette cité deux hommes pour confirmer ses paroles 
de paix. Lorsque nos gens furent à terre, il vint grand nombre d'individus avec eux jusqu'à la porte du 
palais, et avant d'arriver jusqu'au roi, ils passèrent par quatre portes gardées par quatre portiers sur- 
veillant chacun son huis et tenant à la main un coutelas; et lorsque les messagers furent jusqu'au roi, 
celui-ci leur fit grand accueil et leur fit montrer toute la ville. Ils se rendirent à la maison de deux 
marchands chrétiens; ceux-ci montrèrent à nos deux hommes un papier, objet d'adoration, sur lequel 
était dessine l'Esprit saint ('); et lorsque on eut tout vu, le roi envoya des échantillons de clous de 
girofle, de poivre, de gingembre et de froment hâtif au capitan-nior, disant que de tout cela noi;s 
pourrions charger nos bâtiments. 

Le mercredi, en levant les ancres pour aller mouiller dans la rade, le navire du capitan-mor ne 
voulut pas virer et allait pesant sur sa poupe. Et alors nous nous mimes de nouveau à jeter les ancres, 
et à bord de nos navires il y avait nombre de Maures avec nous, lesquels, voyant que nous ne marchions 
point, passèrent sur une zavra qui se trouvait déjà à la poupe. Les pilotes venus de Mozambique avec nous 
se jetèrent à l'eau, et ceux de la zavra les recueillirent; et comme il faisait nuit, le capitan-mor soumit 
au supplice des gouttes d'huile ardente deux Maures parmi ceux jpie nous avions avec nous (-), leur 
ordonnant de lui avouer s'il y avait trahison ourdie. Ceux-ci dirent qu'il y avait préméditation, lorsque 
nous serions dans le port, de nous prendre afin de tirer vengeance de ce que nous avionslait à Mozam- 
bique; et comme on se disposait à infliger la même torture à l'autre, en lui attachant les mains, il se 
jeta à la mer : l'autre s'y lança également durant le quart qui a lieu à l'aube. 

Pendant la nuit suivante, à minuit, deux almadias vinrent chargées d'un grand nondu'e d'individus; 
ceux-ci se jetèrent à la nage et les embarcations gagnèrent le large; plusieurs de ces hommes se diri- 
gèrent vers le Bcrr'w, et d'autres nagèrent vers le Raphaël; ceux qui se dirigeaient vers le Deirio 
commencèrent à toucher le câble. Les hommes de garde crurent d'abord que c'étaient des thons ; mais 
lorsqu'ils eurent reconnu la vérité, ils avertirent par leurs cris les équipages de nos navires; les autres 
étaient déjà pendus aux chaînes des manœuvres de Iraquets du Raphaël; mais comme ils comprirent 
qu'on les avait reconnus ils se turent, descendirent et se mirent en fuite. Ces chiens ourdirent telles 
méchancetés et bien d'autres encore; mais notre Seigneur ne voulut pas qu'elles fussent couronnées de 
succès, parce qu'ils ne croyaient pas en lui. 

Cette ville est grande et est bâtie sur un monticule que vient battre la mer. Dans son port entrent chaque 
jour nombre de navires, et à l'entrée il y a un pilier. Un fortin bas s'élève dans la mer, près de la 
ville ; et ceux qui étaient allés à terre nous dirent qu'ils avaient vu marcher dans les rues nombre de 
|irisoniiiers portant des fers, et selon ce ([u'il nous sembla ce devaient être des chrétiens, parce que 
les chrétiens en ce pays sont en guerre avec les Maures. 

Les chrétiens qui résident dans cette cité y demeurent en i|iialilé de iiiarcluiiids; mais ils sont lort 
assujettis, parce qu'il ne peuvent faii'e que ce que le roi maure ordonne. 

Dieu voulut, en sa miséricorde, que dès que nous nous trouvâmes mouillés devant la ville, à l'instant 
(uns les malades ipie nous avions recouvrassent la santé, car en efl'et cette région oll're un air excellent. 

Nous ilemeurâmes encore le mercredi et le jeudi, après avoir eu connaissance de la malice et de la 
trahison que ces chiens avaient voulu mettre en œuvre contre nous. Nous parthnes de là dans la 
matinée avec un vent faible, nous vînmes mouiller de Monibaça à environ huit lieues près de la terre, 
et au point du jour nous vîmes deux barques sous le vent de notre navire, en iner, à environ trois lieues ; 
nous arrivâmes à l'instant sur elles afin de nous en emparer, parce que nous désirions avoir des pilotes 
pour nous conduire où nous voulions aller. Et quand vint l'heure de vêpres, nous tombâmes sur l'une 
de ces barques et nous la prîmes; l'antre nous échappa et gagna terre. Et dans celle dont nous nous 
étions emparée, nous trouvâmes dix-sept iiommes, de l'or, de l'argent, du mil en quantité, ainsi que 

(') Les chrélielis (|Uc li-s l'uilug.iij leiicoiilioiciit dans ces païugcs étaient, selon tonte probabilité, des Abyssins, ou |ieul» 
être des habitants de la ville de Travancore. 
(*) On désignait, nu quinzième et au seizième siècle, ce genre de question par le verbe piiignr, du mot pingo, guuUe. 



240 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. . 

des provisions; il y avait aussi une jeune personne, femme d'nn vieux Maure honorable, qui se trouvait 
là é^'alenient; et lorsque nous arrivâmes près d'eux, tous se jetèrent à la mer; nous allions les re- 
cueillant avec les embarcations. 

Ce même jour, au soleil couchant, nous jetâmes l'ancre droit en un lieu que l'on appelle Méluide (') 
et qui est éloigné de Mombaça de 30 lieues. Entre Mélinde et ;\Ionibaça on compte les lieux suivants : 
Dciiapa, Toça et Niigo-Quionele. 

Le jour de Pâques, ces Maures que nous avions faits prisonniers nous dirent que dans ladite ville 
de Mélinde, il y avait quatre navires montés par des chrétiens nés aux Indes, et que s'il nous plaisait 
les conduire en ce lieu, ils nous donneraie«t des pilotes chrétiens avec tout ce qui nous pourrait être 
nécessaire, comme eau, viande, bois et bien d'autres objets. Le capitan-mor, qui désirait infiniment 
avoir des pilotes de ce pays, ayant acquiescé à ces propositions des Maures, nous allâmes mouiller prés 
la bourgade, à demi-lieue de terre; mais les gens de cet endroit n'osèrent jamais venir à nos navires, 
parce qu'ils se trouvaient déjà avisés et savaient que nous avions pris une barque avec les Maures qui 
la montaient. 

Le lundi dans la matinée, le commandant lit mettre à terre le vieux Maure dans un lieu bas, situé 
en face de la bourgade, et là vint une almadia à sa rencontre : ce Maure fut dire au roi ce que voulait 
le commandant, et quelle satisfaction il aurait de faire la paix avec lui. Et dans l'après-dinée, le Maure 
s'en vint sur une zavra dans laquelle le roi de cette bourgade expédiait son cavalier et un chérif; il 
envoyait trois moutons et faisait dire au commandant qu'il se réjouirait que la paix fût entre eux deux et 
que tout allât bien. Que s'il lui achetait quelque chose de son pays, il le lui remettrait de très-bon gré, 
agissant de même à l'égard des pilotes et de quelque antre objet que ce fût. Et le capitan-mor lu: 
manda à l'instant par les messagers que le jour suivant il irait mouiller dans le port; puis il lui envoya, 
par ceux qui venaient de sa part, une grande robe, deux branches de corail, avec trois bassines, un 
chapeau, des grelots et deux pièces de drap rayé. 

Le mardi, sans retard, nous arrivâmes plus prés de la ville, et le roi envoya au commandant six mou- 
tons, beaucoup de clous de girofle, de cumin, de gingembre, de noix muscade et de poivre; il lui fit 
dire que le jeudi, s'il voulait avoir avec lui une entrevue en mer, il se rendrait au rendez-vous dans sa 
zavra tandis que lui viendrait dans sa chaloupe. 

Le mercredi dans l'après-dinée, le roi vint en effet, monté sur une zavra; il s'approcha très-près des 
navires, et le commandant arriva de son côté, dans sa chaloupe, qui avait été fort bien disposée. Et 
lorsqu'il fut parvenu où était le roi, celui-ci se plaça près de lui, et il y eut là beaucoup de paroles entre 
eux, et de bonnes. Elles eurent trait à ce qu'on va lire. Le roi ayant dit au capitan-mor qu'il le priait 
de s'en venir avec lui en son habitation, pour s'y reposer, et que lui il se rendrait en son navire, le capi- 
taine lui répondit qu'il n'avait point reçu permission de son seigneur pour aller à terre, et que s'il débar- 
quait, il donnerait mauvaise opinion de lui à qui l'avait envoyé. Et le roi demanda alors si lui, se ren- 
dant à ses navires, ne devait pas rendre compte de sa conduite à son peuple et penser à ce que l'on 
dirait? Puis il s'enquit du nom que portait notre roi et le fit écrire, disant que si nous revenions dans 
ces parages, il enverrait une ambassade ou bien écrirait (-). 

Et, après avoir dit chacun ce qu'il souhaitait, le commandant fit venir tous les Maures que nous avions 
faits captifs et il les lui donna tous, ce qui le contenta fort, disant qu'il prisait plus cela que si on lui eitt 
donné un bourg. Et le roi allait se réjouissant autour des navires, d'où on lui tirait force bombardes, et 
il lui plaisait fort de les voir tirer, et trois heures environ se passèrent ainsi; et, lorsqu'il s'en fut, il 

(') Mélinde est bàlie sur un rocher qui s'avance romme un promonloire; son commerce était jadis florissant, et l'on 
oflirmc qu'elle a compté jusqu'à 200000 liabilanls. L'ancienne ville, qui dominait une vaste plaine parée des plus be.iux 
jardins, est dans une décadence complète. Alvaro Vcllio se sert du mol villa pour la désigner, ce qui ne fait pas supposer 
l'imporlance qu'eftt présenlée une cité (cidade). 

(') Le cheik, ou, si on le préfère, le roi qui commandait à Mélinde, fut en réalité le seul chef de la côte qui accueillit 
Gania sans arrière-pensée. Les vieux historiens aiment à répéter que ce roi était musulman, mais qu'il avait un cœur de 
chrétien. En effel, dès que les navires ont mouillé dans son port, toutes les difficultés de celte prodigieuse expériilion s'apla- 
nissent comme par enclianlemenl. 11 laisse voir dani sr conduite une sagesse de vue, une droiture d'intention, qui en font 
un homme â part. (Voy. J. de BarroS, Asia. ) 



RELACHE A MÉLINDE. 241 

laissa dans le navire l'un de ses fils avec son chérif. Deux hommes des nôtres allèrent avec lui en ses 
habitations; lui-même avait demandé qu'ils vinssent visiter son palais. Il ajouta, s'adressant au comman- 
dant, que, puisqu'il ne voulait pas se rendre à terre, il reviendrait, lui, le jour suivant, qu'il longeât la 
côte et qu'il allait faire chevaucher ses cavaliers. 

Voici en quel train le roi venait : premièrement, il portait une pelisse de damas, fourrée en satin vert, 
et sur sa tète il avait un turban très-riche. Pour se reposer, il avait deux sièges de bronze, avec leurs 
coussins et un dais de satin cramoisi, lequel dais était rond et porté au bout d'une perche. Un homme 
avancé en âge lui servait de page, et il portait un sabre court à gaine d'argent. Il y avait de nombreux 
anafiles et deux buccines d'ivoire de la hauteur d'un homme, fort bien travaillées : on en jouait par un 
trou pratiqué vers le milieu de l'instrument; les buccines s'accordent avec les anafiles dans les fanfores. 

Le jeudi, le capitan-mor, accompagné de Nicolas Coelho, alla dans les embarcations, avec bombardes 
en poupe, faire une promenade le long de la ville. Il y avait à terre beaucoup de monde, et, parmi tous 
ces gens, deux hommes à cheval escarmouchant, et, selon les signes qu'ils en donnaient, se réjouissant 
fort, et là ils prirent le roi au bas d'un perron de pierre conduisant au palais. Ce fut en palanquin qu'on 
le transporta à l'embarcation, où se trouvait le conmiandant. Là il récidiva sa demande au capitan-mnr, 
pour qu'il vînt à terre, parce que, disait-il, il avait un père qui, étant perclus, se réjouirait de le voir, 
et que, pendant ce temps, lui et ses tils se rendraient à bord de ses bâtiments; mais le commandant 
s'excusa de ne le point faire. 

Nous trouvâmes là quatre navires de chrétiens des Indes. La première fois qu'ils vinrent au navire 
de Paul da Gama, où était le capitan-mor, on leur fit voir un retable où était figurée Notre-Dame avec 
Jésus dans ses bras au pied de la croix et avec les apôtres. Or les Indiens, en voyant ce retable, se 
prosternèrent sur le plancher, et, pendant tout le temps de notre séjour, ils venaient là faire leurs orai- 
sons; ils apportaient clous de girofle, piments et autres objets dont ils faisaient offrande. 

Ces Indiens sont des hommes basanés, couverts de peu d'étotïes, portant une grande barbe avec les 
cheveux fort longs; ils ne mangent pas de viande de bœuf, selon qu'ils nous dirent, et leur langue est 
fort dilïèrente de celle des Maures : quelques-uns d'entre eux savent un peu d'arabe, en raison de la 
perpétuelle communication qu'ils ont avec ce peuple. 

Le jour où le capitan-mor fut dans les chaloupes visiter la ville, on tira des navires chrétiens force 
bombardes, et, quand on le voyait passer, ils allaient tous criant pleins d'allégresse : Christ! Christ! 
Et, à celte occasion, ils demandèrent au roi licence de nous lestoyer la nuit; et en effet, la nuit arrivée, 
ils nous tirent grande fête et tirèrent force bombardes en lançant des fusées et en poussant de grands 
cris. 

Et de plus, ces Indiens dirent au capitan-mor de ne pas aller à terre, de ne point se fier aux fan- 
fares, parce qu'elles ne venaient ni du cœur ni de la bonne volonté. 

Le dimanche suivant, le :28 avril, la zavra du roi nous accosta, amenant à notre bord son favori, 
parce que deux jours s'étaient écoulés sans que l'on vînt à nos navires ; le capitan-mor mit la main sur 
ce personnage et lit dire au roi qu'il eût à lui envoyer les pilotes qu'il lui avait promis ; et aussitôt le 
message reçu, le roi lui expédia à l'instant un pilote chrétien ('). Lors le commandant laissa aller ce 
genlilhounne qu'il avait retenu à bord , et nous nous réjouîmes fort d'avoir le pilote chrétien "envoyé 
par le roi. 

Là nous apprîmes comment cette île, qu'on nous avait dit, à iMozambique, être peuplée entièrement 
de chrétiens, est une Ile où demeure ce mènie souverain de i\lozambi(|ue, et dont la moitié ap|iarlient 
aux Maures, tandis que l'autre est aux chrétiens. En ce lieu, il y a beaucoup de semence de perles; on 
l'appelle Qnijlnee (Quiloa) (-), et les pilotes maures désiraient nous y conduire, et nous aussi nous le 
souhaitions, croyant qu'il en était comme ils le disaient. 

(•) Ce pilote se iiuinuiail ilaleinu Cumi uu Caiiuiu, parce que les Poiliigais joignirent son nuni de lasle ;i .son propre 
nom; il rendit les plus grands services à l'expédition. (Voy. .1. de Barros, Asia.) Malenio élail né dans le Guzarale ; il avait 
des connaissances nautiques positives, et ne montra aucune surprise à la vue des curies et des instruments de uialli(!niatiques 
dont se servaient les eliréliens. 

(») Quiloa est une pelilc ville située à l'embouclmre du Coavo; son coniuierce est imn di'ilm; le roi nègre qui y com- 
iiiande, sniis la lulelle d'un visir maure, est, à ce ipie l'on croit, vassal du soiiviT.iin i\f Z.iii/ijiar. 

31 



24-2 VOYAGEURS MODERiNES. — VASCO DA GAMA. 

La ville île Mélinde est située dans une baie et bâtie le long de la plage; elle a de la ressemblance 
avec Alcoucliete; les maisons sont hautes et bien blanchies; elles sont percées de nombreuses fenêtres. 
Le long de la ville, du côté qui regarde l'intérieur, il y a une plantation immense de palmiers joignant 
le? habitations. Sur toutes les terres d'alentour sont des cultures de mil et d'autres légumes. 
















Cyrlo il'.Afriqiie, fiajniciii de la Mappemonde de Juan de la Cosa [*J. 

Nous fûmes là neuf jours, et durant ces neuf jours, on faisait sans cesse à terre réjouissances et es- 
carmouches à pied et à cheval; il y avait beaucoup de fanfares. 

Le mardi 24 du mois indiqué plus haut, nous partîmes de là avec le pilote que le roi nous avait donné 
[lour une cité que l'on a}ipelle Calicut, et dont ledit roi avait connaissance; nous allâmes la chercher 
dans la direction de l'est. Et, vers ces parages, la cote va nord-sud. La terre s'ouvrant aux eaux forme 
une très-grande anse, une sorte de détroit, et dans celte anse, selon les renseignements qu'on nous 
donnait, il y a nombre de cités de chrétiens et de Maures, et une ville que l'on appelle Cambaya; puis 



(') Coniine sptVuneu des conuaissaiices aciiuises par les deux expédilions de Gaina, on a doiKié ici la carie dresse'e en 
1500 par l'habile géograplie qui avait jadis accompagné Cliristoplie Colomb. Ji:aii de la Cosa habitail le porl de Sanlona 
lorsqu'il fui choisi pour faire parlic de la mémorable expédilion de li92. Apre? avoir continué ses explorations marilinies 
avec des succès divers, il accompagna Hojeda dans son expédilion téméraire vers la plage ois s'est élevée Carlliagène. Allaqué 
par les indigènes, il périt à Tarbasco vers la On de novembre 1509, en se défendant vaillamment. Ce fut le corps criblé de 
niillieis de llùchcs empoisonnées qu'on le trouva suspendu à un arbre auquel les Indiens l'avaient allaclié. Rappelons au 
lecteur que la carie dont nous reproduisons ici un fragment élait jadis en la possession de M. Wakkenaër ; elle a élo figurée 
dans le splendllo ouvrage de M. le vicomte do San'areni. 



ARRIVÉE A CALICUT. — DÉSAPPOINTEMENT DES MARCHANDS ARABES. 243 

six cents iles connues : c'est là qu'est la mer Rouge et le temple de la Mecque. Et le dimanche suivant 
nous vîmes l'étoile du Nord, que depuis longtemps nous avions cessé d'apercevoir; et un vendredi, qui 
se trouva être le 17 de mai, nous eûmes connaissance d'une terre haute; il y avait vingt-trois jours que 
nous n'avions aperçu la côte. Durant ce temps, nous avions toujours marché le vent en poupe, et le 
moins que nous avions pu faire en cette traversée, c'était COO lieues, et il y avait de nous à la terre, 
lorsque nous la vîmes, environ 8 lieues. Là on jeta la sonde et l'on trouva 40 brasses de profondeur. 
Cette nuit, nous fîmes route au sud-sud-ouest, pour nous éloigner de la terre, et le jour suivant nous 
nous remimes en quête de la côte, mais nous ne pûmes en approcher suffisamment pour que le pilote 
dit en avoir parfaite connaissance , et cela en raison des averses et des orages qui avaient lieu dans ces 
parages, le long du littoral où nous naviguions. Et le dimanche nous longeâmes certaines montagnes 
les plus hautes que les hommes aient vues jamais ('), et qui dominent la cité de Calicut, et nous nous en 
approchâmes de telle sorte que le pilote les reconnut et nous dit que c était le pays où nous désirions 
arriver. Et ce même jour, vers le soir, nous allâmes mouiller à "2 lieues au-dessous de cette cité de 
Calicut; cela n'arriva néanmoins que parce qu'une bourgade nommée Capoua (Capocate), située en ces 
parages, fut prise par le pilote pour Calicut lui-même ; et, au-dessous de cette bourgade, il y en a une 
autre que l'on appelle Pandarany. Nous mouillâmes le long de la côte, à environ demi-lieue du rivage, 
et lorsque nous fûmes établis là, quatre embarcations parties de la terre vinrent nous trouver : ils vou- 
laient savoir quelles gens nous étions; ils nous annoncèrent et montrèrent Calicut. Et, le jour suivant, 
les mêmes barques revinrent le long de nos navires; alors le capitan-mor envoya l'un de nos déportés à 
Calicut, et ceux ilont il était accompagné le menèrent où se trouvaient deux Maures de Tunis qui savaient 
parler le castillan et le génois, et la première bienvenue qu'ils lui donnèrent fut littéralement celle-ci : 
« Au diablt qui te tient, qui t'a amené ici? » Et ils lui demandèrent ce que nous venions chercher de si loin, 
et il leur répondit que nous venions chercher des chrétiens et des épiées. Ils lui dirent : Pourquoi donc 
n'envoient ici ni le roi de CastiUe, ni le roi de France, ni la seigneurie de Venise? Et il repartit que le 
roi de Portugal ne voudrait point permettre que ces souverains envoyassent en ces parages; ils répli- 
quèrent que bien il faisait. Alors ils lui donnèrent l'hospitalité et lui servirent à manger du miel et du 
pain de froment; et lorsqu'il eut mangé, il revint aux navires. Or il nous arriva avec lui un de ces 
Maures qui, lorsqu'il fut à bord, commença à dire ces paroles : « Bonne chance! bonne chance!.. Beau- 
coup de rubis... beaucoup d'émeraudes... Vous devez rendre bien des grâces à Dieu de vous avoir con- 
duits vers une terre où il y a tant de richesses (-) ! « Et ceci était pour nous telle cause d'étonnenient, que 
nous l'entendions parler et ne le croyions pas, ne pouvant nous persuader qu'il y eût si loin du Portugal 
un homme capable de nous entendre en notre langage. 

luette ville de Calicut est peuplée de chrétiens au teint basané ('); il y en a parmi eux qui portent une 
grande barbe et les cheveux de la têle en leur longueur; d'autres vont les cheveux coupés court, d'autres 
encore-la tête rasée, gardant au sommet du crâne un toupet indiquant leur qualité de chrétiens, et con- 
servant aussi des moustaches. Leurs oreilles sont percées et ils y portent beaucoup d'or. Ils vont nus de 
la ceinture en haut, et par le bas ils portent certaines étotîes de coton fort déliées; ceux, du reste, qui 
vont ainsi vêtus sont les plus honorables, les autres s'arrangeant comme ils peuvent. Les femmes de ce 

C) Il y a ici quelque exagéianon lians l'expression d'Aivaro Vclho ; la plus liauU' sommili' de la cli.iîno des Gilles ne 
dépasse point 1 500 loiscs, et le pic Siibramanij, dans le Malabar, n'en a que 879. 

(•) Ce Maure encourageant et qui fut si utile aux Portugais s'appelait Ilontaïbo, selon Casianlieda, et Monçiùiie, selon 
Barros. Luiz de Camoëns i^crit Mnzaïde. Monçaïde accompagna Vasco de Gama on Europe et se fiva on Portugal, où il 
mourut chr(!lien. 

C) La vague tradition qui peuplait l'Inde de clirc^licns est toujours présente, on le voit, à la pensée d'Aivaro Vellio, et elle 
ne l'abandonne pas un moment. Il y. avait en elTet des cbrétiens à peu de dislance de Calicut, dans le royaume de Cocliin cl 
dans celui do Travanenre . On les connaît aux Indes sous les noms de Sn—^arini cl de Syriens. Selon une antique tradi- 
tion, ils ont reçu le chrislianisine de l'apùlre saint Thomas, qui souffrit le marlyre dans la ville de Mélinpour, appelée éga- 
lement Snint-Thomé. (Voy. à ce sujet Coqiiibert de Monbret, l. IV des Mémoire!: fie la Smiélé de geoijrnphie.) — Pour 
les renseignements tliéologiques relatifs à relie secte, on aura les plus amples renseignements dans l'ouvrage d'Ant. de 
(;uuvoa, iiililulé : Jurnndu do arcebispo de Goa'U. Freij Pranrisro Mei.ro de .VeiiPies... ijuiindo foi as nerraa do 
JUnlmnr, etc.; Coimbra, 1606, in-fol. Ce livre a ét(' traduit sous le lilre A'flisloire orieiilrile des grands pro'jrés de l'Eglise 
Ctttluiliifue en la rédiirlinn des anciens (7irev/i>HS. <li(x de Sainl-Tlinnias : Anvers, 1609, in-K. 



244 



VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 



pays, en général, sont laides et de petite taille; elles portent sur la poitrine force joyaux d'or; aux 
isras quantité de bracelets , et leurs doigts de pieds sont ornes d'anneaux dans lesquels se trouvent 
enchâssées de riches pierres. Tout ce peuple est de bonne condition, et, selon ce que l'on peut supposer, 
ils sont engageants; mais, de prime abord, ils paraissent, ignorants et sont fort avides. 

Au temps où nous arrivâmes devant cette ville de Calicnt, le roi en était à une quinzaine de lieues, et 
le capitan-mor envoya vers lui deux hommes, par lesquels il lui fit dire que l'ambassadeur du roi de 








/> 



-1 

7^ 



Calicut au seizième siècle. — D'après une ancienne gravure. 

Portugal était là , apportant des lettres de son souverain , et qu'il les lui irait remettre au lieu où il se 
trouvait alors; et, quand ce roi eut reçu ledit message du commandant, il fit la courtoisie aux deux hommes 
qui le lui avaient présenté, de leur faire donner de fort belles étoffes. Et il leur fit dire qu'ils étaient les 
bienvenus, qu'il allait se rendre à Calicut; comme de fait, il partit à l'instant avec une suite nombreuse; 
et, par nos deux hommes, il nous envoya un pilote, afin de nous diriger sur un lieu que l'on appelle Pan- 
ilarany, au-dessus du lieu où nous avions mouillé pour la première fois, parce qu'alors nous étions devant 
la cité de Calicut. On nous dit qu'il y avait là un bon port, et que nous devions nous y amarrer : où nous 
nous trouvions, le mouillage était mauvais et sur fond de roche (par le fait, il en était ainsi); on ajoutait 
que l'usage était que les navires abordant la côte s'en vinssent mouiller en ce lieu pour être en sûreté. 
Et ce message dn roi étant parvenu au commandant, comme d'ailleurs nous n'étions pas bien, il nous fut 
ordonné de mettre à la voile, et l'on alla mouiller en ce port, et nous ne fûmes pas néanmoins si avant 
dans l'intérieur que le pilote du roi l'eût voulu. Et, après nous être assis sur nos ancres dans ce port, 
vint un message de la part dn roi au capitan-mor, annonçant comment il était déjà parvenu en la cité. Il 
lui avait mandé un homme qu'on appelle le baile et qui remplit l'office d'alcaïde ('); il marche toujours suivi 
de 200 hommes armés d'épées et de tai'ges; il vint à cette bourgade de Pandarany pour dire au com- 

(') Nous conservons ici ce titre arabe au messager du roi de Calicut; c'est le personnage qui, dans les relations de Cas- 
lanlieda et de Barros, porte le titre de catoual. Le caloual ou cnlwal était une sorte d'intendant civil de la maison du 
radjah, et avait dans ses allribulions la police de la cité. Selon BlulcaiT, bal signifie gardien. Balio, si l'on s'en rappoiic à 
.1. à<' .Souza, vient de l'arabe iialîo (seigneur, prince, noble). On appelle baïle, dans le département des Basses-.\lpes el la 
liaute Provence, le rlicf des bergers. 



LE CORTEGE DE GAMA. — VISITE A LA PAGODE. 245 

marulanl où était le roi, avec nombre de personnages lionorables; mais lorsque ce message nous parvint 
il était tard, et le capitan-mor ne voulut pas aller là où on lui disait ('). Et un lundi, le 28 du mois de 
mai, il s'en fut parler au roi et se fit accompagner de treize hommes, parmi lesquelsje me trouvais. Et 
nous allions tous en belle tenue , nos barques armées de bombardes, avec fanfares de trompettes et toutes 
les bannières déployées. Et lorsque le capitan-mor fut à terre, il y trouva cet alcaïde avec quantité de 
gens armés et d'autres qui ne l'étaient point. On nousreçut avec joie et empressement, comme gens que 
l'on était bien aise de voir; et depuis, en bien peu de temps, ils devinrent chagrins, portant leurs armes 
nues à la main. Là, on amena au capitan-mor certaines litières portées à dos d'hommes, dans lesquelles 
les gens honorables ont coutume en ce pays d'aller. Si quelques marchands en veulent faire usage, ils 
payent pour cela au roi quelque chose. Le capitan-mor s'y plaça, et six hommes le portèrent en se 
relayant; nous partîmes avec tous ces gens derrière nous, prenant le chemin de Calicut(-), et nous 
allâmes de là à un autre endroit, que l'on appelle Capmi. Là, ils déposèrent le capitan-mor dans l'ha- 
bilation d'un homme honorable et firent à manger pour nous; ce repas consistait en riz cuit avec beau- 
coup de beurre , et en excellent poisson apprête. Le capitan-mor ne voulut pas manger, et, pendant que 
nous dînions, il s'embarqua sur un fleuve qui coule tout auprès, et qui se dirige entre la mer et la terre 
ferme le long de la côte. Les barques dans lesquelles nous montâmes n'allaient pas à plus de deux, mais 
on les avait liées, afin que nous fussions tous réunis; il y avait en outre nombre d'embarcations dans 
lesquelles venait cpiantité de monde. De celui qui allait à terre, je ne dis rien, parce qu'il était infini; 
tous ces gens-là s'étaient mis en route pour nous voir. Et nous naviguâmes sur ce fleuve environ deux 
lieues, observant nombre de gros navires de haut bord, qui se trouvaient à sec sur la plage, parce qu'il 
n'y a point là de port. Et, lorsque nous eûmes débai'qué , le capitan-mor retourna à sa litière, et nous 
suivîmes notre chemin avec le peuple, qui formait telle foule pour nous voir qu'on ne pourrait en 
dire le nombre; les femmes mêmes, sortant de leurs habitations avec leurs enfants dans les bras, s'en 
venaient à notre suite. Là, ils nous conduisirent à une grande église où se trouvait ce qu'on va voir. 

Premièrement, le corps de cette église est de la grandeur d'un monastère; construite de pierre de 
(aille bien travaillée, couverte en carreaux; et, à la porte principale, on voyait un pilastre de bronze de 
la hauteur d'un màt de navire, et au sommet se trouve un oiseau, qui semble être un coq; puis on voyait 
un autre pilier, de la hauteur d'un homme et fort gros; et dans le milieu du vaisseau de l'église, il y a 
une flèche de la même matière. On remarquait également une porte de dimension suffisante pour laisser 
passer un homme, et un escalier en pierre par lequel on montait à cet huis, et cette porte était de bronze("); 

(') « Si nous nous en rapportons à Fcrnand Lopcz de Castanlicda, Gama eut à résister aux loucnanles romonlranees de 
son fri^re. Celui-ci, en cfTet, dont on devine la tendresse infinie et le généreux caractère à travers les digressions des histo- 
riens, renouvela ses elTorts pour faire comprendre au lianti capitaine ce qu'il risquait en celle occasion ; il essaya de lui 
persuader que, bien qu'on débarquât au sein d'une population chrétienne (les cbefs-cux-nièmes ne gardaient pas de doutes 
à ce sujet), il y avait beaucoup de Maures dans la ville, que ces musulmans étaient des ennemis implacables, et qu'il fallait 
craindre de voir se renouveler les scènes de trahison qui avaient eu lieu à Mozand)iquc ainsi qu'à Mombaça. » ( Voy. le Pon- 
TiT.Ai., par M. Ferdinand Denis, dans la collection l'Univers.) — On a reproduit dans sa forme à la fois naïve et énergique 
le discours que la tradition prête en celte circonstance à Gama. 

(') Kalicoulh ou KuUicout. Selon J. de Souza, ce mot a une origine persane; il signilie Us plantes chaudes, en raison 
de la quantité d'épices que l'on venait charger dans le port de celte ville. M. de Ilumholdt dit que cette capitale s'appelait A'«//- 
kliodoii en sanscrit. Cela pourrait faire supposer qu'elle avait une origine fort ancienne. L'un de nos vieux voyageurs, Souehu 
di' Renneforl, en donne une description fort détaillée et nous la fait voir telle qu'elle était au dix-huitiénie siècle. Un de nos 
meilleurs observateurs modernes, qui la visita dernièrement, la décrit en ces termes : «Calicut,ditM. Fontanier, est une ville 
fort considérable, dont la population n'est cependant pas en rapport avec l'étendue qu'elle occupe, parce que les maisons 
sont à une assez grande distance les unes des autres. Sur le rivage s'élèvent quelques pavillons habités par des Européens; 
puis il y n, à peu de dislance de l'église catholique, une espèce de quartier franc. Là aussi est construit un assez beau réser- 
voir. Le bazar est animé, mais les boutiques ne sont guère mieux fournies ni mieux entretenues que celles de Catiiianore. 
Celle ville fait cependant un commerce spécial, celui des bois de conslruction, que l'on coupe dans les montagnes, puis que 
l'on transporte par eau près de Calicul. « (Voijaije dans l'Inde, deuxième partie, p. 105.) 

(') Il ne faut pas oublier que notre vieux voyageur portugais, en donnant pour la première fois la description d'un de ces 
temples que nous avons désignés sous le nom de pagodes, est toujours préoccupé de l'idée qu'il entre dans une église con- 
sacrée au culle calliolique. On trouve tous les détails arcliilectoniques relatifs aux lenqdes hindous dans l'ouvrage de Ram- 
Raz intitule : Essaij on Itie anliiteeliire uf ttie Ilindus; willi 48 plates, gr. in-4». Ram-Raz, mort réfemmer)t, était un juge 
liindou de Gangalore. 



9^6 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

en dedans était une petite image qu'ils nous disaient être Notre-Dame (') ; et le long de la porte principale 
de l'église, le Ion" du mur, il y avait sept petites cloches. Là le capitan-mor fit ses oraisons, et quant 
à nous autres, nous finies comme lui, mais nous n'entrâmes point en dedans de celte chapelle, parce que 
leur usa^e est de n'v point entrer, à l'exception de certains hommes qui desservent les églises, et que 




Mahs-M.irjja et son fiis Shakya ( le Bouddha ). — D'après le Panthéon de Moor. 

l'on appelle cafls (-). Ces cafis portent certains cordons jetés par-dessus l'épaule (c'est l'épaule gauche) 
et allant se lier au-dessous du bras droit, comme les clercs à l'évangile portent l'étole ('•). Ces hommes 
nous jetèrent de l'eau bénite; ils nous donnèrent une terre blanche, dont les chrétiens de ce pays ont 
coutume de se marquer le front, la poitrine, le derrière du cou et les avant-bras. Ils firent toutes ces 
cérémonies au capitan-mor, et lui offrirent de cette terre pour s'en mettre; et il la prit, la donnant à 
garder, et faisant comprendre que plus tard il s'en servirait. Et il y avait beaucoup d'autres saints peints 
sur les murailles de l'église, lesquels portaient des diadèmes; et leur peinture était de diverses façons, 
car les dents de quelques-uns de leurs personnages leur sortaient bien un bon pouce de la bouche, et 
chacun d'eux avait quatre ou cinq bras; et au-dessous de cette église, il y avait un étang dallé en pierre 
de taille, comme nous en avions vu, du reste, beaucoup sur notre chemin {*). 

(') L'image de Notre-Dame désignée ainsi par .A.lvaro Vellio était probablement celle de la divinité hindoue Malia-iladja, 
ou la Dame. Elle mourut sept jours après avoir donné la naissance à son fils Shakya; nm$, en considération de ce qu'elle 
avait porté dans son sein le maître (magistei) des dieux, elle nariuit de nouveau dans le Traijastrinska. 

(') Ce mol, probablement estropié de l'arabe cacis, désignait, chez les Syriens, tous les prêtres chrétiens de l'Orient, 
grecs, arméniens ou maronites. 

(') La description du cordon affecté à la caste des bralimes fait voir avec quel soin le vieux voyageur spécifie les moindres 
particularités, parmi tant d'objets nouveaux dont ses yeux sont frappés. Les rites brahmaniques contribuent, on le voit, à 
entretenir chez les compagnons de Gama l'idée si étrange et si erronée qu'ils sont en pays de chrétiens. (Voy., sur ces 
diverses particularités, l'abbé Dubois, Religion des peuples de l'Inde.) — Voy. les figures de brahmes, dans notre 
deuxième volume (Voyageurs du moyen âge). 

(*) Casianheda , si naïvement interprété par Grouchy, laisse entrevoir les doutes religieux qui s'emparèrent des pieux 



RÉCEPTION DE GAAIA PAR LE ZAMORIN. 247 

Et nous quittâmes ce lieu; mais, à l'entrée de la ville, ils nous menèrent à un autre étiitice, où se 
voyaient toutes les choses ici racontées. La foule qui se réunissait pour nous voir s'accrut beaucoup, de 
telle sorte que le chemin ne pouvait plus la contenir; et après que nous eûmes resté dans cette rue un 
bon bout de temps, ils firent entrer le commandant en une maison, et nous avec lui, à cause du peuple 
qui était nombreux. Le roi envoya là un frère du bailc, homme considérable en ce pays; il venait pour 
accompagner le capilan-nior, et amenait avec lui nombre de tambours, d'anafiles et de chalémies('); il 
y avait aussi une ar([uebuse dont on tirait devant nous; et ils conduisirent ainsi le capitan-mor avec tel 
empressement, qu'on n'eCit pas pu en faire davantage en Espagne à la réception d'un roi. Et la foule 
était si nombreuse qu'on ne la pouvait compter ; outre celle dont nous étions environnés, les toits des maisons 
en étaient couverts. Parmi ces gens-J:i, il y avait au moins deux mille hommes d'armes, et plus nous 
nous approchions du palais où se trouvait le roi, plus la foule s'accroissait. Et lorsque nous fûmes arrivés 
au palais, plusieurs hommes d'importance et même des grands seigneurs, outre ceux qu'il y avait déjà, 
vinrent au-devant du capitan-mor. Parvenus devant le palais même, nous franchîmes une porte, et nous 
nous trouvâmes dans une grande cour ; et avant d'arriver à la porte où était le roi, il nous fallut en traverser 
quatre autres, le tout par force, et la foule recevant (à cause de nous) maint horion. Et lorsque nous 
fûmes arrivés devant la dernière porte, où se trouvait le roi, nous vîmes sortir de l'inlérieur un vieillard 
à la taille courte, qui est là comme un èvèque, et par les conseils duquel se dirige le roi en ce qui concerne 
les choses d'église. Il embrassa le capitan-mor à l'entrée de cette porte, et lorsqu'il entra, il y eut des 
gens blessés, et nous ne pénétrâmes qu'à grand'peine. 

Le roi se trouvait dans une petite cour, accoudé sur un sopha dressé de cette façon : ce meuble était 
d'abord recouvert d'un drap de velours vert, et au-dessus se voyait un matelas moelleux, puis sur ce 
matelas il y avait un linceul de coton plus délié que nulle toile de lin ; le tout accompagné de coussins 
de même sorte. Et le roi tenait à la main gauche une coupe d'or très-grande, de la dimension d'un vase, 
contenant iicm\-almude (-) et pouvant avoir deux parmos à son ouverture ; rien qu'à l'aspect, on la jugeait 
fort pesante. Il s'en servait pour rejeter le marc de certaines herbes que les hommes de ce pays mâchent 
à cause de la chaleur, et que l'on appelle atainbor{'). Du côté droit, il y avait une bassine d'or, qu'un 
homme n'eût pu embrasser en joignant ses bras , et qui contenait ces herbes ; puis venaient nombre 
d'aiguières d'argent; le ciel au-dessus était tout doré. Lorsque le capitan-mor entra, il fit sa révérence 
selon la coutume de ce pays, qui consiste à joindre les mains et à les élever vers les cieux, comme font 
les chrétiens d'iuibilude en s'adressantà Dieu; seulement, aussitôt qu'ils les ont levées, ils les ouvrent, 
et serrent les poings vivement; et lui lit signe au commandant, de la main droite, qu'il allât au-dessous 
de l'estrade où il se trouvait. Cependant le capitan-mor ne s'approchait point de lui, parce cpic la coutume 
de ce pays ne veut point qu'un seul homme puisse approcher la personne royale , et avait seulement ce 
privilège un de ses fiivoris qui lui donnait de ces herbes. Lorsque quelque homme lui parle , il place sa 
main devant la bouche et se tient un peu écarté. Tout en faisant signe au commandant, il jeta les yeux 

vujinseurs à la vue dfs slalues et des pcmlures indiennes. « Au dedans de la cliapelle, qui cstoil un peu obscure, il y avoit 
une imaige cacliéc dedans le mur, que nos gens découvrirent de dehors, car on ne les voulut pas laisser entrer dedans, leur 
faisant signe que personne ne pouvoit là entrer, sinon les Cafrcs; lesquels, monslrant l'imaige, nomnioient sainte Marie, 
donnant à entendre! cpie c'esloit son imaige. Alors pensant le capitaine qu'ainsi fut, il se mist à genoux, et les noires avec 
lui, pour faire leur oraison. Jean de Saa, qui douloit que ce fust une église de clirestions, pour avoirvu la laydure des imaigcs 
qui csloieiit peintes aux murailles , en se mettant à gcnous , dit : Si cela est un diable , je n'entends toutefois adorer que le 
vray Dieu. Le capilaini' général, qui bien l'entendit, se retourna vers luy en se riant... » « 

(') Alvaro Velho désigne ici les instruments hindous par des dénominations tout européennes. Selon Doltée de Toulmonl, 
la chalémie, ou, si on l'aime mieux, la chuleiiielle, était dans l'origine un hautbois grossier en manière de chalumeau. 
(Voy. Intrumanls de musique en usage au moyen tige; Paris, 1838, in-18.) — Solvyns a donné de précieux détails sur 
les instruments usités dans les Indes orientales. (Voy. les Hindous, in-fol.) 

(•) L'ulmude est une mesure de capacité portant un nom arabe qui, après avoir servi, au ipiinzième siècle, • mesurer les 
marchandises sèches, ne sert plus aujourd'hui que pour les liquides; il équivalait à celle époque à Yalqueire. Le meio al- 
ijueîre équivaut au double décalitre. (Voy. Jean de Suuza et les Aiiiwes dus sciencias y artes ; IG vol. in-8.) 

(') Il est cerlainemcnt question ici des vases contenant le bélel destiné au radjah. Le manuscrit d'Alvaro Velho emploie le 
mol ulumboT pour désigner le masticatoire odorant si fort usité aux Indes. 11 est évident qu'il y a dans le récit de noire 
marin altération du mut. On appelait le page chargé de présenter le bétel au roi, lombuldur. (Voy., sur la fameuse prépj- 
raliun, Gjrcia da Ûrta, Coloquios dos simples, elc .; Go.i, 1571, in-I".) 



-^48 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

sur nous, et onlonna qui; l'on nous fit asseoir sur un banc de pierre, près de lui, en un lieu où il nous 
pouvait voir; et il nous lit donner de l'eau pour les mains, puis apporter un fruit qui a l'apparence d'un 
melon, sauf que l'extérieur est rugueux; le dedans est fort doux ('); il en fil venir aussi un autre qui 
ressemble à la figue et est fort agréable; et nous avions des gens qui nous les préparaient; et le roi 
était là, regardant comme nous mangions, et il riait de nous, parlant à son familier, qui restait à ses 
côtés pour lui donner à mâcher de ces herbes. Après cela, il examina le capitan-mor, qui était assis en 
face, et lui dit de parler aux hommes qui se trouvaient là présents, que c'étaient gens fort honorables, 
auxquels il pouvait communiquer ce qu'il souhaitait, et qu'ensuite ils le lui transmettraient. Le capitan- 
mor répondit qu'il était ambassadeur du roi de Portugal, chargé par lui d'un message, et qu'il ne le 
remettrait qu'en mains propres. Le roi dit que c'était bien, et le fit conduire à l'instant en une chambre; 
et lorsqu'il y fut entré, ledit roi se leva de l'endroit où il était et s'en fut vers le capitan-mor. Quant à 
nous, nous restâmes où nous étions. Tout ceci se passait à la tombée du jour, et aussitôt que le roi se 
fut levé, im vieillard qui se trouvait dans la cour vint enlever le sopha, et la vaisselle demeura. Lorsque 
le roi se trouva où était le capitan-mor, il se jeta sur un autre sopha, couvert de diverses étoffes brodées 
d'or, et demanda au commandant ce qu'il voulait. Et le commandant lui répéta qu'il était ambassadeur 
du roi de Portugal, seigneur de nombreux pays, plus riche en toutes choses qu'aucun souvei'ain de 
ces contrées; et que depuis soixante ans les rois ses ancêtres expédiaient chaque année des navires 
pour découvrir ce pays, parce qu'ils savaient qu'il y avait là des monarques chrétiens comme eux; que 
tel était le motif pour lequel ils envoyaient à la découverte de ces régions, ne se préoccupant d'ailleurs 
ni de l'or ni de l'argent qu'on y pouvait trouver, parce qu'ils en avaient en telle abondance que celui de 
ces mines ne leur était point nécessaire. Ces capitaines, ajouta-il, naviguaient un an, deux ans même, 
jusqu'à ce que les vivres leur manquassent, et, parce qu'ils n'avaient rien trouvé, retournaient en Poraigal. 
Or, maintenant, un roi qui s'appelait dom Manuel avait fait construire pour lui ces trois navires, et lui en 
avait donné le commandement, lui disant de ne pas revenir en Portugal jusqu'à ce qu'il eût découvert 
ce roi des chrétiens (et qu'en effet, s'il revenait sans le faire, il aurait la tête tranchée); mais que s'il 
trouvait ce souverain, il lui remît deux lettres, lesquelles, comme de fait, il lui remettrait le jour sui- 
vant, et que son roi lui faisait dire par sa bouche qu'il demeurait son frère et son ami. A cela le roi 
répondit qu'il était le bienvenu, et que lui également tenait son souverain pour ami et pour frère, qu'il 
enverrait des ambassadeurs en Portugal par son occasion. Le capitan-mor répliqua qu'il le lui demandait 
comme une faveur, parce qu'il n'oserait pas reparaître devant le roi son seigneur sans amener quelques 
hommes de sa contrée. 

Il se ditenlre eux telles paroles, et bien d'autres encore, dans cette salle; et comme il était déjà bien 
nuit, le roi lui demanda chez qui il voulait aller reposer, chez les chrétiens ou chez les Maures? Et le 
commandant lui répondit ni chez les chrétiens, ni chez les Maures, et qu'il lui fit la grâce de lui assi- 
gner une demeure particulière où il n'y eût personne. Le roi lui repartit qu'il donnerait des ordres en 
conséquence, et sur ces mots le commandant prit congé du monarque et s'en vint nous joindre sous une 
varanda (-) où nous nous étions réfugiés ; là il y avait un grand chandelier de bronze qui nous éclairait, 
et il pouvait être quatre heures de nuit ; alors nous nous mimes tous en route avec le capitan-mor vers 
notre gîte, et une foule innombrable nous suivait, et la pluie était telle que les rues ruisselaient d'eau; 
et le capitan-mor s'en allait porté sur les épaules de six hommes, et nous marchâmes si longtemps en 
la cité, que le commandant s'ennuya d'aller ainsi, et se plaignit à un Maure honorable, facteur du roi, 
tjui le suivait pour le conduire en sou logis. Et le Maure le mena à sa maison en un enclos; il s'y trou-, 
vait une estrade couverte de tuiles , où l'on avait étendu force de tapis, et où il y avait deux flambeau.v 
très-grands, de ceux-là mêmes qu'on avait chez le roi; ils servaient eux-mêmes de support à de grands 
chandeliers de fer alimentés par du beurre ou de l'huile, et il y avait quatre mèches dans chaque chan- 
delier qui répandaient grande lumière ; ces luminaires remplacent chez eux les torches. Et ce Maure lit 

(') Nous ne voyons guère que le jaquier ( Artocarpus liirstila ou Aitocarpus inleyiifolia), qui croit sur la cûlc de Ma- 
labar, auquel puisse convenir ceUe description. C'est un fruit d'une saveur fort prononcée et d'un parfum très-agréable. 

(') On désigne aiusi, dans l'Inde et dans toutes les régions tropicales, un grand balcon recouvert, ou, pour mieux dire, une 
sorte de terrasse abritée. 



PRÉSENTS DE GAMA DÉDAIGNÉS. 249 

riiiioiicr un cheval pour coiuliiire le capitan-nioi' à son logis; mais ledit cheval arriva sans selle, et le 
commandant ne le voulut pas chevauehei-, et nons nous iiiîmcs en route pour notre gîte, où étaient déjà, 
lorsque nous arrivâmes, quekpies-uns des nôtres avec le lit du capitan-mor et le reste du colis qu'il 
portait avec lui et dont il devait faire offrande au roi ; et dès le mercredi, ces objets étaient déjà prêts 
pour èlre envoyés à ce souverain : ils consistaient en douze pièces de drap rayé, douze manteaux à ca- 
puce d'écarlate, six chapeaux et quatre rameaux de corail, accompagnés d'une caisse de bassines con- 
tenant six pièces; une caisse de sucre et quatre barils pleins, deux d'huile et deux de miel. Et comme 
c'est ici l'usage de ne rien porter au roi sans que d'abord le Maure qui remplit l'office de facteur et 
ensuite le baile ne lui en aient rendu compte, le càpitan-mor leur ayant dit devenir, ils commencèrent à 
se moquer d'un tel présent, disant qu'il n'y avait là rien que l'on put offrir au roi ; que le plus pauvre 
marchand venant de la Mecque ou des Indes lui apportait mieux que cela, et que s'il lui voulait être 
agréable il lui fallait envoyer de l'or, parce que ce souverain ne prendrait jamais tels objets. Et le 
capitan-mor, en entendant cela, prit grande mélancolie, disant qu'il n'apportait point d'or, et que de plus 
il n'était point marchand, mais bien ambassadeur, et que ce qu'il se trouvait avoir il le donnait, tout 
cela étant à lui et non à son souverain , et que lorsque le roi de Portugal lui donnerait une nouvelle 
mission, il lui remettrait bien d'autres choses et des pièces bien autrement riches; que si le roi Çamo- 
lin (') ne voulait point des objets en question, il les renverrait aux navires. Et pour eux, ils dirent qu'ils 
ne les voulaient point remettre, ni consentir à ce qu'on les portât à leur souverain. Et après qu'ils s'en 
furent allés il nous vint de ces Maures traficants, or tous méprisaient les présents que le capitan-mor 
voulait envoyer au roi. 

Le commandant, par suite de la détermination qui les faisait persister à ne pas présenter ces objets, 
dit que puisqu'on ne voulait point les porter devant le roi, il prétendait lui aller ]iarler; mais qu'aupa- 
ravant il voulait retourner à ses navires. Ils répondirent que le mieux serait de rèlléchir un peu, qu'ils 
allaient s'occuper de tout cela un moment et qu'ils reviendraient immédiatement vers lui, et qu'alors 
ils l'accompagneraient au palais. Et le capitan-mor les attendit tant le jour, mais ils ne revinrent 
plus, et, fort impatienté de se voir ainsi parmi des hommes phlegmatiques à ce degré, et sur lesquels 
on pouvait compter si peu, le commandant voulait se rendre au palais sans eux; mais il prit comme 
meilleur conseil la détermination d'attendre au jour suivant. Or, pendant ce temps, nous ne laissions 
pas de nous désennuyer; nous chantions et nous dansions au son des trompettes, prenant grand plaisir 
à cela ; et lorsque vint le jeudi, vers le matin, les Maures arrivèrent, et ils conduisirent le capilan-mor 
au palais; quant à noiis, nous l'accompagnâmes. Et dans le palais il y avait beaucoup de gens armés, 
et le commandant demeura avec ceux qui l'avaient amené quatre mortelles heures devant une grande 
porte qui ne s'ouvrait pas : à la fin le roi leur lit dire qu'ils entrassent et qu'ils n'amenassent pas avec 
eux plus de deux hommes, et que le capitan-mor vît ceux qu'il désirait amener avec lui. Et il dit qu'il 
voulait être accompagné de Fernand Martins, celui qui savait parler, et de son secrétaire. Cette sépara- 
lion toutefois ne semblait bonne ni à nous autres, ni à lui. Et lorsqu'il se trouva en présence du roi, 
celui-ci lui dit qu'il avait esiiéré le voir le mardi ; et le capitan-mor lui repartit que la fatigue de la roule 
l'avait empêché de le venir voir. Le roi se prit à dire qu'il lui avait annoncé qu'il venait d'un royaume fort 
riche, et que ccpemlant il ne lui apportait rien; il était, disait-il, porteur d'une lettre et ne la remettait 
pas. Le capilan-mor répondit à cela qu'il ne lui avait rien apporté parce qu'il venait pour observer et 
découvrir; que lors de l'arrivée d'autres navires, il verrait ce qu'on lui apporterait. Et qu'en ce qui 
regardait la lettre qu'il lui avait annoncée, rien n'était plus vrai, et qu'il la lui remettrait immédia-, 
lemcnt. 

Et le roi lui demanda alors ce qu'il était venu découvrir, des pierres ou des hommes? Pourquoi, si, 
comme il le disait, c'était des hommes qu'il venait visiter, il ne leur apportait point quelque chose? Qu'on 
lui avait dit qu'il avait avec lui une Sainte-Marie en or. Le capitan-mor répondit que la Saiote-Marie 



(') C'est pour la première fois que ceUe déiiomuialioii itu rajali commandant à Calicul se présente ici. Le mot ^amorin 
a prévalu. Jean de Barros écrit toujours iamori. Srlou quelques autcjrilrs, il faudrait voir dans celle déuominalion hono- 
rifique une conlraclion des deux mois samoiidri riidjù. Setoii M i\r lluiiiliiiiilt , suinmlnjit-rudjii signifie le roi du littoral, do 
annnidra (la mer), mmudrija (maritime). ( llisloire de In ijniiiriiphn- du uouvenu continent I. V, p. 08.) 

32 



'jr)0 VOYAGEURS MODERNES. — YASCO DA GAMA. i 

apiioilée par lui n'était pas en or, mais que, filt-ulle faiji'irjuce de ce métal, il ne la lui duiinerait pas (M, I 

])aiTe qu'elle l'avait accompagné sur l'étendue des mers, et qu'il h ramènerait en son pays. Le roi lui I 

dit alors de lui remettre la lettre dont il était porteur. Le capitan-mor répliqua qu'en raison du mal que ^ 

lui voulaient les Maures, conservant intérieurement la certitude qu'il avait que ses paroles seraient déna- 
turées par eux, il lui demandait comme faveur de ftiirc appeler un chrétien sachant l'arabe. Le roi 
répliqua que c'était fort bien, et fit appeler un jeune homme, petit de corps, et que l'on appelait Quarani ; 
cl le commandant dit alors qu'il apportait deux lettres : nue écrite en sa langue et l'autre en langue 
maure ; que celle écrite en langue vulgaire, il l'entemlait à merveille et qu'il savait qu'elle était de lionne 
teneur; que, quant à l'autre, il;ie l'entendait point : elle pouvait donc être convenable, comme elle pou- 
vait contenir des choses erronées. Or, comme le chrétien ne savait pas lire l'arabe, quatre Maures 
prirent la lettre, la lurent entre eux, puis vinrent la lire devant le roi(-), lequel s'en montra satisfait et 
demanda au capitan-mor quelle marchandise venait eu son pays. Celui-ci répondit qu'il y avait beaucoup ■ 

de blé, beaucoup d'étoffes, beaucoup de fer, beaucoup de enivre, sans compter nombre d'autres articles. I 

Le roi lui demanda s'il apportait quelque marchandise; il repartit que d'une foule d'objets, il n'apportait 
que des échantillons pour la montre, et qu'il lui demandait la permission de retourner à ses navires aliu 
de les faire débarquer, que quatre ou cinq hommes demeureraient au logis. Le roi lui dit non, et ajouta 
qu'il se retirât en emmenant tons ses hommes avec lui; mais qu'il fit solidement amarrer ses navires, 
et qu'après avoir débarqué ses marchandises à terre, il les vendît le mieux qu'il pourrait. Et après avoir 
pris congé du roi, le capitan-mor s'en revint au logis, et nous avec lui; mais, comme il était déjà tard, le 
ronnnandant ne se mit pas en mesure de partir. Et lorsque fut arrivé le jeudi, dans la matinée, ils ame- 
nèrent au capitan-mor un cheval sans selle. Mais celui-ci ne voulut pas le monter et dit qu'on lui amenât 
un cheval du pays , c'est-à-dire nue litière , parce qu'il ne pouvait chevaucher sur une bêle en cet état. 
Alors on le conduisit à la maison d'un marchand Irés-riche, que l'on appelle Guzerale \^), et celui-ci lit 
préparer une de ces litières. Lorsque tout fut prêt, le commandant y monta et partit sur l'heure, avec 
nombre de gens, prenant le chemin de Pandarany, où étaient les navires. Nous autres qui n'en pouvions 
l)lus, marchant à sa suite, nous demeurâmes fort en arrière. Et, comme nous allions ainsi, arriva le baile; 
il passa devant nous et joignit le capitan-mor, et nous nous égarâmes en notre chemin, nous portant fort 
avant en l'intérieur. Ce baile envoya alors un homme après nous, afin de nous remettre eu notre chemin, 
et lorsque nous arrivâmes à Pandarany, nous trouvâmes le capitan-mor sous un appentis, car il y en 
avait beaucoup sur ce chemin, afin que les passants et les voyageurs s'y pussent mettre à l'abri de la 
pluie. Le baile était avec le capitan-mor et bien d'autres avec lui, et lorsque nous filmes arrivés, le 
commandant dit au baile de lui faire donner une almadia (*) pour se rendre aux navires; mais celui-ci et 
les autres lui répondirent qu'il était déjà tard, et qu'il partirait le jour suivant. 

Et le conunandant dit alors que si on ne lui donnait pas ce qu'il demandait , il retournerait vers le 
roi, parce qu'il le renvoyait à ses bâtiments et qu'eux seuls le retenaient; nue cela était mal fait, lui 



(') Celte figure de la Sainte- Vierge aurait pu êlrc l'œuvre d'un fameux orfèvre de la ville de Guiiiuiraeiis, que l'on lumiiiiait 
Pedro .\lvarcs, et qui jouissait de toute sa célébrité vers l'année 1480. 

(') Diiarle Barbosa dit à ce propos : « Le roi de Calicut a continuellement dans son palais grand nombre d'écrivains assis 
dans un coin, loin de lui, sur une natte. Ils picnnenl note de toules clioscs, aussi bien relatives à la marchandise royale qu'à 
la justice et au gouvernement, ils écrivent sur des feuilles de |ialinii'r longues et tendues, avec un slylet de fer, sans encre... 
Chacun de ces gens, en quelque lieu qu'il se transporte, porte un paquet de ces feuilles écrites, sous le bras, et tient à In 
" main sa plume de fer. A ce signe ils sont iinmédiateinent reconnus. 11 y a là sept ou huit écrivains plus privés du roi, (|ui sont 
gens fort honorables, et ils se tiennent toujours devant ce monarque la plume à la main , un faisceau de feuilles sous le 
bras. Chacun d'eux garde un nombre de ces feuilles en blanc, signées par le roi au commencement. Lorsque ce prince veut 
donner un ordre, ou faire quelque chose dont on doit tenir note, il fait connaître ses intentions à ses gens, et ceuv-ci les 
écrivent, fommcnçant l'ordonnance -à partir de la signature du roi jusqu'en bas. C'est ainsi que ladite ordonnance est remise 
à qui il appartient. Ce sont des hommes âgés et honorables, jouissant d'un grand crédit. » (Voy, Notirius para a hisloiia 
(las nat^oestiltramarinas.) 

[') 11 est évident que l'auteur du llvtciio prend ici le nom d'une contrée qui fournissait, au quinzième siècle, un grand 
nombre de ronimcrçants à la cité de Calicut, pour le nom du négociant lui-même. 

(') Ces légères embarcations qui desservaient les porls de Calicut et de Goa sont figurées fort exactement dans le Voija-je 
aux Indes, de Linscliatt 



CAPTIVITK MOMF.NTANKE DES PORTUGAIS. 2j1 

ulaiit chirniaii coriiiiic eux. Or, vovniit le niéconlentemenl du capitan-rnur, ils hiiréiilii|iiérent qu'il pou- 
vait s'eu aller, cl qu'on lui dounerait trente alniailias s'il lui en fallait autant. Alors ils nous mcnèreut 
le long de la plage, et cela paraissant louche au commandant, il ordonna à trois hommes de se porter 
en avant, leur disant que s'ils rencontraient les embarcations des navires et que son frère se trouvât là, 
il eût à se cacher. Ils allèrent, ne trouvèrent rien et revinrent sur leurs pas; puis ces gens nous con- 
duisirent dans une autre direction, et nous ne pûmes nous rencontrer. Alors ils nous menèrent en la 
maison d'un Maure, parce qu'il se faisait déjà très-lard; et lorsque nous fûmes arrivés là, ils nous 
dirent qu'ils voulaient s'en aller à la recherche des trois honmies qui ne nous avaient pas rejoints. Lors- 
i|n'ils se furent retirés, le commandant lit acheter nombre de poules et beaucoup de riz, et nous man- 
geâmes, bien que nous fussions fatigués par notre marche de tout le jour. Oiiant à eux, après nous avoir 
i(uitlés, ils ne parurent plus jusqu'au matin : le ca|iilan-mor disant d'ailleurs que, selon qu'il lui sem- 
blait, ces gens étaient de bonne condition , et (|ue leur action de la veille, lorsqu'ils n'avaient pas voulu 
nous laisser partir à la nuit, procédait d'une bonne intention. Et il parlait ainsi, bien que d'autre part 
nous eussions tous de fâcheux soupçons, et que tout nous semblât aller mal, en raison de ce qui était 
advenu les autres jours passés à Calicut. Et lorsque, le lendemain , ils revinrent, le commandant leur 
demanda des embarcations pour se rendre à ses navires. Lors ils commencèrent tous à murmurer les 
uns contre les antres, et dirent qu'il fit approcher ses bâtiments plus prés de terre, et qu'alors il retour- 
nerait à bord. Le capitan-mor leur repartit que s'il donnait ordre de faire mouiller plus près les navires, 
il semblerait à son frère qu'on le retenait prisonnier, que c'était de force qu'on le faisait agir, et qu'il 
mettrait à la voile pour se rendre en Portugal. Ils lui répondirent que s'il ne faisait pas approcher de 
terre ses bâtiments, il n'y retournerait; pas d'autre façon. Le capitan-mor dit à cela que le rni Çamnlin 
l'avait renvoyé à ses navires, et qu'eux ne le voulant laisser aller ainsi que lavait ordonné ce prince, il 
allait retourner, pour se trouver de nouveau en sa présence ; qu'il était chrétien comme lui, et que, s'il 
s'était opposé â son déparK voulant qu'il demeurât en smi pay>, il s'en l'i'i' (rés-iiim arrangé. |i? dirent, 
oui à tout ce discours, ajoutant qu'il s'en allât; niiiis jku' le lait il< nims olaieiit le pouvoir de le faiir. 
parce que les portes du lieu où nous étions furent immédiatement lerraées, pendant que beaucoup rii 
gens armés restaient dans l'intérieur pour nous garder : de sorte que nul de nous ne tentait de sortir, 
sans qu'il fût suivi à l'instant de nombre d'individus. Et après cela ils revinrent à leurs exigences et 
voulurent qu'on leur remît les voiles et les gouvernails. Le capitan-mor dit alors qu'il ne leur remettrait 
aucun de ces objets, puisque le roi Çamolin l'avait renvoyé vers ses navires sans condition aucune; 
qu'ils pouvaient faire ce qu'ils voudraient, mais qu'ils n'auraient rien de lui. 

Le commandant et nous, nous demeurions ainsi fort tristes en notre âme, bien qu'au dehors nous ne 
fissions point paraître que tout cela nous importât. Notre chef leur dit que puisqu'on lui refusait son 
retour à bord , on laisserait bien aller ses honmies qui mouraient là de faim ; mais ils repartirent qu'il 
leur fallait demeurer, et que s'ils mouraient de faim, ils prissent patience, qu'on ne leur donnerait rien 
pour cela. Et comme nous étions en ces termes, vint un de ces hommes de ceux qui nous avaient perdus 
l'autre jour à la brime, et il dit au commandant comme quoi Nicolas Coelbo était depuis la veille au soir, 
avec les embarcations, à terre, attendant après lui. En apprenant cela, le capitan-mor expédia à l'instant, 
le plus secrètement qu'il put, un homme, et cela avec beaucoup d'adresse, parce que nous avions sur le 
dos nombre de gardes; il faisait dire à Nicolas Coelho qu'il partît à l'instant pour retourner aux na- 
vires et qu'il s'en allât à bon escient. Et lorsque ce message fut parvenu à Nicolas Coelho, il s'éloigna 
en toute hâte; mais dès qu'il fut parti, ceux qui nous gardaient en eurent avis, et ils équipèrent en un 
instant nombre d'almadias, afin de le poursuivre un bout de chemin; et, voyant qu'ils ne le pouvaient 
atteindre, ils revinrent où était le capitan-mor et lui dirent d'écrire une lettre à son frère pour qu'il rap- 
prochât les navires de terre et s'en vînt plus avant dans le port. Le commandant dit qu'il prenait bien 
les choses, mais qu'il n'en ferait rien, et que s'il consentait à cela et se décidait â le faire, ceux qui 
l'avaient accompagne ne consentiraient pas à lui obéir, ne voulant pas mourir. Et ils lui demandèrent ce 
que cela signifiait; que, pour eux, ils savaient à merveille que ce qu'il coiumanderait serait exécuté. 

Le capitan-mor ne voulait pas faire venir les navires dans l'intérieur du port, parce qu'il lui semblait, 
cl à nous autres également, que lorsqu'ils y seraient mouillés, on les pourrait saisir et qu'on le tuerait 
premièrement avec nous tous, qui déjà nous trouvions retenus où nous étions et en leur pouvoir. 



252 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

Tout ce jour, nous le passâmes en celte agonie, comme je vous l'ai raconté. Lorsque la nuit fut venue, 
il y eut bien plus de monde avec nous. Us ne voulaient plus nous laisser nous promener dans l'enclos 
où nous étions, et nous firent passer dans une petite cour carrelée : un nombre infini de gens nous en- 
vironnaient , et pour nous , nous trouvant au milieu d'eux, nous nous attendions d'im moment à l'autre 
à être séparés, ou bien à les voir commettre quelque autre acte contre nos personnes, tant ils se mon- 
traient indignés. Toutefois nous ne laissâmes pas de souper à merveille de ce qu'on trouva dans le bourg. 
Durant cette nuit, il y eut bien cent hommes à nous garder, tous armés d'épées, de guisarmes ('), d'écus, 
d'arcs et de flèches, et ils s'arrangeaient de telle façon que tandis que les uns veillaient, les antres dor- 
maient ; toute la nuit ils se relayèrent de cette façon. 

Et quand vint le jour suivant, c'est-à-dire le samedi 2 du mois de juin, certains seigneurs arrivèrent dès 
le matin, et ils venaient déjà faisant meilleur visage, disant que puisque le commandant avait prévenu 
le roi qu'il allait faire débarquer sa marchandise à terre, qu'il la flt venir, l'usage de ce pays étant qrie 
quels que fussent les navires qui arrivaient, ils missent sur-le-champ à terre leur cargaison en même 
temps que leur équipage, et que jusqu'à ce que la marchandise fût vendue le marchand ne retournait 
plus à bord du navire. Le capitan-mor dit qu'il y consentait et qu'il écrirait à son frère de tout envoyer. 
Us repartirent que c'était bien, et qu'aussitôt l'arrivée de sa marchandise ils le laisseraient libre sur l'heure 
de retourner à bord. Le capitan-mor écrivit à l'instant à son frère qu'il lui expédiât certains objets, et 
il les envoya immédiatement. Et dès qu'ils les eurent vus, ils le laissèrent sur-le-champ partir pour 
gagner les navires, deux hommes de garde restant seulement à terre, ce dont tous nous nous réjouîmes 
infiniment, rendant grâces à notre Seigneur de nous avoir tirés d'entre tels hommes, qui sont sourds à 
toute raison, comme s'ils tenaient de la brute. Nous savions bien que le capitan-mor une fois à bord, 
quand bien même quelqu'un d'entre nous demeurerait à terre, il ne lui serait rien fait. Dès qu'il fut sur 
son bâtiment, le commandant ne voulut plus envoyer pour le moment aucune marchandise. Et de là à 
cinq jours il fit dire au roi comment l'ayant renvoyé à ses navires, quelques-uns de ses gens l'avaient retenu 
et l'avaient arrêté un jour et une nuit en route ; qu'en ce qui concernait la marchandise, elle était à terre, 
comme il l'avait ordonné, mais que les Maures venaient au lieu où elle était, et que c'était pour la 
rabaisser ; qu'il avisât aux ordres qu'il aurait à donner sur ce point ; qu'il ne lui envoyait rien de ces 
marchandises, mais que lui et ses navires étaient à son service. Le roi fit dire immédiatement que ceux 
qui avaient agi ainsi étaient de mauvais chrétiens, et qu'il les châtierait; puis il envoya sept ou huit 
négociants pour voir la marchandise et en faire l'acquisition selon leur volonté. De plus, il manda là un 
homme honorable avec le feitov (*), pour demeurer sur les lieux. Si un Maure se présentait, ils le pou- 
vaient faire tuer, sans encourir aucune peine. 

Ces marchands mandés par le roi demeurèrent en ce lieu environ huit jours; mais au lieu de tra- 
fiquer, ils dépréciaient la marchandise. Les Maures ne se présentèrent plus à la maison où elle se trou- 
vait emmagasinée ; mais ils nous voulurent de tout cela tel mal, et de telle manière, que si quelqu'un 
de nous venait à terre, ils crachaient à leurs pieds en répétant : Portugal ! Portugal! Ils avaient re- 
marqué combien cela nous blessait. D'ailleurs, et dès le principe, ils avaient cherché comment ils pour- 
raient s'emparer de nous et nous faire périr. Or quand le commandant vit que la marchandise n'était 
pas en lieu où elle put se vendre, il le fit dire sur-le-champ au roi, lui faisant savoir que son désir était 
de l'envoyer à Calicut, et lui demandant ses ordres sur ce point. Aussitôt que le roi eut pris connais- 
sance de ce message, il envoya immédiatement le baile, à la tète de nombreux porteurs, pour prendre 
la cargaison à dos et la transporter à Calicut, en le chargeant de tout payer, ajoutant que rien de ce qui 
venait du roi de Portugal ne devait, dans ses Etats, être soumis à des frais quelconque. Mais tout cela 
se passait avec l'intention de nous faire du mal, en raison des fâcheuses informations que ce souverain 
avait eues sur nous , puisqu'on lui avait dit que nous étions des larrons venus pour voler. Il fit , sous 
cette impression, tout ce qui vient d'être raconté. 



(') La guizarnic est une sorte de liallebaiJe. On trouvera une panoplie pour ainsi dire complète de l'Inde dans un recueil 
de la Bibliothèque impériale intitulé : Abrégé liislorique des rajas de l'Indoslan, manuscrit donné par le colonel Gentil 
(secl. des estampes, 11° 2929). 

(•) On donne, en Portugal, le litre de feilor aux chefs de factorerie. 



TRAFIC AVEC LES HABITANTS. 253 

Un flimanclic donc, le jonr de la Saint-Jean-Baptisie, c'est-à-dire le 21 du mois de juin, la marchandise 
fut transportée à Caliciit, et les choses étant ainsi, le capitan-nior ordonna que tout l'équiiiage visiterait 
cette ville, à savoir : chaque navire devait expédier un homme, puis, ces marins étant débarqués, il 
avait été convenu que d'autres leur succéderaient; de cette façon, tout le monde devait visiter la cité et 
acheter ce que bon lui semblerait. Or nos gens, lorsqu'ils allaient par les chemins, recevaient de toute 
'la population chrétiemie bon accueil , tous ces gens se réjouissant fort quand quelqu'un de nous allait 
en sa maison pour manger ou dormir, et leur offrant de tout ce qu'ils avaient de la meilleure volonté du 
monde. Nombre d'habitants venaient même aux navires échanger du poisson pour du pain ; ils rece- 
vaient de nous fort bon accueil. Il y en avait même beaucoup qui se faisaient accompagner de leurs fils, 
ou venaient avec de petits enfants, auxquels le commandant faisait donner à manger. Tout cela se passait 
pour entretenir paix et amitié avec eux, et les engager à dire du bien de nous, et non du mal. Ils 
étaient même si nombreux que nous en étions fatigués, et que bien des fois il était nuit tout à fait sans 
que l'on eût pu les mettre hors des navires. La grande population de ce pays et l'extrême rareté des 
vivres en étaient la cause ('). 

Et il arrivait parfois que si quelques-uns de nos hommes destinés à raccommoder les voiles empor- 
taient du biscuit pour leur repas, les petits comme les grands se portaient en nombre tel sur eux qu'ils 
leur enlevaient les morceaux pour les manger et que nos hommes restaient à jeun. Ainsi que je vous l'ai 
dit, tous tant que nous étions dans les navires nous allâmes à terre deux à deux et trois à trois; chacun 
y portait de ce qu'il possédait : des bracelets, des bardes pour se vêtir, des chemises, voire de l'étain; 
bref, selon les facultés de chacun. On vendait, mais non pas à un prix aussi avantageux qu'on avait 
espéré pouvoir le faire en arrivant à Mozambique. Ainsi une chemise de toile très-fine, qui en Portugal 
vaut 3(^)0 reis {-), on la donnait là pour 2 fanôs ('), qui valent en ce pays 30 reis ; toutefois le prix relatif de 
30 reis est considérable eu ce pays; et doniême qu'ils prisaient bon marché les chemises, de même ils 
agissaient à l'égard de plusieurs autres objets. Dés que nous voulions emporter des échantillons de la 
marchandise du pays, on achetait de ce qui se vendait dans la bourgade, savoir : des clous de girofle, de 
la cannelle, des pierres fines. Et chacun s'en allait après avoir fait ainsi ses acquisitions, sans qu'on lui 
ilît la moindre chose. Et le capitan-mor, voyant que ce peuple était si paisible, se détermina à laisser un 
facteur (■*) avec la marchandise, aussi bien qu'un écrivain, en compagnie de quelques autres individus. Et 
le temps de notre départ approchant, le capitan-mor envoya un cadeau d'ambre au roi, le tout accom- 
pagné de corail et de bien d'autres objets. Il lui fit dire qu'il voulait retourner en Portugal, et lui de- 
manda s'il désirait envoyer quelques hommes vers son roi ; qu'il laisserait là facteur, écrivain et autres 
employés, avec la cargaison, et qu'il lui envoyait ce présent. Il lui demanda, par réciprocité, d'expédier au 
roi son seigneur uni)H7n;'(bahar)de cannelle et un autre de clous de girofle, avec d'autres échantillons 
d'épiccs, tels que bon lui semblerait ; que le t\icteur lui en ferait les fonds et les lui payerait s'il le souhai- 
tait. A partir du moment on ce message du commandant fut arrivé à la résidence du roi, quatre jours se 
passèrent avant qu'on lui pflt parler; et lorsque celui qu'on avait chargé de la mission entra où était ce 
souverain, il lui fit mauvais visage et lui demanda ce qu'il voulait; et celui-ci lui remit le message du 
capitan-mor conçu en la teneur récapitulée plus haut, avec l'annonce du présent. Le roi dit que ce qui 
était apporté serait remis au facteur, et ne le voulut pas voir; et il fit dire au commandant (pie, puisipi'il 



(') On vriit pnr ce ii'cil que la popiilalioi} pauvre de Ciilicul siiliissail li'élranges pnvaUons. A parlii' des premières années 
dii seizième siéele, cette cité malliciirense fut soumise aux p\us rriiellcs révoluUons. Dés 1632 elle était en pleine décadence; 
enfin , Typou-Sullan efTara , au dix-haitiènie siècle, les derniers vestiges de sa magnificence ; la population même fut trans- 
portée alors à Nelora, dont le souverain changea la di'nomination contre celle de VerakJi-Abûd (Colonie de la Joie). Calicut 
s'est depuis relevé; il fait un grand commerce de bois de construction. 

Cette ville est située par les 10° 5' nord. 

(') lieh, pluriel de reo/ ; c'est une très-petite monnaie idéale du Portugal; 1000 reis valent G fr. 12 cent,, nu, selon 
Freyrinet, fr. 25 cent. 

(') Au temps de Duarte Barbosa, (|ui écrivait dans les premières années du seizième siècle, le fanâo valait un rc(d d'ar- 
gent. Le (uni'io actuel vaut, selon Balbi, environ 31 cent. 

(') Le fe.ilor ou fadeur laissé à Calieul pa( Gama se nonunait Dio^o Dias; c'était le fière de l'illiislre liartlu'leriiy Di.as. 
Alvaro de Braga devait l'assister. 



2r)4 VOYAGiaiRS MODERNES. — VARCO D.V GAMA. 

(■'tait (li'iM(k' à s'en allor, il lui donnât GOO séraphins ('), puis s'en allât à la gràcf ilc Dicn ; qn'ainsi était 
la coutinne du pays et celle des gens qui y venaient. 

Diogo Dias, porteur du message, dit alors qu'il allait transmettre celte réponse an coaimandant. Et 
tout aussitôt qu'il fut parti, certains individus partirent avec lui, et arrivés au lieu où était la cargaison, 
à Calicut, ils posèrent à l'intérieur des sentinelles qui devaient demeurer avec les nôtres et les empêcher 
de sortir, et, de plus, ils firent crier par toute la cité que nulle endiarcaliou n'allât à bord des navires.* 
Lorsqu'ils virent qu'ils étaient prisonniers, les nôtres expédièrent un jeune nègre qui se trouvait avec 
eux pour qu'il allât voir le long de la côte s'il ne trouverait pas quelqu'un qui le conduirait aux navires, 
afin d'avertir comment on se trouvait retenu par ordre du roi. Or il s'en l'ut au bout de la ville, où 
demeuraient certains pécheurs, et l'un d'eux le conduisit pour 3 fanôs; il le fit ainsi parce que la nuit 
commençait à tomber, et que de la cité on ne pouvait les voir. Dés que notre homme eut été mis à bord, 
il s'éloigna sans plus de retard. Cela eut lieu un lundi, le 13 du mois d'août 1498. 

Cette nouvelle nous rendit tous tristes, non -seulement parce que nous voyions plusieurs de nos 
hommes entre les mains de leurs ennemis, mais aussi à cause du grand dérangement que cela apportait 
à notre départ; la chose nous étant d'autant plus sensible que pareille canaillerie nous venait d'un roi 
chrétien auquel notre chef donnait du sien, sans toutefois lui en vouloir plus que de raison, parce que 
les Maures qui se trouvaient là étaient des marchands de la Mecque et de lieux bien divers. Us nous 
connaissaient, et notre présence leur pesait fort. Ils allaient disant au roi que nous étions des larrons, 
et que dés que nous aurions commencé à naviguer vers ces régions, aucun navire de la Mecque, de 
Canibaya,des Imgros(-), ou d'autres contrées, ne viendrait plus en son pays; ce à quoi il ne trouverait 
aucun profit, parce que, sans lui rien donner, nous saurions lui prendre, devenant ainsi une cause rii^ 
iiiine pour son pays. Loin de s'en tenir à ce qu'ils disaient ainsi, ils le pressaient de tons leurs elVori-; 
alin qii'irnous fit arrêter et périr. Us voulaient avant tout que nous ne pussions pas retourner en Por- 
inpal. Le? capitaines avaient appris tout cela par un Maure du pays, qui leur avait découvert ce que Vi'n 
iramait, leur disant de no point descendre à terre, et que- le capisan-mcir, iirincipalcmonl, s'en gardât. 
Outre l'avis de ce Maure, deux chrétiens nous avaient dit que si les capitaines venaient à terre, ils s'ex- 
posaient à perdre la fêle, le roi agissant ainsi d'ordinaire à l'égard de ceux qui débarquaient en son pays 
et ne lui apportaient point d'or. 

Nous trouvant donc en celte situation, le jour suivant aucune embarcation ne vint le long des navires; 
mais le surlendemain une almadia arriva avec quatre jeunes gens , portant avec eux des pierres fines 
pour les vendre; mais il nous sembla qu'ils venaient bien pins par ordre des Maures que pour nous 
vendre des pierreries, agissant de cette sorte pour voir s'il leur serait fait quelque chose. Néanmoins le 
capitan-mor leur fit bon accueil, et écrivit par leur entremise une lettre à ceux qui se trouvaient à terre. 
Lorsqu'ils eurent vu qu'il ne leur était rien fait, nombre de marchands vinrent chaque jour, qui n'étaient 
point trafiquants, pour nous voir seulement. Tons recevaient bon accueil de nous, et nous leur donnions 
à manger. Et le dimanche suivant, il nous arriva environ vingt-cinq hommes, parmi lesquels se trou- 
vaient six personnages honorables; et le capitan-mor voyant que, grâce à eux, on pourrait nous rendre 
nos hommes retenus prisonniers à terre, mit la main sur eux, prenant de surcroît douze des autres. 
Ceux qu'il prit étaient en tout dix-neuf. Quant à ceux qui restaient, il les renvoya à terre dans une de 
ses embarcations, et il expédia par eux une lettre au Maure facteur du roi, par laquelle il mandait qu'il 
eût à lui envoyer les hommes retenus en captivitt^ ; que, de son côté, il lui ferait remettre ceux qui se 
trouvaient entre ses mains. 

Or, lorsqu'ils virent que nous leur avions laissé des prisonniers, une foule de gens s'en furent à 
l'instant à la maison où se trouvait la cargaison, et les amenèrent à l'habitation du facteur, mais tout 
cela sans leur faire aucun mal. 

Le samedi 23 du mois nous mîmes à la voile, annonçant que nous retournions en Portugal, que nous 
espérions revenir bientôt, et qu'ils sauraient alors si nous étions des voleurs. Nous allâmes mouiller 

(') hc pavdi) .teriiiiliiii ou xrraphm, à qualrc bons teiiqas, vaut encore, dans l'inile pnriugaise, 3 fr. 86 cent. Les édi- 
teurs du Rolciro lui dunnonl .np|)roMnialivcment, cl pour l'époque, une valeur de 300 re.is 
{') Peul-élre esl-il question ici û' Inirou-i, ville grecque, siège d'un certain commerce el faisant parlie de l'empire oUonian. 



I 



LA LETTflE DU ZAMUHIN. — DÉPART POUR LE PORTUGAL. -255 

sous le vent de Calicut, à environ qiialre lieues, et cela parce que le vent était debout; et le jour sui- 
vant, nous courûmes une bordée vei"s terre, et nous ne pûmes gagner certains bas-fonds qui se trouvent 
devant la cité. Nous prîmes le large ; on mouilla eu vue de la ville. Le samedi, nous gagnâmes si bien 
la mer que du lieu où nous étions arrêtés nous ne discernions plus, pour ainsi dire, la côte. Et le 
ilimanche, nous trouvant encore à l'ancre, mais guettant la brise, il nous vint une embarcation de la 
baute mer qui était en quête de nous, et qui nous apprit comme quoi Diogo Dias était à la résidence du 
roi, et que, tous tant qu'ils étaient là, on les prit à bord. Mais comme il semblait au capitan-nior qu'on 
avait l'ait périr ses gens, et que ce qu'ils disaient n'était (|ue pour nous retenir jusqu'à ce que l'on eût 
armé contre nous, ou que des bâtiments de la Mecque eussent eu le temps d'arriver pour s'emparer de nos 
personnes, il les renvoya, leur disant de ne plus revenir le long du bord sans ses bonimes ou sans des 
lettres écrites par eux ; que, sinon, il ferait tirer contre leurs embarcations ses bombardes. 11 ajouta qu'il 
espérait bien faire couper la léte à ceux qu'il avait pris. Or après tout ceci vint la brise, et nous allâmes 
prolongeant la côte, et au coucher du soleil nous mouillâmes de nouveau. 



COJftlENT LE ROI KIT .MM'ELEK UlUGO DI.\S ET LUI DIT CE OUI SUIT. 

Lorsque la nouvelle fut venue au roi que nous étions partis pour le Portugal , et qu'il n'y avait plus 
moyen de faire ce qu'il souhaitait, il songea à réparer le mal advenu précédemment. Or, ayant fait 
appeler Diogo Dias, lorsque celui-ci fut en sa présence, il lui fit beaucoup meilleur accueil que celui 
qu'il lui avait fait lorsque le présent lui avait été offert, puis il lui demanda pourquoi le capitan-mor 
s'était emparé de ses hommes. Le susdit Diogo Dias lui répondit que tout cela venait de ce qu'il ne 
voulait pas les laisser retourner aux navires, et de ce qu'on les retenait prisonniers dans la ville. Le roi 
repartit qu'il avait bien l'ait; puis il se reprit, et demanda si le facteur avait exigé quelque chose, don- 
nant à entendre qu'il ne savait rien de ce que celui-là avait fait, mais que l'employé n'avait agi ainsi 
que pour lui donner quelque chose, ajoutant les paroles suivantes, dirigées contre ce personnage : «Ne 
sait-il pas qu'il y a peu de temps j'ai fait périr un autre facteur, parce qu'il avait exigé un tribut de 
certains marchands venus en ce pays? » Puis il finit eu disant : « Toi, va-t'en, retourne vers les navires 
avec tous ceux qui t'accompagnent, et dis au capitan-raor de nie renvoyer les houunes qu'il retient; et 
ipiant au pilier de démarcation qu'il m'a fait dire vouloir mettre à terre, que ceux qui t'auront conduit le 
rapportent et le posent ; de plus, tu devras rester en ce pays avec les marchandises. » Et, sur ce propos, 
il envoya une lettre au capitan-mor, pour la remettre au roi de Portugal , laquelle missive avait été 
écrite de la main nu-me de Diogo Dias, sur une feuille de palmier, toutes les choses que l'on écrit en 
ce pays étant tracées sur lesditcs feuilles, et la plume dont on l'ait usage pour cela étant de fer. Le 
contenu de la lettre est tel iju'il suit : 

« Vasco da Gama, gentillionuiie de votre maison, est venu eu mes États, ce (|ue j'ai eu pour agréable. 
En mon pays, il y a beaucoup de cannelle, beaucoup de clous de girolle, de gingembre et de poivre, 
avec nombre de pierres précieuses; et ce que je souhaite de ton pays, c'est de l'or, de l'argent, du 
corail et de l'écarlate ('). >> 

Le lundi, flans la matinée, le 27 dudit mois, comme nous étions en panne, arrivèrent sept embarcations 
niiinlécs de beaucoup de gens, qui nous ramenaient Diogo Dias et l'autre individu (|ui était avec lui; et 
n'osant pas les déposer à bord, ils les mirent dans le canot du capitan-mor, (|ui était encore attaché à la 
poupe; ils ne rapportaient pas néanmoins la marchandise, pensant (|ue Diogo Dias dût retourner à terre. 
Et dès que le capitan-mor les eut vus à bord du navire, il ne voulut pas qu'ils retournassent d'où ils 
venaient, et il remit le pilier à ceux de l'embarcation, comme le roi l'avait l'ait dire, pour ipi'on le dressât 
à terre ; et de plus il donna, pour s'en aller avec eux, six hommes des plus honorables paiini ceux qu'il 

(') Cellu lulli'c, on le vuit, est litrangotticnt laconique. Si l'on a piusentcs iju souvenu' les foiniules ponijieusej cn)|ilMyi''US 
|(ar les souverains oiienlaus vis-à-vis des uutrcs souverains, on lomproiidiM en i|iielle médiocre cslinie élail le nouvel ani- 
liassiideur aux jeux iln prince hindou, et |ieul-ù(re le nu euro|ii'en ([u'il n-présenlall. 



256 VOYAGEUllS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

gardait, six autres deiiiciiraiit à bord. 11 ajouta que le lendemain, les marchandises lui étant rap|iortées, 
on remettrait immédiatement ceux qui restaient sur nos navires. 

Le mardi, dans la matinée, comme nous étions en panne, un Maure de Tunis, qui nous avait fréquentés, 
monta à bord, nous disant qu'on lui avait pris tout ce qu'il possédait, et qu'il ne savait point si on ne lui 
ferait pas plus de mal encore; qu'il était dans cette perplexité, et que ceux du pays disaient, pour leurs 
raisons, qu'il était chrétien , et que s'il était venu à Calicut, c'était par ordre du roi de Portugal : c'est 
pourquoi il préférait s'en venir avec nous à l'alternative de demeurer en un pays où, chaque jour, il 
pouvait s'attendre à la mort. Et lors, sur les dix heures de la matinée, vinrent sept embarcations portant 
beaucoup de monde; trois d'entre elles portaient sur leurs bancs des tapis étendus : c'étaient ceux-là 
mêmes que nous avions à terre. Ces gens nous donnaient à entendre que toutes nos marchandises venaient 
avec eux; les trois premières embarcations s'approchaient des navires, mais les quatre autres demeuraient 
an large, et se maintenaient à telle distance qu'elles gardaient dans leur marche un grand espace entre 
elles et nos bâtiments. Or ils nous disaient que nous eussions à déposer les hommes dans notre embar- 
cation, et que de leur côté, en apportant les marchandises, ils les prendraient. Et lorsque nous eûmes 
reconnu cette finesse de renard, le capitan-mor leur dit de s'en aller, qu'il ne voulait pas des marchan- 
dises, mais que les hommes seraient conduits en Portugal, qu'ils y songeassent bien ; qu'il espérait revenir 
bientôt à Cahcut, et que l'on saurait alors si nous étions des larrons, comme les Maures l'avaient dit. 

Un mercredi, 29 dudit mois d'août, considérant que nous avions trouvé et découvert ce que nous 
étions venus chercher, tant en épiées qu'en pierres précieuses, voyant d'ailleurs que nous ne pouvions 
achever de quitter ce pays de bonne amitié et en paix avec les habitants, le capitan-mor, de concert avec 
les autres capitaines, prit la détermination de partir et d'emmener les hommes que nous avions gardés, 
espérant que ces gens, revenant à Calicut, feraient renaître les bons procédés. Sur l'heure donc, nous 
mîmes à la voile, et nous prîmes le chemin du Portugal, nous en allant tout pleins de joie d'avoir eu 
telle fortune, qu'une si grande découverte se fût accomplie grâce à nous. Le jeudi, vers l'heure de midi, 
comme nous avions été pris par le calme environ à une heue au-dessous de Calicut, vinrent vers nous 
soixante-dix embarcations portant un monde infini. Ces gens portaient sur la poitrine un plastron de drap 
vert, doublé d'une trés-forte maille; ce sont leurs armes défensives de corps, de mains et de tête. (Ici 
l'auteur du manuscrit a dessiné à la plume la disposition de cette armure. ) Et lorsqu'ils se furent approchés 
du bâtiment à portée des bombardes, le vaisseau du capitan-mor et les autres navires firent sur eux une 
décharge; ils nous poursuivirent de cette façon environ une heure et demie. Comme ils allaient ainsi 
derrière nous, survint un grain qui nous emporta en pleine mer, et lorsqu'ils virent qu'ils ne pouvaient 
nous rien faire, ils retournèrent à la côte. 

C'est de cette terre de Calicut, qui s'appelle l'Inde supérieure, que viennent les épices qui se con- 
somment au couchant, au levant et en Portugal, et même en toutes les autres provinces du monde ('); 
de cette même cité de Calicut, proviennent nombre de pierres précieuses de toute espèce (-). De ses 
propres récoltes, cette ville obtient les espèces dont les noms viennent ici : beaucoup de gingembre, de 
poivre et de cannelle (cette dernière n'étant pas toutefois si fine que celle d'une île appelée Ceylan, à huit 
journées de là). Toute cette cannelle est transportée à Cahcut et à une île que l'on appelle Melequa 
(Malacca) (^), d'où vient le clou de girofle en cette cité. Les navires de Meca (la Mecque) viennent se 
charger là d'épices, et les transportent à une ville de l'Etat de la Mecque, appelée Judca (Djeddu), et 
de cette île à leur destination il leur faut cinquante jours vent en poupe, les navires de ces régions 
n'allant pas à la bouline; là ils opèrent leur déchargement, et payent au grand soudan ses droits. De ce 
port, ils chargent de nouveau la marchandise sur des embarcations plus petites, et la transportent dans 

(') Voy. ce qui est dit sur l'Inde M.ijeurc dans ce Pierre d'Ailly que Clirisloplie Colomb regardait comme une des autorités 
géographiques de son temps; il y a un curieux cliapitre, dans Xlinmjo iiitiiidi, où il est disserté tout au long de partibus 
Asiw cl primo de Indiâ. 

{') A la fin du Roleiro, Alvaro Vclho ou peut-être le possesseur de son manuscrit a donné une note supplémentaire rela- 
tive au commerce de Tlnde dans laquelle figurent les pierres précieuses; il cite principalement les saphirs de Ceylan et les 
beaux ruhis que l'on trouvait, quoique en petite quantité, dans cette ile. 

(') Selon Alvaro Velho, Malacca est peuplée de chrétiens et possède un roi chrétien ; avec un bon vent on peut s'y rendre, 
du port de Calicut, en quarante jours. 



COMMERCE AVEC LES INDES AVANT GAMA. 257 

la mer Rouge, à un lieu silué prés de Saiiite-Catherinc du mont Sinaï, que l'on appelle Tintz ('); là ils 
payent également un autre droit. De ce lieu, les marchands transportent l'épiée à dos de chameaux, 
qu'on loue quatre cruzades (^) par tète, et ils la conduisent au Caire en dix jours; arrivé en ce lieu, il 
faut payer un autre droit. Mais sur cette route du Caire, les voleurs qu'il y a en ce pays, et qui se 
recrutent chez les Arabes et parmi d'autres individus, les pillent. Là s'opère un nouveau chargement 
sur des navires, que porte un fleuve désigné sous le nom de Nil, venant des terres du preste Jean, dans 
les Indes inférieures (') ; elles cheminent ainsi sur ce fleuve jusqu'à ce qu'elles parviennent à un endroit 
appelé Rosette; là encore payement d'un antre droit; on charge de nouveau l'épice sur les chameaux, 
et il ne faut pas plus d'un jour pour la conduire à Alexandrie, qui est un port de mer. C'est à celte cité 
d'Alexandrie que se rendent les galères de Venise et de Gènes pour chercher les épiées, dont le droit 
vaut au Soudan 600000 cruzades, sur lesquelles il en donne annuellement 100000 à un roi nommé Cid- 
Adim, pour qu'il lasse la guerre au preste Jean; et ce titre de grand soudan s'achète à deniers comp- 
tants, car il ne se transmet pas de père en fds. 



JE REVIENS A PARL iR DE NOTRE RETOUR. 

En allant ainsi le long de la côte, à cause du vont qui était faible, la brise de terre et la brise de nier 
allernant, nous jetions l'ancre le jour, lorsque venait le calme; et un lundi, qui était le 10 du mois de 
septembre, nous voyant ainsi au long de la côte, lecapitan-mor manda un homme parmi ceux que nous 
avions gardés (lequel était louche d'un œil), et expédia par lui au roi Çamolin des lettres écrites en 
arabe, par un Maure que nous avions avec nous. Le pays où nous déposâmes ce Maure porteur du 
message s'appelle Comina (*), et le roi qui y règne Biaquolle : il est en guerre avec celui de Calicul. 
Et le jour suivant, par un temps de calme, nous vîmes arriver des barques qui portaient du poisson, et 
les hommes qui les manoeuvraient montèrent à bord de nos navires sans nulle crainte; et le samedi 
suivant, le 15 dudit mois, nous nous dirigeâmes sur des ilols qui étaient situés à environ deux lieues de 
terre; là, nous mimes un bateau à la mer, et nous élevâmes un pilier de démarcation sur ledit îlot; on 
l'appela le pilier Sainte-Marie, et cela parce que le roi avait recommandé au capitan-nior de déposer 
trois de ces piliers, l'un portant le nom de Saint-Raphaël, l'autre celui de Saint-Gabriel, et enfin le 
dernier Sainlc-Marie. Ainsi tous trois se trouvaient posés, le premier au rio des Bons-Indices (Duos- 
SimeK), c'était le Saint-Raphaël; le second à Calicot, c'était le Saint-Gabriel; et le dernier comme 
nous venons de le rapporter. Là nous accostèrent encore de nombreuses embarcations chargées de 

(') Les éditeurs supposent qu'il s'agit ici dé Suez; nous croyons qu'il faut lire Tor. Duarle Barbosa nous a donné sur le 
mode de navigalion des Arabes cl sur l'ilincrairc qu'ils suivaient des renseignements positifs qu'il paraît utile de repro- 
duire ici. « Au temps de la pruspéritc des Maures, dit-il, ceux-ci faisaient construire dans le port de Calicut des bStimcnts 
du port de 1 000 à 1 200 baliars de charge; ces navires étaient construits sans aucun ferrement, toutes les plajiches de la 
coque assemblées au moyen de cordes de sparte, et les œuvres mortes, bien différentes de ce qu'elles sont chez nous, ne 
présentant d'ailleurs aucun abri. Sur ces embarcations, ils chargeaient toute espèce de marchandises, utilisant toutes les 
parties. A chaque mousson, quinze de ces navires quittaient la cité pour gagner la mer Rouge, Aden et la Mecque, où ils 
vendaient avantagcusemcnl leurs marchandises, plusieurs, du moins, aux négociants de Djedda (Juda), qui, delà, les trans- 
portaient sur de petites embarcations à Tor. De Tor elles allaient au Caire, du Caire à Alexandrie, el de là à Venise, d'où 
elles parvenaient dans nos régions. Ces marchandises consistaient en grande quantité de poivre cl gingenjbrc, puis en can- 
nelle, cardamome, mirobolans, tamarin, casse, toute espèce de pierreries, perles, musc, ambre, rhubarl-e, aloès, étoffes de 
coton (en quantité) et porcelaines. Qiieliiucs-unes de ces embarcations chargeaient à Djedda du cuivre, du mercure, du 
vermillon, du corail, du safran, des velours peints, de l'eau de roses, des couteaux, des canielottes de couleur, de l'or, de 
l'argei:t cl une infinité d'autres choses qu'ils vendaient au retour à Calicut, d'où ils étaient partis en février, et où ils arri- 
vaient de la mi-août à la mi-octobre. Ils s'enrichissaient prodigieusement à ce trafic.» (Voy. Nolirtnn prirn a hisloria tins 
narnens ullramarinas ; G vol. pelit iu-i" publiés par l'Académie des sciences de Lisbonne.) 

(') La crinade vieille représente un peu plus de 2 fr. .10 cent. 

(') liidiu .Minor. On désignait ainsi, au quinzième siècle, la vaste région composant l'einpire d'Abyssinie, sur laquelle 
Francisco Alvarez devait bienlJI, par sa relation naïve, jeter tant de lumière. 

(') Nous avons inutilement ihcn-hé à appliquer oc nom à quelque localité de la ci)te de Malabar. 

36 



258 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

poisson, et le capilan-mor ilonna à ces gens des chemises et leur fit bon accueil, leur demandant s'ils 
demeureraient satisfaits de voir planter en cet endroit le pilier qu'il prétendait déposer sur l'îlot; ils 
répondirent que cela les arrangerait à meneille, et que si nous le posions, cela prouverait que nous étions 
chrétiens comme ils l'étaient; et ce pilier resta en ce lieu, en signe de grande amitié. 

Et durant la nuit sui\"ante , avec le vent de terre , nous fîmes de la voile , et nous continuâmes notre 
chemin; et, le jeudi suivant, 19 dudit mois, nous nous dirigeâmes sur une terre élevée, d'aspect fort 
gracieux, jouissant d'un air fort bon et accompagnée de six petites îles se groupant prés de la terre. 
Là nous mouillâmes bien prés de la côte, et nous mîmes dehors une embarcation , pour aller faire de 
l'eau et du bois en quantité suffisante pour la traversée que nous espérions entreprendre si les vents 
nous conduisaient comme nous le désirions. Et, lorsque nous fûmes à terre, nous trouvâmes un homme 
jeune, qui s'en fut nous montrer, vers un fleuve, une aiguade d'eau excellente, qu'on voyait sourdre 
d'entre deux rochers. Le capitan-mor donna à cet homme un bonnet et lui demanda s'il était Maure ou 
chrétien; il répondit qu'il était chrétien; et lorsque nous eûmes dit que nous étions de la même religion, 
il se réjouit fort. Et le jour suivant, dans la matinée, nous vîmes arriver vers nous une almadia montée 
de quatre hommes. Ces gens apportaient beaucoup de citrouilles et de fruits ; le capitan-mor leur demanda 
alors s'il y avait dans ce pays de la cannelle, du gingembre ou quelque autre épice. Ils répondirent que, 
pour de la cannelle, il y en avait beaucoup, mais que tout le reste faisait défaut. Le capitan-mor expédia 
à terre avec eux deux hommes, pour lui en rapporter des échantillons : on les conduisit alors dans un 
bois où croît en quantité l'arbre qui produit ce genre d'épice; ils en coupèrent deux grands rameaux 
chargés de leurs feuilles. Or, comme nous nous rendions à terre avec les bateaux pour faire de l'eau, 
nous trouvâmes nos deux hommes avec leurs branches de cannellier; ils étaient déjà suivis d'une ving- 
taine d'individus, qui apportaient au commandant nombre de poules, de citrouilles, avec grande quan- 
tité de lait, et ils dirent au capilan-mor d'envoyer avec eux ces deux hommes, parce qu'à quelques pas 
de là ils avaient beaucoup de cannelle sèche et que lorsqu'on l'aurait vue, ils pourraient en montrer des 
échantillons. Après avoir fait notre eau, nous nous rendîmes à bord, et les deux hommes demeurèrent 
jusqu'au jour suivant qu'ils retournèrent à notre navire, apportant au commandant un présent de vaches, 
de porcs et de poules. Le jour d'après, au lever du soleil, nous vîmes près de teiTe deux gabares, qui 
pouvaient être à environ deux lieues, et dont nous ne tînmes nul compte. Nous allâmes faire du bois à 
terre, n'attendant que la marée pour entrer dans le fleuve : il sembla au capitan-mor que ces embar- 
cations étaient plus grandes qu'il ne lui avait paru d'abord ; il donna ordre à l'instant que l'on se rem- 
barquât dans les canots, qu'on allât manger, et qu'aussitôt le repas fini, on se disposât à se jeter 
dans les embarcations afin de s'assurer si ces gens- là étaient Maures ou chrétiens. Or, dès que ledit 
capitan-mor fut rentré à son bord, il fit monter un matelot dans la hune, afin qu'il s'assurât si l'on aper- 
cevait quelque navire. Ce matelot aperçut en mer, à environ six lieues de nous, huit bâtiments, lesquels 
étaient pris par un calme plat. En conséquence , le capitan-mor fit à l'instant ses dispositions pour les 
couler bas : quant à eux, comme la brise les favorisait, ils allèrent au lof autant qu'il leur fut possible, 
puis, lorsqu'ils se trouvèrent à peu près sur la même ligne que nous, et qu'un espace de deux lieues seu- 
lement nous séparait, songeant qu'ils nous distinguaient parfaitement, nous nous dirigeâmes sur eux. 
Voyant que nous exécutions ce mouvement, ils commencèrent à pointer vers la terre; et avant qu'il pût 
aborder la côte , un de ces bâtiments eut son gouvernail brisé : l'équipage se mit dans l'embarcation qu'il 
portait en poupe, puis gagna la terre. Et nous, qui nous trouvions le plus prés de ce navire, nous 
l'abordâmes à l'instant ; mais nous n'y trouvâmes rien que des vivres et des armes ; les vivres consis- 
taient en cocos (') et en quatre fragments d'un pain de sucre de palmier : tout le reste du chargement 
n'était que du sable, qui formait le lest. Les sept autres bâtiments allèrent s'échouer sur l'arène, et, grâce 
à nos embarcations, nous nous mimes à les bombarder. 

Le jour suivant, dans la matinée, comme nous étions en panne, sept hommes vinrent*à nous, dans 
une barque, et ils nous apprirent comme quoi ces navires étaient de Calicut et s'étaient mis à notre pour- 
suite afin de nous massacrer tous, dans le cas où ils nous eussent pris. Le lendemain, après qiie nous 

(') Il est Ircs-rcniarquable de voir dcsignr!, dés 1497,1e fiuil du Couos nucifera sous ce nom vulgaiie; cela fait évanouir 
plusieurs dlymologics lidirulis. Alvaro Vellio écrit coquo (dont le terme analogue est coque). 



RETOUR. — RELACHE A L'ILE D'AÎN'JEDfVA. 250 

n'inies quitté cet endroit, nous allâmes mouillera ileux tirs do bombarde an delà dn point où nous étions 
d'abord, devant une île on l'on nous dit qu'il y avait de l'eau ('). Tout aussitôt le capitan-mor envoya Nicolas 
Coellio dans une embarcation armée, pour voir où était l'aiguade. Celui-ci trouva dans l'île un édifice 
en manière d'église bâtie de grosses pierres de taille, laquelle, selon ce que nous dirent les gens du 
pays, avait été renversée par les Maures, à l'exception de la cbapelle, couverte en paille; ils y faisaient 
leurs oraisons devant trois pierres noires; elles se trouvaient an milieu du. corps de cbapelle. Outre ce 
bàliment, nous découvrîmes une église de pierre, de même arcbitecture, où nous prîmes de l'eau autant 
que bon nous sembla; et tout au baut de l'île, il y avait un grand étang pouvant avoir quatre brasses 
(le profondeur (-). Et de plus, devant la façade de cette église, se développait une plage, sur laquelle nous 
jinmcs espalmer le Berrio et le navire du capitan-mor : le Raphaël ne fut pas tiré à terre à cause des 
inconvénients indiqués plus bas. 

Étant un jour sur le Beirio, comme il se trouvait en carénage, voici ce que je vis : deux grandes 
embarcations en manière de flûtes vinrent à nous; elles portaient un monde infini, et nous arrivaient à 
force de rames, au son des tambours et des clialémies; elles portaient leurs étendards au sommet des 
mats; cinq autres embarcations, longeant la cùte, demeuraient là pour les protéger; et avant qu'elles pus- 
sent nous aborder, on demanda à ceux que nous avions à bord quels hommes ce pouvait être et à quelle 
nation ils appartenaient. On nous répondit de ne point les laisser venir à bord, que c'était larrons accou- 
rant pour prendre ce qu'ils pourraient attraper; que les bommes de ce pays, qui s'en allaient armés, 
entraient sous un prétexte plausible dans les navires, et qu'une fois dedans, s'ils se sentaient forts, ils 
mettaient la main dessus. Donc, lorsque ceux-ci furent à portée de nos bombardes, on tira sur eux du 
Raphaël et du navire du capitan-mor. Alors ils commencèrent à répéter : Tambarain; disant qu'ils 
étaient chrétiens, parce que les chrétiens de ce pays des Indes nommaient ainsi Dieu, Tainharam. Et 
lorsqu'ils virent qu'on ne se payait pas de cette façon d'agir, ils commencèrent à fuir vers la terre, et 
Nicolas Coclbo fut à leur poursuite dans une embarcation durant quelque temps, jusqu'à ce qu'un pa- 
villon de signal, bissé à bord de la capitane, lui eût commandé de revenir. 

Le jour suivant, comme les capitaines étaient à terre avec beaucoup de monde, occupés à nettoyer, 
ainsi qu'on l'a dit, le Berrio, vinrent deux petites barques montées par douze hommes environ, vêtus fort 
proprement; ils apportaient en présent au capitan-mor un faisceau de cannes à sucre. Et, lorsqu'ils 
furent à terre, ils débutèrent par demander au commandant qu'il les laissât visiter les navires. Comme 
il sembla au capitan-mor qu'ils avaient leurs desseins cachés, il commença à s'emporter contre eux. Sur 
ces entrefaites, arrivèrent deux autres embarcations avec autant de monde. Lors, reconnaissant que notre 
chef n'avait pour eux nulle bonne volonté, les premiers dirent à ceux dont ils étaient suivis de s'abstenir 
de descendre à terre, et qu'ils s'en allassent. Eux-mêmes ils s'embarquèrent immédiatement, et s'éloi- . 
gnèrent après eux. 

Connue on était en train de nettoyer le bâtiment du capitan-mor, vint un homme qui pouvait avoir 
quarante ans (^); il parlait fort bien vénitien et était entièrement vêtu de toile de lin, portant sur la tête 

(') Ce fut .1 l'île d'Anjt'tlIva que Viisco da Gaina liouva cet heureux refuge .par les 15° U' liû" de laliUide uurd et les 
'V ih' de longitude du uiéridien de Greenwicli. \njediva est un mot altérd de la langue liijidouslani; il faudrait dire, pour 
(■•Ire exael, Adjjiidiipa (I ile principale). Ce point, voisin de Goa, dont il est éloigné de quatorze lieues environ, se trouve 
silué presriue eo face du teriituire de Canara. Le premier viec-roi des Indes, Francisco d'jVlmeida, comprenant son impor- 
tance sous le rapport strat(!gique , le fortifia dés l'année 150G. Les innocents insulaires qui l'avaient habité jusqu'à cette 
époque l'abandannércnt alors. C'est une ile verdoyante qui peut avoir 3 milles de long sur 1 de large; elle est coupée par 
une multitude de rochers et de collines. M. Cecilia Kol lui accordait une population do 430 habitants, il y a cinq ans environ; 
M, Caldeira la réduit à 371 ; son fort renferme une garnison de 70 hommes. 

(') La grande préoccupation d'Alvaro Velho est de trouver partout des chrétiens. Les pagodes indiennes, à ce point de 
vue, deviennent toujours pour lui des églises. Disons ici, en passant, (jue le mot pagode est d'origine persane; hout-kadéh 
signifie, selon Gilchrist, temple de faux dieux. Les Hindous donnent aux lieux qu'ils consacrent à leur culte le nom de dewal 
cl de déw-t'liûn. 

(') Ce personnage était un juif qui, plus lard, embrassa le christianisme, et reçut au baptême le nom de Gaspar da Gama, 
en réminiscence, dit M. HumboWt, de celui qui l'avait fait appliquer à la torture. Peut-être descendant d'une famille de juifs 
polonais de Posen, comme il le prétendait, et comme le rapporte Goes, il était né en réalité ii Alexandrie ; c'est lii sans doide 
(pi'il avait appris l'italien. Il avait voyagé dans l'extrême Orient, et lorsque Gama le rencontra, en décembre M98, il était 
altacliéau service du suhinju , roi musulman de la ville de Coa. Il suivit les aventureux navigateurs qui l'avaient si élian- 



2G0 VOYAr.EL'RS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

une fort belle toque et un cimeterre à sa ceuitiire. Dés qu'il eut débarqué, il s'en fut à l'instant em- 
brasser le capitan-mor et les antres capitaines, et commença à leur dire comme quoi il était chrétien et 
venait des régions du Levant; qu'il était arrive tout petit en ce pays, et qu'il y vivait sous un seigneur 
commandant à quarante mille cavaliers, lequel était Maure; que lui-même il était Maure également, 
mais tout à fait chrétien au fond du cœur; qu'étant retiré en son habitation, on était venu lui dire com- 
ment il était arrive à Calicut certains hommes dont personne n'entendait le langage, et qivi allaient com- 
plètement vêtus; que lorsqu'il avait entendu raconter cela, il avait soupçonné que de tels individus ne 
pouvaient être que des Francs (') (ils nous appellent ainsi dans ces contrées) ; qu'alors il avait demande 
licence de s'en venir par devers nous, et que si on ne lui accordait cette permission, il en mourrait de 
pur ennui; qu'alors son seigneur lui^ avait permis d'aller où il voulait, lui enjoignant de nous dire que, 
si quelque chose nous convenait en son pays, il nous le donnerait : il nous oli'rait d'ailleurs navires et 
approvisionnements; que s'il nous plaisait vivre sur ses terres, il en aurait grande satisfaction. Comme 
il paraissait sincère, et que le capitan-mor lui adressait, en raison de tout cela, de granils remercî- 
ments, il ajouta qu'il demandait comme faveut: au commandant de lui faire donner un fromage, afin de 
l'envoyer à. l'un de ses compagnons demeuré à terre, étant chose convenue entre eux que, si l'accueil 
était favorable, il lui enverrait un signe qui écartât de son esprit toute inquiétude. Le capitan-mor lui 
fit donner alors un fromage et deux pains mollets. Pour lui, il demeura à terre; et il parlait tant et sur 
tant de sujets, que d'un moment à l'autre il fallait bien qu'il s'embrouillât. PaulodaGamas'en fut alors 
trouver les chrétiens du pays qui l'avaient amené, et il leur demanda ce qu'était cet homme. Ils lui 
dirent que c'était l'armateur qui nous était venu naguère attaquer, et qu'il avait ses navires pleins de 
monde le long de la côte. Cela su, avec d'autres détails que l'on put comprendre, on s'empara de sa 
personne, on le prit et on le transporta dans le navire, en ce moment à sec, et on commença à lui 
donner les élriviéres, afin qu'il confessât s'il était réellement l'armateur qui serait venu après son monde, 
et en tout cas lui ordonnant de dire pourquoi il était venu. 11 nous fit l'aveu qu'il n'ignorait point i|ue 
tout le pays nous voulait du mal, et qu'un grand nombre d'individus armés étaient autour de nous, cacliés 
dans les anses ; cependant, que personne n'osait nous venir attaquer, et que les forces de tous ces gens-là 
pouvaient se monter à une quarantaine de voiles qui s'armaient dans l'intention de marcher contre nous; 
mais qu'il ne savait pas quand elles se mettraient en mouvement. Plus tard , il ne dit rien de plus que 
ce qu'il avait dit la première fois, et cependant on répéta les demandes à trois ou quatre reprises. Bien 
qu'il ne se déclarât point par les paroles, par les gestes nous le comprenions, et il disait qu'il était 
venu voir les navires, afin de s'assurer du nombre de gens et d'armes que nous amenions. 

Nous fûmes douze jours dans cette île , et nous nous y nourrissions de quantité de poisson que les 
gens du pays nous apportaient pour le vendre ; ils y joignaient grande provision de citrouilles et de 
concombres; ils nous amenaient aussi des barques chargées de cannelle verte, dont les rameaux gar- 
daient leur feuillage. Et dés que nos navires se trouvèrent nettoyés, et que nous eûmes embarqué l'eau 
qui nous était nécessaire, après avoir également démoli le navire dont nous nous étions emparés, nous 
partîmes un vendredi, le 6 du mois d'octobre. 

Avant que le bâtiment fût démoli, les habitants en olfraient au capitan-mor 1000 fanons; mais il 
répondit qu'il venait de ses ennemis, et.qu'il ne le vendrait jamais ; il n'en voulait faire autre chose que 
le brûler. 

Nous avions fait environ deux cents lieues à partir du lieu où nous avions séjourné, lorsque le Maure 
que nous avions pris dit qu'il lui semblait ne devoir plus rien celer de ce qui était la pure vérité. Or, 
étant en la maison de son seigneur, on lui était venu dire comme quoi nous cheminions égarés le long 
de la côte, ne sachant quelle route prendre pour retourner en notre pays, et qu'en conséquence nombre 
de flottilles étaient sorties dans le dessein de s'emparer de nous. Son patron lui aurait dit alors d'aller 

gemc'iit reçu et leui' rendit des services éminenls. Gama le conduisil à Lisbonne. Il devint interprète des expéditions qui 
succédèrent à celle de 1497, car il accompagna Cabrai dans celle qui eut lieu en 1500. On avait fini par le surnommer Gaspar 
da Inda, et le roi Emmanuel appréciait si bien ses services, qu'il le nomma chevalier du palais (cavalleiro de siin casa). 
Vespuce avait obtenu de lui de précieux renseignements. 

(') La dénomination do Fiaiigui, désignant les Européens, avait passé, comme on voit, de Syrie dans l'extrême Orient 
bien avant l'arrivée do ceux-ci, 



MORTALITE A BORD DES NAVIRES PORTUGAIS. 2G1 

s'assurer de la manière dont nous nous dirigions, et qu"il vît s'il ne pourrait pas nous conduire dans ses 
États, n'agissant d'ailleurs ainsi (lui souverain) que parce qu'on lui avait déclaré que, si nous étions 
capturés, on ne lui donnerait pas sa part de prise, mais qu'une fois à terre il pourrait s'emparer de 
nous tous, et que, comme nous étions des braves, il ferait la guerre aux autres rois du voisinage. 11 
avait, on le voit, compté sans son hôte. 

Nous mîmes si long espace de temps à faire cette traversée, que nous demeurâmes trois mois moins 
trois jours à l'accomplir; cela eut lieu ainsi à cause des calmes plats, des vents contraires que nous 
rencontrâmes. En cette occurrence, le mal des gencives se déclara parmi tout l'équipage; la chair crois- 
sait sur les dents de telle façon que l'on ne pouvait plus manger; en même temps les jambes enflaient, 
et l'enflure s'emparait si bien du reste du corps, qu'elle se développait chez l'homme au point de le faire 
mourir sans autre maladie. Trente individus succombèrent durant cet espace de temps, sans compter 
trente autres, qui déjà avaient péri. Et ceux qui pouvaient prendre part à la manœuvre, sur chaque 
navire, n'étaient pas plus de sept ou huit hommes, encore ne se trouvaient-ils pas sains comme ils 
auraient pu l'être ; d'où je puis vous affirmer que si le temps où nous voguions à travers ces mers 
s'était prolongé de quinze jours, personne d'ici n'y eut navigué après nous. Nous étions arrivés à ce 
point que nous croyions tout fini; et, nous trouvant ainsi au milieu de ces misères, nous ne savions plus 
que faire des promesses aux saints, et nous adresser aux intercesseurs célestes pour qu'ils sauvassent 
nos navires. 

Et les capitaines ayant tenu à ce propos conseil, il avait été résolu, dans le cas où vents pareils nous 
reprendraient, de retourner vers les terres de l'Inde et de nous y réfugier. Dieu, en sa miséricorde, 
voulut bien nous donner tel vent qu'au bout de six jours il nous conduisit à terre, ce dont nous nous 
réjouîmes c^omme si nous eussions gagné le Portugal ; car nous espérions, avec l'aide de Dieu, guérir là, 
puisque nous l'avions fait une première fois. Et ce fut un mercredi, le 2 de février de l'ère de iiij' L. R. IX ('). 
Comme nous étions près de terre et qu'il faisait déjà nuit, nous nous portâmes au large et nous mîmes' en 
panne; puis, lorsque le jour fut arrivé, nous allâmes demander la terre, pour savoir où le Seigneur 
nous avait jetés. Par le fait, il n'y avait plus là de pilote ni d'homme qui sût s'aider de la carte pour 
s'assurer des parages où nous étions; quelques-uns disaient néanmoins que nous ne pouvions pas être 
autre part qu'entre certaines îles situées par le travers de Mozambique, à environ trois cents lieues de 
terre. Et cela était ainsi, parce qu'un Maure que nous avions pris à Maçombiquy aflirmait que les îles 
étaient fort insalubres, et que même ceux qui y vivaient tombaient malades des maladies que nous res- 
sentions. 

Et nous nous trouvâmes devant une cité très-grande, dont les maisons étaient à étages, renfermant 
en son centre de grands palais. Dans l'enceinte de cette ville, il y avait quatre tours, et elle était bâtie 
vis-à-vis la mer. Les Maures l'appellent Magadoxo (*). Nous étant fort approchés et nous trouvant presque 
sur elle, nous nous mîmes à tirer force bombardes, tout en poursuivant notre chemin avec un vent ex- 
cellent en poupe qui nous poussait le long de la côte. .Xous marchions le jour et la nuit, nous mettions 
en panne, parce que nous ne savions pas combien il y avait de l'endroit où nous nous trouvions à Mé- 
linde (Milingue), où nous désirions nous rendre. 

Et le samedi, qui tomba le 5 du mois, comme nous étions en calme, un grain avec tonnerre, qui se 
déclara subitement, cassa les itagues du Raphaël. Au moment où nous étions en train de raccommoder 
ce navire, arriva sur nous une llottille qui était sortie d'une bourgade appelée Pute; elle se composait de 
huit embarcations portant beaucoup de monde; et lorsqu'elles se furent approchées à portée de nos 

(') li99. On a cru devoir conserver ici celle date telle qu'elle esl exprimée dans le manuscrit. Ainsi que le font observer 
M.M.Kopke el Paiva, l'algarisme complexe donl fait usage ici Alvaro Vellio dénote bien l'irrégularité qui s'introduisit au 
quinzième el au seizième siècle dans les signes de numération : iiij valant 4, le signe subséquent centuplait sa valeur ; 
L représente 50 et R iO. 

(') On écrit aussi Mtiijdasho. Cette ville est située par les 2° 1' 18" de latitude ausirale el ib" 19' 5" de longitude. Elle 
oiïrc encore une certaine iuipurlance, ses maisons sont conslruiies en pierre. On peut la diviser en deux parties bien dis- 
tinctes : l'une, désignée sous le nom de Chaingany, pourrait être appelée la ville des tombeaux; l'autre, L'mamine, est le 
siège actif de son commerce avec les Arabes. (Voy., sur ces régions peu connues, le docteur W. Pelcrs, Naliirwissen- 
clwfllidie llelse nacli Mossuinbiiiue ; Berlin, G. Rciuier, in-I».) 



262 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

bombardes, nous liràmcs, et elles s'enfuirent vers la terre; on ne les poursuivit pas, parce que nous 
n'avions pas de vent. 

Le hindi 9 de ce mois, nons allàiues mouiller devant Mélinde, uù, sur-le-cbamii, le roi nous e.xpédia 
une longue embarcation portant beaucoup de monde. Il nons envoyait des moutons, et fit dire au capitan- 
mor qu'il était le bienvenu, et que depuis des jours il attendait après lui. 11 lui transmettait ainsi beau- 
coup d'autres paroles de paix et d'amitié. Le capitan-nior expédia un homme à terre avec ceux qui 
étaient venus, afin d'avoir le lendemain des oranges, que nos malades désiraient vivement. 11 en rap- 
porta en effet sur-le-champ , avec beaucoup d'autres fruits; mais ils ne firent pas grand profit aux ma- 
lades, et la terre les éprouva tellement que beaucoup d'entre eux succombèrent. Sur ces entrefaites, 
nombre de Maures se rendirent à bord de nos bâtiments par ordre du roi ; ils nons apportaient, pour les 
vendre, quantité de poules etd'œufs. Et voyant qu'il nous faisait tant d'honneur, dans des circonstances 
où cela était devenu si opportun, le capitan-mor lui envoya un présent et lui fit dire, par un de nos 
hommes (celui qui parlait arabe), qu'il lui demandait de lui envoyer une trompe d'ivoire pour la porter 
au roi son maître, et qu'il lui ferait remettre un pilier de démarcation pour qu'on le dressât à terre, en 
signe d'amitié. Et le roi répondit qu'il demeurait fort satisfait d'exécuter tout ce qu'on lui recomman- 
dait pour l'amour du roi de Portugal, qu'il désirait obliger, et au service duquel il demeurerait toujours. 
Et, de fait, il envoya immédiatement la trompe autapitan-nior, et fit dresser le pilier en terre. 11 manda 
également un jeune Maure qui désirait visiter le Portugal, et le fit recommander d'une uianière parti- 
culière au capitan-mor, en annonçant qu'il expédiait ce jeune homme pour que le roi de Portugal siU 
combien il désirait son amitié. 

Nous demeurâmes cinq jours en ce lieu , prenant bon temps et nous reposant de tout le travail que 
nous avions enduré durant une traversée pendant laquelle nous aurions dû tous mourir. Et un vendredi, 
dans la matinée, nous partîmes; et quand vint le samedi, le là dudit mois, nous passâmes tout près de 
Monbaça; et le dimanche, nous allâmes mouiller sur les bas-fonds de Saint-Raphaël, mettant le feu au 
navire qui portait ce nom , parce qu'il devenait impossible de manœuvrer trois navires avec le peu de 
monde que nous avions. Là même, nous répartîmes tout le chargement de ce bâtiment entre les deux 
qui nous restaient. Nous demeurâmes cinq jours en cet endroit, et d'une bourgade que l'on nomme 
Tamugata on nous apportait quantité de poules à échanger contre des chemises et des bracelets. 

Et un dimanche, le 17 de ce mois, nous partîmes de là, ayant bon vent en poupe. La nuit suivante, 
nous mîmes en panne, et quand vint le matin nous nous trouvâmes près d'une île très-grande que l'on 
nomme Jangiber (Zanzibar), laquelle est peuplée de beaucoup de Maures, et qui peut bien être éloignée 
de 10 lieues du continent. Le 1" février, vers le soir, nous allâmes mouiller devant les îles de Saint- 
Georges, à Mozambique; et le jour suivant, dans la matinée, ce fut devant l'île où, durant notre pre- 
mière traversée, nous avions dit la messe et posé un pilier. En cet endroit, la pluie tomba si fort que 
jamais on ne put allumer du feu et faire fondre le plomb nécessaire pour sceller la croix ('). On ne la 
posa donc point. Nous revînmes aux navires, et l'on partit inmiédiatement. 

Le 3 du mois de mars, nous arrivâmes à la baie de Saiut-Braz, où nous prîmes beaucoup d'achoa (-), de 
loiqis marins et de solticaires, dont nous fîmes des salaisons pour la mer. Le 12 de ce mois, on partit. 
Comme nous nous trouvions à 10 ou 12 lieues de l'aiguade, le vent du ponent souilla de telle sorte 
qu'il nous contraignit à chercher de nouveau le mouillage de ladite baie; et lorsque la bonace fut arri- 
vée, nous sortîmes de nouveau, et- notre Seigneur nous donna si bon vent que le 20 de ce mois nous 
passâmes par le cap de Bonne-Espérance. Et tous tant que nous nous trouvions, qui étions parvenus 
jusque-là, nous demeurions fermes et en bonne santé, quoique souvent à moitié morts de froid à cause 
des bises violentes que nous rencontrions dans ces parages; et nous attribuions cela bien plus encore à 
la chaleur des régions ijue nous venions de quitter qu'à la force du froid en lui-môme. Et nous pour- 
suivîmes notre chemin, avec grand désir d'arriver; nous faisions route avec un vent arrière qui nous dura 
bien vingt-sept jours, de façon qu'il nous conduisit dans les bons parages de l'île Santiago. Sur les 

(') Lepndrao (piliei- de dcm^ircalion ) flait ordinaii-ement surmonld d'une crois. Cette eirconstance aurait été omise lors 
de l'érection de celui qu'on avait précédemment planté à Zanzibar, elle petit monument resta incomplet. 
(') Nous n'avons pas pu découvrir la significalion de ce mot. 



SÉPARATION DES DEUX NAVIRES. — RETOUR A LISBONNE. -203 

cartes marines, le plus loin que nous pouvions en être était 100 lieues; quelques-uns y avaient été. 
Et le vent en cet endroit tomba, et le peu qui nous en venait était debout; mais comme nous connais- 
sions les lieux où nous étions, grâce à quelques grains venant de terre, nous allions au lof tant que nous 
le pouvions. Et un jeudi, 25 du mois d'avril, nous trouvâmes fond par 35 brasses ; et tout le jour nous 
suivîmes cette route", et le moindre fond était de 20 brasses, et nous ne pûmes avoir connaissance de la 
terre; les pilotes disaient que nous étions sur les bas-fonds du Rio-Grande. 

Ici le journal tenu si exactement par Alvaro Velho se trouve interrompu brusquement. Mais voici ce 
qui a eu lieu dans les mers d'Afrique : la fine caravelle que commandait Coelho, se séparant de la capi- 
tane, abandonne le chef de l'expédition. Dés lors on a supposé que le marin auquel on doit ce précieux 
document, et qui faisait partie de l'équipage du Berrio, avait dû garder un silence forcé; il devenait 
par trop compromettant de raconter un voyage auquel Gama demeurait étranger. Cette supposition peut 
être aussi toute gratuite, et Alvaro Velho a pu interrompre son récit uniquement parce qu'il n'avait plus 
rien d'important à signaler, et que tous les grands faits qu'il avait voulu raconter étaient en réalité pré- 
servés de l'oubli. 

Grâce aux nombreux historiens qui lui ont succédé, nous pouvons combler en quelques mots cette 
lacune, et ramener les débris de l'équipage dans le port de Lisbonne. Cinquante-cinq marins avaient 




Lisbonne an scizii'mcsiulc. — D'.i|'rcs une gravure ilii temps 



seuls résisté aux fatigues du voyage. Chose étrange! plus d'un demi-siéde devait s'écouler avant que 
l'Europe connût les détails de celte expédition mémorable, sur laquelle tous les regards avaient les yeux 
fixés. Pour consacrer cette gloire, il fallait attendre que Casianheda, Darros et Camoëns unissent leurs 
voix. Elle ne devint réellement populaire que lorsque le poète eut chanté ('). 

(') Les deux premières ddilions des Lusiadet furenl publiées seulement en 1512. C'est à tort qu'on a signalé quelquefois 
rcxisicncc d'une Iraduflioii de ce pocnie, qui aurait élé imprimée au seizième siècle. La France n'en fut pas moins l'une 
des premières nations de l'Europe au courant des choses de l'Inde et des conquêtes du Portugal. Kn 1551 , Casianheda 
venait à peine de publier sa relation historique, lorsqu'il se trouva dans l'Université de Uordcaux un homme habile, capable 
d'en domter une version française. Nicolas Grouchy, auquel le monde savant fut redevable de ccUe communioalion précieuse, 



264 VOYAGEURS MODERNES. — VASCO DA GAMA. 

Reprenons le récit du marin; quelques mots suffiront pour l'achever. 

Apres le 25 avril 1590, Nicolas Coellio, monté .sur le Berr'iu, dont la marche était supérieure, fit 
roule vers l'Europe, et ne relâcha pas même aux îles du cap Vert, lieu de rendez-vous indiqué. Pour- 
suivant au contraire sa route, il entra dans le port de Lisbonne le 10 juillet 1499. Divers historiens ont 
supposé que ce marin habile se sépara du chef de l'expédition dans le but unique d'obtenir une récom- 
pense pécuniaire promise par Emmanuel à celui qui viendrait lui annoncer la découverte des Indes; la 
sonniie considérable qu'il reçut plus tard du gouvernement, à titre de rémunération pour l'ensemble de 
ses travaux, ne lait point supposer que sa conduite ait été incriminée, ni même jugée déloyale. 

Pendant que la rapide caravelle commandée par Nicolas Coelho quittait les parages de l'Afrique, une 
douloureuse préoccupation s'emparait du cœur de Gama et faisait taire en lui toutes les joies du retour. 
Le frère bien-aimé dont la tendresse- courageuse ne lui avait jamais fait défaut au milieu des périls, 
voyait s'éteindre lentement sa vie, et comprenait qu'il ne lui restait plus assez de force pour lutter contre 
toutes les difficultés que présentait la dernière partie du voyage à bord de la capitane. Arrivé à l'ile de 
San-Iago, Gama remit le commandement de son navire à Jean de Sa', et, frétant une caravelle fine voi- ■ 
lière, tenta, par une marche rapide, de faire revoir au pauvre malade les rivages tant souhaités. Ce désir ■ 
fut trompé; la caravelle aborda Tercère, mais ce fut pour y laisser le corps de cet infortuné Paul da ■ 
Gama, auquel nul de ses contemporains n'a refusé un souvenir de glorieuse sympathie. Ce ne fut que 
dans les derniers jours d'août, ou même dans les premiers jours de septembre 1499, que Vasco da Gama 
put rentrer dans Lisbonne. 11 y fut salué du titre A'almiraiite, et des fêtes pompeuses signalèrent son 
retour. La nouvelle de la découverte des Indes fut notifiée officiellement aux villes et aux bourgades du 
royaume; le saint-siége en fut solennellement prévenu, et ce fut à partir de cette époque que le succes- 
seur de Jean II s'appela le roi Fortuné. 

la publia deux ans après l'apparition du le\te original. Ce volume, si rccbcrdié aujourd'hui de quelaues amateurs, porte le 
litre suivant : Le Premier livre de l'hiiloire de l'Inde, contenant comment l'Inde a esté découverte par le comman- 
dement du roi Emmanuel, et la guerre que les capitaines portugais ont menée pour la conqueste d'icelle, escripte 
par Fernand Lopès de Castaneda (sic), trad. par Nicolas de Grouchy ; Paris, 1553, in-i»; Anvers, 155i, in-8. 

Nicolas de Grouchy, originaire de Rouen , était un habile helléniste que Jean III avait appelé en Portugal pour occuper 
une chaire de philosophie à Coimbre. Il s'acquitta de ses fonctions avec une distinction rare, publia divers ouvrages d'éru- 
dition, et même quelques fragments d'Aristote, et revint mourir à la Rochelle en l'année même où mourut Canioêns, c'est- 
à-dire en 1579. On imprima bien longtemps après sa mort un livre fort bizarre, composé de dis poèmes dramatiques diffé- 
rents, mais se liant entre eux par le sujet; il est intitulé : la Béatitude, ou les inimitables amours de Tlieoys (fils de 
Dieu ) et Carite (la Grâce) ; 1632, in-8. De Grouchy n'est plus connu aujourd'hui que par son travail sur la découverte des 
Indes 



BIBLIOGRAPHIE. 



Roteiro da viagem que en descobrimento da India pelo cabo da Boa-Esperança fei D. Vasco da Gama, etc. 
Manuscrit de la bibliothèque de Porto, sous le n" 804. — Gesia pro-xime per Porturjulenses in India. Ethiopia et aliis 
Orinetalihus (sic) /pms ; in-i", Colonias, 1505. — Francise, do Alniada, GesIa proxime per Portugalenses in India, 
Ethiopia et aliis orienlalibus terris, ab Emaniiele Porlugalie rege ad episcopum Portuens. cardinalem missa; 10-4°, 
1507, XorinbcrgîP. — Itinerarium Portuijallensiume Lusilania in Indiam, etc.; interp. Archangelo Madrignano; 
in-fol., 1508. — Ludovici Vaitomaui, Xovum itinerarium /Etliiopiœ, jEgypti, etc., Indiœ intra et extra Gangem; 
in-fol., 1508, Mediolani. • — Barthenia ou Varthema a été traduit dans toutes les langues, et réimprimé durant 
tout le seizième siècle. — Pacheco, Eimeraldo, De situ orbis, feito e composte por Duarte Pacheco, cavaleiro da 
caza del rey dom Joam o 2o de Portugal, que dcos tem; in-fol., cck'ibre manuscrit de la bibliothèque d'Évora qui 
n'a jamais été imprimé ; iu-fol. sous le numéro cxv, 1-3. — Resende, Epitvme rerum yestarum in India a Lusitanis 
anno superiori, juT.ta exemplum epistola; quam ÎVonius Acuiîa, dux Indiaî, ad regem misit, etc.; in-4°, l,ovanii, 
1531. — Damien de Goes, Commentarius rerum gestarum in India citra Gangem a Lusitanis ;m-tt°, Lovanii, 1539. 
— Vasco di Gama, Navigatione fatta oltra il capo dt Buona-Sperama in Calicut. Voy. Ramusio, fine co/(e délie navi- 
gationi ; 3 vol. iu-fol., 1550 et ann. suiv., t. I". — Feruào Lopez de Castanheda, Historia do descobrimenio e con- 
quislu da India, pelos Portugue::es, feyta por Fern. Lopez de Castanheda, e approvada pelos seubores deputados 
da sancta Inquisiçào, etc.; ia-ti", Coimbra, 1551. Traduit en français sous le titre suivant : le Premier livre de 



BIBLIOGRAPHIE. 205 

l'histoire de l'Inde, contenant comment l'Inde a été découverte par le commandement du roi Emmanuel, et la guerre 
que les Portugais ont exercée contre le Çamorin, roi de Calicut ; traduit par Nicolas de Groucliy; in-.'r, Paris, 
1553; réimprimé à Anvers, iu-8. — Andrado, Vit inédite de Gama, restée en manuscrit. — Joam de Barres, Asiii, 
decnda prima, de que os Portuijiie-^es fr^ernm no descubrimento e ''onqiiista dos nwres e terras de Oriente ; in-fol., 
Lixboa, 1532. Cette première décade, traduite en italien par Alphonse Ulloa, en 1561, a été donnée en français sur 
cette version italienne, et demeure, avec la seconde décade, en manuscrit, i la Bibliothèque impériale de Paris. — 
AITouso de Alboquerquc, Comentiirios, etc.; in-fol., Lixboa, 1556. — Les Navigations de Pierre Vasco de Game et 
Pierre Alvare-^, de Thomas Lopc^ et de Jean d'Empoli; in-fol. , 1556. Voy. le t. II de la collection- de Jean Tem- 
poral, publiée à Lyon. — Ant. Galvào,^raf«(/o que compas o nobre e notauel capitdo Ant. Galvâo, dos dirersose 
desuaijrados caminhos, por onde nos tempos passades a pimenta e especearia reijo da India, etc.; in-8, 1561, et 
in-fol., 1731. — Luiz de Camoens, os Lusiadas ; petit in-!t\ Lisboa, 1572. — Miguel de Castanhoso, Ilistoria das 
cousasqueomuijesforçado capitam D. Christovam da Gama /e; nosreijnos do preste Joam ; in-4°, Lisboa, 156/i. — 
J. Ccntellas, Voijaijes et conquêtes des rois de Portugal aux Indes d'Orient, etc.; in-8, Paris, 1578. — Osorio, 
Histoire des Portugais dans les Indes orientales, par Jérôme Osorius, traduite par Simon Goulard ; iu-S, Paris, 
1581. — J.-P. MafiTei, Ilistoriarum tndicaium, libri XVI; in-fol., Colonire Agrippin;e, 1593, et Caen, in-8, 1614; 
traduite en français par Laborie. — Le P. Dujarric, Histoire des choses plus mémorables advenues tant e; Indes 
orientales que autres pays, etc.; 3 vol. in-4°, Bourdeaux, 1608 et 1614. — Antonio de Souza, drame écrit en latin, 
et dont le sujet était la découverte des Indes par Gama, et qui fut représenté à Lisbonne lors de l'entrée de 
Philippe III (resté en manuscrit). — Faria e Souza, Asia portuguena ; 3 vol. in-fol., Lisboa, 1666. — Cardoso, 
Aijiologio lusitano ; 3 vol. petit in-fol., t. III, p. 406. — Barreto de Rezende, Tratado dos vi-^os-regs da India ; grand 
in-fol.; manuscrit de la Bibliothèque impériale de Paris. Le British Muséum possède une copie de ce précieux 
volume, dont on a un troisième exemplaire, fonds Geoffroy Saint-Hilaire, Bibliothèqvie impériale de Paris. — Lafiteau, 
Histoire des découvertes et conquêtes des Portugais, etc.; 2 vol. in-4'', Paris, 1733. — L'abbé Guyon, Histoire des 
Indes orientales ancienne et moderne ; 3 vol. in-12, Paris, 1744. — Louis Dussieux, Histoire abrégée de la décou- 
verte et de la conquête des Indes; in-12, Paris, 1770. — Lacledo, Histoire générale de Portugal; 2 vol. in-4'', Paris, 
1735. Il y a une édition avec des additions nombreuses, sous le titre suivant : Histoire générale de Portugal, 
deptiis l'origine des Lusitaniens jusqu'à la régence de D. Miguel, par M. le marquis Fortia d'Urban et M. Miellé; 
9 vol. in-8 ( fig. ), Paris ( sans date ). Le premier texte de Lacledc a été traduit sous ce titre, en portugais : Ilistoria 
de Portugal , trndu-Jda em vulgare iltustrada com muitas notas liistoricas, geograpliicns e criticas; 8 t. in-8, 1785. 

— Cladera, Inrestignciones liistoricas, sobre los principales descubrimienlos de los KspaTioles en cl mar Oceano, en 
el siglo XV y principios del XVI; petit in-4'', Madrid, 1794, avec un portrait apocryphe de Gama, reproduit dans 
l'ouvrage suivant. — Retratos e elogios dos varôes et donas que illustrarum a naçâo portugueia, em virtudes, 
letras, armas e artes, etc.; in-4°, Lisboa, na impressào regia, 1817. — Os Lusiadas, poema epico de Camôes, nova 
cdiçâo corrccta, c dada à luz por dora Jozé-Maria de Souza Botelho, Morgado de Matteus, etc.; 1 vol in-fol., Paris, 
Firmin Didot, 1819. (Cette édition, vrai chef-d'œuvre de la typographie, est ornée de figures gravées d'après les 
dessins de Gérard, Girodet, etc.; mais la vérité nous oblige à dire que l'on chercherait vainement, dan^ ces planches 
où Gama figure sans cesse , l'exactitude iconographique. — John Adamson , Memoirs of the life and tvritings of 
Luis de Camoens, portr. and plates; 2 vol. in-8, London, 1820. — Will. Burchel, Travels in tlie interior of the 
Southern .■l/'rico; London, 1822, 2 vol. gr. iu-4». — Andrew Stedman, W'anderings and adventures in the interior 
of Southern Afriia; London, 1835, 2 vol. in-S. — Captain Allen F. Gardiner, Narrative of a journeg to the Zoolu 
countrij in south Africa; London, 1836, in-8. — Kottiueau de Kloguen, An liistorical sheich ofGoa; in-8. Madras, 
1831. L'auteur est mort en 1831; son livre est rarissime en France. — Sebastiào Xavier Botelho, Memoria esta- 
listica sobre os dominios porlugue^es na Africa oriental; Lisboa, 1835, in-8; — segunda parte (1834 et 1835), 
contenant la réponse à la critique faite au Mémoire précédent dans la Itevue d'Edimbourg. — Henri Schœfl'er, Ges- 
chichtc von Portugal; 5 vol. in-8, Hambourg, 1836 à 1855. Cet ouvrage capital a été traduit en partie sous le titre 
suivant : Histoire de Portugal, depuis sa séparation de la Castille jusqu'à nos jours, jjar M. H. Schœffer, professeur 
d'histoire à l'université de Giezen ; traduit de l'allemand par M. H. Soulange-Bodin ; 2 vol. grand in-8, Paris, 1840. 

— M'"' H. Dujarday, Ilésttmé des voyages, découvertes et conquêtes des Portugais en Afrique et en Asie au quin- 
zième el au seivéme siècles; 2 vol. in-8, Paris, 1839. — Fr. Luiz de Souza, Annays de D. Joam III ; l vol. petit 
in-fol., Lisbonne, 1843. Cet ouvrage précieux, dans lequel est raconté le dernier voyage de Vasco da Gama, a été 
publié par M. Herculano. — Annaes maritimos e coloniaes, pub. mensal rodigida 9ob a direcç;to da associaçào 
niaritima e colonial, e pub. in-8; Lisboa, 1840 et années suivantes. — Vicomte de Santarem, Biographie de Vasco 
du Gama. Voy. l'Encyclopédie des gens du monde, t. XII, 1" partie, p. 87 et suivantes. — Ferdinand Denis, Por- 
tugal , 1 vol. in-8 à 2 colonnes, Paris, Firmin Didot, 1846. On a du même une biographie de Gama, dans la tra- 
duction des Lusiades par MM. Orlaire Fournier et Desaules; 1 vol. petit in-8, Paris, 1841. — Cardinal Saraiva 
fdom F. Francisco de San-Luiz), Indice chronologico das navegaçôes, viagena, descobrimentos c conquistas dos 
Porlugueies nos pniies ultramarinos, desde o principio de seculo XV, etc.; 1844, 1 vol. petit in-8. Reproduit, en 
1849, dans l'ouvrage intitulé : os Portugue?tes em Africa, Asia, etc.; in-8. — Panorama, jornal literario; grand 
in-8. (Voy., pour la biographie de Vasco da Gama, sa signature et son portrait, mars 1847.) — D. W. Peters, 
Nfitarwissencliaflliehe Reise nach Mounnbique, etc.; in-4'', Berlin. —Richard, F. Burton, Goa and the blues mon- 
tains, or SI.C months of sick leaves; in-8, London, 1851. — Carlos-Jozé Caldeira, Apontamtntos d'uma viagem de 
Lisboa à China, ede China à Lisboa; 2 vol. in-8, Lisboa, 1853. 

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FERNAND DE MAGELLAN, 

VOYAGEUR PORTUGAIS. 

I Preinii-r vuy.igeiir aulour du monde, — 1518-1521. 




I 



J 



FcniaiiJ ili' Magfllaii. — U'apri-'S le |ioilrail imblif |iar Navairole. 

C'est en ces derniers temps ieulemeiit que l'on est parvenu à réunir (luelipies renseignements pure- 
ment biographiques sur Magellan. En 1820, un savant écrivain, marin habile, auquel ces sortes de re- 
cherches étaient familières, affirmait que l'on ignorait même quel était le lieu de naissance du grand 
navigateur('). Tous les doutes à ce sujet, écartés déjà par Argensola, ont cessé. Fernand de Magalhaens, 
dont nous avons fait Magellan, naquit à Porto, vers la fin du quinzième siècle. Son père s'appelait 
Rui Magalhaens, et son aïeul, Peiiro Aifonso; ils étaient gentilshommes, comme on disait alors dans la 
Péninsule, de cota e armas (^), et leur propriété de famille avait une origine parfaitement connue. L'édu- 
cation du jeune Magellan se fit dans la maison de la reine doua Leonor, femme de Jean II; il passa 
ensuite au service d'Emmanuel. 

Il est évident que Magellan avait reçu dans le palais une forte instruction, et que tout ce que l'on 



(') Voy. de Rosscl, article Magell.w de la Dioijrophie